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Poudres et salpêtres en Lorraine au XVIIIe siècle
(notes renumérotées)


Bulletin du Comité des travaux historiques et scientifiques. Section des sciences économiques et sociales
1910


Séance du jeudi 31 mars 1910.

[...] M. LE PRÉSIDENT donne la parole à M. Pierre BOYÉ, qui lit son mémoire intitulé : Les poudres et salpêtres en Lorraine au XVIIIe siècle.

Ainsi que les postes et messageries, les poudres et salpêtres de Lorraine et Barrois faisaient, au milieu du XVIIIe siècle, l'objet d'un bail spécial passé par le gouvernement à une compagnie particulière. Mais ici le prix du bail n'advenait pas à la Ferme générale. Elle n'avait aucun intérêt dans l'exploitation du monopole (1).
Comme en France, comme dans les petites principautés enclavées ou limitrophes, l'extraction du salpêtre fut de bonne heure, dans ces Etats, un droit régalien, que les ducs, s'ils n'en retiraient le plus souvent qu'un faible avantage pécuniaire et direct, se gardaient du moins de négliger.
«C'est un droit souverain qui nous compette et appartient seul », précise Henri II dans un acte du 31 décembre 1610 (2).
La fabrication et la vente de la poudre ne furent au contraire que tardivement réservées et réglementées. Le salpêtre était acheté par des poudriers indépendants, qui débitaient en liberté leurs produits. En 1618, pour la première fois, le prince limite le nombre des « moulins à poudre ». Il ne laisse subsister que ceux de Nancy et de Pierrefitte (3). Toute la poudre confectionnée par des industriels de son choix, et à de certaines conditions, devra être apportée aux arsenaux de Nancy et de Saint-Mihiel. Dans ces magasins se pourvoiront exclusivement les marchands. L'importation des poudres étrangères, de la poudre de Strasbourg en particulier, alors fort appréciée, est dorénavant prohibée (4). Presque aussitôt, il est vrai, il sera dérogé par Henri II lui-même à ces mesures (5). Mais le principe du monopole était posé. Les deux occupations de la Lorraine par Louis XIII et par Louis XIV n'allaient pas tarder à le préciser et à l'affermir.
Dès la restauration dynastique, Léopold se préoccupe de fournir les duchés des « poudres qui s'y peuvent consommer annuellement et d'empêcher l'achat des étrangers » (6). Il s'entend d'abord avec un de ses favoris, Joseph Willemin de Heldenfeld, qui obtient, par lettres patentes du 22 décembre 1698, le privilège de la manufacture des poudres et salpêtres. Ce courtisan embrassait trop de spéculations hasardeuses et diverses pour réussir.
N'était-il pas aussi, en plus qu'industriel, commissaire des troupes, introducteur des ambassadeurs et maître des cérémonies (7) ? Il ne sut faire face à ses engagements. La société formée par le Toscan Bocconi, et qui réunit plusieurs notabilités du pays, à commencer par le receveur général des finances, Jean Gayet, n'eut guère meilleur succès. Des procès divisèrent les intéressés. Un jour, à Nancy, lors de la venue d'un personnage de marque, le canon ne put être tiré faute de munitions, à la grande mortification du souverain (8). Une troisième tentative donna des résultats plus satisfaisants. Léopold à accepté la proposition du premier lieutenant de son artillerie, Edouard de Warren. Par contrat du 1er février 1703, Warren est assuré de la fabrication exclusive des poudres et salpêtres en Lorraine pendant trente ans (9). Puis, en 1709, ce privilège est étendu, à son bénéfice, au Barrois mouvant pour trente-trois années, tandis qu'une prorogation du contrat initial établit la concordance en durée des deux arrangements (10). Il ne s'agissait encore que de le production. Le monopole de la vente restait distinct. Le 10 décembre 1703, le duc a permis en effet au garde de ses magasins de poudres et salpêtres, le nommé Thierry Charles, d'en faire, à l'exception de tous autres et à partir du 1er février suivant, le débit en gros, avec faculté de désigner pour là venté en détail des préposés dont les commissions seraient visées par le grand maître de l'artillerie (11).
Le 22 décembre 1725, le Conseil des finances accordait enfin à Warren lui-même, pour six années, la ferme de la « distribution des poudres dans tous les Etats de Son Altesse Royale » (12).
C'est une figure curieuse que celle du directeur général des poudres et salpêtres, ainsi que s'intitulait également le premier lieutenant de l'artillerie de Léopold. D'origine irlandaise, capitaine au régiment de Dublin, gouverneur en 1689 des places de Belfast et de Carlingford, Edouard de Warren, après avoir soutenu la cause de Jacques II d'Angleterre, avait été appelé en Lorraine par son compatriote le comte de Carlingford, ministre écouté du duc (13). Actif et ingénieux, véritable brasseur d'affaires, cet étranger ne tarda pas à porter sa principale entreprise à un haut degré de prospérité. Il ne se contenta pas de remplir les clauses stipulées dans les contrats : utilisation et augmentation de la poudrerie de Nancy; création à ses frais, dans la capitale, de « halles et terres de minières » pour la production du salpêtre. Il reprit à son compte les traités passés pour le moulin à poudre d'Euville, qui avait de longue date alimenté la seigneurie de Commercy et de nouveau alimentait cette minuscule principauté rétablie le 31 décembre 1707 en faveur de Charles-Henri de Lorraine, comte de Vaudémont (14). Il devint propriétaire d'une poudrerie plus importante à Ligny (15), chef-lieu du comté possédé, jusqu'à l'acquisition qu'en devait faire Léopold le 6 novembre 1719, par la maison de Montmorency-Luxembourg. L'habileté d'une famille de poudriers, les Fauque, et surtout l'excellence des produits fabriqués par l'un des derniers exploitants, Laurent Fauque, avaient rendu ce moulin fameux (16). Ayant de la sorte prévenu toute concurrence, Warren résolut de fonder à Bar même une dernière usine. Mais une sérieuse question se posait. Le roi accepterait-il l'érection en terre de mouvance de semblable fabrique? La compagnie fermière française, redoutant le versement des poudres dans le Clermontois, la Champagne, à Paris peut-être, n'y mettrait-elle pas obstacle ? Warren se rend à Versailles; il est assez heureux pour se ménager une audience de Louis XIV. Il revient avec une adhésion qui surprend agréablement la cour de Lunéville (17).
En 1737, à la cession des duchés, trois de ces poudreries étaient en pleine activité : celles de Nancy, de Ligny et de Bar. Le privilège exclusif de la fabrication ne devait expirer qu'au 31 décembre 1741 et le privilège de la distribution, pour lequel Edouard de Warren fils (18) substitué à son père défunt, avait peu avant obtenu une prorogation considérable, au 31 décembre 1770 seulement (19). Si donc les engagements ducaux avaient été respectés, c'est durant près de trente-cinq années encore qu'en ce qui concernait cette partie l'assimilation avec le régime français fût demeurée impossible. Afin de hâter l'unification désirée, l'intendant La Galaizière ne recula devant aucun moyen : promesses, intimidation; Sous sa pression énergique; les héritiers de Warren père ayant, bien que de fort mauvais gré, renoncé à leurs droits et abandonné au domaine les établissements qu'ils exploitaient, contre une indemnité de 171,000 l. (20), le Conseil des finances concéda aussitôt, le 19 novembre 1738, pour huit années à partir du 1er janvier 1739, le double monopole de la fabrication et de la vente à la ferme des poudres et salpêtres de France représentée par l'adjudicataire général Charles Primard (21). Le prix de ce premier bail fut de 155,151 l. 10s 4d de Lorraine, payables en une seule fois et d'avance. Le prix du second, consenti au nom de Jacques Mahieu, pour courir du 1er janvier 1747 au 31 décembre 1755, devait être réduit à 38,750 l. (22).
Aux renouvellements successifs, la ferme s'engageait de plus à fournir gratuitement, chaque année, 600 livres de poudre à giboyer pour le service de Sa Majesté Polonaise. Jusqu'à la mort de Stanislas, qui fit enfin cesser cette dualité de pure forme et permit une entière confusion, les baux des poudres et salpêtres de Lorraine et Barrois correspondirent ainsi et coïncidèrent en durée avec les baux des poudres et salpêtres du royaume (23).
Du commissaire général des poudres et salpêtres de France, que son mandat constituait l'homme du roi, chargé de veiller à l'exactitude et au bien du service, mais qui, dans la pratique, se trouvait toujours être un des fermiers, ordinairement le plus considérable d'entre eux (24), dépendaient un certain nombre de commissaires provinciaux. Il y eut, de ce moment, un commissaire des poudres et salpêtres de Lorraine et Barrois. Cet agent, qui, du vivant de Leszczynski, prenait aussi volontiers et même de préférence la qualité de directeur (25), résidait à Nancy (26). Pour des raisons qui apparaîtront plus loin, il avait, conjointement avec son collègue de Metz, lequel se prévalait d'ailleurs de la réciprocité, inspection sur les salpêtriers des Trois-Evéchés. M. Duprat fut le premier en fonction. Il faut citer ensuite Jean-Baptiste de Jort de Jenneville, à qui succéda en 1763 M. Mugneret (27).. Sous les ordres du commissaire, le personnel du bureau général des poudres de Nancy se composait d'un inspecteur pour le Barrois, d'un contrôleur et de deux commis (28).
Le régime inauguré en 1739 fut l'occasion d'importants changements. L'article XVII du bail, qui donne liberté à l'adjudicataire, « si bon lui semble, de suspendre ou faire cesser la fabrication des poudres aux moulins actuellement établis à Bar et à Ligny, même de destiner lesdits moulins et leurs cours d'eau à d'autres usages », avait été intentionnellement inséré. La compagnie était résolue à supprimer ces deux usines. La poudrerie de Bar, située à la jonction du canal des moulins avec l'Ornain, à l'extrémité du faubourg des Capucins, et qui, forte de seize « battants », comprenait une petite salpêtrière, fut sur-le-champ désaffectée (29). De même en fut-il de la poudrerie de Ligny, établie à l'ouest de cette ville, sur le ruisseau du Mordesson, dans le val des Annonciades. Administrativement, on considéra les deux fabriques fermées comme réunies à la poudrerie de Nancy (30). Quelques années encore, le moulin barrisien servit à l'entrepôt général des poudres et salpêtres du Barrois, ainsi qu'au logement du garde-magasin. De son côté, l'inspecteur des poudres et salpêtres du Barrois profita des locaux de Ligny. Puis, dans l'une et l'autre ville, la ferme négligea complètement constructions et terrains, se contentant de les louer à des particuliers (31).
Moins connue par la bonté de ses produits que celle de Ligny, la poudrerie de Nancy avait toutefois un passé intéressant. Au milieu du XVIe siècle, nous la trouvons déjà érigée non loin de la Meurthe, à la tête du canal des Grands Moulins, d'où elle tire, sur la gauche, la force motrice nécessaire, par une dérivation propre dont la courbe délimite avec le canal lui-même l'îlot allongé que ces eaux enserrent encore aujourd'hui. Nous voyons en 1592 le « battant et moulin à poudre » de Nancy remis à neuf simultanément avec une autre poudrerie domaniale; installée en amont de la rivière, au village de Tomblaine, et qui disparaîtra peu après (32). Connue au XVIIe siècle sous le nom de poudrerie Saint-François, l'usine est ruinée lors de l'incendie des Grands Moulins, le 14 septembre 1633,.pendant le siège de la capitale lorraine par Louis XIII (33). Tour à tour relevée (34) et détruite, c'est elle que Léopold, à peine rentré dans les duchés, parle, le 11 octobre 1698, de « faire rétablir... comme elle a été ci-devant proche notre ville de Nancy » (35), La société Bocconi s'employa à cette tâche. En l'honneur du prince, le nouveau moulin à poudre devient le moulin Saint-Léopold, laissé en 1703 à la disposition d'Edouard de: Warren (36). Son contrat obligeait le premier lieutenant de l'artillerie à mettre l'usine « à seize battants », contre une indemnité de 60 écus de 3 livres. II fit mieux.
A la suite d'une explosion survenue le 22 septembre 1712 (37), Warren a rebâti l'ensemble sur un plan meilleur, et, s'il faut eh croire son fils, la réputation des produits de cette fabrique s'est bientôt affirmée à ce point que les pays voisins n'en ont plus voulu d'autres (38).
