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Histoires criminelles du Blâmontois (15)
Forêt de BLÂMONT - 1829

Voir aussi Histoires criminelles


Le Courrier des tribunaux
17 mai 1829

ASS. DE LA MEURTRE. (Nancy.)
(Correspondance particulière.)
Accusation de fratricide.

La Cour d’assises du département de la Meurthe s’est ouverte le 4 du présent mois. Plusieurs causes peu intéressantes y ont été jugées. Mais il en est une dont les débats se sont prolongés pendant trois jours. Elle a mérité de fixer l’attention par l’importance et la gravité de l’accusation, ainsi que par les circonstances extraordinaires dont elle était accompagnée.
Si l’on en croit l’accusation, un intérêt sordide et une basse cupidité auraient été les seules causes d’un fratricide dont la justice poursuivait le châtiment.
Voici les faits tels qu’ils résultent de l’exposé qui en a été fait à l’audience par le ministère public.
Joseph Albert, accusé, résidait dans la commune d’Attigny; il possédait une fortune assez importante pour un habitant de la campagne.
Il avait fait avec son beau-frère, François Verrier, une convention par laquelle celui-ci lui abandonnait la jouissance de quelques héritages qu’il possédait, à charge de lui fournir l’entretien, la nourriture et logement.
Verrier non seulement était disgracié de la nature sous les rapports physiques, mais son intelligence avait reçu peu de développement. Il était dans un état voisin de l’imbécillité. II avait déjà atteint plus de moitié de sa carrière; ainsi l’un avait de justes motifs de croire qu’il ne s’engagerait jamais dans les liens du mariage. Sa succession devait donc un jour appartenir à sa sœur (la femme d’Albert), sa seule héritière présomptive.
Cependant il était à craindre que Verrier, dans la position où il se trouvait, ne cédât à quelque conseils pernicieu, et qu'il disposât de sa fortune en faveur de personnes étrangères. Pour éloigner ce danger, l’accusé se fit vendre, par deux contrats successifs, les immeubles dont Verrier était propriétaire, avec stipulation que le prix en avait été payé comptant, quoiqu’il n’ait rien été délivré lors de la passation des actes.
Cependant, à raison du second contrat, portant un capital de 400 fr., l’accusé avait fait un billet de pareille somme. Verrier l'avait déposé en main tierce, sans doute dans la crainte qu’il ne lui fût enlevé.
Mais bientôt l’accusé parvint à se faire remettre ce titre par le dépositaire, en lui montrant une procuration générale qu’il avait reçue de Verrier, pour gérer et administrer ses affaires. Il obtint de la même manière 180 fr. que Verrier avait aussi confiés à un tiers pour les lui conserver.
Albert exécutait mal, ou plutôt il violait ouvertement les obligations qu’il avait contractées vis-à-vis de son beau-frère. Au lieu de lui donner la nourriture et le logement d’une manière convenable, il lui refusait souvent les alimens; il l’avait placé dans un lieu humide et souterrain ; enfin il se portait souvent à des actes de violences vis-à-vis de cet être malheureux, dont il aurait dû être l’appui et le protecteur.
Pour se soustraire aux mauvais procédés qu'il éprouvait, Verrier quittait souvent le domicile d’Albert, et particulièrement pendant toute la belle saison ; il se plaçait en service chez des étrangers, soit dans la commune d’Attigny, soit dans lieux circonvoisins. Il économisait avec le plus grand soin les salaires qu’il recevait pour son travail, et aux approches de l’hiver il venait résider chez son beau-frère.
En 1828, il y était rentré au commencement de septembre, ayant en sa possession une somme d’environ 165 francs en pièces de cinq francs. Il en avait placé une partie dans un coffre dont il conservait toujours la clef sur lui; elle était attachée à une ficelle qu’il avait fixée à l’une de ses boutonnières. Le reste de cette somme, il l’avait mis dans une ceinture qu’il portait ordinairement sur lui.
