Journal de
l'agriculture de la ferme et des maisons de campagne...
1899 v.2
Discours prononcé au concours
de Blamont (Meurthe-et-Moselle), le 20 août.
L'AGRICULTURE ET LA POPULATION EN LORRAINE (1)
L'année 1899 comptera, parmi celles du siècle qu'elle finit,
comme l'une des plus productives en général et en froment en
particulier. Dans le canton de Blâmont, la proportion des terres
consacrées à la culture du blé est considérable. Sur une
superficie totale d'environ 22,000 hectares, en compte 14,000
hectares de terre arable, dont 4,500 sont ensemencés en blé.
C'est le produit principal de l'agriculture, celui sur lequel le
cultivateur compte avant tout pour vivre, pour payer ses divers
frais d'exploitation, et, enfin, si faire se peut, économiser
les réserves en vue de l'avenir.
La récolte atteindra au moins cette année 16 quintaux à
l'hectare, soit 4 quintaux en plus qu'une année moyenne. Par le
bilan de ce qu'une exploitation d'une charrue aura à vendre
cette année, nous nous rendrons compte de l'importance d'une
bonne récolte au point de vue de la recette de la ferme.
Une exploitation de 40 hectares au total ensemencera en blé
environ 10 hectares. Il faut réserver sur le produit 16 quintaux
pour la semence et à peu près 24 quintaux pour la nourriture de
la famille du cultivateur et de ses ouvriers, soit 40 quintaux
qui ne donnent pas lieu à recette. En bonne année,
l'exploitation que nous avons prise pour base apportera sur le
marché 120 quintaux, en année moyenne 80 quintaux, en année
mauvaise 40 quintaux seulement. Si nous appliquons les prix
correspondant à ces années, les recettes varieront comme suit :
Bonne année, 120 X 18 = 2,160 francs; - moyenne année, 80 X 21 =
1 ,680 francs; - mauvaise année, 40 X 30: 1 ,200 francs.
Si, maintenant, nous envisageons la récolte de la France en
général, il semble que l'année doive être considérée comme
bonne, peut-être même très bonne, et assurément plus que
suffisante pour les besoins du pays. S'il en est ainsi, nous
sommes exposés à voir des prix bien bas. Le droit protecteur de
7 francs deviendra, non pas seulement insuffisant, mais bien de
nul effet pour le maintien des cours.
La production du blé en France, sous l'influence d'un certain
progrès général dans la pratique agricole, s'est accrue dans une
assez notable proportion. Le recul occasionné par quelques
années déficitaires est bien plus que compensé par l'abondance
des bonnes années.
Par contre, et c'est un malheur déploré par tous les esprits
éclairés et véritablement patriotes, notre population, au lieu
de s'accroître et de suivre, comme en tout pays bien réglé, le
mouvement ascensionnel de la production, reste stationnaire, si
même elle ne suit un mouvement à rebours.
Les consommateurs du blé en France ne sont pas assez nombreux,
l'offre est supérieure à la demande; voilà la cause vraie de la
baisse.
Croyez-vous que si notre population avait progressé comme elle
le faisait autrefois, comme elle continue à le faire partout
ailleurs, l'Allemagne, par exemple, depuis 1870 a pris sur nous
une avance de 14 millions d'habitants; croyez-vous, dis-je, que
si la France avait marché dans la même honorable voie, si elle
avait à nourrir 14 millions d'habitants de plus, et elle le
pourrait facilement, nous ne trouverions pas le placement de
tous nos excédents de blé, fussent-ils de 30 millions
d'hectolitres annuellement ? Le débouché que nous cherchons si
péniblement aujourd'hui, nous l'aurions sur place, à notre
porte, chez nous! Mais il n'en est pas ainsi, et, dans les
conditions actuelles de notre production du blé, la sortie à
l'extérieur devient une nécessité. Comme pour le sucre de
betteraves, il faut que des mesures législatives favorisent
notre exportation. Ainsi l'ont compris un certain nombre de
députés, car, presque simultanément, trois propositions ont été
faites au Parlement, propositions qui, malgré leur importance
économique, n'ont pas assez occupé l'opinion des producteurs,
toujours disposés à se plaindre et rarement prêts à l'action.
