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Roman d’anticipation - Premiers combats sur le Blâmontois - 1914


La nouvelle reproduite ci-dessous a été publiée après la guerre dans la revue Le Noël, revue de l'Union noëliste (association religieuse de jeunes filles catholiques de plus de 15 ans, fondée officiellement en 1904).

Elle est l’œuvre de Emile Driant (1855-1916), député de la Meurthe-et-Moselle (député de l’Action Libérale, parti des catholiques ralliés à la République), du 24 avril 1910 à son décès sur le front le 22 février 1916. Lieutenant-colonel dont le poste de commandement des 56ème et 59ème bataillons de chasseurs est situé au bois des Caures sur le front de Verdun, il est tué ce jour là par une mitrailleuse allemande.

Emile Driant avait publié de nombreux roman dès 1892, souvent sous le pseudonyme de capitaine Danrit, avec une trilogie dénommée La Guerre de Demain (La Guerre de forteresse, La Guerre en rase campagne, La Guerre en ballon), suivie de nombreux autres romans, dont La Guerre souterraine en 1913.

La nouvelle ci-dessous « que le commandant Driant nous avait adressée, en 1914, peu avant la grande guerre », est publiée en feuilleton du 2 octobre 1919 au 4 décembre 1919. Sans grand intérêt littéraire, marqué d’une bien curieuse vision de la justice, c’est uniquement pour l’anticipation des premiers combats après la mobilisation que nous la reproduisons ici.

Dans l’épisode du 6 novembre, on voit les troupes françaises, dont le 166ème régiment d’infanterie des protagonistes (historiquement caserné à Verdun), se porter sur la Vezouze, en soutien du 20ème BCP (qui est historiquement cantonné à Baccarat), établi au nord de Domèvre. Dans l’épisode du 20 novembre, sont évoquées la Blette, la Verdurette, la forêt de Mondon, et les villages de Fréménil, Domjevin, Saint-Martin, et Reillon et Leintrey où se déroulent des combats. Puis Blemerey, l’abandon de Herbéviller et Ogéviller, la résistance sur Réclonville et Buriville. Enfin, c’est en forêt de Mondon que le traitre est exécuté dans l’épisode du 4 décembre.

Cette anticipation n’est pas totalement dénuée de réalisme : on y remarque que le combat ne se situe pas sur la frontière. Or, on sait que les troupes françaises avaient, avant la déclaration de guerre, reçu l’ordre de se tenir à 10 kilomètres de la frontière, et que l’invasion de Blâmont le 8 août 1914 allait effectivement porter le front sur un espace compris entre le fort de Manonviller et Domèvre, sans pour autant que la VIème armée allemande ne pousse plus avant son attaque massive.
Emile Driant ne pouvait cependant anticiper la ruse de la VIème armée, attirant les armées françaises jusqu’à Sarrebourg, et les défaites de Lagarde et Sarrebourg entraînant la débâcle des Français, qui établissent leur ligne de défense sur le Grand-Couronné de Nancy. La situation du front que Driant décrit ici correspond cependant à celle que l’on verra après le repli allemand du 11 septembre 1914, avec un front Nord Leintrey-Reillon, et un front est au niveau de Domèvre.


Le Noël
Mouvement noëliste, Paris


2 octobre 1919

Tribunal d’honneur
par le commandant Driant

Nous commençons la publication d’une nouvelle que le commandant Driant nous avait adressée, en 1914, peu avant la grande guerre.
On sait que, libéré de toute obligation militaire par son âge et par son mandat de député, il n’hésita pas à s’engager dans les rangs des combattants, dès le début des hostilités.
Le héros du bois des Caures, qui fut, jusque dans la mort, une des plus belles incarnations de l’honneur militaire, défend, dans Tribunal d’honneur, d’un intérêt puissant, une thèse qui lui tenait au cœur.
Nos lectrices admireront avec quelle merveilleuse intuition le romancier de la Guerre Souterraine sut prévoir la guerre de tranchées que nous allions subir et où il trouva une mort si glorieuse.

Dans l’antichambre déserte, où scintillait l’armure d’une panoplie mauresque encadrée d’étoffes arabes aux couleurs vives, le baron de Rudesheim s’attarda à revêtir sa lourde pelisse.
Un domestique en livrée parut qui l’aida à chausser de larges snow-boots, lui tendit son chapeau et se dirigea vers la porte, le corps déjà plié en deux pour l’inclinaison finale.
Mais le baron fit de la main un geste familier, tira de sa poche un porte-cigare dans l’angle duquel une couronne surmontait un chiffre d’or aux courbes tourmentées, et négligemment :
- Avez-vous une allumette, Jean ?
- Je vais en chercher à Monsieur.
Le baron était un homme d’une quarantaine d’années dont l’embonpoint, campé sur des jambes courtes et arquées, était souligné par un menton à double étage. Ses cheveux frisottants, semés de mèches grises et drues, formaient parterre autour d’une large tonsure aux reflets jaunâtres rejoignant la boursouflure du cou. Sa moustache en coup de sabre rejoignait de courts favoris à la viennoise et barrait d’un trait brutal un visage adipeux aux tons d’ocre, au nez charnu, éclairé par deux yeux à fleur de tête.
A peine le valet de chambre eut-il disparu par une des portes latérales, que le baron, resté seul, tira de la poche intérieure de sa pelisse une enveloppe fermée sans suscription et, avec une vivacité singulière, se dirigea vers une capote d’officier accrochée dans un angle de la pièce.
C’était la seule qui restât là. Elle portait au col le numéro 166 et sur les manches deux galons d’or de lieutenant. Près d’elle, un sabre d’infanterie pendait à un ceinturon de cuir rouge par une bélière d’acier.
Mettre sa lettre dans la poche intérieure du vêtement militaire, faire un bond en arrière et de son pas feutré glisser vers la porte de sortie fut pour le baron, dont les gros yeux noirs et mobiles n’avaient pas quitté l’entrée de l’office, l’affaire d’un instant.
- Voici du feu, fit au même moment le valet de chambre, en faisant craquer une allumette.
Le gros homme alluma tranquillement son havane, en jeta négligemment quelques bouffées à droite et à gauche, et releva le col de loutre de sa pelisse.
- Monsieur ne veut pas qu’on aille lui chercher une voiture ?
- Vous savez bien que je reste à deux pas.
- Oui, mais il fait une boue...
- Bah !
Et, le dos voûté, le huit-reflets légèrement incliné sur l’oreille laissant paraître en croissant le bas de la tonsure, le baron s’engagea dans le large escalier aux moelleux tapis.
Arrivé aux dernières marches, il s’effaça devant une ombre qui arrivait de la rue en coup de vent et qui se mit à grimper derrière lui quatre à quatre.
- Tiens ! le jeune d’Hummel, fit le baron.
Et monologuant jusque dans la rue :
- Il sent que la place là-haut est assiégée, fit-il, et il a dû trouver un prétexte pour revenir faire quelques travaux de contre-approche. Pauvre diable !...
Le gros homme eut une sorte de gloussement discret par lequel il avait l’habitude de manifester sa satisfaction et, quelques pas plus loin, ouvrit une porte sur laquelle une plaque de cuivre portait gravés ces deux mots : Banque Rudesheim.
La perspicacité du banquier était en défaut ce soir-là, pourtant, et ce fut grand dommage pour lui.
Car le lieutenant d’Hummel, qu’il venait de croiser, redescendit presque derrière lui en enfilant sa capote dans l’escalier.
Ayant quitté quelques instants auparavant le bal qui venait de prendre fin, il s’était aperçu qu’il avait, par mégarde, échangé sa capote contre celle d’un camarade et il venait d’arriver à temps pour reconnaître la sienne dans la seule qui restât.
Un observateur eût sans doute remarqué la hâte fébrile avec laquelle il fit l’échange des deux vêtements et le merci un peu sec dont il esquiva les offres de service du valet de chambre accouru à son coup de sonnette.
Visiblement, il craignait que la porte du salon ne s’ouvrît et que celui de ses camarades qui restait ne le trouvât là.
Il ne cessa de se hâter qu’au tournant de la petite place qui le ramenait à sa chambre de là rue de l’Université.

Dans le grand salon étincelant de lumière, le lieutenant Féligny, qui avait prolongé avec Mme de Survalle et sa fille une très intéressante conversation sur ses derniers voyages d’état-major, se leva pour prendre congé.
- Je suis confus, fit-il en s’inclinant... Veuillez m’excuser de vous avoir ainsi retenues à une heure aussi avancée.
Mme de Survalle tendit en souriant la main au jeune officier.
- J’espère que vous vous habituerez aux modestes distractions de notre ville, Monsieur, et que nos parties de tennis hebdomadaires trouveront grâce devant vos souvenirs de Paris.
L’officier protesta en quelques mots : ses souvenirs de Paris ne consistaient guère qu’en ses deux années d’École de guerre, années trop bien remplies d’un travail acharné pour laisser place aux plaisirs, et quant aux dix-huit mois de stage qui avaient suivi, dans les bureaux du Ministère, il ne pouvait comparer la banalité des quelques relations dont il les avait émaillées avec la cordialité et le charme de l’accueil que lui avaient fait à Reims Mme et Mlle de Survalle.
- Alors, nous pouvons compter sur vous comme quatrième au bridge de samedi ? fit la jeune fille devant laquelle le lieutenant s’inclinait à son tour.
C’était la fille unique de Mme de Survalle, restée veuve d’un intendant militaire et retirée à Reims depuis deux ans.
Grande, élancée, les cheveux d’un blond chaud qui la casquaient en jeune déesse, elle avait le regard profond et lumineux, le menton volontaire, la taille souple et le buste superbe de la jeune fille à son plein épanouissement.
Le sourire dont elle avait accompagné son invitation devait avoir une expression à laquelle une mère ne pouvait se tromper, car lorsque Mme de Survalle se retrouva seule avec sa fille dans le petit salon où elles grignotaient quelques pâtisseries, elle interrogea :
- Décidément, M. Féligny te plaît, Marguerite ?
La jeune fille hésita un moment à répondre.
- Il te plaît autrement et plus que ceux de ses camarades qui sont nos habitués depuis longtemps, avoue-le.
- Mon Dieu, maman, je crois que oui... et même j’en suis sûre.
- Plus que M. d’Hummel ?...
- Oh ! celui-là est un excellent garçon ; ce serait un bon camarade... pas un mari.
- Plus que M. Rillois ?...
- M. Féligny est beaucoup plus intelligent que ces deux-là, maman. Il a aussi plus d’avenir. Songe : il sort de l’École de guerre avec la note « très bien », et j’ai entendu souvent papa dire que c’était très difficile... Et puis, tu ne me refuseras pas qu’il est beau garçon.
- Oui, pour cela, il a belle tournure et doit être à la tête d’une belle santé. Mais ce n’est pas tout, Marguerite : il y a aussi la famille, et nous n’en savons pas grand’chose... Ne te laisse pas emporter trop vite par cette sympathie que tu as manifestée trop ouvertement ce soir, je t’en prie.
- Oh ! Maman, j’ai à peine accepté quelques valses de M. Féligny...
- Quelques valses, oui, mais au cotillon tu lui as manifesté plusieurs fois des préférences qui ont dû être remarquées par d’autres que par moi, et tu viens de le prier toi-même de venir samedi faire quatrième au bridge.
La jeune fille prit les mains de sa mère. Une légère rougeur venait de passer sur son front.
- On ne peut rien te cacher, murmura-t-elle.... Et d'ailleurs je ne veux rien te cacher, à toi qui es tout pour moi... Eh bien ! oui, chère maman, je crois que j’aime M. Féligny... Sa conversation n’a pas la banalité de celles que j’entends quotidiennement. Il est ambitieux, et j’aime les natures qui sentent leur valeur et ne craignent pas de l’avouer. Il a des connaissances très étendues, est excellent musicien, et puis, enfin, il y a dans son regard je ne sais quoi de très doux, d’un peu craintif même, qui donne beaucoup d’expression à sa physionomie.
- Tiens ! c’est justement son regard qui ne dit rien... ou plutôt qui m’éloigne un peu. J’y trouve un manque de netteté, de franchise, qui m’étonne chez un officier.
- Peut-être est-il un peu gêné avec toi, maman, parce que... parce qu’il se doute que tu vois bien ses attentions pour moi et qu’il ne sait pas encore comment tu les prendras... Mais, avec moi, il n’a pas ce regard, je ne vois dans ses yeux que la crainte de me déplaire.
Mme de Survalle regarda plus attentivement sa fille, et un nuage passa dans ses yeux.
- Allons, ma chérie, fit-elle, je te sais assez raisonnable pour conserver la réserve qui convient et assez confiante en moi pour attendre les conseils que je te donnerai. Or, avant de te donner ces conseils, il faut que je prenne des renseignements.
- Des renseignements, mère ?
- Oui. Tiens, tu aimes beaucoup Mme Mariette, la femme du lieutenant, et tu as grande confiance en elle...
- Oui, parmi les jeunes femmes du régiment, Cécile est la seule à qui je me livre. Elle est la douceur et la droiture mêmes.
- Et son mari, malgré ses malchances de carrière et peut-être à cause d’elles, est aussi estimable que sa femme.
- Je l’ai entendu dire.
(A suivre.)


9 octobre 1919
Tribunal d’honneur
par le commandant DRIANT. (Suite.)

Eh bien ! je prierai Cécile Mariette de demander à son mari s’il voudrait se charger de prendre des renseignements sur M. Féligny. Un camarade de même grade est beaucoup mieux placé que quiconque pour mener à bien une besogne aussi délicate.
- Oh ! maman, mais c’est une fiche que tu vas demander là à M. Mariette, et loyal comme il l’est...
- Fi ! le vilain mot ! Est-ce qu’il peut être question de délation et de fiche quand il s’agit de renseignements secrets nécessaires au bonheur de ma fille ?
Il y eut un silence. La jeune fille, les yeux à terre, fixait les fleurs du tapis.
- Voyons, Marguerite, insista Mme de Survalle, tu ne vas pas me faire de la peine... Depuis que nous sommes seules, ce serait la première fois.
Et comme le silence se prolongeait:
- L’aimerais-tu, vraiment ? interrogea-t-elle.
Un geste affirmatif lui répondit.
- Et lui, t’a-t-il donc parlé ?... En est-il déjà aux aveux ? Les aurais-tu écoutés... accueillis ?
- Maman, maman chérie, fit la jeune fille dans une soudaine explosion qui la jeta aux bras de sa mère, oui, j’aime mieux tout te dire: Pierre m’aime et je l’aime. Avec ta permission, je n’aurai pas d’autre mari que lui !
- Même si les renseignements que je vais prendre nous révélaient une tare de famille ?...
- Mère, est-on responsable de sa famille ?... Et, au contraire, ne devrais-je pas éprouver un sentiment de pitié s’ajoutant à l’autre, s’il m’était démontré que ses parents...
- Je t’arrête, Marguerite; tu fais trop bon marché de ce nom que ton père a porté avec honneur, et si vraiment la famille Féligny, que je ne connais d’ailleurs pas, était de celles que...
- Mère, à mon tour, permets que je t’interrompe. Les fautes, les tares, comme tu dis, sont personnelles. Si tu me démontrais que M. Féligny est un indigne... oh ! alors, je n’aurais qu’à m’incliner et à chasser tout regret. Mais, de ce côté, je suis bien tranquille. Je connais maintenant sa vie de lutte, de travail, d'isolement... Il est sans fortune, je le sais, mais aussi sans dettes, sans besoins, et j’en aurai assez pour deux... Sa famille ! Si elle est bien, tant mieux !... Si c’est le contraire, je l’ignorerai, et il n’exercera aucune contrainte sur moi à cet égard, j’en suis sûre.
Une ombre fugitive plissa le front de Mme de Survalle.
- Ainsi, vous en êtes aux confidences... aux projets d’avenir, et moi, ta confidente de toujours, tu m’as tenue à l’écart de tout cela... Que Dieu ne t’en punisse pas plus tard, mon enfant !...
- Mère, pardonne-moi !... Mais, vois-tu, j’aime... Je suis toute changée, tremblante, heureuse, délicieusement remuée, depuis trois semaines qu’il m’a fait cet aveu...
- Alors, puisse-t-il être digne de toi, Marguerite !
Et Mme de Survalle refoula une larme.