A cette époque, Verrier se plaignait amèrement de sa sœur et de son beau-frère. Il disait qu’on lui refusait des alimens, qu’on le frappait sans motif, que « sa sœur était méchante comme une louve qui a des petits. Si je suis tué, ajoutait-il, vous saurez que c’est par lui ; cela n’ira pas loin. »
Le 7 décembre, Verrier avait voulu acheter des pistolets, en disant : « On m’attaque, il faut bien que je me défende. »
D’un autre côté, des menaces alarmantes étaient sorties de la bouche de l’accusé ; « Si ma femme m’avait laissé faire, disait-il, il y passerait ou moi. »
Trois semaines avant l’assassinat, il battait à la grange avec une fille à laquelle il disait : « Je ferai un malheur; le bon Dieu n’est pas juste; il laisse vivre un homme comme cela; il y passera ou moi ; je me f... de ma vie. »
Le 10 décembre, le jour où le crime a été commis, Verrier était allé dans un cabaret voisin ; il y avait acheté une petite bouteille d’eau-de-vie, dont il avait bu une partie. En payant ce qu’il devait il avait montré la clef de son coffre, disant que c’était là celle de sa bourse. Il rentra chez son beau-frère pour dîner, et immédiatement après il revint dans le cabaret en se plaignant de ce qu’on voulait le faire aller travailler au bois, qu’il désirerait pouvoir s’en abstenir, mais qu’il s’y rendrait, ayant peur d’être grondé.
Effectivement, Verrier se dirige vers la forêt de Blamont où il est aperçu par plusieurs individus qui lui parlent; il était alors occupé à faire un fagot. Deux ouvriers qui travaillaient à proximité entendent Verrier couper du bois, et causer familièrement avec quelqu’un qui se trouvait alors avec lui.
Le soir, Albert est aperçu rentrant au village, précisément par la route qui conduisait à l’endroit où Verrier s’était arrêté pour travailler.
Albert soutient qu’il n’est pas allé dans la forêt de Blamont, mais qu’il s’est rendu dans celle de La Blanche, et qu’en revenant, voulant visiter une de ses propriétés, il avait été obligé de faire un détour qui l’avait naturellement conduit sur le chemin par lequel il était rentré au village.
Cependant le lendemain matin 11 décembre, un témoin aperçoit, sans le reconnaître, le corps inanimé de Verrier, gisant dans la forêt; ce malheureux avait reçu sur la tête un coup si violent que le crâne était entièrement brisé. Le sang avait jailli avec une telle abondance que tous les arbres qui environnaient le cadavre en étaient couverts.
La ficelle à laquelle était attachée la clef du coffre était coupée, ainsi que la ceinture dans laquelle Verrier avait mis une partie de l’argent qu’il avait économisé.
Verrier était tombé mort du premier coup, puisque ses habits n’étaient pas en désordre, qu’ils n’étaient ni souillés ni déchirés, et que surtout le reste de son corps il n’y avait aucune contusion ni aucune trace de violences.
Le maire d’Attigny, averti seulement dans la soirée du 11, qu’un assassinat avait été commis dans la forêt de Blamont, donna ordre à plusieurs habitans de la commune, du nombre desquels était l’accusé, de veiller à la garde du cadavre pendant la nuit, et de ne toucher à aucun des objets qui pouvaient l’environner.
Arrivés sur le lieu de la scène, plusieurs des gardiens, à l’aide des lanternes dont ils étaient porteurs, cherchèrent à savoir quel était le nom de celui qui avait été homicidé avec tant de barbarie. L’un d’eux crut reconnaître Verrier : l’accusé seul était indifférent; il ne mettait aucun empressement à découvrir quelle était la victime d’un si horrible attentat. Ce fut seulement le lendemain qu’il parut ne plus douter que c’était son beau-frère, qui avait expiré sous les coups d’un lâche assassin.
Le même jour, 11 décembre, vers trois heures du soir, le juge d’instruction accompagné du maire vinrent pour opérer la levée du cadavre, ils ne trouvèrent sur lui qu’un couteau, et malgré les recherches les plus minutieuses, ils ne virent aucune trace de la serpe dont Verrier s’était servi pour abattre le bois, dont était composé le fagot qu’il faisait, au moment où il reçut le coup mortel.
Un des individus présens fit observer au juge d’instruction que la serpe avec laquelle on avait coupé le morceau de bois dont Verrier avait été frappé était nécessairement ébréchée, puisque l’on apercevait les traces des dents qu’elle portait. La même remarque s’appliquait aux brins dont le fagot était formé.
