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Joseph Zalesky (1826-1931), le centenaire de Mignéville


Nous avons déjà publié divers articles de presse nationale sur la légion d'honneur attribuée à Joseph Zalesky en 1930.
Lors de cette cérémonie, on voit Fernand Rousselot, qui a consacré le chapitre 2 de son ouvrage « Nos gens » (illustration Scherbeck) à Joseph Zalesky, plaisanter sur la longévité exceptionnelle du centenaire de Mignéville... qui ne survivra cependant que moins de 6 mois après cette cérémonie, puisqu'il décèdera le 5 janvier 1931.

Joseph Zaleski
Joseph Zaleski - Illustration de Jean Scherbeck
dans « Nos gens » de Fernand Rousselot (ed. 1927/28)

Concernant son nom, les multiples articles de presse mentionnent Zaleski, Zalesky, Zalewski, ou Zalewsky : l'acte de naissance du 3 septembre 1826 de la commune de Mignéville  précise ZALESKY. Joseph Zaleski

Est-Républicain
30 juillet 1925

BONNES GENS DE CHEZ NOUS
Les nonante-neuf ans du père Zalesky

Dans un de nos précédents numéros, nous annoncions brièvement que, par arrêté du 16 juillet 1925, le ministre de l'agriculture avait conféré la médaille d'honneur à l'ancien ouvrier agricole Joseph Zalesky, de Mignéville.
Rarement distinction fut plus hautement méritée. Elle récompense 90 années de labeur ininterrompu et d'assiduité à la terre. Joseph Zalesky, en effet, a commencé à travailler dans les champs, les chenevières et les vignes de Mignéville - on y récoltait autrefois un fameux vin, - dès l'âge de neuf ans. Le mois prochain, il aura nonante-neuf ans et entrera dans sa centième année !
M. Liengey, le sympathique maire de Mignéville, se promet, si la Providence permet à M. Zalesky de doubler sans accroc le cap redoutable de la centaine, d'organiser une grande fête en l'honneur de son vénérable administré. Tout un programme de réjouissances est déjà à l'étude pour cette solennité familiale ; mais nous nous garderons bien de le déflorer. Il ne faut pas appeler l'attention du bon Dieu sur une de ses créatures, évidemment oubliée au creux du vallon verdoyant, où les tuiles rouges des toits et l'élégant clocher neuf du village attestent l'inébranlable volonté de nos gens, de vivre et de durer.
Samedi, en compagnie du maire, notre ami Liengey, nous sommes allés faire visite au papa Zalesky. Occupé à confectionner des liens de paille dans sa grange, le vieil homme, tout guilleret, souriant, nous accueillit, la casquette à là main, avec les marques d'une politesse que nos paysans d'autrefois témoignaient aux « monsues ». Son petit gendre, M. Arnoux, maréchal-ferrant ; sa petite-fille, Mme Arnoux ; son petit-fils, M. Zalesky, le dévoué lieutenant de pompiers de Mignéville ; deux brunettes délicieuses, ses arrière-petites-filles, faisaient cercle autour de nous. Ce fut, vous l'imaginez bien, pour une interview, mais le plus plaisant et affectueux couarail qu'il soit possible d'imaginer.
De petite taille, mais très droit, vigoureux, lucide, le grand-père ne chôme pas un instant. Au long des jours, il faut qu'il « enraye sa vie ». L'hiver, par les plus mauvais temps, avec une « botiatte » de vin, un quignon de pain et une dagône de lard dans son sac, il va travailler en forêt. A la belle saison, il va bêcher « aux lisettes » ou aux pommes de terre. Il fait les jardins, aide à rentrer les blés et les avoines. Le dimanche matin, il assiste à la messe, « comme de bien entendu », et l'après-midi, avec quelques vieux camarades qu'il considère naturellement comme des poulains, il va à l'auberge où il boit avec recueillement ses trois chopines, en fumant un cigare.
Il ferait encore volontiers une partie de ferme ; malheureusement il « entend un peu sourd » et ça le gêne.
- « J'a ïn pô hhorga, oué », nous dit-il, en riant.
Comme les très vieilles gens, le papa Zalesky vit avec ses souvenirs du passé et, comme il est naturel, les plus lointains sont les plus présents à sa mémoire fidèle. N'allez pas, lui demander ce qu'il pense de MM. Poincaré, Herriot ou Painlevé ! Manifestement, ces jeunes gens ne l'intéressent pas. Depuis longtemps, d'ailleurs, il ne lit plus les gazettes et c'est là, n'en doutons pas, le secret de sa Longévité et de sa robuste allégresse.
Mais parlez-lui de Louis-Philippe, de Napoléon III, d'Eugénie Montijo, du prince impérial et de « Mossieu le duc d'Aumale », et vous verrez sous le buisson de ses sourcils touffus, son regard candide d'enfant s'allumer d'une flamme. Il les a connus ceux-là ; ce sont des gens de son époque, les figures idéalisées de sa jeunesse...
D'abondance, il nous conte des anecdotes sur ses enfants; son père, manoeuvre agricole comme lui ; son grand-père venu de Pologne en Lorraine, à la suite du bon roi Stanislas, et qui, roulier à Chanteheux, partit un jour pour le Havre .et ne revint jamais...
Le papa Zalesky se rappelle fort bien avoir planté, en 1848, un arbre de la Liberté à Mignéville. Pendant la guerre dé 1870, il fut employé aux réquisitions de chevaux, et sa mère se rendit à pied, de Mignéville à Metz, pour rechercher un de ses frères blessé.
En 1914, il resta dans la zone rouge en dépit de la proximité de l'ennemi, établi à quelques centaines de mètres de sa maison, et des obus qui « zonaient » et éclataient sur le village. Plusieurs fois, il faillit être fusillé par les Allemands.
- Alors, comme ça, lui dis-le, vous allez avoir nonante-neuf ans, grand-père ?
- Oui, me répond l'ancien, dans un an, ça fera un siècle... C'est déjà de l'âge, n'est-ce pas ?
Nous donnons au brave homme un prochain rendez-vous, dans un mois, à la fête du Comice agricole de Cirey où ses petits-enfants et M. Liengey le conduiront et où le représentant du gouvernement épinglera à son « rochat » des dimanches la médaille d'honneur de l'agriculture.
- Au revoir, Monsieur, vous êtes bien honnête, me dit le papa Zalesky, tout ragaillardit par ma visite inattendue, en mettant dans ma main un peu honteuse sa vieille main sèche qui, à force de labourer la terre sainte de chez nous, est devenue dure comme du bois.
- Au revoir et bonne santé, papa Zalesky.
Et, en me séparant de cet homme qui vécut un siècle, un siècle de labeur acharné, de privations, de petites joies et d'innombrables peines,, je me suis senti soudain une âme ingénue... et j'ai pensé qu'il n'était pas possible, mon Dieu non ! que pour les braves gens de chez nous II n'y ait pas de paradis...
Fernand ROUSSELOT.


