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Histoires criminelles du Blâmontois (14)
ANGOMONT - 1838-1853

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10 août 1854
Le_Droit

COUR D'ASSISES DELA MEURTHE (Nancy).
Présidence de M. Pierson.
Audiences des 3 et 4 août.
EMPOISONNEMENS. - DEUX ACCUSÉS. - CONDAMNATION A MORT. - CONDAMNATION AUX TRAVAUX FORCÉS A PERPÉTUITÉ.
Le principal accusé, Jean-Christophe Marchal, garde forestier, est un homme d'une cinquantaine d'années, de haute taille, et paraissant doué d'une constitution vigoureuse. Ses traits sont accentués, et son œil, enfoncé dans l'orbite, lance un regard plein de flamme.
Sa complice, Florentine Stoquer, beaucoup plus jeune que lui, et qui paraît âgée de vingt-cinq ans à peine, porte dos vêtements de deuil et ne manque pas d'un certain charme dans la physionomie.
Dans cette affaire, d'une gravité exceptionnelle, M. le procureur général a voulu soutenir lui-même l'accusation.
La défense est confiée à Me Louis.
Voici comment Pacte d'accusation retrace la série des empoisonnement successifs dont Marchal se serait rendu coupable :

Jean-Christophe Marchal, né à Angomont le 25 juillet 1802, appartient à une famille riche de cette commune, dont la population est peu nombreuse. Il y a un mois à peine, son neveu était maire, son frère instituteur, un autre de ses parens adjoint. Tous les autres membres de sa famille sont propriétaires. Aussi cette position de fortune inspirait et inspire encore aujourd'hui aux habitans, qui sont pour la plupart de pauvres bûcherons, un certain sentiment de crainte.
En 1822, appelé par la loi du recrutement a faire partie de l'armée, Marchal fut incorporé dans le 1er régiment de dragons. Après trois ans de service, il se fractura le poignet et fut réformé : il était alors maréchal-des-logis. Il rentra au village d'Angomont, qu'il n'a plus quitté depuis. Il y a été successivement maire, garde particulier de Mme la princesse de Poix, puis de M. Chevandier, au service duquel il était lors de son arrestation.
Avant d'être enrôlé sous les drapeaux, Marchal avait eu un enfant naturel de Marie-Anne Aubert. Cet enfant, né le 18 novembre 1822, est décédé quelques jours après, le 25 du même mois. A son retour, son ancienne maîtresse était mariée avec un nommé Vincent. Marchal épousa lui-même en 1826 Anne Bournier, de Pexonne. Il en eut deux enfans qui vivent encore aujourd'hui. Ce sont ses seuls enfans. L'un, employé chez M. Chevandier, habite Angomont, l'autre se prépare à l'état ecclésiastique au séminaire de Corbigny (Nièvre).
Marchal est un homme d'un caractère orgueilleux, ayant beaucoup de confiance en lui-même. Il passe, à i juste titre dans le pays pour avoir abusé de sa position de garde, afin d'obtenir les faveurs des femmes qu'il trouvait dans les forêts confiées à sa surveillance. Quoique marié, il avait renoué des relations coupables avec son ancienne maîtresse, lorsqu'une double catastrophe éclata dans le ménage de chacun d'eux.
Le mari d'Anne Aubert, Jean Vincent, mourut le 6 juin 1838, et Anne Fournier, la femme de Marchal, le suivit de près; elle décéda le 2 septembre suivant. Ces deux morts extraordinaires n'excitèrent pas alors l'éveil de la justice. On n'osa pas en relever les circonstances. Mais il se produisit alors un grand scandale. A peine devenu veuf, Marchal fit venir chez lui, vers la fin d'octobre, Marie-Anne Aubert et vécut avec elle eu concubinage. L'abbé Guénin, curé d'Angomont à cette époque, fit de vaines démarches pour faire cesser ce scandale. Marchal et Anne Aubert se marièrent ensemble après dix mois de veuvage seulement.
Mais cette dernière était devenue vieille ; Marchal s'en dégoûta ; on le vit alors commencer et entretenir des relations adultères avec une jeune femme de son voisinage, nommée Florentine Stoquer, épouse Geoffroy. Anne Aubert les reprochait souvent à son mari, et de fréquentes altercations s'élevaient à ce sujet entre les deux époux.
C'est en ces circonstances que Marie-Anne-Aubert décéda, le 15 janvier 1853, après avoir fait devant Me Mangeon, notaire à Badonviller, une donation de tous ses biens en faveur de son mari. Quelques jours après, Eloi Geoffroy tomba malade et mourut le 18 février, après avoir également fait une donation de tous ses biens en faveur de sa femme.
