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Est-Républicain
31 août 1926
HERBÉVILLER
a célébré ses morts et fêté sa reconstitution
Il y aura bientôt
six ans, nous assistions dans une pauvre baraque en bois à une
réunion du conseil municipal d'Herbéviller convoqué par le
sous-préfet de Lunéville, assiste dé notre ami Georges Mazerand.
Nos souvenirs sont suffisamment précis pour nous rappeler que
l'on discuta ferme, ce matin de printemps pluvieux, au milieu
des ruines affreuses du village détruit. Il s'agissait de la
reconstitution du village et la chose valait qu'on la discutât.
Chacun exposait ses idées, ses plans. Il y avait là nos amis
Schertz, Pottier, Adrien Nodet, d'autres qui exprimaient des
avis parfois contraires. Mais tous étaient animés du même esprit
de travail, pénétrés des mêmes espérances dans l'aboutissement
de l'énorme entreprise.
Aujourd'hui, Herbéviller est complètement reconstitué. C'est un
des villages les plus séduisants de l'ancienne zone rouge.
Dimanche, la population de la vaillante commune a solennellement
honoré ses morts et fêté sa résurrection.
Le monument est édifié derrière l'église. C'est une pyramide, de
lignes simples et nobles. Sur sa face antérieure, un buste de
poilu. Sur les côtés, les noms des enfants d'Herbéviller morts
pour la France ; Coster Germain, Courtois Georges, Crouzier
Rémy, Dulché Edmond, Friot Albert, Masson Albert, Munier Joseph,
Munier Jules, Thiry René.
Après un service funèbre célébré par M. l'abbé Munier, curé de
Domèvre et Herbéviller, l'inauguration a eu lieu en présence
d'une assistance nombreuse.
Les enfants de l'école, les bras chargés de gerbes fleuries,
étaient au premier rang :
L'INAUGURATION
Sur l'estrade, ont pris place MM. Georges Mazerand, député de
Meurthe-et-Moselle ; de Turckheim, conseiller général ; Adam,
conseiller d'arrondissement ; Schertz, maire de Herbéviller ;
Henry, maire de guerre ; Rolland, président de l'A.M.C. de
Herbéviller, etc...
M. Rolland prend le premier la parole.
Les discours
M. ROLLAND
Après avoir remercié le maire, le conseil et ses camarades
anciens combattants de l'honneur qu'ils lui ont fait en le
nommant président du comité du monument, il s'exprime ainsi :
« Ancien combattant, ancien prisonnier de guerre, grand mutilé,
je ne pouvais décliner l'offre que vous me fîtes ; je l'acceptai
avec joie et reconnaissance, heureux de pouvoir apporter à mes
frères d'armes qui ont fait le sublime sacrifice, l'hommage de
ma profonde gratitude. Ceux qui n'ont pas combattu, ceux qui
n'ont pas connu les longs mois d'hiver de 1914 à 1918, passés
dans la boue des tranchées, ceux qui n'ont pas vécu les heures
angoissantes de l'attaque dans l'attente de la mort libératrice,
ne peuvent mesurer l'étendue des souffrances et la grandeur du
sacrifice des héros qui ont donné leur vie pour la Patrie.
Mais nous, anciens combattants, nous qui avons partagé leur vie
d'enfer, mais qui, par miracle, sommes sortis vivants de la
tourmente, diminués dans notre chair, mais qui jouissons d'une
paix qu'ils ont si chèrement payée, nous savons ce que le pays
tout entier leur doit et la dette de reconnaissance que nous
avons contracté à leur égard ne s'éteindra qu'avec nous-mêmes.
Eloquemment, M. Rolland parle de la situation présente et des
exigences de nos anciens alliés; mais il formule des paroles
d'invincible confiance dans les destinées de notre pays.
Il termine en déposant au pied du monument une palme, hommage
d'indéfectible
M. LE MAIRE
L'excellent maire d'Herbéviller, M. Schertz, se lève et remercie
le comité d'érection du monument. Il rappelle ensuite les heures
tragiques de la mobilisation et les heures non moins
douloureuses qui suivirent.
« La population qui par deux fois a vu les Allemands envahir
Herbéviller, qui a vu les maisons incendiées, les jeunes filles
mises en joue et menacées de mort et qui a tout supporté de la
part d'un ennemi cruel et haineux, reçoit définitivement l'ordre
d'évacuer le village.