Est-Républicain
10 mars 1926

JEAN SCHERBECK
au Cercle Artistique
Couarail d ancêtres

C'est à Mignéville, petit village reconstruit dans la zone rouge, que la virtuosité du nancéien Jean Scherbeck me fut révéléev II y a quelques semaines, nous étions allés dans cette commune, chez le papa Zalesky, âgé de nonante-neuf ans et sept mois. Scherbeck voulait enrichir sa précieuse collection de la physionomie du bon vieux dont une médaille d honneur, tardivement octroyée, a recompensé les « 91 années de services agricoles dans deux familles. »
Prévenu de notre visite, le vieil homme s était mis sur son trente-et-un : une belle blanche chemise, une noire cravate, une capote fort nette, ornée de deux médailles. Il avait conscience de sa majesté. Aussi, manifesta-t-il quelque stupéfaction lorsque Scherbeck le trouvant trop empesé, le pria d'enlever ses habits du dimanche pour revêtir, plus simplement, un vieux casaquin troué, un antique foulard et son tablier de travail.
- C est une drôle d idée, tout de même ! bougonna-t-il en se changeant.
Dès qu il fut placé sur une chaise, devant la fenêtre, il ne bougea plus et l'artiste se mit au travail. En cinq minutes, le volume de la tête était déterminé et crayons et pastels commençaient d'accuser les reflets de la lumière et de l'ombre, la déformation des traits, les ravines profondes et la cruelle patine du temps. Le père Zalesky ne bronchait pas.
A cette question du dessinateur :
- Êtes-vous fatigué, M. Zalesky, voulez-vous vous reposer un peu ?
- Me reposer, répondit le patient, pourquoi faire ?... je ne suis pas à plaindre, le derrière sur ma chaise... »
Le voilà bien le modèle rêvé !
En une heure et demie, le vieillard était complètement « retiré ». Ses petits enfants se récriaient d'admiration devant l'exactitude du portrait. Et l'ancêtre, ayant un instant considéré son visage, se mit a rire bruyamment, en s écriant :
- Cré nom de nom... le beau jeune homme que v'là !
L'après-midi, nous étions sur le route de Vic et, mettant à profit une subite éclaircie dans le ciel haillonné de sombres nuages, Scherbeck fixait, en moins de temps encore, les traits d'un éionnant cantonnier, face tannée et gaillarde de vieux soldat, dont l'artiste présente, à son exposition, deux curieux aspects.
La nuit commençait à envelopper les houblonnières mêlant à la pompe du couchant son bleu d'ardoise et ouatant de brouillard les rives de la Seille paresseuse.
La sagesse .nous conseillait de faire demi-tour. Au lieu de cela, nous pénétrâmes dans la menue cité vicoise et, à « la brune nuit », dans une étroite rue, voisine du somptueux Hôtel de la Monnaie, Scherbeck silhouettait encore, devant un porche délabré, une petite vieille au sourire ingénu. C'était un record !
Ces trois personnages, je ies ai retrouvés au Salon du Cercle Artistique, au milieu de cinquante autres, de même facture pittoresque et vigoureuse, assemblés en un vaste et muet couarail. Il ne manque, pour compléter l'atmosphère, qu'un âtre brasillant sous le manteau d une haute cheminée, des hharriantes au plafond, et des copions trouant l'ombre d'une vacillante lumière.
Ces pâpiches et ces mâmiches, pleins de vérité et de vie, nous les avons tous vus, déjà, au village, dans leurs altitudes familières. Du plus profond de nos souvenirs, ils font lever un tumulte d impressions. Ce vieux, dont la barbe drue doit fleurer le froid et la fumée, mais c'est un vieux nonon que j'ai bien connu. Il s'appuie pesamment au chambranle de sa porte de grange. Son casaquin est enfoncé dans la culotte, maintenue par une ceinture de cuir qui le partage en deux, comme le lien d'une gerbe
Où donc ai-je vu cet autre, dont la barbe en tocs, coupée par les ciseaux malhabiles de sa femme, ressemble au chaume grisâtre qui revêt le sol, dans les champs moissonnés ? Et celui-ci, tordu par l'âge et le travail comme le cep d'une vigne abandonnée, qui montre des mains rugueuses, aux doigts boudinés et gourds ? Et celui-là, au profil moutonnier qu'éclairent de doux yeux mélancoliques, chevauchant un nez camard ; et ces deux compères, l'un en blouse grise, l'autre en blouse bleue luisante, - ces bonnes blouses aujourdhui disparues ou à peu près -, assis sur le banc, qui se font leurs confidences ? Le premier me rappelle un cousin solennel et mystérieux, qui ne s'exprimait jamais que par paraboles. Et ces deux commères, à la fontaine, en savent-elles, en racontent-elles des choses, en faisant la lessive ? Celle qui broie de ses poings usés la « bouéye » glacée doit être une dévote câcatte, si l'on en juge par son regard « en dezou » et sa bouche édentée sur un menton qui rebique. Ah ! que je voudrais être caché derrière la borne de la fontaine pour surprendre la conversation des deux blancs bonnets.
Mais il faudrait les détailler tous ces vieux vieux visages, traités par Scherbeck avec tant de sincérité, de conscience et de tendresse. Il faudrait exprimer tout ce qu'ils recèlent de candeur souriante, de malice narquoise, de résignation douloureuse, de vaillance aussi ces vieillards qui ont enragé leur vie au travail de la terre, qui ont vu la guerre, les guerres... et dont certains portent encore des vareuses de soldat et des bonnets de police, enfoncés jusqu'aux oreilles, comme des calottes.
Les physionomies de ces ancêtres reflètent leurs petits travers et leurs grandes qualités. Si l'on interrogeait les pittoresques modèles, qu'apprendrait-on de plus ?
Leur âme apparaît toute dans leurs yeux enfantins. Et cette intensité du regard qui subsiste après les ravages du temps, cette clarté vivante que Jean Scherbeck a incrustée au fond de leurs yeux fanés, nous fait songer aux vers du poète
Vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants.
Et l'on voit de la. flamme aux yeux des jeunes gens.
Mais, dans l'oeil du vieillard, on voit de la lumière.
Il faut aller visiter le Couarail des ancêtres. En rendant hommage au noble talent de l'artiste, vous éprouverez une joie de la plus saine qualité, une joie familiale, une joie de chez nous...
On me permettra, avant de clore ces brèves notes, de remercier Jean Scherbeck d'avoir eu la fraternelle pensée de placer au centre de son Couarail, le portrait de l'auteur de ces lignes et d'avoir, ainsi, permis à son ami, aujourd'hui si affreusement seul, de se retrouver dans la compagnie aimée de sa famille d'élection, les pâpiches et les mâmiches du pays lorrain !
Fernand ROUSSELOT