De même que toutes les poudreries d'alors, l'usine nancéienne se composait essentiellement du moulin proprement dit, où des piloris de bois, - les battants, - menés par une roue, broyaient les matières, et de plusieurs bâtiments; isolés et plats où s'effectuaient les manipulations : boutique pour la composition, grainoir où se grainait la poudre, atelier de l'essorage, séchoir ou poêle, lissoir où s'obtenait le lustre de la poudre de chasse. On accédait à la poudrerie par une porte cochère ouvrant sur une large cour. Un grand jardin clos en dépendait (39). Afin d'utiliser le surplus du courant, Warren s'était avisé de construire à proximité, en aval, un moulin à foulon. Il y avait joint un moulin à dégraisser les draps suivant la méthode employée dans les Pays-Bas: une hollandaise; une frise aussi pour friser la ratine. Et comme de l'eau encore était disponible, il avait augmenté cette petite agglomération industrielle d'une scierie de son invention (40). En 1738, le domaine était entré en possession de ces annexes. Il les accensait, mais l'adjudicataire de l'établissement principal touchait les redevances (41). Il ne semble pas que les fermiers se soient grandement souciés au début de la prospérité de la poudrerie de Nancy. Sans doute obtenaient-ils de la Chambre des comptes, le 12 juillet 1743, un arrêt interdisant d'embarrasser le canal particulier, d'y pêcher et de placer des bois autour de l'enceinte (42). Mais, le 16 novembre suivant, une imprudence renversait l'usine (43) et les traitants profilaient de cet accident pour discontinuer tout à fait la fabrication dans la province. Durival peut écrire en 1753 : « Il y a eu des poudreries en Lorraine » (44). Dom Calmet nous montre également, en 1756, les trois poudreries des duchés « entièrement abandonnées » (45). Ce n'est qu'après une longue interruption, - pendant laquelle les deux poudreries évêchoises, celles de Metz et de Belleray, près de Verdun, reçurent la totalité du salpêtre recueilli eu Lorraine et redoublèrent d'activité (46), - que la compagnie se décida, non sans avoir beaucoup hésité, à remonter le moulin à poudre des bords de la Meurthe (47). La poudrerie royale de Saint-Léopold recommence à fonctionner vers 1762, date à laquelle s'y rencontrent un maître poudrier, cinq garçons poudriers et un maître charpentier (48). Elle est la vingt et unième du royaume (49). Elle ne va plus cesser de produire, jusqu'à ce qu'un dernier sinistre l'ayant anéantie le quatrième jour complémentaire de l'an II (20 septembre 1796), elle soit enfin supprimée sans retour (50).
Le soufre entrant dans la préparation de la poudre était, comme on le pense, importé. Il se demandait aux raffineries de Marseille, de Venise et de Hollande. Le pays fournissait le charbon et le salpêtre.
Le charbon léger que donne le bois poreux de la bourdaine (51) était déjà regardé comme préférable à tout autre. Aussi la compagnie n'eut-elle garde de ne pas s'assurer la disposition exclusive d'une essence si utile. En 1747, il est interdit à toute personne, particulièrement aux vanniers, de se servir du bois de bourdaine, « autrement appelé bois de pin », à peine de 300 l. d'amende et de confiscation des ouvrages. Aucune adjudication, vente ou coupe ne peut être faite, sous menacé de pareille répression, en forêts communales ou seigneuriales, dans un rayon de douze lieues autour de Nancy, de Ligny et de Bar, sans que tous les pieds de bourdaine de trois à cinq ans d'âge n'aient été mis de côté pour être façonnés en bottes dont les fermiers des poudres disposeront, s'ils le jugent; à propos, eu en payant deux sols de France par hotte. La ferme avait aussi le droit de faire couper elle-même, et moyennant rémunération identique, celle bourdaine dans toute forêt soit communale, soit particulière, où il n'y avait pas de coupes adjugées ou ouvertes. Dans les forêts du roi, elle ne devait que le salaire des gardes présents à l'enlèvement, soit 20 sols par cent bottes (52).
Il est à remarquer que c'est au moment où la poudrerie de Nancy chômait, que ces prescriptions furent pour la première fois mises en vigueur, au seul avantage, pendant cette interruption, des manufactures évêchoises. Faut-il également souligner l'illogisme qu'il y avait à maintenir autour de Bar et de Ligny des zones réservées ? Pour la recherche du précieux bois, le commissaire des poudres désignait des ouvriers spéciaux. La bourdaine que ces gens amassaient devait être voiturée par les communautés (53). Ce charroi s'effectuait aux mêmes conditions que le charroi du salpêtre dont nous parlerons tout à l'heure.
Qu'était la faible gêne causée par l'interdit sur le bois de bourdaine, en comparaison des multiples et gravés ennuis qui découlaient de l'extraction du salpêtre ? Ce sel se recueillait en abondance dans toute la région (54), et les salpêtriers étaient pour les habitants des duchés une vieille et désagréable connaissance (55). Léopold, revenant régner sur ses sujets, avait presque aussitôt renoué la tradition et délivré des commissions de salpêtriers, dont il fixait le nombre à trente. Mais, devant le mécontentement unanime que provoqua celle création, le prince eut un beau geste.
Préférant, disait-il, le bien et la tranquillité de son peuple à ses propres intérêts, il consentait à l'affranchir de ces industriels fâcheux, en retour d'une légère contribution « qui serait levée sur les communautés sur le pied et rôle de la subvention ». La déclaration du 11 octobre 1698 révoquait, en conséquence, les malencontreuses commissions : « Défendons très expressément à toutes sortes de personnes, de quelque qualité elles soient, de faire ou faire faire aucune recherche de salpêtre, à peine de 500 francs d'amende, payable par corps pour la première fois, et de punition corporelle en cas de récidive, sauf à nous à lever sur nos États une somme modique, proportionnée au produit de nos poudreries (56). » La mesure était prématurée. Une courte expérience le démontra. « Il est arrivé, avoue le prince, le 1er septembre 1701, que le salpêtre, qui est une marchandise absolument nécessaire dans le commerce pour les différents usages auxquels on s'en sert, est devenu si rare dans nos Etats, que, quelque besoin qu'on en puisse avoir, il est presque impossible d'en trouver. » Afin de remédier à cette disette du nitre, des salpêtriers sont de nouveau commissionnés, au nombre de soixante cette fois, qui, tenus de travailler incessamment à l'approvisionnement des magasins de Nancy et de fournir chacun au moins 150 livres de salpêtre par mois, effectueront leurs recherches « dans tous les vieux châteaux, masures et autres lieux ruinés et déserts, même dans les halles et autres lieux publics ». La subvention reste augmentée de la cote accessoire. En compensation de cette taxe, Léopold interdit de fouiller chez les particuliers qui s'y opposeront et d'exiger d'eux logement, combustible ou voilures (57). L'avantage était trop grand encore pour l'époque. Un arrêt de règlement signé au Conseil le 19 avril 1702, complété et précisé par l'ordonnance du 10 août 1724, rendit ces appréciables réserves lettre morte. Ne furent plus exceptés de la fouille que les églises, les cloîtres et maisons religieuses, les châteaux, les demeures seigneuriales et les fiefs. Le logement de l'ouvrier, le bois de cuite, le charroi de ce bois et des produits, deviennent obligatoires, moyennant les indemnités prévues au tarif (58).
A partir de 1739, les salpêtriers poursuivirent, avec plus d'ardeur et de minutie que jamais, leur déplaisante besogne. Le bail de Primard, qui autorise pour la poudre le ralentissement de la fabrication, prévoit ici un accroissement de production. Il lui sera loisible « de faire à ses frais et dépens, dans tous les lieux de la Lorraine et du Barrois qu'il lui conviendra, tels établissements qu'il estimera nécessaires pour perfectionner et augmenter la fabrique des salpêtres (59). Le contrat de 1747 est plus significatif encore. L'adjudicataire « pourra faire... les établissements nécessaires pour porter la fabrique des salpêtres au plus haut point qu'il se pourra, et rétablir la recherche et amas dudit salpêtre dans les lieux où elle aurait pu être négligée et abandonnée (60) »
Ils sont maintenant quatre-vingt-dix salpêtriers, dits salpêtriers du roi, que-choisit ou révoque le commissaire des poudres. Affectés à autant d'arrondissements dans les limites desquels ils ont obligation de se confiner (61), ils parcourent sans relâche, suivis de leurs aides et de leur attirail, le territoire assigné, visitant tour à tour chaque localité, chaque hameau, chaque censé isolée. D'après l'ordonnance du 10 août 1724 qui autorisait les salpêtriers à « travailler alternativement partout », c'était aux prévôts a régler l'itinéraire. Au vu de la liste des communautés « à salpêtrer », ces officiers fixaient de proche en proche les étapes. Il n'était loisible à un salpêtrier de s'éloigner d'un endroit que sa tâche accomplie. Mais peu à peu la plupart des prévôts s'étaient relâchés de leur contrôle. Ils n'étaient plus intervenus que pour omettre volontairement certains villages ou pour affranchir de la servitude leurs protégés. Le commissaire de Jort de Jenneville prit l'initiative de donner aux salpêtriers un ordre particulier pour chaque localité. A son arrivée, le salpêtrier doit exhiber cet ordre; il ne repartira pas qu'il n'ait obtenu du syndic un certificat constatant le parfait achèvement de l'ouvrage. L'arrêt du Conseil du 24 août 1748 est consacré à cette réforme (62). Dans une ordonnance du 31 octobre 1754, La Galaizière assura plus soigneusement encore la discipline. Il dicta au commissaire des poudres, seul apte à régler, village par village, la tournée de ses hommes, la formule de l'ordre à leur délivrer. Cette ordonnance vise aussi la conservation des terres salpêtreuses. Développement rigoureux des articles, du 10 août 1724, elle fait défense aux propriétaires et locataires de déplacer et de corrompre ces terres; elle accroît par ses strictes précautions l'assujettissement imposé aux populations, les entraves apportées à la libre disposition des immeubles. Quand un salpêtrier a terminé son travail dans une communauté et qu'il a remis ; en leurs lieux d'extraction les terres remuées, il a le devoir de dresser contradictoirement avec le syndic, et maison par maison, le détail exact du volume des terres et de la quantité de nitre extrait. De cette terre, nul ne pourra jusqu'à son retour enlever quelques poignées, en laisser mouiller ou gâter de quelque façon que ce soit, sans être passible d'une amende de 100 francs. Les syndics sont responsables. Une double contravention sanctionne leur manque évident de surveillance. Cette surveillance s'appuie sur le dernier état évaluatif. Pareil document est conservé au Bureau général des poudres (63). En même temps qu'il remet à un salpêtrier son ordre d'aller « travailler » une communauté, le commissaire peut donc, grâce à ces archives, le pourvoir d'une liste numérique des terres à nitre conservées : 1° dans les dépendances non enclavées du château, de la maison seigneuriale et des fiefs ; 2° dans les bâtiments de la cure; 3° dans la maison du maire; 4° dans celle du syndic; 5° chez chacun des autres habitants. C'est ainsi que le salpêtrier Jeanpierre, qui se rend à Arraye en 1756, apprend qu'il y disposera de 420 cuveaux de terre salpêtreuse déjà reconnue; et comme il n'ignore pas davantage que ces 420 cuveaux ont précédemment rendu 305 livres de nitre brut, il y a grand risque pour les délinquants. D'autre part, le commissaire ne délivre plus aucun ordre que le précédent ne lui ait été rapporté. Il est à même de juger si le salpêtrier qui, selon les propres termes de Mugneret, ne peut plus « courir comme autrefois », est demeuré à son poste le temps voulu (64). L'arbitraire est moindre; par contre, les occasions d'amende se sont multipliées.
Muni de sa licence et de son redoutable papier, le salpêtrier, arrivé dans un village, commence par se présenter au syndic. Il lui réclame un toit. Le local auquel il a droit, à condition d'en payer un loyer mensuel de 30 sols (65), doit comprendre une chambre à coucher, une pièce avec cheminée, où il montera sa chaudière, des dépendances fermées où prendront place les cuves à eau mère et le salpêtre frais (66). Il s'installe. Dès lors, tout habitant peut s'attendre à le voir entrouvrir sa porte.
Seuls, en principe, les églises, les couvents, les châteaux et maisons seigneuriales étaient, nous l'avons dit, fermés aux salpêtriers. La théorie souffrait d'assez nombreuses exceptions. Presque toutes les communautés religieuses d'hommes et de femmes prétendaient étendre l'exemption à leurs maisons de campagne, à leurs différents fonds. Les unes exhumaient d'anciens titres, plus ou moins probants; les autres réussissaient à en arracher à la complaisance mi-avouée, mi-déguisée du commissaire et de la ferme. Les Jésuites, par exemple, continuent de se prévaloir d'une décision qui remonte au 1er février 1661 et porte la signature du « Commissaire ordonnateur de l'artillerie de France, poudres et salpêtres de Lorraine et Barrois, au lieu de Nancy » : Fraizet (67). Le train de culture que les Visitandines de Pont-à-Mousson possèdent à Atton est l'endroit de tout l'arrondissement où le salpêtrier fait la plus ample récolte. Or, dans l'été de 1739, celui-ci est violenté par des domestiques trop zélés, qui prétendent l'expulser. Malgré ces sévices, le commissaire Duprat fait aux religieuses la gracieuseté d'éloigner l'importun. La raison, très officieuse, s'en lit dans: une lettre que, en femme prudente, la supérieure a pris la précaution d'annoter de ces mots : « Défense du fermier général au salpêtrier de chercher du salpêtre dans notre maison d'Atton, qui ne doit pas être montrée et doit servir d'instruction pour n'user que des moyens de douceur quand semblables ouvriers se présentent à Atton. » Cette raison est que Duprat a deux filles cloîtrées à Paris. Il les recommande, ainsi que leur père, aux « saintes prières » des Visitandines (68). Ces distinctions injustifiées n'étaient pas sans être remarquées et sans prêter, de la part des voisins moins heureux, à une aigre critique.
Le salpêtrier ne devait pas « toucher aux granges à battre les grains », ni « dépaver et déplancher les appartements occupés par les personnes ». Mais il avait le libre accès des écuries, étables, bergeries, caves et paillers (69). Là toutes investigations lui étaient permises, à la seule condition, comme le précisent les lettres patentes du 3 juillet 1747, pour l'exécution du bail de Mahieu, de remettre les choses en place, de boucher les trous et de rétablir les murs, « si aucuns sont démolis ou en danger de périr par la recherche des terres, en la même forme et manière qu'ils étaient auparavant » (70). Cette recommandation dissimule, sous une réserve en apparence favorable, une énorme aggravation à la législation antérieure. Celle-ci prescrivait aux salpêtriers de s'éloigner de 2 pieds du fondement des murailles, des portes et des étançons, d'arrêter ses fouilles à la profondeur d'un pied. Le temps n'est plus davantage où, sous le régime de l'arrêt du 19 avril 1702, il était dû aux propriétaires ou aux locataires, en dédommagement d'un tel embarras, 5 sols par toise carrée de terre remuée (71).
