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Dorothée de Lorraine


Mémoires de l'Académie de Stanislas (Nancy)
1853

Dorothée de Lorraine
par M. Clesse

Dorothée de Lorraine, seconde fille du duc François Ier et de Christine de Danemark, naquit à Deneuvre, près de Baccarat, le 24 août 1545, deux mois et quelques jours après la mort de son père (1).
En venant au monde, elle avait les deux poings collés à ses deux yeux et les talons attachés aux cuisses. Cette difformité dut contrister singulièrement la famille ducale qui s'empressa de livrer l'enfant aux chirurgiens du palais. On dit que ce fut Pierson Beaupré, surnommé Chaulot, qui détacha avec succès les membres anastomosés; du moins, ce fait était reproduit dans une requête présentée au duc Léopold, en 1716, par le petit- fils maternel de cet habile maître en chirurgie (2).
Elle eut pour marraine sa tante Dorothée de Danemark, comtesse palatine et nièce de l'empereur Charles-Quint (3). On lui donna pour gouvernante, ainsi qu'à Renée (4),-sa soeur aînée, Marie-Françoise ou Francisque Paléologue de Montferrat, princesse de Macédoine, dame d'honneur de sa mère, et qui déjà avait été la première institutrice de son père et la marraine de Charles III (5).
A la mort de son mari, la duchesse Christine, qui se trouva à la tête du pouvoir, se vit bientôt troublée dans son autorité par son beau-frère Nicolas, évêque de Metz et de Verdun. Ensuite, le roi de France Henri II, qui voyait avec déplaisir le gouvernement de la Lorraine confié aux mains d'une nièce de Charles-Quint, son rival, enleva en 1552, par des raisons politiques qu'on connaît, à la duchesse Christine, la tutelle de son fils, ainsi que la régence des États qu'elle avait jusque-là partagée avec Nicolas, son beau-frère, et fit conduire en France le jeune duc de Lorraine. Inconsolable de cet enlèvement, l'ex-régente se retira d'abord à Blâmont qui lui avait été assigné pour douaire et où François Ier s'était retiré peu de temps avant sa mort (6), puis à Strasbourg et enfin en Flandre, emmenant avec elle les deux petites princesses, Renée et Dorothée; celle-ci avait sept ans. L'illustre fugitive fut parfaitement accueillie par sa tante Marie d'Autriche, veuve du roi de Hongrie, qui gouvernait alors les Pays-Bas au nom de son frère Charles-Quint. Pendant plusieurs années la duchesse de Lorraine et ses filles firent l'ornement de la cour de Bruxelles, de celle de l'empereur, et après l'abdication de ce dernier en 1555, de la cour de Philippe II. Celui-ci fut même, en 1559, sur le point de donner à Christine la régence du gouvernement des Pays-Bas (7). Le duc Charles III était toujours tenu séparé d'elles et ce ne fut qu'en 1558 qu'il put revoir un instant sa mère à Péronne (8); mais aussitôt après son mariage avec Claude de France (janvier 1559), il s'empressa d'aller leur présenter son épouse (9) et se disposa à les ramener toutes trois près de lui en Lorraine (1560). Dorothée resta quinze années à Nancy à la cour de son frère qui paraît l'avoir beaucoup aimée. Ainsi, elle assista, en 1567 ou 1568, au mariage de sa soeur avec Guillaume V de Bavière (10); en 1570, elle eut la douleur de se séparer de la duchesse sa mère que des motifs de santé et de piété engagèrent à aller fixer sa résidence à Tortone, ville du Milanais qui lui appartenait (11); en 1575 (21 février), elle perdit sa belle-soeur, Claude de France, à peine âgée de 32 ans; enfin en cette dernière année, parvenue à l'âge de 30 ans, Dorothée fut demandée en mariage par Erric ou Ernest de Brunswick-Wolfenbuttel, dit le Jeune, duc de Gottingen (12). Le contrat dressé à Vienne (13) le 30 novembre 1575, portait cette clause remarquable que la princesse renoncera aux successions paternelle et maternelle au profit de Charles III et de sa lignée, à condition qu'à défaut de postérité directe, Dorothée et ses descendants pourraient réclamer la Lorraine et le Barrois. Cette clause, qui déjà avait été insérée dans le contrat de mariage de Renée, est une preuve, dit avec raison M. Digot, que, malgré le testament de René II, on regardait les femmes comme habiles à posséder le duché de Lorraine (14). Déjà le 21 novembre 1562, Dorothée figure dans une transaction relative à la succession du duc Antoine, et la question de droit au duché est résolue de la même manière.
