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1914 - Histoire illustrée la Guerre du Droit
Émile HINZELIN
Paris - A.Quillet - 1916



[...]
Nouvelle disposition des armées.

La zone neutre de plus de 8 kilomètres laissée le long des frontières avait prévenu les incidents où l'ennemi aurait feint de voir une provocation. Mais elle lui permettait de s'installer non seulement dans les positions les plus avantageuses, mais dans les endroits les plus favorisés du sort. Il avait pénétré en Lorraine près de Longwy, notamment à Long-la-Ville et dans plusieurs communes de l'arrondissement de Briey.
A Nomeny, le 3 août, une patrouille de cavalerie allemande s'avança jusqu'à la gendarmerie et fit prisonniers deux gendarmes dans leurs bureaux, ainsi qu'un passant qui regagnait sa maison.
Le premier village pillé et brûlé fut Parux, 280 habitants, arrondissement de Lunéville, canton de Cirey, à 68 kilomètres au sud-est de Nancy. Le 3 août, 300 Bavarois enfermèrent les habitants dans l'église, en fusillèrent quatre sous prétexte que des civils avaient tiré et emmenèrent les autres à Cirey, quatre par quatre, mains liées. Chemin faisant, ils leur désignaient les maisons brûlées et leur faisaient voir les pastilles incendiaires qu'ils portaient en chapelets. Dans le brasier où s'était abîmée l'église, les cloches avaient fondu.

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Le premier fait de guerre eut lieu le même jour à Réméréville, village de 480 habitants, à 19 kilomètres à l'est de Nancy. Vers quatre heures de l'après-midi, un peloton de 27 cavaliers, du 14e uhlans, passait la frontière. Une patrouille de dragons commandée par le lieutenant Bruyant, en reconnaissance vers Herbéviller, les aperçut. Elle se composait d'un sous-officier, de deux brigadiers et de quatre cavaliers. Bien qu'inférieure en nombre, la patrouille française n'hésita pas à attaquer. Les uhlans s'engagèrent au galop dans une tranchée (en Lorraine, on appelle tranchées les avenues ouvertes dans les forêts) qui va de Réméréville à Velaine-sous-Amance. Ils comptaient que la forêt leur offrirait un abri. - Chargez! commanda le lieutenant Bruyant. Les Allemands durent accepter le combat. La mêlée fut courte. Le lieutenant Bruyant, d'un coup de sabre, trancha la gorge du lieutenant Dickmann qui s'apprêtait à lui brûler la cervelle. Un uhlan fut tué ; six autres, blessés. Le reste du peloton regagna la frontière. Nos dragons prirent à l'officier ses papiers et son casque portant le nom du régiment : Waterloo, puis ramenèrent les blessés à Nancy. Peu de temps après, les uhlans vinrent rechercher le corps de leur officier. Le lieutenant Bruyant fut nommé chevalier de la Légion d'honneur. Cet officier, le premier décoré de la Guerre du Droit, est le fils de l'instituteur de Boursault, près de Damery (Marne).

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Le 4 août, à dix heures du matin, une compagnie d'infanterie prussienne pénétrant à Joeuf-Homécourt, dans le canton de Briey, en plein centre industriel, saccageait le bureau des douanes et le télégraphe. Un sous-officier prussien fut fait prisonnier par nos chasseurs à pied.
A une heure de l'après-midi, vingt-cinq cyclistes et cinq cavaliers allemands s'approchèrent de Brin, dans le canton de Nomeny, et, à une distance de 200 mètres, ouvrirent le feu sur le poste des douanes françaises qui ne répondit pas.
Le même jour, à deux heures de l'après-midi, les dragons prussiens entrèrent à Audun-le-Roman et installèrent des mitrailleuses dans le clocher. A quatre heures, un régiment d'infanterie occupa le village et le pilla.
Les escarmouches se succédaient sans relâche. Le 5 août, à Norroy le-Sec, des dragons allemands furent surpris par les nôtres et perdirent cinq tues, deux blessés, un prisonnier. Le cortège qui venait de conduire au cimetière de Pont-à-Mousson le corps d'un des premiers soldats morts au champ d'honneur, le chasseur Souget (1er escadron du 12e chasseurs à cheval), tombé au Signal de Vittonville avant la déclaration de guerre, croisa quatre chevaux-légers faits prisonniers près de Landremont.
Partout où pénétrait l'ennemi, il s'efforçait d'épouvanter les populations par des attentats inouïs.- Son mot d'ordre était: faire la guerre la plus terrible pour qu'elle soit la plus courte.
Sur une telle pente et pour de tels hommes, le cynisme prend vite un caractère de sadisme. Les Allemands qui occupèrent Cirey-sur Vezouze, crevaient les portraits de famille à coups de sabre. Un de leurs officiers, ayant trouvé dans un tiroir une couronne d'oranger, la mit sur sa tête et se promena tout nu dans le jardin. Dans une maison voisine, un autre officier déclarait : - Je suis avocat à Munich. En mai dernier, dans un voyage à Paris, j'ai choisi rue de la Paix un collier à trois rangs de perles pour ma fiancée. J'irai le lui chercher avant quinze jours, sans bourse délier.
L'ennemi considérait comme certaine sa prompte et complète victoire. Par l'invasion de la Belgique, il s'était assuré un double avantage: le choix du terrain et la possibilité d'entreprendre de larges manoeuvres. Il comptait surtout sur la manoeuvre qui lui avait réussi en 1870 et qui consiste dans le mouvement enveloppant d'une aile marchante. Mais il ne se contentait pas d'attaquer la France par le Nord. Il l'attaquait aussi par l'Est. Si l'attaque par la Belgique au mépris du droit des gens était de beaucoup la plus éclatante, les attaques par le Luxembourg et par la Lorraine, dont l'Allemagne ne parlait pas, n'étaient pas moins sérieuses. D'ailleurs l'attaque par le Luxembourg devait être conduite par le prince héritier d'Allemagne et l'attaque en Lorraine, par le prince héritier de Bavière, les deux principaux représentants de l'avenir monarchique en Allemagne.
Dans les immenses camps retranchés de Metz et de Strasbourg, des masses de troupes n'attendaient qu'un signal pour s'élancer entre la Moselle et les Vosges, occuper Blâmont et Lunéville, s'enfoncer dans la trouée de Charmes, isoler Verdun et prendre dans un étau nos armées de Châlons et de Reims qui protégeaient Paris.
Notre plan, à nous, consistait à porter les premiers coups, à isoler l'aile droite de l'armée allemande en la refoulant vers le nord et à lancer notre aile droite en Alsace-Lorraine, entre Strasbourg et Metz.
Pour parer au péril du nord, nous avions dû envoyer dans cette direction des troupes prises à nos armée de l'Est. De là, dans la disposition de nos forces, d'importants changements.
La Quatrième armée (général de Langle de Carry), placée entre l'armée de la Woëvre et l'armée Lanrezac, comprenait maintenant la 52e et la 60e divisions de réserve, une partie du IXe corps; du XVIIe ; du XIIe corps; du XIe corps et du XIIe corps. Elle comprenait en outre la 9e et la 4e divisions de cavalerie. Le corps colonial maintenait la liaison avec la Troisième armée.
Le 11 août, le IXe corps qui se trouvait entre Toul et Nancy reçut l'ordre de se rendre sur les crêtes boisées du Grand-Couronné de Nancy et de les mettre en état de défense. La 52e division de réserve fut chargée de couvrir la forêt des Ardennes pendant l'offensive. La 60e division de réserve, postée au nord-est de l'Argonne, avait son quartier général à Apremont.
Le XIe corps, concentré au nord de l'Argonne, avait son quartier général à Monthois. Le XVIIe corps, concentré en Champagne et à l'ouest de l'Argonne, avait son quartier général à Suippes-sur-Suippe. Ses avant-postes atteignaient Vienne-le-Château et les défilés de l'Argonne. Le XIIe corps, placé dans l'Argonne même, avait son quartier général à Givry-en-Argonne ; son avant-garde tenait la Chalade et le Four de Paris.

