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Les élections municipales de 1788 et 1790 dans le bailliage de Blamont - E. Ambroise
(notes renumérotées)


Bulletin mensuel de la Société d'archéologie lorraine et du Musée
1911

Les élections municipales de 1788 et 1790 dans le bailliage de Blamont (1).

I

On sait qu'au nombre des réformes dont le gouvernement de Louis XVI tenta l'expérience en 1787, figurait la constitution d'assemblées municipales qui devaient, après avoir élu des délégués aux assemblées de district, participer d'une manière permanente à la gestion des affaires communales.
Dans les campagnes, ces assemblées municipales devaient se composer du seigneur, du curé, du maire et d'un nombre variable de représentants du tiers-état, au minimum trois, élus par l'Assemblée générale de la communauté. Le seigneur et, à son défaut le curé en étaient les présidents nés.
C'était une nouveauté que la collaboration du seigneur et du curé à la gestion des affaires de la communauté. On en attendait les plus heureux résultats, d'autant qu'il était de mode d'imputer à l'ignorance du paysan, à son entêtement, et aux passions qui s'agitaient dans les assemblées tumultueuses des communautés rurales, une large part des maux dont souffrait le pays.

L'un des syndics généraux de l' Assemblée provinciale, Joseph-François Coster, avocat au Parlement, saluait les bienfaits de cette grande innovation avec une pompe sentimentale sous laquelle il faut chercher la justesse et la sagacité du raisonnement. « Si l'on pouvait se retrouver, dit-il, dans les annales des communautés, on remarquerait à coup sûr que presque tous les procès qui les ont ruinées, sont nés dans des assemblées tumultueuses dans lesquelles la présence de tous est souvent le triomphe d'un seul, et trop souvent de celui qui joint la hardiesse des vues à la force des moyens, » Il n'y aura plus d'assemblées de communauté, mais seulement des assemblées restreintes, élues par le peuple; et alors: « on sent avec quel doux épanchement, les seigneurs, les curés, les membres des deux premiers ordres se rapprocheront de cette élite du peuple. On sent combien les élus du tiers sont loin de s'ecarter des égards que la naissance, le rang, les fonctions inspireraient seuls quand la supériorité des lumières ne les commanderait pas.... On voit disparaitre et s'effacer de notre code ancien les lois fâcheuses qui interdisaient au seigneur et au curé de s'immiscer dans les délibérations des communautés. Ces utiles précautions contre les inconvénients du gouvernement féodal vont se perdre avec lui. »
Quel fut dans les campagnes l'écho de ce discours qui commentait à la fois les intentions du roi et les espoirs des classes dirigeantes ?
Coster se faisait, croyons-nous, illusion sur l'influence que la noblesse et le clergé étaient appelés à exercer dans ces assemblées villageoises, où, de temps immémorial, l'objet presque unique des délibérations avait été la lutte contre le seigneur ou les fermiers du domaine, à cause des droits féodaux, et contre le clergé, à cause des dimes. On voit en parcourant les procès-verbaux de ces premières assemblées rurales, que, quels qu'aient été le zèle patriotique et la sincérité de ceux qui les dirigèrent, elles ne se dégagèrent entièrement ni de leurs rancunes séculaires, ni de leurs querelles de clocher. La méfiance se devine déjà dans les premières élections municipales de 1788, Sous la pompe officielle qui les enveloppe et les contient, Mais ce sont certainement les passions locales qui ont inspiré et souvent dominé les assemblées populaires de 1790.
Elles se présentent, croyons-nous, avec ce double aspect dans toutes les parties de la Lorraine.
Mais comme il ne faut pas isoler les incidents qu'elles ont fait naître des menus faits locaux qui en ont été la cause ou le prétexte, l'étude n'en est guère intéressante que si on la limite à une région déterminée. Je choisis ici celle de l'ancien bailliage de Blâmont, parce qu'il se trouve que dans cette région, la plupart. des procès-verbaux sont entièrement manuscrits, Ailleurs ils ont été le plus souvent dressés au moyen de formules imprimées sur lesquelles il ne restait à écrire que le nom des élus, ce qui ne laisse plus aucune place au pittoresque ni à la couleur locale.
Sur les vingt-trois communautés qui composaient le comté de Blâmont, les procès-verbaux n'en mentionnent que deux, Gogney et Igney, où l'assemblée paroissiale ait été tenue sous la présidence du seigneur.