Herbéviller demeure entre les lignes, du 12 novembre 1914 au 11
novembre 1918.
Les mauvaises nouvelles qui parviennent à nos soldats dispersés
sur le front, loin de les affaiblir, les dressent toujours plus
braves contre l'envahisseur... »
M. Schertz dit très simplement, mais d'un coeur profondément
ému, toute la reconnaissance que nous devons témoigner à ceux
qui ont tout sacrifié pour sauver notre Lorraine et le pays tout
entier.
M. le maire fait alors l'appel des morts et les enfants
répondent « Mort pour la France ».
A ce moment, l'excellente musique d'Ancerviller qui prête son
concours à la cérémonie exécute la « Marseillaise ».
M. DE TURCKHEIM
Le conseiller général du canton de Blâmont analyse le double
sentiment qui nous envahit devant les monuments élevés à la
gloire de nos morts : tristesse au souvenir des deuils
inconsolables, fierté de savoir que les disparus ont été les
artisans de la victoire et du salut de la France.
M. GEORGES MAZERAND
Le dévoué député de Meurthe-et-Moselle, très applaudi par
l'assistance, termine la série des discours.
« Le tribut de reconnaissance que nos communes ne manquent pas
d'acquitter depuis l'armistice, envers les morts de la grande
guerre, est un précieux réconfort pour tous les patriotes
Lorrains : ces manifestations attestent que notre province, dans
la victoire de 1918 comme après la défaite de 1870, est restée
pieusement fidèle au souvenir de ses enfants tombés pour la
France, selon une tradition qui fait notre honneur...
« Aujourd'hui, c'est Herbéviller qui inaugure à son tour un
monument funèbre : j'ai tenu à m'associer à cet hommage suprême
à la mémoire de vos braves, nommage émouvant à plus d'un titre !
« D'abord parce que la cérémonie se déroule à l'époque même où
la guerre fit ses premiers ravages, il y a juste douze ans.
Ensuite parce que ce sol, que nous foulons en ce moment même, a
subi, dans des conditions particulièrement cruelles, les
atteintes de l'envahisseur !
M. Mazerand évoque cette page tragique de l'histoire locale :
Dès le 4 août, 1914, les patrouilles allemandes faisaient leur
apparition à Herbéviller.
« Le 12 août, les ennemis pénétraient dans le village et
essuyaient le feu de nos soldats.
« Bien entendu, suivant la tactique qui fut adoptée en France et
en Belgique, ils prétendirent que c'était des civils qui avaient
tiré. Ainsi, pensaient-ils se justifier par avance, des
atrocités qu'ils avaient le dessein arrêté de commettre.
« Barbares sans scrupules ni pitié, ils n'hésitèrent pas à
mettre le feu à des maisons après que les habitants y eurent été
enfermés à clé ; une évasion audacieuse par les fenêtres
préserva seule ces malheureux du plus affreux supplice !
« Les menaces de fusillades se multiplièrent : certains, comme
les demoiselles Sommer, mises en joue, ne durent leur salut qu'à
des circonstances miraculeuses...
« Le 13 août, cependant, nos troupes reviennent, le 14 août,
Herbéviller devient le centre de combats... Les Allemands
rétrogradent, les nôtres avancent en direction de Sarrebourg...
Cette heureuse offensive ne, devait, hélas, pas avoir de
lendemain.
« Le 22 août, nous sommes en pleine retraite et le 23, les
Allemands occupent à nouveau Herbéviller où ils devaient se
maintenir jusqu'au redressement du front, le 11 septembre,
conséquence heureuse de la bataille de la Marne.
« Combien de villes et villages de nos régions connurent alors
la véritable délivrance !
« Le sort contraire ne vous le permit pas ! Herbéviller demeura
entre les lignes, c'est-à-dire dans la position la plus
critique, puisque exposée aussi bien, au feu de l'ennemi qu'à
nos ripostes !
« Les bombardements devinrent de plus en plus sévères de la part
des Allemands au point de ressembler parfois à ces terribles «
pilonnages » qui anéantirent tant de nos villes du Nord au cours
des hostilités.
