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Avis sur Description de la Lorraine et du Barrois, de Nicolas Durival - 1779


L'ANNÉE LITTÉRAIRE ou Suite des Lettres sur quelques ecrits de ce temps
M. Fréron, T. IV
ANNÉE 1779.

LETTRE II
Description de la Lorraine & du Barrois, par M. Durival l'ainé, tome premier, in-4°. A Nancy, chez la veuve Leclerc, Imprimeur de l'Intendance ; à Paris chez Gogué & Née de la Rochelle, Libraires, rue du Harepoix, près le pont Saint-Michel, 1778, prix 6 livres broché.

Il y a long-temps, Monsieur, que les hommes travaillent à acquérir une connoissance complette du globe qu'ils habitent. Rien de plus naturel qu'un pareil desir, ce sont des propriétaires qui voudroient avoir un plan exact de leur domaine ; mais il y a apparence que leur curiosité ne sera jamais pleinement satisfaite à cet égard ; dans cette immense demeure, sur laquelle nous sommes dispersés, combien de régions où l'on n'a point encore pénétré ? Combien qui n'ont été vues qu'en courant, ou par des observateurs superficiels ? Celles mêmes qu'on a été à portée de visiter librement, ont elles été fidèlement représentées, & l'inattention ou la maladresse ne défigurent-elles pas tous les jours les objets les plus faciles à saisir ? Au reste, s'il étoit possible que ce grand ouvrage fût jamais achevé, ce ne seroit qu'après qu'on auroit recueilli un nombre suffisant de mémoires particuliers, qui n'embrasseroient qu'un espace borné, & dont les auteurs, décrivant ce qu'ils auroient sous les yeux, sauroient choisir ce que chaque pays contient d'intéressant, le rassembleroient sans confusion, le détailleroient sans prolixité, & mériteroient la confiance du public par un goût sage, qui préfere le vrai au merveilleux, & ne cherche à plaire qu'en instruisant.
M. Durival l'aîné nous paroît avoir travaillé suivant ces principes, & les traits qu'il nous offre aujourd'hui contribueront sans doute à la perfection du tableau général de l'univers, si ceux qui traiteront les autres parties s'en acquittent aussi bien que lui. Il réunit tout ce qui peut donner de l'authenticité au témoignage d'un écrivain. C'est un citoyen qui fait la description de sa patrie ; ainsi le zèle l'aura soutenu dans cette pénible carrière & il n'aura rien oublié de ce qui peut contribuer à l'illustration de son pays. A portée par sa place d'observer les changemens arrivés en Lorraine, relativement à l'ordre civil & politique, il aura été instruit de bien des choses qu'on ignore dans une classe inférieure : jouissant de l'estime & de l'amitié de ses compatriotes, il aura trouvé chez eux tous les secours qu'on peut attendre d'hommes éclairés, & sa province en fournit beaucoup : enfin membre de l'Académie de Nancy, il aura été jaloux de justifier un choix honorable pour lui ; comme son ouvrage entre dans le plan des travaux de cette compagnie célèbre, il n'aura rien épargné pour le rendre digne d'elle, d'autant plus que la matière paroit être tout à fait du goût de M. Durival. Il s'en est occupé depuis 1748, & retiré aujourd'hui à la campagne, il partage son heureux loisir entre la contemplation de la nature, & un genre de composition pour lequel il a une vocation décidée.
La description de la Lorraine ne sauroit manquer d'être intéressante pour nous, sur-tout depuis que cette province est réunie à l'empire François, auquel elle fut jointe d'abord, & dont elle a été séparée pendant tant de siècles. Les prodiges d'administration qu'a produits le gouvernement du roi Stanislas exciteront en nous l'envie de bien faire connoître le pays qui en a été le théâtre & qui d'ailleurs décoré récemment par l'érection des deux évêchés de Nancy & de Saint Diey, ne manque d'aucune des distinctions qu'il pouvoit desirer.
