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Histoires criminelles du Blâmontois (20)
Cirey - 1856

Voir aussi Histoires criminelles


Gazette des Tribunaux
14 mai 1857

COUR D'ASSISES DE LA MEURTHE.
Correspondance particulière de la Gazette des Tribunaux.
Présidence de M. Briard, conseiller.
Audience du 11 mai.
TRIPLE ASSASSINAT.
Nicolas-Didier Oliot, âgé de trente-quatre ans, journalier, demeurant à Cirey, est prévenu de l'assassinat 1° de Geneviève-Mélanie Zabé, sa femme ; 2° de la veuve Zabé, sa belle-mère; 3° d'Appoline Oliot, enfant reconnue et légitimée par sou mariage avec Geneviève-Mélanie Zabé, qu'il a tuées toutes trois à coups de hache.
L'accusation lui impute d'avoir prémédité ce massacre par ressentiment de ce que sa femme et sa belle-mère ne lui auraient préparé que des repas insuffisants pour satisfaire l'excessif appétit dont il était sans cesse tourmenté.
Oliot est un homme vigoureux ; la saillie très prononcée de son front au-dessus du nez et des yeux donne à son visage un grand air de dureté. Il est resté pendant tous les débats parfaitement calme et assuré.
M. le procureur-général Millevoye est venu soutenir lui-même l'accusation.
La défense est confiée au talent de Me Lallement.
L'acte d'accusation expose en ces termes les faits du procès :
« Le 7 janvier 1856, l'accusé Nicolas-Didier Oliot, veuf depuis huit mois de Rosalie Boquel, épousa à Cirey la nommée Geneviève-Melanie Zabé. Celle-ci était mère d'une petite fille de cinq ans, que les nouveaux époux reconnurent et légitimèrent par leur acte de mariage, bien qu'Oliot se prétende étranger à la paternité de cette enfant.
« Après le mariage, l'accusé et sa femme allèrent demeurer chez la mère de cette dernière, la veuve Zabé, à Cirey. L'harmonie ne fut pas de longue durée dans le ménage. La femme Oliot était extrêmement économe, l'accusé au contraire était paresseux, dissipé, brutal; constamment il se plaignait de la parcimonie de sa femme et de sa belle-mère qui, disait-il, le laissaient souffrir de la faim, et il éclatait en scènes de violences.
« Le 3 février dernier, il était occupé à extraire des souches dans fa forêt. Sa femme lui porta son repas ; il se plaignit de n'avoir pas assez à manger, s'emporta, voulut la battre et la poursuivit lorsqu'elle prit la fuite.
« Cette scène de violence, qui est niée par l'accusé, bien qu'elle soit parfaitement établie, n'était que le prélude du plus épouvantable drame.
« Le soir, vers huit heures, Oliot, rentré à son domicile, tuait, à coups de hache, sa femme, sa belle-mère, et l'enfant qu'il avait légitimé. Il n'a pas essayé de nier ce triple crime. Il s'en est reconnu l'auteur et en a raconté les détails. Si on l'en croit, lorsqu'il était revenu de la forêt, sa femme avait voulu qu'il allât chercher deux charges de bois, destinées à être vendues; le soir même il en aurait
été chercher une, dont sa femme n'avait pas obtenu un prix aussi élevé qu'elle le désirait; elle aurait alors exigé qu'il en allât chercher une seconde, et comme il s'y refusait, elle et sa mère l'avaient accablé d'injures. Elle avait même, dit-il, annoncé l'intention d'aller chercher son frère pour que celui-ci l'expulsât de la maison. En effet, elle était sortie da la chambre en poussant la porte avec
une telle violence, que le montant s'était détaché et avait failli tomber sur la femme Zabé : il avait redressé la porte, mais sa femme l'avait poussée de nouveau et était rentrée; c'est alors qu'emporté par la colère il avait saisi sa hache qui était à sa portée, il en avait frappé sa femme et l'avait étendue morte à ses pieds; la vieille mère s'étant mise à crier, il l'avait immédiatement tuée aussi ; il avait