« Le ravitaillement parfois impossible, ne s'effectuait plus
qu'au prix de mortels périls ! Eh bien, la population
impassible, ne parut jamais avoir conscience de ces dangers ; il
fallut un ordre militaire formel, donné le 12 novembre 1914,
pour que l'évacuation fût enfin effectuée.
« ... Et dès lors Herbéviller, simple expression géographique »
selon le terme militaire consacré, s'écroula peu à peu, sous ses
ruines accumulées.
« La fière attitude de votre petite cité a été récompensée comme
il sied, par cette belle citation décernée il y a quatre ans
presque jour pour jour, le 19 août 922, que je tiens à relire :
« Occupée par les Allemands dès le début des hostilités, a
supporté avec une patriotique fermeté, le joug d'un ennemi
brutal qui lui fit subir de douloureuses vexations... A ainsi
prouvé, par la belle énergie de ses habitants, une confiance
inaltérable dans la victoire finale. »
Ayant salué la mémoire des enfants d'Herbéviller tombés pour le
pays et dressé à leurs familles l'expression de sa sympathie, M.
Mazerand conclut :
« La France est résolument pacifique par son tempérament, par sa
raison, par la nécessité impérieuse du progrès social... Elle ne
saurait toutefois être dupe d'une pacification menteuse qui
serait un outrage aux morts que nous vénérons... Et nous devons
faire entière confiance à notre éminent compatriote, M. Raymond
Poincaré, dans l'oeuvre doublement périlleuse qui s'élabore en
ce moment : le relèvement de notre situation financière,
l'admission de l'Allemagne au sein de la Société des nations...
Nous sommes sûrs qu'avec lui, aucune atteinte ne sera portée à
la dignité de notre cher pays et que dans toute sa conduite il
demeurera fidèle à la promesse faite naguère devant un monument
semblable à celui-ci : « Le seul hommage, disait-il, que nous
devons rendre à nos morts, c'est le maintien de l'oeuvre qu'ils
ont accomplis ! »
De chaleureux applaudissements accueillent cette péroraison.
Le banquet
La cérémonie terminée, un banquet réunit à la salle de la
mairie, autour de M. le maire, les personnalités officielles, à
l'exception de M. Mazerand, obligé de se rendre au concours du
comice à Einville ; le conseil municipal et de nombreux
habitants.
A l'issue du déjeuner qui fut entièrement cordial, des toasts
ont été portés par M. le maire, M. Adam et M. de Turckheim.
Cette belle fête de la reconnaissance et de la résurrection fait
le plus grand honneur à la commune d'Herbéviller et à ses
vaillants habitants.
Journal de
Lunéville
5 septembre 1926
HERBÉVILLER
Fête de Reconstitution et Inauguration du Monument
Dimanche, la population de la
vaillante commune d'Herbéviller a solennellement honoré ses
mortq et fêté qa résurrection.
Le monument est édifié derrière l'église. C'est une pyramide de
lignes simples et nobles. Sur sa face antérieure, un buste de
poilu. Sur les côtés, les noms des enfants d'Herbéviller morts
pour la France : Coster Germain, Courtois Georges, Crouzier Remy,
Dulché Edmond, Friot Albert, Masson Albert. Munier Joseph,
Munier Jules, Thiry René.
Après un service funèbre célébré par M. l'abbé Munier. curé de
Domèvre et Herbéviller, l'inauguration a eu lieu en présence
d'une assistance nombreuse.
Les enfants de l'école, les bras chargés de gerbes fleuries,
étaient au premier rang.
L'Inauguration
Sur l'estrade, ont pris place MM. Georges Mazerand, député de
Meurthe-et-Moselle ; de Turckheim, conseiller général ; Adam,
conseiller d'arrondissement ; Schertz, maire de Herbéviller ;
Henry, maire de guerre ; Rolland, président de l'A.M.C. de
Herbéviller. etc. .
LES DISCOURS
M. Rolland
M. Rolland prend le premier la parole ; après avoir remercié le
maire, le conseil et ses camarades anciens combattants de
l'honneur qu'ils lui ont fait en le nommant président du comité
du monument.
Eloquemment, M. Rolland parle de la situation présente et des
exigences de nos anciens alliés ; mais il formule des paroles
d'invincible confiance dans les destinées de notre pays.
Il termine en déposant au pied du monument une palme, hommage
d'indéfectible reconnaissance.