Le duc Charles fit à Dorothée une dot considérable, et quelques jours après son mariage, le 21 décembre, le duc de Brunswick lui donna le château de Traudenthal et vingt mille aureos, etc. (15). A l'occasion de ce mariage, on frappa une médaille qui portait cette inscription.Ericus et Dorothea, avec le chiffre E. D. dans le champ; au revers, les huit quartiers des armes de Lorraine, avec la légende : Ad perpetuam fel. connub. memoriam (16).
On ne dit pas si Dorothée eut à souffrir du caractère passablement querelleur de son mari, mais ce que nous savons, c'est que neuf années s'étaient à peine écoulées qu'elle le perdit subitement à Padoue (1584) sans laisser de postérité (17) ; qu'elle alla se consoler près de sa mère à Tortone et qu'elle y resta quinze ans. A l'époque du mariage de la princesse Christine, fille aînée du duc Charles III avec le grand-duc de Toscane, elle se rendit en France au-devant de sa nièce jusqu'à Lyon. M. de Lenoncourt écrivait à ce sujet au duc de Lorraine, le 22 avril 1589, que les princesses étaient arrivées à Gênes « sans avoir reçu fortune sur la marinne » (18).
La sollicitude de Charles ne cessa de veiller, pendant ce temps d'absence, sur les intérêts de sa soeur aînée, car dans les instructions qui furent données à M. de Lenoncourt, en 1588, cet ambassadeur près du roi eut à réclamer une bonne partie des revenus que l'on avait négligé de payer à Dorothée sur la recette générale d'Orléans (19). Quelque temps après (1590), Christine de Danemark mourut à Tortone et Dorothée revint en Lorraine, près du frère qu'elle affectionnait. Il paraît, dit Dom Calmet, que par le traité de paix entre le roi Henri IV et le duc Charles III, le comté de Clermont avait été donné à la duchesse de Brunswick, puisque par les articles 14, 15 et 16 du traité de Saint-Germain-en Laye de l'an 1594, il est expressément porté que ce comté sera restitué à cette princesse avec les fruits qui lui sont redus (20). Elle resta néanmoins à Nancy, car on sait qu'elle se proposait d'élever un bâtiment près du couvent des capucins l'emplacement en fut même réservé, mais ce projet n'a pas été mis à exécution (21).
Dorothée avait ramené d'Italie avec elle Muzio Manfredi, qui lui avait été attaché en qualité de secrétaire (22). Ce personnage, qui auparavant avait dirigé les études de Ferrante II de Gonzague, duc de Guastalla et de Molfèse, était né à Césène et descendait des anciens Manfredi ou Mainfroy, seigneurs souverains de Faenza, mais alors ses talents littéraires composaient toute sa fortune.
On a de lui plusieurs ouvrages en prose et en vers, entre autres un volume de Lettres, écrites de Nancy en 1591 et 1594 (23). Toutes ces dates tendent à montrer que Moreri et le baron de Zurlauben (24) ont eu tort de faire mourir Dorothée en 1587. Dom Calmet assurait qu'elle vivait encore en 1618; son épitaphe (en latin), que nous a conservée l'abbé Lyonnois (25), prouve qu'elle ne rendit le dernier soupir qu'en 1621 âgée par conséquent de 76 ans, 19 ans après Renée, sa soeur. Un jeton fut frappé pour être distribué à ses obsèques (26). Son corps fut placé dans un cercueil de plomb et descendu dans le caveau de l'église du noviciat des jésuites (27), mais le 27 mars 1772 il fut transféré avec les restes des princes et princesses de Lorraine dans la chapelle ronde. Dans cette église des jésuites, on remarquait un grand tableau, dû au pinceau de Bellange, représentant un groupe de la famille ducale où se trouvait le portrait de Dorothée. La gravure a aussi conservé ses traits, ovale in-8° avec la devise (28) Espoir me conforte (29). On possède aussi des médailles de cette princesse (30) ; enfin Charles Lepois, dans son Makarismos (31), n'a pas oublié Dorothée au milieu des couronnes poétiques qu'il offre par la main des Muses a la mémoire du grand-duc Charles; Terpsichore tient celle-ci : Corona e malo punico sive amicitiae ad serenissimam principem Dorotheam a Lotharignia dicem a Brunschwig, avec la devise Amicus certus in re incerta cernitur.