Devenue veuve, Florentine Stoquer resta a Angomont un mois environ, puis elle alla se fixer dans sa famille à Saint-Sauveur. Les relations de Marchal avec la femme Geoffroy, qui étaient de notoriété publique avant le décès de Geoffroy et de Marie-Anne Aubert, continuèrent ; les rendez-vous avaient lieu dans la forêt, et un témoin les a surpris se livrant à d'indécentes caresses.
La famille Marchal voyait avec peine une telle conduite. Quand il parla d'épouser la veuve Geoffroy, on lui fit de sages observations qu'il n'écouta pas, et le mariage eut lieu le 19 décembre 1853, après les dix mois de veuvage.
Jusqu'à cette époque, il n avait circulé dans le pays aucun soupçon sérieux, soit sur Marchal, soit sur la femme Geoffroy. Ce ne fut qu'à partir de ce moment, et principalement dans le mois de janvier, que l'on parla d'empoisonnement. A Angomont, ou la famille Marchal est toute puissante, on n'osait rieur dire, mais à Brémenil et à Badonviller, ces bruits, vagues d'abord, prenaient de la consistance. On rappelait, en les groupant, les mariages successifs de Marchal, la mort de ses deux premières femmes, celle de Geoffroy, les nombreux adultères des accusés pendant la vie de leurs conjoints.
Marchal était très inquiet. Florentine Stoquer, sa femme, partageait ses inquiétudes. Aussi faisait-il d'actives démarches pour étouffer les bruits qui circulaient. Une chose étonnait, c'était le silence de Marchal quand on lui disait : « Provoquez une exhumation, vos meilleurs témoins sont dans la terre. » Les craintes et les angoisses de sa femme augmentaient chaque jour. Epouvantés l'un et l'autre par suite des investigations que commençait la justice, ils se décidèrent à prendre la fuite. Ils quittent Augomont dans la soirée du 24 janvier, ils marchent toute la nuit, et le 25, à six heures du matin, ils arrivent à Sarrebourg au moment du passage du train-poste pour Strasbourg; ils sont tellement pressés, qu'ils prennent ce convoi, composé seulement de voitures de première classe.
La dame Boulanger, d'Angomont, qui allait à Strasbourg, les rencontre à la gare de Sarrebourg et monte dans la même voiture. Connaissant l'accusation qui s'élève contre les époux Marchal, elle est frappée de leur tristesse et remarque que Marchal a coupé ses moustaches. Celui-ci répond à peine à ses questions et se borne a lui dire qu'ils vont faire un voyage d'agrément. Les accusés, craignant d'être arrêtés à leur arrivée à Strasbourg, descendent ii Brumath et veulent quitter la dame Boulanger, de peur qu'elle ne puisse fournir plus tard des indications sur la direction qu'ils ont prise. Ils traversent Strasbourg, passent le Rhin, vont à Kehl ; mais là on leur demande leurs papiers. Marchal ne produit qu'un certificat de bonne conduite, qui paraît insuffisant à l'autorité badoise. Alors les fugitifs sont obligés de revenir rapidement à Angomont.
La veille de son départ, Marchal, accompagné de son beau-père Rafain, s'était rendu chez Me Stingre, notaire à Blâmont, pour faire une vente simulé de tous ses biens, meubles et immeubles; mais son fils Théophile étant intervenu, ce projet fut abandonné. On convint qu'un acte de donation serait fait. On voulait ainsi frustrer le gouvernement en cas de poursuite.
La gendarmerie ayant su que Marchal avait pris la fuite, on prévint la justice, qui se transporta sur les lieux le 29. Marchal y était; il s'était fait délivrer par le maire d'Angomont, son neveu, un certificat constatant qu'il n'avait jamais quitté le pays ; il le remit à la gendarmerie et se présenta ensuite avec sa femme au juge d'instruction, qui les interrogea et commença l'information.
Les témoins entendus alors, médecin, curé, habitant d'Angomont et autres, tous déclarèrent que Marie-Anne Aubert et Eloi Geoffroy étaient morts naturellement, l'un d'une péripneumonie, l'autre d'une gastro-entérite.
L'information dut s'arrêter là. Cependant le Parquet de Lunéville prescrivit à la gendarmerie de Badonviller et au juge de paix de Blâmont de continuer leurs investigations. Le 27 février, on apprit qu'à l'époque du décès de Marie-Anne Aubert et d'Eloi Geoffroy (décembre 1852 à février 1853), Marchal, à trois reprises différentes, avait acheté de l'arsenic chez Chardin, pharmacien à Badonviller. Les magistrats se rendirent immédiatement à Angomont. Marchal et sa femme avaient déjà pris la fuite.