Ces réflexions sont faites en présence de l’accusé. De retour chez lui, il prend sa serpe et va l’aiguiser sur la meule d’un maréchal-ferrant, demeurant à proximité.
L’accusé parait avoir craint que l’on ne vit dans quelle situation était sa serpe, car quoiqu’il y eût là plusieurs personnes et des enfans par lesquels il aurait pu se faire aider, il tourne lui-même la meule d’une main et de l’autre tenait la serpe.
Le juge d’instruction ayant demandé à l’accusé la représentation de sa serpe aperçut qu'elle avait été aiguisée : il l’interroge sur cette circonstance, et il répond qu’il s’est servi pour cette opération d’une petite pierre ; mais bientôt voyant que l’on va prendre des informations près du maréchal-ferrant, il convient que c’est sur une meule que la serpe a été émoulée, et que s’il ne l’avait pas déclaré d’abord, c’est qu’étant affecté de surdité, il a mal saisi les questions qui lui ont été adressées.
Le juge d’instruction se fait représenter la blouse dont l’accusé était vêtu le jour de l’assassinat, et l’on ne tarde pas à voir qu’elle porte l’empreinte de nombreuses taches de sang.
L’accusé prétend qu’elles proviennent de ce qu’il a aidé à placer le cadavre dans le cercueil ; mais on lui répond que depuis quarante-huit heures Verrier était mort ; que le sang étant coagulé ne coulait plus ; que d’ailleurs il n’y en avait pas sur les parties inférieures du corps, et c’était de ce côte qu’était placé l’accusé lorsqu’on avait enseveli Verrier.
L’accusé soutient encore que quand on a descendu le cercueil de la voiture il a reçu une blessure à la main; mais on lui démontre que les taches ne peuvent provenir de là, puisqu’un grand nombre de témoins déposent qu’il n’était pas alors vêtu de sa blouse.
Enfin l’accusé dit qu'il a été chargé de ramasser tous les petits morceaux de bois et les branches coupées qui environnaient le cadavre; qu’ils étaient ensanglantés ; que les ayant placés dans sa blouse, elle a pu être tachée de sang; mais on lui répond que les taches ont une forme ronde, et qu’elles ne peuvent avoir l’origine qu’il leur assigne.
La clef du coffre de Verrier avait été l’objet de recherches inutiles. L’accusé la remet au maire, disant qu’il l’a trouvée dans la forêt, cachée sous des feuilles. On ouvre le coffre, et l’on n’y trouve pas d’argent; il ne renfermait plus que des vêtemens déchirés.
Aux charges qui résultaient de ces différentes circonstances s’en joignaient d’autres que l’accusation considérait comme accablantes.
Une femme avait déposé, un mois après l'instruction commencée, que le lendemain de l’assassinat, mais avant que l’on en eût connaissance, elle se réfugia dans l’allée de la maison de l’accusé pour laisser passer lu troupeau du village, et que là elle entendit l’accusé dire : Du premier coup il est tombe ; qu’aussitôt sa femme lui répondit : Malheureux, qu’as-tu fait? Nous sommes perdus.
L’accusation s’étayait ensuite de quelques propos échappés de la bouche de la femme de l’accusé. Elle éprouvait les inquiétudes les plus cruelles sur le sort de son mari; mais elle se rassurait lorsqu'elle pensait qu'il avait montré beaucoup de fermeté et de persévérance dans les interrogatoires qu’il avait subis.
De toutes ces circonstances le ministère public concluait que la culpabilité était complètement démontrée, et que si ces preuves ne suffisaient pas, il fallait renoncer à poursuivre les assassins, parce que l’ou trouverait difficilement un aussi grand concours d’indices et de présomptions accumulés sur la tête d’un accusé.
Me Fabvier, chargé de présenter la défense de Verrier, a su employer toutes les ressources d'une éloquence douce et persuasive pour combattre ou du moins atténuer les charges qui pesaient sur so client.
Après le résumé du président, les jurés sont entrés dans la salle de leurs délibérations. Une demi-heure après, ils en sont sortis pour faire connaître leur déclaration portant que l’accusé était coupable, et que cette décision n’avait été rendue qu’à la majorité simple. La Cour en conséquence en a délibéré : elle a déclaré adopter l’opinion de la minorité du jury.