***

La nuit était claire et tiède, une de ces nuits d'avril où il semble, sous le scintillement du ciel et le calme du vent, que palpite le renouveau; dans les rues désertes, étoilées par la lueur falote des becs de gaz, le pas cadencé de d’Hummel prenait, sur le trottoir mouillé par une courte averse, une sonorité singulière et semblait l’écho amplifié d’un métronome.
Les mains enfoncées dans les poches profondes de sa capote, le sabre pincé sous le bras, le lieutenant revoyait dans sa pensée les divers incidents de cette soirée qui devait clôturer la saison.
Il les avait toutes revues, ses danseuses de l’hiver, et Mlle Lagrange, la jolie blonde aux yeux d’émail, et la svelte Mlle de Saint-Amand, et Mlle Lacoste, au galbe de petit saxe... Mais, entre toutes, il lui semblait que la silhouette de la jeune maîtresse du logis se présentait à lui avec une insistance marquée.
- Décidément, pensa-t-il, je crois que cette jeune patricienne reste la dame de mes pensées, et pourtant...
A côté de la jeune fille, une autre image venait de surgir, car, pour quiconque ce soir-là avait été attentif à certains manèges, il ne restait aucun doute sur la place que tenait auprès de Mlle de Survalle le lieutenant Féligny.
D’Hummel eut une légère crispation du visage.
- Oui, bel homme sans doute, breveté, les aiguillettes, l’accès des grands chefs... Allons, mon cher, tant pis pour toi, il fallait pomper l’École de guerre !...
Sur cette réflexion de haute sagesse que lui dictait un caractère d’un inaltérable équilibre, d’Hummel tourna l’angle de la rue de l’Université et en quelques enjambées se trouva devant sa porte. Mais, tandis qu’il montait en étouffant ses pas le petit escalier de son troisième étage, il ne put s’empêcher de songer encore au camarade qui, débarqué presque de la veille, venait lui couper l’herbe sous le pied.
Était-ce rancune de rival ? aversion instinctive ? Il n’aimait pas ce Féligny. Gentil pourtant et complaisant, s’efforçant de ne jamais faire sentir l’incontestable supériorité que lui assurait un travail bien dirigé, et cherchant dans ses fonctions d’adjoint au. colonel une continuelle occasion de rendre des services...
L’officier d’état-major aurait pu joindre beaucoup d’autres qualités à celles-là: d’Hummel, maintenant, le détestait cordialement.
La clé tourna dans la serrure; d’Hummel se trouva chez lui. A tâtons, il trouva sa lampe que l’ordonnance bien dressée préparait toujours à la même place, et il alluma. Machinalement, en homme habitué à exiger l’ordre jusque dans son intérieur, il passa d’un coup d’œil l’inspection de la pièce. C’était un cabinet très simple, où le goût de l’hôte perçait sous la banalité du garni. Sur la table-bureau en bois noir recouverte de molleton vert s’ouvrait le dernier fascicule de la grande Histoire de l’art, barré d’un élégant coupe-papier. Sur une table, autour d’un vase d’étain où agonisait une large touffe de violettes, une douzaine de photographies de tous formats, sœurs et cousines, camarades de Saint-Cyr et du régiment: le lot des premiers souvenirs et des premiers regrets...
Dans un coin, sur un chevalet, agrandi au charbon, le buste d’un vieil officier, à la physionomie un peu rude, le commandant d’Hummel, le père vénéré dont le jeune lieutenant s’était proposé le type comme un modèle de loyauté et d’honneur militaire. Aux murs, deux ou trois gravures empruntées à des sujets de Fragonard, et sur un écusson drapé de rouge, les reliques du « vieux bahut », les épaulettes et le casoar. Sur les tablettes de la petite bibliothèque, à côté des cours bleus et jaunes fripés par les manipulations fébriles du « mois de pompe », quelques demi-douzaines d'in-quarto aux couvertures de nuances variées et qui révélaient par l’éclectisme de leur choix les curiosités d’un esprit très ouvert...
D’Hummel enleva sa capote et la jeta sur le dossier d’un fauteuil. Quelque chose s’en échappa, qui tomba à terre avec un son mat. L’officier le ramassa...
C’était une grande enveloppe fermée, sans adresse et portant seulement, dans l’un de ses angles, ce mot d’une grosse écriture volontaire: Urgent.
Au toucher, on devinait une liasse de papiers. Rapide comme l’éclair, la pensée de d’Hummel parcourut le cycle de ses occupations...
Non, cette enveloppe, qu'il était certain de n'avoir jamais vue, rien ne pouvait en expliquer la présence dans une poche de sa capote...
Brusquement, dans la pénombre de cette chambre de travail, le rectangle jaunâtre prit un air de mystère et l’officier sentit un obscur malaise lui venir au cœur...
D’où cela pouvait-il bien venir ?
Bien qu’aucune adresse ne certifiât que ce pli lui était réellement destiné, d’Hummel, très intrigué, trancha le bord de l’enveloppe...
Il en sortit un véritable dossier dont le premier aperçu augmenta sa stupeur.
C’était un ensemble de tableaux divisés en multiples colonnes garnies de chiffres et d’indications diverses, les unes autographiées, les autres manuscrites, telles que: Effectifs des officiers, des hommes, des chevaux; jour de départ; date d’arrivée; destination...
Au-dessous de ce dernier mot était tracé à la main, d’une écriture large:
Plan de mobilisation.
Nul doute possible: tout cela avait trait à la mobilisation du régiment.
Évidemment, le paquet s’était trompé d’adresse.
Mais à qui était-il destiné et comment s’était-il fourvoyé dans cette poche de capote ?
Qui, au demeurant, avait pu l’y mettre ?
Toutes ces pièces étaient absolument confidentielles ; elles devaient entrer dans la constitution des dossiers de mobilisation, soigneusement confiées au secret d’une armoire de fer dont le colonel gardait la clé.
Seuls, le major chargé de la mobilisation, le sergent secrétaire du colonel et l’officier adjoint pouvaient voir ouverte cette armoire...
L’officier adjoint !...
A cette idée, l’esprit de d’Hummel, qu’oppressait le mystère, reçut un choc.
Une clarté le pénétra soudain.
L’officier adjoint, c’était Féligny ! Et l’incident de l’échange des capotes, auquel d’Hummel n’avait plus songé dès qu’il avait eu franchi le seuil des Survalle, lui revint en mémoire.
Avec cette acuité de certitude que prend avant tout contrôle la soudaine explication d’une énigme, d’Hummel pensa:
- Aucun doute, l’enveloppe était pour Féligny, elle s’est trompée d’adresse au vestiaire. Que l’officier adjoint, homme de confiance du colonel, pût avoir connaissance de pareils secrets, cela ne parut pas de prime abord insolite au jeune lieutenant que ses fonctions modestes n’avaient pas encore initié aux arcanes de ce formidable travail qui s’appelle le Plan de Mobilisation.
Mais ce qui ne laissait pas de le surprendre, c’était qu’un document de cette importance pût se rencontrer dans le chaos d’un vestiaire de bal ! Qu’y faisait-il ?
L’allure du papillon qu’on y avait annexé : « Ceci est incomplet », prêtait à croire qu’il s’agissait d’une correspondance de service.
Qui l’avait écrite, cette note ?
Ce n’était pas l’écriture du colonel, pas davantage celle du major. D’Hummel les connaissait l’une et l’autre, et d’ailleurs ce n’était pas là le ton d’une note de service.
Très troublé, le cœur angoissé d’une vague inquiétude, d’Hummel se coucha. Et lorsque la fatigue de cette longue journée eut triomphé de son esprit en travail, il dormit jusqu’au matin de ce sommeil que fait si pénible une obsédante pensée, (A suivre.)


16 octobre 1919
Tribunal d’honneur par le colonel DRIANT. (Suite.)

D‘HUMMEL vit imminente la guerre dont on parlait depuis deux mois en raison des graves événements de Bulgarie et des incohérences pratiquées au Maroc. Puis ce fut dans la cour de la caserne l’effervescence d’un prochain départ, l’enthousiasme des uns, l’insouciance presque joyeuse de tous.
Il se vit à la tête de son peloton, martelant le pas, revolver en bandoulière, la pèlerine en sautoir. Le régiment allait s’embarquer, traversant le tumulte populaire.
Dans la rue Thiers, il leva les yeux vers les fenêtres encore éclairées de Mme de Survalle, vit une forme gracile derrière un rideau faire un geste d’adieu. Ce geste n’était pas à son adresse... Son cœur se serra.
Puis les bataillons se trouvèrent formés en masse dans la cour de la gare, le dos tourné à Colbert, dont la statue colossale semblait les regarder par-dessus les massifs du jardin public.
Et arrivé là, d’Hummel sentit sa tristesse se changer en stupeur : des vastes bâtiments de la gare, où s’agitait constamment une foule trépidante, aucun bruit ne sortait. Les trois trains qui devaient emmener le régiment vers l’Est devaient être là pourtant, prévus par l’horaire, pourvus de tous leurs accessoires d’embarquement...
Pas un coup de sifflet du côté des quais, et c’était, derrière les faisceaux, une attente longue, éternelle, une attente qui énervait les hommes et assombrissait les chefs...
Et soudain, courant le long des rangs désunis, colportée de bouche en bouche, éclatait une stupéfiante nouvelle :
« On ne peut pas partir... il n’y a pas de train... on a volé les fiches de transport !... »
Alors une clameur montait dans cette troupe, la veille encore si disciplinée, si confiante en ses chefs, si fière de la redoutable mission que lui confiait la patrie.
Tout à l(heure, on avait admiré la superbe ordonnance des compagnies, tandis qu’à travers la ville les clairons l’entraînaient à leur rythme guerrier, et il semblait à tous que les vieux souffles révoltés des épopées françaises venaient secouer le drapeau claquant au-dessus des baïonnettes.
Maintenant les hommes regardaient les chefs avec des yeux de colère et de mépris; un vent d’anarchie secouait le régiment, et d’Hummel entendit rouler en tonnerre le cri terrible des soirs de défaite, l’écho tragique de la hideuse déroute :
- Nous sommes trahis !
- J’ai fait un rêve idiot, pensa d’Hummel en s’éveillant, tandis que son ordonnance ouvrait ses fenêtres à la tiède clarté d’une belle journée de printemps.
Mais le premier objet qui frappa ses regards fut l’enveloppe sur laquelle le mot Urgent flamboyait comme un signal lumineux. Tout invraisemblable que fût l’aventure échafaudée au cours du rêve par la fièvre de son imagination, elle avait augmenté son malaise, et une idée lui venait maintenant qu’il n’avait même pas entrevue la veille, tellement elle était étrangère à l’essence de sa nature:
L’idée de la trahison !
Etait-il possible qu’autour de lui, parmi ses camarades, il y eût un traître !
Cela n’était pas impossible, puisque cela s’était vu.
Un officier traître !
Ces deux termes jadis répugnaient à être associés.
Depuis les époques troubles où la notion de patrie ne se dégageait pas encore de l’idée d’une clientèle politique, l’histoire, jusqu’à ces dernières années, n’avait pas connu d’épée coupable de forfaiture.
Mais un temps était venu où l’uniforme n’était plus à lui seul une garantie.
Du jour où, dans cette armée qui restait dans la déroute des vertus civiques, le sanctuaire de l’honneur, des affranchis avaient été confondus avec les fils de la famille, ils y avaient insinué les vices héréditaires de l’ergastule. Et cette hypothèse - un officier traître dans un régiment frontière - n’était plus impossible, car c’est le châtiment des sociétés qui sacrifient trop impudemment au seul culte de l’intérêt de ne plus trouver intact aux heures de détresse le rempart de l’honneur.
Les tempes battantes, le cœur oppressé d’Hummel tournait et retournait le fatal dossier; il en relisait pour la dixième fois l’impérieuse annotation. L’écriture lui en était décidément tout à fait inconnue.
Aucune hésitation d’ailleurs ne pouvait subsister dans l’esprit du jeune officier. Son devoir était tout tracé : rendre compte au colonel immédiatement.
N’avait-il pas trop tardé déjà ? N’eût-il pas dû aller le réveiller au milieu de la nuit ?
Quelques instants après, il sonnait à sa porte, mais ce fut pour apprendre que le colonel, mandé à Paris par une dépêche arrivée à 2 heures du matin, était parti par le premier train.
Ce contretemps, tout en soulevant dans son esprit une foule de suppositions, satisfait d’Hummel. Il s’était trop pressé. Mieux valait d’abord prendre un confident parmi ses camarades. Et, de suite, il pensa à Mariette.
Mariette était le plus ancien lieutenant du régiment. C’était un homme de trente cinq à trente-six ans, déjà mûri par la vie, un officier dévoué et modeste que ses chefs estimaient fort et que ses camarades respectaient comme un type de conscience et de droiture. Sorti de Saint Cyr en très bon rang, remarquablement noté par tous ceux qui avaient eu à constater officiellement sa façon de servir, d’une haute culture intellectuelle, il s’était vu obstinément écarté du tableau d’avancement, sans qu’aucun de ses chefs hiérarchiques pût s’expliquer ni lui expliquer le motif de cet inexorable ostracisme. Cette année même, il s'était vu préférer un camarade du régiment, notablement plus jeune, que rien ne semblait désigner à un choix aussi avantageux.
Mais Mariette n’en gardait pas moins une égalité d’humeur inaltérable et continuait à remplir avec le même zèle ses modestes fonctions d’officier de peloton. Chrétiennement élevé par une mère qui était une femme de haute vertu et d’une intelligence supérieure, il était resté attaché aux croyances et aux pratiques de sa jeunesse; et ses camarades attribuaient à cette nuance de cléricalisme, signalée par la voie occulte qui s’était spécialisée dans les questions de délation, l’échec obstiné des propositions de ses chefs.
Marié à une jeune femme charmante, très jeune, qui lui avait apporté, à défaut d’une fortune, cette grâce souriante et cette tendresse avisée qui font le bonheur d’un foyer, il vivait un peu à l’écart, trouvant dans la direction et l’éducation de deux jeunes enfants un dérivatif et une consolation à ses déboires de carrière.
Tant d’autres, d’ailleurs, souffraient silencieusement des mêmes injustices et traversaient les mêmes détresses, qu’il s'était formé dans tous les régiments comme un groupe de résignés dont la devise, opposée aux arrivistes, se résumait dans le culte du devoir quand même et dont la seule ambition s'inspirait d'un mot de la vieille France: Advienne que pourra !
Ce fut avec une légère nuance d'étonnement que l’ordonnance, accourue au coup de sonnette de d’Hummel, répondit à sa question: « Le lieutenant Mariette est-il chez lui ? », par un « Oui, mon lieutenant » bref et énergique qui dénotait qu’au service de l'officier, il n’avait rien perdu de ses qualités militaires.
Il n’y avait pas d'exercice ce matin-là, les matinées du jeudi étant consacrées, dans le régiment, à des travaux de propreté pour les hommes et à des conférences pour les officiers. D’Hummel s’était hâté, afin de trouver encore Mariette chez lui, où il était facile de causer à l’abri des importuns, sans éviter les curiosités.
- Ah ! par exemple, voilà une visite bien matinale ! Qu’est-ce qui vous amène, mon cher ?
D’Hummel eut un coup d'œil circulaire si chargé de méfiance que son ancien éclata de rire.
- Oh ! oh ! c’est donc bien grave !... Asseyez-vous donc... Qu'est-ce qu'il y a ?
- Personne ?... insista d’Hummel.
- Soyez sans crainte; personne ne nous écoute.
Et Mariette, subitement rembruni par le trouble qu’il percevait sur le visage du jeune officier, s’absorba dans une attention qui bientôt se mua en une curiosité inquiète.
Remontant à l’incident du vestiaire des Survalle, d’Hummel conta en peu de mots son extraordinaire aventure et finit en tirant de la poche intérieure de sa tunique la large enveloppe jaune qui contenait les documents.
Tout bouleversé à son tour, Mariette les prit, et dès qu’il les eut parcourus, d’Hummel le vit pâlir, tandis qu’un léger tremblement agitait ses mains.
- Mais, savez-vous, mon cher d’Hummel, que c’est très grave, ceci, très grave ! insista-t-il. Ce ne sont pas là seulement, il me semble, des documents confidentiels que peuvent connaître quelques initiés, ce sont, je crois, des pièces absolument secrètes qui, jusqu’au moment même de l’arrivée de l’ordre de mobilisation, doivent rester sous pli fermé et scellé. Le colonel lui-même en ignore la teneur. C’est inouï !...
- Inouï, répéta d’Hummel comme un écho. C’est l’impression que j’en ai ressentie.
- Ainsi, le colonel ne sait pas que nous débarquons à Lunéville, et voilà que vous et moi le savons, d’autres aussi sans doute. Pour que ces pièces aient été annotées, remises sous simple enveloppe et se soient trouvées exposées aux aventures d’un vestiaire de bal, il faut qu’elles aient été détournées dans un but coupable, dans un but criminel.
- Criminel, c’est bien ce que je me suis dit.
- De l’ensemble des circonstances que vous m’avez retracées, se dégagent de graves charges contre Féligny... Mais le cas est trop grave pour que l’on puisse insinuer quoi que ce soit sur de simple présomptions. Il faut agir avec beaucoup de prudence, prévenir tout de suite le colonel et garder sur tout ceci le silence le plus absolu.
- Ainsi vous ne croyez pas possible qu’il puisse s’agir d’une simple affaire de service, doublée d’une imprudence ?
- Comme je vous l’ai dit, mon cher d’Hummel, je crois ces pièces absolument secrètes. Avant que Féligny n’arrivât au régiment, j’ai rempli quelque temps les fonctions d’adjoint au colonel, et je suis presque sûr que ce sont là des documents de la catégorie de ceux qui portent la mention : A n'ouvrir qu'à la mobilisation. Du reste, nous pourrions nous en assurer. Je pourrais aller voir le .major, c’est un homme absolument sûr, d’une discrétion parfaite. Je ne le mettrais même pas au courant des phases de l’aventure, et comme il a une grande confiance en moi, il se résoudra aisément à ne pas en savoir trop long. Confiez-moi tout ceci, voulez-vous ? Il est 9 heures; dans une heure, les officiers se réuniront à la salle d’honneur; j’ai juste le temps de causer un moment avec le père Payen. Nous irons voir ensuite le colonel chez lui à l’heure de son déjeuner.
- Le colonel est à Paris, appelé par dépêche cette nuit.
- Diable ! Est-ce que les affaires se gâteraient sur la Moselle ?...
- C’est ce qui pourrait arriver de mieux; il y a trop longtemps qu’on en parle !
Le père Payen - avait dit Mariette en le gratifiant de cette épithète, qui peut paraître irrévérencieuse, appliquée à un supérieur hiérarchique. Le lieutenant n’avait fait, au contraire, que traduire l’affectueuse estime dont était entouré le chef de la comptabilité du corps, car, dans l’armée, elle est la marque de l’attachement des subordonnés. Le commandant major Payen était tout entier à l’examen d’une liasse de feuilles de prêt, lorsque Mariette, sur un : « Entrez ! » très vague, fit irruption dans son bureau.
Autrefois très actif et vigoureux, connu pour la bienveillante rudesse de son commandement, le commandant Payen était sourdement miné depuis quelques années par une maladie du rein, qui l’avait contraint de renoncer au service de la troupe et de se résigner au maniement des paperasses. Mais il n’avait rien abdiqué de ses exigences de vieux soldat, et l’on retrouvait dans son bureau une atmosphère de tenue et de discipline qui contrastait avec l’attitude générale des officines administratives. Célibataire endurci et vieux célibataire régulier, il gardait auprès de lui sa mère, une jolie vieille de nonante années, et rien n’était plus éloigné des grossières inventions d’une certaine littérature que le cas de cette culotte de peau qui, virilement et dénué de toute ambition, marchait vers la tombe en veillant sur sa mère. D’une inflexible droiture, que révélait le regard de ses yeux gris, le commandant Payen estimait à son prix le caractère de Mariette, et le lieutenant ne s’abusait point en affirmant que le major avait une grande confiance en lui.
Sans préambule, il tendit au « père Payen » la fameuse enveloppe et lui demanda:
- Mon commandant, qu’est-ce que c’est que ça ?
Le major ajusta son binocle, et aussitôt :
- Ça ? Mais c’est un ordre de transport.
Et, achevant d’un coup d’œil l’examen des pièces :
- Ce sont même les ordres de transport qui concernent le régiment. Qu’est-ce que ceci veut dire ?
- Et ces pièces, en temps ordinaire, où se trouvent-elles ? poursuivit Mariette sans répondre à l’interrogatoire du major.
- Mais chez le colonel, dans l’armoire de mobilisation; l’armoire de fer.
- Sont-elles sous enveloppe ouverte, et vous-même, mon commandant, les aviez-vous déjà vues ?
- Non ! Les ordres de transport nous sont envoyés scellés par l’état-major de l’armée; ce sont des plis secrets, dont nous ne pouvons prendre connaissance que le décret de mobilisation paru.
(A suivre.)