ensuite tué la petite fille qui s'était levée en pleurant du banc sur lequel elle était assise. La visite des lieux a confirmé au moins les détails matériels donnés par l'accusé. La porte a été trouvée démontée. La femme Oliot avait la tête fracassée de trois coups de hache, dont l'un paraît avoir été asséné lorsque déjà la victime était abattue aux pieds du meurtrier. La veuve Zabé avait reçu aussi trois coups à la tête ; l'enfant avait été tué de deux coups.
« Une fois ces actes d'extermination accomplis, l'accusé n'avait pas pris immédiatement la fuite; il était resté dans la maison, et comme le cadavre de sa femme le gênait pour passer d'une chambre dans l'autre, il l'avait jeté la tête en bas dans un cellier; il était allé ensuite dans la cuisine, où il avait fait cuire des pommes de terre et du lard; il avait soupé avec tant d'avidité qu'il en avait été malade et avait été se coucher au premier étage. Au point du jour, il avait changé de vêtements et était rentré dans la chambre où gisaient dans le sang deux de ses victimes; il avait ouvert l'armoire de sa femme, et s'était emparé de la chaîne d'or de celle-ci, d'une petite somme d'argent et de quelques autres objets, puis il avait pris la fuite.
« Lorsqu'il fut arrêté, il essaya d'abord de cacher son nom, mais bientôt, voyant qu'il était reconnu, il avoua sa culpabilité avec un cynisme et un sang-froid qui ne se sont pas démentis dans toute l'instruction. Tous ses efforts ont tendu à faire croire qu'il avait agi sans préméditation, mais souvent, plusieurs témoins en déposent, il avait dit qu'il tuerait sa femme et sa belle-mère, si elles ne lui donnaient pas davantage à manger, qu'il tuerait toute la famille.
« Or, précisément le jour même du crime, il avait menacé sa femme parce qu'elle ne lui apportait qu'un repas insuffisant. Il était à l'avance familiarisé avec l'idée de donner la mort à ses victimes, et la discussion qui a précédé le crime, si elle a eu lieu, n'a été pour lui que l'occasion de réaliser un dessein longuement prémédité. Il avait tout prévu, et lorsque, devant des témoins, il disait :
« Je les tuerai tous, » c'est qu'il avait compris qu'un premier meurtre l'entraînerait à commettre les autres, pour que la vieille mère et la jeune fille ne pussent faire de révélations contre lui ; aussi, après avoir frappé sa première victime, n'a-t-il pas épargné les deux autres. »
Après la lecture de l'acte d'accusation, il est procédé à l'interrogatoire.
M. le président : Dès l'âge de quatorze ans et jusqu'au moment où vous êtes parti pour l'armée, n'avez-vous pas commis de nombreux délits forestiers ?
L'accusé : Je n'en ai pas commis plus que les autres habitants de mon village.
D. Vous avez été incorporé au 70e de ligne ; vous y avez donné des preuves de la violence de votre caractère. Dans un accès de fureur, vous avez brisé votre fusil, et vous avez été condamné pour ce fait à un an de prison ?
- R. Oui, monsieur.
D. A votre retour du service, vous êtes entré chez le sieur Zer, cultivateur à Montigny. Combien de temps y êtes-vous resté ? - R. Environ six mois.
D. Votre maître ne vous reprochait-il pas votre paresse?
- R. Il ne m'a fait de reproches qu'une seule fois.
D. Ne répondiez-vous pas avec colère à ses reproches? N'avez-vous pas dit, en parlant de lui et de sa famille, que vous les éventreriez tous et que vous mettriez le feu à la maison ? - R. Je ne me souviens pas avqir dit cela. Si je l'ai dit, c'était par un moment de colère. En tous cas, je n'en ai rien fait.
D. N'étiez-vous pas très redouté à Montigny ? - R. Pourquoi aurais-je été redouté? je n'ai fait de mal à personne.