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Le IIe corps s'était massé entre Montmédy et le Loison qui se jette dans la Chiers en face de Chauveney-le-Chàteau. Le corps colonial occupait les environs de Vitry-le-François. Il attendait le moment de pousser vers la frontière belge, au nord de Montmédy.
La Troisième Armée (général Ruftey) avait, comme la Quatrième, l'ordre d'engager l'action contre le centre de l'armée allemande.
Placée au centre, elle était, suivant une pittoresque expression, l'armée charnière, avec des régiments de fer pour gonds. Elle comprenait
- La 7e division de cavalerie;
- Le IVe corps qui vint se placer entre la Meuse et Damvillers;
- Le Ve corps, commandé par le général Brochin, qui, placé d'abord entre Verdun et Saint-Mihiel, marchera vers la Belgique dans la direction Virton-Longwy;
- Le VIe corps qui, dans la Woëvre, avec Vigneulles pour quartier général, regardait vers Metz. Son centre s'adossait à l'éperon d'Hattonchàtel. Ses avant-gardes guettaient les sorties du camp messin vers Conflans et Arnaville;
- Le 3e groupe de divisions de réserve (54e, 55e et 56e divisions), commandé par la général Pol Durant. Massé dans la Woëvre, il marchera vers le nord pour remplacer sur les Côtes-de-Meuse les corps de l'armée active, quand l'offensive les aura emportés vers Arlon;
- La défense mobile devant Verdun, à laquelle étaient adjointes les 72e, 75e, et 67e divisions de réserve.
Pour refouler les masses ennemies concentrées devant Metz et devant Strasbourg, la Seconde armée et la Première armée avaient l'ordre de foncer d'intelligence par les deux rives de la Sarre.
La Seconde armée se disposait ainsi :
- Le 2e groupe de divisions de réserve (59e, 68e et 70e) commandé par le général Léon Durand, était à cheval sur la Meurthe et la Moselle. Après avoir travaillé à la défense du Grand Couronné de Nancy, il enverra en Lorraine annexée, pour l'offensive, la 68e division;
- L'admirable XXe corps occupait, à l'est et au nord-est de Nancy, entre Nancy. la Seille et le Sanon, des positions qu'il connaissait à fond. Avec lui opérait une brigade coloniale de réserve composée du 41e et 48e ;
- Le XVe corps rassemblé dans les environs de Lunéville, devait se porter vers la frontière dans la direction du groupe de villages Xures, Coincourt, Bures :
- Le XVIe corps, se concentra à la droite du XVe, entre la Mortagne et la Meurthe ;
- Trois divisions de réserve, la 64e, la 74e et la 73e, devaient, pendant l'offensive, mettre les positions d'arrière en état de défense. La 64e, au sud de Saint-Nicolas, entre la Meurthe et la Moselle, organisa le plateau de Saffais. La 74e, au sud de Saffais, organisa la colline de Belchamp qui tient sous son feu la route de Lunéville à Bayon, par conséquent les avancées de la trouée de Charmes. La 73e devait protéger au sud de Pont à-Mousson, la rive gauche de la Moselle, ce qu'elle fit dès le commencement de la retraite.

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Notre Seconde armée avait pour couverture de droite la 2e et la 6 divisions de cavalerie qui assuraient sa liaison avec notre Première armée.
La Première armée, sous les ordres du général Dubail, comprenait:
- Le VIIIe corps, qui occupait au nord-ouest de Baccarat, entre la Meurthe et la Mortagne un front allant de Vathiménil à Glonville par Flin, en suivant la Meurthe : la 15e division étant placée de Flin à Vathiménil, et la 16e, commandée par le général de Maud'huy, de Flin à Glonville. Comme couverture, avait le 17e et le 20e bataillons de chasseurs à pied, déployés entre la Vezouze et la frontière. Le 10 août, à sept heures du matin, une brigade d'infanterie prussienne attaqua de ce côté. Aussi, le général de Maud'huy se reporta-t-il un peu en arrière, vers Domptail-en-Vosges, à sept kilomètres de Flin. Tout de suite, affluèrent des nouvelles précises sur les dispositions des Allemands, On apprit qu'ils creusaient des tranchées, dans la région d'Avricourt-Repaix et qu'ils lançaient vers Domèvre une division de cavalerie soutenue par une division d'infanterie. Le lendemain, 11 août, le général de Maud'huy se transporta au nord de la Meurthe, sur une ligne allant de Brouville à Reherrey. Mais l'ordre vint d'achever la concentration au sud de la rivière. Le général de Maud'huy s'établit donc à Fontenoy-la-Joute. Avec sa clairvoyance de Messin et son expérience de manoeuvrier, il pressentait l'importance de la tache confiée au VIII corps : arrêter net l'offensive allemande qui, partant de Sarrebourg, prétendait enlever Blâmont, Baccarat, Ramberviller, Saint-Dié, se diriger vers Rozelieures et atteindre la trouée de Charmes;
- Le XIIe corps, commandé par le général Alix, placé d'à bord autour de Raon-l'Étape, s'était avancé vers Celles et Saint-Quirin par la vallée de la Plaine. Il se tint constamment en liaison avec le VIIIe corps par la 25e brigade ;
- Le XXIe corps, qui prit position autour d'Etival, le long de la Meurthe, pour se porter ensuite vers la vallée de la Bruche

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[...]
On sait que deux des armées allemandes étaient dirigées contre la Lorraine :
la Sixième armée, commandée par le Kronprinz Ruprecht de Bavière, et la Cinquième armée, commandée par le Kronprinz de Prusse.
La Sixième armée comprenait trois corps bavarois : à droite, près de Château-Salins, le IIIe corps; au centre, le IIe ; à gauche, près de Sarrebourg, le Ier.
Le Ier corps de réserve bavarois vint se placer derrière le Ier corps d'activé, à l'ouest de Sarrebourg. Le XXIe corps appuya le IIIe et le IIe corps bavarois. En outre, une division de cavalerie prussienne et une division de cavalerie bavaroise manoeuvraient dans la région d'Avricourt; une division de cavalerie saxonne, dans la région de Nomeny.
[...]