23 octobre 1919
Tribunal d'honneur par le colonel Driant. (Suite.)

En prononçant le mot de mobilisation, le commandant s’était levé, très pâle, une lueur dans ses yeux clairs. Il prit le bras de Mariette.
- Alors, le colonel est rentré ?... Et cette fois-ci, ça y est ?
Et comme le lieutenant le regardait, interloqué :
- Ce n’est pas le colonel qui vous envoie ? Il n’est pas revenu ?
- Le colonel ?
- Oui, revenu de Paris ? Vous ne savez pas que le colonel a été appelé au ministère cette nuit, d’urgence, par télégramme ? Que depuis quelques heures la situation est très tendue avec l’Allemagne ?
- On vient de me dire que le colonel était parti pour Paris; mais ce n’est pas lui qui m’a remis ces pièces. Je ne l’ai pas vu et il ignore certainement qu’elles sont ici.
- Alors... alors... qu’est-ce que ça veut dire ?
- Ça veut dire, mon commandant, que des pièces de la plus haute importance ont été soustraites de votre armoire de fer, et qu’il y a quelque part un traître qui a divulgué les secrets de la mobilisation du régiment...
- Mais comment ces pièces sont-elles entre vos mains ?
- J’attendais votre question. C’est le fait du hasard le plus extraordinaire. Ce hasard, mon commandant, permettez-moi de le taire jusqu’à ce que vous ayez fait de votre côté une enquête, car je ne voudrais pas vous incliner a priori à des soupçons d’une trop exceptionnelle gravité. Le colonel est absent; vous êtes avec lui responsable de la mobilisation du régiment; je vous remets donc ces pièces que je venais déposer entre ses mains. Dès son retour, j’irai le voir, et si, à ce moment, votre enquête a donné quelques résultats, nous pourrons mettre nos indices en commun et peut-être démasquer le coupable...
Mariette laissa le père Payen abasourdi. Un traître au régiment !... La mobilisation livrée !... Ah çà ! dans quel temps vivait-on ?
Des groupes d’officiers se formaient dans la cour de la caserne, très animés, et le premier mot qu’entendit Mariette rejoignant l’un d’eux fut le mot « guerre ».
Le voyage précipité du colonel à Paris, dont la nouvelle venait de se répandre, était un indice sérieux de la gravité de la situation. Le lieutenant Tellier, dont le frère commandait à Toul une compagnie du 156e , venait de recevoir une lettre où on lui disait que depuis deux jours les cantines d’officiers étaient faites, les collections de guerre distribuées aux hommes, la division prête à partir au premier signal. A Pont-à-Mousson, le régiment de dragons avait ses chevaux sellés, les fourgons chargés; on avait affilé les sabres et installé au quartier un dortoir d’officiers; en un quart d’heure, tout le monde était en mesure de sauter en selle.
Et, au ton des conversations, on sentait que l’écho de tout ce branle-bas de combat faisait vibrer ces jeunes hommes, dont quelques-uns peut-être commençaient à douter de leur mission.
Il y avait, ce matin-là, à la salle d’honneur, une conférence sur la question d’Autriche. Elle devait être faite par le lieutenant Brisson, un jeune et brillant officier, tout récemment reçu à sa licence ès lettres - car cette arme que des intellectuels imbéciles présentent comme douée d’une mentalité inférieure, est probablement la plus studieuse et la plus lettrée des corporations. - Dans une péroraison de circonstance, le conférencier, qui était doué d’un réel talent de parole, enleva son auditoire lorsque, montrant dans l’Allemagne l’héritière de Charles-Quint et de ses ambitieuses visées d’hégémonie continentale, il retraça la mission historique de la France et évoqua les devoirs de la politique traditionnelle de l’équilibre...
Chacun sentit en sortant de là que l’on se trouvait à un moment critique de l’histoire, et que si l’affaire marocaine n’était qu’un accident contingent, elle n’en resterait pas moins le signe avant-coureur d’une échéance désormais fatale...

***

Dès l’après-midi, et sans attendre le retour du colonel, le commandant Payen commença son enquête.
En dehors de Féligny, l’officier adjoint, trois hommes avaient régulièrement accès dans le bureau du chef de corps: le sergent Randoni, sous-officier rengagé, et deux soldats secrétaires.
Il était naturel que les recherches fussent commencées par eux.
Sous le prétexte très plausible d’une question de mobilisation, le major les fit venir, les interrogea, agençant adroitement ses demandes, cherchant à surprendre le faux-pas, à provoquer la contradiction qui serait pour lui le fil conducteur. Il ne tarda pas à se convaincre que les deux secrétaires n’avaient jamais eu une pièce importante entre les mains et connu, des secrets de la mobilisation, autre chose que l’ordinaire broutille.
Le sergent, homme de confiance du colonel, lui parut en revanche très au courant sur certains points; il était même beaucoup plus renseigné que ses fonctions ne l’y autorisaient. Bien que répugnant de. prime abord à soupçonner la loyauté d’un vieux serviteur qui avait au régiment l’estime de tous, le major résolut de serrer l’enquête de plus près... et quelle ne fut pas sa stupeur d’apprendre que, cinq ou six jours auparavant, Randoni avait été vu dans le bureau même du colonel ayant à la main la clé de l’armoire de fer.
L’un des secrétaires affirmait sans hésitation que c’était bien de cette clé qu’il s’agissait, car il avait vu la semblable entre les mains du major; elle avait un anneau de cuivre et une plaquette en nickel sur laquelle était gravée la lettre M.
Sans paraître attacher d’importance à sa question, le père Payen interrogea le vieux sergent. A quelle époque avait-il eu en sa possession cette clé qui se trouvait ordinairement dans le tiroir central du bureau du colonel ?
Randoni était le type du serviteur à la fois dévoué et borné. Rond-de-cuir depuis quatre ans, il n’en avait pas moins de beaux états de services, et quand il mobilisait sa « batterie de cuisine », comme disaient les secrétaires, il étalait sur sa poitrine la médaille militaire et deux médailles coloniales avec l’agrafe: Soudan et Maroc. De taille moyenne, râblé, brun, les yeux enfoncés et le nez en bec d’aigle, il ne connaissait qu’une chose, l’ordre reçu, sans qu’on fût bien certain, en le lui donnant, qu’il était toujours bien compris.
La question du père Payen le troubla visiblement.
- Oui, fit-il, mon commandant, j’ai eu cette clé la semaine dernière...
- Où l'avez-vous prise ?
- Dans le tiroir du colonel.
- Vous saviez qu’elle était là ?
- Le colonel lui-même m’avait montré où elle était, parce qu’en son absence nous avions parfois besoin des états de réquisition des automobiles qui sont dans la même armoire.
- L’avez-vous gardée longtemps ?
Le sergent eut une nouvelle hésitation et, faisant comme un effort pour répondre:
- Deux jours, mon commandant.
En même temps, il tournait la tête à droite et à gauche désespérément, comme s’il eût voulu invoquer un témoignage dont il n’osait parler.
- C’est bien, Randoni, c’est tout ce que je voulais savoir.
Et le major congédia le vieux sous-officier.
- Randoni traître, monologua-t-il quand il fut parti, c’est invraisemblable... Il est marié, sans besoins, sans vices, mais le fait d’avoir gardé deux jours la clé de l’armoire de fer est impardonnable et mérite une sanction. Je vais le boucler. J’arriverai mieux à démêler toute cette histoire quand il sera sous clé...
Et au moment où le sergent Randoni allait rentrer chez lui, deux adjudants l’arrêtèrent sur l’ordre du major et, sans lui donner d’explications, le conduisirent à la prison des sous-officiers.

***

- Mon lieutenant, il y a réunion des officiers à 6 heures, au quartier.
Les premières lueurs du jour filtraient à peine à travers les rideaux, et d’Hummel dormait encore d’un sommeil de plomb quand la voix d’un caporal de sa compagnie lui jeta cette phrase à travers la porte.
- A 6 heures !... ce matin, bredouilla l’officier en se frottant les yeux.
- Oui, mon lieutenant... C’est une note du colonel qu’il a envoyée au poste de police... Il vient de rentrer...
Le colonel vient de rentrer ! Ces quelques mots jetèrent d’Hummel en bas du lit plus rapidement que ne l’eût fait une douche imprévue.
Un moment plus tard, la salle d’honneur du régiment qu’éclairait à peine un jour blafard se remplissait d’officiers accourant un peu effarés, en tenue du matin hâtivement endossée, et la même idée imposait à tous les nouveaux venus successivement la même question :
- Eh bien ! le colonel arrive de Paris ? On mobilise ?...
Personne ne savait rien, mais pour que le colonel eût ainsi, au débotté, mandé en hâte ses officiers, il fallait qu’il apportât une grave nouvelle.
Tout à coup, les conversations, brusquement, s’arrêtèrent; tout le monde se retourna vers la porte de la salle: le colonel entrait. Il s’arrêta sur le seuil et, d’un geste large, salua; puis, rapidement, il se dirigea vers la table où un fauteuil marquait sa place. Il fit signe aux officiers de s’asseoir et, dans un silence de tombeau, prit la parole. Sa voix brève, un peu saccadée, trahissait l’effort fait pour dominer une émotion profonde.
- Messieurs, vous savez que je reviens du ministère de la Guerre, où j’ai été mandé télégraphiquement hier. Si je vous ai réunis à une heure aussi matinale, c’est que je ne voulais pas différer un moment de vous communiquer les très graves nouvelles que j’apporte. La tension politique avec l’Allemagne s’accentue d’heure en heure, et il ne serait pas étonnant qu’à la minute même où je vous parle, cette tension ait fait place à une rupture complète. Le télégramme de couverture peut donc nous toucher d’un moment à l’autre; dans quelques heures, nous serons peut-être en route pour notre poste de combat. Je n’ai donc pas voulu attendre une certitude pour vous prévenir, et je vous dis : « Préparons-nous pour gagner tout le temps possible. » Pas un mot à l’extérieur, bien entendu. Ceux d’entre vous qui ont à régler quelques affaires personnelles peuvent d’ores et déjà s’en préoccuper; j’ai la presque certitude que la journée ne se passera pas sans que l’échéance suprême se soit produite. Tant que le télégramme officiel ne nous sera pas parvenu, nous n’avons pas le droit de procéder aux opérations essentielles de la mobilisation, et en' particulier de prendre connaissance des plis secrets. Mais on peut commencer dès maintenant, dans les compagnies, le branle-bas intérieur. On peut surtout, comme disait Kléber à la veille d’Aboukir, préparer ses facultés, et c’est ce à quoi je vous convie. Messieurs, vous êtes libres.
Avant qu’un seul des assistants fût revenu de l’émotion produite par ce discours, rapide comme une harangue de champ de bataille, le colonel avait disparu dans le corridor où éclatait la sonnerie du réveil...
Le commandant Payen profita du brouhaha qui suivit pour s’esquiver. Quelques secondes plus tard, il frappait à la porte du bureau du chef de corps.
Brièvement, il mit le colonel au courant de l’événement stupéfiant qui révélait un traître dans le régiment, à l’heure même où l’orage s’amoncelait sur la frontière. Il rendit compte de sa première enquête, des charges très graves qui lui avaient semblé peser sur le sergent Randoni et de la mesure qu’il avait prise à son égard.
Très pâle, le colonel écoutait...
- Mais, voyons, Payen, ces documents, comment le lieutenant Mariette les a-t-il eus entre les mains ?
- Ceci, mon colonel, je ne le sais pas encore. M. Mariette m’a demandé de ne pas me le dire avant que, de mon côté, j’eusse fait une enquête; il semblait qu’il tînt beaucoup à n'y être pas obligé. Mais à vous, mon colonel, il vous en rendra compte. S’il n’a pas encore quitté le quartier, je vais le faire appeler...
- Oui, qu’il vienne au plus tôt !
Au même moment, on heurta à la porte, le sergent de garde parut, suivi d’un télégraphiste.
- Une dépêche, mon colonel !
D’un doigt fébrile, le colonel déchira la mince enveloppe bleue ; il en tira un télégramme jaune qu’il lut rapidement, et tendit sans mot dire au commandant major...
Puis, comme le télégraphiste s’éloignait, il le rappela et, lui glissant dans la main un louis d'or:
- Merci, mon ami, il y a trente ans que je l’attends, ce télégramme !
Le papier officiel portait ces simples mots :
Faites exécuter exercice convenu.
C’était la formule qui déclanchait la mobilisation des troupes de couverture.
Le major lut et relut à son tour la fatidique dépêche. Quand il releva la tête, le colonel vit briller une larme dans ses yeux clairs:
- Ah ! mon pauvre Payen, je vous comprends... Vous aussi, vous avez attendu trente ans cette heure-ci, et, quand elle sonne enfin... vous restez... Pour une âme comme la vôtre, c’est dur...
- Oui, bien dur, mon colonel, fit le père Payen d’une voix altérée.
- Mon vieux camarade, dit le colonel très ému...
Et il ouvrit les bras...
Les deux hommes s’étreignirent. Ils avaient vécu pendant quatre ans l’un auprès de l’autre, dans une estime réciproque, mais en se maintenant à la distance hiérarchique, que ni l’un ni l’autre n’eût jamais songé à franchir. L’éclair qui venait de jaillir à la frontière fondait soudain leurs deux âmes en une seule, comme l’étincelle électrique combine deux corps dissociés, et le vieux commandant, essuyant une larme qui s’obstinait à renaître, répétait comme un leitmotiv:
- Restez là. Restez là !...
A 11 h. 1/2, le matin même, le régiment, corps de couverture, devait être prêt à embarquer.
La première commotion passée, chacun s’était mis à l’ouvrage, et aux cris, aux chants, au brouhaha qui avaient accueilli la nouvelle de la mobilisation, prélude presque irrévocable de la guerre, avait succédé la seule rumeur d’une ruche en travail. La gravité de l’heure s’était inconsciemment imposée à tous, et les corvées sillonnaient les rues et le quartier, plus alertes, plus disciplinées qu’aux plus beaux jours des grandes inspections.
Minute par minute, tous les détails de la mobilisation étaient prévus. Les officiers avaient été rompus par des exercices spéciaux à leur exécution méthodique, et la machine, mise en mouvement, marchait toute seule.
Et c'étaient, dans les cours de la caserne, des corvées qui transportaient les caisses de cartouches, des fourgons d’où descendaient des caisses de biscuits, tandis qu’à travers la ville roulaient les voitures de corvée apportant de la manutention le pain de la route et arrivaient les chevaux de réquisition.
Sauf les quatre ou cinq comptables que leurs fonctions enchaînaient à leurs bureaux et qui veillaient à la régularité des opérations administratives, les officiers du régiment étaient rentrés chez eux dès qu’ils avaient eu communication de l’ordre de mobilisation, afin de régler en hâte leurs affaires personnelles.
L’arrivée du télégramme, changeant brusquement le cours de ses pensées, avait empêché le colonel de poursuivre l’idée qu’il avait eue d'interroger lui-même Mariette, et le lieutenant avait quitté le quartier quand, les premiers ordres donnés, le colonel revint à l’incroyable affaire dont le major l'avait si hâtivement entretenu.
Avant de rentrer chez lui, il se fit conduire à la petite chambre verrouillée et cadenassée où était enfermé depuis la veille son sergent-secrétaire, cet homme qu’il avait toujours tenu pour le type achevé de l’honneur et du dévouement, et sur lequel venait brusquement peser le soupçon du crime le plus infamant.
Il trouva un homme accablé, comme abêti, mais dont les yeux, secs de la moindre larme, restaient assurés sous le regard sévère du chef.
Le colonel, tenant à laisser au major la direction de l’enquête, se borna à interroger le sous-officier sur cette question de la clé qu’un secrétaire avait vue un jour entre ses mains. Randoni se borna à répondre que, s’il avait eu, en effet, cette clé, c’était pour une question de service et que ses chefs hiérarchiques sauraient bien le couvrir à ce sujet.
Le colonel quitta la prison avec le soupçon qu’on ne tenait pas le coupable, mais trop absorbé désormais par son devoir de chef de corps pour consacrer à cette affaire, si grave fût-elle, un instant de plus.
- Le major est son chef hiérarchique, il est chargé de l’enquête, il fera le nécessaire.
Et, sur cette réflexion, le colonel rentra dans son bureau.
Il y trouva Féligny. Le jeune officier était encore dans la tenue qu’il avait dû hâtivement revêtir en pleine nuit.
- Eh bien ! Féligny, vous ne vous préparez pas ?
- J’y vais, mon colonel... Mais j’avais encore quelques papiers à mettre en ordre ici...
- Je viens de voir ce malheureux Randoni. C’est une histoire inconcevable, dont le commandant Payen m’a rendu compte ce matin. Vous savez ce que c’est ? .
- Mon colonel, je sais, comme tout le régiment, que Je sergent Randoni a été mis au secret hier soir, mais j’ignore...
- Eh bien ! il y a un des plis de mobilisation, un des plis secrets, qui a été enlevé de l’armoire de fer et communiqué... on ne sait à qui, mais à un espion allemand sans aucun doute...
Féligny était devenu très pâle, et, brusquement, comme dans un sursaut d’indignation:
- Oh ! par exemple ! Mais ce n’est pas possible, mon colonel !...
Et le lieutenant était tout frémissant. Le colonel l’enveloppa d’un regard de sympathie.
- Hélas ! oui, mon cher ami, et cette épouvantable chose s’est accomplie ici même. Le doute n’est pas possible: le document communiqué porte une indication qui prouve que le traître n’était pas au bout de sa tâche, et qu’il se proposait de compléter ses renseignements...
- Et ce serait, mon colonel ?...
- C’est une affaire à mener avec beaucoup de prudence. Je vais donner pleins pouvoirs au major pour poursuivre l’enquête: j’ai une confiance absolue dans la sûreté de son jugement. Mais vous, Féligny, ne vous êtes-vous jamais aperçu de rien ?
Le lieutenant eut une seconde d’hésitation, comme s’il repassait ses souvenirs.
- Non, mon colonel... Pourtant... C’est étrange... Il me semble... à la réflexion... qu’à différentes reprises... les allures de Randoni... ici...
- Ah !
- Oh ! mon colonel, rien de précis... et jamais... sans cette extraordinaire aventure... je n’aurais pu avoir le moindre soupçon... C’est seulement maintenant qu’en fouillant mes souvenirs... Mais c’est très vague...
- L’auriez-vous vu, par exemple, dans mon bureau, avec une clé à la main ?
- Une clé ? répartit vivement le lieutenant... Non !...
Le colonel fit quelques pas dans le bureau de long en large, comme pour donner, une minute, libre cours à son énervement. Puis, s’arrêtant devant Féligny:
- A p + 4 h. 30, c’est-à-dire à 10 heures, les officiers se réunissent à la salle d’honneur. Vous direz au major et au lieutenant Mariette que, dès que la conférence sera terminée, ils viennent me trouver dans mon bureau... A tout à l’heure, Féligny ! Et dépêchez-vous, car vous n’avez plus beaucoup de temps à perdre...
Et il ajouta avec un sourire :
- Et vous avez peut-être des adieux à faire...
Le lieutenant était immobile au milieu de la pièce, comme figé dans une attitude irréprochable de garde-à-vous. Le colonel s’aperçut qu’il était très pâle; il crut avoir, intempestivement, touché un point sensible. En façon d’excuse, il frappa paternellement sur l’épaule du jeune homme:
- Allons, allons, mon cher, la guerre, on en revient, et l’amour la poétise...
Le lieutenant le regarda dans le blanc des yeux et le fixa une seconde d’une façon étrange, puis, brusquement, salua et sortit. Le colonel le regarda disparaître par la porte du bureau des secrétaires...
- Bah ! Dans quelques heures, il pensera moins à Mlle de Survalle... Beau parti, d’ailleurs: le gaillard a bon goût !...
(A suivre.)