L'accusé est alors reconduit sur son banc. Il verse des larmes abondantes lorsque le greffier donne lecture de la déclaration du jury; mais bientôt les sentimens douloureux auxquels il était en proie se dissipent lorsqu’il entend prononcer son acquittement.


Gazette des Tribunaux
26 mai 1829

JUSTICE CRIMINELLE
COUR D'ASSISES DE LA MEURTHE ( Nanci ).
(Correspondance particulière.)
PRÉSIDENCE DE M. MOIJROT. - Audiences des 8, 9 et 10 mai.

Accusation d'assassinat. - Témoin frappé de mutisme au moment de déposer.

Cette cause importante a occupé la Cour d'assises pendant trois jours entiers. A l'ouverture de la première séance, la foule remplit en un instant la vaste enceinte de la salle criminelle, et les regards se portent aussitôt sur le volumineux étalage des pièces de conviction. Le plancher du parquet, le bureau du greffier, la table des huissiers en sont encombrés. On voit deux trousseaux de vétemens, ceux de la victime et ceux de l'accusé, un fardeau de bois, un tricot ensanglanté, une serpe, une ceinture en Cuir coupée par le milieu, etc.
L'accusé est introduit : c'est un homme brun, de grande taille et dans la force de l'âge. Ses cheveux noirs et plats, qui lui tombent jusque sur les yeux, paraissent ainsi disposés pour masquer deux fortes saillies frontales que les cranologistes regardent comme le signe d'un caractère violent et emporté. Sur les questions de M. le président, il déclare se nommer Jean-Louis Albeher, âgé de 40 ans, journalier à Hattigny, arrondissement de Sarrebourg. Cet homme, qui a de l'assurance et beaucoup d'adresse, s'exprime cependant avec embarras et paraît dépourvu de toute instruction.
Les témoins sont au nombre de soixante-dix; à l'appel qu'en fait le greffier, un seul ne répond pas: c'est Marguerite-André, femme Henry. Son mari s’avance et explique à la Cour que, parente de l'accusée au degré de cousine-germaine, sa femme s'était enfuie de Nanci au moment même de se rendre au Palais ; que la frayeur de déposer lui avait tout à coup fait perdre la raison et qu'elle était partie seule pour retourner à son village. La Cour, sur la réquisition de M. Masson, substitut du procureur- général, condamne Marguerite André à 25 fr. d’amende et ordonne qu'elle sera contrainte par corps à venir donner son témoignage.
A l'instant un huissier audiencier, accompagné d'un Maréchal des logis de gendarmerie, part en cabriolet, va sur les traces de cette femme, et l'atteint à deux deues de Nanci : elle s'en retournait à son village avec la femme de l'accusé. Lorsqu'on lui fit connaître l'arrêt de la Cour, et qu'on lui proposa de revenir sur ses pas, elle entra dans un tel accès de fureur qu'elle déchira la figure de sa compagne, porta la main sur le maréchal des logis, et lui arracha ses aiguillettes. Mais enfin, obligée de céder à la force, il lui fallut monter en voiture, et revenir devant la Cour d'assises : cet incident n’était pas le dernier auquel cette femme devait donner lieu.
Mais voici d abord les faits de la cause, tels qu'ils sont résultés des débats : Le 11 décembre 1828, à neuf heures du matin, un cuvelier- du village de Hattigny, traversant la forêt de Blamont pour se rendre dans un atelier de bûcheron, aperçoit tout-à-coup devant lui le cadavre d'un homme dont la tête était ensanglantée. C'était celui de Jean-Joseph Verrier habitant de la commune de Hattigny, et beau-frère d'Albeher. Ce malheureux avait été assassiné d'un coup de bâton qui lui avait brisé ou pour mieux dire broyé tout le côté gauche de la tête. Auprès de lui étaient l'instrument homicide encore ensanglanté, et plusieurs éclats que la violence du coup en avait détachés. Le sang avait jailli avec tant de force que les branches de plusieurs arbustes placés à quatre pas de distance, en étaient empruntes. Une ceinture en cuir, dans laquelle Verrier avait coutume de porter sur lui une partie de son argent, était à un pied de lui, vide et coupée en deux par le milieu avec un instrument tranchant. Enfin à vingt pas de là, se trouvait un fagot de bois vert que le défunt avait coupé et façonné pour le rapporter au village.