D. Le maire et plusieurs témoins disent que vous étiez un objet de terreur pour les habitants. N'avez-vous pas raconté au maire que, dans la forêt, vous aviez levé votre hache sur un garde; que vous ne saviez pas ce qui vous avait empêché de le tuer? - R. Non, monsieur.
D. N'avez-vous pas dit, en parlant de vous et d'un autre délinquant : « Ah ! nous ne craignons pas les gardes; si nous les rencontrons, nous les descendrons. » - R. Je n'ai pas fait de menaces aux gardes ; ils ont dressé contre moi bien des procès-verbaux, et cependant je ne leur ai jamais rien fait.
D. Après avoir quitté Zer, vous êtes entré au service de Jean Didier. Une fois qu'il vous reprochait d'avoir brisé méchamment un crochet en fer, ne l'avez-vous pas menacé de l'éventrer avec une fourche que vous teniez à la main? - R. Non, je ne l'ai pas menacé.
D. Vous entendrez Jean Didier. Comme vous soupçonniez Aubert, le maréchal, d'avoir dit à Jean Didier que le crochet avait dû être cassé exprès, n'avez-vous pas courir chez Aubert, armé de votre fourche, pour la lui enfoncer dans le ventre? N'a-t-il pas été contraint de s'enfuir? - R. Je suis allé chez Aubert lui dire des raisons, mais je ne l'ai pas menacé.
D. Au mois d'octobre 1855, alors que vous travailliez chez un habitant, entendant, raconter une querelle, n'avez-vous pas dit : « Ah! si c'eût été moi, je lui aurais enfoncé mon couteau dans le ventre? » - R. Je n'ai jamais dit cela.
D. En passant par Cirey avec le nommé Lempereur, n'avez-vous pas vu un veau qu'un boucher égorgeait, et comme Lempereur se détournait de ce spectacle, n'avez-vous pas dit : « Ah ! pour moi, cela ne me fait rien; je saignerais bien un homme avec mon couteau? » -R. Je n'ai jamais dit cela.
D. Votre probité était loin d'être irréprochable. Pendant votre séjour à Montigny, il a été commis des vols nombreux de pain et d'autres comestibles. Ces vols vous ont été imputés. Ils ont cessé après votre départ. - R. Ce n'est pas moi qui les ai commis.
D. En décembre 1856, n'avez vous pas été renvoyé de la briqueterie de Cirey pour avoir volé du pain et du tabac à un autre ouvrier nommé Chaudron? - R. Oui, j'ai pris un peu de pain et de tabac à Chaudron, mais je l'avais prévenu;
D. En janvier dernier, vous avez été chassé d'une coupe où vous travailliez parce que vous aviez pris sur le tas de bois façonné d'un autre ouvrier une certaine quantité de ce bois pour le porter sur le tas de bois que vous aviez façonné vous-même; vous priviez ainsi cet ouvrier, d'une partie de son salaire pour vous l'attribuer. - H. Cela n'est pas vrai.
D. Cependant deux témoins le déclarent et vous avez été renvoyé pour ce fait. Le nommé Lempereur ne vous avait-il pas remis 10 francs et 4 grammes d’or que vous deviez vendre à Blamont et avec lesquels vous deviez faire certains achats pour Lempereur ? – R. Oui, j’ai vendu l'or et j'en ai dépensé le prix ainsi que les 10 francs avec un camarade. Mon intention était de rembourse Lempereur, et chez même fait pour m’acquitter pour 3 francs d’ouvrage chez sa mère.
D. De 1850 à 1855 vous avez vécu à Montigny avec Rosalie Boquel. Vous avez fini par l'épouser : elle était morte depuis huit mois lorsque vous avez épousé la fille Zabé. Elle avait été condamnée pour vol ? - R. Je ne le savais pas.
D. Elle avait un enfant naturel, une petite fille agée de cinq ans ; vous ne l'ignoriez pas ? -- R. Non. J’ai reconnu cet enfant, mais il n'était pas de moi.
D. Cette femme était du moins très laborieuse, très attachée à sa mère et à son enfant. - R Oui, elle était ouvrière.
D. Votre femme et votre belle-mère, chza laquelle vous demeuriez, vous reprochaient d’aller dépenser votre salaire sans le rapporter dans le ménage ? – R. Cela n’est arrivé que deux fois. Une fois j’ai dépenses 50 sous, et l’autre 3 francs.