A Gogney, les 26 électeurs de ce petit village se réunissent en présence de Messire J. Thomas Comte de Mitry, chevalier de l'ancienne chevalerie, ancien officier au
service de France, seigneur de Vigneules, du fief de Blâmont, et seigneur censitaire de Gogney.
A Igney, l'assemblée composée de 21 personnes se tient dans l'une des salles du château, où M. Le Creulx (2), seigneur de la paroisse, l'un des hauts fonctionnaires de l'Intendance de Lorraine, explique en termes très clairs, et en un langage élevé et paternel, le rôle réservé aux représentants du tiers dans le mécanisme des nouvelles institutions : « Le prince, Messieurs, que le ciel a placé sur le trône de France et qui nous gouverne, guidé par sa sagesse, ...., a voulu que la province soit dorénavant administrée par un corps toujours subsistant, composé de gens sages, éclairés, judicieux, amis de la vérité, et choisis parmi tous les ordres de l'Etat... Les membres de l'assemblée provinciale, vivement occupés du bien des provinces, consacrent leurs talents et leurs veilles, pour tâcher de diminuer le poids des charges publiques et les rendre supportables..... C'est ce corps distingué que vous êtes destinés par la suite à régénérer dans l'ordre du tiers-état. J'aime à me persuader que ma communauté se distinguera par son zèle et son esprit d'équité ..... Les membres qui vont être élus, ne doivent jamais oublier qu'ils sont destinés à protéger le faible et à faire triompher l'équité.... Le service public dont je suis habituellement chargé et qui m'oblige une partie de l'année à parcourir la province, ne me permettra pas de participer souvent à vos opérations, ni d'avoir l'avantage de les présider, mais je serai remplacé par un pasteur distingué, qui.... »
Ce langage si correct et si sincère était écouté avec beaucoup de respect et un peu d'étonnement. Le peuple fondait sur les intentions généreuses du souverain un immense espoir. Il voulait croire qu'on travaillait sérieusement à alléger ses charges, mais il ne voyait pas très clairement comment devait sortir de cette superposition d'assemblées élémentaires et génératrices les unes des autres, l'allègement promis, Et comme le doute, dans l'âme lorraine, est proche cousin de la méfiance, voici le curieux galimatias par lequel l'orateur anonyme de la petite paroisse d'Autrepierre, qui n'avait pas de seigneur résidant, a plaisamment traduit les sentiments confus et complexes de ses concitoyens : « Ce jour des déclarations de Sa Majesté régnante qui, par ses édits, nous fait connaître ses charitables desseins pour le bien et bon ordre universel de son royaume, sera l'époque dans les ciècles (sic) à venir de la reconnaissance de ses fidèles sujets pour de si grands et tant riches bienfaits; et quoique ce jour paraisse pour quelqu'un obscur dans son aurore, tous enfin en ouvrant les yeux, sensibles aux inspirations divines, adoreront en obéissant et servant sous Sa Majesté, la puissance qui nous gouverne (3) ».
Le scepticisme qui perce sous la naïveté de l'emphase se manifeste toujours à la manière lorraine, par le silence plus souvent que par des discours. Dans nombre de villages on vote sans aucun empressement, A Montigny, où « le greffier reçoit les voix qu'on introduisait par un trou dans une boîte cachetée », beaucoup d'habitants ont refusé d'en donner. A Bertrambois, « partie des habitants se sont trouvés à cette assemblée, et partie des autres n'y ont pas paru, malgré qu'au son de la caisse ils étaient derechef avertis. » En sorte que le syndic, dans son zèle, se croit obligé de dresser procès-verbal contre les défaillants, « pour ètre présenté à MM. les officiers du bureau interrnédiaire, .... et les condamner à l'amende qui leur plaira. »
Les hésitations et les réticences populaires n'étaient d'ailleurs que trop encouragées par la complication même du système de votation. Dans son souci de justice et d'impartialité, poussé jusqu'au scrupule, et il faut ajouter dans son inexpérience des mentalités rurales, le gouvernement avait tellement multiplié les incompatibilités pour cause de parenté, que dans les petites communes il devenait extrêmement difficile de composer régulièrement la municipalité. Nombre d'élections durent être recommencées pour ce motif, en sorte que dans bien des localités on était las du nouveau régime avant d'en avoir éprouvé les bienfaits.
En l'absence du seigneur, ce fut le curé qui s'employa à constituer, puis à stimuler l'assemblée paroissiale, dont il devenait le président; et c'est son influence qui y prévalut en définitive, et d'autant mieux qu'il l'exerça, en général, dans un esprit nettement favorable aux réformes.