30 octobre 1919
Tribunal d’honneur par le colonel DRIANT.
(Suite.)

Après la distribution des cartes de la frontière et les derniers ordres de détail, la réunion des officiers venait de s’achever sur une vibrante allocution du chef de corps. Le commandant Payen, le lieutenant Mariette et d’Hummel rejoignirent le colonel dans son bureau. Mariette s’était spontanément adjoint son jeune camarade, dont il n’avait fait jusque-là que tenir la place. Il s’en expliqua d’un mot avec le colonel, qui donna au planton la consigne formelle de ne laisser entrer personne.
- Ainsi donc, Mariette, c’est vous qui avez remis au major la pièce secrète dérobée à l’armoire de fer ?
- Oui, mon colonel.
- Eh bien ! Veuillez nous dire comment cette pièce se trouvait entre vos mains. Il est inutile, je pense, de vous engager à dire tout ce que vous savez, et même tout ce que vous pouvez soupçonner. Vous comprenez combien il est essentiel que, sur cette malheureuse affaire, nous arrivions à faire au plus vite le jour le plus complet.
- Mon colonel, j’ai demandé jusqu’ici à me taire, afin de n’influencer en rien les débuts de l’enquête, et je remercie le commandant de m’avoir fait, pendant quelques heures, crédit d’une déposition... Mais le véritable témoin est mon camarade d’Hummel, c’est lui qui m’a confié cette pièce que le plus extraordinaire des hasards a fait tomber entre ses mains. Il va vous dire en quelles circonstances.
- Eh bien ! d’Hummel, vous avez la parole. Le lieutenant fit alors, dans tous ses détails, le récit que l’on connaît. Il raconta le bal chez les dames de Survalle, l’échange des capotes, l’enveloppe tombant le soir de la poche du vêtement..., ses angoisses, sa démarche auprès de Mariette... Au fur et à mesure que le jeune homme parlait et qu’un soupçon prenait corps dans son esprit, le visage du colonel s’assombrissait, ses yeux s’élargissaient comme sous l’étreinte d’une épouvante...
Quand d’Hummel eut fini, le colonel lui demanda :
- Et dans ce salon de Mme de Survalle, en dehors des officiers, qu’y avait-il ?
- Très peu de monde... La famille du conservateur des hypothèques, les Dupuis, les de Gueron, le baron de Rudesheim !...
- Ah ! le baron de Rudesheim !... Le colonel se leva:
- Messieurs, tout ceci est très grave et de nature à orienter' l’enquête d’une façon nouvelle. Payen, vous, restez ici, je vous donne entièrement carte blanche, mais vous me tiendrez au courant minutieusement. Quant à vous, jeunes gens, je ne crois pas nécessaire de vous recommander la circonspection la plus grande; la façon dont vous avez procédé m’est une garantie, et je vous félicite de votre prudence... On pourrait, de certaine rencontre, déduire contre un de vos camarades les présomptions les plus graves, et ce ne sont pas des choses auxquelles on puisse donner cours à la légère... Et malheureusement, nous partons dans une heure et demie: impossible de m’occuper personnellement de cette histoire, pour le moment du moins. J’ai quelques questions de service à régler avec vous, Payen. A tout à l’heure.
Et quand il se retrouva seul avec le vieil officier :
- Avant tout, lui dit-il, que cet affreux mot de trahison ne sorte pas d’ici ! Tombant à pareille heure sur le régiment, sur le pays, il équivaudrait à une bataille perdue...
- Vous emmenez Féligny ?
- Il le faut bien; quelle raison donner pour son maintien ici, alors que nous partons déjà avec des cadres incomplets et sans officiers de réserve ?...
D’ailleurs, ajouta-t-il plus bas, si une sanction s’impose, elle pourra être là-bas plus rapide et plus... discrète.

***

Dans la ville, la nouvelle d’une mobilisation soudaine s’était répandue comme une traînée de poudre. Le décret de mobilisation générale n’avait pas encore été promulgué, mais l’on sentait si bien la guerre virtuellement déclarée, que la vie ordinaire s’était brusquement arrêtée. Des faubourgs avaient commencé à descendre des flots d’ouvriers qui abandonnaient leur travail, et, à tous les carrefours par où devait passer la colonne, une foule bigarrée s’entassait.
Rien de cette allégresse populaire qui avait accueilli, quarante ans auparavant, l’annonce de la déclaration de guerre; mais, en revanche, lorsqu’un farouche hervéiste s’était avisé d’entonner l’Internationale, il n’avait rencontré qu’un écho timide, et l’hymne révolutionnaire s’était éteint aux premiers couplets.
Ni enthousiasme ni révolte, mais une sorte de résignation farouche à la fatalité. On s’arrachait avidement les journaux de Paris, qui ne contenaient que cette information laconique:
« Le gouvernement a décidé de prendre les mesures nécessaires pour être prêt à toutes les éventualités. La situation reste grave. »
Tout à coup, dans les larges rues ensoleillées où quelques drapeaux piquaient une note de fête, s’épandit la rumeur d’une musique guerrière.
Le 166e quittait sa caserne.
Musique en tête, la colonne déboucha dans la foule entassée aux grilles.
Alors, à la vue du régiment harnaché en guerre, au spectacle des pantalons rouges et des capotes bleues qui allaient fleurir aux couleurs françaises les guérets de Lorraine, aux mâles accents de Sambre-et-Meuse, qui semblent un écho de la grande épopée, une émotion intense s’empara de la foule... Tout ce qui sommeillait dans les tréfonds obscurs, anesthésiés par un quart de siècle de négation, l’orgueil des traditions guerrières, l’appétit des émotions de la lutte, le sentiment d’une querelle séculaire perpétuellement ouverte... surgit brusquement comme au heurt d’une baguette magique.
Un cri énorme de « Vive la France ! », « Vive l’armée ! » enveloppa soudain la tête de colonne, dominant le fracas des cuivres et le roulement des tambours. Les bras se levèrent dans un transport d’enthousiasme et les mains battirent... Des ouvriers qui, aux soirs d’élection, avaient beuglé les menaces abominables du chant de Pottier, se surprenaient à hurler « A Berlin ! » avec des larmes d’ivresse dans les yeux...
Lorsque le drapeau apparut, déployé par le vent du matin, étalant ces noms de victoires populaires: Valmy-Jemmapes, et ce nom prestigieux qui devait être une promesse : léna, les casquettes et les chapeaux volèrent...
Dans l’espace vide que faisait la musique, à cinq ou six pas des officiers montés, le colonel s’avançait seul, campé sur son grand alezan... Et il pleurait.
Qui lui eût dit, deux ans auparavant, alors qu’aux grèves de Lens il essuyait, des journées entières, la mitraille de tuiles et de tessons de bouteilles avec les bordées d’injures les plus abjectes, que ce peuple, dont, avec tant d’autres, il commençait à désespérer, se reprendrait ainsi à l’heure du grand branle-bas ? Et il pensait qu’il ne faut jamais désespérer de la France, qu’elle est le phénix de l’histoire... Une confiance indéfectible lui remontait au cœur et une certitude s’emparait de son esprit. D’un geste large et solennel, il saluait la foule, et la foule l’acclamait.
L’enthousiasme populaire gagnait de proche en proche et le parcours de la caserne à la gare fut un véritable triomphe. Lorsque le régiment se fut massé en attendant les trains qui devaient l’emporter, il fallut établir un barrage de sentinelles pour empêcher l’invasion des faisceaux; sans l’énergique intervention des chefs, on eût assisté aux mêmes scènes de délire qu’au départ de l’armée impériale.

***

Il avait fallu trois trains pour enlever le régiment. Le colonel prit place dans le premier. Il s’était réservé un compartiment où montèrent seuls avec lui un chef de bataillon, le médecin-major et le porte-drapeau. Les autres officiers s’étaient réparti le reste des wagons qui leur étaient affectés. Mariette avait manœuvré pour se trouver dans le compartiment de Féligny, dont il voulait étudier l’attitude au cours du trajet.
Le train fila d’abord à travers la grande plaine champenoise, toute marquetée par les cultures naissantes d’où émergeaient par endroits de petits bois de sapins... A Châlons, on trouva d’autres trains de troupes, mêlés aux trains ordinaires, car la mobilisation générale n’ayant pas été proclamée, le trafic commercial n’était pas interrompu. Les soldats s’apostrophaient, gouailleurs, très amusés maintenant de courir l’aventure, insouciants du danger où ils couraient, très fiers des hurrahs dont les accueillaient au passage les voyageurs civils.
Où allait-on seulement ? Probablement dans la région de Lunéville ou de Nancy, car on devait recevoir à Toul une destination définitive...
D’ailleurs, qu’importait ? Que ce fût sur la Loutre Noire ou le Ruisseau des Amis, on ne tarderait pas à en découdre avec les casques à pointe: c’était là l’essentiel, et le cadre importait peu.
Dans le compartiment de Mariette, la conversation vint un moment sur l’ « Affaire Randoni », comme on l’appelait. Les bruits les plus contradictoires s’étaient fait jour et les suppositions allaient leur train. On parla bien d'indiscrétions graves, mais personne ne s’arrêtait à l’idée d’une trahison, tellement le caractère du vieux sergent répugnait à ce soupçon.
- Pour moi, dit le lieutenant Schmitt, je ne croirai jamais que Randoni ait même commis une indélicatesse; il a été pendant quatre ans mon sergent de section, je le connais à fond, c’est de l’or !
Mariette observa Féligny du coin de l’œil, mais le lieutenant, prétextant une forte migraine, s’était rencogné dès le départ dans un coin du compartiment où il semblait profondément dormir. Il parut seulement à Mariette qu’il était très pâle.

***

Le soleil avait fortement baissé dans le ciel lorsque le train, cessant de côtoyer les prairies basses où la Meuse creuse ses méandres, commença de s’enfoncer dans le bourrelet boisé où les géographes voient la troisième crête du bassin parisien. Il atteignit bientôt l’entrée du tunnel de Foug, que gardait un détachement de pantalons rouges... puis déboucha dans la cuvette de Toul.
A la gare, où quelques rares voyageurs étaient parqués sous la surveillance d’un piquet d’infanterie, un officier d’état-major monta dans le compartiment du colonel et lui remit une enveloppe...
La machine faisait de l’eau. Le colonel descendit sur le quai et communiqua à demi-voix le renseignement aux officiers curieusement entassés aux portières.
- Azerailles ! près de Baccarat !
On franchit le pont de Fontenoy et l’on salua au passage le médiocre monument qui perpétue le souvenir de l’héroïque aventure des francs-tireurs du commandant Bernard.
Quelques minutes d’arrêt à Nancy, et dans l’obscurité qui tombait on remonta lentement la Meurthe.
Au fur et à mesure que la proximité de la frontière se faisait plus sensible, une émotion vague pénétrait les cœurs; les regards se tendaient vers les portières de gauche, où défilaient les masses sombres des hauteurs de la Pessotte et du Sannon, et il semblait à plusieurs deviner dans l’ombre le spectre immobile de uhlans aux aguets. Un paquet de points lumineux dans la nuit signala Lunéville. Sur le quai, un officier de chasseurs à pied faisait les cent pas ; on le héla. Il raconta que depuis deux jours la division de cavalerie escadronnait vers Arracourt, le bataillon de chasseurs bivouaquait dans la forêt de Parroy, mais la frontière était encore inviolée; seulement, les trains ne circulaient plus sur la ligne d’Avricourt; au fort de Manonvilliers, tout le monde était à son poste de combat...
- Azerailles !...
On était arrivé. Dans la nuit sombre, où quelques torches fumeuses faisaient de petits espaces violemment éclairés, le bataillon se reforma. Le colonel réunit les officiers et donna quelques ordres.
Comme il fallait être prêt à toute éventualité et garantir contre l’imprévu la réunion du régiment, une compagnie irait immédiatement à quatre ou cinq kilomètres au Nord occuper le village d'Hablainville. Le tour régulier de service appelait à marcher la première compagnie, la compagnie de Mariette.
Elle partit aussitôt.
Il était une heure du matin, quand la petite troupe vit se dresser devant elle, au bas d’une côte, la silhouette du village lorrain.
Tandis que des fractions poussaient au delà de la localité, le gros de la compagnie s’installa dans des granges, à l’entrée du village. Les officiers firent porter de la paille dans une chambre abandonnée, et chacun s’endormit.
Outre Mariette que son ancienneté avait promu à la dignité de premier lieutenant de la compagnie, le corps des officiers de la première comprenait le capitaine de Larroque et le lieutenant Tellier.
Le capitaine de Larroque était le type achevé de l’officier de troupe. Très intelligent et d’une instruction générale très étendue, et d’une distinction native qui s’imposait au premier abord, il avait eu un brillant début de carrière et semblait depuis quelque temps marquer le pas ; très énergique, dur aux autres et à lui-même, il maintenait jalousement en toutes circonstances une discipline rigoureuse, qui avait fait baptiser sa compagnie « la compagnie de fer » ; mais ses hommes lui savaient gré d’une équité scrupuleuse, et, sans être précisément populaire, le capitaine de Larroque jouissait dans tout le régiment du prestige qui s’attache toujours dans l’armée aux capacités professionnelles instinctivement reconnues.
(A suivre.)