Dans les premiers jours on ne sut qui soupçonner de ce crime : mais bientôt les charges les plus graves s'élevèrent contre Albeher, dont la femme était la sœur de Verrier. Depuis long-temps la mésintelligence la plus prononcée existait entre les deux beaux frères, et des menaces violentes étaient sorties de la bouche de l'accusé.
Verrier, âgé de 54 ans, était faible d’esprit : on l’appelait le fou dans son village. Vraisemblablement il devait rester célibataire, et sa succession revenait de droit à sa sœur, qui était son unique héritière. Depuis douze ans il avait laissé la jouissance de ses biens à sou beau-frère, sous la condition qu'il serait nourri, logé e t entretenu aux frais de celui-ci. Mais Albeher, au mépris de cette convention, excéda Verrier de tant de mauvais traitemens, que. ce malheureux, n'y pouvant plus tenir, fut réduit à prendre du service dans les villages voisins, laissant à son persécuteur l'usufruit de ses héritages sans aucune compensation. Cependant Verrier n'ayant d'aptitude que pour les travaux de la campagne, rentrait chez son beau-frère aux approches de chaque hiver, pour attendre que le retour de la belle saison lui permît de s'engager de nouveau chez les cultivateurs des environs. En 1825, Albeher, profitant de la position critique de Verrier, eu butte alors à une accusation qui depuis avait été abandonnée, lui fit souscrire une vente simulée de tous ses biens et une procuration générale, le tout à son profit et avec clause de payé comptant. Après la mise en liberté de Verrier, Albeher ne s'obstina pas moins à maintenir ces actes, qui étaient évidemment mensongers, et il poussa l'indélicatesse au point de se prévaloir de sa procuration pour faire rentrer dans ses mains un billet de 490 fr. qu’il avait souscrit au profit de sou beau-frère, et que celui ci avait confié en mains tierces. Il essaya d'en agir de même pour s'emparer d'une somme d'environ 200 fr. que Verrier avait amassée par ses économies, et qu'il avait confiée à un de ses amis pour la lui garder; car il se méfiait tellement de son beau-frère, qu'il préférait s'en remettre à la probité des étrangers.
Depuis le 4 novembre 1828, Verrier était revenu habiter chez Albeher qui, en maintes circonstances, avait manifesté la haine qu'il lui portait, et l'ardent désir de s'en voir débarrassé. Un jour il dit à un témoin : Si seulement il était tué: il faut qu'il y passe ou moi; je ferai un malheur; je me f... de ma vie. Sa femme qui l'entendit lui dit : Oh non, tu le paierais pour un bon, et pense que lu as des enfans. Une autre fois il lui échappa de dire : Le bon Dieu n'est pas juste de laisser vivre un homme comme ça : pour moi je ne crains pas de ma vie, je ferai un malheur, il faut qu'il y saute ou moi. De son côté Verrier n'était pas tranquille sur les dispositions de son beau - frère. Dans les derniers temps surtout, il s'était aperçu qu'elles devenaient de plus en plus hostiles. En novembre dernier, rencontrant un de ses anciens maîtres à qui il racontait volontiers ses doléances, il lui avait dit : Si jamais on me trouve tué, vous saurez que c'est par lui. Un peu plus tard, il dit à la même personne : ça n'ira pas loin : tous les jours c'est de pis en pis. Enfin le 7 septembre, trois jours avant l'assassinat, il s'était rendu chez un armurier d'un bourg voisin pour y acheter une paire de pistolets, en disant : On me menace, il faut que je me défende.