On imagine aisément combien le choix du gîte et de l'atelier du salpêtrier, combien le bouleversement périodique des locaux, soulevaient de difficultés. Le salpêtrier arrêtait sa préférence sur l'un des logements désignés par le syndic, et cette désignation était déjà matière à débats. Personne n'admet que son immeuble ait mieux qu'un autre attiré l'attention.
Les syndics sont accusés de favoriser des amis, de léser des adversaires.
Si la majorité des plaintes sont mal fondées, il y a chance pour que bien de mesquines rancunes se soient en cette occasion impunément satisfaites. La maison est-elle inoccupée ? le propriétaire craint que tout n'y deviennes à l'abandon. La chaudière est un danger permanent d'incendie. Ici, c'est un négoce troublé; tel celui de Joseph Mary, mercier à Domjevin, subdélégation de Lunéville : « Le suppliant a souffert, souffre et souffrira encore à l'avenir un dommage considérable. Ses marchandises se ternissent par la vapeur sortant des cuves destinées au travail; il faisait un commerce de vin qui se trouve interrompu depuis le commencement d'avril dernier. Ce commerce l'aidait à se soutenir avec sa famille. La communauté de Domjevin a cru le dédommager en lui accordant par délibération le surpoil de 2 fauchées et demi de pré au canton dit la Croix... Mais l'autorisation de l'intendant n'est pas encore arrivée, et cependant la communauté est sur le point de procéder au partage des prés... (72) » Ailleurs, ce sont des projets contrariés, des complications imprévues. A Morhange, un salpêtrier prend possession, trois mois avant la Saint-Georges, d'une maison vacante.
Il y prolonge son séjour. Quand il la quitte, le propriétaire est dans l'impossibilité de la louer, parce que, selon l'usage local, au 23 avril tout habitant est logé pour l'année (73).
Dans lés maisons fouillées, c'était pire encore. On discute le temps nécessaire au travail. On accuse le salpêtrier d'indolence. II est encombrant, imprudent. Il envahit les lieux indispensables à l'exploitation agricole. Son étourderie, sa négligence:, parfois sa malice, n'occasionnent que trop souvent la perte d'animaux domestiques, blessés ou empoisonnés. En dépit des instructions formelles (74), il n'éloigne pas ses cuves du bétail; il oublie de les couvrir. « Le suppliant, écrit à l'intendant un habitant de Blâmont, le suppliant justifiera par-devant votre subdélégué, dans la huitaine, que les cuves du salpêtrier, lors de la mort du boeuf dont il s'agit, étaient placées dans l'écurie à portée dudit boeuf, qui a crevé hors de sa place, près desdites cuves, et que ledit salpêtrier confie son atelier à deux filles, sans suivre par lui-même ses ouvrages (75). »
Quand, pour faire différer ou' interrompre les fouilles aux époques où le libre usage des locaux est d'importance extrême pour les travailleurs des champs, où la rentrée des foins, l'engrangement des moissons encombrent les fermes, des laboureurs n'hésitaient pas à venir de loin solliciter à Nancy le commissaire des poudres, comment les intéressés n'eussent-ils pas essayé de gagner les salpêtriers? Comment aussi ces ouvriers besogneux fussent-ils restés insensibles aux profits de marchés secrets ? Certes, il est rigoureusement interdit aux habitants de composer avec les salpêtriers; à ceux-ci d'accepter quoi que ce soit, argent ou denrées, en échange de leurs complaisances (76). Mais, en réalité, des offres suffisantes sont rarement repoussées par ces hôtes incommodes. Il en coûte même de rester sourd à leurs allusions vénales. L'un d'eux, à Andilly, occupe un mois durant une maison pour lessiver 13 cuveaux de terre, en représailles de ce qu' «on n'a pas voulu se soumettre à sa-loi et à ses propositions de prendre arrangement». Le même-motif fait qu'à Brin- deux experts le constatent - des recherches qui auraient pu être terminées en huit jours ont traîné pendant quatre semaines (77). « Les salpêtriers désolent impunément les gens de la campagne pour en extorquer le rachat de la visite de cette espèce de brigands, surtout des particuliers aisés ou riches, qu'ils menacent d'un dégât considérable dans leurs maisons, quoique souvent il n'y ait pas lieu d'y salpêtrer », écrit un avocat de Lunéville. « Ces salpêtriers, qui ne peuvent améliorer leur condition qu'en faisant craindre tout le mal dont ils sont capables, se comportent partout d'une manière odieuse... Pendant l'année 1755, étant allés au village d'Anthelupt, près de Lunéville, pour y salpêtrer, ils s'attachèrent à la maison d'un bourgeois de cette ville nommé Antoine Bicaille, et dans cette maison ils détériorèrent les murs, non seulement cassèrent une cheminée, gâtèrent un plafond, mais encore ils posèrent leur chaudière si près d'un beau treillage de vigne, qu'il en fut brûlé; et firent périr des bestiaux pour n'avoir point fait écouler leurs eaux salpêtrées, comme ils le devaient. Tout ce dégât ne fut fait que par méchanceté, pour se venger de ce que le propriétaire n'avait pas voulu, suivant ses termes vulgaires, leur graisser la palle. Je puis d'autant mieux attester ce fait, que je prêtai mon ministère au bourgeois lésé, pour lui faire rendre la justice qu'on lui devait (78).»
Recrutés dans la classe des manoeuvres, puisque à cette condition seulement ils jouissent de tels avantages (79), les salpêtriers, qui, comme tous les autres commis et ouvriers des poudres, sont exempts des impôts, du logement des gens de guerre, de la plupart des charges pesant sur leurs concitoyens, qui se parent du titre de maître, dont les ustensiles sont insaisissables (80), n'en commandent qu'avec plus de fierté et d'insolence. Quelques femmes étaient commissionnées. Elles se faisaient ordinairement remarquer par leur cupidité. Mal en prit à un paysan de Gondreville de tenter d'en fournir la preuve contre une veuve Messager. Après enquête, le subdélégué de Nancy, Durival, conclut le 24 novembre 1761 : « J'ai du tout dressé le procès-verbal ci-joint. Je n'y ai pas inséré toutes les choses inutiles qui ont été dites entre les parties. Il y a de violentes présomptions que la salpêtrière a en effet reçu du grain pour prix de sa complaisance; mais, d'un autre côté, il paraît que Barthélémy a voulu induire cette salpêtrière en contravention, puisqu'il avait caché la justice locale, pour voir qu'il lui délivrerait du grain (81).»
Compris avec les gabelous dans les haines des campagnes et des villes, les salpêtriers sont en butte aux pires avanies. On leur refusait un abri; ou les enfermait dans leurs ateliers. On les prive de l'eau nécessaire aux manipulations. On lâche le liquide de leurs cuves. On leur joue mille tours. On va jusqu'à les attaquer et à les battre. Et ces rustres, grossiers, aigris, qui ont conscience de leur importance non moins que de leur impopularité, prenaient leur revanche dans d'incessantes vexations. Comme certains préposés aux travaux des routes sont plus particulièrement redoutés des corvéables, certains salpêtriers ont, à la ronde, une réputation détestable. Tel le fameux piqueur Robin qui, avant d'être promu inspecteur dans la Lorraine allemande, terrorisa les environs de Rosières-aux-Salines (82); une famille de salpêtriers, les Céler, fut longtemps le fléau de la région de la Seille (83).
Les salpêtriers sont d'autant plus exécrés, que le préjudice causé par leur passage se complique de charges accessoires. Pour trouver le combustible qu'engloutit sa chaudière, l'homme n'a pas à se préoccuper. Il lui a été préparé d'avance. Les bois communaux tout d'abord fournissent les cordes nécessaires. A leur défaut, ce sont les bois du domaine; subsidiairement les forêts particulières. Jusqu'en 1754, les quantités voulues étaient, sur la demande du consommateur, marquées à mesure par les officiers des grueries, puis des maîtrises. Le salpêtrier payait le bois dés vassaux et des communautés moitié de son juste prix. Il devait le couper et le façonner lui-même, tandis que le voiturage incombait aux habitants à raison de 15 sols par corde et par demi-lieue (84). L'arrêt que le Conseil des finances rendit le 16 mars de cette année sur l'initiative du commissaire député pour l'administration et la réformation générale des eaux et forêts des duchés, Gallois, prévint les abus et le gaspillage inhérents à semblable méthode. Le commissaire des poudres eut à présenter annuellement, au 1er janvier, un état, dressé maîtrise par maîtrise, des salpêtriers qu'il se proposait d'employer des localités où il les enverrait, du temps approximatif qu'ils y séjourneraient, des quantités de bois dont ils auraient besoin; et cet état ne devait plus varier. Un arrêt du 24 mars 1764 renchérit sur ces dispositions. C'est à l'intendant que l'état sera à l'avenir adressé, pour le dernier trimestre de l'année en cours et les neuf premiers mois de l'année suivante. L'intendant le vérifie et le modifie à sa guise. Ainsi amendé et certifié, il est retourne au commissaire, qui le fait parvenu" au grand maître avant le 1er mars. Celui-ci donne alors toutes instructions à ses subordonnés, en vue de la délivrance (85).
Sous le régime de 1754, dans les forêts communales, désormais interdites aux salpêtriers, le bois est prélevé sur l'affouage. Ce sont les communautés qui l'abattent et le façonnent en bûches de dimensions déterminées (86), puis qui le voiturent, de mois en mois, aux ateliers.
Rendue à l'atelier, la corde était payée 5 l. 10 sols, à condition que la distance ne fût pas supérieure; à une demi-lieue; la majoration est de 15 sols par demi-lieue supplémentaire. Dans les forêts du domaine et des vassaux, où ils continuent d'avoir accès, les salpêtriers ne donnent de la corde, prise sur pied, que 4 livres (87).
A partir de 1764, le prix de ce bois, sans distinction d'origine, fut abaissé à 30 sols de France, auxquels il faut ajouter, dans les forêts communales, 12 sols pour la façon et 15 sols pour le transport. Les quantités demandées en surplus de l'affouage sont réglées à 33 sols. Sur la vente du bois délivré aux salpêtriers par les communautés, le roi prélevait le tiers denier habituel (88). En 1760, il entre, de ce fait au Trésor, pour les deux maîtrises de Nancy et de Lunéville, une somme de 584 l. (89). Si l'on n'oublie pas que dans la capitale lorraine, en 1751, le bois était taxé, selon la qualité, de 10 à 32 l. de Lorraine la corde (90), on conviendra que le tarif réduit dont profilaient les salpêtriers constituait un véritable impôt déguisé. Au delà des déclarations, les salpêtriers traitaient de gré à gré; mais le voiturage de cet excédent restait obligatoire aux conditions susdites.

Les communautés étaient contraintes d'assurer le transport des salpêtriers et de leur matériel d'un atelier à l'autre. Pareillement le nitre brut était conduit sur réquisition aux raffineries, seuls endroits où ce sel pouvait être purifié et vendu. La raffinerie lorraine se trouvait à Nancy; celle des Trois-Evêchés, à Verdun. Il n'y avait pas d'établissement de ce genre à Metz, et la ferme avait négligé, en même temps que la poudrerie de Bar, la petite salpêtrière que Warren y avait annexée. Pour la commodité du service, le salpêtre était indifféremment dirigé, selon les distances pu lès besoins des poudreries, soit sur Nancy, soit sur Verdun, sans qu'il fût tenu compte du lieu d'origine, sol lorrain ou sol évêchois. Voilà pourquoi les commissaires des poudres des deux généralités avaient respectivement autorité sur les salpêtriers de l'un et l'autre bureau (91). De même y avait-il entente pour le charroi. Les voituriers se relayaient respectivement aux principales localités de la province voisine. Des laboureurs du pays messin déchargeaient couramment du salpêtre à Pont-à-Mousson et à Nomeny, où des laboureurs lorrains en prenaient livraison pour le conduire à Nancy. Cette entente n'avait pas été jusqu'à l'unification des prix. Dans les anciens duchés, le charroi des cuves et du nitre était réglé pour une journée à 15 sols par cheval ou par paire de boeufs, véhicule compris (92). Dans la généralité de Metz, au contraire, l'indemnité se calculait à raison de 10 sols et demi pour une demi-lieue ou au-dessous ; de 15 sols par lieue (93).