Malheureusement l'existence de ces premières assemblées municipales fut fort éphémère. A peine avaient-elles eu le temps de prendre connaissance d'elles-mêmes, que le rappel de Necker et la convocation des États-Généraux emportaient les aspirations et les passions des masses, bien au delà de l'horizon étroit des intérêts locaux; en sorte que la courte histoire des assemblées de paroisses serait entièrement tombée dans l'oubli, si ce n'était par elles que, deux ans plus tard, en février 1790, devaient être constituées et installées les municipalités purement démocratiques créées en décembre 1789 par les décrets de l'Assemblée nationale.
 

II

L'Assemblée nationale, dans ses décrets de décembre 1789, ne semble pas s'être préoccupée des difficultés qu'avait fait naître la complication des élections de 1788. Elle en aggrava les formalités et les incompatibilités.
La municipalité démocratique de 1790 doit émaner d'une assemblée générale des membres de la commune, ouverte sous la présidence ou plus justement en présence d'un délégué de l'ancienne municipalité. Le rôle de ce délégué se limite en effet à constater le nombre des citoyens présents, et à provoquer un premier scrutin pour la nomination du président effectif de l'assemblée communale, scrutin dont le dépouillement est fait par les trois citoyens les plus âgés. Mais outre ce premier vote, il n'en faut pas moins de sept autres pour parfaire la constitution du corps communal, non comprises trois prestations solennelles de serment pour conférer l'investiture aux divers élus: maire, secrétaire, procureur, officiers municipaux, notables, etc.
Ce furent assez généralement les cures, présidents-nés des anciennes municipalités à défaut de seigneurs, qui furent délégués pour ouvrir les nouvelles assemblées générales des communes. Assez généralement aussi, ils y furent maintenus dans leurs fonctions de présidents, quelquefois avec une mention respectueuse comme celle-ci : Monsieur X..., très digne prêtre. Mais, bien qu'il n'y eût aucune incompatibilité entre le sacerdoce et la mairie, fort peu de curés furent investis des fonctions de maire, Peut-être ne les briguèrent-ils pas.
Toutefois, il eut semblé naturel que, du moins en compensation des anciens privilèges dont ils avaient généreusement accepté la suppression, une place leur fût faite dans les nouvelles assemblées. Il n'en fut pas ainsi. On ne retrouve pas dans les élections de 1790 le calme, la dignité qui avaient présidé à celles de 1788. Les passions qu'une autorité traditionnelle ne contient plus, s'y montrent déjà assez vives pour que la complexité des opérations suffise à elle seule, par les lenteurs qu'elle entraîne, à lasser, à énerver le corps électoral. Mais, là où la situation se complique de quelque querelle intestine, les opérations deviennent immédiatement laborieuses et agitées; la journée n'y suffit plus; la cabale, l'obstruction, la fraude même y jettent la confusion.
Plusieurs procès-verbaux sont à cet égard aussi pittoresques qu'instructifs.
A Vacqueville, village de l'ancien temporel de l'évêché de Metz, la séance s'ouvre après vêpres sous la présidence d'un prêtre instruit et distingué, M. de Mirbeck, curé de la paroisse et vicaire général de l'évêché. Il rappelle tout d'abord la lecture, qu'il a faite au prône, des décrets de l'Assemblée nationale et des lettres patentes du roi. Il y ajoute une explication particulière « pour faciliter, dit-il, l'intelligence de plusieurs mots qui, étant inusités parmi les habitants des campagnes, n'auraient pas été entendus ou auraient souffert des interprétations différentes. » On ne s'est réuni ni à la maison commune, ni à la cure, « mais dans la maison du sieur Gridel, ancien syndic, lequel étant hors d'état de pouvoir se transporter au lieu où se tiennent ordinairement les assemblées, ayant désiré être témoin des élections, la communauté a été bien aise de donner cette marque de déférence à un citoyen qui s'est toujours distingué par ses vertus et sa charité... »
Après cet hommage à la vertu civique, qui honore à la fois le vieillard qui en est l'objet et les électeurs qui ont tenu à le lui rendre, mais qui n'abrège pas les formalités du vote, on procède à l'élection du président effectif par un scrutin que dépouillent les trois citoyens les plus âgés. Élu sans opposition, M. de Mirbeck, qui conserve sa place au fauteuil, fait immédiatement observer qu'il sera certainement impossible de constituer complètement le corps des notables, à raison des incompatibilités édictées par les décrets entre parents ou alliés du degré de père, de fils, de beau-père ou de gendre, de frère, de beau-frère, d'oncle et de neveu, Dans ce petit village tout le monde est parent. Il propose donc de se contenter de l'essentiel, c'est-à-dire d'un maire et de deux officiers municipaux. On commence par l'élection du maire, mais aucun nom ne réunit la majorité absolue. Au second tour, on constate malheureusement que beaucoup de citoyens ont déjà quitté la salle. Quelques-uns ont remis Ieur bulletin aux mains du maitre d'école, mais c'est une pratique fâcheuse qui peut vicier l'élection. Entre temps, la nuit est venue, et il faut se séparer sans avoir réussi à faire aboutir le scrutin principal, celui de l'élection du maire, après lequel il en reste encore cinq.