Le 10 décembre dernier, vers une heure après midi, Verrier se plaignit à un de ses voisins, que pour la première fois de l'année Albeher exigeait qu'il se rendît à la forêt pour en rapporter un fagot. Je suis bien paresseux aujourd'hui, avait-il ajouté, mais j'irai pourtant dans la crainte d'être grondé. Il était parti vers deux à trois heures, se dirigeant sur la forêt de Blamont, d'où il n'était plus revenu. Une heure après, un fermier qui habite une cense sur le bord de cette forêt, avait entendu deux hommes qui coupaient du bois et causaient familièrement ensemble vers le lieu où le lendemain le corps de Verrier avait été vu gisant sur un sentier. A quatre heures et demie du soir, deux habitans d'un village voisin, passant dans ce canton de la forêt, y avaient vu Verrier, façonnant un fagot avec une serpe. A quatre-vingts pas de lui, ils avaient aperçu un autre homme, vêtu de bleu, qui paraissait occupé à faire aussi un fagot, sans pouvoir le reconnaître, à raison de la distance qui les en séparait. Enfin, à la nuit tombante, Albeher qui s'était rendu en secret et même à l'insu de sa femme, dans cette même forêt de Blamont, fut rencontré lorsqu'il en revenait, portant un fardeau de bois, à huit cent pas du village, sur le chemin qui conduisait en ligne directe au lieu où le cadavre de son beau-frère a été trouvé.
Plusieurs circonstances graves se réunissaient contre l'accusé, et à ces charges principales venaient s'en joindre d'accessoires. En présence du cadavre de son beau-frère, il feignit de pleurer, mais sans verser une seule larme, et le premier mot qui lui échappa fut un cri de convoitise : Babi, dit-il, si j'aurai son bien. Durant tout le cours de cette journée, il ne manifesta d'autre sentiment que la satisfaction d'hériter du patrimoine de Verrier, il s'y mêla aussi la crainte que le fisc ne s'emparât de cette succession, crainte qui s'explique par l'opinion encore enracinée, dans les campagnes, que les biens de ceux qui périssent de mort violente appartiennent de droit à l'Etat. Il dit à un gendarme : Le bon Dieu a fait une belle grâce à Verrier. Sa mort nous fera du bien; au moins je pourrai faire honneur à mes affaires ; d'un mal il résultera un bien pour nous, mais pourvu que la justice ne s'empare pas de ce qu'il a. Un instant après il dit au même gendarme : Nous sommes perdus, M. le gendarme : la justice va nous manger en frais. En vain on cherchait à le rassurer sur cette inquiétude, il y revenait sans cesse, et répéta plusieurs fois : Etes-vous bien sûr, M. le gendarme, que la justice ne nous prendra pas sa succession? Albeher ne sut pas mieux dissimuler la haine qu'il portait à son beau-frère, que la joie qu'il éprouvait d'être héritier : lorsqu'il s'est agi de placer le corps dans un cercueil, quelqu'un ayant proposé d'appuyer la tête sur un peu de paille, pour adoucir les secousses de la voiture, il répondit aussitôt : Il n'en a pas besoin, le cochon; nous le f... bien dedans comme cela.
Venait ensuite la déposition d'un témoin d'une haute importance. Catherine Leblanc, femme de Nicolas Frische, passant, le jeudi 11 décembre, devant la maison d'Albeher, s'était vue obligée, pour éviter des vaches qui se battaient, de se réfugier dans le corridor de cette maison. De là elle avait entendu l'accusé dire à sa femme ces mots remarquables : S.... n.. d'un D..., du premier coup de pal il n'a pas bougé, et la femme Albeher répondre à son mari : Malheureux ! tu aurais bien du encore le laisser. Ce témoignage avait cela de remarquable, qu'il coïncidait avec l'opinion du médecin qui avait assisté à la levée du cadavre, opinion qu'il n'a manifestée qu'aux débats, savoir, que, d'après la nature; de la blessure faite à la tête de Verrier, il n'avait dû lui être porté qu'un seul coup. Albeher a nié ce propos.
Plusieurs témoins rapportaient aussi diverses autres paroles échappées à la femme Albeher, et qui semblaient équivaloir à un aveu indirect de la culpabilité de son mari. Aux uns, elle avait dit, en le voyant arrêter et emmener par les gendarmes : Le malheureux ! ils vont le faire boire, et il jasera. Aux autres : Mon mari ne s'est pas encore découpé depuis qu'il est en prison. Enfin, elle était allée jusqu'à dire, en parlant de l'assassinat de son frère : Ce n'est pas moi, la guillotine serait là, ce n'est pas moi ; quant à lui (son mari), je ne sais pas si c'est lui; je n'étais pas avec lui. Un autre jour, se trouvant chez elle avec les époux Henry, ses cousins-germains, on était venu à parler de la déposition de Catherine Leblanc. Un enfant de 14 ans, qui jouait avec ceux de la maison, et auquel on n'avait pas pris garde, entendit la femme Henry dire à l'épouse de s l'accusé : Si tu avais payé la journée à la femme Frische, tu aurais fait une bonne journée. La femme Albeher avait répondu : Oui, elle va nous faire couper le cou à tous les deux. Henry, apercevant le témoin, avait ajouté : Prenez garde à ce que vous dites, on vous écoute ; si vous ne pouvez pas vous taire, ouvrez les yeux. Henry, à l'audience, avait nié ce colloque ; mais l'enfant qui le rapportait lui tint tête avec une telle fermeté, que l'autre en fut entièrement déconcerté, et ne sut plus répondre qu'en balbutiant.