Dans la nuit du 26 au 27, devant Me Mangeon, notaire à Badonviller, qui s'était transporté à Angomont, Marchal avait fait donation de tous ses biens, meubles et immeubles, à ses deux enfans, dans le but évident d'annihiler les garanties du fisc.
Après beaucoup de recherches et d'actives démarches, la gendarmerie parvint, le 31 mars, à arrêter les époux Marchal, qui s'étalent réfugiés chez un nommé Lhôte, à Parux.
Les corps de Marie-Anne Aubert et d'Eloi Geoffroy furent exhumés et soumis à une analyse qui fut faite par trois chimistes distingués de Nancy, MM. Braconnot, Simonin et Blondlot. Une quantité considérable d'arsenic fut retrouvée dans les viscères de Marie-Anne Aubert et d'Eloi Geoffroy, et, dans leur procès-verbal, les experts concluent en ces termes : « Des faits qui précèdent nous concluons que Marie-Aune Aubert et Eloi Geoffroy sont morts empoisonnés par l'arsenic. »
Les auteurs de ces deux empoisonnements sont les époux Marchal.
Il est de notoriété publique, on l'a déjà dit, que Marchal et Marguerite-Florentine Stoquer, du vivant de leurs conjoints, entretenaient un commerce adultérin; ils ont été surpris en flagrant délit : Stoquer père en avait parlé à son gendre et à sa fille. La famille Marchal en était affligée. Marie-Anne Aubert, jalouse et profondément blessée de la conduite de son mari, avait fait connaître son chagrin; elle eut même à ce sujet des discussions vives avec Marchal, auquel elle reprochait ses relations avec la femme Geoffroy.
Peu de temps avant leur mort, Marie-Anne Aubert et Geoffroy pressentaient qu'ils seraient bientôt remplacés par Florentine Stoquer et par Marchal. Ainsi, la première disait à sa filleule, Adélaïde Humbert : Quand je ne serai plus, tu verras la femme d'Eloi entrer chez nous. Geoffroy, deux jours avant sa mort, disait à la femme Jacquel : Mon numéro est sorti, il faut partir, mais c'est place pour un autre ! Et par là, ajoute le témoin, j'ai compris qu'il voulait dire que Marchal le remplacerait près de sa femme.
Marie-Anne Aubert tomba malade vers le 10 novembre 1852. A cette époque, on voit Marchal accompagnant M. Chevandier à la chasse, du côté de Saint-Remy-aux-Bois, prier un garde de lui acheter de l'arsenic à Charmes. Il revient, et avec des ordonnances du sieur Lamblé, docteur en médecine à Badonviller. il parvient à se procurer trois fois de l'arsenic chez le pharmacien Chardin, les 12 décembre 1852, 2 et 14 février 1853, une fois avant le décès de sa femme, morte le 15 janvier 1853, et deux fois avant le décès de Geoffroy, mort le 18 février 1853 : en tout, 120 grammes d'arsenic. Avant ces époques et depuis, on ne trouve plus d'acquisition d'arsenic faite par Marchal, si ce n'est dans l'année 1838, chez le pharmacien Cabasse, de Raon-l'Etape.
Ce fut dans les premiers jours de janvier que la maladie de Marie-Anne Aubert fit des progrès effrayans. Marcha!, dans ce moment, lui administrait le poison dans les remèdes qu'il lui faisait prendre. Les progrès de la maladie furent si rapides, que le docteur Grandys déclare que, je 9 janvier, étant arrivé accidentellement chez Marchal, ff fut tellement frappé de l'aspect du facies de la malade, que l'idée du poison a traversé son âme, mais qu'il n'a pas osé s'y arrêter, à raison du calme et de l'impassibilité de Marchal, qui se trouvait au pied du lit.
La femme Marchal sentait qu'elle mourait empoisonnée ; elle refusait les remèdes que son mari lui donnait, disant à plusieurs personnes : Donnez-moi à boire ; mais surtout ne vous trompez pas, je ne veux pas de ses remèdes.
On remarquait que son mari allait préparer les boissons près d'une armoire dont lui seul avait la clef, et qu'il faisait toujours chauffer l'eau composant ces boissons. On sait que l'arsenic se dissout facilement dans un liquide chaud, tandis que la dissolution est, sinon impossible, au moins très difficile et lente dans un liquide froid. Aussi les vomissements arrivaient-ils quand Marchal donnait à sa femme ces breuvages chauds, tandis qu'ils ne se produisaient pas quand des étrangers préparaient et présentaient des breuvages froids à la malade qui, à la fin, ne voulait plus que de l'eau fraîche.