Cette indifférence, à laquelle a bien pu se joindre quelque pointe de malice, indigne les patriotes zélés. Ceux-ci, « ancien maire et autres notables, ayant fait observer qu'il régnait dans la paroisse une négligence et une indifférence punissables », concluent « qu'il faut faire un règlement en vertu duquel tous les citoyens actifs sans exception seraient tenus de se trouver aux heures et lieux indiqués, sous peine d'amende », et par provision veulent appliquer tout de suite cette pénalité à ceux qui viennent de se retirer « pour faire manquer l'élection ». On se met donc à l'oeuvre séance tenante, pour rédiger ce nouveau code du devoir civique, et « considérant qu'une indifférence aussi marquée ne peut se concilier avec les sentiments de respect et de reconnaissance dont la communauté est pénétrée pour le roi et l'Assemblée nationale », on fixe à trois francs l'amende applicable aux absents. Enfin, pour prévenir une ruse trop facile à prévoir, on décide qu'une fois entré, dans la salle, nul ne pourra plus en sortir sans la permission du président.
Le lendemain lundi, on se remet à l''oeuvre. En dépit des sévérités du nouveau règlement, il faut trois scrutins successifs pour arriver à l'élection du maire. Au premier tour, personne n'a réuni la pluralité; le second tour ne donne qu'une majorité relative ; le troisième enfin tranche l'élection, Vient ensuite l'élection des trois officiers municipaux. La nomination du premier exige également trois tours, et il est midi quand cette dernière étape est franchie. Il faut donc encore une séance de relevée pour la nomination des deux autres officiers, et tout ce labeur n'a produit qu'une municipalité incomplète, puisqu'il y a impossibilité de trouver les douze notables.
L'élection de Vacqueville n'avait cependant présenté aucune autre difficulté que celle de la complexité même du système; M. de Mirbeck l'avait dirigée avec un tact et une compétence indiscutables. Ogéviller va nous offrir le tableau d'une assemblée troublée par les compétitions de l'intérêt privé.
La cure d'Ogéviller, du diocèse de Nancy, dépendait de celle de Mignéville, mais elle était desservie par un vicaire, qui officiait en même temps à Fréménil. C'est ce dernier qui avait présidé l'assemblée municipale élue en 1788, et qui avait été désigné pour ouvrir la séance aux élections de 1790. Mais on avait fait courir le bruit que cette présidence de l'assemblée du corps municipal, supposant le droit de résidence dans la commune, le vicaire méditait de s'en prévaloir pour se faire payer une location en qualité de vicaire-résident. En vain protestait-il de son désintéressement, offrant même de renoncer à certaine redevance qu'on lui payait; il ne parvint pas à réunir à la maison commune la totalité des citoyens. Une fraction dissidente, dont le chef n'était autre que M. Couroux, curé de Mignéville, prêtre populaire nouvellement élu maire dans cette commune, se réunit ailleurs, à la convocation de ce dernier. Le parti du curé contestait au vicaire son droit à la présidence. C'est à Fréménil, disait-on, et non à Ogéviller qu'était le siège de son vicariat. Son insistance cachait l'intention de faire augmenter la portion congrue que lui devait le curé. Bref, chacun des deux partis élut un maire et une municipalité. L'affaire fut déférée à la Commission intermédiaire du district, avec un dossier bourré de protestations et d'insinuations malicieuses, qui n'aboutirent qu'à l'annulation des deux élections rivales. Mais la difficulté était grande d'en faire une nouvelle qui fût valable. La querelle du curé et de son vicaire avait privé l'un et l'autre de l'autorité nécessaire, et il fallut députer l'un des membres du bureau intermédiaire du district de Blâmont, l'avocat Regnault, pour présider la nouvelle élection et calmer les esprits. M. Regnault donna tort à M. Couroux, auquel la politique réservait d'ailleurs de bien plus graves déceptions.
