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Visite de Lunéville à Strasbourg - 26 novembre 1918
La Vie
judiciaire
15 janvier 1919
A la mémoire de mon grand-père
Georges-Michel Laemmer.
Grand'père si aimé ! Je viens de vivre des
heures inoubliables d'émotion ! Que n'es-tu encore assis au
foyer familial comme autrefois pour apprendre la réalisation de
ton plus cher désir ? - Ton petit-fils a fait partie de la
phalange qui a vengé l'Injustice ; il vient de rentrer à
Strasbourg !
L'entrée solennelle dans la capitale de l'Alsace a été une
apothéose sans égale. Tous les Français, en lisant dans les
grands quotidiens les divers récits qui en ont été faits, ont dû
être certainement empoignés par un enthousiasme immense, et
cependant... l'enthousiasme qu'ils ont ressenti n'est pas
comparable à celui qui a pu naître dans le cœur du « Poilu
libérateur ».
Sur cette entrée merveilleuse je ne dirais rien de plus de ce
qui a été dit ou écrit et mon seul désir en ce moment est de
retracer aussi fidèlement qu'il est possible de le faire mon
voyage du 26 novembre, accompli le lendemain du triomphe de
notre aimé maréchal Pétain. Je ne dirai que ce que j'ai vu et
comment au tréfonds de moi-même j'ai entendu le cri de joie et
d'amour du cœur de l'Alsace pour sa sainte mère la France..
Parti avec quelques camarades de Saint-Clément, la « Tourisme »
qui nous a emportés a eu vite fait d'atteindre Lunéville, puis
piquant sur Blâmont j'ai pu revoir maints villages connus pour
les missions que nous avions eu à remplir dans le secteur de
Lorraine : Thiébaumesnil, Bénaménil où j'ai retrouvé notre
ancien P. C. à côté de son abri en ciment. Plus loin, les
positions de batteries et le fameux « Masque » à notre gauche,
qui bouchait sur nous la vue de nos indésirables voisins d'en
face. Plus loin encore Ogeviller où nous avons senti plus
souvent que nous ne l'aurions désiré le souffle des 150 Boches.
Encore deux .kilomètres environ et c'était là l'ancienne
frontière de quelques mois. L'automobile continue : la route est
horriblement mauvaise, à droite et à gauche, voici les lignes de
tranchées, voici les abris de mitrailleuses, avec un océan de
fil de fer barbelé fixé sur un terrain bouleversé ; au milieu de
cet océan serpentent des voies de 60 et derrière lui se devinent
des emplacements de pièces de tout calibre. Puis un village
démoli : Herbeviller, auquel succède Domèvre complètement
massacré : à un tournant de rue se profile un blockaus «
kolossal » ; la voiture le dépasse rapidement, nous emporte
toujours ; c'est fini. Ces destructions trop souvent vues et
revues font admirer, je ne sais par quel réflexe malsain acquis
au cours de la campagne, la précision de nos tirs d'artillerie,
d'autre part... « mes 75 ont tiré là-dessus » et intérieurement,
je me dis à moi-même que « mes 75 » ont été un tout petit peu
peut-être dans la mise en lambeaux de ce village qui recélait
des voleurs impériaux Ma pensée va, devant ce spectacle, à mon
bien cher ex-capitaine Louis Ternet, comme il eût été heureux !
Je le vois s'emballer sur le travail de l'artillerie française,
car il fut un soldat que j'ai su aimer. C'est à Ogeviller que je
l'ai quitté, hélas ! pour ne jamais plus le revoir ; depuis j'ai
salué sa tombe auprès de Montdidier, qu'un hasard de la guerre
m'a fait retrouver à Rollot. Non seulement il fut un soldat, il
fut encore un héros ! Certes, que de souvenirs multiples en
passant au milieu de ces lignes de Lorraine se sont pressés à la
porte de mon esprit pendant que l'auto continuait à cahoter sur
la route. Toujours du « barbelé », toujours des piquets et des
rondins, quelques baraques en bois déchiquetées sur le bord des
sentiers, des trous de « marmites » et encore des trous de «
marmites »....