Cette malheureuse fit comprendre au nommé Clasquin, d'une manière nette et positive, qu'elle mourait empoisonnée par son mari ; elle fit même à ce dernier des reproches en sa présence, en ces termes ; Oh ! mon Dieu ! quel malheur, le plus grand malheur du monde ! Elle répondait à son mari, qui lui demandait sa main : Va t'en, mauvais gueux ; il aurait mieux valu pour toi et pour moi que tu ne l'eusses jamais touchée ! Voulant désigner Florentine Stoquer, un instant après, elle lui disait: Va-t-en, mauvais drôle! c'est toi qui es la cause que je suis ici, Marchal se bornait à dire à Clasquin: Eh bien ! voyez Clasquin, voilà quatre jours et quatre nuits que je la garde. Sa femme répliquait aussitôt : Oui, tu sais bien pourquoi tu me gardes ici.
Marchal, avant et après la mort, alors qu'on ne l'accusait pas encore, parlait des bruits qui couraient ou qui pouvaient courir; il faisait goûter les drogues qu'il prétendait administrer à sa femme. A Clasquin, avant la mort, il dit : Oh! les s... n... de D... de f... bêtes, ils disent que j'avance sa mort; elle le dit; venez voir que je vous fasse goûter ses drogues, vous verrez si c'est bon ou mauvais. Après la mort, Marchal disait encore à des femmes qui étaient venues jeter de l'eau bénite sur le corps de Marie-Anne Aubert : Les b... de bêtes, ils disent que j'ai avancé sa mort; eh bien, goûtez. En même temps il leur faisait goûter d'une espèce de sirop.
Lorsque la justice fit ses premières investigations et qu'on ignorait ses acquisitions d'arsenic, Marchal disait à Bruaut ; Je ne crains rien; si quelqu'un a été empoisonné, ce n'est pas par moi; je n'ai jamais eu de poison en ma possession, et, chez aucun pharmacien de France on ne peut trouver que j'en ai acheté !
Cependant, malgré cette apparente sécurité, Marchal cherchait à circonvenir et à suborneur les témoins. Adélaïde Humbert, filleule de Marie-Anne Aubert, qui l'aimait beaucoup, avait assisté aux derniers instans de sa marraine, avait reçu ses confidences et avait vu plus d'une fois des scènes violentes de la part de Marchal. Celui-ci, craignant les indiscrétions de cette fille, alors que l'impunité semblait devoir couvrir ses crimes, la chassa de sa maison, en l'accusant faussement de l'avoir volé. Adélaïde Humbert se rendit à Paris. L'information commencée, l'accusé comprend l'intérêt qu'il a d'obtenir son silence, et il écrit à Stoquer, de Saint-Sauveur, son beau-frère, pour le prier de voir aussitôt Adélaïde Humbert qui sera entendue par un juge d'instruction à Paris et de l'engager sans doute à taire ce qu'elle sait.
A la même époque, afin de combattre à l'avance l'accusation d'empoisonnement qui pèse sur lui, Marchal va trouver un nommé Jean-Baptiste Vibert, et lui dit : Tu me sauveras la vie et l'honneur de ma famille, si tu veux me rendre un service dont je vais te parler. En échange de ce service, je te donnerai une somme de 500 fr.; tu devras affirmer devant la justice que le jour de l'an, entre midi et une heure, t'étant présenté chez ma femme pour lui souhaiter la bonne année, tu l'as trouvée seule -qu'en réponse à tes souhaits, elle t'a dit : Oh ! mon pauvre Baptiste, pour mon premier jour de l'an, c'est si j'avais du poison pour m'empoisonner! A quoi tu as répliqué : Oh ! madame Marchal, à quoi pensez-vous de dire des choses semblables? Mais celle-ci a manifesté sa persistance par ces mots : Oh ! Baptiste, si j'avais du poison, je m'empoisonnerais.
Vibert a repoussé une telle ouverture; en présence de sa résistance, Marchal lui a dit : Au moins que la semelle de tes souliers n'en sache rien.
Le jeune Aubry, domestique de Marchal, était le confident de son maître, ou bien il avait surpris plus d'un de ses secrets. A la nouvelle de l'arrestation de celui-ci il pâlit et craint d'être arrêté comme lui ; il dit à Marguerite Vernier : Si je disais ce que je sais, mon maître aurait le cou coupé. Dans une autre circonstance, il disait à Thérèse Vincent et à Alexis Maire : Si ces messieurs (c est-à-dire les magistrats en information) savaient ce que sait Adélaïde comme moi aussi, les Marchal seraient bientôt f...
Enfin, lorsque Marchal est détenu à Lunéville et qu'il apprend que les charges deviennent chaque jour plus accablantes, il cherche à faire passer à l'insu du gardien en chef une lettre à un de ses amis qui devait lui procurer des moyens d'évasion.