L'ennemi incendie les villages et bombarde les villes ouvertes.

Les troupes allemandes continuaient à incendier les propriétés et à s'attaquer aux vieillards, aux femmes, aux enfants. Le maire d'Igney (Avricourt français) fut arrêté à son domicile privé et fusillé le 12 août, sous prétexte que les habitants de ce village avaient favorisé la fuite d'un prisonnier. Nous revoyons, en écrivant ces lignes, ce brave Lorrain, Bernard Loeffler, au visage plein de bonhomie et au regard plein de finesse. Nous revoyons aussi la frontière factice telle qu'on l'aperçoit à Deutsch Avricourt (Avricourt allemand). De la gare allemande, à regarder vers Lunéville, vers Dieuze, vers Sarrebourg, il est également impossible de saisir quoi que ce soit qui ressemble à une frontière naturelle. Jamais délimitation de territoire n'a été aussi arbitraire, c'est-à-dire aussi absurde. Près de la gare allemande s'était formé un petit village de fonctionnaires. On n'y entendait parler qu'allemand. C'est aux points terminus que les immigrés avaient afflué.
Symétriquement, près de la gare française d'Avricourt, le village d'Igney était peuplé de douaniers et d'employés français.

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A 8 kilomètres d'Igney, Blâmont fut envahie par le Ier corps bavarois sous les ordres du général von Xylander. La petite ville (1 900 habitants), au pied d'un coteau abrupt que dominent les ruines d'un château-fort, déploie une bonne grâce semi-industrielle, semi-rustique. Son ancien maire et conseiller général, M. Barthélémy, un vieillard de quatre-vingt-six ans, blanc, mince, courbé, respirant la prudence et l'obligeance, se consacrait aux oeuvres de charité. On disait de lui : « Il faudrait aller loin pour lui trouver un ennemi ». Les Allemands firent à ce Français un crime d'aimer la France. M. Barthélémy leur dut la gloire imprévue de mourir au champ d'honneur. Ils fusillèrent avec lui deux autres personnes, dont une toute jeune fille qui allait retrouver son père dans les champs.
Parmi les atrocités allemandes se place le bombardement des villes ouvertes.
Le 12 août, à dix heures du matin, les Allemands étalèrent, une fois de plus, leur absolu mépris pour toutes les lois de la guerre en bombardant Pont-à-Mousson.
Ils avaient amené sur les hauteurs d'Arry et de Bonnières-sous-Froidmont, à la cote 400, des pièces de fort calibre, appuyées en arrière par l'artillerie du fort Saint-Biaise. Le quartier Saint-Martin, sur la rive droite de la Moselle, où le nouvel hôpital était établi dans les bâtiments du petit séminaire, fut particulièrement visé. Plus de cent obus, pesant chacun cent kilogrammes et chargés de picrite, tombèrent sur la ville. Beaucoup de maisons furent détruites, mais le pont sur la Moselle ne fut pas atteint. Un obus tua une femme et trois enfants : onze ans, neuf ans, sept ans.

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Le 14 août, Pagny-sur-Moselle subit le sort de Pont-à-Mousson. Deux avions allemands ayant été abattus par nos soldats, les Allemands prétendirent que des coups de fusil avaient été tirés par les habitants. Sept maisons furent démolies. L'école, qui arborait le drapeau de la Croix-rouge, reçut un obus. Depuis le début de la guerre, Pagny avait été frappé de réquisitions continuelles. Les habitants mangeaient, en guise de pain, une galette grisâtre faite avec le blé nouveau.
Par une de ces attentions dont ils ont le secret, les Allemands choisirent le 16 août, jour anniversaire de la bataille de Mars-la-Tour, pour bombarder ce paisible village. La population, qui était aux vêpres, quitta l'église pour se réfugier dans les caves. Deux personnes furent tuées pendant le trajet. La batterie allemande s'était installée près du lion qui se dresse à trois kilomètres du village, à l'intersection des routes de Tronville et de Vittonville. Après le bombardement, quatre uhlans, conduits par un sous-officier, arrivèrent à la mairie, revolver ou lance au poing, en criant :
« A mort ! » Ils demandèrent au maire, M. Seners, de leur livrer seize chevaux et quatre voitures. Le maire dut leur prouver que le gouvernement allemand avait déjà tout réquisitionné.
Un des premiers blessés de la guerre, le sous-lieutenant de dragons Lahoulle, transporté à l'ambulance installée au château de Louppy par Mme la marquise d'Inécourt, M. et Mme de Wendel, a fait la déposition que voici :
« En chargeant à la tête de quelques cavaliers contre un détachement de uhlans pied à terre, j'avais été abattu par une balle. Je restais seul avec mon ordonnance tombé en même temps que moi. Au moment où j'essayais de me relever, le lieutenant allemand von Scholfenberg s'approcha de moi et, avec mon propre revolver, me tira trois balles qui me fracassèrent le bras. Puis, après m'avoir dépouillé de mon argent, de ma montre et de mon portefeuille, il repartit au plus vite en se dissimulant dans les arbres. Alors, mon ordonnance se releva. Il avait fait le mort en me voyant blessé et s'était laissé glisser de son cheval. Me prenant sur ses épaules, il me rapporta aux lignes françaises. » (Ajoutons que ce brave soldat qui sauva son chef fut décoré de la médaille militaire.)
Le 11 août, le grand quartier général français avait transmis au gouvernement le rapport suivant: « Les troupes allemandes ont achevé un nombre important de blessés par des coups de feu tirés à bout portant dans le visage. D'autres blessés ont été piétines intentionnellement et labourés à coups de talon. A la date du 10 août, les fantassins allemands et bavarois ont, dans la région de Barbas, Harbonney, Montigny, Montreux e tParux, systématiquement incendié les villages qu'ils ont traversés, alors que, durant l'action, aucun tir d'artillerie, de part et d'autre, n'avait pu provoquer d'incendie. Dans la même région, ils ont obligé les habitants à précéder leurs éclaireurs. »
A la fin d'un communiqué officiel daté du 19 août 1914, le haut commandement français dira : « Le dépouillement des lettres écrites par les soldats allemands a permis d'établir par des preuves absolument irréfutables : 1° que l'incendie des villages a été une mesure générale ; 2° que la mise à mort des habitants a été une mesure générale; 3° que ces atrocités ont été commises dans les localités que défendait l'armée française, c'est-à-dire que les coups de fusil ont été tirés par elle et non par les habitants. L'ordre d'exécution a été donné par le commandement : par des colonels sur certains points, et par des commandants de corps sur d'autres. »
Un officier allemand inscrivait sur son carnet de route : « Nous disons que ce sont les civils qui ont tiré, mais ce sont les douaniers ou les forestiers. »
[...]

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[...]