Le premier volume que je vous annonce, Monsieur, commence par une introduction historique, continuée jusqu'à la mort de Stanislas, en 1766. Quelqu'abrégée qu'elle soit, M. Durival nous répond qu'elle peut suffire à ceux qui n'ont pas besoin d'approfondir cette matière, sur laquelle, dit il, on a beaucoup écrit depuis quatre vingt ans. Nous devons savoir gré à l'auteur de nous épargner la peine de lire tant d'ouvrages, & nous admirerons sans doute l'art avec lequel il a réduit ce que d'autres avoient étendu, peut être avec excès ; car un seul historien a donné sur la Lorraine, jusqu'à neuf volumes in folio. Une consolation pour nous, c'est de croire que tout n'y est pas essentiel.
Cette province vers le commencement du dixième siècle fut gouvernée par des ducs bénéficiaires, auxquels cent ans après succédèrent des ducs héréditaires, qui réunirent successivement à leurs états les comtés de Bar & de Vaudemont. L'auteur parcourt les règnes de ces souverains, en marquant ce qui a rapport aux loix, aux mœurs, à l'administration, c'est-à-dire, ce qu'il y a de véritablement intéressant chez une nation.
Le premier duc héréditaire fut Gérard d'Alsace, dont les ancêtres étoient illustres dès le 7e siècle. Il commença la maison de Lorraine, il avoit pour proche parent Gontran d'Alsace, qui fut la tige de la maison d'Autriche.
Les deux branches de cette ancienne maison d'Alsace, après une révolution de huit siècles, se sont de nos jours réunies sur le trône impérial.
Les princes Lorrains paroissent en général avoir été fort attachés à la France. Thiebaut II combattit près de Philippe le Bel à Mons en Puelle. Ferri IV son fils périt à la bataille de Cassel en Flandres. Raoul ou Rodolphe fils de ce dernier combattit & mourut en héros à celle de Crécy. On eut dit que ces ducs magnanimes regardoient comme la partie la plus précieuse de leur héritage l'honneur de combattre pour nos rois.
Les affranchissemens commencèrent en Lorraine en même temps qu'en France, & s'établirent par les mêmes voies. M. Durival remarque très bien là dessus que les peuples étoient devenus serfs & attachés à la glèbe, non au temps de la conquête, mais depuis, par les usurpations & les violences des seigneurs. » Ce n'est point, ajoute-t-il, de l'anarchie & de la révolte, c'est de la bienfaisance de nos princes, que naquit chez nous le bien inestimable de la liberté, de cette liberté qui consiste dans le pouvoir de faire tout ce que permet la loi ». L'auteur pense sans doute, comme M. Moreau dont nous avons exposé le système, que l'autorité des souverains a toujours été avantageuse à la nation, & que celle ci est devenue plus libre & plus heureuse, à proportion que ceux là sont devenus plus puissans. Dans cette révolution, qui ne s'opéra que lentement, on eut à lutter contre une infinité de petits tyrans subalternes, qui ne relâchèrent que malgré eux tant d'esclaves qu'ils tenoient chaînés ; » plusieurs de réservèrent des services qu'on ne doit qu'à la patrie, & des droits plus ou moins onéreux, souvent frivoles ou indecens, même ridicules ; mais quand ces tristes restes d'une servitude opposée à la nature se présentent aux yeux de la justice ou aux pieds du trône, on les anéantit, ou ils sont convertis en argent ». Vous conviendrez, Monsieur, que cela est pensé avec justesse, & exprimé avec force. Mais M. Durival est sans doute du nombre de ces bons citoyens, qui, en gémissant sur les abus, ne souhaitent cependant, & ne proposent que le bien possible. Les droits des seigneurs ont quelque chose de défavorable en apparence ; mais une réforme générale à cet égard entraîneroit peut être des inconvéniens que nous autres particuliers ne saurions prévoir. On n'aime pas à se dessaisir de ce qu'on possède, & jusqu'à ce que les seigneurs trouvent leur intérêt à le faire, ou que l'exemple de quelques particuliers pique les autres d'une noble émulation, il faudra regarder une liberté parfaite des personnes & des biens comme l'état de pure nature, qui est très beau en spéculation, mais dont on ne doit pas espérer de voir la réalité.
La Lorraine a eu plusieurs souverains distingués par leurs exploits & leurs vertus. Je n'entreprendrai point de vous en donner l'idée d'après M. Durival, ce seroit faire l'abrégé d'un abrégé, & les objets y seroient tellement en racourci que rien ne s'appercevroit distinctement. Il suffira de parler de quelques uns des plus célèbres.