C'est d'abord M. de Pontbriand et quelques-uns de ses collègues
qui demandent qu'à toute exportation de blé ou de farine
correspondante, il soit remis a la sortie une somme équivalente
au droit perçu à l'entrée. Ce système de prime pure et simple et
sans limite à l'exportation pourrait causer dans nos finances
déjà obérées, des trous tels qu'il faut l'écarter, malgré sa
séduisante simplicité.
Les deux autres propositions ont beaucoup de ressemblance entre
elles. L'une faite par M. Debussy demande que : « toute
exportation de blé, avoine, orge, seigle, maïs, fèves,
féveroles, farines de blé et de fèves, malt pour brasserie,
quelle qu'en soit la provenance, donnera lieu par la douane à la
délivrance d'un bon d'exportation. Ce bon, transféré au porteur,
servira à acquitter les droits de douane sur les blé, avoine,
orge, seigle, maïs, fèves et féveroles importés en France, pour
la somme qu'il indique. »
L'autre proposition porte la signature de nos deux honorables
députés, MM. Papelier et Fénal, que je me félicite de voir ici,
à mes côtés, témoigner leur intérêt à. l'agriculture. En voici
la teneur :
« Tout importateur de blé, seigle, avoine, orge, escourgeon,
fève, féverole et maïs, qui payera les droits de douane de ces
marchandises à leur arrivée en France, recevra de la douane en
échange de payement un bon d'importation indiquant le poids et
la qualité des marchandises importées et le montant des droits
de douane payés. Ce bon d'importation, transmissible par voie
d'endossement, sera remboursé en totalité ou en partie si, dans
les six premiers mois de sa création, le porteur du bon justifie
qu'il a exporté par une frontière quelconque, soit les céréales
désignées ci-dessus, soit leurs dérivées. Etant entendu que les
sommes remboursées seront les mêmes que celles réclamées par la
douane à leur entrée en France. »
Nous faisons des vœux pour que l'une ou l'autre de ces deux
propositions, qui sont non seulement simples et pratiques, mais
encore très nécessaires, soient adoptées à bref délai par la
Chambre.
Je suis heureux de constater que l'une de ces propositions est
l'œuvre collective de nos collègues du Comice et de la Société
départementale d'agriculture; au nom des cultivateurs, je les
remercie de leur opportune initiative.
Avant de quitter le terrain de la protection de l'agriculture,
prions nos députés de repousser toute modification aux traités
de commerce qui se ferait aux dépens des produits agricoles.
Le Gouvernement vient, en effet, de signer une convention
commerciale avec les Etats-Unis d'Amérique : cette convention a
besoin, pour avoir force de loi, de la ratification du
Parlement. Nous espérons bien, après toutes les protestations
auxquelles elle a donné lieu, tant dans le monde agricole que
dans le monde industriel, qu'elle lui sera refusée.
C'est bien le cas de rappeler que, depuis longtemps, c est au
détriment de la terre que tous les traités de commerce ont été
faits. Napoléon lll, cédant à la pression des doctrinaires, a
inauguré ce système en 1860, et jusqu'en 1892 on a persévéré
dans cette voie : on a sacrifié l'industrie du sol à l'industrie
manufacturière. Sans doute, il fallait protéger celle-ci, mais
il fallait plus encore ne pas abandonner celle-là. Aussi, après
bientôt quarante ans, nous voyons les résultats de ce régime
d'infériorité agricole.
Je vous disais tout à. l'heure, et je le déplorais, que la
population en France était restée stationnaire. Les statistiques
constatent que les villes, Paris surtout, et les centres
industriels se sont fortement accrus, tandis que nos villages
ont perdu, eux, tout ce que les autres ont gagné, car de
l'émigration à l'extérieur, de la colonisation, il n'en faut
guère parler, elle est presque nulle, et il faut convenir que
dans un pays dont la population ne s'accroît pas, dans un pays
où par suite du manque de bras on est dans la nécessité de faire
appel dans une large mesure aux travailleurs étrangers, la
colonisation serait un non sens.