Vers Sarrebourg.

Cependant notre Première Armée, qui avait l'ordre de s'avancer par l'est de la région des étangs, rivalisait d'ardeur avec l'armée de Castelnau.
Le général Dubail avait, comme on le sait, franchi la Meurthe dès le 12 août, pour aller s'établir de Dabo à Sarrebourg. Le VIIIe corps tenait la Meurthe depuis Vathiménil jusqu'à Azerailles, en liaison avec le XVIe corps.
Tout à coup des paysans, fuyant devant l'ennemi, annoncèrent que deux corps d'armée allemands, avec beaucoup de cavalerie, s'avançaient dans la région qui s'étend d'Avricourt à Cirey par Domèvre. C'était la marche vers la trouée de Charmes. Le 14 août, à cinq heures du matin, la 16e division, sous les ordres du général de Maud'huy, s'avança vers Domèvre, en suivant les deux rives de la Vezouze.
Elle s'empara brillamment de Domèvre, à trois heures de l'après-midi, et lança une compagnie vers Blâmont. Cette compagnie attaqua l'ennemi à sept heures du soir, puis bientôt réclama du secours. Le général de Maud'huy donna l'ordre à un bataillon de se porter sur Blâmont, avec le colonel et le drapeau. Ce bataillon était soutenu par deux sections de mitrailleuses.
La route de quatre kilomètres et demi qui conduit de Domèvre à Blâmont par le versant de la rive gauche de la Vezouze fut allègrement parcourue. Tout à coup, un violent combat s'engagea sur la hauteur qui commande Blâmont au nord-est.
Dans la nuit, la mêlée fut terrible. Le désordre se mettait dans nos rangs. Aux six clairons qui entouraient le drapeau, le général cria: « Sonnez le ralliement. » Le feu de l'ennemi s'arrêta. Notre bataillon se replia sur Domèvre, pour y attendre le jour.
Le lendemain 15, à la première heure, la division entière, en s'avançant vers Blâmont, constata que les Allemands avec leur artillerie s'en étaient retirés en une hâte désordonnée. Elle avait pour mission d"occuper les crêtes d'Hattigny à Higny et la route de Sarrebourg. Mais, comme elle se sentait un peu éloignée du XVIe corps qui se trouvait vers Leintrey et du XIIIe corps qui se trouvait vers Badonvîller, elle
ralentit ses opérations. Le 17, elle occupa Hattigny et Fraquelfing. Son avant-garde était aux portes d'Aspach, à trois kilomètres de Lorquin. Devant elle, l'ennemi abandonnait le terrain. L'importante commune de Gondrexange (plus de 800 habitants), sur l'étang du même nom, la commune d'Heming (600 habitants), au croisement des routes de Strasbourg à Metz et à Nancy, la commune d'Hertzing, étaient évacuées par les troupes allemandes. Nous nous y installâmes.
Le 18 à neuf heures du matin, nous nous mîmes en marche vers Xouaxange et la colline au nord-est de Bebing, à cinq kilomètres au sud-est de Sarrebourg. Là, nous étions dans le terrain d'exercices où la garnison de Sarrebourg avait coutume de s'instruire. Sur les routes, nous nous heurtions à des fils téléphoniques. Le sol se hérissait de tiges de fer fixées dans des plaques bétonnées. Pas un point qui ne fût repéré pour les gros canons en batterie derrière la ville. Leurs projectiles commençaient à pleuvoir dans nos rangs.
L'ordre était ainsi formulé : « Prendre Sarrebourg. s'y organiser pour la défensive et attendre. »
Ce fut le 95e avec un groupe d'artillerie qui s'élança vers la ville, pour aller occuper les passages au nord et à l'est, région aux nombreuses carrières, et pour creuser des tranchées sur les hauteurs qui commandent la Sarre.
Avec ses vallées resserrées, ses ruisseaux, ses étangs, ses roseaux et ses forêts, cette contrée de Sarrebourg et de Fénétrange, à la fois tourmentée et monotone, a un charme sauvage, même aux plus beaux jours de la paix.
Le général de Maud'huy, accompagné de quelques hommes, pénétra à midi dans la ville. Malgré le feu de l'artillerie lourde allemande, une partie du 95e y fit son entrée à deux heures, musique en tête. La Marseillaise fut jouée sur la place de l'antique cité dont le nom, Sareburgo, est gravé sur les monnaies mérovingiennes. Tous les Sarrebourgeois authentiques, de race et de langue françaises, vivant dans des maisons presque toutes rebâties par Louis XIV, fiers d'avoir pour compatriotes d'illustres Français comme Labroise, le jurisconsulte de la Législative, comme le général Custine, comme le général Houchard, saluaient de leurs acclamations le général de Maud'huy, né à Metz. Pendant qu'ils criaient : « Vive la France ! », les nombreux Allemands mêlés à eux s'étaient découverts et, tête basse, observaient.
Le lieutenant-colonel du 95e exerça les fonctions de gouverneur. Notre avant-garde près de Bebing surveillait les bois du côté du nord-est, où le Ier corps bavarois s'était massé.
Au-dessus de Sarrebourg continuaient à tonner les gros canons allemands.
A une distance de 10 kilomètres, sans que nous pussions répondre, l'ennemi détruisait tout ce que lui désignaient ses espions mêlés à nos troupes et ses avions planant sur elles.
Pendant ce temps, le centre et la droite de notre Première armée, c'est-à-dire trois corps, le XIIIe, le XXIe et le XIVe s'avançaient vers la frontière.
Au moment même où le VIIIe corps s'emparait de Blâmont (15 août), le XIIIe corps marchait vers Cirey, occupé parles Bavarois qui, trois jours auparavant, avaient refoulé un de nos bataillons de chasseurs. Cirey fut pris vers neuf heures du matin, par un bel effort de nos fantassins et de nos artilleurs. Le lendemain, nos avant-gardes, arrivées près de Lorquin, faisaient main basse sur le convoi d'une division de cavalerie bavaroise. Le 17, le front du XIIIe corps allait de Lorquin à Abreschwiller.

[...]