Le nitre brut était: payé aux salpêtriers 7 sols la livre, rendu à la raffinerie (94). On sait que les manipulations pour l'obtenir consistaient à lessiver à froid les matières salpêtreuses, opération qui s'effectuait de maison en maison, puis à soumettre cette lessive à l'ébullition, dans la chaudière de l'atelier. Pour le détail, toutefois, il n'y avait pas de pratiques uniformes. Les salpêtriers des différentes provinces, usant de procédés consacrés par une séculaire routine, eussent été embarrassés d'expliquer la raison de cette variété des méthodes. A Paris, on commençait par mêler aux plâtras nitreux, traités de préférence aux terres, un tiers de cendre de bois flotté. Quand la lessive était à demi cuite, on y versait une dissolution de colle de Flandre qui la purifiait partiellement des matières grasses en suspension. Dans le Languedoc ou la Provence, la lessive s'effectuait d'abord sans aucune addition de cendres. Mais lorsque l'action du feu l'avait réduite de moitié, on la passait sur des cendres de tamaris, employées à l'exclusion de toutes autres. Rejetée dans la chaudière, elle; achevait de s'y concentrer au degré voulu. On la versait alors dans une auge de bois, où elle demeurait 24 heures et où elle déposait une quantité considérable du sel marin qu'elle pouvait contenir. De grands vases de terre servaient à la cristallisation. En Lorraine et dans les Trois-Evéchés, on lavait d'abord les terres comme dans le Midi, sans recourir aux cendres, et on ne collait pas. Mais lorsque la lessive approchait de son point de réduction, on la jetait dans un récipient, futaille de bois, parfois vaisseau de cuivre, garni de bonnes cendres, nommé rapuroir. Les cendres de toute espèce étaient employées. On donnait cependant la préférence aux résidus de la combustion des bois durs,:1e chêne et le charme, plus riches en alcali, et que le salpêtrier n'avait le plus souvent qu'à ramasser sous sa chaudière. L'ouvrier agitait celle liqueur pour obtenir un mélange intime. Il recouvrait ensuite le rapuroir de manière que la cuite gardât la chaleur nécessaire à la réaction. Au bout de deux ou trois heures, il la coulait enfin dans des bassins où les cristaux se déposaient. De ce procédé résultait plusieurs conséquences qui méritent d'être indiquées. L'odeur fade, nauséabonde qui régnait dans les ateliers parisiens n'était pas, à beaucoup près, aussi accentuée chez les salpêtriers lorrains. Ces hommes étaient mieux inspirés, semble-t-il, en se servant de cendres que de colle pour le dégraissage. Mais parce qu'ils ne dégraissaient pas la cuite avant de la verser hors de la chaudière et que celle cuite ne rendait jamais de sel qu'elle n'eût passé par le rapuroir, le salpêtre brut obtenu en Lorraine était très inférieur aux salpêtres analogues de l'Île-de-France et de diverses provinces. « En voyant à Verdun les salpêtres arriver dans la raffinerie horriblement chargés de sel, comme on imaginé qu'ils doivent l'être dans un pays où les salpêtriers n'en tirent point de leur cuite; je ne pouvais, déclare un spécialiste, me persuader que tout ce sel se retirât dans les eaux de deuxième et troisième cuite, de manière que les salpêtres de troisième cuite en restassent exempts (95).»
Tout changeait lors du raffinage, opération rigoureusement interdite aux salpêtriers ambulants, qui devaient se borner à livrer du nitre de première cuite, encore imprégné de son eau mère. Les fermiers avaient profité d'une disposition modèle quand ils avaient pris possession en 1739 de la salpêtrière créée à Nancy par Edouard de Warren sur les anciens remparts de la Ville-Neuve, à l'ouest de la porte Saint-Nicolas, et réorganisée quatre ans plus tôt par le fils du fondateur. « Je puis me vanter, écrira plus tard ce dernier, d'avoir donné à mon père quantité de bonnes idées sur ce sujet; et qu'ayant trouvé cet établissement encore très imparfait à sa mort, je l'ai achevé, et j'ai rendu cette salpêtrière la plus belle et la plus commode d'une infinité que j'ai vues dans bien, des parties de l'Europe (96). » La porte franchie, laissant à droite et à gauche des abris où s'entassaient les bois de cuite, on pénétrait dans une vaste cour, bordée sur trois côtés de hangars excavés qui protégeaient des terres à salpêtre d'où se tiraient 300 livres de nitre par semaine. Ces « halles et terres de minières » étaient, nous l'avons dit, une des charges de la concession de 1703. Warren père les avait d'abord provisoirement aménagées sous la voûte de la porte Saint-Georges. A l'extrémité du hangar de droite, un jeu de douze cuviers accompagnés de leurs cuveaux était destiné au lessivage de ces terres. Au fond de la cour se trouvaient deux énormes chaudières : chaudière à réduire les eaux de lessive: et chaudière à raffiner. Le personnel de cette salpêtrière, ou, comme à partir de 1739 fut aussi désigné l'établissement, de cette raffinerie royale, personnel auquel se rattachaient les 90 salpêtriers, comprenait, dans les dernières années de Stanislas, un maître raffineur, trois ouvriers et un maître tonnelier (97).
Pour être employé à la composition de la poudre et des feux d'artifice, le salpêtre devait être de troisième cuite. A l'arsenal de Paris, on raffinait 3,600 livres de nitre en cinq heures. Les raffineurs nancéiens se pressaient beaucoup moins. Ils employaient de huit à neuf heures pour, purifier 2,400 livres, sans compter le temps indispensable à la refonte. La manipulation totale durait de douze à quatorze heures. Aussi leur salpêtre: était-il finalement purgé d'une façon presque absolue des matières étrangères. Il était renommé pour sa blancheur et sa netteté (98). On le conservait et il voyageait dans des tonneaux où il était foulé à l'aide de masses de fer. C'est ce salpêtre de choix que, durant le chômage de la poudrerie de Nancy, les communautés eurent encore à conduire, aux mêmes conditions que le salpêtre brut, vers les moulins à poudre de Metz et de Belleray.

Non seulement pour les humbles ateliers des salpêtriers, mais pour les véritables usines qu'étaient les raffineries, les procédés différaient donc d'une province à l'autre, sous la direction d'une unique compagnie. Ce n'était pas là un des vices les moins choquants du monopole des poudres.
Ce qui existait pour les salines se reproduisait ici, avec plus d'incurie encore, puisqu'il n'y avait pas de venté étrangère et que les traitants n'avaient point à rédouter la perte de ce débouché. Le progrès importait peu. L'esprit de lucre dominait. A la suite de difficultés survenues avec le commissaire Mugneret, le subdélégué de Dieuze le lui reproche, non sans force : « Il paraît que la quantité de salpêtre est un objet plus désiré qu'une bonne discipline (99). » Comment en eût-il été autrement sous le régime de la ferme ? Les financiers, n'ayant qu'un bail de six ou de neuf ans, ne songeaient guère à tenter des essais, à risquer des innovations coûteuses dont lé résultat n'aurait rien ajouté à leurs bénéfices, et qui n'eussent été utiles qu'à leurs successeurs. Aussi, tandis que l'art du salpêtrier était déjà 1res perfectionné dans plusieurs pays, en Suède, en Prusse ou en Italie, on ne savait toujours dans le royaume, où se perpétuait une technique primitive, que démolir, fouiller, lessiver.
Frappé de cet état de choses et surtout de ce que la Compagnie des poudres et salpêtres exerçait son privilège de fabrication et de vente d'une manière plus avantageuse pour elle-même que pour l'État, qui n'en retirait que de 50,000 à 55,000 l. par an, Turgot résilia en 1775 le bail en cours. Au système de la ferme il substitue la régie pour le compte du roi. Lavoisier devient un des quatre chefs de cette administration. La réforme semble devoir ouvrir une ère nouvelle. Pour la première fois, la monarchie paraît s'apercevoir, ainsi que dès 1698 l'avait fait Léopold, et de l'extrême embarras que la recherche du salpêtre occasionne aux sujets et des charges sensibles qui en dérivent. On s'inquiète de remédier à si graves inconvénients par l'étude scientifique des lois de la nitrification. La Société d'agriculture de Berne avait proposé en 1766 de constituer des « plantations de salpêtre », en réunissant les matériaux propres à former ce sel et en construisant des fosses, des murailles et des voûtes où il serait récolté. C'est la création de ces nitrières artificielles qu'il y a lieu d'encourager. Turgot n'y manqua. Les épreuves furent concluantes. L'application s'imposait. Le 8 août 1777, un arrêt du Conseil d'Etat, complété par un arrêt interprétatif du 24 janvier suivant, offre, sans abolir la fouille, « aux communautés les plus fatiguées par l'exercice de ce droit les moyens de se rédimer dès à présent et pour toujours ». Il leur apporte, dans tous les cas, un réel soulagement. A commencer du 1er janvier 1779, la recherche du salpêtre ne sera plus permise dans les habitations personnelles, les caves et celliers à vin. Les communautés sont déchargées de la fourniture et du transport du bois. Les salpêtriers, à qui on ne pourra refuser d'en vendre, achèteront le combustible au prix courant. Ils traiteront à l'amiable pour le charroi. Toute communauté d'habitants qui construira une nitrière et y accumulera les terres salpêtreuses sera définitivement exempte de la visite des salpêtriers, sous réserve que cette nitrière, formée selon la méthode approuvée par les régisseurs, soit d'un rapport correspondant à la récolte de l'année qui a précédé son établissement. Plusieurs villages ont la faculté dé s'entendre pour aménager une nitrière commune. Les maisons religieuses profiteront de pareille exemption, à condition que leurs nitrières - et elles sont vivement exhortées à en créer - rendent annuellement un minimum de 1,000 livres de salpêtre. Il y a mieux. Les communautés peuvent se libérer du soin d'entretenir ces nitrières, en les remettant, une fois construites et garnies, au roi. Elles toucheront alors un sol par livre de salpêtre recueilli; si elles exploitent elles-mêmes, la rémunération est décuplée (100).
Le dernier commissaire des poudres et salpêtres de la généralité lorraine, Nicolas Thouvenel, arrivé précisément à Nancy lors de la substitution du mécanisme de la régie à celui de la ferme (101), et qui se trouvait encore en place en 1793, ne devait pas être un des moins zélés parmi ses collègues pour, prôner et encourager le récent procédé. Thouvenel est l'un des vulgarisateurs les plus autorisés des nitrières artificielles. C'est dans les halles de la raffinerie de Nancy que furent en partie conduites ces belles expériences dont les conclusions, - savamment exposées dans un mémoire rédigé en collaboration avec le commissaire son frère par le célèbre médecin Pierre Thouvenel (102), comme réponse à cette question : « Trouver les moyens les plus prompts et les plus économiques de procurer en France une production et une récolte, de salpêtre plus abondante que celle qu'on obtient présentement, et surtout qui puissent dispenser des recherches que les salpêtriers:ont le droit de faire chez les particuliers », - vaudront aux deux auteurs le prix extraordinaire fondé par:Turgot, sur la caisse de la régie des poudres, et décerné en 1782 (103) par l'Académie des Sciences (104).
Mais, de même que dans la province dont l'intendant La Galaizière fils se montra l'un des plus éloquents apôtres de la suppression de la corvée en nature, les populations, très éprouvées pourtant par le dur labeur delà création et de l'entretien des chaussées, ne se décidèrent que malaisément à profiler du rachat en argent, de même, ni les avances de Turgot, ni la propagande de Thouvenel n'y peuvent décider les habitants à s'affranchir, par une initiative facile d'une sujétion dont ils ne cessent de gémir. Alors que la culture et la récolte du salpêtre deviennent dans d'autres-généralités une sorte de mode, en Lorraine les salpêtriers du roi prolongent leur fastidieuse besogne, sans rencontrer de concurrents dans des nitriers volontaires.
Et, du fait de celle résistance, la gêne de la recherche n'en deviendra que plus lourde aux ignorants, aux réfractaires. Jusqu'à cette époque, le pays n'avait pas connu le traitement des décombres, presque exclusivement pratiqué à Paris. L'arrêt du 8 août 1777 l'y soumet implicitement. Les salpêtriers pourront prendre, sans payer, pierres, terres, plâtras et matériaux salpêtres provenant des démolitions. Défense est faite, sous peine de 100 l. d'amende, de démolir ou de transformer un immeuble sans leur en donner avis. La régie, d'autre part, ne se montre pas moins sévère que la ferme pour ce qui regarde lès fouilles. On en revient au règlement du duc Henri II, daté du 23 février 1618, qui interdisait de paver ou de planchéier étables et écuries (105). D'incessants conflits vont surgir de cette application d'un texte oublié. Un maréchal ferrant de Bernécourt, élève de l'Ecole royale vétérinaire, prend chez lui des chevaux malades pour les soigner; « il a acheté une maison dont le pavé de l'écurie était en désordre; il vient de le fane raccommoder et élever de peu pour rendre son écurie plus saine et empêcher la maison d'être inondée par les pluies et l'égout d'une fontaine plus élevée que sa maison. » Le salpêtrier le dénonce. Six habitants d'Emberménil sont cités en 1783 devant le subdélégué de Lunéville, comme coupables d'avoir, dans des restaurations consécutives à un incendie, « fait paver et plancher les allées tant pour le passagère leurs maisons que pour la communication dans les différentes chambres qui les comportent », L'intendant ne peut, en l'espèce, que débouter les régisseurs de leur prétention, car il est prouvé que la disposition incriminée existait antérieurement au sinistre. Mais le cas d'une femme de Morhange, condamnée à 20O l. d'amende, à l'enlèvement du pavage et au retour des terres salpêtreuses, n'est que trop fréquent, L'inspecteur constate délits sur délits, mène expertises sur expertises. Lorsqu'un cultivateur estime indispensable de paver son écurie, que de formalités sont à remplir ! Il doit adresser une requête à l'intendant. Celui-ci la transmet au bureau des poudres. Le commissaire prescrit l'enquête. L'inspecteur vient sur place vérifier les allégations du requérant. En présence du syndic, on discute le degré de salubrité du lieu. Le dossier est retourné au commissaire, qui rédige un rapport. D'après ces conclusions, l'intendant décide. Voici, au reste, la théorie de l'administration des poudres, exposée en 1783, à propos d'une affaire de ce genre, par Thouvenel lui-même. L'autorisation « ne peut être accordée que dans un cas de nécessité, c'est-à-dire lorsque, par sa position, une maison est sujette à quelques filtrations d'eaux extérieures qui y entretiennent une fraîcheur continuelle qui rend le terrain boueux et malsain aux bestiaux. Dans ce, cas, le service du roi ne peut souffrir de la permission accordée, parce qu'un sol humide n'est point propre à la reproduction du salpêtre. » Le demandeur en cause invoquait « une plus grande solidité et commodité à tous égards ». « Ce particulier ignore où feint d'ignorer que cette manière de détruire les terres est prohibée par lès règlements, ou qu'il ne suffit pas de se promettre une plus grande commodité pour obtenir la permission d'y déroger. Mais si ces motifs étaient suffisants, bientôt l'on verrait paver toutes les allées des écuries, qui sont les seuls endroits où les salpêtriers trouvent du salpêtre. La commodité que l'on ambitionne le plus par ces demandes, c'est de n'être pas exposé à la petite gêne qu'occasionne le travail des salpêtriers (106). »
Contradiction flagrante: à l'heure où les intendants se piquaient de répandre des notions d'hygiène, où il leur était recommandé de prévenir et de combattre par tous les moyens les épizooties, ils en étaient réduits à accepter ces sophismes, il leur fallait s'attarder à d'interminables arguties sur le minimum admissible de salubrité des maisons et des étables.