(1) François Ier, né à Bar-le-Duc, en 1517, le 15 février, mourut à Remiremont a. l'âge de 28 ans, le 12 juin 1545. (Le Père Wilhem dit le 11 janvier.) Le corps embaumé de ce prince fut transporté provisoirement, sous la conduite du maréchal de Lorraine, Jean, comte de Salm, dans la petite ville de Deneuvre, où l'évêque Nicolas de Lorraine faisait ordinairement sa résidence. - Christine de Danemark, née en 1521, veuve en 1535 de Francesco Maria Sforce, due de Milan, avait épousé François Ier en 1540.
(2) Dom Calmet, Bibl. Lorr., addit. et corrections, col. 129.
(3) Dorothée de Danemark, née en 1520, était, comme Christine, fille de Christian ou Christiern II, roi de Danemark, et d'Elisabeth d'Autriche, soeur de Charles-Quint.
(4) Renée de Lorraine naquit le 20 avril 1544 et mourut à Munich, le 23 mai 1602.
(5) Durival, Descript. de la Lorr., t. I, p. 38. - Calmet, Hist. de Lorr., t. I, p. 258.
(6) Durival, Descript. de la Lorr. - Dans Vely, on dit que Christine se retira à Marsal.
(7) Relationi fatte dall' cardinal Bentivoglio. Édit. originale, 1629, t. I, p. 38. - Watton, Histoire du règne de Philippe II, t. Ier, p. 127.
(8) Henriquez, Abrégé chronologique. - Digot, Hist. de Lorr. t. IV, p. 173.
(9) « A sa mère aux advis et commandements de laquelle il a toute sa vie, comme bon et obeissant enfant, porté grand respect. » - L. Perrin, 1re oraison funèbre de Charles III, p. 29 de l'édition de Pont-à-Mouson, 1608.
(10) Guillaume, dit le Jeune, chevalier de la Toison d'or, né le 29 septembre 1548, était fils d'Albert III, due de Bavière et d'Anne d'Autriche. Suivant le Père Benoît, Réplique, etc., p. 251, les articles du contrat de mariage de Renée furent arrêtés à Vienne le 8 juin 1567, le contrat passé à Munich, ratifié à Saint-Dié le 26 décembre de la même année, et les noces célébrées au mois de janvier 1568. Suivant d'autres, le contrat est du 21 février ou du 3 juin 1567. M. Lieutaud, Portraits lorrains, dit qu'elle s'est mariée à Munich le 25 février 1568.
(11) Dom Calmet, Hist. de Lorr., t. V, p. 751.
(12) E. de Brunswick, né le 10 août 1528, alors âgé de 47 ans, était veuf de Sidonie, fille de Henri le Pieux, duc de Saxe, dont il n'avait pas eu d'enfants.
(13) Le P. Benoît, Apologie, etc p. 251.
(14) Digot, Hist. de Lorr., t. IV, p. 183.
(15) Pour le domaine de Dorothée, voy. D. Calmet, t. V, p. 748, et t. VII, p. 110.
(16) Dom Calmet, t. V, p. 82. - Noël, Catalogue I, n° 3099.
(17) Voyez les biographies, art. Brunswick. Il laissa cependant deux enfants naturels de Catherine Wodam, Hollandaise. (Moreri.)
(18) Recueil de documents sur l'Hist. de Lorr., t. IX, 1864, p. 91 et 116.
(19) Ibid. p. 41. « Il y fera aussi plaincte au Roy, comme aussy du peu de radresse que l'on donne à madame la duchesse de Brundsvich du paiement des arrérages à elle deubs de plusieurs années qui luy estoient assignées sur la recepte généralle d'Orléans. »
(20) Dom Calmet,Notice de Lorr., article Clermont
(21) Lyonnoia, Hist. de Nancy t. III, p. 270.
(22) II est probable qu'il ne fut pas le seul Italien qui vint en Lorraine à la suite de Dorothée. Henry Baccio, savant jésuite de Pont-à-Mousson, né à Nancy en 1609, était d'origine italienne.
(23) Lettere. Venise, 1609, in-8". - Pour le titre des autres ouvrages de M. Maufredi, voyez Haym: Bibliotheca italiana, t. II, p. 96, 121, 151, et t. III, p. 108, 178.
(24) Tables généalogiques de la Maison de Lorr.
(25) Lyonnois, Hist. de Nancy t. I, p. 179, 180. A la page 114, cet historien l'avait d'abord fait mourir en 1610. Il ne faut pas la confondre avec une autre Dorothée de Lorraine qui assista au contrat de mariage du prince de Phalsbourg avec Henriette de Lorraine, le 22 mai 1622.
(26) Noël, Catalogue III, n° 6265.
(27) Lyonnois, Hist. de Nancy, t. III, p. 192.
(28) Lyonnois, Hist. de Nancy, t. III, p. 191.
(29) M. S. Lieutaud, Port. lorr., 2' édition.
(30) Notice de Mory d'Elvange. Dom Calmet, t. II. p 67.
(31) Lepois, Makarismos. Édition 1609, p. 235.


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