6 novembre 1919
Tribunal d’honneur par le colonel DRIANT.
(Suite.)

Le lieutenant Tellier était pour le capitaine Larroque comme Mariette, un collaborateur précieux; un peu timide, il rachetait l’absence de qualités brillantes par un bon sens affiné, et cette probité du métier qui gagne la confiance et le respect des sous-ordres.
Les trois officiers s’accordaient admirablement; une estime réciproque des dons de l’esprit et une confiance absolue dans les caractères maintenaient entre eux une union empreinte de la plus foncière cordialité.
Malgré tout le moelleux de la couche de paille que les ordonnances avaient étendue avec profusion sur le plancher de la chambre, le sommeil ne venait pas. Les trépidations du long voyage, l’énervement vague d’une nuit de printemps respirée plusieurs heures à pleins poumons, l’émotion suscitée par les événements, le sentiment d’être là pour de bon aux avant-postes, à quelques heures du baptême militaire... tout ce chaos d’impressions, entretenant la vibration des nerfs, maintenait l’insomnie...
Après un échange sporadique de réflexions banales, le capitaine se releva sur son séant, et interpellant Mariette:
- Enfin, Mariette, qu’est-ce que c’est donc que cette histoire de Randoni ? Il paraît que vous savez quelque chose, vous avez été appelé chez le colonel à ce propos avec le major. Les racontars les plus absurdes circulent dans le régiment. Ce matin, à la salle d’honneur, Féligny, qui doit être au courant, laissait entendre qu’il pourrait s’agir d’une affaire de trahison, où Randoni serait fortement compromis. Ça me paraît tellement invraisemblable !...
Mariette sentit un flot de sang lui empourprer les joues.
- Ah ! Féligny a parlé ?...
- Il n’a rien articulé de précis, mais, comme on le supposait au courant et qu’on l’interrogeait sur cette arrestation de Randoni, il a eu tout l’air d’insinuer...
- Eh bien ! puisqu’il en est ainsi, je ne serais pas fâché de causer de cela avec vous, interrompit Mariette. Aussi bien, serai-je très heureux d’avoir votre sentiment. J’ai promis au colonel de ne pas divulguer ce que je sais avant que plus de lumière ne soit faite, mais nous sommes ici absolument entre nous, personne ne peut nous entendre. Voici.
Mariette entama la narration circonstanciée de l’ « affaire ». Quand il eut exposé sur quels indices le major s’était fondé pour ordonner l’arrestation de Randoni, le capitaine de Larroque lui posa carrément la question:
- Allons, Mariette, avez-vous cru une seule minute que Randoni soit coupable ?
Le lieutenant fit un geste qui éludait la réponse.
- Oui, je sais bien, poursuivit le capitaine, il y a l’histoire de la clé, mais qu’est-ce que ça prouve ? Randoni pouvait très bien savoir où le colonel mettait cette clé...
- Soit ! Mais qu’en faisait-il ? Et pourquoi l’avoir gardée deux jours ?
Il se fit un silence. Evidemment, il y avait là un point délicat. Au bout de quelques secondes, le capitaine de Larroque le rompit, et avec une franchise brutale:
- Pour moi, il n’y a pas de doute, le coupable, c’est Féligny.
Les deux lieutenants se taisaient... Le capitaine insista.
- D’abord, ce garçon-là ne m’a jamais inspiré qu’une médiocre confiance; il a dans l’allure je ne sais quoi de cauteleux qui, dès les premiers jours, m’a éloigné de lui. Et puis, comment vit-il ? Ce n’est un mystère pour personne qu’il n’a pas la moindre fortune, et il se tient sur un pied !... Cette histoire-là expliquerait bien des choses ! Ce n’est pas votre avis, Tellier ?
Toujours circonspect, le jeune officier n’avait pas encore dit un mot, mais, ainsi mis au pied du mur, il ne cacha pas son sentiment.
- Evidemment, mon capitaine, tout semble conspirer à charger Féligny. Il fait depuis quelque temps des dépenses hors de proportion avec ses ressources. D’où venait l’argent ?
- Il a peut-être tiré une lettre de change sur le « sac » de Mlle de Survalle, objecta Mariette... C’est classique.
Et il conclut:
- Comme vous, mon capitaine, j’ai sur Féligny les plus graves soupçons, car je ne puis croire que Randoni soit le coupable; mais nous n’avons pas de preuve convaincante. Il est clair que Randoni sait quelque chose, son mutisme obstiné le prouve. Pour charger Féligny, nous n’avons jusqu’ici que l’incident de la capote. C’est troublant, mais insuffisant. Moi, je compte sur le major pour faire parler Randoni. Ce dernier ne sait pas encore qu’il s’agit pour lui d’une question aussi grave; il s’imagine qu’il n’y a là qu’une question de clé, et comme il a été peut-être imprudent, ou plutôt sollicité par Féligny, il ne parle pas... Il attend que Féligny le disculpe..., qui sait ? Quand il saura qu’il s’agit de trahison, il se cabrera, si disculpera lui-même, et nous saurons la vérité.
- Oui, mais, quand la saurons-nous ? Et ne sera-t-il pas bien tard, quand elle nous parviendra ? Non, voyez-vous, pour moi, c’est ici qu’il faut la chercher..., et sans perdre un jour !...

***

Le soleil montait au-dessus de l’horizon de collines vertes et rousses et la compagnie faisait tranquillement le café, quand un cycliste apporta un pli au capitaine de Larroque. Il ne contenait que ces mots, écrits de la main du colonel :
« Des masses de cavalerie allemande ont franchi cette nuit la frontière, vers Arracourt. Le régiment se porte sur la Vezouse en soutien du 20e bataillon de chasseurs, établi au nord de Domèvre. Vous rejoindrez au passage, à Hablainville. »
Le sort en était jeté ! Cette fois, c’était officiellement la guerre.
Les hommes achevèrent de confectionner le café, dont l’eau bouillait dans les marmites installées sur l’accotement de la route, refirent les sacs, et comme la colonne montant d’Azerailles débouchait sur la crête, la compagnie formant avant-garde se mit en marche...
Le long des rues du village, sur la bordure du tapis de litière qui fait la gloire des maisons lorraines, les habitants étaient accourus, pâles, inquiets, jetant aux soldats cette question angoissée :
- C’est-y donc vrai que c’est pour de bon la guerre ?
Les femmes joignaient les mains dans un geste de détresse, et dans les yeux effarés passait comme une vision des désastres du passé. Car les vieux du pays avaient déjà vu l’autre !
Depuis deux jours, les hommes qui étaient astreints au service étaient partis, appelés à Baccarat, à Lunéville, et cette convocation inopinée avait paru de sinistre augure. Mais ces malheureuses populations avaient voulu douter encore d’un danger qui, pendant près d’un demi-siècle, avait plané sur leurs têtes sans se réaliser jamais. Les plus avisés, ou les plus méfiants, avaient fui vers l’intérieur, emportant ce qu’il était possible d’enlever, leurs hardes et leur petit pécule, mais la grosse majorité était restée, trop enchaînée à la terre pour se décider avant que tout espoir ne fût évanoui à abandonner ses maisons, ses champs et ses vergers. Et, en apprenant que c’en était fait, que l’échéance redoutée était venue, ils étaient là, atterrés, regardant avec des larmes les petits fantassins rouges qui allaient, en les saluant de leurs lazzis, se faire tuer pour les défendre.
Après une courte marche le long de la Verdurette, qui coulait lentement entre des berges vertes, le bataillon de Mariette atteignit la Vezouse et s’y arrêta. La 1re compagnie, toujours en tête, gagna au delà de la rivière une éminence boisée d’où l’on dominait le moutonnement de collines où pointent, à deux extrémités de la maison, le signal d’Igney-Avricourt et l’arête de Manonvilliers. La matinée était avancée. L’on s’installa à l’ombre des jeunes frondaisons, et les plus avisés partirent sous bois à la recherche de combustible pour la soupe qu’il fallait prévoir. Aucun autre bruit ne montait de l’amphithéâtre immense, que le bruissement d’une légère brise de Nord-Est.
Le fort de Manonvilliers, que l’on devinait à certaines lignes trop disparates avec la mollesse générale des contours, était silencieux. On apercevait, émergeant du damier ocre et vert, quelques flèches d’églises, et l’on songeait avec un mélange d’inquiétude, d’impatience et de mélancolie, que dans cette nature si calme, si douce et si vivante, allait s’allumer peut-être aux premières minutes le signal de la dévastation et de la mort...
Mariette s’était assis à l’écart, près de la corne Nord du bois, et il laissait au hasard vagabonder sa pensée, quand un pas de cheval lui fit dresser la tête...
Le colonel arrivait par le petit chemin qui longeait le bois.
Le lieutenant sauta sur ses pieds et prit la position réglementaire du salut. Le colonel lui fit signe d’approcher, et, se penchant sur sa selle pour diminuer encore la portée de sa voix :
- J’ai reçu ce matin un rapport du commandant Payen, expédié presque aussitôt après notre départ. Randoni s’est décidé à parler, et bien que de sa déposition on ne puisse pas encore déduire une certitude absolue, les soupçons que nous avions ne sont malheureusement que confirmés. Telles qu’elles sont, leurs bases seraient suffisantes pour me permettre de faire immédiatement arrêter Féligny, et de le livrer à une instruction judiciaire... Mais...
Le colonel se redressa, et d’un geste large il montra l’horizon, la frontière, les sentinelles, dont les silhouettes émergeaient çà et là, tout ce décor de lutte prochaine... Il n’acheva pas sa pensée. Mariette eut un hochement de tête, il avait compris tout ce qu’il y avait de délicat et de sage dans le scrupule de son chef.
- Je viens d’affecter Féligny à la 2 e compagnie du 1er bataillon; je l'éloigne de moi et le rapproche de vous... En un mot, il ne m’est possible ni de passer outre ni de procéder à une instruction officielle, il y va de l’honneur et de la solidarité morale du régiment. Il faudrait trouver le moyen de sauvegarder l’un et l’autre... Vous avez probablement lu, Mariette, ce que le général Morand a écrit sur les tribunaux d’honneur dans l’armée, selon la charte. Sa vieille expérience du métier lui avait fait concevoir une estime particulière pour ce mode d’exercice par les pairs de la justice militaire... C’est une solution analogue que je voudrais voir appliquer ici. A un moment aussi critique qu’un début de guerre, il faut veiller plus attentivement que jamais sur le moral de l’armée et du pays. La nouvelle d’une trahison serait pour ce peuple énervé l’équivalent du sauve-qui-peut, le signal d’un déchaînement révolutionnaire peut-être. Il est donc d’une urgence absolue, absolue, vous m’entendez, d’éviter la publicité et de limiter les échos de cette affaire au seul cercle des officiers, je dirais même au seul cercle des lieutenants... Réfléchissez à cela, Mariette. Plus prompte sera la solution, meilleure elle sera... Je vais voir vos sentinelles.
Le colonel poussait son cheval, mais il l’arrêta presque aussitôt et prit dans la poche de sa tunique un carré de papier jaune qu’il tendit au lieutenant.
- Ceci pourra peut-être vous être utile.
Mariette reconnut la grande enveloppe dans laquelle d’Hummel lui avait remis le dossier. Elle était un peu fripée par les manipulations, mais le colonel y avait épinglé le papillon portant la mention accusatrice: Ceci est incomplet... Il me faut l’ordre d’embarquement pour le cas de tension politique... Apportez-le jeudi.
C’était miracle que le traître n’eût pu accomplir son dessein jusqu’au bout, et que précisément ce fût la pièce qui devait servir qui eût échappé à l’agent étranger.

***

Le capitaine de Larroque ne retrouva son lieutenant à la grand’garde qu’à la tombée de la nuit. Toute la journée s’était passée en reconnaissances sur le front. Nulle part, d’ailleurs, on n’avait rencontré l’ennemi.
Il lut sur son visage le souci de plus en plus lancinant causé par l’abominable affaire, et à brûle-pourpoint :
- Savez-vous, Mariette, ce qui nous manque pour liquider cette infernale histoire ?...
- Ce qui nous manque, mon capitaine ?... Ce n’est toujours pas la conviction de culpabilité de Féligny, car plus j’y réfléchis, et plus je me demande comment nous hésitons à lui jeter son infamie à la face.
Et le lieutenant confia à son commandant de compagnie ce qu’il tenait du colonel, la mise hors de cause du sergent, l’invitation du chef du corps à agir vite et discrètement.
- Discrètement, c’est bientôt dit, et justement si vous aviez l’organe qui nous manque, je-veux dire un tribunal d'honneur de régiment, il aurait déjà opéré, décidé, et vous ne seriez pas là, hésitant et obligé, pour prendre un parti, de réunir tous vos camarades - car c’est là qu’il faut en venir.
- Un tribunal d’honneur, comme en Allemagne ?
- Eh ! oui. C’est-à-dire une juridiction constituée, reconnue, respectée, toujours prête, et gardant jalousement à l’intérieur du corps le secret de ses délibérations et de ses décisions. En dehors même de cas aussi graves, aussi monstrueux que celui-là, ne trouvez-vous pas qu’il en est d’autres où l’on regrette pour l’armée française l’absence de ce rouage d’une puissance incomparable ? Un tribunal d’honneur !
Chaque fois qu’un membre du corps d’officiers commettrait une infraction aux lois de l’honneur ou serait seulement soupçonné d’y avoir manqué, il aurait à justifier de sa conduite devant cet aréopage spécial. Ce serait une mutuelle garantie de probité morale, comme aussi le moyen d’atteindre certaines faiblesses qui échappent aux répressions réglementaires.
- Mais, mon capitaine, croyez-vous applicable à l’armée française tout ce qui est salutaire à l’armée allemande ?
- Certes non, et beaucoup de choses, au contraire, essentielles en Allemagne, répugnent parfaitement au caractère français. Mais je ne crois pas que nous soyons moins soucieux sur les questions d’honneur individuel et d’honneur corporatif que nos adversaires, et je trouve malséant que cette fleur de l’honneur, éclose en somme en terre française, soit entourée outre-Rhin de soins plus délicats que chez nous.
- Dites plus spécieux, mon capitaine. Grâce à Dieu, nous n’avons rien à envier à nos adversaires sous le rapport de la sensibilité au sentiment de l’honneur ; mais pour cette codification de l’honneur qu’exige l’institution d’un tribunal, il faut une unité de points de vue, une communauté d’esprit, de sentiments, une analogie de genres de vie qui existe chez les officiers allemands et qui n'existe plus chez nous.
- De sorte que, d’après vous, on ne s’entend pas chez nous sur les questions d’honneur ?...
- Pardon, mon capitaine, je m’explique : je dis que chez nous on ne s’entendrait pas sur toutes les nuances de l’honneur, car l'honneur a ses nuances qui peuvent n’être parfois que des préjugés... Ainsi, les bretteurs du temps de Boutteville et de Chalais...
- Etaient peut-être plus chatouilleux que nous ne le sommes, et ce n’est pas moi qui leur en ferai un reproche. Mais l’honneur me semble quelque chose de fort clair...
- Vous croyez ?' Alors, voulez-vous me donner une définition de l’honneur, mon capitaine ?
- Une définition ?... Mais c’est tout simplement ce sentiment qui...
- Ah ! ah ! permettez-moi de vous arrêter au premier mot... L’honneur, un sentiment ! Mais c’est précisément parce que c’est un sentiment qu’il échappe à toute définition et que, pour s’entendre complètement sur lui, il faut sentir de même façon, penser à l’unisson sur toute chose. Cette définition de l’honneur que je vous demande, je l’ai sollicitée déjà des grands maîtres de la pensée française, car ce n’est pas la première fois que ce sujet m’attire, et je ne l’ai trouvée nulle part. Ni Pascal, ni Montaigne, ni La Bruyère ne la donnent, et un profond penseur moderne, Hello, fait un vain effort pour la découvrir, dans un des chapitres de son livre De l'homme. Et comme il n’est pas possible de définir l’honneur ; et comme le corps d’officiers français est trop divers par les origines, par l’éducation, par les habitudes d’existence pour s’entendre sur toutes les subtilités d’un code de l’honneur, je crois que l’institution officielle des tribunaux d’honneur serait impossible à acclimater dans l’armée française.
(A suivre.)