CHAPITRE XI
LUTTE SUR LA FRONTIÈRE FRANÇAISE

Bataille de la Sarre à la Seille

Sur tous les fronts de Belgique, des Ardennes et de Lorraine, nos troupes prirent l'offensive. Elles se heurtèrent à une couverture puissamment organisée, surtout dans les forêts et les couloirs de Neufchàteau, de Virton, de Morhange, de Sarrebourg.
Après avoir été ébranlées par une artillerie lourde dont elles ne soupçonnaient pas la puissance, elles furent décimées par les mitrailleuses.
En Lorraine, le front allemand, véritable forteresse, s'étendait de Morville à Phalsbourg, en passant par Marthil, Morhange, Rodalbe, Bensdorf, Fénétrange.
Tout s'y trouvait disposé pour la défensive comme pour l'offensive.
Dans la nuit du 18 au 19 août, notre Première Armée occupait les collines de Bebing et de Rinting, à gauche de la route de Paris à Strasbourg et au sud-ouest de Sarrebourg, la ville de Sarrebourg, l'espace compris entre Hesse et Abreschwiller, le Donon, la vallée de la Bruche, Sainte-Marie-aux-Mines et Sainte-Croix-aux-Mines.
Le 19, avant cinq heures du matin, la 16e division de notre 8e corps attaqua en direction de Saaraltdorf. Grâce à d'importants sacrifices, nous nous emparions d'Eich et de Buhl. Mais nous ne pouvions pas déboucher de Hoff.
Nous avions aussi repris l'offensive vers Fénétrange. Cette nouvelle attaque avait commencé à quatre heures dans le brouillard. La grosse artillerie allemande, montée sur des plates-formes bétonnées, répandit le désordre dans nos rangs. Elle nous contraignit à quitter Gosselming. Quelques-uns de nos canons dont on avait dételé l'équipage furent abandonnés. Quelques-unes de nos troupes restèrent aux bords de la Sarre, de cinq heures à midi, clouées surplace par le bombardement. Nous ne savions pas encore assez bien, pour régler notre tir, nous servir de nos avions, d'ailleurs trop peu nombreux. L'aviation était cependant une arme de pure invention française et dont plus d'un d'entre nous avait, depuis longtemps, fait ressortir tous les avantages pour la guerre future !
L'ennemi était rentré à Eich. Il touchait même aux premières maisons de Sarrebourg. Sur nos troupes. qui se repliaient, des Allemands tiraient par les volet fermés et par les larmiers des caves. La ville allait être cernée. A une heure de l'après-midi, le chef de l'armée fit dire au colonel Touret, commandant le 95 e : « Au nom de la France, tenez encore une heure. Le drapeau de votre régiment sera décoré. »
Six heures après, le 95e tenait encore. Quand vint l'ordre de la retraite, il s'éloigna, aux accents de la Marche lorraine, en contenant la poursuite de l'ennemi. Dans la nuit, il arriva près de Xouaxange et d'Héming, au bord du canal de la Marne au Rhin : nos soldats tombaient sur le sol, anéantis par le sommeil. Pour la nuit, grâce à certains succès comme celui d'Abreschwiller où l'ennemi était rejeté au delà du col de Saint-Léon, nous conservions d'excellentes positions sur le canal de la Marne au Rhin, à Hermelange, au bois de Hesse, au bois de Voyer, à la pointe de Saint-Léon.
Notre Seconde Armée, après quatre jouis de combat, avait pensé se reposer pendant la journée du 19 août. Mais le haut commandement lui fit reprendre l'offensive pour dégager la Première Armée que menaçaient les nouvelles forces ennemies accourues dans la région de Phalsbourg.
En exécutant son offensive en territoire annexé, le général de Castelnau avait été obligé de placer ses trois corps en ligne, sans profondeur. Pouvait-il procéder autrement, puisqu'il n'avait pas cru devoir chercher, le long de la Seille, des positions de défense et les organiser en se tenant sur l'expectative ?

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Des habitants terrorisés par l'ennemi, on ne pouvait tirer que fort peu de renseignements précis. Le général Wirbel, en arrivant à Oron près de Morhange, avait voulu interroger le maire et le curé. Le maire lui répondit qu'il ne savait rien. Le curé lui fit transmettre une réponse analogue. Or, la veille, dans ce village, étaient venus plusieurs généraux allemands. De quelle façon le général Wirbel connut-il ce fait si caractéristique ? Comme il mourait de faim, il était entré à l'auberge en disant à l'aubergiste : « Madame, avez-vous quelque chose à me servir tout de suite ? - Hélas ! monsieur le général, je n'ai que ce qu'ont laissé les trois généraux allemands qui ont dîné hier ici. - Peu de chose, alors. - Tout de même, ils n'auraient pas pu dévorer en entier un superbe cochon de lait ». Etait-ce par hasard ou avec intention que la brave femme donnait pareil renseignement?
L'ennemi avait étudié à fond la plaine que coupe le chemin de fer de Strasbourg à Metz et que dominent les hauteurs de Marthil, de Baronviller, de Morhange, de Bensdorf, de Guinzeling. Cette plaine était « quadrillée » par un repérage si parfait que le tir des obusiers allemands atteignait même des buts isolés, voiture, caisson ou cavalier. Parvenions-nous à un village? Maisons, hangars, granges, haies, tout ce qui pouvait nous abriter recevait une rafale d'acier. Sous une pluie d'obus et de shrapnells, nos hommes demeurèrent étendus à terre, protégés tant bien que mal par leurs sacs, de neuf heures du matin à la nuit. Beaucoup s'endormirent. La nuit venue, des crêtes boisées surgirent les faisceaux lumineux des projecteurs allemands qui balayèrent l'étendue.
Ce fut sur notre 63e brigade que l'ennemi dirigea sa première attaque. Dans la nuit du 19 au 20 août, il s'était glissé en force à travers les bois et les marais de Rohrbach. Bientôt une grêle de balles accabla le village. Le général Diou, qui soutenait sa brigade par son exemple, mourut en faisant le coup de feu. Ce brillant soldat d'Algérie, de Tunisie, du Tonkin et du Maroc, était né à Saint-Julien-les-Metz. Parmi nos fidèles compatriotes de Lorraine et d'Alsace qui, comme lui, devaient succomber dans les premiers combats de la Guerre du Droit, citons tout de suite le général Sibille, de Sarreguemines, tué en Lorraine; le général Dupuy, de Metz, tué sux la Marne; le général Trumelet-Faber, de Bitche, tué à Ypres ; le général Stirn, de Mutzig, tué à Carency.