D. N'aviez-vous pas une fois menacé de briser les meubles à coups de hache. - R. Non, monsieur.
D. Votre belle-mère vous redoutait : elle disait que vous étiez capable de la tuer. Christophe Zabé, votre beau-frère, lui ayant offert de vous expulser de chez elle, elle lui a dit : « Ah! ne viens pas, mon fils, il te tuerait. » - R. Je n'ai rien su de cela.
D. Ne vous plaigniez-vous pas que votre femme ne vous donnait pas assez à manger? - R. Oui, elle me laissait mourir de faim.
D. N'avez-vous pas dit chez Henri Lenoir : « Si je me fâche, je les tuerai tous? - R. Non, je n'ai jamais dit cela.
D. Après vous être plaint de votre femme et de votre belle-mère, n'avez-vous pas dit : « Il faut qu'elles décarrent l'une ou l'autre ; j'en aurai la fin. » - R. J’ai pu dire qu'il faudrait nous séparer.
D. Le 30 décembre, faisant route avec Veil, ne vous êtes-vous pas plaint que votre femme ne vous donnait pas suffisamment à manger ? Ne lui avez-vous pas dit « Je la tuerai, elle ne vaut pas mieux que cela ? ». --R. Je n'ai pas parlé de tuer ma femme.
D; Le 3 février, vous travailliez dans la forêt à extraire des souches. Votre femme a été vous porter votre repas, vous ne l'avez pas trouvé assez copieux ; vous avez voulu battre votre femme, elle s'est enfuie pour échappera vos coups ? - R. Non, je n'ai pas voulu la battre; elle est retournée au village, mais elle ne s'est pas sauvée.
D. Ce qui s'est passé entre vous et votre femme dans la forêt n'a pas été vu, mais au sortir de la forêt, votre femme a été rencontrée par son frère, qui est pâtre de la commune, et elle lui a raconté en pleurant la scène qui venait d'avoir lieu ; le même jour, vous avez rapporté de la forêt une charge de bois? - R. Oui, monsieur.
D. Votre femme a cherché à la vendre. On n'a voulu lui en donner que 30 centimes au lieu de 35 qu'elle en demandait. Votre femme vous a dit : « Reprends ta charge, et bien qu'elle ne soit pas vendue, tu auras de même le tabac que tu me demandes. » Elle a même changé chez votre voisine une pièce de 1 fr. pour vous acheter du tabac; il ne devait donc pas y avoir de sujet de querelle entre vous. Cependant vous prétendez que votre femme a exigé, avant de vous donner à souper, que vous
allassiez chercher encore une charge de bois dans la forêt ?
- R. Oui, monsieur.
D. Sur votre refus, elle vous aurait menacé d'aller chercher ses frères pour vous mettre à la porte de la maison ; puis, elle serait sortie de la chambre en poussant la porte avec tant de violence que cette porte en aurait été démontée? - R. Oui, monsieur.
D. Cependant elle serait rentrée sans être allée chercher ses frères. La querelle aurait recommencé. Vous prétendez qu'alors le feu de la colère vous montant à la tête, vous avez saisi votre hache et vous avez frappé votre femme. Combien lui avez-vous porté de coups ?
L'accusé : Je crois ne lui avoir porté qu'un seul coup.
M. le président : Vous lui en avez porté trois. Sa mère ne s'est-elle pas écriée : « Que faites-vous? »
L'accusé : Oui, monsieur.
M. le président : N'a-t-elle pas été aussitôt frappée ? Combien lui avez-vous porté de coups ?
L'accusé : Je ne puis le dire.
M. le président : Eh bien, elle a été frappée de trois coups, dont l'un a dû lui être porté quand elle était déjà à terre. Restait la petite fille, assise sur un banc entre le poêle et le mur ; elle s'est mise à pleurer, à se soulever un peu de son banc ; vous l'avez aussitôt frappée.
L'accusé : Oui, monsieur.
M. le président : N'êtes-vous pas resté dans la maison ?
L'accusé : Oui.
M. le président : Comme le cadavre de votre femme vous gênait, vous avez ouvert la trappe de la cave et vous y avez jeté ce cadavre la tête la première ?
L'accusé : Je ne l'ai pas jeté la tête la première.