René II s'est illustré par les victoires remportées sur le duc de Bourgogne, & plus encore par sa bonté & son amour pour ses peuples. La Lorraine ayant été dévastée par la famine & par la peste, il remédia à ces maux en diminuant considérablement les impôts. » Etant, dit naïvement un ancien auteur, étant à la vérité ce moyen le plus sortable & convenable de tous ceux qu'on sauroit imaginer pour bientôt faire reprendre haleine à un peuple las & recreu, de tant de misères & calamités ». Il s'occupa des embellissemens de sa capitale, & fit travailler en differentes villes. Il étoit tres instruit dans les lettres & dans les arts, il s'y exerçoit, & y réussisoit. Il se plaisoit fort à la lecture, & appelloit les livres des conseillers muets, qui instruisent & qui corrigent sans aigreur & sans flatterie. Il s'intéressoit aux progrès des sciences, Amèric Vespuce lui avoit dédié la relation de ses découvertes.
Charles III régna long temps & heureusement. M. Durival lui donne un éloge dont nous connoissons tout le prix, & dont tous nos lecteurs feront aisément l'application à un souverain que nous ne nommerons point » Charles régla les mœurs publiques & particulières dont il donnoit le bon exemple ». Heureux les peuples qui trouvent dans leurs princes, & des legislateurs, auxquels ils doivent obéir, & des modèles qu'ils peuvent imiter !
Notre annaliste rapporte de temps en temps des loix anciennes qui semblent avoir été dictées par la sagesse, mais que la malice a trouvé le moyen d'éluder, & même de faire oublier entièrement. Henri le Bon, qui régnoit au commencement du siècle passé, avoit ordonné que le gouverneur & autres personnes en autorité, essayeroient de mettre les parties d'accord, avant de leur permettre de s'adresser à la justice. Là dessus, M. Durival dit ingénieusement que c'étoient là véritablement des juges de paix. Comment une ordonnance si sage est elle devenue inutile ? Est ce par la négligence de ceux qui étoient chargés de maintenir l'union entre les citoyens ? Est-ce que les plaideurs acharnés se sont indignés qu'on ait voulu leur arracher les armes des mains, & que leur obstination invincible a enfin rebuté ces sages pacificateurs ? Conservons au moins la mémoire d'une institution louable en elle même, & admirons ce que nous ne pratiquons pas.
» Charles IV porta les armes dès l'âge de 16 ans, ce fut sa passion & l'occupation de presque toute sa vie. La fortune trahit quelquefois son courage, jamais elle ne l'abbatit, il a un rang distingué entre les fameux guerriers. Ses amours feroient la matière de vingt romans ; il eut des talens pour bien gouverner, & ses loix furent aussi sages que sa conduite le fut peu ». Ce portrait est très ressemblant, & fait voir que l'auteur est tout à fait impartial dans ses jugemens. L'amour de son pays ne lui fait pas dissimuler les fautes de ceux qui l'ont gouverné. Charles IV étoit brave, mais il n'étoit pas en état de lutter contre le génie de Richelieu, contre la politique de Mazarin, & contre la fortune de Louis XIV. Il perdit ses états plus d'une fois il perdit sa liberté, mais jamais l'amour de ses peuples. En 1641, étant venu au château de la Malgrange avec la princesse de Cantecroix, le peuple de Nancy & des environs s'y trouva en grande foule ; chacun exprimoit à sa manière la joie qu'il avoit de le revoir, & de bonnes femmes crioient : que Dieu veuille le conserver, avec ses deux femmes & son enfant. Ces deux femmes étoient la duchesse Nicole son épouse légitime, & la princesse de Cantecroix, avec laquelle il s'étoit marié du vivant de la duchesse.