Est-Républicain
15 septembre 1926

LE CENTENAIRE DE MIGNÉVILLE
La commune meurtrie fêtera dimanche sa complète reconstitution et elle honorera en Joseph Zalewski un siècle d'honnêteté et de travail


M. Joseph Zalewski s'entretient avec M. Liengey, maire de Mignéville

Mignéville, 14 septembre. - La période des vacances parlementaires voyait jadis éclore les plus extravagants phénomènes : il fallait présenter au public, coûte que coûte, les informations dont il se montre avide et que la politique, hélas ! ne lui sert plus.
Le serpent de mer qui rendit fameux le « Constitutionnel » de nos pères revenait ainsi tous les ans sous la plume des reporters en mal d'articles. On y ajoutait un crime mystérieux et un centenaire pour corser l'intérêt.
Sachons aujourd'hui nous contenter modestement du centenaire !
M. Joseph Zalewski a doublé le cap d'un siècle. C'est un record que Mathusalem et quelques patriarches ont battu avec aisance et facilité. Mais cela n'ôte rien aux mérites du brave homme que la commune de Mignéville s'apprête à fêter dimanche prochain, en même temps que sa reconstitution.
Le maire de la localité, M. Liengey, se montre heureux et fier que 1a, notoriété d'un de ses concitoyens excite la curiosité de la presse.
Il nous renseigne ;
- C'est un robuste vieillard, dit-il... Hé mais, vous l'avez aperçu... Il sciait du bois devant sa maison pour les chauffages de cet hiver... Comment ne l'auriez-vous pas remarqué ? II travaillait tout près de l'are de triomphe que vous avez photographié en passant. Ah ! nous préparons pour dimanche une belle manifestation... Une minute, monsieur - et je suis â vous... On va lui causer une grosse surprise, au papa Zalewski...
M. Liengey nous guide.
Le doyen de la localité est bel et bien en train de débiter des bûches. Le vieillard nous accueille avec un cordial sourire. Il s'est mis à l'aise pour sa rude besogne. Il s'appuie sur la scie qu'il tient à la main. Il accepte joyeusement les compliments qu'on lui apporte :
- Parole d'honneur, vous ne paraissez guère plus de 75 ans...
Il affecte une certaine coquetterie :
- Vous oubliez de compter les mois de nourrice...
Le grand-père de M. Joseph Zalewski appartenait au personnel de la cour du roi détrôné de Pologne ; il suivit son souverain en exil. Il dut s'éloigner de la cour de Stanislas pour s'établir enfin à Mignéville qui fut par la suite le berceau de sa propre « dynastie ».
L'aïeul eut deux fils et c'est de cette lignée que descend directement le vénérable aïeul :
- Je suis né ici le 3 septembre 1826, reconte-t-il... A l'âge de neuf ans, je travaillais déjà dans les fermes... Dans ce temps-là. on allait à l'école que l'hiver... J'ai appris quand même à lire... Tous les matins, je veux savoir encore ce qu'il y a dans l' « Est républicain... »
Pendant notre conversation, la famille de M. Joseph Zalewski au grand complet est accourue. Elle pose des questions. Elle réveille de lointains souvenirs. Elle veut que nous ramassions un lourd bagage d'anecdotes. Elle rectifie parfois les défaillances d'une mémoire où s'entassent tant d'événements.
- J'ai eu trois enfants, continue le centenaire... Deux filles et un garçon... Ils sont tous morts... Mes gendres seuls restent à mes côtés... Victor Boudot et Jean Claudel... Mon fils a fait la campagne de 1870 ; il a été blessé à Gravelotte... J'ai un petit-fils qui a servi de 1914 à 1918. avec, le grade de lieutenant. dans l'armée polonaise du général Haller, que l'on avait formée en
Lorraine... Quant à moi, je suis allé à Strasbourg pour m'engager pendant la guerre de Crimée ; mais, quand je suis arrivé à Strasbourg, on m'a annoncé que la paix était signée... C'est le plus long voyage que j'aie jamais fait... »
M. Joseph Zalewski rit franchement de cette aventure. Mais il eut une autre occasion de s'amuser :
- L'impératrice Eugénie est venue un jour à Lunéville...
- Et vous avez, naturellement, voulu la voir ?
- Bien sûr... Elle était jolie... Mais figurez-vous que le prince s'est sauvé dans la foule... Oui, monsieur, il s'est caché dans les jardins... Pas moyen de le retrouver... Les dames d'honneur couraient partout... Moi, j'ai réussi à ramener l'enfant... Oh ! il n'était pas grand... Le gamin avait causé un gros tourment...
Nous tâchons, selon la tradition, de pénétrer le secret de son extraordinaire longévité. Quel régime suit-il ? De quelles précautions s'est-il prudemment entouré ?
- Oh ! l'appétit est excellent...
Et la famille de renchérir :
- Il mange de tout !
- Ah ! si vous le voyiez engloutir sa salade.
- Une santé de fer !
Le patriarche interrompt :
- N'empêche que j'ai eu deux fluxions de poitrine.
- C'est vrai...
- Et qu'il y a dix ans je me suis cassé une jambe... Mais j'ai été rapidement guéri...
- C'est vrai. En moins de trois semaines...
- Mais je dors bien... Il faut du repos quand on travaille.
- Et jamais d'alcool ?
- J'avais quinze ans, monsieur, quand le premier alambic a distillé ici les premières mirabelles... Je ne me suis pas privé... Est-ce que j'ai tort d'aimer ce qui est bon... Je ne boude jamais à la besogne..
Le maire de Mignéville et les parents indiquent que le patriarche a bêché soixante ares de betteraves, arraché sa récolte de pommes de terre.
Cela eût réjoui le fabuliste de constater que M. Zalewsi, à l'exemple du sage, se donne ainsi des soins pour le plaisir d'autrui, sans craindre la main des Parques blêmes.
- J'ai, toujours eu de la chance, déclare-t-il avec conviction... Pendant la guerre, en 1915, je venais de quitter ma chambre un matin et je prenais le frais devant la porte quand un obus a crevé le toit...
- Même qu'il est tombé sur votre lit, grand-père.
- Avouez que je l'ai échappé belle !
Nous interrogeons le cercle des parents :
- En somme, quatre générations sont maintenant réunies sous l'autorité de l'ancêtre.
- Oui, monsieur... La quatrième génération est représentée par deux fillettes jumelles de dix ans.
L'aïeul approuve d'un signe.
Nous exprimons un voeu :
- Pour peu que vous ayez encore de la chance, vous marierez vos arrière-petites-filles...
- Il dansera à leur noce..., souligne M. Liengey.
- Pourquoi pas..., conclut le centenaire sans s'étonner du miracle.
Dimanche prochain, ses concitoyens offriront à M. Joseph Zalewski un cadeau à l'occasion de l'heureux événement qui mettra des fanfares et des drapeaux dans les rues de Mignéville sortie de ses ruines.
- Il a déjà la médaille des vieux serviteurs, nous dit M. Liengey. Il est titulaire, également, de la croix de chevalier du Mérite agricole... Cela lui était dû... On se contentera donc d'un modeste souvenir... Des fillettes auront deux bouquets pour le préfet et pour lui...
Mais les réjouissances populaires battront leur plein. Toutes les localités d'alentour se donneront rendez-vous a Mignéville. Les personnalités officielles ont répondu avec empressement aux invitations : M. le sénateur Louis Michel ; MM. Georges Mazerand et de Warren. députés ; M le préfet de Meurthe-et-Moselle...
- Et l'on admirera auprès d'eux, sur l'estrade, Monsieur le maire, ce brave nomme qui, en vivant un siècle, exposera le magnifique exemple de l'optimisme et du travail... C'est le plus généreux enseignement dont la France ait besoin...
Achille LIEGEOIS