Ces faits désignaient clairement Marchal comme l'auteur de la mort de sa femme Marie-Anne Aubert.
Marguerite-Florentine Stoquer était sa complice naturelle et obligée. Epouse adultère, afin de pouvoir épouser son amant, il lui fallait la mort de la femme Marchal ; elle a concerté le crime avec le mari de celle-ci, une même pensée les agitait tous deux, un même mobile les poussait; mais son but n'aurait pas été atteint si Geoffroy, son mari, eût survécu : aussi mourut-il peu de jours après.
Lors du décès de la femme Marchal, Geoffroy n'était pas encore malade. Agé de 35 ans, il était fort, vigoureux, travaillant activement, et cependant sa femme prédisait déjà sa mort, car dès ce moment elle l'avait résolue d'accord avec son complice. Se trouvant à la veillée chez la femme Holwech, elle disait : Je mets du bleu dans le fil que je fais afin qu'il puisse servir pour mon deuil. Comme on lui demandait l'explication de ces paroles, elle répondit : Qu'une femme qui disait la bonne aventure lui avait prédit mort et dérangement; que cela ne pouvait s'appliquer à son père, parce que cela ne ferait que malheur, et que pour qu'il y ait dérangement, la prédiction devait nécessairement s'appliquer à son mari On lui fit observer qu'il était gai, bien portant ; elle ajouta : Toutes les nuits il est malade; bien sûr il mourra, il ne sera plus à Pâques.
Quelques jours après, Geoffroy tomba malade. On attribua d'abord son indisposition à un effort qu'il fit en forêt. Le 8 février, il donna tous ses biens meubles et immeubles à sa femme. A partir de ce jour, la maladie augmente de gravité : elle offre tous les symptômes de l'empoisonnement. Marchal est toujours chez lui, il ne le quitte pour ainsi dire pas; le docteur Lamblé l'y trouve même à deux heures du matin. Puis Marchal continue à acheter de l'arsenic à Badonviller : 50 grammes le 2 février et 40 grammes le 14. Geoffroy ayant désiré manger un oiseau, Marchal le fournit ; la femme Geoffroy le prépare, son mari en mange un peu ; et depuis ce jour dit le docteur Lamblé, ce fut un homme perdu. Il est mort en effet, le 18 février, empoisonné par sa femme et par Marchal qui lui administraient l'arsenic dans les aliments et les tisanes.
L'abbé Coutret, curé d'Angomont, avait été tellement frappé de la maladie de Geoffroy, qu'il la qualifiait, en revenant chez lui, de Miserere. Il était si préoccupé de tout ce qui se passait que, voyant Marchal assister aux derniers moments de Geoffroy et recevoir sa femme dans ses bras, il le repoussa violemment en lui disant ; Ce n'est pas là votre place.
Marie-Anne Aubert et Eloi Geoffroy sont donc morts empoisonnés ; ils étaient un obstacle à l'union des deux époux adultères, le poison en a eu bientôt raison.
L instruction était complète sur ces deux crimes, lorsque les magistrats de la Cour pensèrent que Marie-Anne Bournier, première femme de Marchal, et Jean-Baptiste Vincent, premier mari de Marie-Anne Aubert, avaient pu succomber à un empoisonnement : un arrêt ordonna un supplément d'information, qui a pleinement confirmé les prévisions des magistrats.
On exhuma les restes de ces malheureux, une analyse chimique fut faite par les mêmes experts, et dans les deux cadavres on a trouvé de l'arsenic.
Marchal avait donc empoisonné sa première femme pour se marier avec son ancienne maîtresse, après dix mois de veuvage seulement.
Cette dernière s'était associé à ce crime en se débarrassant elle-même de son mari, et Marchal, son horrible complice, s'est chargé de la punir eu la faisant périr à son tour par le poison, de concert avec la femme Geoffroy.
Son second crime n'a été qu'une épouvantable copie de celui qu'il avait commis en 1838.
Dans leurs interrogatoires, les accusés se renferment dans un système de dénégations absolues. Marchal dit :
Si on a trouvé de l'arsenic dans le corps de ma femme, c'est elle qui s'est empoisonnée avec le poison que j'avais chez moi ; quant à E!oi Geoffroy, je ne sais comment cela s'est fait. Il prétend n'avoir acheté que deux fois de l'arsenic pour faire périr les grillons. S'il a pris la fuite, c'était, dit-il, pour éviter la prison préventive.
Quant à Marguerite-Florentine Stoquer, elle répond qu'elle ne sait rien, qu'elle n'a jamais eu de poison en sa possession. Enfin, tous deux repoussent avec énergie les relations adultérines dont le nommé Jacquot a été le témoin si complet.