Charles s'est immortalisé par ses victoires en Hongrie. Un mot de Louis XIV sur son sujet lui fait plus d'honneur que les plus brillans panégyriques. Louis ayant appris la mort de ce duc dit : Je viens de perdre le plus sage & le plus généreux de mes ennemis. Qu'il est beau de rendre ainsi justice à un prince avec qui on est en guerre ! cette grandeur d'ame faisoit le caractère de Louis XIV, & lui assure une gloire qu'il n'étoit pas au pouvoir de la fortune de lui faire perdre, comme elle flétrit celle de ses victoires par des disgraces égales à ses succès. C'est à Charles V que l'aga des janissaires adressa une harangue, au moins aussi authentique que celles qu'on trouve dans Tite-Live & dans Quint-Curce. Vous la verrez, Monsieur, avec plaisir, sans doute, & elle vous donnera une idée de l'éloquence turque. Bude ayant été prise d'assaut en 1686, l'aga qui avoit inutilement cherché la mort dans ces affreux combats, fut amené au duc de Lorraine, & après s'être prosterné à ses pieds il lui dit : « Grand & victorieux capitaine, étant conduit par tes ordres en présence de ta grandeur, trouve bon que je te dise, que te voyant aujourd'hui plus heureux que tant d'empereurs, de rois, de princes, à qui Dieu a refusé cette place pour la réserver à toi seul, tu dois être content de la grace qu'il t'a faite, & satisfait de toi même. C'est pourquoi je crois que tu n'abuseras pas du pouvoir qu'il t'a donné sur moi, & sur les autres esclaves, qui sont ses créatures comme toi. Je te demande de nous ôter plutôt la vie par le droit que tu en as, que de nous rendre l'opprobre de tes gens. Quoique tu nous aie vaincus, nous sommes tous soldats, c'est une qualité que tu aimes dans les tiens, & dont tu fais profession toi même. Ainsi, j'espere que tu ne permettras pas que nous soyons abandonnés à un traitement indigne d'un homme de guerre, c'est la seule grace que je te demande ». M. Durival ne nous dit point quel fut le succès d'un discours aussi noble qu'il étoit flatteur pour Charles ; mais sans doute que cette occasion fut une de celles où le duc de Lorraine mérita le bel éloge de Louis XIV.
Léopold fut singulièrement aimé de ses peuples, qui encore aujourd'hui ne prononcent son nom qu'avec attendrissement. Il mérita cet attachement par tout ce qu'il fit pour les rendre heureux. Il vouloit liquider les dettes de l'état en dix années. La mort l'empêcha d'exécuter une chose que tous les souverains devroient au moins tenter. Administrer la justice étoit pour lui un devoir sacré, il assistoit toujours au conseil, & signoit non-seulement ses édits & ordonnances, mais encore tous les actes & les décrets sur requête. Afin de se décider plus surement dans les affaires importantes, il avoit pris une précaution que l'amour de la vérité pouvoit seul inspirer. Il avoit à Paris un conseil composé de ce qu'il y avoit de plus célèbre dans l'ordre des avocats, il les consultoit avec confiance, & les effets justifioient la haute idée qu'il avoit de leur capacité ? C'est ainsi qu'un prince étranger rendoit hommage à un corps dont la gloire se soutient parmi nous avec un éclat toujours nouveau. C'étoit déclarer hautement qu'en Europe il n'y avoit pas de source plus pure & d'oracle plus infaillible. Cette espèce d'exportation de connoissances & de doctrine enrichit l'état qui a la sagesse de les demander, sans appauvrir celui qui a la complaisance de les accorder, & certainement en cas de guerre un pareil commerce ne feroit jamais prohibé. Le bon exemple que Leopold avoit donné à cet égard fut imité par son successeur, & lorsque le duc François III, qui fut depuis empereur, vint à Paris en 1730, pour rendre hommage au roi, il donna une audience particulière à Mrs Lerny, Deblaru & Lenormand, ses avocats. Dans ce voyage, où il garda l'incognito, sous le nom du comte de Blamont, il vit toutes les curiosités de Paris & de Versailles, & le 12 Mai il prit congé du roi, avec lequel il s'entretint long temps. « Ces deux jeunes princes qui se voyoient pour la dernière fois, n'imaginant pas qu'un jour ils se feroient la guerre à outrance, qu'ils seroient ensuite étroitement alliés, & qu'une princesse adorée, fille de ce comte de Blamont seroit reine de France, feroit la félicité de son auguste époux & l'admiration des peuples ». C'est ainsi qu'à l'occasion des évènemens qu'il raconte M. Durival jette de temps en temps un coup d'œil sur l'avenir, & cause à ses lecteurs une vraie satisfaction, en rapprochant des faits, d'autant plus piquans, qu'ils paroissent avoir moins de liaison.