En ce moment on appelle Marguerite André, femme Henry: c'est le témoin qui s'était enfui de Nanci à l'ouverture de la première séance, et que la gendarmerie avait ramené aux débats en vertu d'un arrêt de la Cour. L'apparition de cette femme produit une agitation marquée dans l'auditoire ; chacun se presse pour mieux l'entendre. Mais, au grand désappointement de tout le monde, elle s'obstine à ne pas proférer une seule parole. On doute pendant quelques instans si ce n'est pas un mutisme affecté ; mais l'altération de tous ses traits, son œil hagard, le tremblement de tout son corps, indiquent suffisamment que cette femme est hors d'elle-même, et que l'émotion qu'elle éprouve la prive de ses sens. Immobile et fixe comme un automate, devant M. le président qui l'a fait approcher près de lui, elle paraît ne rien entendre de ce qu'on lui dit. Vingt fois on l'invite à lever la main et à prêter serment, elle ne bouge pas. Son mari, son frère, qui sont présens, viennent à elle et la supplient de répondre ; elle ne semble seulement pas s'apercevoir qu'ils sont là. De temps à autre ses regards se portent sur l'accusé qui est son cousin germain, et alors on remarque qu'ils expriment une teinte profonde de tristesse et de terreur. On lui représente à plusieurs reprises que son silence opiniâtre peut nuire beaucoup plus à l'accusé que ce qu'elle pourrait dire. Albeher lui-même quitte son banc et joint ses instances à celles de toute la famille du témoin; mais tout est inutile ; Marguerite André ne profère pas un seul mot. On la renvoie dans la salle des témoins pour réfléchir sur les conséquences d'un refus de déposer, qui l'exposait à une seconde amende. Deux heures après, elle revient devant la Cour, et déclare qu'elle va donner son témoignage. Cette fois elle prête serment sans difficulté ; mais lorsqu'on lui demande ce qu'elle sait du colloque qui a eu lieu entre elle, son mari et la femme d'Albeher, relativement à la femme Frische, elle s'arrête, hésite, balbutie des mots inintelligibles, et après une demi-heure de représentations, tout ce qu'on peut en obtenir, c'est que si elle a dit les mots qu'on rapporte, elle retire sa parole.
La troisième séance a été consacrée tout entière aux plaidoiries. A neuf heures et demie du matin, M. Masson substitut du procureur-général, a pris la parole : il était deux heures après midi quand ce magistrat a terminé son réquisitoire, dans lequel il a dû reproduire, sans en rien omettre, toutes les charges d'une accusation immense dans ses détails
Me Eabvier a combattu l'accusation dans une plaidoirie qui a duré deux heures, et qui a fait briller d'un nouvel éclat le beau talent qu'on lui connaît.
Le résumé impartial de M. le président, malgré sa concision et sa lucidité, n'a fini que fort avant dans la nuit.
Après une heure et demie de délibération, le chef du jury prononce en ces termes : Oui l'accusé est coupable.... Des cris lamentables poussés par des femmes retentissent dans l'auditoire. Le chef du jury, interrompu d'abord par ces clameurs, ajoute ensuite : Cette déclaration a été résolue à la majorité de sept contre cinq.
La Cour se retire dans la chambre du conseil pour délibérer. A une heure du matin, elle rentre en séance, et déclare adopter l'avis de la minorité du jury. En conséquence, Albeher a été acquitté. Aussitôt la foule s'écoule au milieu des ténèbres et dans un moine silence.

 

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