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Poème de guerre - 1916

 


Rapports, fondations, concours, notices, biographiques.
1915-1918.
Ed. Lyon, 1919


CONCOURS DES JEUX FLORAUX DE LA COMTESSE MATHILDE
RAPPORT SUR LE PRIX DE POÉSIE DÉCERNÉ EN 1916
PAR M. le Professeur BUCHE

C'est alors que l'Académie a décidé, par un vote unanime, d'accorder le Muguet d'or à une pièce intitulée Pas assez, que notre éminent confrère M. Garraud lui avait communiquée en manuscrit et inédite. Cette pièce nous la retrouvons aujourd'hui dans le recueil qui a pour titre Mon Pays, publié à Lyon il y a peu de semaines par les soins de la famille du poète. Pas assez est l'œuvre de M. Philippe Gonnard, adjudant au 299e d'infanterie, professeur agrégé d'histoire au Lycée Ampère, qui vient de tomber en héros, face à l'ennemi, le 28 octobre 1916.
Le poète, au témoignage d'un de ses plus anciens professeurs, était, dès l'enfance, une âme passionnée pour les idées. Dans son visage pâle et mince, aux yeux noirs très rapport sur le prix de poésie brillants, l'on ne voyait que le front immense; lire, réfléchir, méditer, meubler sa mémoire illimitée d'histoire, d'art et de poésie, telle fut l'unique occupation de sa jeunesse et de son adolescence.
Elève de septième ou de sixième, vers la dixième année, il se reposait, devoirs finis, leçons apprises, en lisant Corneille dans un beau volume de la bibliothèque paternelle. Interrogé un jour sur les raisons de sa lecture et pressé de nommer le héros qu'il préférait, Philippe Gonnard répondit sans hésiter : « J'aime Rodrigue; mais je lui préfère Polyeucte. Il est beau d'exposer sa vie pour conquérir Chimène; il est plus beau et plus haut de la donner pour Dieu. » Aussi pouvait-il écrire à l'âge de vingt-deux ans, en se qualifiant d'idéologue:
Vent d'amour, tu ne fais que passer sur mon cœur
Qui n'a jamais battu, sinon pour les idées.
La même année, il disait encore avec plus de force son idéal de savant, de chrétien, de fils aimant, de platonicien et de patriote:
L'amitié sérieuse et l'étude hautaine,
L'église austère et le foyer familial,
L'amour de la Beauté, l'amour du sol natal,
Ont seuls régné sur ma jeunesse puritaine.
Cette austérité, cette ardente concentration de l'âme, cette barrière dressée contre la volupté est au profit de la hauteur et largeur d'esprit, de la générosité du cœur, des grandes et profondes tendresses. Seuls les purs sont forts, seuls ils sont capables du véritable et de l’unique amour, celui qui remplit la vie et triomphe de la mort. Notre poète le savait et l'a dit dans de beaux vers dont vous aimerez la fierté et l'accent:
Et dans mon cœur fermé, qui doit s'ouvrir un jour,
J'ai toujours, dédaigneux des tendresses faciles,
Gardé vierge la place où germera l'amour.
Ce beau et noble jeune homme, après les succès universitaires, l'entrée à l'Ecole Normale supérieure, le concours d'agrégation d'histoire où il fut reçu premier, construisit le foyer rêvé. Il abrita son bonheur dans une maison du cours des Chartreux qu'il dépeint « étroite et blanche »:
Dont la fenêtre s'ouvre au retour des pervenches
Sur le svelte platane et sur l'érable vert,
et d'où je voyais, dit-il,
... la Saône nonchalante
Qui serpente et s'attarde au pied de mon coteau.
C'est de cette maison que Philippe Gonnard partit en août 1914, pour rejoindre son régiment. La guerre ne pouvait surprendre l'historien clairvoyant et patriote qui, depuis bien des années, avait pénétré les projets de l'Allemagne, mais en l'arrachant au foyer béni, à l'épouse, à leur fils, à ses parents, à ses livres dont il a dit:
Livres, chers compagnons de mes libres pensera,
Dont le seul souvenir m'exalte et m'aide à vivre;
la guerre allait ouvrir chez Philippe Gonnard une source de haute et profonde poésie qui s'ignorait.
Dès l'enfance il avait écrit des vers, parce qu'il avait une heureuse mémoire, de l'oreille, de la facilité, de l'imagination, et qu'il était un excellent élève. Qu'on relise, dans ce joli recueil Mon Pays, dont les pièces sont datées, toutes celles qui ont été composées entre 1895 et 1914, et l'on verra et surtout l'on sentira combien, dans les pièces nées de la guerre, l'inspiration est devenue plus profonde, le souffle plus haut, la forme plus pleine. A l'heure de la suprême épreuve, la France étant envahie, sac au dos sur la route ou dans les tranchées du plateau lorrain, sous la pluie des bombes, ou le lendemain d'un ardent corps à corps, Philippe Gonnard oublie les théories d'école, les recettes, les procédés savants, pour n'écouler que son cœur, et la poésie vraie jaillit à pleine et large veine. Le poète est né de la douleur et du sacrifice. Ce sont désormais les deux muses qui vont lui dicter ses vers et, en particulier, cette dédicace à Mon Pays, où chaque mot est plein de réalité, où tout est direct, où tout sort d'une émotion vraie, où le cœur parle au cœur.
Voici quelques-unes de ces strophes inspirées et dignes de figurer dans une anthologie de la guerre:
Mon pays! Je n'étais encore qu'un enfant
Que mon âme déjà vibrait à ton histoire,
Drame inouï, tissé de souffrance et de gloire,
Qui va du déclin morne au réveil triomphant.