M. LE PRÉSIDENT fait retirer Marchal de l'audience et procède à l'interrogatoire de Florentine Stoquer.
D. A quel âge avez-vous épousé Geoffroi, votre premier mari ?-R. A dix-huit ans et demi.
D. Votre mari se portait bien ? - R. Oui, monsieur.
D. Comment est-il tombé tout à coup malade?--R. Il s'est plaint d'avoir mal à l'estomac.
D. Saviez-vous quel mal il avait ?- R. Je crois que c'était une fluxion de poitrine.
D. Avez-vous bien soigné votre mari ? - R. Oui, monsieur.
D. Vous l'avez beaucoup regretté ? - R. Oui, monsieur.
D. Comment alors vous êtes-vous remariée dix mois après ? - R. Il y en a bien d'autres qui font comme moi.
D. Connaissiez-vous Marchal du vivant de votre premier mari ? - R. Non.
D. Il ne vous a jamais fait la cour? - R. Non.
D. N'ayez-vous pas eu avec Marchal des relations aussi intimes que possible entre un homme et une femme? - R. Non.
D. Pendant sa maladie, votre mari n'a-t-il pas manifesté le désir de manger du gibier, des oiseaux et du lièvre? N'a-t-on pas remarqué qu'aussitôt après avoir mangé ce gibier, qui venait de Marchal, l'état de votre mari est devenu plus grave, qu'il a eu des vomissements, des selles nombreuses?-R. Je ne sais pas.
D. Il est impossible que vous ayez ignoré ces circonstances? - R. Je ne me les rappelle pas.
M. le procureur général fait remarquer que c'est à partir du moment où il a mangé des oiseaux pris chez Marchal, que Geoffroy est devenu plus malade. Ses coliques sont devenues plus intenses, ses vomissemens plus fréquent. Il relève, en outre, une contradiction dans la déclaration de Florentine, qui avait dit dans l'instruction que son mari n'avait pas mangé d'oiseaux, qu'elle les avait jetés. A l'audience, elle prétend en avoir jeté au moins deux, parce qu'ils étaient gâtés.
D. Pendant la maladie de votre mari, Marchal n'était-il pas chez vous? - R. Je ne me rappelle pas.
D. Il y était si bien qu'il donnait à boire à votre mari?- R. Je ne me rappelle pas.
D. De quel mal est morte la femme Aubert ? - R. Je pense qu'elle est morte de son retour d'âge.
D. Marchal prétend que Marie Aubert a manifesté plusieurs fois l'intention de se détruire. Est-ce vrai cela? - R. Je ne sais pas.
D. Comment ! Marchal ne vous a-t-il donc jamais parlé de cette circonstance? - R. Jamais.
D. La fille Olvel venait-elle chez-vous quelquefois? - R. Oui.
D. Mais vous avez dit que non dans l'accusation ? - R. C est que je ne m'en suis pas souvenue.
D. Vous rappelez-vous lui avoir offert du pain sur lequel vous avez étendu de la crème, et que cette fille a ressenti aussitôt après de violentes coliques et éprouvé des vomissements?,-R. Je ne me rappelle pas.
D. L'accusation se le rappelle, car il sera constaté que vous avez étendu la crème sur le pain de la fille Olvel avec une cuiller que vous teniez à la main, laquelle était sans doute imprégné du poison qui venait d'être donné à votre mari.
M. LE PROCUREUR GÉNÉRAL. - Comment ! vous ne vous rappelez pas que, dans sa maladie, votre mari avait de fréquent vomissements? - R. Non, je ne me le rappelle pas.
D. Marchal venait fréquemment chez vous? - R. Il y venait quelquefois.
D. Y restait-il tard? - R. Non, il s'en allait à bonne heure.
D. Les débats établiront que Marchal, pendant la maladie de Geoffroy, venait fréquemment chez vous, qu'il y restait tard, et que, lorsque quelques visiteurs se présentaient, on les repoussait en disant que Geoffroy était trop malade; et cependant Marchal était là et y demeurait jusqu'à une heure avancée de la nuit ; une fois notamment, jusqu'à deux heures après minuit.
M. le président. - Un jour, Marchal ne vous a-t-il pas prise dans ses bras ? - R. Il est vrai qu'un jour, étant tombée en faiblesse, Marchal m'a relevée et m'a posée sur une chaise ; il y avait du monde là.
D. Oui, il y avait M. le curé d'Angomont entre autres, qui, indigné de la conduite de Marchal, l'a vivement repoussé, en lui disant que sa place n'était pas là. Vous avez eu des relations très intimes avec Marchal ?-R. Non, monsieur.