Est-Républicain
25 mars 1929

CENT TROIS ANS !
Joseph ZALESKY

Voir en chronique régionale le récit de la visite de notre collaborateur Fernand Rousselot à Joseph Zalesky, de Mignéville, qui vient d'atteindre gaillardement ses 103 ans.

Les cent-trois ans de Joseph Zalesky

Nous n'avions pas revu Joseph Zalesky depuis la chaude journée de septembre 1926, où, dans le petit village de Mignéville en fête, les éloquences officielles célébrèrent ses cent ans.
Chacun souhaita à Joseph Zalesky de vivre encore de longues années heureuses et nous-mêmes, au cours des agapes familiales qui terminèrent la cérémonie, lui adressâmes quelques mots que nous croyons amusant de rappeler :
« Derrière vous, Monsieur Zalesky, s'allonge un long, un magnifique passé de courageux labeur. Devant vous, c'est l'avenir, un avenir de calme bonheur au milieu de la tendresse rayonnante de vos petits-enfants. D'autres espoirs, pourtant, vous sont permis. Si vous en doutiez, je me permettrais de vous citer quelques augustes exemples, dont l'un tiré des Saintes Ecritures, me plaît infiniment : « Lorsque Booz épousa Ruth, la jeune Moabite, il venait d'entrer dans sa cent-seizième année. Oui, Monsieur, Zalesky, le saint homme Booz s'est replacé à l'âge de cent-seize ans. Ne croyez pas, toutefois, qu'en vous citant ce cas un peu exceptionnel, je veuille influencer vos décisions futures. Je me contente simplement de découvrir à vos yeux le, champ des riantes hypothèses... »
Si le papa Zalesky n'a pas écouté ma suggestion - il « entend sourd », et c'est, en même temps que son excuse, sa seule infirmité - s'il ne s'est pas « replacé », il a du moins continué a vivre et à entamer, le plus gaillardement du monde, son second siècle.
Averti de notre visite par l'ami Liengey, l'excellent maire de Mignéville, le centenaire nous attendait avant-hier devant la maison d'un de ses petits-enfants, à l'orée du village. Il nous accueillit avec les formules d'une politesse désuète et charmante...
Au vrai, nous l'avons trouvé rajeuni, l'oeil vif, malicieux, le teint frais, et gai, d'une gaité ingénue d'enfant.
- Je vois que vous n'avez pas « raublié » le vieux centenaire-là... Je vous remercie bien de vote « honnêtreté », Mossieu Rousselot...
- Comment avez-vous passé l'hiver, grand-père ?
- Oh ! comme d'habitude, n est-ce pas... Mais l'hiver a tout de même été rude l'année-ci... Malgré ça, je n'ai pas été malâte !... » ,
Son petit-fils nous dit que, durant les plus pénibles journées du cruel hiver, le grand-père sciait son bois dehors, vêtu d'un simple casaquin... Aujourd'hui, il « fait » les jardins, nettoie les carreaux, bassotte, bêche, enraye sa vie. Chaque jour, il lit le journal, sans lunettes.
Comme il n'a pas encore ouvert sa gazette, c'est nous qui lui apprenons la mort du maréchal Foch.
- Ah ! il est mort ! s'exclame-t-il.. C'est dommàçhe... Il était jeune, la paufe Maréchal... C'est bien le cas de le dire, les bons s'en vont, les mauvais restent... » ,
Je me rappelle à ce moment que Joseph Zalesky me fit autrefois des déclarations politiques.
- Au fait, grand-père, que pensez-vous de la politique actuelle ?...
- Oh ! répond-il... Il y a beaucoup de mauvaises têtes du moment-ci... »
Mais il ne va pas plus avant. Quelle prudente réserve ! Papa Zalesky aurait-il des ambitions ?
Le voici, maintenant, qui nous conte des souvenirs de la guerre. Il mélange bien un peu les événements, brouille les dates, confond la guerre de Crimée avec 1870 et 1914.
Pourtant, voici une anecdote, contrôlée, qui se référé aux premiers jours de l'invasion, en 1914. Les « Prussiens » occupaient sa maison. Un soldat, un Fritz, qui était monté dans la cheminée, dans l'espoir d'y décrocher sans doute une saucisse ou une bande de lard, exprimait bruyamment sa déconvenue.
Entendant les jurons de l'Allemand, le père Zalesky lui cria: « Qu'est-ce que t'gueules là-haut, donc, sacré mandrin ? ».
Il n'en fallut pas davantage pour qu'on lui mit aussitôt un canon de fusil sous le menton. Ce jour-là, il l'échappa belle.
Quelques jours auparavant, un obus était tombé dans sa chambre, au milieu de son lit.
Une autre fois, en 1913, le fameux cyclone de juillet dont on n'a pas perdu le souvenir secoua violemment sa maison, dont une partie s'effondra, « juste au moment qu'on me faisait la barbe, Mossieu... C'est miracle que le perruquier ne m'ait pas coupé le cou... Mais, l'est bon, le bon Dieu m'a toujours protégé ».
Nous sautons d'un sujet à un autre. Joseph Zalesky se lève tous les jours de très bonne heure ; à 6 heures en hiver. Il allume son feu et un de ses petits-enfants lui apporte le café... Quand une mirabelle l'accompagne, elle est la bienvenue. Toute la matinée, il travaille ; à midi, dîner en famille. Coup de fourchette remarquable. Chopine de vin à chaque repas. Travail tout l'après-midi. Souper et coucher en même temps que les poules. Avant de s'insinuer dans les draps, il récite à haute voix sa prière, une très longue prière en latin. Quand la fenêtre est ouverte, le sourd ronronnement de ses oraisons résonne dans tout le quartier.
Avant de prendre congé de Joseph Zalesky, nous avons ensemble vidé une coupe de champagne. C'est, d'ailleurs, une façon de parler. Pour sa part, il en a vidé trois, non sans m'avoir révélé qu'il fallait se déméfier de ce vin mousseux et pétillant : « I tape sur la tête, le gaillard-là ! »
- Oui, mais vous êtes solide, grand-père... Fumez-vous encore ?
- Ma fi oui... Mais je ne fume pu de cigares... ça ne me sent pu rien... J'aime mieux les cigarettes, oué... comme les jeûné hommeA..
- Vous êtes toujours un jeune homme...
- Oui, un jeune homme qu'aura bientôt l'âche de Melchisedeck... »
Joseph Zalesky confond, évidemment, Melchisedeck, roi de Salem, avec Mathusalem, grand-père de Noë, lequel vécut 969 ans.
- Vous vous rappelez, grand-père, que M. le préfet, M. Louis Michel, M. Mazerand, ont promis, lors des fêtes de votre centenaire, de revenir à Mignéville dans dix ans pour en célébrer le « recot ».
- Je serai toujours à la disposition de ces messieurs, ce sera à eux de décider... »
En attendant ce « recot », le gouvernement de la République s'honorerait en fleurissant d'un bout de ruban rouge le revers de la capote du papa Zalesky, brave homme, père de famille sans reproche, paysan lorrain dont la vie active « 91 années de services agricoles dans deux familles » apparaît comme un magnifique exemple de labeur et de fidélité.
La question, nous dit-on, a déjà été agitée. C'est très bien. Mais, il faudrait se hâter. Il n'est si belle et si longue existence qui ne prenne fin quelque jour... et brusquement. Car, entre nous, les personnages de l'Ancien Testament du type Mathusalem, je les soupçonne fort d'être nés à Marseille.
Fernand ROUSSELOT