J'ai mis tout au sommet des humaines splendeurs
L'art issu de ton sol et de ton clair génie.
Lamartine a nourri mes plus nobles ardeurs,
Chartres m'a révélé la prière intime.

A mon tour de parler! Je ne suis plus enfant.
Des mains de mes aînés prenant la torche en flamme,
J'ai transmis ton amour, comme une seconde âme,
Aux jeunes qui pour toi succombent maintenant.

Mais l'acte seul peut satisfaire un cœur qui t'aime:
La parole est sans force, et l'écrit sans couleur;
Les larmes et le sang sont l'offrande suprême,
Car il n'est rien de pur en nous que nos douleurs.

Quand l'orage est venu sur ta tête adorée,
J'ai répondu d'un cœur joyeux à ton appel:
J'ai vécu de ton pain, j'ai porté ta livrée,
J'ai marché, j'ai lutté, j'ai souffert sous le ciel.

Et vivant ou mourant, dans mon dernier délire
Ou dans l'ivresse du retour en qui j'ai foi,
Je garderai vibrant au cœur comme une lyre
La joie et la fierté d'avoir souffert pour toi.

L'on ne peut s'étonner, avec de si nobles sentiments, la science de l'historien, la conscience du chrétien, l'amour raisonné et ardent de la patrie, de l'invincible résolution de Philippe Gonnard, de tenir bon contre l'ennemi, de courir au-devant des blessures, de consentir le suprême sacrifice avec joie pour conserver l'incomparable trésor moral que représente la France. Certes, la douleur, ni les épreuves n'avaient manqué à notre poète. Il avait déjà souffert dans les siens. Son beau-frère était tombé courageusement sur le champ de bataille, et un jour de tristesse, comme en ont les plus vaillants, le poète dira en soupirant:
Derrière la forêt sombre que j'ai longée,
Ils ont couché, Seigneur, le frère que j'aimais;
Je voudrais à mon tour, âme découragée,
Jouir de votre paix.
Mais la tentation est vite vaincue, un coup de rein et le sac est remonté sur les épaules, le pied frappe plus vigoureusement le sol, et tête droite, cœur fier et résolu, le soldat marche à l'ennemi. La sagesse antique et le christianisme sont venus à son secours, le Phédon et plus encore saint Paul ont illuminé son âme : par delà les apparences de la mort, il a entrevu la vie véritable. Il espère tout d'abord que Dieu lui accordera par bonté de rentrer victorieux dans sa maison et de toucher ici-bas le salaire qu'il croit avoir mérité avec les millions de Français qui ont opposé leur poitrine à la ruée de l'invasion:
Je veux toucher la récompense que j'espère
Et le prix pour lequel je lutte; car le soir,
Tout ouvrier loyal a droit à son salaire
Et réclame sa paie avant que de s'asseoir.