L'élection de Domêvre fut plus significative encore. L'assemblée s'y tint, dit le procès-verbal, « sous l'inspection » d'un des chanoines de l'abbaye, M. Barrois, curé de la paroisse; et cette expression voulue trahit déjà la méfiance. C'est le curé cependant que favorise le premier scrutin pour la présidence, mais à la faible majorité de six voix. Quand il s'agit d'élire les scrutateurs, dix-neuf citoyens manifestent leur mécontentement en se retirant, et bientôt la bataille s'engage sur l'élection du maire, qui met en présence un villageois, Nicolas Leroy, et un grand dignitaire de l'Église, M. de Saintignon, abbé de Domêvre, général des chanoines réguliers de la congrégation de Notre-Sauveur, membre nommé par le roi de l'Assemblée provinciale de Lorraine, ex-seigneur du lieu et membre de l'Académie de Metz. La lutte est passionnée. Le premier vote ne donne pas de résultat; au second tour, on trouve dans l'urne douze voix de plus qu'il n'y avait de citoyens présents. Au troisième tour, M. de Saintignon est battu par 56 voix contre 30. C'est un échec sanglant pour l'abbaye.
Néanmoins, le curé dont la laborieuse présidence ne doit prendre fin qu'après la constitution complète de la nouvelle municipalité, poursuit sa tâche ingrate.
Les deux premiers scrutins pour l'élection des officiers municipaux s'accomplissent sans incident, mais pour le troisième, « le maire s'est trouvé n'avoir plus avec lui que cinq citoyens, le reste étant sorti l'un après l'autre, sans rien dire »... C'est l'obstruction. Le curé se décide à remettre l'opération au lendemain, et fait avertir les électeurs à son de caisse et de cloche; mais il consigne au procès-verbal « ses inquiétudes sur la crainte que la convocation ne soit pas régulière ».
Il passe outre cependant, et le lendemain, à l'ouverture de la nouvelle réunion, se présentent quatre citoyens seulement. Domêvre continue à bouder. Le président attendit « une demi-heure pour voir s'il n'arriverait pas plus rie monde, et n'y en étant point arrivé davantage, il a demandé à M. le Maire élu, qui était présent, et aux trois autres citoyens la permission de se retirer, attendu qu'il se disait indisposé », Et le pauvre chanoine s'enfuit écoeuré. Alors, comme par enchantement, surgissent cinquante citoyens pleins de zèle, qui nomment allègrement deux officiers municipaux, puis le procureur de la commune, puis douze notables, dont aucun chanoine de l'abbaye.
N'est-ce pas là un tableau saisissant de cette mentalité lorraine pétrie par les siècles ? Pendant huit cents ans, le paysan de Domêvre, sujet de l'abbaye, n'a eu pour armes que son inertie tenace et son silence plein de malice. Promu citoyen et électeur de fraîche date, c'est par la même tactique qu'il satisfait sa vieille rancune de vassal.