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Afin de couper la route de Dieuze à Fénétrange, l'ennemi lança vers Zommange ses forces dissimulées par la forêt qui longe l'étang de Lindre. Depuis cinq heures du matin, elles dévalaient des hauteurs boisées de Brides et de Koeking, pour submerger nos régiments établis au nord-ouest de Vergaville et en avant de Bidestroff.
Quand l'ennemi croyait un village occupé, il usait de précautions infinies pour aller d'une maison à l'autre. En campagne, il mettait à profit tous les accidents de terrain. On voyait d'abord sur les crêtes poindre les patrouilleurs. Brusquement, les unités se déployaient dès qu'elles arrivaient à la ligne des faites. Les fantassins grisâtres, dont la couleur se confondait avec le sol, se portaient en courant vers la droite et vers la gauche, puis glissaient aussi rapidement que possible sur les pentes pour trouver un abri dans un chemin creux. Venaient ensuite d'autres unités et d'autres encore qui reproduisaient tous ces mouvements avec une exactitude mécanique. Pas de légèreté. Pas d'ampleur. Pas de bravoure. Un ordre à la fois minutieux et brutal qui s'appliquait à donner la sensation de l'irrésistible.
Pliant sous le nombre et le feu, nos régiments, malgré d'admirables faits d'armes, étaient forcés de se retirer sur Dieuze. Là, fantassins, artilleurs, trains de combat, trains régimentaires, se croisaient sans savoir quel chemin prendre. Cette retraite fut couverte par le dévouement de nos artilleurs. D'autre part, au sud de Dieuze, depuis 14 heures jusqu'à 19 heures, près de Gélucourt, deux bataillons de chasseurs alpins, le 23e à la cote 232 et le 27e à la cote 254, se firent hacher sur place ou se noyèrent dans les marais, pour laisser à la 29e division, si durement éprouvée sur la Sarre, le temps de se reconstituer.
Notre 20e corps avait eu pour objectifs les crêtes de Marthil-Baronviller. Le 156e et le 160e, qui s'élancèrent sur les premières tranchées allemandes, les trouvèrent gardées par des mannequins. Tout de suite, canons et mitrailleuses prirent en enfilade nos hommes tombés dans ce piège. Plus de trois cents d'entre eux périrent. Non moins éprouvé, le 69e eut en un clin d'oeil 58o hommes hors de combat. Accablé de face par la grosse artillerie, tout le 20e corps était fauché de flanc par la fusillade. Au même moment, le 14e corps bavarois, soutenu par une canonnade extrêmement meurtrière, avait assailli notre 39e division en marche vers les crêtes, et, par un choc oblique, l'avait refoulée en lui enlevant les deux tiers de son artillerie.
Tel régiment du 20e corps protégea la retraite avec une irrésistible énergie. Tel autre, dans la retraite même, remporta encore de brillants succès. Un détachement du 26e, conduit par le capitaine Nouer, ramenait 116 hommes, un capitaine, deux lieutenants, 17 voitures de munitions, 35 chevaux et les bagages du colonel du 137 e allemand.
Les coloniaux qui se trouvaient à Oron et à Thicourt, sur la gauche du 20e corps. reculent l'ordre de le soutenir. La brigade s'établit en arrière d'Oron. On lui avait dit : « Tenez pendant trois heures. » Pendant sept heures, elle tint sous un bombardement de gros obusiers, principalement de 150, et résista aux attaques en masse d'une division bavaroise. Le général Wirbel lut blessé et son cheval tué sous lui. Enfin, sur un ordre écrit, les coloniaux se replièrent vers la bifurcation de Château-Salins et la cote 340.
Nos troupes avaient vu tomber, tués ou blessés, beaucoup de leurs chefs. Tandis que le général de Castelnau dictait des ordres pour l'armée, un de ses officiers s'avança : - « Mon général! - Qu'y a-t-il? - Le sous-lieutenant Xavier de Castelnau vient d'être tué d'une balle au front, en refoulant l'ennemi. » Au bout d'un instant, le général releva la tête et dit à ses secrétaires : « Continuons ». Deux autres de ses fils devaient mourir de même au champ d'honneur : Gérald, lieutenant au 7e d'infanterie, en septembre 1914, à la bataille de la Marne ; Hugues, sous-lieutenant d'artillerie, en octobre 1915, dans l'Artois.
Des masses ennemies, sortant du camp retranché de Metz, attaquaient, depuis Viviers jusqu'à Doujeux, une de nos divisions de réserve. Ce fut alors que le sous-lieutenant Guy de Cassagnac reçut une balle au coeur. A ceux qui venaient pour l'emporter, il eut encore la force de dire : « Je veux rester en terre annexée ». Sa tombe se trouve près de Faxe, sur la route du Rhin.
Une nouvelle division de réserve bavaroise s'efforçait de tourner la gauche de notre Seconde Armée, vers Nomeny et Port-sur-Seille, pour forcer la région de Nancy.
Ce qu'on appelle « région de Nancy », c'est l'espace compris entre la frontière, le Sanon et la ligne d'eau que forment du sud au nord la Meurthe et la Moselle, entre Dombasle et Pont-à-Mousson. Par les mots Grand-Périmètre, Grand-Couronné. Petit-Couronné, on désigne trois lignes à peu près concentriques dont l'organisation était nécessaire pour la défense de la région. Le Grand-Périmètre est dessiné par le plateau de Faulx, le mont d'Amance, la forêt de Champenoux, la Loutre-Noire, l'étang de Parroy Le Grand-Couronné est dessiné par le plateau de Faux, le Mont d'Amance, le Pain de Sucre, les collines de Pulnoy et la butte de Mon-Repentir. Le Petit-Couronné est dessiné par le plateau de Malzéville, le mont Sainte-Geneviève, le village d'Essey-les-Nancy et le village de Tomblaine.
Sur une colline que domine la Seille, Nomeny, très ancienne petite ville (1320 habitants), avec son église à haute tour carrée près de laquelle naquit Louise de Vaudémont, femme de Henri III, et ses maisons du XVIIe siècle, ne fut bientôt qu'un monceau de débris et de cendres. Les Bavarois du 4e et du 8e qui y avaient pénétré les premiers, resteront célèbres par leurs raffinements de cruauté à l'égard des vieillards, des femmes et des enfants. Cette fois, impossible à eux de dire : « Les civils ont tiré ».Toutes les armes de Nomeny étaient déposées à la mairie. Quand on leur demandait pourquoi ils tuaient, ils répondaient : « On nous l'a commandé ». Leurs officiers les excitaient à piller et à détruire. Au bruit de la canonnade et de la fusillade, les habitants s'étaient cachés dans les caves. Par le soupirail, les Bavarois coulèrent du pétrole et mirent le feu. Sept heures après, tout brûlait dans la petite ville. Pour ne pas mourir dans les flammes, des habitants quittèrent leurs abris et s'enfuirent par les rues où s'écroulaient les maisons. De toutes parts, ils voyaient des morts : ici, une femme serrant son enfant dans ses bras; là, des voisins qu'ils reconnaissaient; plus loin, une centenaire dont le corps s'allongeait sur le seuil de sa porte. Les Bavarois s'emparèrent de tous les hommes de quinze ans à soixante. Ils dirigèrent les femmes, au nombre de cent vingt, vers le moulin de Brionne et les abandonnèrent soudain, en pleine route, en leur disant : « Vous êtes libres ». Quelques groupes s'étaient sauvés vers les vignes, poursuivis par les balles. Un homme tomba. Sa femme s'étant baissée pour le relever, un soldat allemand l'assomma avec le canon de son fusil.
De ces Bavarois, à la veille de la guerre, la France disait volontiers : « Ce sont de bonasses lourdauds, incapables de faire du mal à un enfant ». La France oubliait sa propre histoire. Dans toutes les guerres, les Bavarois ont fait preuve d'une immonde sauvagerie. En Allemagne même, après 1814 et 1815, une locution devint proverbiale : « Ce fut une bonne petite dévastation ; les Bavarois étaient là » (Es gab eine gelinde Devaschtierung : die Bayern waren dabei). Leurs déprédations abominables en Silésie, en Autriche, dans le Tyrol, en Saxe, en Pologne, en Russie, les avaient mis hors de pair. En leur honneur, l'Allemagne parodiait ainsi une strophe de la Cloche de Schiller :
Schrecklich ist's den Leu zu wecken
Verderblich ist das Tigertier,
Jedoch der schrecklichite der Schrecken,
Das ist der Bayer ohne Bier.