Le dernier des souverains particuliers de la Lorraine est Stanislas, roi de Pologne : son règne occupe une grande partie de ce volume, & ce morceau a été travaillé avec soin par l'auteur. Il commence par un récit curieux de la manière dont se fit, en 1737, la prise de possession au nom du nouveau duc, par M. de la Galaiziere, chancelier, garde des sceaux, chef des conseils, rassemblant tous les pouvoirs, & chargé de toute l'administration : « Il étoit dans la force de l'âge, aimoit le travail ; il remplit ses fonctions avec dignité, ne refusant jamais audience. De toutes les places considérables de Lorraine, la sienne fut la seule qui n'ait point été renouvellée sous le règne de Stanislas. Il eut beaucoup d'assauts à soutenir, & sa constance fut mise à de grandes épreuves, mais ses mains étoient pures ». C'est ainsi que les gouverneurs Romains, qui s'étoient bien conduits, emportoient l'estime des provinces, & prouvoient témoignage irrévocable des gens pays, la sagesse de leur administration. Au reste, Stanislas, avant de devenir le maître de la Lorraine, avoit déjà paru plusieurs fois à la cour de Nancy. Il lui arriva même en ce pays, en 1714, une chose qui mériteroit d'être rapportée par un Plutarque françois, & qui feroit très bien le pendant de certains traits que nous croyons ordinairement n'appartenir qu'à des Grecs ou à des Romains. « II avoit passé par Lunéville, & peu de temps après il fut obligé de faire vendre secretement des bijoux de grand prix. Le marquis de Beauvau, depuis prince de Craon, ayant sçu à qui ils appartenoient, le dit au duc Leopold, qui les renvoya avec leur valeur en argent. Stanislas se plaisoit à rappeller cette circonstance de sa vie, comme un motif de sa reconnoissance envers la maison de Lorraine, & de son attachement pour celle de Beauvau ». Parler avec plaisir d'un pareil bienfait, c'étoit payer dignement le bienfaiteur. Dans des circonstances différentes ; ces deux grands princes eussent aisement rempli le rôle l'un de l'autre. Stanislas eût été généreux comme Leopold, & Leopold auroit eu bonne mémoire comme Stanislas.
Vous savez, Monsieur, qu'il y a aujourd'hui un procès qui fait beaucoup de bruit, c'est un Juif qui veut se séparer de sa femme. Je trouve dans M. Durival, que le 18 août 1737, le rabbi Nahemioz Raicher indiqua, avec la permission de Stanislas, une assemblée générale des Juifs de Lorraine à Morhange, & que là ils convinrent de règlemens qui font loi entr'eux. Les parties plaidantes auront soin de consulter ces règlemens pour voir s'ils n'y trouveroient pas quelques autorités, l'un pour changer de femme, & l'autre pour ne pas changer de mari.
A mesure que l'histoire se rapproche de notre temps, elle devient plus intéressante ; on l'éprouve ici, & on voit avec plaisir un grand nombre d'évènemens récents, placés sous leur date précise ; les actions ou la mort de plusieurs personnages célèbres, la généalogie, les alliances d'hommes illustres, l'érection des terres en titres plus distingués, en un mot une infinité d'anecdotes, ou qui ont pour nous le mérite de la nouveauté, ou que nous sommes bien aise de voir confirmer par un auteur digne de foi. La variété des matières est étonnante. Les guerres du feu roi y font rappellées, toutes les opérations, soit de finance ou d'administration y sont indiquées, sur tout les établissemens de manufactures, les projets ou entreprises de canaux, de chemins, de bâtimens y sont présentés avec une critique sage, qui en blamant l'imprudence & la témérité des charlatans, loue & encourage ceux qui joignent les lumières au patriotisme.
M. Durival est sur-tout exact à citer les savans & les artistes qui peuvent faire honneur à la Lorraine, c'est à dire, ceux qu'elle a produits, & qui en général avoient cet amour de leur pays si vif & si commun chez les Lorrains ; par exemple, il n'oublie pas que le fameux Jacques Callot, affligé des malheurs de sa patrie, refusa absolument à Louis XIII de graver le siège de Nancy. Il fait aussi mention des étrangers, hommes de lettres ou distingués dans les arts, que les ducs de Lorraine attiroient dans leurs états. Stanislas en accueillit favorablement un grand nombre. Ils trouvoient à sa cour la considération qui est due aux talens, ils trouvoient dans le prince un juge éclairé & un protecteur généreux.