M. le Maire
M. Schertz, maire d'Herbéviller, se lève et remercie le comité
d'érection du monument. Il rappelle ensuite les heures tragiques
de la mobilisation et les heures non moins douloureuses qui
suivirent.
M. Schertz dit très simplement, mais d'un cœur profondément ému,
toute la reconnaissance que nous devons témoigner à ceux qui ont
tout sacrifié pour sauver notre Lorraine et le pays tout entier.
M. le maire fait alors l'appel des morts et les enfants
répondent « Mort pour la France ».
A ce moment, l'excellente musique d'Ancerviller qui prête son
concours à la cérémonie, exécute la « Marseillaise ».
M. de Turckheim
Le dévoué conseiller général du canton de Blâmont prit ensuite
la parole en ces termes : .
Devant un monument élevé à la gloire de nos morts un double
sentiment nous envahit toujours Sentiment de tristesse au
souvenir des chers disparus, mais aussi sentiment de fierté à
l'idée que leur glorieux sacrifice a sauvé la France du plus
terrible désastre qui l'ait jamais menacé. Et d'autre part, nous
revivons les moments de découragement et d'horreur éprouvés en
revenant dans nos régions détruites. Mais la joie revient vite
au cœur à la vue du riant village d'Herbéviller relevé de ses
ruines et reprenant sa vie active d'autrefois, comme si la
grande tourmente n'y avait jamais passé
De ces émotions revécues, il nous vient avant tout un sentiment
de profonde reconnaissance pour ceux dont les noms sont gravés
sur ce granit, pour que nous ne les oubliions jamais et que les
générations à venir s'en souviennent toujours
Car c'est grâce à eux et à leur suprême sacrifice que ce miracle
de reconstruction a pu se manifester dans notre Lorraine reste
française Nous serions ingrats de ne pas mêler à notre
reconnaissance les mutilés, les blessés, les anciens combattants
revenus vivants de la grande lutte, à qui aussi nous devons une
part de cette belle journée de résurrection Mais c'est à ceux
qui ne sont pas revenus pour vivre avec nous ces heures joyeuses
que nos pensées émues vont en ce moment.
Le monument d'Herbéviller, particulièrement émouvant, noms
rappelle leur héroïsme ; ce fier buste de poilu tourné vers
i'Est est un symbole de de leur opiniâtre résistance jusque dans
la mort, il semble citer, comme à Verdun : « On ne passe pas !
».
L'étranger qui suit cette route nationale de l'ancienne
frontière à Paris, voyant tous ses monuments qui jalonnent son
chemin. Ie granit de Blâmont, la plaque de marbre de Domèvre,
l'énergique poilu de Herbéviller, le marbre rose d'Ogéviller et
tant d'autres ensuite, se rendent compte peu à peu de la
grandeur du sacrifice que les enfants de France ont consenti
pour libérer jour chère patrie, et il comprend pourquoi jamais
ce peuple glorieux ne se laissera asservir par l'envahisseur.
Quelle que soit la forme que prenne l'invasion, quelle soit
casquée ou menée à coups de sacs d or, elle sera toujours
arrêtée par ces fils de France, mettant l'amour de leur beau
pays au-dessus de tout.
Nulle part mieux qu'au pied de ce monument, nous ne sentons ce
qu'est cette patrie, pour qui sont tombés ces enfants, ces
jeunes hommes. La patrie ! mais ce sont ces maisons qui nous ont
vu naître, cette église où vous avez éprouvé vos premières
émotions, cette école où s'est ouvert votre esprit, ces champs
où vous avez appris qu'il faut peiner pour vivre. La patrie ! c
est le camarade du pays, qu'on est heureux de retrouver là où on
se sent isole ; c'est la famille, qui vous rappelle votre
jeunesse heureuse Tout cela avait disparu, tout cela a été
retrouvé.
C'est cette famille qu'ils ont défendu de leur corps, les
pauvres disparus, chacun revoyant une dernière fois, avant de
fermer les yeux, son village et ceux qu'il laissait derrière
lui.
Toutes ces petites patries, formant la grande France, c'est elle
que chacun défendait en se sacrifiant pour son village aimé.