Nous arrivons à Blâmont, relativement peu blessé ; voici
l'église dont les marches de l'escalier de granit rouge sont en
morceaux. L'ennemi a voulu « bochiser » toute la petite ville :
on trouve l'étiquette verte de l'« Apoteke », les « Wirtschaff
zum Sonne » - à certains coins de rues des « Gazalarm ». Sur une
place minuscule, une petite fontaine que les valets de
Guillaume, cultivant toujours la « petite fleur bleue » ont
surmonté d'un ridicule jardin avec entourage en bois peint
évidemment en « vert » : que voulez-vous ? ces gens-là ont une
adoration pour le vert ; le « grün » a trouvé ses admirateurs
fervents chez les Allemands qui pourraient dire chacun à chaque
voyageur qui vient les voir : « Aimez- vous le vert, on en a mis
partout ! »
Nous sortons de Blâmont, deux pancartes énormes se présentent à
nos regards : l'une « Alte strasse nach Strasburg », l'autre « Neue strasse nach Strasburg ». Nous prenons la direction
indiquée par cette dernière et nous continuons, nous approchant
de plus en plus de la frontière de 1870 ! Nous approchant de
plus en plus de cet endroit que tu as tant maudit, grand-père
aimé, de cette barrière qui s'est refermée, si brutalement sur
ton cœur... Aujourd'hui cette barrière n'existe plus... le
poteau à aigle bicéphale a disparu et nous avons passé sans nous
en apercevoir de la « doulce » terre de France à celle qui est
toujours demeurée la Terre de France « quand même » !
Cependant, tous, nous avons le cœur rempli d'un « je ne sais
quoi » indescriptible et mon compagnon de droite a entonné,
malgré lui à ce qu'il m'a semblé, notre hymne national. Oui,
c'est toujours sur une route française que nous roulons mais sur
une route reconquise et nous avons eu les uns et les autres des
instants trop pénibles durant ces années passées pour ne pas
ressentir combien elle nous est chère. L'homme et ainsi fait
qu'il proportionne la grandeur de son amour à la grandeur du
sacrifice fait en son honneur.
Au loin se dessine un village, le premier village alsacien que
nous rencontrons. D'abord petit point, il grandit, augmente, on
commence à distinguer les maisons, enfin nous y entrons. Comme
dans tous les villages que nous rencontrerons désormais, les
demeures sont construites de chaque côté de la route, formant
ainsi grande rue. A l'entrée même, une inscription nous salue en
ces termes : « Soyez les bienvenus ! » Deux haies de petits
sapins plantés sur le parcours ajoute à l'air de fête des
drapeaux tricolores fabriqués par les habitants et flottant
presque dans les arbres, des guirlandes et des couronnes de buis
toutes enrubannées se montrent partout avec orgueil et des
fanions rouges et blancs, couleurs de la sainte et martyre
Alsace, se mêlent à tout cet ensemble, tandis que les enfants
crient sur notre passage : « Vife la France ! Vife la France !
». exclamations qui prennent un caractère très particulier en
raison de l'accent si connu.
Il en sera ainsi sur tout notre passage : ce sera dans chaque
village le même déploiement de lignes de sapins, d'ornements
floraux et de drapeaux. Sur la route, ce sera le salut des
hommes comme celui des femmes, sauf de quelques Boches
mécontents ou rageurs encore mêlés malheureusement à nos frères
retrouvés, enfin ce sera le « Vife la France ! » répété sans
cesse par les enfants heureux de voir des soldats.
Nous arrivons à Sarrebourg, encore plus en fête que les petites
localités déjà traversées. Tous le 300 ou 500 mètres des
banderoles de toile se déroulent d'un trottoir à l'autre où l'on
peut lire : « L'Alsace salue ses libérateurs ! » « Vivent les
Alliés ! », etc., etc. C'est surtout en sortant de Sarrebourg
que nous trouvons la construction vraiment Alsacienne avec son
toit à angle très aigu formé de petites tuiles rouges, bleues,
jaunes, avec sa façade aux petites fenêtres à vitre convexes
vers l'extérieur, empêchant ainsi par déformation des images les
regards indiscrets qui voudraient plonger dans l'intérieur sacré
de la famille ; les bois de charpente apparents, parfois
sculptés : bref nous trouvons la maison moyennâgeuse par
excellence et si vous désirez en avoir une idée encore plus
parfaite reportez- vous aux dessins si vrais de Hansi.
Phalsbourg ! Sa parure festivale est encore très jolie, mais
Saverne, que nous verrons tout à l'heure, l'a dépassé dans ce
luxe à pavoiser. J'ai vu la fameuse Porte de France et je me
suis souvenu qu'un jour, dès que j'ai su un peu lire (j'étais
alors haut comme trois pouces), j'ai appris dans le charmant
livre de Bruno, « Le Tour de France par deux enfants », que «
par un jour d'hiver deux enfants, deux frères, André et Julien,
passaient cette porte.» Peut-être cela semblera un peu « jeunet
», peu importe j'ose l'avouer, j'ai eu un très grand plaisir à
passer sous cette porte comme jadis André et Julien qui ont
toujours eu ma sympathie.