Seroit ce en moi une vanité de penser, & une indiscrétion de dire, que si M. Durival eût été instruit des bontés dont sa majesté Polonoise daignoit honorer mon père, il l'eût compté parmi ceux dont il cite les noms avec éloge. Si Stanislas eût accordé sa protection avec moins de discernement, on seroit moins tenté sans doute de prouver qu'on l'a obtenue ; mais sa faveur étoit toujours éclairée : c'est donc un titre glorieux dont il doit être permis de se parer. Oui il appella près de lui l'auteur de l'Année Littéraire, & le retint six mois ; il le proposa lui-même à l'Académie de Nancy, lui fit présent, avant son départ, d'un de ces bijoux, moins précieux par la matière que par le portrait du prince chéri dont il étoit orné. Les feuilles ayant été arrêtées plusieurs fois, il s'intéressa autant de fois à dégager des entraves un ouvrage auquel il prenoit quelquefois plaisir. A l'occasion d'un éloge que mon père avoit fait de ses vertus, » il faudroit, disoit il, dans un billet écrit de sa main, il faudroit avoir votre plume pour vous exprimer mes sentimens sur la feuille que vous m'avez fait le plaisir de m’envoyer. Je vous en remercie, tout ce qu'elle contient excite autant mon admiration que ma reconnoissance. Croyez que je vous suis très affectionné. STANISLAS, ROI ».
Celui qui avoit pour lui un pareil suffrage y trouvoit sans doute de quoi se consoler des persécutions qu'il éprouvoit quelquefois ; sur tout le cœur du prince lui laissant voir des sentimens beaucoup plus flatteurs encore, que le cas qu'il paroissoit faire de ses talens. Cette protection constante, si le respect l'eût permis, eût pu être appellée d'un nom plus tendre. Je lui dois l'honneur d'avoir eu pour parrein Stanislas le bienfaisant, & ce beau titre n'a pas été stérile à mon égard. Outre des caresses dont je n'avois pas le bonheur de sentir tout le prix, un don fixe de 600 liv. marqua tant qu'il vécut chaque année de mon enfance, & sa généreuse libéralité dont j'ai recueilli les fruits, même lorsqu'il n'étoit plus, n'a cessé entièrement qu'à la mort de la feue reine, qui mit le comble au bien qu'elle faisoit, en continuant celui que son auguste père avoit commencé de faire. Mais je ne m'apperçois pas que je me suis écarté de mon sujet : quel cœur à ma place s'en seroit plus apperçu plus que moi ?
L'accident funeste qui termina les jours de ce prince est raconté par M. Durival d'une manière simple & tout à fait touchante. » Le 5 de février 1766, Stanislas s'étant levé vers les six heures & demie du matin, il passa seul une demi heure à fumer assis dans son fauteuil ; il se leva pour voir l'heure de près à la pendule qui étoit sur la cheminée. Le feu étoit ardent, sa robe de chambre, présent de la reine sa fille, d’une étoffe très-légère, & doublée d’une ouatte de soie, flotta & fut attirée par la flamme ; le feu s’y mit, & la fumée s’éleva. Stanislas crut que c'étoit celle de la cheminée, il resta un moment tranquille ; mais s'appercevant enfin que le feu le gagnoit, il appella. Dès que ses gens eurent ouvert la porte, l'air donna plus d'activité aux flammes, qui s'élevèrent tout à coup jusqu’au dessus de la tête. On arrachoit les vêtemens en se brûlant les mains, mais le feu étoit en trop d’endroits pour être étouffé par deux personnes. On coucha le prince, & on réussit à éteindre le feu qui le dévoroit. Il eut tout le côté gauche & la main brûlés depuis le genou jusqu'à la joue & au dessus de l’œil. La consternation fut générale, on espéra pendant quelques jours, mais le prince mourut le 23 du même mois. Il avoit plus de 84 ans, & il étoit le plus ancien de tous les monarques du monde. Il fut le dernier de son nom, mais il l’a rendu immortel.