Et de l'ensemble de ces énergies, est sorti cet abord formidable
qui nous a donne la victoire. Qui de nous ne se rappelle les
journées de joie et de triomphe qui ont suivi armistice. Ceux
qui avaient perdu un être aime, sentaient que leur sacrifice
n'avait pas été vain et c'était une grande consolation à leur
douleur ; et tous les Français dignes de ce nom retrouvaient,
après ces longues années d'angoisse, cette fierté et cette
confiance dans l'avenir, qui sont pour un peuple les vertus
essentielles.
Cet avenir a-t-il tenu ses promesses d'alors ? Que de fois nous
nous sommes posé cette question devant ces monuments. Peut être
le recul de l'histoire ne nous permet-il pas encore d'en juger.
Mais, quoiqu'il arrive, une chose ne périra pas. C'est la gloire
que la victoire de 1918 a fait planer sur la France en écrivant
dans son histoire sa plus belle page. Ce peuple, qui n a pas
voulu mourir sous les coups d'un adversaire terriblement fort et
préparé fléchirait-il devant cette nouvelle attaque venant de la
finance internationale, de ses anciens alliés, oublieux du sang
versé, des régions détruites, oublieux même des engagements de
garantie pris par eux au moment de la signature de la paix ?
Cette attitude de nos anciens amis a fini par révolter chacun de
nous à tel point qu'aucun gouvernement n'a osé encore signer des
accords asservissant la France pendant de longues années.
Ce n'est pas pour voir leurs parents, leurs frères et sœurs,
leurs enfants et petits enfants ruinés et malheureux pendant de
nombreuses décades que nos morts ont donné leur vie.
Aussi jamais la France n'admettra ces honteuses négociations où
l'on ne veut faire entrer en ligne de compte que des comptes de
banque.
Les gouvernements qui ont voulu signer ces accords ont été
chassés et les gouvernants actuels qui semblaient fléchir à leur
tour ont été rappelés au devoir par une grande voix qui semblait
sortir d'outre-tombe pour parler au nom de nos morts.
C'était la voix du vieux Clemenceau, ou Père la Victoire,
sortant du silence et de l'oubli où il a fui l'ingratitude de
ses concitoyens et cette voix disait aux Américains : « Vous
nous réclamez le paiement d'une dette, non de commerce mais de
guerre et vous savez que notre caisse est vide! Vous voulez nous
faire signer des billets à échéances, échéances fictives, pour
aboutir à l'emprunt avec de bonnes hypothèques sur nos biens
territoriaux comme en Turquie ! Cela, Monsieur le Président, il
faut bien que j en vienne à vous dire, nous ne l'accepterons
jamais. La France n'est pas à vendre même à ses amis, nous
l'avons reçue indépendante, indépendante nous la laisserons ! ..
»
Voilà un fier langage, qui, dans la bouche du chef qui a su
diriger la France vers la victoire, a une belle allure.
Il a su, lui, au moment critique où tout semblait perdu, faire
taire ceux qui ne croyaient plus à la victoire, redonner aux
combattants la confiance et la foi dans la grandeur et la force
de la France. Ila su passer par dessus la constitution,
insuffisante dans les périodes de danger, prendre seul Ie
commandement du pays et mener enfin nos m merveilleux poilus à
la victoire.
Voilà le grand exemple qu'il nous faut suivre aujourd'hui ;
voilà ce que peut un homme qui aime la France et pourquoi tout
doit s'effacer pour arriver au salut
Est-ce parler politique que de rappeler ces grands souvenirs
devant un monument des morts ? Comment pouvons-nous mieux leur
rendre hommage, qu'en suivant leur bel exemple. Depuis les
grands chefs d'armée jusqu'au simple soldat, tous sentaient une
poigne, une volonté de vaincre qui ne se laisserait arrêter par
rien et ils ont vaincu. Cette poigne, cette volonté de gagner la
paix, il nous la faut aujourd'hui et nous vaincrons comme ils
ont vaincu et le monde sera étonné de la vigueur de redressement
de la France, comme il a été saisi d'admiration devant le
redressement de la Marne et les attaques héroïques de 1918.
On nous dit qu'aujourd'hui comme alors, nous avons besoin du
secours de nations amies ; c'est exact. Mais, pendant la guerre,
ces nations venaient bénévolement à nous, parce quelles avaient
confiance en nous et croyaient à notre succès. Il en sera de
même aujourd'hui, sans que nous soyons obligés de nous courber
sous des conditions humiliantes.