Est-Républicain
15 février 1930

Chevalier de la Légion d'honneur à 104 ans
M. ZALESKY, DE MIGNEVILLE

Il y aura tantôt un an, à l'issue d'une visite à notre ami Joseph Zaiesky, alors âgé de 103 ans, nous écrivions à cette place que le gouvernement de la République s'honorerait en fleurissant d'un bout de ruban rouge, la capote du vénérable centenaire, honnête homme, père de famille sans reproche, dont la longue vie peut être donnée en magnifique exemple de labeur et de fidélité.
Il faut se hâter, ajoutions-nous. Il n'est si belle et si longue existence qui ne prenne fin quelque jour... et brusquement. Les personnages de l'Ancien lestament du type Mathusalem ne foisonnent pas par le monde. Quant à ceux du Nouveau Testament, ils n'ont jamais réussi à ravir au grand-père de Noé, un record de longévité homologué suivant les méthodes plus ou moins rigoureuses de l'époque. Il serait prudent de ne pas tarder à sanctionner la citation du vieux paysan lorrain « 91 années de services agricoles dans deux familles » qui s'inscrit, si modeste et émouvante a la fois, au livre d'or du labeur humain.
Notre suggestion devait être favorablement accueillie par les pouvoirs publics. De leur côté, MM. Louis Michel et Georges Mazerand multipliaient les démarchés. Ces démarches n'ont pas été vaines puisqu'aujourd'hui, Joseph Zalesky, né en 1826, est nommé chevalier de la légion d'honneur, au titre du ministère de l'Agriculture.
Vendredi nous sommes allé offrir nos félicitations au nouveau décoré.
i Mignéville est un des plus séduisants villages de la vallée de la Blette. Est-ce parce que je le connais bien, que j'y compte des amis, que son maire, Eugène Liengey, m'y réserve toujours un accueil d'une incomparable cordialité - tout cela s'ajoute évidemment à une impression première - mais Mignéville, au creux du val, avec la ceinture de ses bois dont le soleil précocement printanier immerge la crête, m'apparaît toujours comme un paysage d'une remarquable unité, comme un lieu d'élection où il fait bon vivre, où l'on vit dans une paix surnaturelle. La caresse de l'air bleu, si douce au visage, a inciter nos gens ç travailler dehors. Devant une porte faisant face à un accotement surélevé du chemin, nous apercevons un ancien, coiffé d'u- ne casquette, vêtu d'un casaquin - avec au devant de lui, un tablier bleu à bavette - chaussé de lourds sabots de bois, et qui bassotte. C'est notre homme. Nous nous approchons :
- Bonjour. M. Zaiesky.
- Bonjour, Mossieur... Ah ! mais c'est Mossieur Rousselot... vous avez venu me voir... à la bonne heure je suis bien content... Et ca va-t-il toujours comme vous voulez, par le beau temps-là ? Et vote dame et le petit-là ? ils vont bien ?
On débobine les propos préliminaires de toute conversation au village. Le moment est venu d'annoncer la grande nouvelle. Joseph Zalesky tend l'oreille, car il entend sourd, et cette année un peu plus que l'an passé.
- Je viens vous apporter mes félicitations pour votre nomination au grade de chevaIier de la Légion d'honneur...
- Hein ?
Je répète la phrase et soudain, les yeux rieurs clignent dans la figure allumée. Le vieil homme me donne un amical coup de « coutre » :
- Mossieu Liengey m'a déjà dit un mot hier... »
Le père Zalesky était au courant ! Que bavard, tout de même, ce maire de Mignéville ! Il m'a gâché le meilleur de la joie que je me promettais.
Mais, voici les petits-enfants du centenaire qui arrivent et nous entourent. Par eux, j'apprend que le grand-père a passé un excellent hiver. Pas un jour d'indisponibilité. Une seule fois il a pensé avoir la grippe. Il s'est couché après avoir avalé une grande casserole de vin chaud bien sucré. Le lendemain frais comme un gardon de la Blette, il sciait du bois. Le vin chaud a toujours été son remède contre la maladie - Un bon coup de vin chaud avec quèques pierres de sucre, n'y a rien de tel, dit-il en soulignant d'un geste énergique, sa foi dans l'excellence d'une thérapeutique à la portée de tous.
Son mode de vie est aussi simple que sa panacée. Rien n'en, vient troubler la régularité. Joseph Zalesky se lève tous les jours de très bonne heure : à 6 heures en hiver. Il allume son feu et un de ses petits-enfants lui apporte le café... Quand une mirabelle l'accompagne, elle est la bienvenue Toute la matinée, il travaille. A midi, dîner en famille. Coup de fourchette impressionnant. Chopine de vin à chaque repas. Travail tout l'après-midi. Souper et coucher en même temps que les poules. Avant de s'insinuer dans les draps il récite à haute voix sa prière, une très longue prière en latin. Quand la fenêtre est ouverte, le sourd ronronnement de ses oraisons résonne dans tout le quartier.
Dans l'oreille, nous lui glissons cette question :
- Quelle prière récitez-vous, grand-père ?
- Quelle prière ?... Mais, toujours la même... Le pater, l'ave, le credo le confiteor, les commandements, les actes, le souvenez-vous... Je prie la Sainte-Vierge, Saint Joseph, mon bon patron Saint François-Xavier... Saint- Antoine de Padoue...
- Mais, grand-père, je croyais qu'on invoquait seulement Saint Antoine de Padoue pour retrouver quelque chose qu on a perdu...
- C'est justement pour ça... mon fi !... C est pour me retrouver la jeunesse...
Chez le petit-fils du centenaire M Georges Zalesky, où M. Liengey nous invite à vider une coupe de champagne - quand je dis une coupe c'est évidemment une façon de parler - le grand-père exécute sa partie comme un jeune homme. Là, il nous dit très gentiment la gratitude qu'il nous garde pour toutes les « honnêtretés » dont il est l'objet Dans son esprit, la Légion d'honneur représente une « honnêtreté » de plus. Pas autre chose...
Nous avons quitté le papa Zalesky en lui promettant une nouvelle visite le jour très prochain où le ruban rouge lui sera officiellement remis. Ce jour là, émouvante coïncidence, on remettra également la croix de la Légion d'honneur à une de ses râces, George Zalesky, simple paysan de Mignéville qui fit splendidement son devoir pendant. la guerre.
En même temps que le petit-fils ancien sous-officier au 42e bataillon de chasseurs, on fêtera l'ancêtre, doyen des légionnaires de France.
Fernand ROUSSELOT.