M. le président : Vous avez été au buffet, vous y avez pris du lard et des pommes de terre que vous avez fait cuire pour votre souper.
L'accusé : Oui, monsieur.
D. Vous en avez mangé une si grande quantité et avec tant d'avidité que, pendant la nuit, vous avez eu une indigestion ; vous avez vomi ? - R. Oui, monsieur.
D. Outre le lard que vous aviez préparé pour votre repas, vous aviez encore fait cuire quatre kilogrammes de lard : qu’en vouliez-vous faire ? – R. J’avais l’intention de l’emporter.
D. Au point du jour, vous avez fait vos préparatifs de départ ; vous avez pris l'argent que vous avez trouvé et la chaîne d'or de votre femme ?-R. Oui, monsieur.
D. Vous vous êtes dirigé vers Bréménil. Dans ce trajet vous vous êtes arrêté chez Poussardin où vous avez été diné. Pendant votre repas, les gendarmes sont survenus. Vous leur avez d'abord donné un faux nom ; vous avez prétendu que vous vous nommiez Urbin. Mais les gendarmes vous ayant dit que vous étiez Oliot et que vous aviez tué votre femme, votre belle-mère et votre enfant, vous avez reconnu que cela était vrai. Comme on vous conduisait en prison, n'avez-vous pas dit : « Ma femme était une p…, sa mère ne valait pas mieux qu’elle. » - R. J’ai pu dire cela, mais c'était sans méchanceté.
D. On vous a dit : « Mais l'enfant ! Pourquoi avez-vous tué l'enfant? » N'avez-vous pas répondu . « Que pouvait devenir l'enfant ? je l'ai tué pour qu’il ne fut pas malheureux ? » - R. J'ai pu répondre cela aux gendarmes. Mais lorsque j'ai tué l'enfant, je n'ai pas fait cette réflexion, je n'en aurais pas eu le temps.
M. le président : En présence des trois cadavres vous n'avez témoigné aucune émotion. Vous avez répondu au magistrat qui vous en faisait un reproche : « Que voulez-vous, le coup est fait. »
Vingt-deux témoins ont été ensuite entendus qui ont confirmé tous les faits rapportés dans l’acte d’accusation et dans l'interrogatoire qu'on vient de lire.
M. le procureur-général, qui portait la parole pour la première fois à Nancy, a prononcé un réquisitoire qui a produit une vive et profonde sensation. Il a fait ressortir toute l’horreur des crimes imputés à Oliot, et s'est opposé avec la plus grande énergie à toute pensée d'atténuation dans une pareille affaire.
M. Lallement s'est d'abord attaché à contester la préméditation et a représenté le triple forfait d'Oliot comme un acte de fureur soudaine, de frénésie instantanée. Si légalement il y a trois meurtres, moralement il n'y a qu’un seul crime. Mais ce que l'avocat invoque surtout comme cause d'atténuation, c'est la nature tout-à-fait exceptionnelle de l'accusé, qui, en proie à une faim toujours
innasouvie, semblait plutôt guidé par l'instinct de la bête que par la conscience de l'homme, pour lequel seul les peines de la loi sont édictées,
M. le procureur-général, dans sa réplique, a cru adresser à l'avocat d'Oliot non-seulement des éloges,
mais encore des remercîments pour le dévouement et le talent qu’il avait déployés dans cette cause désespérée.
M. le président a résumé l'affaire avec la netteté, la précision et l'extrême facilité d'élocution dont il a fait preuve dans tout le cours de la session.
Le jury, après cinq quarts d'heure de délibération, a rapporté un verdict affirmatif, muet sur les circonstances atténuantes.
En conséquence, la Cour a condamné Oliot à la peine de mort, en ordonnant que l'exécution aura lieu sur l'une des places publiques de la ville de Nancy. Oliot a entendu sans émotion cette terrible sentence.
Après le prononcé de l'arrêt, M. le président a dit à l’accusé : Vous n'avez plus maintenant rien à attendre des hommes; tâchez de vous réconcilier avec Dieu, qui peut seul vous faire miséricorde.