D. Mais on vous a vu dans le bois avec Marchal ?- R. On s'est trompé, ce n'était pas moi.
D. Mais vos relations coupables avec Marchal sont établies, vous vous donniez des rendez-vous dans le bois ; des lettres fixant l'heure de ces rendez-vous étaient placées à des endroits convenus ? -R. Cela n'est pas.
D. Vous aviez si bien des relations coupables avec Marchal que vous êtes allés ensemble à l'enregistrement, après la mort de votre mari, pour déclarer la succession, et que le commis de l'enregistrement vous a d'abord pris pour deux amoureux?- R. Je ne me rappelle pas cela.
Marchal est ramené à l'audience.
M. le président l'interroge sur quelques faits de sa vie antérieure.
D. Cependant vous avez eu avec Anne-Aubert, alors quelle était la femme de Jean-Nicolas Vincent des rapports intimes ? - R. Non, monsieur.
D. Cependant tout le monde croyait à ces rapports et s'en scandalisait. - R. Je n'en ai eu aucun.
D. Des témoins déclareront le contraire. R Les témoins se tromperont.
D. Enfin Marie Aubert, votre ancienne maîtresse avec qui vous avez eu un enfant, devient, après la mort de son mari, votre concubine, des témoins en déposeront, puis enfin votre femme. De quelle maladie est-elle morte ? - R. Be son retour d'âge, je crois ; je ne me rappelle pas bien.
D. Comment! vous ne vous rappelez pas quelle a été prise de coliques dans un pré ; que des vomissemens n'ont pas tardé à se produire ainsi que le dévoiement? - R. Je ne me rappelle pas. Ce que je sais c'est que je l'ai beaucoup regrettée et qu'en la perdant j'ai perdu plus de 10,000 fr.
M. le président rappelle les sinistres prévisions des femmes de Marchal qui, par une sorte de pressentiment, annoncent leur mort prochaine. Puis, s'adressant à l'accusé, il lui demande s'il a acheté de l'arsenic en 1838.
L'accusé répond affirmativement.
D. Pourquoi était-ce faire? - R. C'était pour empoisonner des renards qui infestaient les bois.
-Mais voyez, dit M. le président, quelles singulières coïncidences résultent de vos actes ; en 1838, vous achetez de l'arsenic, et c'est à la même époque que meurent Anne Bournier, votre femme, et François Vincent, le mari de celle que vous épousez bientôt après, et qu'ils meurent empoisonnés. Vous achetez encore de l'arsenic en décembre 1852, et c'est le 15 janvier 1853 que succombe votre seconde femme. Vous en achetez le 3 février 1853, et c'est le 18 février qu'expire le mari de celle que vous convoitiez, de celle avec qui vous entreteniez un commerce adultère.
On passe à l'audition des témoins.
Le premier est M. le docteur Blondlot, professeur de chimie à l'Ecole de médecine de Nancy. Il explique à MM. les jurés les différentes missions dont il a été chargé pour l'exhumation de quatre cadavres, dont deux reposaient dans la terre depuis quinze ans, et les deux autres depuis quinze mois environ.
Il résulte de sa déposition que la présence de l'arsenic a été constatée par les experts dans les restes de Marie-Anne Bournier, première femme de Marchal, de Jean-Baptiste Vincent, de Marie-Anne Aubert et d'Eloi Geoffroy.
L'audience est levée et renvoyée au lendemain.
Au commencement de l'audience du 4, M. le président fait retirer l'accusé Marchal, puis après avoir fait descendre dans l'enceinte de la Cour la femme Marchal, il lui dit ; Florentine Stoquer, vous m'avez fait appeler, ajoutant que vous aviez quelque chose à me dire. Je me suis rendu près de vous, pesant que vous étiez dans l'intention de me faire connaître toute la vérité; or, c'était pour me dire seulement qu'il était vrai, en effet, que Geoffroy, votre premier mari, avait mangé du civet, circonstance que vous avez jusqu'ici déniée parce que Marchal vous avait recommandé de n'en parler à personne. Cet aveu n'est qu'un pas fait dans la voie de la vérité, où il faut entrer entièrement. Vous savez que c'est à partir du moment où votre mari a mangé ce civet que son état a empiré ?
La femme MARCHAL. - Je n'en sais rien.
D. Savez-vous que ce civet renfermât une substance nuisible? - R. Non, monsieur.
D. Vous convenez maintenant, n'est-ce pas, que Marchal venait souvent chez vous? --R. Oui, monsieur.
D. Qu'il y restait très tard? - R. Oui, monsieur.
D. Même la fuit? - R. Je ne crois pas,
D. Il donnait à boire à votre mari? - R. Je ne me le rappelle pas.
D. Voyons, dites la vérité, n'étiez-vous pas d accord avec Marchal pour faire insurger à votre mari ce civet qui a aggravés fort sa maladie?-R. Oh l non, monsieur.