13 novembre 1919
Tribunal d’honneur par le colonel DRIANT.
(Suite.)

Elle y a pourtant fort bien existé au temps des guerres du premier Empire, Mariette; et voyez ce qu’en dit le général Morand, dans son livre sur l'Armée selon la charte.
- D’excellentes choses, je le sais bien. Le colonel me le citait justement ce matin, le général Morand. Mais d’abord, vous remarquerez que les vétérans de l’armée impériale, spécialisés par la permanence de la guerre dans le métier des armes, amalgamés au feu de vingt batailles, réalisaient bien précisément les conditions dont je parle; et, d’autre part, la catégorie des fautes dont ils avaient à connaître était singulièrement limitée. Ils jugeaient de l’attitude au feu ou des peccadilles de maraude, sur quoi l’accord n’était pas malaisé. Il n’y avait là ensuite rien de permanent et d’officiel. C’était une cour de pairs se réunissant occasionnellement en dehors de toute ingérence hiérarchique. Et je m’abuse fort, ou le général Morand dit précisément que l’autorité se tromperait si elle voulait établir cette institution au lieu de la tolérer. Tout autre est l’institution allemande, où un Conseil d’honneur, comprenant trois officiers de grades différents, est d’abord chargé de l’instruction, et où l’accusé comparaît ensuite devant une assemblée plénière de tous les officiers du corps, présidée par le colonel... C’est un rouage officiel dont les décisions sont soumises à l’approbation de l’empereur. Et chez nous, qui remplacerait l’empereur, mon capitaine ? Est-ce tel général, que nous savons avoir failli aux lois de l’honneur dans les affaires de délation ?
Le capitaine de Larroque eut un haut-le-corps.
- Non, évidemment, fit-il, nous n’avons pas chez nous l’équivalent du prestige impérial pour consacrer les décisions des tribunaux de régiment, et c’est évidemment le meilleur de vos arguments contre leur établissement dans notre armée. Mais on pourrait peut-être tomber sur un ministre de la Guerre dont l’autorité... Le capitaine s'interrompit. Mariette avait eu un sourire si particulier, à l’évocation de ce mot : « ministre », que toute l’argumentation de son supérieur en sombrait du coup.
- Cette guerre-là va changer tout cela, heureusement, murmura-t-il.
Tout à son idée, Mariette reprit :
- Notez d’ailleurs, mon capitaine, que la compétence des tribunaux d’honneur allemands est singulièrement étendue, puisqu’ils connaissent tout ce qui peut blesser le sentiment d’honneur ou de convenance du corps d’officiers.
- Eh bien ! je dis qu’un pareil organe est peut-être salutaire dans un corps fermé. Je le crois incompatible avec nos idées.
- Mais vous croyez applicable le système des grognards ?
- Le tribunal des pairs, s’organisant spontanément sous l’empire d’un sentiment commun, pour éclaircir un fait particulier, ça, oui... Et c’est ce qu’il nous faut maintenant, pour le cas particulier de Féligny, ce soir même.
- Je ne vous croyais pas aussi individualiste, Mariette, aussi ombrageux vis-à-vis des empiétements de l’autorité.
- Il y a peut-être quelque chose de ça chez moi, mon capitaine, mais j’ai conscience d’être dans le vrai. Autant je proclame nécessaire l’intégrité du principe d’autorité, autant je le veux indiscuté là où il est nécessaire, autant je me rebelle contre ses applications intempestives... Vous êtes un autoritaire, mon capitaine, moi je suis un libertaire. Nous représentons, vous et moi, deux courants historiques et antagonistes de l’esprit français, mais il me semble que je représente le principal.
- Dites, Mariette: celui qui prévaut aujourd’hui.
- Je ne sais ce que nous réserve demain, mon capitaine, mais je sais qu’au fond de l’âme de tout Français il y a un ferment d’indépendance incoercible. Nous acceptons l’autorité là où nous la reconnaissons légitime et nécessaire; nous nous cabrons, dès qu’elle semble empiéter sur un domaine contesté.
- L’honneur est de ce domaine ; nous acceptons, je crois, en cette matière, le contrôle éventuel de nos pairs, parce qu’il ne porte aucune atteinte au dogme primordial de l’égalité, mais nous nous insurgerions devant l’institution officielle de tribunaux d’honneur, parce qu’elle semblerait un prétexte à des ingérences illégitimes.
- Vous plaidez bien, Mariette, mais vous ne m’avez pas convaincu : les tribunaux d’honneur seront institués chez nous et fonctionneront normalement chez nous, lorsqu’une haute autorité morale aura repris possession du pays, qui est actuellement en plein déséquilibre, mais que la guerre va peut-être remettre dans son assiette et dans ses traditions. Voilà mon vœu, à moi. Et pour le passé, je n’ai qu’une objection à vous faire, à laquelle vous ne répondrez rien, parce que nos sentiments sur cette forme spéciale de l’honneur concordent absolument... Si nous avions eu les tribunaux de régiment, jamais le système des fiches, des fiches installées par des officiers contre leurs supérieurs et leurs camarades, jamais ce système méprisable n’aurait pu prendre ; et cela seul suffit à mes yeux à en légitimer le regret dans le passé, autant qu’à en justifier l’établissement dans l’avenir.
Mariette ne trouva rien à répondre.

***

La réunion plénière des lieutenants du bataillon - car il ne fallait pas songer à réunir tous ceux du régiment, maintenant trop dispersé - avait été décidée pour le soir même.
Le capitaine de Larroque s’était chargé d’obtenir de son collègue de la 2e compagnie, pour Féligny, une mission qui l’éloignerait pour la nuit du cantonnement.
La journée semblait devoir s’achever sans incident. Le bataillon se concentra, la nuit venue, à Herbeviller. La réunion aurait lieu après le repas du soir. Sans en spécifier le pourquoi, un mot fut envoyé à chaque lieutenant pour le prier d’être exact au repas du soir, qui serait sans doute l’un des derniers pris en commun.
Car où serait le bataillon, le lendemain ?
Ce fut dans la salle basse d’une auberge du village qu’à 8 heures du soir, leur repas hâtivement terminé dans la cour, les officiers se réunirent. Mariette avait soigneusement choisi une pièce dont l’isolement fût parfait, et le sous-lieutenant Bernard, un petit poupon rose de la dernière arrivée de Saint-Cyriens, fut placé en sentinelle à la porte. Quelques bougies fumeuses, en équilibre instable sur de vieux chandeliers bossués, projetaient dans la pièce une capricieuse lumière, et il y avait quelque chose de si dramatique dans cette assemblée clandestine, que le lieutenant Bédous, un Béarnais, toujours à l’affût de la pointe et du mot, se mit à fredonner l’air des Conspirateurs...
Pour tout le mon-on-on-on-de...
Mais Mariette, qui venait d’un coup d’œil circulaire de dénombrer ses camarades, lui fit signe que sa sortie était hors de propos, et, s’avançant au centre de la pièce, où tout aussitôt se fit un profond silence :
- Mes amis, dit-il, je vous ai priés de vous rendre ici ce soir pour discuter avec vous une question de la plus exceptionnelle gravité, et qui nous intéresse tous au plus haut chef, puisqu’il ne s’agit de rien moins que de l’honneur même du régiment... Vous avez tous appris, au moment de notre départ, l’arrestation soudaine du sergent Randoni, et si vous n’avez pas su exactement les motifs de cette mesure, vous n’avez pas laissé de soupçonner qu’il pouvait s’agir d’indiscrétions coupables, de fuites criminelles, et pour tout dire... de trahison... Eh bien ! mes amis, tout épouvantable que cela puisse être, un fait est certain: une pièce de première importance, puisqu’elle traitait du transport du régiment, de sa garnison à la frontière, a été soustraite de l’armoire de mobilisation et communiquée à un agent étranger. Comment la trahison a été découverte, et par quel hasard providentiel le traître a été empêché de consommer un second forfait, c’est ce que l’on vous dira tout à l’heure... Une première enquête a pu diriger les soupçons sur le sergent Randoni. J’ai appris aujourd’hui, du colonel lui-même, que cette inculpation était abandonnée... D'ailleurs, des indices, des -preuves même, existent, assez sérieuses pour qu’on puisse préciser le coupable, et c’est pour tenir Conseil sur les moyens, non de le découvrir, mais de le démasquer, que nous sommes réunis. Le colonel tient, en effet, à ce que cette affaire soit instruite et réglée en dehors de l’autorité hiérarchique, car il veut éviter à l’armée et au pays le douloureux émoi qu’elle ne manquerait pas de susciter. Et maintenant, je donne la parole à d’Hummel, que le hasard a mis en travers de la trahison, dans les circonstances qu’il va vous dire; vous jugerez si, de son récit, vous pouvez déduire une accusation précise.
Un silence solennel succéda à ces paroles.
Chacun prenait conscience de la gravité de son rôle... Les regards se concentrèrent sur d’Hummel, qui venait de se lever dans un coin de la salle, et qui commença, devant cet aréopage improvisé, le récit de son aventure...
Personne, quand il eut fini, n’émit de prime abord un avis, mais il fut visible que chacun hésitait à exprimer une pensée qui était commune à tous.
Comme le silence se prolongeait, Mariette, que son ancienneté faisait le président de la réunion, entreprit de questionner chacun. Conformément à la coutume, il s’adressa d’abord au plus jeune:
- Eh bien ! Dubois, vous voilà au courant... Quel est votre avis ?
L’officier ainsi sollicité de parler était un grand diable de Lorrain, bâti en os et en muscles, d’une franchise imperturbable et bourru par système. Il déclara sans ambages:
- Le coupable ? Mais qui voulez-vous que ce soit ? Ça ne peut être que Féligny !...
Les opinions débondèrent... L’unanimité fut complète.
Sans ressources patrimoniales, enclin par tempérament à la vie de plaisir et de luxe, et soucieux par vanité de tenir un rôle dans le monde, Féligny avait dû se trouver un jour aux prises avec des difficultés budgétaires qui l’avaient peu à peu conduit à l’idée du crime.
Dès son arrivée à Reims, on l’avait vu afficher une liaison sensationnelle avec une danseuse de marque, assidu à tous les rendez-vous de la jeunesse dorée de la ville, coutumier des restaurants à la mode, si bien que certains bruits fâcheux avaient circulé sur la nature de l’association... Mais une rupture éclatante avait marqué le début de la saison d’hiver, et comme on avait su que Féligny n’avait repris sa liberté que moyennant rançon, la question s’était posée encore plus insoluble: « Comment fait-il ? »
Puis, dans la chronique mondaine, le chapitre de ses assiduités auprès de Mlle de Survalle avait pris une place grandissante, et l’on avait conclu qu’en beau joueur l’officier n’avait que prélevé une avance sur la dot escomptée...
Il n’en restait pas moins vraisemblable qu’acculé par l’impatience de créanciers véreux, il eût cherché un expédient et succombé aux intrigues de quelque agent de l’étranger.
(A suivre.)


20 novembre 1919
Tribunal d’honneur par le colonel Driant.
{Suite.)

