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Société d'histoire
et d'archéologie de Saverne et environs.
1965
De la Meurthe au Rhin
L'avance de la Division Leclerc en novembre 1944
« Le P. C. américain est à
Lunéville, et, à la fin octobre (1944), ayant décidé d’attaquer
la Vorvogesenstellung, puissante ligne de défense allemande au
pied des Vosges, il enjoint à la 2e D. B. de progresser à l'est
de la Meurthe afin d'y élargir sa tête de pont et permettre
l'installation des troupes américaines sur leur base de travail.
Opération à réaliser le lendemain. Le général Leclerc n'est, une
fois encore, pas d’accord. Il juge indispensable de prendre
d'abord Baccarat, nœud de communications de l'ennemi et, à son
avis, seul objectif intéressant pour préparer l'attaque. Que sa
mission soit remise au surlendemain, et demain, il prendra
Baccarat. Le scepticisme des Américains est total, mais
l’autorisation accordée.
Massée dans la forêt de Mondon, par un brouillard propice, la
division passe une nuit d'attente dans un silence absolu. Les
rôles sont distribués et, à l'aube, dans un tonnerre
d'artillerie, les lisières se couvrent de chars, La division se
déplace en éventail ; l'un après l’autre, les villages
tombent... Réglée comme un ballet, l'opération se déroule et, à
l’heure prévue, Baccarat est entre nos mains.
Cependant, derrière sa position solide dont les tranchées, mines
et fossés s'appuient sur Blâmont, Ancervillers, Sainte-Pôle et
Neufmaisons, la Vorvogesenstellung barre solidement la trouée de
Saverne, et les alliés cherchent une fissure pour la traverser.
Le général a mûrement étudié le problème et, dans un terrain
théoriquement aussi défavorable que possible à l’évolution des
blindés, pousse sans cesse ses éléments sur un point ou un autre
guettant un signe de fléchissement chez l'ennemi. Le 17
novembre, soudain, le lieutenant-colonel de La Horie entrera par
surprise à Badonviller, un point tellement crucial du dispositif
ennemi que le colonel allemand, en apercevant nos chars, se
tirera une balle dans la tête. Hélas ! ce succès coûte la vie au
colonel de La Horie, camarade de promotion du général, mais la
route de Cirey est libre !
Le général lance alors les spahis et leurs auto-mitrailleuses
sur Cirey, où ils entrent dans la nuit du 18 au 19. Une fois de
plus, l'arrivée par le chemin inattendu a permis l'effet de
surprise. Il s'agit maintenant de gagner de vitesse un
adversaire qui se replie de la Vorvogesenstellung. Dans le salon
du château de Cirey, le général est debout devant les grandes
cartes. Autour de lui, dans un silence total, les officiers le
regardent réfléchir. Dans sa position bien connue : les jambes
écartées, la main gauche dans la poche de son pantalon, il a
posé deux doigts de sa main sur sa bouche, la tête est baissée,
parfois il gonfle les joues et souffle très lentement sur ses
doigts repliés. Phalsbourg et la trouée de Saverne sont
fortements tenus. Soudain, devant les officiers figés, la main
droite esquisse deux courbes, l'une au nord de Phalsbourg, ce
sera Rouvillois par La Petite-Pierre ; l'autre au sud, en pleine
montagne, ce sera ma colonne par Dabo. L'ennemi, un bataillon de
Jâger bien équipés, culbuté à Lafrimbolle au cours d'un sévère
combat sous bois par mes vaillants fantassins du Tchad, qui
s'emparent du pont de la Sarre blanche intact, je goûte
l'ivresse de faire enfin de l'exploitation profonde jusqu'à
Rehthal par Abreschwiller, puis jusqu'à Dabo, canonnant et
mitraillant à bout portant quantité d'équipages auto- et
hippomobiles, abandonnant des centaines de prisonniers, pour
descendre enfin les lacets de la route, où les fourneaux de
mine, approvisionnés par l'ennemi dans les tournants, n’ont pas
été allumés ce qui nous aurait bloqués pour longtemps -, et
dévaler sur Reinhardsmunster, premier contact avec l'Alsace
retrouvée.
Le lendemain, comme si nous nous étions donné rendez-vous, je
tombe sur Rouvillois à l'est de Saverne. Quelques heures plus
tard, Phalsbourg est prise à revers, ses défenses bousculées, la
porte de l'Alsace est ouverte.
Ayant conçu point par point ce plan audacieux, le général est à
Birkenwald, où il met la dernière main à ses ordres pour
l'assaut final : la division prend place ce soir sur sa ligne de
départ et la franchira demain à 7 h 15 pour marcher sur
Strasbourg par cinq itinéraires convergents. L'objectif est le
pont de Kehl. Pour ma colonne, la deuxième à partir du nord,
c'est le galop de charge jusqu'au fort Foch, où des snipers
adroits, retranchés derrière un terrain détrempé qui retient les
chenilles de chars, me stopperont quelque temps et mettront hors
de combat deux officiers alsaciens, Jung et Eggenspiller.
Le général est nerveux, il trouve l'attente insupportable, il
voudrait savoir, être sur place partout à la fois, agir... mais,
les ordres donnés, il doit rester là ... il va d'une pièce à
l’autre ... A 10 h 30, alors que tous les officiers l'entourent,
un motocycliste, trempé, apparaît à la porte, un papier est dans
sa main engourdie par le froid : Tissu est dans Iode, ce qui
signifie : Rouvillois est entré dans Strasbourg. Un grand rire
joyeux secoue le général : « Allez, on part ! » ... Ceci, je
l'ai su par les camarades, car j 'étais, moi aussi, à
Strasbourg, sur les talons de Rouvillois. Mais, quelques heures
après, le général nous y rejoignait et me donnait un grand coup
dans le dos, hilare : « Et maintenant, mon vieux, nous pouvons
claquer. ! » ...
GÉNÉRAL MASSU
M. le Général Massu,
Gouverneur de Metz, Commandant la 6e Région
Militaire, avait choisi pour son discours de réception comme
membre d'honneur de l'Académie nationale de Metz (4 avril 1963)
de parler du Général Leclerc de Hauteclocque, maréchal de
France, aux ordres duquel il eut, comme il l'y rappelle, «
l'honneur de servir sept années durant, depuis le grade de
capitaine jusqu'à celui de colonel ». Le discours a valeur de
document historique.
L'Académie nationale de Metz a bien voulu nous autoriser à
reproduire le texte que l'on vient de lire, texte dense, net et
vif, qui concerne très directement notre région. Qu'elle en soit
remerciée. |