M. le procureur général presse de nouveau Florentine Stoquer d'avouer toute la vérité. Florentine assure l'avoir dite tout entière.
D. Eh bien, voyons, vous avez assuré que votre mari avait mangé du civet, mais vous avez nié que vous avez eu connaissance que ce met, préparé chez Marchal, pût causer de graves accidents. En avez-vous mangé, vous?-R. Non, monsieur.
D. Quelqu'un chez vous en a-t-il mangé?-R. Non, monsieur.
D. Ainsi ce mets, qui devait tenter tant de monde dans la maison d'un bûcheron, personne n'y touche, excepté Geoffroy, qui ne tarde pas à en éprouver les funestes effets.
D. Avez-vous su de quelle maladie était morte la seconde femme de Marchal ?-R. Non, monsieur.
D. Comment ! vous n'avez pas su qu'elle avait eu des vomissements? - R. Non, monsieur.
D. Mais enfin, Marchal, devenu veuf, a dû vous dire : Maintenant, si tu étais veuve, je pourrais t'épouser? - R. Il ne me l'a pas dit.
D. Marchal ne vous a-t-il pas dit de vous faire faire un testament? - R. Non, monsieur, c'est mon mari qui a voulu me donner ce qu'il avait.
D. Et qui est mort six semaines après ? Ainsi, vous obtenez de votre mari une dotation, six semaines après votre mari meurt, et après dix mois de veuvage vous vous remariez !
M. le procureur-général rappelle encore que Geoffroy a mangé d'un oiseau accommodé par Florentine elle-même. Cette dernière circonstance a précédé de deux jours la mort de Geoffroy.
Il presse Florentine de s'expliquer, de dire toute la vérité : Vous êtes devant la justice, dit-il, c'est comme si vous étiez devant Dieu ; revenez à la vérité, Florentine, c'est la vérité seule qui peut vous sauver devant Dieu et devant les hommes. Il faut dire la vérité.
L'accusée déclare l'avoir dite tout entière.
On ramène l'accusé Marchal.
M. le président lui fait le récit de ce qui vient de se passer. Marchal en est très ému et répond d'une voix altérée aux pressantes questions qui lui sont faites.
On appelle M. le docteur LAMBLÉ. C'est ce témoin qui a donné des ordonnances pour faire délivrer du poison à Marchal, et qui a été appelé au lit de mort de Geoffroy ; il a délivré à Marchal un certificat attestant que ce dernier était mort d'une péripneumonie. Comme dans l'instruction, la déposition de ce témoin est embarrassée, M. le procureur général lui adresse, à plusieurs reprises, des admonestions sévères sur l'imprudence de sa conduite et ses complaisances pour l'accusé. Il lui reproche de n'avoir pas su voir le véritable caractère de la maladie de Geoffroy, lui qui la visite plus de sept fois avant sa mort, lui qui a signé trois ordonnances pour faire délivrer du poison à Marchal : 120 grammes d'arsenic !
On entend successivement les autres témoins dont les dépositions rappellent les faits exposés dans l'acte d'accusation.
M. le président fait de nouveau retirer l'accusé Marchal et fait descendre du banc des accusés Florentine Stoquer, qui vient se placer au milieu de l'enceinte, sur l'estrade des témoins. M. le président l'invite de nouveau à dire toute la vérité. Elle convient que son mari lui a dit, en revenant de Strasbourg, qu'il avait placé du poison dans le miel qu'il avait envoyé à Geoffroy ; mais elle nie avoir jamais eu du poison en sa possession et avoir connu que Marchal ait empoisonné sa femme. A cet égard, les pressantes instances de M. le président restent sans effet.
M. le procureur général LEZAUD prend ensuite la parole et développe les charges qui pèsent sur les deux accusés.
Me LOUIS combat ce réquisitoire et demande l'acquittement de ses deux clients.
Après le résumé des débats par M. le président, le jury entre en délibération et revient au bout d'une heure et demie en rapportant un verdict de culpabilité contre les deux accusés.
Des circonstances atténuantes ayant été admises en faveur de Florentine Stoquer, elle est condamnée aux travaux forcés à perpétuité.
Marchal entend prononcer contre lui un arrêt de mort dont l'exécution aura lieu sur la place de Baccarat.

[NDLR : Jean-Christophe Marchal a été guillotiné à Baccarat le 6 octobre 1854]

 

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