Saverne !... Saverne qui apparaît immense dans le fond de sa
vallée et qui sait intriguer le voyageur avant de se montrer à
ses yeux, en l'obligeant à ne la découvrir qu'après avoir passé
l'admirable col auquel elle a donné son nom. Là, il y a plus
qu'ailleurs une débauche d'ornements de toutes sortes et de
multiples arcs de triomphe se dressent à chaque coin de rue. Je
retiens le souvenir d'un parmi tous : celui où est placardé un
transparent à son fronton portant cette seule inscription qui
dans sa simplicité fustige de belle façon le tortionnaire de
Saverne :
« Novembre 1913 : Affaire de Saverne !
« Novembre 1918 : Délivrance ! »
Puisse von Forstner enrager au fin fond de l'Enfer où mon coeur
se plaît à le placer aux premières loges !
Cette fois nous filons droit sur Strasbourg : jamais dans mon
désir d'arriver à cette divine Strasbourg de mon grand-père, à
cette Strasbourg qu'il aurait tant voulu revoir, jamais le
chemin ne m'a semblé plus long à faire et pourtant... elle
roulait notre auto, elle faisait même du bon 50 à l'heure ! Un
brouillard léger commence à se former, on distingue moins la
route... Nous laissons Wasselonne à notre gauche et une
demi-heure après nous entrons à Strasbourg. D'abord un faubourg,
les habitants ont pavoisé mais d'une façon normale. Nous passons
sous la voie ferrée, nous tournons à gauche. Voici la gare et
nous arrivons enfin dans le cœur de la ville. Ici c'est vraiment
formidable, jamais de mémoire d'homme une ville n'a été autant
pavoisée et illuminée qu'en cet endroit. Les façades des maisons
sont littéralement tapissées de drapeaux des différentes nations
alliées et sur l'extrémité de la flèche de la Cathédrale un seul
mais immense pavillon à nos trois couleurs flotte tout là-haut,
au-dessus de la ville, proclamant notre victoire.
Nous arrêtons au Broglieplatz. Un délicieux petit bonhomme de 5
à 6 ans se précipite vers moi avec un bouquet noué d'un ruban
tricolore et me dit de sa voix fluette : « Bonjour Monsieur !
Vive la France ! »
J'ai reçu dans mes bras largement ouverts ce mignon et je l'ai
embrassé en le serrant contre ma poitrine avec toute l'affection
que je pouvais avoir pour ce petit frère arraché à la barbarie
allemande.
Cette gentille aventure ne devait être que la première de
quelques autres non moins charmantes.
Parti vers le café principal, en attendant l'heure du dîner,
nous rencontrons un groupe d'Alsaciennes en costume régional,
l'une d'entre elles se détache du groupe et avec beaucoup ne
grâce vient m'offrir la cocarde de son large ruban noir.
Peut-être avais-je dit trop haut à mon compagnon que mon désir
serait d'en avoir une. Quoi qu'il en soit, que celle qui m'a
fait ce don sache qu'aujourd'hui cette cocarde est l'œil qui
veille sur le berceau de ma fillette ! Dans un coin du café se
trouve une véritable corbeille fleurie composée d'officiers aux
brillantes dorures et aux non moins brillantes décorations et
d'Alsaciennes costumées d'étoffes aux mille teintes - et cette
corbeille parle, s'agite, rit : c'est un coup d'œil à la fois
scintillant et gai. Par contre, à ma gauche, sur la même
banquette, un couple boche pur sang boit je ne sais trop quelle
mixture : tous les deux, l'homme et la femme valent tout ce
qu'on peut imaginer de grotesque dans ce milieu en joie et en
beauté où ils détonent avec leurs lunettes rondes, leur costume
vert, et leur sac alpiniste vert fixé dans leur dos. La femme
joue parfaitement les Germanias caricaturales et l'époux au
chapeau tyrolien à plume a dû poser pour l'affiche : « Bochemar
! » Ah ! certes, il font des têtes peu aimables les « kamarades
», ils font des têtes peu satisfaites devant ce spectacle de
réjouissances à la venue des « Franzosen ! » Non, il ne peut pas
y avoir d'erreur possible : le Boche est le Boche et l'Alsacien
est bel et bien Français ; ils ne se ressemblent guère.... en ce
moment surtout ! Marcel LAEMMER,
Médecin A. Major aux Armées.
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