Mariette se souvint que le colonel avait dressé l’oreille au nom du baron de Rudesheim, et s’adressant au lieutenant Dicherat, un des mondains notoires du régiment, il lui demanda:
- Connaissez-vous le baron de Rudesheim, qui était à la soirée de Mme de Survalle ?
- Ah ! diable ! si je le connais ! j’ai eu pour mon malheur, à certaines échéances critiques, maille à partir avec lui... Sous les dehors d’un gentleman accompli, c’est un filou de bas étage, et il y aurait fort à parier qu’il n’est pas étranger à l’affaire !
- Pourriez-vous reconnaître son écriture ?
Dicherat éclata de rire.
- Mieux que la mienne... Ses « poulets » sont de ceux auxquels on ne donne que trop d’attention !...
- Alors, ceci ?...
Et Mariette lui tendit l’enveloppe jaune remise par le colonel.
- Parfaitement ! C’est l’écriture du baron. Tout le monde s’était rapproché. On s’arrachait des mains le certificat de trahison...
Mariette conclut:
- Ainsi, mes amis, un point est acquis: le traître avait lié partie avec le baron de Rudesheim, et c’est au bal de Survalle qu’a eu lieu leur dernier échange de relations... Ce traître ne peut être qu’un officier du 166e ... et tout concourt à nous désigner Féligny. Au point où nous en sommes, il importe d’arriver au plus vite à une lumière complète, et je vous propose de mander Féligny devant nous demain sans plus tarder, de le mettre au courant des charges qui pèsent sur lui et de l’entendre... En attendant, pas un mot à âme qui vive de ce qui s’est dit ici ce soir; que nos hommes, qui se battront peut-être demain, ne puissent pas soupçonner qu’il peut y avoir un traître parmi ceux qui ont l’honneur de les conduire au feu.
Mariette n’avait pas achevé, qu’on heurtait violemment à la porte. La tête rose du sous-lieutenant Bernard apparut dans l'entrebâillement, les yeux écarquillés par l’émotion.
- Vous n’entendez pas ? On doit se battre au nord de la Vesouze... et le clairon sonne l’alerte !
Les officiers se précipitèrent dans la nuit... Une rumeur comme le crépitement d’une fusillade très lointaine se percevait confusément, tandis que dans les rues du village se succédaient des appels de clairon brefs et répétés... Des ombres de troupiers commençaient à s’agiter dans les ténèbres des cours... Par les ruelles sombres, les lieutenants s’éparpillaient dans les directions de leurs compagnies.
Mariette et Tellier trouvèrent le capitaine de Larroque sur la place de l’Eglise en conversation avec le commandant.
Ils entendirent en s’approchant le commandant communiquer les ordres qu’il venait de recevoir.
- Le 1er bataillon doit tenir le passage de la Vesouze, entre la Blatte et la Verdurette; il a à sa gauche le 3e bataillon à Fréménil et Domjévin. En cas de retraite, ralliement sur la forêt de Mondon. La 1re compagnie va s’établir à Saint-Martin, afin de protéger le passage de la Vesouze par les troupes actuellement engagées et qui doivent appartenir au 20 e bataillon de chasseurs... Vous partirez dès que vous serez prêt, Larroque...
- Cette fois, dit celui-ci, ça y est !
Et sa voix tremblait légèrement lorsqu’il mit ses deux officiers au courant de la situation. L’irréparable était accompli: les Allemands attaquaient; les postes de couverture, poussés sur la frontière, avaient été bousculés aux premières heures de la nuit, et, à en juger par la continuité de la fusillade, l’action commençait à être sérieuse.
Il était 2 heures du matin quand la 1re compagnie eut achevé de prendre ses dispositions pour défendre les abords du pont de la Vesouze... Vers le Nord, le bruit du combat s’était d’abord progressivement rapproché, puis la poussée de l’ennemi avait dû se trouver arrêtée, car depuis un temps assez long on ne percevait plus aucun progrès.
Un petit convoi de blessés était déjà passé, venant de Reillon. C’étaient des chasseurs. On leur posa quelques questions, mais ils n’avaient rien vu; ils purent dire seulement qu’on se battait entre Reillon et Teintrey. L’un d’eux, un Parisien, le bras en écharpe cassé par une balle, dit au passage:
- C’est rasant tout de même d’écoper comme ça sans rien voir.
A l’Ouest, une lueur fugitive passait par intervalles dans le ciel. C’étaient les projecteurs du fort de Manonvilliers qui fouillaient les ténèbres. Mais le fort restait silencieux.
On attendait le jour avec impatience. Cette sensation du danger couvant dans la nuit était énervante pour de jeunes troupes qui n’avaient pas encore vu le feu.
A l’aube, la fusillade, qui ne se soutenait plus que par crises, recommença violente: il s’y mêla bientôt la sourde voix du canon...
Lorsque le soleil émergea au-dessus des collines qui bordent à l’Est la cuvette de Domèvre et que le jour s’épandit sur la campagne encore ouatée de brouillard dans le pli des thalwegs, Mariette, qui s’était avancé avec le capitaine sur le rebord du plateau où sa section était retranchée, distingua à la lorgnette de petits essaims sombres qui évoluaient au delà de Blémery; à gauche, sur la longue croupe qui descend sur la Vesouze, d’autres points noirs semblaient immobiles; très loin, vers le Nord, on apercevait par moments des lueurs, comme un minuscule embrasement de magnésium, et des éclairs sitôt après éclatant dans un petit globe de fumée pointaient aux environs de Blémerey...
L’ennemi renforçait son artillerie.
A 10 heures, les groupes dissociés de chasseurs refluaient de toutes parts sur la Vesouze et la 1re compagnie du 166e ouvrait le feu.
La journée fut chaude. Après avoir énergiquement défendu la ligne de la rivière et abandonné Herbeviller en flammes, le 166e marqua un seconde résistance sur les hauteurs de Réclonville, et ce ne fut qu’à la nuit noire qu’il céda définitivement la vallée de la Verdurette pour se replier sur la forêt de Mondon.
Les avant-postes s’établirent à Buriville et sur le ruisseau, et le 1er bataillon exténué forma le bivouac dans une clairière de la forêt.
On fit l’appel et les officiers se réunirent. Les pertes étaient sensibles. A la 1re compagnie, quarante hommes sur cent trente avaient disparu; au bataillon, il manquait près de cent cinquante hommes; le capitaine Digois, de la 3e compagnie, avait été tué à Herbeviller en enlevant une contre-attaque qui avait rejeté les Allemands dans la rivière; tué le lieutenant Dubois, devant Ogéviller, d’un éclat d’obus en plein cœur; mortellement blessé le lieutenant Perrin... Le commandant, le capitaine de Larroque, Mariette, d’Hummel, Féligny n’avaient pas une égratignure...
Sauf le commandant, un ancien colonial, qui avait combattu dans la brousse, personne au bataillon n’avait, la veille encore, vu le feu, et tous échangeaient leurs impressions avec curiosité.
On avait dû reculer devant une attaque activement poussée avec des forces très supérieures, mais il n’y avait rien à cela que de très normal, et dans des troupes de couverture, dès longtemps préparées à leur mission et instruites de leur rôle, personne ne s’étonnait du résultat de la journée.
L’attitude des troupes avait été admirable. Ces jeunes soldats, de un et de deux ans, encadrés par des sous-officiers qui eussent passé jadis pour des conscrits, avaient fait leur devoir en vrais Français d’autrefois.
De l’aube à la nuit, ils s’étaient battus sans répit, montrant sous le feu un sang-froid de vétérans et dans la charge un entrain endiablé.
La journée était de bon augure pour les armes françaises, et le résultat acquis par l’ennemi était en somme médiocre.
Tenus en respect par le fort de Manonvilliers, dont l’action s’étendait jusqu’aux abords d’Ogéviller, les Allemands avaient dû reporter leurs efforts vers l’Est, et le puissant point d’appui de la forêt de Mondon était encore inviolé.
Un grand feu de bivouac projetait sur le tronc des arbres une vacillante lueur de féerie. Au centre d’une petite clairière, les officiers du bataillon décimé s’étaient groupés silencieux, et, un peu à l’écart, Mariette, d’Hummel et Schmitt discutaient à mi-voix au pied d’un vieux chêne.
Les émotions du combat n’avaient pu les délivrer de l’obsession de l’œuvre de justice qu’ils avaient à accomplir. Il leur semblait que, tant qu’elle resterait en suspens, un danger menacerait dans l’ombre le régiment et la patrie, et sitôt leurs devoirs remplis vis-à-vis de leurs tués et de leurs blessés, ils s’interrogeaient sur les moyens d’en finir.
Avant que les balles et la mitraille allemandes eussent achevé de décimer le régiment et de confondre à jamais les preux sans reproche et le soldat félon, il fallait faire la lumière, juger et châtier. Tous trois tombèrent d’accord sur cette nécessité.
La compagnie de Féligny était précisément aux avant-postes. Il fallait agir cette nuit même.
Schmitt fit seulement remarquer qu’il serait préférable d’attendre l’arrivée du sergent Randoni, qui ne pouvait manquer d’être là le lendemain matin, car, sur l’invitation du colonel, qui voulait effacer de l’esprit du vieux brave en l’appelant sur-le front le soupçon infamant, le major avait dû le mettre en route dans la journée.
- C’est évidemment un témoin important, dit Mariette, mais le combat peut reprendre à la pointe du jour, et quand Randoni sera là, nous, nous risquons de n’y plus être... Ne perdons plus un instant.
Quelques minutes après, le groupe des lieutenants, diminué depuis la veille des victimes du champ d’honneur, se reformait autour de Mariette.
A demi-voix, car alentour des soldats allaient et venaient en quête de bois mort pour alimenter les feux, Mariette exposa son projet.
- Il ne s’agit pas d’atermoyer. D’un moment à l’autre, le combat peut reprendre, et le bataillon, le régiment seront peut-être à tel point désagrégés qu’ils disparaîtront comme individualisés... Il sera trop tard alors... et le mystère sera devenu à tout jamais indéchiffrable; le crime restera impuni. Il ne faut pas que cela soit. Il y a parmi nous un traître; nous ne devons pas permettre que la France confonde un jour dans la piété d’un même souvenir des héros et un lâche... Nous avons tous des soupçons, des soupçons d’une redoutable précision, mais ce ne sont que des soupçons; c’est un devoir impérieux de les vérifier au plus tôt, afin de condamner ou d’absoudre.
Mariette avait insensiblement élevé le ton de sa voix, il s’arrêta quelques secondes pour dominer son émotion et reprit:
- Voici ce que je vous propose: nous allons, sans plus tarder, constituer un Conseil de guerre et y faire comparaître Féligny. Ce Conseil se composera des cinq plus anciens lieutenants du bataillon: il entendra de nouveau le récit de d’Hummel, mettra Féligny au courant des soupçons qui pèsent sur lui, entendra. sa défense et jugera... Qu’en dites-vous ?
Tour à tour, les officiers opinèrent. A l’unanimité ils acquiescèrent.
On procéda alors au choix des juges. Ce furent, d’après le rang d’ancienneté, Mariette, Richard, Brisson, Olivier et Schmitt.
Tous étaient de promotions antérieures à celles de Féligny.
Promu à l’épaulette par Saint-Maixent six mois après que Mariette fut sorti de Saint-Cyr, Richard, qui frisait la quarantaine, était un de ces modèles d’officiers de troupe que les générations nouvelles commencent à faire oublier. Ramassé dans une carrure d’athlète que l’hygiène des exercices physiques préservait de la pléthore, d’esprit un peu court, mais de jugement droit, il rachetait par une conscience professionnelle qui imposait l’estime ce qu’il y avait d’un peu gauche dans sa façon de servir.
Brisson formait avec Richard un de ces contrastes comme il s’en trouve dans l’armée beaucoup plus fréquemment que dans les autres carrières. Ancien candidat à l’Ecole normale supérieure, rejeté sur Saint-Cyr par l’insuccès d’une tentative infructueuse et une révolte d’amour-propre, Brisson était, lui, l’officier intellectuel.
Dès sa sortie de l’Ecole et tout en s’initiant à son métier d’instructeur, il avait entrepris la préparation parallèle d’une licence ès lettres et d’une licence en droit que la guerre venait d’interrompre. Entre temps, il avait fait un stage de substitut auprès du Conseil de guerre de la 6 e région et s’était assuré par ses réquisitoires une réelle notoriété.
D’ailleurs, militaire dans l’âme, il avait un véritable culte pour le métier des armes, et se faisait de sa fonction d’officier la plus haute et la plus noble idée. Conscient de sa valeur intellectuelle, il s’ingéniait à n’en pas heurter ses camarades, mais ne se défendait pas du plaisir d’en imposer le sentiment, dès qu’il se trouvait au dehors d’un cercle d’officiers... Agacé par la perception confuse d’une opinion qu’une littérature malfaisante et un crayon inconsciemment pervers ont peu à peu accréditée dans certains milieux sur la valeur intellectuelle des instructeurs et des chefs de la nation armée, il avait à cœur de revendiquer pour sa corporation l’estime légitime où on doit la tenir.
Olivier était, en revanche, de cette catégorie d’hommes qui peuvent traverser l’existence de bout en bout sans laisser derrière eux une empreinte précise. Bon officier sans relief, bon camarade sans caractère particulier, on ne lui connaissait qu’une passion: la chasse, et qu’un vice : la pipe. De l’automne au printemps, chaque dimanche, par le soleil, la pluie ou le verglas, il partait dès l’aube pour battre tout le jour la plaine et le bois...
Et cette vie de campagne l’enchantait, se rapprochant de celle qu’il aimait : seul, le gibier allait changer de forme.
Le Conseil était constitué ; il fallait faire comparaître l’inculpé. Bernard se chargea de le quérir, tandis que les autres lieutenants auxquels ne revenait aucun mandat se dispersaient sous bois pour assurer une zone à l’abri de toute curiosité. Gauthier et Henriot, deux sergents récemment revenus d’un stage à Joinville, furent mis au courant de la situation et chargés du rôle éventuel de gardiens; on pouvait avoir confiance dans la solidité de leur étreinte...
(A suivre.)


27 novembre 1919
Tribunal d’honneur par le colonel Driant.
(Suite.)

Depuis un moment déjà, un roulement sourd était venu par intervalles dominer la rumeur qui bruissait dans la forêt, et de brèves lueurs, perçant la jeune frondaison, annonçaient un orage...
Quand, après une heure d’attente qui parut un siècle, Bernard revint, accompagnant Féligny, la tempête faisait rage. Un vent violent s’était levé de l’Ouest, et une grosse pluie ruisselait à travers le lacis de branchages; les éclairs et les détonations de la foudre se succédaient sans interruption.
Enveloppés dans leurs manteaux, les juges s’étaient groupés à l’abri d’un hêtre, dont la puissante ramure atténuait un peu la violence des cascades. A leurs pieds, un brasier, que l’ordonnance de Richard venait d’alimenter avec une brassée de vieux bois, luttait désespérément et projetait alentour une lueur mourante.
Brisson avait proposé de surseoir à la séance jusqu’à ce que l’orage fût passé, mais Mariette insista pour que l’on ne perdît pas un instant.
A la vue de Féligny, les cinq officiers se détachèrent du large fût blanchâtre contre lequel ils s’étaient collés, et Mariette fit un pas à la rencontre de l’arrivant.
D’un geste rapide, il rejeta le capuchon qui lui couvrait la tête, et d’un ton bref, où perçait le sentiment de la gravité de son rôle:
- Nous vous avons fait venir, Féligny, pour vous entretenir d’une question très grave, sur laquelle vous devez nous donner des éclaircissements immédiats... Voici Brisson, Olivier, Richard et Schmitt : ils sont ici avec moi pour vous entendre... Tous sont plus anciens que vous, vous le savez. Veuillez approcher.
Le lieutenant jeta autour de lui un regard circulaire. Son visage était noyé d’ombre. Rien de ses impressions n’y pouvait paraître dans cette obscurité. Il obéit à l’injonction qui lui était faite.
Sous les arbres voisins, Gauthier et Henriot se coulèrent à portée, tandis que d’Hummel restait à quelques pas...
La pluie cessait graduellement de tomber, mais l’atmosphère, très lourde, restait chargée d’électricité, et les éclairs, trouant incessamment la nuit, donnaient à la scène une allure de mélodrame.
A brûle-pourpoint, Mariette interrogea.
- Vous connaissez, Féligny, sur quelles présomptions graves fut arrêté, il y a deux jours, le sergent Randoni ?
- J’ai vaguement entendu parler de cette affaire, mais je n’ai pas eu à m’en occuper...
- Vous savez cependant qu’il ne s’agit de rien moins que d’un cas de haute trahison ?
- C’est ce que je me suis laissé dire.
- Vous connaissez ce sous-officier, puisque vous l’aviez sous vos ordres ? Le croyez-vous capable du crime dont on l’accuse ?
Féligny sembla marquer une minute d’hésitation, mais de la voix la plus assurée du monde, il répondit:
- Randoni était un très bon sous-ordre, dont je n’ai jamais eu à me plaindre. Il était exact et discipliné. Au fond, que valait-il ?... C’est ce que je ne puis dire...
- De sorte que vous ne seriez pas étonné outre mesure qu’il fût coupable ?
Visiblement agacé maintenant par l’insistance de Mariette et le ton inquisitorial de ses questions, Féligny répliqua brusquement:
- Est-on jamais sûr de quelqu’un ?... Mais, encore une fois, je ne sais rien de plus que ce que vous me semblez vous-même savoir, et je ne me charge d’incriminer ni de défendre cet homme...
- C’est cependant dans le bureau du colonel, c’est-à-dire un peu dans votre service, que cette trahison fut commise... Et vous savez fort bien, par exemple, que c’est une pièce secrète con-, cernant la mobilisation du corps qui a été dérobée...
- Non ! je ne le savais pas...
- Comment ? Le colonel vous en a parlé avant-hier matin dans son bureau, je le tiens de lui-même...
- Le colonel m’a effectivement dit quelques mots de cette affaire, mais il n’a pas précisé de quels documents il s’agissait...
- Ah ! Eh bien ! je vais vous le dire : ce n’était de rien moins que du plan de transport du régiment. Or, ce plan de transport, vous le savez, était enfermé dans l’armoire de fer, et, pour le dérober, il a fallu avoir aisément accès dans cette armoire. C’est pour cela que les soupçons sont allés de prime abord au sergent-secrétaire...
A ce moment, un bruit de pas précipités se fit entendre sous bois.
Une ronde, sans doute...
Olivier se détacha pour la reconnaître, revint aussitôt et échangea avec Mariette quelques mots à voix basse.
Quelques instants après, l’interrogatoire reprenait.
- Alors, votre avis, Féligny, sur le sergent Randoni ?...
- Je n’en veux énoncer aucun ; je vous ai déjà dit que je n’ai été pour rien dans l’enquête faite à son sujet ; mais il me paraît assez naturel qu’elle ait porté sur ce sous-officier, qui avait effectivement la confiance du colonel et l’accès permanent de son bureau.
- Naturel, en effet. Seulement, cette enquête vient de démontrer que le sous-officier n’est pas coupable.
La pluie avait cessé de tomber, et un coup de vent, passant sur le foyer, en ranima la flamme. Une clarté soudaine enveloppa le groupe de fauves reflets. Le visage de Féligny sortit de l’ombre: il était d’une pâleur effrayante et donnait l’impression d’une bête traquée.
Comme il se taisait, Mariette reprit:
- Il faut donc chercher ailleurs. L’honneur du régiment exige que l’on découvre le coupable..., sa sécurité même le réclame. Nous avons une trace... Nous voulons l’examiner. Et comme sur cette piste vous pouvez peut-être faire la lumière, nous voulons l’examiner avec vous... D'Hummel ?...
Le lieutenant interpellé sortit de l’ombre.
- D’Hummel, vous allez exposer ici tout ce que vous savez sur la découverte des documents dérobés dans les dossiers de mobilisation. Auparavant, jurez de ne rien dire qui ne soit la stricte et exacte vérité !
L’officier se raidit, et, levant la main droite vers la voûte sombre où roulaient des vagues de fumée, prononça solennellement la formule sacrée :
-- Je le jure !
Puis, lentement, en témoin scrupuleux qui s’attache à ne rien laisser échapper qui ne soit pas la simple reproduction des faits, il conta l'étrange aventure.
Quand il eut fini, Mariette questionna:
- Vous étiez bien au bal des dames de Survalle, Féligny ?
- Oui, j’y étais.
- Et vous, d’Hummel, avez-vous remarqué à ce bal le lieutenant Féligny ?
- Parfaitement !
- Quand vous avez quitté le bal, qui restait au salon ?
- Avec les dames de Survalle, il ne restait que le baron de Rudesheim, le lieutenant Féligny, le lieutenant d’Hurcourt et le capitaine Gérard. Ces deux derniers sont descendus sur mes talons.
- Le lieutenant d’Hurcourt et le capitaine Gérard sont du 33e dragons. En somme, comme officiers d’infanterie, il ne restait que le lieutenant Féligny ?
- Je n’ai vu que lui.
- Et la capote que vous avez prise pour la vôtre était une capote de lieutenant du 166e ?... Vous en êtes sûr ?
- Absolument !
- Quand vous êtes remonté, il ne restait plus dans l’antichambre que votre vêtement ?
- Ma capote seule.
- Eh bien ! Féligny, que vous semble de tout cela ?
- Mais... que voulez-vous que j’en dise ?... C’est une... histoire... une histoire impossible...
Mariette ne le laissa pas achever, et brusquement, avançant d’un pas et cherchant à plonger son regard dans les yeux du misérable :
- Et moi, je vous dis que, pour nous tous ici, le traître, c’est vous !
L’accusé bondit en arrière, et un cri rauque s’échappa de sa poitrine :
- Moi !...
- Oui, vous ! Il n’y a qu’un homme qui ait pu, sans donner l’éveil, ouvrir l’armoire de fer, c’est vous !... Il n’y en a qu’un qui ait pu communiquer cette pièce secrète au baron de Rudesheim, c’est vous !...
Et comme l’officier esquissait un geste de dénégation : .
- Oui, au baron de Rudesheim. La pièce porte un spécimen de son écriture... La voici... Et l’écriture a été authentiquée, c’est la sienne. Vous vous êtes livré à ce juif véreux pour avoir de l’or, afin de payer vos dettes et de vous libérer de vos amies !...
Sous ce coup droit, Féligny parut vaciller. Un tremblement l’avait saisi, qui le secouait de la tête aux pieds. D’une voix sourde, haletant, il articula ces mots :
- C’est faux ! C’est faux ! faux !...
Et comme ses juges restaient impassibles et muets, il se mit à accumuler les négations avec volubilité et incohérence.
- C’est faux ! Ce n’est pas vrai ! Je ne connais pas le baron de Rudesheim ! Je n’ai jamais touché aux plis secrets !... Cette accusation ne tient pas debout, c’est infâme !... Je ne savais même pas où était la clé de l’armoire de fer... Le sergent le savait, lui !...
Et, se raccrochant à cette idée de la culpabilité du sous-officier :
- Oui, le sergent le savait... D’ailleurs, on l’a vu cette clé à la main...
- Arrêtez, Féligny ! dit gravement Mariette... Car l’infamie que vous commettez en accusant un honnête homme vous donne un juge de plus. Faites venir Randoni !
Et Olivier, se détachant, alla chercher le vieux sergent, qui venait d’arriver.
Sentant qu’il avait son honneur à défendre, le sergent avait arboré ses médailles, et quand il sortit du coin d’ombre où il attendait, équipé en guerre, une émotion soudaine secoua tout le groupe.
Randoni avait, d’un geste brusque, rapproché les talons et rejeté en arrière la crosse de son fusil, mais son bras gauche restait étendu vers Féligny, dans un geste accusateur.
Car il avait entendu les derniers mots du traître.
- J’avais compté sur vous pour me défendre auprès du major, fit-il d’une voix sourde... J’attendais que vous lui expliquiez cette affaire de clé... Il faut que je l’explique moi-même, à ce qu’il paraît, sans quoi je serais encore en prison... C’est mal, ce que vous avez fait là, mon lieutenant !
Et, se tournant vers les officiers, en qui il devinait un tribunal d’honneur:
- Cette clé, fit-il, le lieutenant savait que le colonel me l’avait quelquefois confiée, que je connaissais le tiroir où il l’enfermait. Il me l’a demandée... Il y a de cela dix jours. Il voulait, disait-il, préparer un travail d’état-major qui lui serait d’une grande utilité pour sa proposition comme capitaine. Seulement, il ne voulait pas s’adresser au colonel qui, peut-être, serait obligé de refuser... Et moi, qui ne pouvais une seconde soupçonner quelque chose, j’ai eu la faiblesse de la lui donner... Il l’a gardée deux jours. Il m’avait prié de n’en rien dire: je n’ai rien dit.
Et comme l’officier le regardait, hébété, le sergent fit un pas vers lui, et grondant:
- Mais parlez donc, mon lieutenant ! parlez donc !... Si, à peine libéré de ma prison depuis vingt-quatre heures, j’arrive ici à temps, c’est pour me laver devant tous !...
Et comme le misérable, écrasé, ne répondait rien :
- Pourquoi il a laissé planer les soupçons sur vous, mon pauvre Randoni, articula Mariette, c’est parce qu’un traître est en même temps un lâche.
Et, faisant un pas vers Féligny :
- Mais avouez donc, malheureux ! Non content d’avoir vendu votre patrie, vous avez tenté pour vous sauver de perdre cet homme que vous saviez un type de probité et d’honneur !... Mais le ciel a voulu qu’il arrivât à temps pour vous confondre... La clé, vous l’avez gardée deux jours, le temps d’en faire fabriquer une autre. Dès lors, il vous était loisible de fouiller à votre guise dans les dossiers secrets, à la commande du Juif dont l’or payait votre honte !...
Le traître était tombé à genoux, éclatant en sanglots. Le sergent Gauthier, qui avait suivi Randoni, le releva comme une loque et le maintint de sa poigne de fer... Le cercle des juges s’était insensiblement élargi, sous la poussée d’un sentiment instinctif de répulsion...
Les yeux hagards, la voix entrecoupée de hoquets, le misérable parla enfin :
- Oui, c’est vrai, c’est moi... J’ai livré ces pièces au banquier parce que j’avais besoin d’argent... J’étais traqué... acculé... cette femme me menaçait d’un scandale... Le baron était au courant de tout, il m’a proposé de me tirer d’affaire. Ce ne devaient être d’abord que des renseignements sans importance... Peu à peu, ses exigences ont augmenté... Oui, je suis un malheureux !... un misérable !... Pardon !... Je réparerai !... Demain, je me ferai tuer...
- Emmenez cet homme un peu plus loin ! commanda Mariette aux deux sous-officiers. Et avant tout, enlevez-lui son revolver et son sabre : il n’est plus digne de porter les armes. Et maintenant que le traître est démasqué, votre avis ?
- La mort ! dit Schmitt.
Et après lui, les juges improvisés répétèrent :
- La mort ! La discussion commença sur le mode d'exécution.
(A suivre.)