Les cahiers de 1789 réclameront donc encore la suppression de la fouille (107). Ce n'est pas de la Révolution; toutefois, que cette libération sera obtenue. La loi du 13 fructidor, an V (30 août 1797), échos de patriotiques préoccupations, remit au contraire en vigueur une législation plus rigoureuse. On devra attendre 1819 (loi des 10 mars et 11 août), pour que la facilité d'importer le salpêtre en abondance, l'utilisation des gisements de l'Inde, la conversion du nitrate de soude demandé au Chili, fassent à nouveau adoucir cette réglementation, qui tombera enfin en complète désuétude sans avoir jamais été formellement abrogée.
Sous les ducs, les contestations au sujet des poudres et salpêtres étaient portées devant les prévôts, sauf appel au grand maître de l'artillerie assisté d'un gradué, et cassation à la Cour souveraine. A partir de 1747, la connaissance de celle matière fut strictement réservée au Conseil. Compétence entière, en premier et dernier ressort, passa ensuite à l'intendant, toutes autres juridictions devant s'abstenir, à peine de 3,000 l. d'amende et de nullité.
Tenue d'en avoir dans ses magasins une quantité suffisante, la ferme était autorisée à céder la poudre à giboyer à 27 sols la livre aux marchands, qui ne pouvaient pas la vendre plus de 30, et à 28 sols aux particuliers. On ne se procurait de poudre de guerre et de poudre de mine, même en petites quantités, que dans les entrepôts généraux. La poudre de guerre coûtait 20 sols et la poudre de mine 18 sols, le tout au cours de France. Les prix mis en vigueur en 1739 (108) marquaient une augmentation sensible sur les précédents. Depuis le 1er avril 1704, la poudre fine ne revenait en effet, dans les duchés, qu'à 18 sols de Lorraine prise en gros, et à 22 sols au détail; celle de guerre qu'à 12 ou 18 sols seulement (109). C'est le commissaire qui nommait et destituait les débitants, dits aussi commis distributeurs ou préposés. Les licences pour « tenir bureau de poudre », dont la remise donnait lieu à la perception d'un droit de 6 livres, n'étaient pas toujours accordées avec circonspection. Fréquemment les subdélégués durent se faire les interprètes des inquiétudes des habitants et engager le commissaire à ne fixer son choix que sur les personnes les plus désignées tant par leur âge, leur caractère réfléchi, la nature de leur principal négoce, que par une situation de fortune leur permettant de répondre d'une imprudence. En 1764, le « préposé pour la distribution de la poudre » à Pont-à-Mousson, un nommé Lallemand, n'est autre qu'un cirier assez insouciant pour conserver ses provisions de la dangereuse substance dans l'officine où il fond sa cire. La police intervient. On l'oblige à monter les barils au grenier : il les place près d'un tuyau de cheminée et, ce qui est pire, au-dessus d'une salle de billard où fréquente la jeunesse. Quelle maison pourrait être plus mal indiquée ? Plusieurs locataires s'y pressent; douze voisins y jouissent d'une servitude de passage. Le subdélégué obtient le retrait de la commission. Il est bon d'ajouter que ces nominations n'excitaient pas que des craintes, mais des compétitions, des jalousies locales, qui donnaient parfois grand tracas au commissaire. « Ma position vis-à-vis de Messieurs de Pont-à-Mousson, écrit Mugneret le 8 mars 1766 au subdélégué, est celle du meunier de la fable. Quoi que je fasse, je ne puis les satisfaire. Charaux est le quatrième en place depuis 1762, et j'ai reçu plus de trente lettres et autant de sollicitations pour faire et défaire» (110).
On ne pouvait acheter dé salpêtre que dans les magasins généraux : à la raffinerie de Nancy et chez l'entreposeur de Bar. Tous ceux qui en avaient un besoin réel, apothicaires, droguistes, verriers, distillateurs, fabricants d'eau-forte, orfèvres, devaient pour s'en procurer solliciter un billet. Quiconque revendait ou échangeait ce salpêtre, raffinait du nitre brut, était passible de 300 l. d'amende, sans modération. Les sujets non commissionnés qui commerçaient de la poudre sortie des magasins, ceux qui colportaient de la poudre de provenance étrangère ou clandestine, à plus forte raison ceux qui en fabriquaient en fraude, ceux aussi qui transportaient soit de la poudre, soit du salpêtre hors des États, sans permission, étaient réputés faux poudriers et faux salpêtriers, et punis comme les faux sauniers (111). Dans l'intérêt de la ferme, puis de la régie, des descentes fréquentes étaient opérées chez les personnes soupçonnées, en particulier chez les industriels faisant usage de salpêtre. Le commissaire dénonçait les fraudes, il entamait les poursuites.

M. LE PRÉSIDENT remercie M. Pierre Boyé de sa très intéressante communication, complétant sa série de très utiles monographies sur la Lorraine au XVIII siècle.
Il demande à M. Boyé s'il n'a pas trouvé dans les cahiers de 1789 et dans les procès-verbaux des assemblées provinciales l'écho de plaintes contre les vexations des salpêtriers, vexations sur lesquelles il donne des détails si curieux et si nouveaux.
M. Pierre BOYÉ répond qu'il a été surpris de ne pas trouver plus souvent mention des salpêtriers dans les cahiers. Il y a lieu cependant de citer tout particulièrement les doléances de la ville de Pont-à-Mousson et celles des trois ordres du bailliage de Rosières.


(1) Rappelons que, outre ceux mentionnés ci-dessus, les différents monopoles dont le fisc lirait profil en Lorraine étaient : la châtrerie, la riflerie, la fabrication et la vente du tabac et du sel, tous quatre concédés à la Ferme générale.
Sur l'ensemble de la question, voir notre travail : Le budget de la province de Lorraine et Barrois sous le règne nominal de Stanislas (1737-1766). Nancy, 1896, in-8°,p. 125-152.- Pour des détails, se reporter à nos deux monographies: Les salines et le sel en Lorraine au XVIIIe siècle, Nancy, 1904, in-8°. Postes, messageries et voitures publiques en Lorraine au XVIIIe siècle, dans le Bulletin des sciences économiques et sociales du Comité des travaux historiques et scientifiques, année 1906, p. 128-144 ; et tirage à part, Paris, 1907, in-8°.
(2) Cf. Guillaume DE ROGÉVILLE, Dictionnaire historique des ordonnances et tribunaux de la Lorraine et du Barrois, t. II, p. 424. - Le 14 décembre 1566, Charles III prenait des mesures pour la vérification du travail de ses salpêtriers. Une ordonnance ducale du 26 janvier 1593 défend l'exportation du salpêtre et interdit d'en tirer dans les Etats sans une commission expresse. (Ibid., t. Il, p. 423.) En 1597, le receveur de Sierck porte en recette la redevance due pour le privilège de fabriquer du salpêtre dans la prévôté. (Archives de Meurthe-et-Moselle, B. 9429.) En 1604, la faculté de « tirer salpêtre » dans le comté de Vaudémont est continuée pour trois années, moyennant 55 francs par an. (Ibid., B. 9096.) Etc.
(3) Pierrefitte-sur-Aire. Barrois mouvant; Meuse, ch.-l. de canton, arr. de Commercy.
(4) Ordonnance du 12 mars 1618; dans ROGÉVILLE, op. cit., t. II, p. 427. Cf. DIGOT, Histoire de Lorraine, 2°édit., t. V, p. 131.
(5) C'est ainsi qu'en 1623 le duc autorise l'érection d'une « batterie » à poudre à canon sur le ruisseau du Longeau, à Dommartin-la-Montagne (Meuse, arr. de Verdun, canton de Fresnes-en-Woëvre). En 1625, on construit un « battant à poudre » sur le Roseau, non loin de Destry (ancienne Moselle, arr. de Sarreguemines, canton de Gros-Tenquin). [Archives de Meurthe-et-Moselle, B. 95, 3151, 8227, 6842.] - En 1630, Charles IV fait acheter de la poudre à Strasbourg. (Ibid.,B. 1483.)
(6) Déclaration du 11 octobre 1698. (Recueil des ordonnances de Lorraine, t. I, p. 91.)
(7) H. BAUMONT, Études sur le règne de Léopold, duc de Lorraine et de Bar (1697-1739). Paris, 1894, in-8°, p. 583-584. - Willemin de Heldenfeld est l'auteur de la Relation de la pompe funèbre faite à Nancy, le 19 avril 1700, aux obsèques de très haut, très puissant et très excellent prince Charles V, duc de Lorraine et de Bar. Nancy, 1700, in-8°
(8) Les comtes dé Warren; annales et portraits, de famille (940-1879). Saint-Nicolas-de-Port, 1879, in-8°, p. 190.
(9) Ce contrat, publié ibid. p.191-193, fut entériné à la Chambre des comptes le 14 mars. (Archives de Meurthe-et-Moselle, B. 217, n° 37.) Voir aussi l'arrêt consécutif du Conseil d'État, du 1er janvier 1704, au Recueil des ordonnances de Lorraine, t. I, p. 405. Cf. Archives de Meurthe-et-Moselle, B. 1648. - Warren devait, entre autres charges, fournir dès 1703 dans les magasins ducaux 3,000 livres de poudre, 5,000 en 1704, et les années suivantes 8,000. Ces quantités constituaient un minimum obligatoire, le prince s'engageant à recevoir tout ce qui serait livré en surplus. Cette poudre serait payée au premier lieutenant de l'artillerie 9 sols la livre pendant la durée de la guerre en cours (guerre de la Succession d'Espagne), 8 s. 6 d. à la paix. Défense était faite à tous autres de fabriquer poudre ou salpêtre, à peine de confiscation des matières et outils et de 300 l. d'amende, dont un tiers au dénonciateur, un tiers à Warren et un tiers au domaine.
(10) Lettres patentes du 18 mai 1709; entérinement à la Chambre des comptes du 3 juin suivant. (Archives de Meurthe-et-Moselle, B. 218, n° 34.) Warren s'engageait à produire au moins 6,000 livres de poudre fine par an et à établir exclusivement à ses frais les usines nécessaires.
(11) Recueil des ordonnances de Lorraine, t. I, p. 405.
(12) Moyennant un canon de 4,000 l, réduit à 3,000 au renouvellement du privilège. (Archives de Meurthe-et-Moselle, B. 238, n° 79; B. 1708.)
(13) Inscrit dans la généalogie de sa maison comme Edouard VI, 20e comte de Warren. Né à Bellaghmoon le 12 mai 1666, mort à Nancy le 26 octobre 1733. Léopold l'avait nommé lieutenant de son artillerie le 1er août 1698. Voir sur lui : Les comtes de Warren, j. cit., p. 177-209.
(14) Contrat du 20 mars 1709. L'intendant du prince de Vaudémont avait d'abord passé bail à Marie Colas, veuve de Laurent Fauque, de la poudrerie d'Euville, pour douze années, à raison de 200 l. par an. Le nouvel arrangement fut approuvé par lettres de Léopold du 18 mai 1709. (Archives de Meurthe-et-Moselle, B. 638, n° 33; B. 218, n° 34.) Rectifier en ce sens le récit du fils d'Edouard de Warren, qui attribue à son père la création de cette poudrerie (Les comtes de Warren, p. 194-195). Warren s'en était surtout assuré pour être maître des marchés; il n'attendit donc pas le retour de la terre de Commercy à la couronne, au décès de Vaudémont (14 janvier 1723), pour laisser tomber cette usine.
(15) Les comtes de Warren, p. 227.
(16) Le 5 septembre 1691, bail était passé par le comté de Ligny à Laurent Fauque, moyennant 175 francs, de la permission de tirer salpêtre au comté et d'en faire delà poudre; mêmes baux, moyennant 210 francs, les 2 octobre 1692 et 7 mars 1695. (Archives de Meurthe-et-Moselle, B. 768, n° 28.) Il est parlé en 1697 de François Cadet et de Barbe Fauque, sa femme, salpêtriers et poudriers au comté, résidant à Velaines-devant-Ligny. (Ibid., B. 778, n° 27.) « Il y avait autrefois à Ligny une poudrerie célèbre; la poudre était en réputation en France et en Lorraine.» (Dom CALMET, Notice de la Lorraine, 1756, t. I, col. 660, v° Ligny. Cf. [Durival] Mémoire sur la Lorraine et le Barrois [1753], p. 32 et 267. - IDEM, Description de la Lorraine et du Barrois, t. II, p. 353.- PIGANIOL DE LA FORCE, Nouvelle description de la France, 3e édit., t. XIII, p. 401.)