Le canton de Blâmont, qui est avant tout agricole, qui vit
presque exclusivement du produit de la terre, a vu sa population
tomber pendant cette période de quarante années, de 14,000 à
11,000 habitants, soit une diminution de 30 pour 100. La
main-d'œuvre qui se fait rare, paraît cependant encore suffire,
même a l'époque des grands travaux, grâce à l'emploi des
machines, faucheuses et surtout moissonneuses. Mais le
parcellement du sol, l'enchevêtrement des parcelles, la faible
étendue de ces parcelles et le manque de chemins d'exploitation,
empêchent de tirer tout le parti que l'on pourrait de ces
nouveaux instruments, comme ils empêchent aussi le cultivateur
instruit et désireux de mieux faire, de varier ses produits en
modifiant la rotation de ses récoltes. Bon gré, mal gré, il lui
faut ensemencer, en même nature que tous ses voisins, les champs
placés dans une même saison. Comment s'étonner si dans ces
conditions de dépopulation, de mauvaise constitution de la
propriété, d'abaissement considérable du prix du blé et de tant
d'autres causes tant matérielles que morales qu'il serait trop
long d'énumérer, la terre est délaissée, si dans la plupart des
cas la valeur locative a baissé de plus de moitié, et la valeur
foncière des deux tiers ! Dans toute cette dégringolade une
seule chose persiste, l'avidité du fisc, l'immobilisation en
principal de l'impôt foncier. C'est un criant abus de voir les
biens ruraux payer 15 à 20 pour 100 en principal de leur revenu
réel, les centimes additionnels en sus, pendant que les valeurs
mobilières qui sont taxées, et il en est qui ne le sont pas,
paient 4 pour 100. J'ai dit : de leur revenu réel, car un grand
nombre de baux déjà anciens comportent des prix trop élevés, qui
donnent forcément lieu à d'importantes remises.
C'est donc avec une grande satisfaction ne nous avons vu le
Parlement saisi d'un projet d'une nouvelle évaluation de la
propriété non bâtie, de manière à arriver promptement et sans
l'exagération de dépenses et de temps qu'entraînerait le
renouvellement du cadastre pour toute la France, à. imposer,
comme cela a été fait, il y a dix ans bientôt, pour la propriété
bâtie, la terre d'après son revenu, net annuel. Impôt de
répartition ou impôt de quotité, peu importe; ce qui est urgent,
c'est de mettre l'impôt en proportion du revenu, c'est de
ramener une équitable égalité entre l'impôt et le revenu,
qu'elle qu'en soit la source. Il ne sera pas plus difficile
d'évaluer le revenu des terres qu'il ne l'a été de déterminer
celui des maisons ou des usines, et à la condition de ne point
faire prédominer dans les commissions communales, cantonales ou
départementales, l'élément fiscal toujours rapace, mais bien d'y
donner une place prépondérante à ceux qui sont les représentants
de la propriété. Nous sommes convaincus que les résultats de
cette réforme seront des plus avantageux, dans l'ensemble, à la
propriété non bâtie.
Une autre mesure qui aurait sur les affaires de l'agriculture et
pour la pacification des esprits un très bon effet, serait la
création de tribunaux agricoles a l'instar des tribunaux de
commerce, dont ils pourraient peut-être constituer une branche.
Divers projets, sur lesquels nous avons appelé en leur temps,
l'attention de nos confrères, ont été déposés dans la dernière
législature et dans la législature actuelle. Nous ne saurions
trop en recommander l'étude et en souhaiter la désirable et
prochaine réalisation.
Je résume mon discours en empruntant à Emile Augier, en les
modifiant légèrement, quatre vers charmants autant que vrais :
Remettez en honneur le sol et la charrue,
Repeuplez la campagne aux dépens de la rue,
Grevez d'impôts les titres et degrevez les champs,
Ayez moins de bourgeois et plus de paysans.
PAUL GENAY,
Président du Comice de Lunéville. |