Est-Républicain [NDLR : quelques passages illisible notés [...] ]
16 juin 1930

M. le Préfet de Meurthe-et-Moselle
REMET LA LEGION D'HONNEUR
au Centenaire de Mignéville et à son petit-fils

Hier, la jolie commune dé Migneville a rendu un nouvel et magnifique hommage à son vénérable centenaire, M. Joseph Zalesky, et à son petit-fils, M. Georges Zalesky, décorés tous deux de la croix de la Légion d'honneur.
Favorisée par un temps splendide, la solennité avait attiré une très nombreuse affluence. Tous furent unanimes à admirer la décoration ravissante du village, pavoisé d'une profusion de drapeaux et de bannières, d'arcs de triomphe somptueux et de sapins reliés entre eux par des guirlandes d'oriflammes, de mousse et de grappes de glycines.
M. André Magre, préfet de Meurthe-et- Moselle, fut accueilli, à son arrivée, par la « Marseillaise », exécutée par la fanfare d'Ancerviller, et reçu par M. Eugène Liengey, maire de Mignéville, qu'accompagnaient MM. Edouard Fenal, conseiller général, maire de Lunéville ; Adrien Michaut, conseiller général ; Rauch, maire de Baccarat ; Fournier, maire de Badonyiller ; Chaton, adjoint au maire de Mignéville ; le conseil municipal : MM. Suisse, président du comice agricole ; Morel : Lafontaine ; Bourgeois ; Parmentier ; Courtois ; Andréani, etc...
Dans la cour de la maison commune, de chaque côté du monument, la compagnie de sapeurs-pompiers monte une garde d'honneur.
On entre dans la salle des délibérations où M. Liengey souhaite, en termes excellents, la bienvenue à M. le préfet.
« Sous votre administration, dit-il notamment, nous savons que le progrès économique, matériel et social s'accentue graduellement et d'une manière aussi ferme que prudente. Tout ce qui touche à l'intérêt du département rencontre en vous un protecteur aussi actif que prudent. C'est pourquoi nous sommes heureux de vous posséder pendant ces trop courtes heures, et de vous dire que nos populations attachées aux institutions démocratiques du régime, ne demandent qu'à rester dans l'esprit de travail, de sage liberté, de dévouement à la patrie, qui doit inspirer tout citoyen digne de ce nom.
Nous savons aussi qu'il faut entre le gouvernement et le pays, une union étroite, confiante sans suspicion. Avec des administrateurs de votre tempérament, de votre savoir-faire, de votre tact, cette union est facile, si facile d'ailleurs qu'elle est réalisée et que partout, l'on n'a qu'à se louer de la bonne gestion des affaires et de la manière aussi juste qu'affable dont vous savez les diriger.
M. le préfet répond en se félicitant de voir de jour en jour les liens de sympathie et de confiance se resserre entre l'administration préfectorale les populations rurales.
A ce moment, Mlle Hainzelin, institutrice stagiaire à Barbas, fille du regretté M. Hainzelin, tué par un obus alors qu'il faisait fonction de maire à Mignéville pendant la guerre, s'avance les bras fleuris et adresse au représentant du gouvernement un fort joli compliment. ,
« Notre petite commune de Mignéville est vraiment privilégiée, dit-elle. Pour la seconde fois depuis quatre ans, vous nous faites l'honneur de venir présider une fête de famille. Celle-ci comme la précédente, nous réunit tous dans un même sentiment de joyeuse fraternité, de reconnaissance envers nos amis qui nous ont donné de si beaux exemples de vertus civiques et familiales et d'un si loyal attachement à la terre lorraine.
« Ce sont là, en effet, les vertus que le gouvernement a voulu récompenser dans ceux qui sont aujourd'hui les héros de la fête. Ce sont aussi les leçons que nous voulons en retirer et en garder. Pins que jamais nous saurons nous aimer, nous aider les les autres et nous resterons fidèles Lorrains et bons Français... »
M. le préfet remercie Mlle Hainzelin et va déposer les fleurs qui lui ont été offertes, sur le socle du monument aux morts. Là, les clairons sonnent et l'on observe la minute de silence traditionnelle.