(17) Les comtes de Warren, p. 195-197.Warren avait d'abord songé à établir cette poudrerie à Cousances-aux-Bois; la difficulté des communications lui fit donner la préférence à Bar-le-Duc. Ici encore le fils du fondateur s'abuse en avançant qu'il n'y avait jamais eu de fabrique analogue dans le Barrois. Nous avons cité la poudrerie de Pierrefitte; il oublie aussi la poudrerie que, plus anciennement, l'Ornain avait actionnée sur le ban de Gondrecourt-le-Château et dont un moulin, puis un fourneau pour la fonte du minerai, dits la Poudrerie ou Putrey, ont perpétué le souvenir. Cf. LIÉNARD, Dictionnaire topographique du département de la Meuse, v° Poudrerie. - BONNABELLE, Notice sur Gondrecourt, s.l.n.d., p. 35.
(18) Edouard VII, 21e comte de Warren, né à Londres le 11 décembre 1697. Il avait obtenu, le 1er juillet 1717, en remplacement de son père, démissionnaire eu sa faveur, la charge de premier lieutenant de l'artillerie. Ayant suivi François III en Toscane, il y fut nommé, par lettres patentes du 26 avril 1739, « colonel commandant le bataillon des canonniers et bombardiers » et « directeur général des fortifications, artillerie, arsenaux, magasins, bâtiments militaires, fonderies de canons, manufactures de canons de fusil, fabriques de poudres et de salpêtres ». Il mourut à Florence le 12 janvier 1760. Il aurait collaboré au Bombardier français (Paris, 1731, in-4°) de Belidor. Lire sur lui : Les comtes de Warren, p. 210-251.
(19) Arrêt de subrogation du 26 novembre 1733, pour le bail renouvelé à Warren père le 20 août 1782. Arrêt de prorogation du 28 juin 1735, entériné à la Chambre des comptes le 23 janvier 1736. (Archives de Meurthe-et-Moselle, H. 238, n° 79.) Cf. Ibid., B. 1751, pièces justificatives de la recette générale pour 1735 : quittances des 3,000 l. du bail des poudres, payées en plusieurs versements; B. 1762, compte de 1787 : « Ferme des poudres et salpêtres, 3,000 l. ». B. 1763, compte de 1738, mention analogue.
(20) Délibération de l'assemblée des créanciers du 14 novembre 1738, homologuée par arrêt du Conseil des finances du 19 du même mois. La famille conservait toutefois les moulins de Pont-à-Mousson. D'après le principal intéressé, c'est de dépit de n'avoir pu le retenir au service de la France, que La Galaizière aurait fait dénoncer les contrats et se serait montré très dur sur la question des indemnités. (Les comtes de Warren, p. 227-229.) Il y a lieu de faire à ce sujet de très sérieuses réserves.
(21) Recueil des ordonnances de Lorraine, t. VI, p. 161; L'expédition du bail fut passée à Paris le 15 janvier 1789; l'acte fut enregistré à la Chambre des comptes le 31. (Archives de Meurthe-et-Moselle, B. 244, n° 11.) DURIVAL n'est donc pas tout à fait exact quand il écrit (Mémoire sur la Loraine el le Barrois, p. 82) : « Les poudres et salpêtres-de Lorraine sont affermés à une compagnie française depuis le 15 janvier 1739.» Il faut lire 1er janvier; cf. IDEM, Description de la Lorraine et du Barrois, t. I, p. 167.
(22) Soit 30,000 l. tournois. Voir les lettres patentes pour l'exécution du bail de Mahieu du 3 juillet 1747. (Recueil des ordonnances de Lorraine, t. VII, p. 152. - Archives de Meurthe-et-Moselle, B. 1763 [recette générale, année 1747], fol. 15 v°.).
(23) C'est aussi en raison de la fiction du règne nominal que l'adjudicataire général n'était officiellement connu dans les duchés, du vivant du roi de Pologne, que comme « adjudicataire général du privilège exclusif de la vente et distribution des poudres de Lorraine et Barrois ». - Le troisième adjudicataire fut Jacques Munier.
(24) Son brevet lui était expédié sur présentation de la compagnie même dont il était membre, et il changeait avec elle. Cf. Encyclopédie méthodique; Finances, t. III, p. 358 et suiv.
(25) Cf. DURIVAI., Mémoire sur la Lorraine et le Barrois, p. 32.
(26) Ces commissaires avaient été connus en Lorraine au XVIIe siècle, avant même que l'occupation française y en appelât. En 1634, César Mirgodin était « commissaire des salpêtres de Son Altesse Royale ». (Archives de Meurthe-et-Moselle, H. 2511.) - Le 1er juin 1660, il est fait mention de Jean-Baptiste Hurault, écuyer, commissaire des poudres de Lorraine, demeurant à Nancy. (Ibid., H. 1044.)
(27) Les deux premiers habitèrent à la Citadelle. A partir de Mugneret, le commissaire se loge à sa guise. Cf. la série des Almanachs de Lorraine et Barrois.
(28) Nous trouvons cités, comme inspecteurs pour le Barrois, les sieurs Maillet en 1762, Feuillet en 1763, Duparge en 1770. En 1762, le sieur Desboeuf était contrôleur.
(29) Warren l'avait primitivement établie plus près de la ville, aux vives appréhensions des habitants. L'animosité populaire, selon le fils du fondateur, la fit sauter. (Les comtes de Warren, p. 197.) C'est alors que l'usine avait été reportée à cet endroit, non loin du chemin de Fains. Le plan, sans date, mais très probablement dressé en 1738, lors dé la liquidation, est conservé aux Archivés de Meurthe-et-Moselle, C. 86. Cf. le plan de Bar-le-Duc donné dans dom CÀLMET, Histoire de Lorraine, t. I; sous le n° 37 est indiquée la Poudrerie à M. Varin.
(30) Manuscrit n° 395 de la Bibliothèque publique de Nancy [État des usines du domaine vers 1766], fol. 63 et 63 v°.
(31) A la mort de Stanislas, il ne restait plus de la poudrerie de Ligny « qu'un petit bâtiment de 18 pieds de long sur 16 pieds 6 pouces de largeur, sans pavé ni planches. Il n'y a que le toit qui termine ledit bâtiment. » (Ibid., fol. 63 v°.) Un moulin à grains remplaça ensuite la poudrerie et à ce moulin a enfin succédé une manufacture de compas. Cf. Cl. BONNABELLE, Notes sur Ligny-en-Barrois, dans les Mémoires de la Société des lettres, sciences et arts de Bar-le-Duc, année 1881, p. 119; et tirage à part, Bar-le-Duc, 1881, in-8°, p. 7. - Le 27 janvier 1756, le commissaire des poudres, agissant au nom de l'adjudicataire général, passe bail de l'ancienne poudrerie de Bar, pour neuf ans et moyennant 100 l., au nommé Jean Vyart. Le 16 novembre 1782, bail dé semblable durée est encore consenti, au nom du régisseur des poudres, moyennant 200 l., à Louis Rousselot, habitant de cette ville. (Archives de la Meuse, C. 650, fol. 7 v°; C. 755, fol. 19.)
(32) Archives de Meurthe-et-Moselle, série B, passim; voir notamment B. 7286. - H. LEPAGE, Les communes de la Meurthe,;t. I, p. 438; t. II, p. 555.
Anciennement aussi, un moulin à poudre existait dans une autre partie de la banlieue de Nancy. En 1510, le duc Antoine savait donné à Didier Fossier, canonnier en son artillerie, une place « où était le moulin de Boudonville », pour y édifier à ses dépens un « moulin à faire poudre ». Il y avait eu également dans la capitale lorraine des moulins à poudre de moindre importance, à chevaux ou à bras. En 1580, le concierge de l'Arsenal y agence un de ces mécanismes:; il est parlé en 1585 du « neuf moulin » qui « se tire à cheval » dans les casemates, « sur le gros boulevard de Danemark ». (Archives de Meurthe-et-Moselle, B. 12, 1585, 7879.) Nous avons déjà eu l'occasion de citer différents moulins à poudre en dehors de Nancy. Il faut encore donner une mention spéciale au moulin de Lunéville, créé ou tout au moins rétabli en 1592. (Ibid., B. 6842.) On ne saurait davantage passer sous silence la batterie à poudre de Hattonchâtel, dont il est souvent question au XVIe siècle et qui, établie dans la grande cuisine du château, fut démontée en 1607. (Ibid., B. 6297, 6348, etc.)
(33) Sur le plan de Melchior Tavernier relatif à ce siège, on lit : Moullin à pouldre.
(34) Le 6 Octobre 1666, Charles IV ordonne au gruyer d'Amance de délivrer des pièces de chêne aux fermiers de sa poudrerie de Nancy, pour être « employées a la réparation de nostre dite pouldrerie ». (Archives de Meurthe-et-Moselle, B. 2306.)
(35) Recueil des ordonnances de Lorraine, t. I, p. 91.
(36) Dans le contrat du 1er février 1708, il est désigné comme « moulin de la poudrerie de Saint-Léopold, proche le parc d'Essey ».
(37) Les registres de la paroisse Saint-Sébastien font mention à celle date de «N., décédé par un accident de feu qui fit sauter en l'air la Poudrerie ». Cf. H. LEPAGE, Les archives de Nancy, t. III, p. 327.
(38) Les comtes de Warren, p. 194.
(39) En voirie plan, non daté, mais sans doute de 1738, aux Archives de Meurthe-et-Moselle, C. 203.
(40) Les comtes de Warren, p. 198.
(41) Ms. n° 395 de la Bibliothèque publique de Nancy, j. cit., fol. 18;v°. - Cf. Pierre Bové, La Lorraine industrielle sous le règne nominal de Stanislas (1737-1766). Nancy, 1900, in-8°, p. 51.
(42) Recueil des ordonnances de Lorraine, t. VII, p. 23.
(43) DURIVAL consigne dans son journal (ms. n° 863 de la Bibliothèque publique de Nancy, vol. I, fol. 69) : « Le moulin à poudre de Nancy saute, mais avec peu de dommage; les ouvriers venaient de sortir. » Le libraire NICOLAS, qui note également les principaux événements, ne dit rien de cette explosion.
(44) Mémoire sur la Lorraine el le Barrois, p. 32.
(45) Notice de lz Lorraine, t. I, col. 660, v° Ligny.
(46) Cf. [STEMER,] Traité du département de Metz. Metz, 1756, in-4°, p. 4. - A 3 kilomètres au sud de Verdun, sur le territoire de Belleray, au canton nommé La Falouse, le lieu dit la Poudrerie est significatif.
(47) Cette période vit l'installation dans le voisinage immédiat de la poudrerie d'une autre industrie. Par arrêt du Conseil des finances du 25 avril 1750, un marchand tanneur de Nancy, François Vosgien, obtient l'accensement perpétuel de deux petits terrains dépendant du moulin à poudre, pour y construire une tannerie et un moulin à écorce; enregistrement à la Chambre des comptes le 14 mai suivant. A la reprise du travail, les fermiers des poudres, prétendant que Vosgien s'était écarté des conditions prescrites, qu'il interceptait l'eau, entravait aussi le transport des produits par la galerie qu'il avait jetée au-dessus du chemin, demandèrent l'annulation de cet accensement. Il y eut à ce sujet de longues difficultés. L'affaire se termina par une transaction; la tannerie Vosgien existait encore, à la suppression de la poudrerie. (Archives de Meurthe-et-Moselle, B. 11311, 11315 [plan], 11071 n° 86; C. 313.).
(48) Cf. Almanach de Lorraine el Barrois, années 1762 et suiv.
(49) Voici la situation des 18 établissements avec. lesquels la poudrerie lorraine et les deux poudreries évêchoises formaient ce total : Arbois, Franche-Comté; Castelnau-le-Lez, près Montpellier; Colmar, Alsace; Esquerdes, près Saint-Omer; Essonnes, près Paris; La Fère, Picardie; Limoges; Maromme, près Rouen; Perpignan; Pont-de-Buis, Bretagne ; Pont-l'Évéque, près Vienne ; Saint-Chamas ; près Marseille; Saint-Jean-d'Angély, Saintonge; Saint-Léonard, près Limoges; Saint-Médard-en-Jalle, près Bordeaux; Saint-Ponce, près Mézières; Toulouse; Vonges, Bourgogne. Celles de ces poudreries qui existent encore ont été indiquées en italique.
(50) Tous les terrains de cette poudrerie el ce qui était resté debout des bâtiments, c'est-à-dire deux petits pavillons, contenant l'un le four, l'autre la réserve à charbon, furent mis en vente comme bien national. La commissaire des poudres et salpêtres de Nancy, Nicolas Thouvenel, fit lui-même des offres le si floréal an IV (10 mai I796). Mais le département ayant rejeté sa soumission, des décisions contradictoires furent tour à tour rendues en sa faveur et en celle d'un concurrent tardif, le citoyen Louis Saulnier. Ce dernier fut définitivement déclaré acquéreur le 13 vendémiaire an VI (4 octobre 1797), tant pour lui personnellement que pour Nicolas-Basile Prud'homme, de Saint-Nicolas-de-Port, moyennant 11,000 francs. (Archives de Meurthe-et-Moselle, Q.592, n° 316.) Sur l'emplacement de la poudrerie se sont élevées, au XIXe ; siècle, diverses constructions, notamment la manufacture de flanelle Jacob et Oulif. Plus récemment, la Brasserie de Nancy est venue occuper les dépendances où se trouvaient les foulons. Quelques plans modernes attribuent encore le nom de ruisseau de la Poudrerie à l'antique canal de dérivation. Le sentier, qui conduit du chemin des Grands Moulins à cet endroit est officiellement resté, jusqu'à nos jours, le chemin de la Poudrerie.