Ce verdict sévère était-il mérité? M. de Saintignon n'était point un prêtre rétrograde ni égoïste. Si l'on en croit ses déclarations dans un mémoire qu'Il adressa à l'Assemblée nationale, il aurait, en dix-sept ans, versé pour les pauvres plus de 250.000 francs. Il allait prêter avec empressement le serment à la Constitution civile du clergé, ainsi que M. Couroux, curé de Mignéville, dont nous avons parlé tout à l'heure. On peut donc les ranger l'un et l'autre dans ce groupe d'ecclésiastiques patriotes qui avait entrepris, avec un zèle hâtif, d'expliquer et de justifier dans les paroisses les actes de l'Assemblée, la nouvelle constitution du clergé. Ses inspirateurs étaient, à n'en pas douter, l'abbé Grégoire, curé d'Emberménil, et M. Lamourette, ancien lazariste, autrefois supérieur du séminaire de Toul, et depuis évêque de Rhône-et-Loire et métropolitain du Sud-Est. Leur doctrine se résumait en quelques propositions très hardies: « La primatie spirituelle et honorifique du pape ... est le seul article de foi... Le Concordat de François 1er avec Léon X est la capitulation d'un prince timide avec un prélat- ambitieux, - Les papes se rendirent souverains du patrimoine de Saint-Pierre, alors plus que jamais ils mirent la puissance spirituelle dans la balance politique. L'Assemblée nationale a fait un ensemble de Canons sacrés et de lois profanes ... ; elle a sapé les abus, rétabli la discipline; conservé le dogme et la morale ... La nation française s'est donc chargée des biens ecclésiastiques. Il est temps que les prêtres prient Dieu, au lieu de conduire les affaires. - En conséquence, la Société a décidé que chacun de ses membres prêterait le serment ordonné par le décret du 27 mai, même sans attendre la décision du pape ou l'avis de l'évêque, persuadée que l'un et l'autre ne s'opposeront pas à la justice et à l'équité. »
On sait quels amers remords cette hâte indisciplinée ménageait à ceux qui en subirent l'entraînement; comment elle ne leur valut même pas la faveur des masses dont ils flattaient les convoitises. L'abbé Couroux ne devait pas tarder à reconnaître son erreur, et à la réparer noblement par un acte de courage. Lorsque, en 1793, on le pressa de livrer ses lettres d'ordination, il refusa net. « On me guillotinera, s'écria-t-il; tant mieux, je l'ai mérité. » (4) M. de Saintignon n'était point un homme de cette trempe. Bien que général des chanoines réguliers et par conséquent gardien des règles de l'ordre, il avait commencé par supprimer l'abstinence du Carême, puis institué à Domêvre une vie fastueuse qui contrastait avec la simplicité de ses prédécesseurs. L'abbé Chatrian rapporte qu'il voyageait dans un carrosse élégant, avec quatre chevaux, cocher, postillon et laquais; qu'il allai t souvent à Paris promener son excellente perruque dans un équipage leste et fastueux; que l'été il fréquentait les eaux de Plombières. En 1778, lors de la confirmation donnée par l'évêque, il avait dîné à l'abbatiale avec les dames du voisinage, pendant que les curés et les vicaires dînaient au réfectoire.
Aussi quand on vint demander aux religieux leur sentiment sur la liberté que l'Assemblée nationale donnait de quitter le cloitre, ils furent unanimes à déclarer qu'ils ne demandaient pas mieux que d'en user, et aucun ne voulut demeurer à Domêvre avec l'ex-abbé, qui y vécut, âgé et infirme, jusqu'en 1795, de la pension de 6.000 livres que lui servit la nation. On ajoute que M. de Saintignon mourut dans la misère; que personne n'accompagna son corps, et que le chien de l'abbaye suivit seul le tombereau qui le conduisit au cimetière.
Pourtant si Domêvre était à cette époque le plus gros et le plus riche village du pays, ne devait-il pas à l'abbaye une large part de sa prospérité, elle y nourrissait régulièrement 60 pauvres deux fois par semaine, et appartenait-il à cette jeune démocratie de venger de cette façon les griefs particuliers de la Congrégation des chanoines ?
Mais nous venons de voir que, dès 1790, les passions et les rancunes parlaient déjà très haut au sein des assemblées populaires; et l'on ne saurait s'étonner qu'au cours des années suivantes, lorsque les événements eurent découragé les timides et enflammé les agités, les affaires communales, délaissées par la masse des citoyens paisibles, aient été livrées aux fantaisies d'une minorité d'exaltés et d'ambitieux.

EMILE AMBROISE

(1) SOURCES: Archives de Meurthe-et-Moselle, C. 559, 560, 561. - Abbé MARTIN, Histoire du diocèse de Toul, t. III, p. 149. - Abbé CHATTON, Histoire de l'abbaye de Domêvre (M.S.A. L., 1898, p. 43 à 45, avec un portrait de M. de Saintignon.) - Recueil de documents imprimés sur la Constitution civile du clergé, à la Bibliothèque de Lunéville.
(2) Françols-Michel Le Creulx, né à Orléans en 1734, ingénieur en chef de Lorraine en 1775, devint inspecteur général des ponts et chaussées en 1801, et mourut à Paris en 1812. C'est d'après ses plans qu'a été construit en 1786 le grand manège du quartier La Barolière à Lunéville, que la tradition attribue faussement à Stanislas. (Biographie universelle, et MCHEL, Biographie et généalogique des hommes marquants de la Lorraine.)
(3) Arch.de M.-et-M., C. 560.
(4) CHATRIAN, cité par l'abbé MARTIN, Histoire du diocèse de Toul, t. Ill, p. 149.

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