Serrons les rangs autour d'une volonté compétente, luttons et
travaillons comme ils ont lutté et travaillé; restreignons-nous,
comme ils ont dû le faire ; cela sera peu de choses en
comparaison de leurs souffrances.
Produisons ces richesses dont regorge la terre de France quand
on veut la travailler ; sachons faire rapporter ces coûteux
monopoles, faisons flèche de tout bois pour éviter la mainmise
de l'étranger sur nos biens, et peu a peu nous verrons les
emprunts étrangers venir à nous avec confiance parce que cet or
étranger se sentira à l'abri chez nous.
Mais pour Cela, il nous faut, comme pendant la guerre une
continuité dans l'effort tendant toujours vers le même but.
Si au contraire, nous devions encore changer de guide si souvent
au milieu du gué, nous revivrions les temps navrants de 1917 et
la déchéance finale nous guetterait, lamentable.
Non, ce n'est pas pour cela que sont morts nos enfants ; ils ont
voulu la France forte et glorieuse, et il» l'ont faite telle.
Ils nous l'ont confiée aussi en mourant, et comme dit le vieux
Tigre, nous l'avons reçue indépendante, de leurs mains,
indépendante et fière nous la laisserons
Il est bon de nous retremper le cœur au cours de cérémonies
comme celle que nous fêtons aujourd'hui.
Après les ruines, nous avons vu la renaissance d'Herbéviller,
ayons confiance après ses morts, les vivants ont repris le
flambeau, soyons en dignes.
Rien n'arrêtera alors la France dans si marche glorieuse, car
elle est aussi nécessaire au monde que la lumière du soleil.
Mais il faut quelle elle reste, là, où nos morts et nos anciens
combattants l'ont mise, à la tète des nations. Nous pouvons l'y
maintenir si nous le voulons; nous l'y maintiendrons. Cela sera
le moyen le plus beau d'honorer la mémoire de nos chers morts
Que leur exemple nous serve, que leur souvenir vive
éternellement dans nos cœurs reconnaissants et émus
M. Georges Mazerand
M. Georges Mazerand, député de Meurthe-et-Moselle, termine la
série des discours:
« Le tribut de reconnaissance que nos communes ne manquent pas d
acquitter depuis l'armistice, envers les morts de la grande
guerre, est un précieux réconfort
« Aujourd'hui, c'est Herbéviller qui inaugure à son tour un
monument funèbre : j'ai tenu à m'associer à cet hommage suprême
à la mémoire de vos braves, hommage émouvant à plus d'un titre !
M. Mazerand évoque une page tragique de l'histoire locale.
Ayant salué la mémoire des enfants d'Herbéviller tombés pour le
pays et adressé à leurs familles l'expression de sa sympathie,
M. Mazerand conclut :
« La France est résolument pacifique par son tempérament, par sa
raison, par la nécessité impérieuse du progrès social.. Elle ne
saurait toutefois être la dupe d'une pacification menteuse qui
serait un outrage aux morts que nous vénérons... Et nous devons
faire entière confiance à notre éminent compatriote. M. Raymond
Poincaré, dans l'œuvre doublement périlleuse qui s'élabore en ce
moment : le relèvement de notre situation financière,
l'admission de l'Allemagne au sein de la société des nations...
Nous sommes sûrs qu'avec lui, aucune atteinte ne sera portée à
la dignité de notre cher pays et que dans toute sa conduite il
demeurera fidèle à la promesse faite naguère devant un monument
semblable à celui-ci : « Le seul hommage, disait-il, que nous
devons rendre à nos morts, c'est le maintien de l'œuvre qu'ils
ont accomplis l »
De chaleureux applaudissement accueillent cette péroraison.
LE BANQUET
La cérémonie terminée, un banquet réunit à la salie de la
mairie, autour de M. le maire, les personnalités officielles, à
l'exception de M. Mazerand, obligé de se rendre au concours du
comice à Einville ; le conseil municipal et de nombreux
habitants.
A l'issue du déjeuner qui fut entièrement cordial, des toasts
ont été portés par M. le maire, M. Adam et M. de Turckheim.
Cette belle fête de la reconnaissance et de la résurrection fait
le plus grand honneur à la commune d'Herbéviller et à ses
vaillants habitants.
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