Le réveil du lion fait frissonner la terre,
Le tigre brise tout en son sanglant essor,
Mais, chez nous, une chose est plus terrible encor:
Le Bavarois privé de bière.

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Pendant la guerre de 1870-1871, les attentats les plus monstrueux avaient été commis par les bons Bavarois, dans les faubourgs de Wissembourg, à Bazeilles et près d'Orléans. En 1914, ce furent les bons Bavarois qui opérèrent à Nomeny, à Badonviller, à Gerbéviller, à Crévic, à Maixe, dans cinquante villages.
Près de Nomeny en flammés, notre 59e division multiplia les contre-attaques. Le lieutenant-colonel d'Uston de Villereglan, à la tête du 325e, rendit l'âme avec ce cri: « En avant ! » Le commandant Schwaeblé, à la tète d'un bataillon du 227e entièrement déployé, fut tué en entraînant ses hommes. Ce commandant Schwaeblé de sang alsacien, était profondément dévoué à notre Union des sociétés de gymnastique de France. Il travaillait avec nous à former la jeunesse française pour la Guerre du Droit, que nous jugions inévitable. A la veille du combat, il nous avait demandé un poème de ralliement pour le 227e. La copie de ces vers a été déposée par ses hommes comme un hommage dans sa tombe, et notre manuscrit remis à sa veuve.
L'effort de l'ennemi contre un des points vulnérables du Grand-Couronné était brisé par l'héroïsme de nos soldats. Cependant, partout nous battions en retraite. Le général de Castelnau indiqua comme position de repli au 20e corps le front de Jallaucourt-Hampont-Marsal; au 15e corps, le front Marsal-Donnelay-Marimont; au 16e le front Marimont-Maizières-Réchicourt-le-Chateau. Quant au général Dubail, il établissait la Première Armée sur ce front : canal de la Marne au Rhin, hauteurs de Bebing, bois de Voyer, Soldatenkopf.
Nos deux armées étaient épuisées par une semaine entière de marches et de combats continuels. Dans la nuit, au moment où on commençait la distribution des vivres, les soldats étendus le sac sous la tète, le fusil entre les jambes, ne bougèrent pas. On leur disait : « Voici du pain ». Ils murmuraient : « Laissez-nous dormir». Au jour, dans les longues files d'hommes qui traversaient les villages, on apercevait des caporaux et des sergents : pas un seul officier. Alors, les hommes disaient : « Nos officiers ne sont pas chics. Ils se font tuer. Qui est-ce qui nous commandera, nous autres ? » Un général, regardant ses hommes passer, la tête basse, dit tout haut à un de nos amis : « Je suis fier d'eux. Ils se sont battus comme des lions ».
Le général de Castelnau, qui avait transporté son quartier général à Arracourt, arrêta sans grand'peine la marche de l'ennemi, non moins las que nous. Nos convois et nos trains refluaient sans confusion vers le but assigné par le haut commandement : la rive gauche de la Meurthe.

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Pour le 20 août, les ordres de repli se formulaient ainsi : le 16e corps, vers Lunéville ; le 15e, vers Dombasle ; le 20e, vers Saint-Nicolas-Laneuveville.
D'Arracourt, le général de Castelnau se rendit à Nancy où, ancien commandant du 20e corps, il se retrouvait pour ainsi dire chez lui. A la Première Armée, dont la droite était menacée par le repli de notre armée d'Alsace, le Haut Commandement donna l'ordre de se retirer vers les Vosges.
Transportant son quartier général de Blâmont à Rambervillers, le général Dubail retourna ses convois vers l'autre rive de la Meurthe et se débarrassa de ce qui l'encombrait, tout en conservant le contact avec l'ennemi. Ses contre-attaques énergiquement exécutées permirent à la Seconde Armée de se replier sans précipitation.
L'ennemi savait que l'une et l'autre armée restaient intactes. Aussi, le prince héritier de Bavière dit-il à ses troupes : « Tout n'est pas terminé. Il faut nous servir de toute notre force pour défaire complètement notre adversaire. Voici le devoir des jours prochains : l'achèvement de la victoire ». Mais la presse allemande grossissait l'importance des combats livrés. Elle en fit même une bataille gigantesque, la Bataille de Metz, « dont les conséquences ne peuvent pas encore être envisagées, l'étendue du front dépassant celle que tenait, en 1870, l'armée allemande tout entière » ! Là-dessus, Guillaume II convoqua les officiers de son état-major et leur déclara : « Réjouissons-nous ensemble de notre grande victoire en Lorraine. Des troupes allemandes de toutes races, conduites par le fils du roi de Bavière, ont refoulé l'ennemi dans une lutte de plusieurs jours. Dieu manifeste ouvertement sa protection sur nous ». Les journaux bavarois ajoutèrent : « La bataille a commencé sur une ligne Sarrebourg-Dieuze-Delme, c'est-à-dire sur le champ de bataille le plus connu des officiers allemands formés dans les écoles de guerre. Le plan préparé depuis des années par notre grand État-Major lui a assuré un triomphe. C'est la plus importante bataille du monde ». Ainsi, l'Allemagne faisait retentir de toutes parts l'annonce absolument fausse d'une victoire écrasante, sans que la France émit la moindre protestation.

[...]

Retraite de la Seconde Armée

Après l'échec de la Seconde Armée sur la Seille, le 15e corps s'était retiré dans la région d'Haraucourt, de Serres et de Beauzemont. Le 20e corps passa la Meurthe : 39e division, sur le pont de pierre de Rosières-aux-Salines; 11e e division, sur un pont construit à la hâte près de Laneuveville devant Nancy. Le 4e bataillon de chasseurs avait couvert la retraite.
En voyant la 39e division se replier en si bon ordre, un vieux Lorrain de Moyeuvre s'écria : « Ils marchent comme à l'exercice. C'est encore à la victoire qu'ils vont. »
Le 16e corps, à Lunéville et à Gerbéviller, entrait en liaison avec la Première Armée dont le 8e corps se trouvait près de la Vezouze.
Ce 8e corps, après avoir arrêté l'ennemi sur le canal de la Marne au Rhin, s'était replié en partie vers Igney (Avricourt français), en partie vers Repaix. Il venait d'occuper, au nord de la Vezouze, les collines qui s'étendent de Blâmont à Reillon.
La Vezouze devait servir de premier fossé pour arrêter l'ennemi. Nous pouvions compter également sur trois autres fossés du même genre : la Meurthe, la Mortagne. la Moselle.

Retraite de la Première Armée

Après la bataille indécise de Sarrebourg, la Première Armée se préparait à continuer l'offensive. Mais le repli de la Seconde Année la découvrait sur la gauche. Elle dut aussi se replier.