La Presse
29 mai 1857

La cour de cassation (chambre criminelle), présidée par M. Laplagne-Barris, a rejeté le pourvoi formé par Nicolas-Didier Oliot, condamné à la peine de mort par arrêt de la cour d'assises de la Meurthe, pour crime d'assassinat.


L'Espérance : courrier de Nancy
18 juin 1857

Chronique locale.
Aujourd’hui, à quatre heures et demie du malin, le nommé Oliot, de Cirey, a été extrait de sa prison et conduit au Champ-de-Mars, pour y subir la juste punition due à ses exécrables forfaits.
A deux heures du matin, l'aumônier de la prison a été introduit dans la cellule d’OIiot pour lui annoncer la fatale nouvelle. Celui-ci, qui ue se faisait plus illusion sur son sort, a accepté son châtiment avec des sentiments de résignation et de repentir.
Il est mort dans ces dispositions chrétiennes qui permettent d’espérer que Dieu aura fait miséricorde à son âme.


L'Espérance : courrier de Nancy
20 juin 1857

On nous communique les détails qui suivent sur la mort d’Oliot, condamné, il y a six semaines, pour cause de triple assassinat, sur sa femme, sa fille et sa belle-mère :
Hier, à deux heures et demie du matin, l’aumônier de la prison l’avertit que sa dernière heure était proche, il répondit : « Je m’y attendais ; je l’avais toujours dit, mais puisque j’ai fait mourir les autres, il faut bien que je meure ; je remets tout entre les mains de Dieu ; que son adorable volonté soit faite. » Et c’est dans ces sentiments d’une admirable et chrétienne résignation qu’il s’est habillé. Quelques minutes apres cette épouvantable nouvelle, le tremblement l’a saisi. « Je tremble, a t-il dit, mais je ne perds pas courage, le cœur ne me manquera pas, j’espère, je suis seulement saisi. »
Apres ces premières émotions, il est demeuré quelques inslants avec son confesseur, l’aumônier des prisons ; il a repris son calme ordinaire ; il a cessé de trembler ; la messe allait se dire pour lui, par le Révérend Père Soullier, supérieur des Oblats: il s’y est rendu sans avoir besoin du secours de personne. Le Révérend Père Soullier lui a fait une petite exhortation, analogue à la circonstance, bien sentie, et écoutée par Oliot avec une religieuse émotion et un recueillement très-chrétien. Il a entendu la messe dans d’admirables dispositions. Son confesseur l’aidait à réciter le chapelet ; pendant tout ce temps, le calme et la paix ont régné sur son visage, on a remarqué la vive et touchante expression avec laquelle il récitait ses prières, notamment ces paroles : « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. »
Quelques instants après la messe, quelques rafraîchissements lui ont été offerts. « Oui, a-t-il dit, je prendrai bien quelque chose, je suis bien mieux, s II a cependant peu mangé. Tout le temps qui s’est écoulé depuis ce moment jusqu’à son départ, a été employé en entretiens spirituels avec son confesseur, qui a été édifié, consolé, touché profondément de tout ce qu’Oliol lui a dit. « Je demande pardon à tous ceux que j’ai offensés ; à toute la société que j’ai scandalisée, à ma mère, ma pauvre mère que j’espérais voir encore une fois, embrasser et consoler ! J’ai là quelqu’argent, je le lui réservais ; tenez, mon Père, voilà ce que j’ai, si vous la voyez, vous le lui donnerez. »
A quatre heures un quart, Oliot était à genoux dans son cachot, près des deux prêtres qui allaient l’accompagner, et qui récitaient sur lui les prières des agonisants.
Avant de partir, il a voulu témoigner sa reconnaissance à ses bons et honorables gardiens. Ils le méritaient à beaucoup d’égards! Leur bonté pour lui a été vraiment inépuisable !
Enfin nous voici au départ, à la véritable agonie; Oliot a constamment prié durant le trajet ; il remettait son âme entre les mains de Dieu avec un accent de foi impossible à rendre. Comme il l’avait dit à plusieurs reprises, en présence de bien des témoins, dans la cour de la prison, il l’a dit encore bien des fois avant d’arriver. « J’ai mérité la mort, ce n’est pas elle que je crains, car je me repens de mon crime, qui a été grand, et j’espère que Dieu me l’a pardonné ; ce que je redoute, c’est de monter sur l’échafaud. » A ces paroles de son confesseur : « Ayez confiance, Notre-Seigneur est mort pour nous racheter, et c’est aujourd'hui la fête de son Sacré-Cœur. » « Eh bien ! disait-il, puisque c’est la fête de son Sacré-Cœur, je lui sacrifie volontiers le mien aujourd’hui pour expier mes péchés. » La vue de la multitude l’agitait un peu ; il souriait de temps à autre d’une pitié amère sur celte étrange curiosité à voir tomber la tète d’un homme. Mais la prière, bien vite, ramenait le calme dans son âme.
En approchant du lieu de son supplice, il s’est écrié : « Mon Dieu! mon Dieu! nous arrivons. ï Et à la vue des spectateurs : « Ah! c’est ici ! si seulement chacun faisait pour moi une prière ! » Enfin en voyant l’échafaud : « Ah ! le voilà donc le fatal instrument sur lequel il faudra monter ! Mon Dieu ! mon Dieu !» Et à cette parole, confiance en Dieu, il s’est écrié avec une force surprenante, avec une énergie que la foi seule peut donner :« Je voudrais avoir les bras libres ; oui! oui ! je les tendrais vers mon Dieu et je me jetterai dans son cœur. » Arrivé au pied de l’échafaud, il a prié l'exécuteur, et à plusieurs reprises, de faire vite. Il en a monté ensuite les marches avec fermeté, et sans être soutenu s’est mis a genoux sur la plate-forme, silencieux et recueilli, a récité tout entier son acte de contrition, a reçu une dernière absoution, a baisé une dernière fois le crucifix, ensuite affectieusement embrasse les deux prêtres qui l’assistaient et moins d une minute après, son âme était entre les mains de Dieu.


