La Galère qui
chante. Poèmes de guerre
Rémi Bourgerie
Ed. Berger-Levrault 1921
Secteur calme
Sinueuses, sous le soleil qui
grisaille la terre,
les tranchées se glissent au ras des herbes,
les tranchées de Vého-Verger,
de lierre et de liseron toutes enrubannées.
Arbres fleuris, vertes prairies,
taillis giboyeux, soleil radieux,
vallon de Ker-Ys aux rouges oseraies,
vision de paix et de labeur,
calme trompeur.
Emberménil, Reillon,
villages du front
où la guerre s’est assoupie,
sous vos pierres meurtries,
qu’envahissent les ronces,
les abris s’enfonçent
tranquilles et sûrs.
Des tranchées épousent les vallons,
des bois profonds recèlent les batteries,
bois feuillus, bois où des troncs mutilés
disent une ancienne bataille,
où grandissent, dans les trous d’obus pleins d’eau,
des plantes aquatiques et de jeunes crapauds.
Des murs épais barrent les rues ;
des mines reposent sous les carrefours ;
ici et là, battant les routes
des canons contre-tanks se dissimulent.
Avec leur squelette rouillé
les réseaux barbelés protègent les tranchées
et semblent s’enliser
sous la marée verte des herbes trompeuses.
Devant nos lignes,
un village tapi dans ses vergers,
un village à peine mutilé
montre ses tuiles rouges,
un village paisible...
Mais
des cheminées équivoques se dressent dans le ciel
observant l’horizon ;
des mitrailleuses garnissent les plaies des murs ;
des caves se prolongent en abris souterrains
puis ce sont les blockhaus, les géants enterrés,
bétonnés,
dont les yeux masqués parfois s’allument...
alors, devant les chevaux de frise et les réseaux bas
les patrouilles s’endorment et ne reviennent pas.
Emberménil, Reillon,
villages du front
où les troupes viennent se détendre,
le feu couve sous vos cendres. |