On croit communément, car presque tous les auteurs locaux l'ont expressément écrit ou l'ont donné à entendre, qu'il ne se confectionnait plus de poudre dans la généralité dé Lorraine au XVIIIe siècle, et qu'ainsi la poudrerie nancéienne d'avant la Révolution n'était qu'une poudrière, un magasin, que les uns situent près des Grands Moulins, au lieu même où s'étendait la véritable poudrerie, les autres au delà de la Meurthe. Les passages catégoriquement négatifs de Durival et de dom Calmet que nous avons cités, mais qui se trouvent, il ne faut pas l'oublier, dans des ouvrages publiés pendant l'interruption de la fabrication, sont l'origine de cette méprise où est tombé, le premier, Lepage, et que les travaux du lotharingiste ont propagée. Après nous avoir parlé de la destruction probable de la poudrerie de Nancy lors du siège de 1633, l'historien ajoute en effet :
« Au XVIIIe siècle, plusieurs établissements industriels d'une autre nature vinrent.
la remplacer ». (Les communes de la Meurthe, t. I, p. 438.) Et à propos d'une mention rencontrée de la «poudrerie Saint-Léopold», dont, en la logique de sa conviction, il fait un simple dépôt, Lepage explique : « Le moulin de la poudrerie s'appelait Saint-François avant la construction du magasin à poudre dans les premières années de Léopold ». (Dictionnaire topographique de la. Meurthe, v° poudrerie.) Cet ancien « magasin à poudre », sur la rive gauche de la Meurthe, territoire de Saint-Max, est de création bien postérieure. Au milieu du XVIIIe siècle, la poudrière de Nancy - à laquelle s'ajoutaient deux dépôts de moindre importance, aménagés de part et d'autre de la citadelle et dont l'un n'a que tout dernièrement disparu, à la démolition des remparts que franchit le boulevard Charles V - se trouvait disposée au fond d'un encadrement de tranchées, suites ruines du bastion de Salin, c'est-à-dire sur le côté Est de notre cours Léopold, exactement à la hauteur de la rue du Duc-Raoul. Elle datait de Warren père. En un tel endroit, si grande quantité de matière explosible était une menace continuelle; aussi les habitants éprouvèrent-ils un grand soulagement quand le commandant de la province, M. de Stainville, en ordonna la suppression. (Cf. LIONNOIS, Histoire des villes vieille, et. neuve de Nancy... jusqu'en 1788, t. I, p. 286.) Deux nouvelles poudrières lui furent substituées au bord de la rivière : l'une pour les citoyens, l'autre pour l'armée. La poudrière militaire fui construite en 1779. C'est elle que Lepage a confondue avec la poudrerie Saint-Léopold. Appelée dans les documents « magasin à poudre du pont d'Essey », elle venait d'être désaffectée et laissée à bail depuis le 30 décembre 1851 à un habitant de Nancy, quand, par décision du ministre de la guerre du 27 novembre 1856, elle fut remise au domaine pour être vendue le 25 février suivant, moyennant 10,025 francs, à Jean-Joseph Thiéry, négociant. (Archives de Meurthe-et-Moselle, Q, biens domaniaux, dernière période, pièces non classées.) Une fabrique de limes s'y est installée en 1882. De chaque côté de l'ancienne porte d'entrée, aveuglée, se voient toujours sculptés, au-dessus de pilastres vermiculés, quatre petits canons. Mais, quand il s'est agi de rappeler la destination primitive, une dernière confusion a été commise; cette inscription erronée a été gravée : Ancienne poudrerie.
(51) Ou bourgène, Rhamnus frangula, vulgairement bois à poudre, aune noir; espèce du genre Nerprun.
(52) Lettres patentes du 3 juillet 1747. (Recueil des ordonnances de Lorraine, l. VII, p. 152.)
(53) Archives de Meurthe-et-Moselle, C. 313.
(54) C'est cette abondance qui avait autrefois permis, l'érection de multiples moulins à poudre. Au XVIIIe siècle encore, géographes et auteurs de statistiques sont unanimes à en faire la constatation : « On ne laisse pas de tirer beaucoup de salpêtre dans la Lorraine et le Barrois ». (DURIVAL, Mémoire sur la Lorraine et le Barrois, p. 32. Cf. PIGANIOL DE LA FORCE, op. cit., t. XIII, p. 401; dom CALMET, Notice de la Lorraine, t. I, col. 660.) « Il se tire beaucoup de salpêtre dans les différents lieux de cette province. » (STEMER, Traité du département de Metz, j. cit., p. 4).
(55) Ils étaient si mal vus que, le 27 février 1607, Charles III adresse aux procureurs généraux, l'ordre de prendre leur défense ; le 31 décembre 1610, Henri II interdit de les troubler dans leur travail. (ROGÉVILLE, op. cit., I, II,-p. 424.)
(56) Recueil des ordonnances de Lorraine, t. 1, p. 91. Cf. H. BAUMONT, op. cit., p. 582-583. - Le 3 octobre suivant, la Chambre des comptes de Lorraine informait chaque communauté de sa quote-part pour 1698; celle somme est payable à la fin de décembre, avec les deux-derniers quartiers de la subvention. (Recueil des ordonnances de Lorraine, t. III, p. 369.)
(57) Ibid., t. I, p. 297.
(58) Ibid., t. III, p. 399 et 49. Edouard de Warren avait droit, pour là Lorraine, à deux salpêtriers privilégiés; les lettres patentes du 18 mai 1709 lui permirent d'en commissionner huit pour le Barrois.
(59) Article VI.
(60) Ibid.
(61) Le bail de 1747 prévoit la révocation et la prison pour les salpêtriers allant dans les arrondissements voisins. - En Alsace, province divisée, par l'arrêt du Conseil d'État du 8 juin 1766, en 70 arrondissements, des seigneurs continuaient à jouir de leur ancien droit de rechercher eux-mêmes le salpêtre. Il ne pouvait être effectué de fouilles sur leurs terres par les salpêtriers du roi, qu'à leur défaut et de leur consentement. Mais ils étaient tenus de vendre à l'adjudicataire tout le salpêtre personnellement recueilli. Lire Charles HOFFMANN, L'Alsace au XVIIIe siècle, t. II, p. 502; t. III, p. 463.
(62) Recueil des ordonnances de Lorraine, t. VII, p. 227.
(63) On retrouve assez fréquemment de ces étals dans les archives communales ; les comptes portent aussi mention de dépense (ordinairement 3f) faite pour dresser en double exemplaire lesdits états. Voir, par exemple, Archives communales de Badonviller, HH. 1 ; de Barbonville, HH. 1; de Champigneulles, HH. 7; d'Eulmont, CC.32; etc.
(64) Correspondance entre le commissaire Mugneret et Vaultrin, subdélégué de Dieuze. Mémoire de Mugneret sur la question. (Archives de Meurthe-et-Moselle, C. 313.)
(65)' Soit 3 francs 6 gros; ce qui faisait 6 écus par an.
(66) Arrêt du Conseil d'Étal du 19 avril 1702; ordonnance du 10 août 1724.
(67) « Il est défendu à tous salpêtriers de travailler et faire salpêtre dans toutes les maisons appartenant aux RR. PP. Jésuites, en quelques lieux qu'il soit, dans la Lorraine et le Barrois, et en cas qu'il s'y trouve aucuns desdits salpêtriers aux dites maisons, en sortiront sitôt la présente reçue... » (Archives de Meurthe-et-Moselle, H. 1967.) En 1760, les Jésuites revendiquent une fois de plus le privilège pour leurs biens de Neuves-Maisons. Le 26 janvier, Jenneville en dénie la validité; puis, se ravisant, le 29 du même mois il rappelle le salpêtrier. (Ibid., H. 1919.) Le 5 avril 1667, pendant l'occupation, le gouverneur français, le maréchal de La Ferté-Seneclère, avait interdit la recherche du salpêtre dans les maisons et dépendances appartenant aux Carmes de Gerbeviller. (Ibid., n. 914.)
(68) «...Mais je veux bien, Madame, par considération particulière, sans tirer à conséquence, sur les représentations que vous me faites et l'ordre que vous me demandez pour qu'il aille travailler dans les autres maisons du même village... J'aurai à toute occasion la vénération que méritent votre édifiante communauté et vous, Madame, personnellement, m'intéressant infiniment à tout ce qui regarde votre état respectable, ayant deux filles cloîtrées à Paris, que j'aime infiniment; je me recommande à vos saintes prières et à celles de votre communauté.» Lettre de Duprat, du 26 juin 1739. - Le commissaire ayant enfin trouvé le moyen d'exempter cette ferme d'Atton « comme seigneuriale », par billet du 9 juillet 1742, il fut cette fois écrit au dos du document : « Lettre de M. du Prat, touchant les salpêtriers ; bonne à montrer. » (Ibid., H. 2914.)
(69) Ordonnance du 10 août 1724.
(70) Article XVIII.
(71) Ces réserves et celle compensation étaient si bien oubliées que, dans la table analytique du Recueil des ordonnances, elles sont résumées au passif.
(72) Archives de Meurthe-et-Moselle, C. 313.
(73) Archives de Meurthe-et-Moselle, C. 313.- Il fallait souvent que l'intendant lui-même intervînt pour que le propriétaire ou le locataire consentit à recevoir le salpêtrier. C'est le cas à Champigneulles en 1749, où un sieur Gentilliâtre résiste aux premières sommations. (Archives communales, HH. 7.) A Frouard, en 1780, le pressoir banal est le seul endroit reconnu propre à abriter le salpêtrier. Le fermier refuse de l'y accueillir. Sur la plainte du syndic, l'intendant dépêche un ordre exprès. (Archives communales, HH. 7.)
(74) Cf. Arrêt du Conseil du 19 avril 1702. Ordonnance du 10 août 1724.
(75) Archives de Meurthe-et-Moselle, C. 313.
(76) Ordonnance du 10 août 1724. - Les lettres patentes du 3 juillet 1747 prévoient contre le salpêtrier la révocation, la prison et une amende de 100 l. ; pareille peine est spécifiée à l'égard dés particuliers complices.
(77) Archives de Meurthe-et-Moselle, C. 313.
(78) Archives nationales, K. 1193, n° 63.
(79) «... A condition qu'ils ne pourront être pris du nombre des laboureurs et artisans, mais seulement parmi les manoeuvres» (Ordonnance du 1er septembre 1701).
(80) Excepté au profit de ceux qui les ont fournis. Les dettes des salpêtriers s'acquittaient sur le prix du salpêtre livré. A cet effet, l'ouvrier n'était, au bureau de Nancy, payé que sur présentation d'un certificat de « bien vivre » délivré par les officiers de justice des lieux visités. (Arrêt du Conseil du 19 avril 1702 ; ordonnance du 10 août 1724; lettres patentes du 3 juillet 1747.)
(81) Archives de Meurthe-et-Moselle, C. 313.
(82) Voir Pierre BOYÉ, Les travaux publics et le régime des corvées en Lorraine au XVIIIe siècle. Paris, 1900, in-8°, p. 52.
(83) Archives de Meurthe-et-Moselle, loc. cit.
(84) Ordonnance du 10 août 1724.-Antérieurement et en vertu de l'arrêt du Conseil d'Etat du 10 août 1702, les salpêtriers réglaient à sa valeur courante le bois demandé aux communautés ou aux seigneurs.
(85) Dans la maîtrise de Dieuze, 4 salpêtriers travaillent en 1765 les terres de 12 communautés, dont la moins considérable n'aura à fournir, d'après l'état dos bois, que 4 cordes : c'est Molring; la plus riche: en: salpêtre, Guéblange, est portée pour 32. Un total de 162 cordes est demandé. L'année suivante, ce sera, pour pareil nombre d'ateliers, 239 cordes. En 1765, 5 salpêtriers visitent dans ce ressort 14 communautés; on a prévu 217 cordes. Voici un ordre de délivrance décorné pour un village de la même maîtrise : « Nancy, le 1er février 1765. Vous délivrerez, Messieurs, en la forme ordinaire, à Joseph Jacques, salpêtrier, travaillant à Hampont, 2 arpents de bois pour former la quantité de 28 cordes de bois qui lui sont nécessaires pour salpêtrer audit lieu, à prendre sur le bois dit le Lirzin, près d'Arlange, de laquelle vous dresserez procès-verbal et le tout conformément à l'arrêt du 24 mars dernier. Signé : Gallois.» (Archives de Meurthe-et-Moselle, B. :12,379.) Ces délivrances donnèrent lieu plus d'une fois à des débats assez vifs entre l'administration forestière et le commissaire des poudres. Les officiers des maîtrises ont, d'après-les ordres reçus, procédé à la marque dans les forêts communales; le droit de marque a été acquitté. Or la quantité de bois remise, par le syndic au salpêtrier est notablement inférieure à colle demandée par le commissaire, approuvée par l'intendant. Les officiers des eaux et forêts se sont-ils trompés dans l'évaluation on cordes des arbres désignés ? Les habitants ont-ils plutôt mis la coupe au pillage ? Le grand maître refusait Une nouvelle délivrance; les habitants niaient toute soustraction; le conflit s'éternisait. (Ibid., C. 3l3.) -Voir aussi Modèle des différents extraits à délivrer par Mrs les greffiers des maîtrises pour les bois des salpêtriers. S.l.n.n.n.d. ; 6 pages in-4° (n° 6468 du Fonds lorrain de la Bibliothèque municipale de Nancy). Ces modèles sont établis conformément à l'arrêt de 1764.