La remise solennelle des décorations
Les personnalités officielles montent ensuite sur l'estrade drapée de voiles tricolores. En bas, face à la tribune, le centenaire Joseph Zalesky, en grande tenue, portée épinglée à sa redingote la croix du Mérite agricole, le vieil homme [...] droit en dépit de ses 104 ans, et souriant et « réguette », s'assoit à côté de son petit-fils. Georges Zalesky, en tenue de lieutenant de chasseurs.
Le maire de Mignéville prononce alors le discours suivant :
« Monsieur le Préfet,
Mesdames, messieurs,
Les fonctions que je remplis sont parfois très ingrates, mais en ce jour elles me paraissent bien agréables ; en me procurant le plaisir et l'honneur de citer en public ces deux légionnaires et ces deux médaillés militaires, qui se sont distingués pour des causes si différentes : l'un pour services rendus à l'agriculture et les trois autres pour services rendus au cours de la grande guerre.
Vénérable centenaire, les 95 années de services rendus à l'agriculture dans [...] familles,
services qui, dans l'une [..] se sont prolongés pendant plusieurs générations, méritent d'être cités en exemple à la nôtre, trop portée à déserter la terre. Et cette croix peut-être la première placée sur la poitrine r d'un ouvrier agricole, honore celui qui la reçoit, mais aussi ceux qui ont compris que la fidélité à la terre et le travail quotidien pendant toute la longue vie d'un humble et modeste ouvrier, méritent autant que la science, [...] valeur et les intrigues des grands, [...] distinction suprême.
Vous êtes, si j'ose le dire, le doyen des légionnaires de France et, peut-être, des décorés de l'univers.
Et cher lieutenant, permettez-moi aussi de vous féliciter et de vous dire tant en mon nom personnel qu'au nom de la population, le plaisir que nous a procuré la haute distinction dont vous venez d'être l'objet de la part du gouvernement de la République, et qui coïncidant avec celle de votre aïeul, prouve que l'on a su reconnaître votre dévouement et vos mérites.
Quant à vous, soldat Munier et soldat Michel, ge vous adresse à tous deux, au nom de la population tout entière, les félicitations les plus chaleureuses en récompense de vos exploits et de vos mérites.
Ces croix et ces médailles vont, vous être remises par M. André Magre, préfet de Meurthe-et-Moselle, représentant le gouvernement de la République. »
On applaudit vigoureusement. Les enfants des écoles, sous la direction de leur dévoué instituteur, M, Lhôte, viennent ensuite dire un poème dans lequel se trouvent exalté l'amour de la terre.
M. le préfet prend, à son tour, la parole.
Il rappelle qu'il y a quatre ans, il est venu à Mignéville fêter et la reconstitution du Village le et le vénérable doyen de la commune et du département.
Les années ont passé et l'ancêtre est toujours là, vivant symbole de la fidélité à la terre lorraine.
M. André Magre est revenu aujourd'hui avec une joie qu'il ne songe pas à dissimuler, remettre la haute distinction accordée par le gouvernement de la République au vieillard qui la si bien méritée.
La Légion d'honneur n'est pas seulement destinée, à récompenser les actes d'éclat et les services rendus à la patrie. Elle est due aussi à ceux qui, comme Joseph Zalesky, ont donné
un exemple de long labeur et d'incomparable fidélité.
M. le préfet rappelle les origines de sa famille au nouveau décoré, le grand-père venu de Pologne à la suite du roi Stanislas, et faisant souche en Lorraine. II dit, en termes charmants, toute la vie du centenaire, claire vie de sacrifices et de travail, toute droite comme le sillon qu'autrefois il traçait...
L'orateur montre ensuite la double signification de la cérémonie et l'heureuse coïncidence qui veut que soit décoré aujourd'hui le petit-fils de Joseph Zalesky, M. Georges Zalesky, parti caporal à la déclaration de guerre, plusieurs fois blessé, et qui a conquis sur le champ de bataille les galons de lieutenant.
La même croix récompense celui qui a fait fructifier le sol de la patrie et celui qui l'a magnifiquement défendu. Honorons-les tous deux, déclare en terminant M. André Magre, ils ont bien mérité l'un et l'autre de la patrie et de la République, (Longs applaudissements.)
M. le préfet, accompagné de MM. Lienzey et Edouard Fenal, descend de l'estrade et se dirige vers le groupe formé par le centenaire, le lieutenant Georges Zailesky, les soldats Munier Albert et Michel Eugène, qui vont recevoir, M Munier, la Médaille militaire ; M. Michel, la Médaille des évadés.
Les clairons sonnent « Aux Champs ». Puis, dans un impressionnant silence, la voix vibrante de M. le préfet lance la formule sacramentelle :
« Au nom du gouvernement de la République, et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, Joseph Zalesky, je vous fais chevalier de la Légion d'honneur. »
Très ému, le centenaire reçoit l'accolade du représentant du gouvernement. C'est encuite le tour de Georges Zalessky, cependant que la foule massée autour du nouveau légionnaire applaudit à tout rompre.
Tout Mignéville défile alors devant le grand-père, et le spectacle est touchant des enfants qui viennent, tour à tour embrasser le brave homme, dont les cent quatre ans représentent un inconcevable mystère une, chose fantastique et miraculeuse, à leurs yeux éblouis.

Le banquet
Un banquet de soixante couverts, présidé par M. le préfet, entouré des personnalités plus haut citées, est servi dans la vaste salle d'école. Menu excellent - oh ! le pâté de Mignéville... - et remarquablement servi par M. Durand de Lunéville.
Le centenaire et son petit-fils ont pris place en face de M. le préfet. La gaité et le robuste appétit de Joseph Zalesky sont juste objet d'émerveillement.
Au champagne, M. Liengey présente les excuses de MM. Lebrun, Louis Michel, Georges Mazerand, dont il lit un télégramme de félicitations chaleureuses, et Henri Michaut. Il remercie ensuite M. le préfet d'avoir, par sa prêsence, donné à la fête d'aujourd'hui un vif éclat, MM. Edouard Fenal, Fournier, Suisse, les fonctionnaires d'Etat, avec lesquels il entretient de si cordiaux rapports, et tous les organisateurs de la fête. Il lève son verre à la santé des nouveaux décorés.
M. Edouard Fenal se lève à son tour. Il parle du Mignéville d'autrefois, qui lui rappelle tant de souvenirs, et de la famille Zalesky, qu'il connaît depuis toujours. Mais Joseph Zalesky connaît la famille de M. Fenal depuis .plus longtemps encore, puisqu'il est entré l'âge de 9 ans comme domestique de culture chez un aïeul du maire de Lunéville.
M. Fénal parle ensuite de l'heureuse transformation de Mignéville grâce au dévouement inégalable de son excellent maire, M. Liengey, auteur de la reconstitution du village détruit par la guerre. Il boit à la santé des deux héros de la fête et aux habitants de Mignéville. (Applaudissements.)
M. le préfet donne la parole à M. Fernand Rousselot, dont le compliment au centenaire est accueilli par de longs applaudissements.
En voici le texte ;