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Entre les deux armées, l'ennemi avait aperçu une brèche, résultat de la distance mise entre elles par les étangs. Il essaya de se glisser entre Blâmont et Lunéville, dans un espace de quelque 35 kilomètres. Son plan, conforme à toutes ses traditions militaires, consistait à attaquer par les deux ailes. Tandis que son aile droite pénétrait par la Belgique vers Reims, son aile gauche tentait de s'avancer par la Lorraine vers Troyes. Il avait pour lui le nombre, l'armement, le succès. « C'est l'achèvement de la victoire : la paix prochaine », répétait le Kronprinz de Bavière.
Joffre et ses généraux devinèrent ce plan.
Ordre fut donné à la Seconde Armée d'attaquer depuis les crêtes du Grand Couronné jusqu'aux collines situées au sud de la Meurthe. Ordre à la Première Armée d'interdire à l'ennemi la zone comprise entre le col de Saales et Charmes.
Notre Haut Commandement savait déjà que, dans le Luxembourg belge, nos troupes avaient dû battre en retraite. Il pressentait en outre que la lutte engagée près de Charleroi ne tournerait pas à notre avantage. Mais il connaissait la valeur de nos soldats et le dévouement de leurs chefs. Rien n'était compromis.
Le 13e corps (Première Armée), ayant conservé son ascendant sur les troupes allemandes, se repliait à regret. Une de ses divisions, la 26e, à laquelle n'était pas parvenu l'ordre de la retraite, demeura en l'air près du village de Plaine-de-Walsch. Elle ne s'échappa qu'en sacrifiant plusieurs de ses batteries.
Le 21 e corps occupait toujours la région du Donon. Il infligeait même un échec à l'ennemi dans la vallée de la Bruche, près de Grandfontaine. Quand il reçut l'ordre de se replier, il livra encore de sanglants combats. L'ennemi, grâce à de nouvelles pièces d'artillerie lourde et. à de nouveaux renforts, arriva au sommet du Donon, le 21 au soir. Nous nous retirions par la vallée de la Plaine. La perte du Donon, la montagne à double croupe, le Fousi-Yama lorrain, nous déchira le coeur.
Le 14e corps, épuisé par des efforts ininterrompus et menacé par d'importantes forces se précipitant vers les cols des Vosges, abandonna ses positions entre Saales et Sainte-Marie-aux-Mines. On reconnaissait que la ligne de la Vezouze ne pouvait plus être défendue.

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Ici se place un épisode heureux: la destruction du premier zeppelin. Le 22 août, le chef de bataillon Beaucourt, commandant le second échelon de parc du 21e corps, abattit, avec deux pièces de 75 de l'équipe mobile, le zeppelin L. 8 qui, à huit cents mètres de hauteur, tentait de bombarder le parc. Ce dirigeable alla tomber dans la forêt de Celles, à cinq kilomètres de Badonviller. Les dix-huit hommes qui le montaient s'enfuirent à travers bois. Il venait de Strasbourg. Les habitants des villages voisins allèrent en foule voir le squelette de ce monstre aérien, cuirassé d'aluminium, qui mesurait 156 mètres de long et 14 m 80 de large, cubait 22 000 mètres et pouvait faire 80 kilomètres à l'heure, grâce à ses quatre moteurs de 200 chevaux. C'était le frère aîné de celui qui était venu se poser au Champ de Mars de Lunéville en 1913. Ses débris sont maintenant aux Invalides.
L'ennemi, dans sa ruée en Lorraine, trouvait un terrain depuis longtemps exploré, étudié, dans lequel il continuait à entretenir de sûrs agents. Du 21 au 25 juillet 1914, près de 20000 Allemands avaient quitté le département de Meurthe-et-Moselle sous divers prétextes : voyage de vacances, cure d'eau en Allemagne. La seule ville de Nancy en voyait partir douze mille au moins, Beaucoup d'entre eux avaient eu pour occupation ordinaire d'installer des calorifères dans les caves et des appareils de télégraphie sans fil sur les toits.
Les officiers allemands connaissaient en détail toutes les ressources commerciales et industrielles. Ils possédaient des renseignements sur les principaux habitants de tous les villages. Leurs cartes indiquaient en rouge les établissements publics, caisses, archives ainsi que les maisons et points d'appui à occuper militairement et à incendier le cas éditant ; en bleu, les maisons à ménager, c'est-à-dire celles où ils comptaient des amis. On devait voir, à Lunéville ou à Raon-l'Etape, des maisons épargnées, parce que leur propriétaire avait eu des sourires pour l'empereur ou pour quelque grand dignitaire allemand.
Après la retraite de Morhange, les habitants de Réméréville aperçurent deux soldats du 69e qui remontaient le village et prenaient la route de Hoéville. Ils leur crièrent :
- N'allez pas par là. Les Allemands y sont.
Les deux soldats répondirent tranquillement :
- Notre régiment s'y trouve. Nous allons le rejoindre.
Quelques moments après, des chevau-légers bavarois, revolver d'une main, lance de l'autre, bride aux dents, passèrent au galop. Les deux hommes en uniforme du 69e étaient des espions allemands.
Ennemi si déloyal ! Au combat de Herbéviller, le 24 août, les Allemands organisent, dans le cimetière, une redoute entourée de fils de fer et d'abatis. Des mitrailleuses placées par eux dans le clocher fauchent tout. Nos soldats, qui s'élancent bravement à l'assaut, tombent dans les fils de fer dissimulés. Les balles des mitrailleuses vont les achever. Leurs officiers leur disent : « Par ici, le 114e ». Mais, du côté allemand, des voix plus fortes et plus distinctes, avec le plus pur accent français, répètent : « Par ici, le 114e ». Beaucoup de soldats seront ainsi attirés dans les lignes allemandes et massacrés.
Dans les villages que les Allemands occupèrent, on a pu dire qu'ils menaient de front la cruauté, l'ivrognerie et le pillage. A Réméréville, une maison retentissait de chants et de musique. Passa un officier à cheval. La femme de l'appariteur, Anna Vigneron, qui savait l'allemand, lui dit :
- Ils en font de belles, vos soldats.
L'officier se tourna vers le curé, M. l'abbé Denis, debout près de sa porte.
- Venez avec moi.
Les fenêtres de la maison où s'enivrait la bande étaient ouvertes au large.
L'officier cria d'une voix tonnante : Heraus (sortez !). Les soldats défilèrent, en titubant. Alors l'officier déclara au curé, d'un ton naturel :
- Maintenant, je vais voir s'il reste là dedans quelque chose pour moi.
Plus naturellement encore, il saisit un litre de vieille eau-de-vie de mirabelles et le vida. Quelques heures après, le curé, accusé d'avoir fait des signaux lumineux, était maltraité par les soldats qui le gardèrent jusqu'au lendemain, en le menaçant de leurs armes. L'officier allemand, à la suite de sa libation, avait-il eu l'imagination frappée par les rayons du soleil qui jouaient aux vitres du presbytère ?
[...]

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