4 décembre 1919
Tribunal d'honneur par le colonel Driant. (Fin.)

Olivier ne voyait jamais de grands inconvénients aux avis qui le dispensaient de produire une opinion; il se hâta de se ranger à la solution de son camarade.
Mais Mariette, alors, prenant la parole:
- Nous adopterons la mesure qui ralliera la majorité des suffrages, dit-il ; mais je veux faire une objection à la solution qui vous est proposée. La mort à l’ennemi d’une balle étrangère, au milieu des siens, c’est la mort des braves, c’est la fin glorieuse à quoi rêvent les héros, ce n’est pas le châtiment des traîtres !
Qui vous dit alors qu’à la fin de cette guerre le nom de Féligny ne figurera pas à la salle d’honneur du régiment, à côté de ceux des nôtres que le destin a déjà marqués ? Le permettrez-vous ?... Irez-vous à la bataille avec cette arrière-pensée, cette capitulation de conscience ?... Car, n’en doutez point, la solution qui vous est proposée est une concession à la peur, elle est dictée par la crainte de la seule mesure énergique qui s’impose à cette heure, la crainte de donner la mort nous-mêmes, sous notre responsabilité.
- Tu as raison, fit Schmitt, c’est cette peur-là qui est au fond de la proposition que j’ai faite... Et cette peur, je ne puis m’en défendre, car ma volonté se cabre devant cette énormité: l’exécution d’un camarade sans autre jugement que celui que nous venons de rendre !...
- Ce serait une énormité en temps de paix. C’est un devoir à l’heure où nous sommes.
- Mais ce mandat de juges, nous ne le tenons que de nous-mêmes.
- Nous le tenons de nos camarades, nous le tenons du colonel. Il nous est imposé par les circonstances, et la seule comparaison entre la mort que mérite ce traître et celle qui attend demain, tout à l’heure, plusieurs d’entre nous donne à notre tribunal une autorité supérieure à toute autre.
- Alors, interrogea Olivier d’une voix mal affermie, vous consentiriez, Mariette, s’il n’y avait pas d’autre moyen, à brûler vous-même la cervelle à Féligny d’un coup de revolver ?...
Il y eut un silence... L’hypothèse ainsi précisée avait quelque chose de si angoissant que Mariette, malgré sa fermeté d’âme, n’osa répondre directement...
- Nous allons former un peloton d’exécution constitué comme le prescrit le service des places, déclara-t-il; nous nous rapprocherons ainsi de ce qu’exige la loi.
- Et si nos hommes refusent de tirer ?
- Je les choisirai dans ma compagnie: il n’en est pas un qui me refuse l’obéissance.
- Même pour tirer sur un officier de son régiment ?...
- Même pour cela.
- Il faut un adjudant, d’après le règlement, pour commander le feu; lequel prendrez-vous ?
- Le mien.
- Et s’il refuse à son tour d’obéir, commanderas-tu le feu toi-même, Mariette ?
C’était Brisson qui avait parlé, et une seconde fois une hésitation, faite de tenaillants scrupules et d’effarantes visions, se manifesta dans la réponse du lieutenant.
La situation était terrible, à vrai dire...
- Oui, fit enfin Mariette, s’il le fallait, je commanderais le feu; il n’y a pas deux manières de comprendre un devoir de justice.
Et comme un silence pesant tombait sur le petit groupe, une rumeur lointaine domina le hurlement du vent sous les branches, s’enfla, se rapprocha... Un cri encore indistinct éclata dans la direction du petit poste de la lisière, et les officiers accourant de tous côtés tendirent l’oreille dans cette direction.
- On a crié « Aux armes ! » il me semble, fit Olivier...
Soudain, tout près d’eux, un juron s’éleva et on entendit la voix du sergent Gauthier.
- Ah ! le brigand !... Il m’a échappé !...
Profitant du trouble général, Féligny s’était dérobé à l’étreinte du sous-officier et s’était élancé dans le fourré.
Mariette se précipita.
Où aller ? A son devoir de chef, c’est-à-dire à sa compagnie, ou bien à son devoir de juge, à la poursuite du condamné ?
Soudain, il se heurta à Randoni qui, ployé en deux, glissait une cartouche dans son fusil.
- Laissez-moi, mon lieutenant... Il m’appartient...
Et avec une acuité de vision que lui donnait l’atavisme du maquis, le Corse s’élança sur les traces du fuyard.
Quelques instants s’écoulèrent pendant lesquels les juges du tribunal d’honneur se regardèrent silencieux dans le petit jour qui montait...
Qu’allait devenir leur œuvre de justice ?
Le misérable allait-il s’échapper ?
Finissant dans la désertion après avoir commencé dans la trahison, allait-il porter à l’ennemi tout ce qu’il savait des forces et des positions du corps de couverture ?
- Aux armes ! Le sinistre appel retentit de nouveau à quelque distance, et Brisson reconnut la direction de sa compagnie. Il n’avait déjà que trop tardé à rejoindre son poste et disparut du côté de la lisière.
Tous allaient l’imiter, quand un coup de feu très proche partit dans la direction suivie par le fuyard.
Mariette s’élança. Cent mètres plus loin, Randoni semblait l’attendre au pied d’un orme, appuyé sur son fusil.
Etendu à ses pieds, les bras en croix, la face contre terre, Féligny ne bougeait plus...
- Une balle dans le dos, mon lieutenant, fit le vieux sergent d’une voix sourde... C’est tout ce qu’il méritait, n’est-ce pas ?
Et comme l’officier, les yeux à terre, ne répondait point:
- Dites-moi que j’ai bien fait, mon lieutenant, insista le sous-officier. J’ai besoin que vous me le disiez...
- Vous avez bien fait, Randoni, articula lentement l’officier. Sur ma conscience, je prends, avec tous mes camarades du tribunal d’honneur, la responsabilité de cette exécution.
- Merci, mon lieutenant. Seulement, je ne veux plus de ce fusil pour tirer sur les Prussiens. Le premier mort que je rencontrerai m’en fournira un autre.
Et il jeta loin de lui l’arme de l’exécution.
Mariette montra le cadavre du traître aux officiers qui l’avaient rejoint.
- Messieurs, dit-il d’une voix grave, pas un mot sur tout ceci, n’est-ce pas ?... J’ai votre parole. Il y va de l’honneur du régiment...
Les lieutenants inclinèrent la tête en signe d’acquiescement, et, suivant Mariette qui prenait le pas de gymnastique, ils rejoignirent le bataillon qui marchait au feu.

***

Un combat acharné avait suivi cette exécution. Il avait duré toute la journée, et les troupes de couverture, impuissantes à contenir le flot sans cesse grossissant des corps d’invasion, avaient dû reculer jusqu’à hauteur du fort de Manonvilliers. Là, elles s’étaient retranchées pour opposer à nouveau le rempart de leurs poitrines à la poussée germanique, chaque jour gagné, chaque sacrifice consenti permettant aux masses françaises qui se mobilisaient en arrière d’arriver à temps.
Mais, dans cette dernière rencontre, le 166e avait été à nouveau décimé: il avait laissé sur les bords de la Vesouze 185 morts et 310 blessés. Parmi les morts, deux juges de Féligny, Schmitt et Olivier, ajoutaient leurs noms au martyrologe du régiment. Le vieux sergent Randoni lui-même avait été tué des premiers.
Quelques jours après, Mme de Survalle et sa fille, portant le costume et le brassard d’infirmières, pénétraient pour y prendre leur service quotidien dans une des tentes qui constituaient l’ambulance installée par la Croix-Rouge aux portes de Reims.
Elles tressaillirent en trouvant la femme du lieutenant Mariette au chevet d’un blessé, et, sous les bandages dont sa tête était entourée, elles reconnurent son mari.
Marguerite de Survalle se précipita dans les bras de la jeune femme.
- Ma pauvre Cécile !...
Ce fut le lieutenant lui-même qui rassura les deux femmes.
- Je suis des heureux, moi, Mademoiselle; un éclat d’obus à la tête. Quand on n’est pas enlevé dans les vingt-quatre heures, on est sûr d’en revenir, et aujourd’hui que me voilà près des miens, je suis bien tranquille, j’en reviendrai tout à fait... Je voudrais bien pouvoir en dire autant de ce pauvre d’Hummel... qui est là !
Tous les regards se portèrent vers le lit voisin. Sur l’oreiller, une face très pâle, si pâle qu’elle était méconnaissable, gisait immobile, et Marguerite de Survalle eut peine à retrouver sur ces traits, où la souffrance avait mis sa douloureuse empreinte, le jeune lieutenant un peu taciturne, dont les longs regards n’avaient pas été sans la frapper avant que Féligny eût accaparé toute son attention.
- Poumon traversé, fit Mariette... Une balle dans la poitrine, à un doigt du cœur. Ça lui est arrivé dix minutes avant moi, en conduisant son peloton à l’attaque... S’il en revient, il aura de là chance. Pauvre et cher camarade !...
- Il ‘y a d’autres morts au régiment ? murmura Marguerite de Survalle.
- Oh ! oui, Mademoiselle, combien !...
La jeune fille était très pâle, et comme l’exclamation de l’officier ne répondait pas à sa secrète interrogation, sa mère la réitéra en citant et demandant des noms. Des bruits mystérieux avaient circulé à Reims, qui avaient mis une angoisse indéfinissable au cœur de la jeune fille.
Le nom de Féligny avait paru sur la liste funèbre qu’avaient publiée les journaux, mais devant ce nom figurait la mention en italiques: « disparu ».
Et elle ne figurait que devant ce nom seul.
Que signifiait-elle ?
Le regard de la jeune fille implorait une réponse, et Mariette rencontra ce regard.
Soudain, malgré les tendres exhortations de sa femme, il se dressa sur son séant. Car un devoir, semblable à celui qui l’avait fait juge implacable quelques jours auparavant, sous les vieux chênes de la forêt de Mondon, se dressait à nouveau devant lui.
- Nous n’avons pas le droit, avait-il dit à ses camarades, de laisser tomber face à l’ennemi l’officier indigne, et de permettre que, plus tard, son nom figure auprès des nôtres à la salle d’honneur du régiment.
Or, à cette heure, devant cette jeune fille, trompée elle-même, trahie elle aussi, il devait faire une seconde exécution... il ne devait pas permettre que cette âme de vierge pût enfermer le souvenir d’un Judas dans le trésor de ses regrets.
Il fit signe à Mlle de Survalle et à sa mère d’approcher.
- Mademoiselle, dit-il, Cécile connaissait votre secret, et je le connais par elle. Mais il en est un autre qu’elle connaît aussi et qu’elle ne vous a pas dit encore... C’est moi qui vais vous le dévoiler. L’homme que vous aimiez était indigne de cet amour: il faut l’oublier, Mademoiselle...
- Oh ! fit-elle, dans un mouvement de révolte.
- Sur mon honneur, je vous l’affirme, Mademoiselle: M. Féligny était un lâche... Il est mort d’une balle reçue dans le dos...
Un gémissement douloureux l’interrompit, et les larmes jaillirent des yeux clairs de la jeune fille.
Elle se jeta dans les bras de Mme de Survalle.
- Oh ! mère, mère... A son tour, Cécile Mariette lui prit la main.
- Ma pauvre Marguerite, c’est vrai, il faut chasser cette image maudite.
- Un lâche, Pierre !...
- Oui, Mademoiselle, un lâche jugé et condamné par ses camarades et dont nul, parmi les survivants, ne prononcera plus le nom... Vous aussi, il faut oublier.
Et l’officier retomba sur son oreiller, épuisé par l’émotion.
- La voilà, la tare personnelle, dit Mme de Survalle à mi-voix. Es-tu assez punie, ma pauvre enfant ?
- Oh ! mère, mère... Un long silence coupé de sanglots suivit l’affreuse révélation.
Ce fut Cécile Mariette qui le rompit.
Elle montra à la jeune fille le lieutenant d’Hummel, auprès de qui le médecin-chef de l’ambulance venait de s’arrêter, scrutant et sondant la blessure au milieu du silence des infirmiers.
- Celui-là était digne de vous, Marguerite... Il vous aimait... Il l’a confié à mon mari... Il faut l’aider à revivre... Et vous oublierez l’autre comme on oublie un cauchemar...
Le docteur venait de terminer son examen.
- Avec des soins, il s’en tirera... C’est jeune, vigoureux. Mais il faudra une attention de tous les instants pour éviter l’hémorragie interne... Par conséquent, la même infirmière...
Mme de Survalle s’avança vers le médecin.
- Voulez-vous me confier ce blessé, docteur ? Je ne le quitterai pas d’une minute.
- Certes, Madame, de tout cœur !... Mais il y aura des nuits à passer, il vous faudra de l’aide...
Mme de Survalle se tourna vers sa fille.
- M’aideras-tu, Marguerite ?
La jeune fille inclina la tête en signe d’assentiment. Et quand elles se retrouvèrent seules devant le lit du blessé, elle se jeta dans les bras de sa mère.
- Pardon ! sanglota-t-elle. J’oublierai !

 

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