(86) La bûche des salpêtriers eut d'abord 6 pieds de long sur 12 à 15 pouces de diamètre. Un cent de fagots, par chaudière, comptait pour une demi-corde. : Les essences voulues étaient le chêne, le hêtre et le charme; à leur défaut, dans la montagne, on acceptait le sapin. (Arrêt du 16 mars 1754.) L'arrêt du24 mars 1764 fixa la longueur de la bûche à 4 pieds, son diamètre à 6 pouces et au-dessus. Les cordes purent comprendre toutes les essences selon la nature des coupes.
(87) Plus le sol pour livre au greffier, dans les bois du roi, et 2 sols par corde pour le salaire du garde à cheval ou des préposés des vassaux.
(88) Voir, sur ce droit, Pierre Boris, Les eaux et forêts en Lorraine au XVIIIe siècle, dans le Bulletin des sciences économiques et sociales du Comité des travaux historiques et scientifiques, année 1907, p. 70; et tirage à part, Paris, 1909, in-8°, p. 41.
(89) Archives de Meurthe-et-Moselle, B. 10,523-10,590.
(90) Pierre Boyé, op. cit., p. 68 ou 34.
(91) STEMER, op. cit., p. 11.
(92) Pour le charroi du salpêtre, il faut ajouter aux 15 sols la nourriture des bêtes de trait. (Arrêt du Conseil du 19 avril 1702 ; ordonnance du 19 août 1724.)
(93) Par son ordonnance du 24 mai 1760, qui rappelle ce tarif, l'intendant Bernage de Vaux décidait (article XIII) que les voilures fournies par les communautés évêchoises pour le transport du salpêtre destiné à la raffinerie de Nancy s'arrêteraient à une lieue en deçà du territoire lorrain. La Galaizière protesta. Il fit valoir l'ancienne réciprocité. - Des communautés mettaient en adjudication le charroi du salpêtre. (Voir Archives communales de Badonviller, HH. 1.) - Les Lorrains, reconnaissons-le, étaient mieux partagés que les habitants de certaines provinces où le logement du salpêtrier et le voiturage du nitre devaient être fournis gratuitement et où des communautés en étaient réduites, pour faire face à ce surcroit de dépenses, à recourir à une imposition spéciale. Avant la mise en régie des poudres et salpêtres, ces faux frais étaient évalués à 69,000 l. pour les seuls villages de la Franche-Comté. (Cf. Encyclopédie méthodique, Finances, t. III, p. 359. - Albert BABEAU, Le village sous l'ancien régime, 4° édit., Paris, s. d., in-8°,p. 98-99.).
(94) Soit 35 l. le quintal. Au temps de l'autonomie, le salpêtre de première cuite était payé, de 1701 à 1703, 22 l. de Lorraine aux salpêtriers; celui de seconde cuite valait 26 l. et celui de troisième cuite 30 l. A partir de 1703, Warren avait dû recevoir le nitre de première cuite à raison de 25 l.
(95) Encyclopédie méthodique, Arts et métiers, t. VII, p. 182-212.
(96) Les comtes de Warren, p. 194.
(97) Le contrat du 1er février 1703 abandonnait à Warren et à ses hoirs un terrain inoccupé « proche la porte Saint-Nicolas de la ville neuve de Nancy, faisant pointe sur les rues des Eglises et des Ponts..... ; et ce, pour y construire incessamment, et à ses frais et despens, des halles et terres de minières pour les salpestres nécessaires à la fabrication des poudres de S. A. R. » L'établissement sauta en 1717 ou 1718, endommageant considérablement les couvents voisins. [Il y à contradiction sur l'emplacement précis de cette salpêtrière au début, comme sur la date de sa destruction, entre le récit de Warren fils (Les comtes de Warren, p. 194) et le journal du libraire Nicolas (édit. Pfister, p. 54); lire, à ce propos, Albert BARBIER et Henri MENGIN, Histoire des sapeurs-pompiers de Nancy, t. I, Nancy, 1909, in-8°, p. 61-63.] C'est après cette explosion que fut établie la salpêtrière plus récente que nous venons de décrire et qui s'appuyait au midi sur le mur d'octroi construit par Léopold à la place des remparts démolis. (Cf. Chr. PFISTER, Histoire de Nancy, t. II, p. 337 et 922.) On en trouve le plan, qui doit, croyons-nous, être daté de 1738, aux Archives de Meurthe-et-Moselle, C. 204. Un état des usines du domaine, dressé vers 1766 (ms. 395 de la Bibliothèque dé Nancy, j. cit., fol. 15 v°), porte : « Les bâtiments et dépendances de la salpêtrière, situés sur les remparts, en amont et au couchant de la porte Saint-Nicolas, sont utiles, très nécessaires et entretenus de toutes réparations par la ferme générale des poudres et salpêtres de France ». Cette salpêtrière, puis raffinerie royale, existait encore dans la seconde moitié du XIXe siècle en tant que « raffinerie impériale des salpêtres », bâtiment militaire, non sans avoir subi des transformations notables et avoir été augmentée de nouveaux, terrains. Elle s'étendait sur une superficie de 3,324 mètres carrés, lorsqu'elle fut fermée le 1er janvier 1864, en vertu d'une décision du ministre de la guerre du 24 mars de l'année précédente. Remise au domaine à fin d'aliénation, elle fut vendue en trois lots le 3 juin suivant; le premier lot était adjugé à Eugène Bonnette, négociant, pour 18,500 francs; le deuxième à Salomon Lévy, marchand de chiffons, pour 18,600 francs; le troisième à Pierre Gérard, entrepreneur, pour 19,600 francs. Il est intéressant de comparer les données de l'état de lieux dressé à l'occasion de cette vente (Archives de Meurthe-et-Moselle, Q, biens domaniaux, dernière période, pièces non classées) avec celles fournies par le plan du XVIIIe siècle. Là raffinerie comprenait finalement trois cours, des logements et ateliers, un laboratoire, des bureaux, magasins et hangars. Déjà, quand Lionnois écrivait (op.cit.,. t. III, p. 137), il y avait « un bâtiment pour les ouvriers qui travaillent à la confection des salpêtres et un jardin ». Depuis 1900, à travers les dépendances de l'ancienne raffinerie et le mur de Léopold, la rue des Quatre-Eglises a été prolongée vers le Montet. Mais le n° 5 de la rue de Salpêtrière, occupé par un commerce de chiffons, offre toujours, avec sa façade basse et sa porte d'entrée, l'aspect caractéristique figuré sur le plan de l'époque de Stanislas. Cette porte est restée surmontée d'un élégant cartouche Louis XV, où se lit, sur marbre noir, l'inscription : Salpêtrière 1735. Ajoutons que c'est Warren père lui-même qui avait créé, en même temps que la salpêtrière, la rue à laquelle cet établissement a donné son nom. Le lieutenant de l'artillerie l'avait d'abord, en souvenir de sa patrie, appelée rue de Dublin, ce qui par corruption devint rue du Bélin. En 1767, elle était dite rue de la Salpêtrerie. A la fin du XVIIIe siècle et au commencement du XIXe, les formes Salpêtrerie et Salpêtrière sont simultanément employées; depuis 1814, cette dernière, et avec raison, a prévalu. (Ch. COURBE, Les rues de Nancy du XVIe siècle à nos jours, t. II, p. 208 et suiv. - E. BADEL, Dictionnaire historique des rues de Nancy, t. -II, p. 260-262. - Chr. PFISTER, op. cit., t. II, p. 337.)
(98) Encyclopédie méthodique, loc. cit., p. 187 et suiv.
(99) Archives de Meurthe-et-Moselle, C. 313.
(100) Les particuliers recevaient 9 sols. Le salpêtre provenant des fouilles était désormais payé aux salpêtriers 8 sols au lieu de 7; celui de démolition, sans fouille, 9 sols. Des gratifications étaient promises aux salpêtriers et aux exploitants de nitrières, en cas d'excellente fourniture. Recueil des ordonnances de Lorraine, t. XIII, p. 777; t. XIV, p. 98.
(101) II était le gendre de Mugneret, qui, permutant avec lui en 1775, passait au commissariat d'Essonnes.
(102) Thouvenel (Pierre-François), né à Sauville, près de Neufchâteau (Vosges), en 1747. Docteur de la faculté de Montpellier en 1770, il contribua à faire connaître, par un mémoire paru en 1774, l'efficacité des eaux de Contréxéville, et devint, à la suite de celle publication, inspecteur général des eaux minérales, puis en 1784 inspecteur des hôpitaux militaires de France. Il avait été nommé premier médecin consultant de Louis XVIII, lorsqu'il mourut à Paris le 1er mars 1815. Thouvenel a beaucoup écrit, sur la médecine, la physique, la chimie., les sciences naturelles, etc. Il fut couronné dix fois, en quatorze ans, par les académies les plus illustres. Lire A. DE HALDAT, Eloge historique de feu Pierre Thouvenel..... prononcé à la séance publique de la Société royale des sciences, lettres, arts et agriculture de Nancy, le 28 juin 1816, dans les Mémoires de cette Compagnie, 1813-1814, p..84 et suiv.; et tirage à part, Nancy, s.d.,31 p. in-8°. - Son portrait a été gravé par Ménageot.
(103) A la séance publique de la Saint-Martin, et non en 1784 comme le dit A. DE HALDAT, op. cit.
(104). Fixé d'abord à 4,000 l, auxquelles s'ajoutaient 2,000 l. pour deux accessits, ce prix devait être décerné dans la séance publique de Pâques 1778. Aucun des 38 mémoires reçus n'en ayant été jugé digne, le concours avait été prorogé et la valeur du prix doublée. Il y eut, cette fois, 28 mémoires déposés, dont celui des frères Thouvenel fut de beaucoup le plus remarqué. Il était daté de décembre 1783 et avait pour titre : Mémoire chimique et économique sur les principes et la génération du salpêtre. Voici quelle était sa devise : « Après avoir lu et médité tout ce qui a été écrit sur cet important sujet, ne pourrait-on pas s'écrier avec le vieillard de Térence : incertior multo sum quam dudum. »
Mais la gloire du médecin a fait tort au commissaire des poudres. Nicolas Thouvenel n'est même pas cité dans la notice de A. de Haldat. Voir, au contraire, Histoire de l'Académie royale des sciences, ann. 1782, p. 53-55, où l'étroite collaboration est expressément affirmée : « Les auteurs sont M. Thouvenel, docteur en médecine, associé régnicole de la Société royale de médecine, et N. Thouvenel, commissaire des poudres et salpêtres au département de Nancy.» (Cf. Encyclopédie méthodique, Arts et métiers, t. VII, p. 172-176.) Le travail des Thouvenel a été publié par l'Académie dans le onzième volume de la collection des Mémoires des savants étrangers, volume spécial intitulé : Recueil de mémoires et de pièces sur la formation el la fabrication du salpêtre, 1786, p. 55 et suiv.
Des collègues de Nicolas Thouvenel avaient pris part au concours. Le mémoire classé le troisième était dû à la collaboration de Gavinet, commissaire, et Chevrand, inspecteur des poudres et salpêtres de Franche-Comté ; le mémoire classé le quatrième avait été rédigé par Chevrand seul.
(105) ROGÉVILLE, Op. Cit., t. II, p. 426.
(106) Archives de Meurthe-et-Moselle, C. 313.
(107) La ville de Pont-à-Mousson, notamment, demande « qu'on avise aux moyens de supprimer les entraves et les vexations que commettent journellement les salpêtriers dans l'exercice de leurs fonctions, tant à la ville qu'à la campagne». Les trois ordres réunis du bailliage de Rosières, souhaitent « que les salpêtriers ne puissent travailler que dans les lieux publics, et non dans les caves, celliers et engrangements, écuries pavées ou cimentées, sans qu'ils exigent rien des communautés auxquelles leurs commettants les rendent à charge ». Ces dernières doléances sont notoirement exagérées, et donneraient une idée fausse, péjorative, de l'état de choses. (Archives parlementaires, t. -II, p. 232, col. 1; t. IV, p. 88, col. 2, art. XVI.)
(108) Article X du bail Primard; article VII du bail Mahieu.
(109) Arrêt du 1er janvier 1704. (Recueil des ordonnances de Lorraine, t. I,p. 405.) Anciens baux et anciennes ordonnances.
(110) Archives de Meurthe-et-Moselle, C. 313.
(111) Sur le faux saunage et sa répression, voir Pierre Boyé, Le sel et les salines en Lorraine au XVIIIe siècle, p. 52 et suiv. - Nous avons dit, dans cette étude, que les consommateurs pauvres étaient tentés d'user de sel de salpêtre. Il était interdit à la ferme des poudres d'en faire argent, sous les mêmes peines. A la suite de l'arrêt du 8 août 1777, le sel marin provenant des ateliers à salpêtre dut être remis à la Ferme générale, qui en payait le prix.

 

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