Ayant pris une plume et la carte de France,
De plus de quarante ans déposant le fardeau.
Je tracerai, le cœur battant de délivrance,
Un trait noir de Longwy courant jusqu'à Landau.

Puis, d'une main tremblante, et le visage pâle,
Fixant l'œuvre accomplie et le droit souverain,
Je veux tracer encor de Landau jusqu'à Bâle
Un gros trait noir qui se confonde avec le Rhin.
Mais si Dieu n'accorde pas à l'historien, au poète et au soldat, ce « salaire » pourtant si bien gagné et cette joie si longtemps désirée, il mourra sans une plainte, confiant en la Providence. Que de fois, scrutant sa conscience, n'a-t-il pas demandé, humblement et ardemment, au Père qui est dans les cieux de lui donner la force d'accomplir le bien que son intelligence voit:
Cette force
Donnez-la moi, Seigneur, dont la main nous conserve
Ou retranche nos jours au gré de ses desseins;
Si je dois revenir, faites que je vous serve,
Si je ne reviens pas, ouvrez-moi votre sein!

Voici venir la nuit, pieuse conseillère;
L'autre, la grande nuit, peut-être est près de moi,
A genoux! Dilatez mon pauvre cœur étroit!
Et vers le vôtre, ô Dieu, dirigez ma prière.

C'est, appuyé sur cette double foi en la Patrie et en Dieu, que la veille de l'attaque de Vaux, le 27 octobre, écrivant à son père, il trace ces mots rapides, les derniers qu'il ait écrits, où il met toute son âme:
« Vais bien; vous embrasse. Vive la France! »
Le lendemain il tombait, dans la joie de la victoire entrevue, mais sans avoir eu le bonheur de rentrer dans le fort reconquis sur l'Allemand, et de voir rétablie la ferme ceinture de notre Verdun qui est, suivant l'expression de nos ennemis, la poterne du Rhin.

Nous avons maintenant, il nous semble, le secret de l'homme et de l'œuvre, du professeur et du patriote, du poète et du soldat. Deux mots peuvent définir Philippe Gonnard : l'éducation classique en a fait un sage antique, un homme de Plutarque, la famille un chrétien, avec les traits bien lyonnais d'un Ampère ou d'un Ozanam; de la fusion harmonieuse de ces deux grandes disciplines dans un haut esprit et un noble cœur, est sorti l'homme complet:
le héros et le saint.

PAS ASSEZ

I
Voici douze mois bien sonnés
Qu'il a galon d'or sur la manche,
Et le compte lui fut donné
De ses cinquante-deux dimanches,

Dimanches sans messe souvent,
Dimanches qui ne tranchent guère
Sur le fond grisâtre et mouvant
Des heures de la grande guerre.

Dans son boyau qui s'obscurcit,
D'un pas lent il passe et repasse;
Sur les Vosges, l'ombre s'amasse,
Le soleil descend sur Nancy.

Les sentinelles sont placées;
Du canon se calme la voix;
Bientôt les premières fusées
Eclaireront le Rémabois.