Après l'introduction historique, l'auteur fait connoître la situation du pays, les cartes qu'il faut consulter, les rivières, & principaux ruisseaux ; il donne la liste des eaux minérales & salées. Une curiosité de la Lorraine, c'est qu'on pêche des perles dans une de ses rivières, la Vologne ; mais ce n'est qu'une curiosité aujourd'hui, autrefois c'étoit quelque chose de considérable : on les trouve dans de petits coquillages ou moules d'environ trois pouces de long sur deux de large.
L'auteur fait d'excellentes réflexions sur l'agriculture. Par exemple, il observe que la Lorraine produit moins de bled qu'autrefois, quoiqu'on ait défriché beaucoup de forêts, & qu'on laboure beaucoup plus de terrein. La raison qu'il donne, c'est qu'on cultive trop. On perd son temps & sa peine à promener la charrue sur des côteaux stériles, & dans des prés humides. Les engrais trop dispersés ne servent de rien à de mauvaises terres, & produiroient l'abondance s'ils étoient mieux ménagés. Il veut qu'on perfectionne la manière de cultiver la vigne, & de faire le vin, qu'on n'épuise pas les forêts pour faire toujours de nouveaux tonneaux. Après avoir montré que la température de la Lorraine a éprouvé de grands changemens, il rend compte des observations qu'il a faites à ce sujet depuis 1766 jusqu'en 1778.
M. Durival traite ensuite des habitans, de la population, il marque l'étendue des diocèses, l'origine du parlement de Nancy, dont les magistrats ne sont point à finance, mais rendent la justice gratuitement, & c. Il montre les sources des revenus, les dépenses annuelles, les reproductions, les rentrées. L'article des monnoies, soit réelles, soit factices, démontre la nécessité d'en faire cesser la confusion. On trouve ensuite un morceau très-intéressant sur les mesures ; la lieue, dit M. Durival, qu'il seroit aisé de rendre uniforme par tout le royaume, varie cependant encore de province à province. Il insiste fortement pour que tous les ponts de la Lorraine soient construits en pierres ; premièrement pour la conservation des chemins ; & en second lieu, parce que les ponts de bois sont presque toujours emportés par les inondations, qui sont fréquentes dans la province.
Notre auteur n'est pas tellement borné à ce qui regarde la Lorraine, qu'il ne propose quelquefois des choses qui tourneroient à la gloire du royaume en général. En voici une qui étonnera sûrement nos lecteurs. » Ce seroit une belle & magnifique entreprise de fixer à jamais, sous le règne de Louis XVI, la méridienne de Louis XIV, & la perpendiculaire de Louis XV, par une voie royale, construite à l'instar des chaussées romaines. Les monumens, les édifices, les signaux qui ont servi aux opérations trigonométriques se détruisent incessamment, & le temps les effacera un jour. La voie royale qui suivroit la méridienne sur plus de deux cens lieues de Dunkerque aux Pyrénées, & la perpendiculaire de pareille longueur depuis le Rhin jusqu'à l'Océan, à l'extrêmité de la Bretagne, seroient plus faciles à faire, qu'aisées à détruire. L'interruption de quelque centaines de toises, où sont les villes, villages, rivières, montagnes, n'empêcheroient pas de suivre la voie royale ; on la quitteroit, on y reviendroit suivant les facilités & les obstacles, & on auroit sous les yeux ces lignes droites uniques dans le monde, bordées de beaux arbres. La dépense & le terrein seroient payés par l'état, comme doit l'être tout ce qui se fait pour l'utilité, l'ornement & la gloire du royaume : les sommes à y employer monteroient à beaucoup moins qu'on ne s'imagine ». Une voie royale dans ce goût là seroit plus utile & plus belle que la grande muraille de la Chine ; si jamais la France faisoit une chose qu'aucune nation n'a osé concevoir, elle ne feroit qu'exécuter le projet de M. Durival.
Vous sentez, Monsieur, par l'extrait que nous venons de faire, que nous attendons avec la plus vive impatience la suite d'un ouvrage si intéressant.
Je suis, &c.
Paris, ce 14 juin 1779.
 

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