Courrier de la Moselle
23 juin 1857

- Vendredi matin, une exécution capitale a eu lieu à Nancy. Oliot, condamné au dernier supplice pour avoir assassiné sa belle-mère, sa femme et sa fille a subi sa peine au champ de manœuvre. On rapporte que, dans la matonée en visitant la paillasse d'OIiot, on a trouvé une corde d’environ 50 centimètres de longueur, qu'il s’était tressée avec une partie de sa couverture et avec laquelle il avait sans doute l’intention de se suicider, si la surveillance dont il a fait l’objet n’avait pas été aussi minutieuse à partir du moment où il fut instruit du rejet de son pourvoi en grâce.


Le Vœu national, écho du pays messin
26 juin 1857

Localités circonvoisines
On lit dans le Moniteur de la Meurthe du 19 juin :
EXÉCUTION D’OLIOT.
« L auteur du triple assassinat de Cirey a subi ce matin , à cinq heures, au Cbamp-de-Manœuvres, la peine capitale. Dès deux heures, le condamné a appris la fatale nouvelle par l’arrivée dans son cachot du digne aumônier de la prison, le père Jeanmaire, accompagné de M. le supérieur des Oblats.
« L’impassibilité froide qu’Oliot avait montrée aux pieds de ses juges avait, depuis un mois, grâce à la lecture de livres pieux et aux exhortations du ministre de Dieu, fait place au repentir de son épouvantable crime, à une résignation chrétienne devant l’expiation suprême. Sa fermeté ne s’est pas démentie aux derniers momens.
» Après avoir assisté a une messe basse, dite dans la chapelle du Palais-de-Justice, le condamné a attendu l’heure funèbre en s’entrenant avec les ecclésiastiques que nous venons de nommer. A trois heures et demie, on est venu lui ôter les fers qui garnissaient ses jambes, et il s’est promené librement dans la petite cour de la prison.
» Ses gardiens l’ont constamment entouré de tous les soins que permettait sa triste position, et il leur en a une dernière fois témoigné sa reconnaissance. Il n’a accepté, des alimens qui lui étaient offerts, que la bouteille de vin et un peu de rhum.
» Il disait aux quelques personnes que leurs fonctions spéciales avaient amenées en sa présence : « J'ai mérité la mort; je ne me plains pas... Une minute de fureur incompréhensible m’a mis hors de moi et a dirigé mon bras... Je me repens de mon crime... Je regrette seulement qu’il faille subir ma peine en face de tant de monde... Une fois sur l’échafaud, j’espère ne pas souffrir longtemps.... Ce sera bien vite fait!.. »
» Le jeune défenseur qui l'a assisté pendant les lugubres débats de la cour d’assises, avec tant de courage et de talent, est venu lui dire adieu ; ce fut une scène émouvante : l'avocat et le prêtre s’unissaient pour encourager le patient à franchir le seuil de l’éternité; Oliot répondait par des paroles de rémerciment bien senties.
» Les exécuteurs sont venus à quatre heures 25 minutes, et à quatre heures et demie le condamné partait, dans un char-à-bancs à capote, pour le lieu du supplice. La gendarmerie escortait la voiture ainsi qu’un piquet de cavalerie. Le trajet a duré une demi-heure.
» L’affluence des curieux attirés par cet horrible spectacle a été considérable. Au Champ-de-Mars, la police, un détachement d infanterie et cinquante hommes à cheval maintenaient l'ordre.
» A cinq heures précises, Oliol récitait sur l’échafaud une courte et suprême prière et se livrait aux exécuteurs. Une seconde à peine s était écoulée, que l'émotion qui circulait dans la foule et qui serrait les cœurs, marquait l’entier accomplissement de l'arrêt. Oliot avait la tête tranchée !... »

 

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