En faisant sa ronde sans trêve,
Il voit s'ébaucher dans la nuit
Tout un passé qui semble un rêve,
Attentes, souffrances, ennuis;

Les averses de deux automnes,
Les morsures de deux hivers,
Nuits sans sommeil où l'on frissonne,
Ciels si lents à devenir clairs;

Les obus rasant la tranchée
Et les Vorwaerts au loin rugis,
La boue enlisante et glacée
Le sable encrassant les fusils,

Le vent, l'aveuglante poussière,
Les patrouilles dans les halliers
Et pour réconfort à l'arrière
Le nettoyage des fumiers;

L'afflux des mauvaises nouvelles,
Les journaux ruminés tout bas,
Et la Bulgarie infidèle,
Les Russes qui n'avancent pas;

Le fils grandi sans qu'on le voie,
Les aimés qui pleurent au loin,
Les longues semaines sans joie,
Souffrir sans amis, sans témoins;

Sourire par devoir d'apôtre,
Poitriner parce qu'on vous voit,
Et donner du courage aux autres
Alors qu'on n'en a plus pour soi...

Et tant de tristes aventures.
Escarmouches de l'Allemand.
Faiblesses du cœur défaillant.
Assauts de l'hostile nature,

Efforts vains, jours décourageants.
Tout cela, dans ta rêverie,
Prend figure, grimace et crie:
« T'en faut-il encore, sergent ?

Jusqu'au bout reste ta devise.
Sous ce ciel d'exil, oppressé,
Veux-tu voir mûrir les cerises
L'an prochain, comme l'an passé ?

Le coursier qui porta tes songes
N'a pas encore les reins cassés ?
Tes espoirs devenus mensonges,
Sergent, n'en as-tu pas assez ? »

II
Le sergent, secouant la tête,
A ces fantômes répond : Non.
Pour résister son âme est faite
Au temps rongeur comme au canon.

Il sait pourquoi dans la tourmente
La France inquiète l'appela:
Hier stupide, aujourd'hui savante,
La Barbarie est toujours là.

Tant qu'elle montrera sa face
D'orgueil sombre et de cruauté,
Il dressera sa volonté
Contre l'angoissante menace.

Ce n'est pas quinze ou trente mois
Qui materont ces obstinées,
Sa volonté, sa ferme foi,
L'espérance de trente années.

Il n'est pas pressé de mourir:
Il connaît le prix de la vie;
Mais s'il faut qu'il la sacrifie,
Il sait bien pour quel avenir.

Joffre l'a mis pour qu'il y tienne
Où Marceau mettait ses hussards,
Et ses mousquetaires Turenne,
Et ses légionnaires César.

Toute la France est là derrière:
Il veille sur tant de trésors!
Avant d'outrager cette mère,
On lui passera sur le corps.

Il connaît les vrais équilibres:
Mieux vaut jeter d'un libre cœur,
Cent milliards pour demeurer libres
Que d'en donner cinq au vainqueur.

Quelle nouvelle ardeur de vie
Dès demain va se déployer!
Toutes les souffrances bénies!
Pas un sacrifice impayé!

Lorsqu'il reposera la rame.
Si lourde à manier ce soir,
O joyeuse fierté d'avoir
Joué son rôle dans le grand drame!

Au pis, si son corps doit pourrir
Dans cette terre de Lorraine,
Il voit cette chance à courir
D'un œil calme, sinon sans peine.

Plein d'un confiant abandon,
Il sait où ses espoirs se placent:
Jadis, quand il faisait ses classes,
Le sergent a lu son Phédon.

Qu'importe l'endroit où l'on jette,
Lorsque les jours sont révolus,
Le vêtement qui ne sert plus,
La lyre à la corde muette ?

Ou plutôt par un plus haut vol,
Vers un ciel plus pur, sa pensée,
Sur la parole de saint Paul
Depuis longtemps s'est élancée:

Ce corps, misérable haillon,
Ressuscitera dans la gloire !
O mort, où donc est ta victoire ?
Où donc, ô mort, ton aiguillon ?

Là dessus, pendant que des gouttes
Tombent du ciel devenu noir,
Le sergent, attentif, va voir
Ce que fait son poste d'écoute.

Ni le corps, ni l'âme lassés,
Debout pour la grandeur française,
A ce seuil de mil neuf cent seize,
Le sergent n'en a pas assez.

 

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