Compliment à Joseph et Georges Zalesky
M. Fernand Rousselot s'adresse tout d'abord au grand-père :
Mon cher monsieur Zalesky,
Si je pends la parole aujourd'hui, comme je l'ai fait il y a quatre ans à l'occasion de votre centenaire, c'est pour renouveler des suggestions qui serait regrettable que l'on considérât comme de simple goguenettes.
Vous vous rappelez sans doute - car vous avez conservé une excellente mémoire - l'exemple auguste que je m étais permis de proposer à vos méditations. Cet exemple, tiré des Ecritures, était celui du saint homme Booz, gros fermier du temps- là, qui épousa Ruth, la jeune Moabite, alors qu'il venait d'entrer dans sa cent-seizième année.
« Il faut, vous disais-je familièrement, songer à vous replacer, monsieur Zalesky... Vous avez dépassé cent ans ; le temps est venu d'assurer votre avenir.., »
Et vous m'avez répondu, ayant pris conseil de votre séculaire expérience :
« Vous m'avez dit, Mossieu, que Booz s'avait replacé à cent-seize ans !... Eh bien, j'attendrai d'avoir son âge pour l'imiter... Ça me fait enco seize ans à faire le garçon... »
Quatre années ont passé depuis lors.
Nous n'avons plus' que douze ans à attendre. Nous saurons patienter jusqu'à cette échéance... .
Donc, ne vous pressez pas... Mûrissez en toute sagesse votre choix... Il y va de votre bonheur futur... Car, vous le savez aussi bien, sinon mieux que moi-même... Le tout n'est pas de se replacer... Il faut encore être bien rencontré !...
Prenons date dès maintenant pour une cérémonie que l'on inscrira en lettres d'or aux fastes de Mignéville.
Ce jour-là, M. Liengey, qui sera toujours maire, mettra son écharpe sur son plus beau rochat et Masseur curé prononcera un sermon magnifique dans son église pavoisée, emplie d'un pieux tumulte.
Il va sans dire que je serai garçon d honneur - M. Liengey a promis de me trouver une valentine - et mon collaborateur et ami Jean Scherbeck viendra retirer la noce. De toutes parts afflueront les félicitations...
C'est que vous êtes fort connu, monsieur Zalesky. Grâce à Jean Scherbeck et aussi un peu à moi-même, vous êtes devenu trèss populaire.
Des Lorrains, essaimés dans les deux continents, ont lu votre biographie et possèdent votre « câdre ». En Amérique, en Angleterre, en Algérie, au Maroc, au Congo, en Syrie, dans nos possessions les plus lointaines, on sait ainsi qu'à Mignéville vit un brave homme, toujours robuste et vaillant, et qui semble bien décidé à battre le record de la longévité humaine. Et l'on admire beaucoup cet homme qui, né sous le règne de Charles X, a connu les Trois Glorieuses, Louis-Philippe, la Révolution de 48, pendant laquelle il a planté un arbre de la Liberté, le Second Empire, cette époque où les fêtes étaient si somptueuses, la joie si folle, la vie si facile et, nos pères nous l'ont toujours affirmé, la République si séduisante ; le temps de la Bohême de Murger, des dessins de Gavarni, des grisettes de Paul de Kock, de Pomaré, de Céleste Mogador, de notre compatriote, la Nancéienne Marguerite Badel, qui, sous le nom de Rigolboche, lança des entrechats dont tourna la tête de tout Paris... .
Et puis, la guerre de 70, le désastre... et puis Mac-Mahon, et Sidi, le cheval noir de Boulanger, et Grévy, Carnot, et d'autres, et la guerre, la grande guerre affreuse, où vous avez vu votre village crucifié.
Quand je dis « vous avez connu tout cela », c'est manière de parler. Seuls, les événements terribles, les époques troublées, les guerres ont laissé un souvenir dans votre mémoire fidèle. Vous avez tout ignoré du côté plaisant, optimiste de notre vie nationale.
Mais n'est-ce pas le lot des travailleurs de la terre, de passer à côté de toutes les jouissances sans y goûter et, courbés sous l'âpre effort quotidien, de ne connaître de l'existence que ses peines et ses amertumes.
C'est justement ce magnifique effort que le gouvernement de la République vient de récompenser en votre personne, en conférant sa plus haute distinction à un des plus modestes, des plus vénérables, des plus honnêtes enfants de la terre lorraine.
Le hasard, qui fait bien les choses, a voulu que, le même jour, la même croix étoilât la poitrine de Georges Zalesky, votre petit-fils, qui fut, pendant la guerre, un admirable soldat.
Cette double décoration du grand-père et du petit-fils comporte une valeur de symbole. Elle consacre la cruelle destinée de nos générations lorraines, paysans et soldats, soldats d'hier, soldats de demain, soldats, hélas, de toujours.
En adressant à tous deux, à l'ancêtre et au petit-fils, mes félicitations, je me permettrai, au nom de tous ceux qui aiment d'un filial amour notre Lorraine maternelle, de leur donner une affectueuse accolade.
« Je m'en vè v'bichi, grand-père, eca vo, mon homme ! »
Et, au milieu des acclamations, Fernand Rousselot embrasse fraternellement les deux nouveaux légionnaires.
La parole est ensuite donnée à M. Rauch maire de Baccarat. M. Rauch apporte le salut cordial du chef-lieu de canton qu'il administra avec tant de bonheur. Il exprime la très grande fierté de la ville de Baccarat de posséder dans son canton, le doyen des légionnaires de France. (Applaudissements).
M. Paul Suisse, en sa qualité de président du Comice agricole de Lunéville, salue avec émotion le vieux terrien dont le gouvernement a tenu ç honorer les vertus. II rappelle, en outre, les liens étroits qui ont depuis des siècles uni la Pologne a la Lorraine
C'est M. le préfet qui termine la série des toasts par une allocution, fleurie d'un esprit charmant.
Il célèbre la grâce toute moderne de Mignéville ressuscité et le contraste, dans ce cadre rajeuni, d'un des plus vieux hommes de notre pays. Il fait un éloge du vieux grand-père, demeuré si gaillard et qui lui disait ce matin même : « Je n'ai connu ni le médecin, ni le juge de paix, mais je bois la goutte tous les matins ».
A cet éloge émouvant, M. le prefet associe le lieutenant Zalesky, et termine longuement acclamé, en buvant à la longue et bonne santé du centenaire et de sa famille.
Un brillant concert donné par la Fanfare d'Ancerviller, que dirige avec talent M Brechler, a termine cette fête de famille qui fut, à certains moments, profondément émouvante.
Au moment où nous quittons Mignéville, les musiciens du bal accordent leurs instruments.
La jeunesse du pays va s'en donner à coeur-joie. Mais, au lieu d'ouvrir le bal, le papa. Zalesky rentrera prudemment chez lui. Il dira sa priera bien « honnêtrement » et se couchera avec les poules.
Qui veut voyager loin, pense-t-il, ménage sa monture. Et la stricte observance de cette règle de sagesse ne lui a, jusqu'ici, pas trop mal réussi.
DESTRELLE.


Est-Républicain
6 janvier 1931

Joseph Zaleski de Mignéville
s'est éteint dans sa 105e année
Lunéville, le 5 janvier. - Joseph Zalesky, le vénérable centenaire de Mignéville, vient de s'éteindre dans sa 105e année.
Il y a six semaines, souffrant d'une bronchite, le vieillard avait dû s'aliter. C'était, depuis cent cinq années, sa premiere' maladie. Le jour de l'an, M. Jacques .Henry, sous-préfet de Lunéville, alla lui faire visite. Il trouva le encore. Mais ses jours étaient comptés et, hier après-midi, entouré de ses petits-enfants et arrière-petits-enfants, Joseph Zalesky, chevalier de la Légion d'honneur, fermait les yeux et, doucement, sans souffrance appréciable, entrait dans le repos éternel.
Ses obsèques seront célébrées le mardi 6 janvier, à 10 heures.
Nous prions la famille du centenaire d'agréer l'expression de nos plus affectueuses condoléances. - F. R.

[photo déjà publiée en couverture de l'Est-Républicain du 25 mars 1929 et du 15 février 1930]


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