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Histoire illustrée de la guerre de 14

Gabriel Hanotaux 

Quelques passages, images et carte, de l'imposante « Histoire illustrée de la guerre de 14 » par Gabriel Hanotaux (1853-1944), édité en 17 volumes de 1915 à 1924. (ouvrage consultable intégralement en ligne à l'Université du Wisconsin

Le présent texte est issu d'une correction apportée après reconnaissance optique de caractères, et peut donc, malgré le soin apporté, contenir encore des erreurs.
Par ailleurs, les notes de bas de page ont été ici renumérotées et placées en fin de chaque partie de ce document, tout comme les cartes et illustrations sélectionnées.

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Août 1914 - LA GUERRE SUR LA FRONTIÈRE FRANÇAISE. LES PREMIÈRES RENCONTRES
TOME 3 - p. 168

Nos troupes franchirent la frontière sur divers points et, le 6 août, nos escadrons occupèrent Vic et Moyenvic, en Lorraine annexée, à quelques kilomètres de Château-Salins.
Ils y trouvèrent des affiches militaires fournissant des renseignements précieux sur les conditions de la mobilisation allemande.
Dans la région de Bertrambois, Tanconville et Blamont, les Allemands envoyaient continuellement des patrouilles.
Voici, d'après le Bulletin de Meurthe-etMoselle (1), un récit du pillage et de l'incendie de Parux, premier village français dévasté par l'ennemi:
« Le lundi 3 août, à 8 heures du matin (avant la déclaration de guerre), 200 à 300 Bavarois pénètrent dans Parux, font évacuer les maisons et rassemblent les habitants dans l'église, après avoir fusillé sans jugement et sous le faux prétexte que des coups de feu avaient été tirés sur eux : MM. Victor Petitfils (40 ans); son beau-frère, Jean Zan Zotera, sujet italien (40 ans) ; J.-B. Petitfils (58 ans), et Joseph Martin (35 ans). A 9 heures, après avoir méthodiquement déménagé les meubles et autres objets de quelque valeur, les soldats procèdent, à l'aide de pastilles incendiaires lancées sur les toits, à la destruction des maisons, sans en évacuer le bétail, puis font sortir les prisonniers de l'église. Les femmes et les enfants sont conduits, sous escorte, dans un pré, d'où ils ont la douleur de contempler le spectacle des flammes dévorant l'église, leurs maisons et leurs récoltes, sans autre nourriture que quelques morceaux de pain et de biscuits que, pris de pitié, les soldats leur donnent en cachette de leurs chefs; de l'artillerie passe dans le village et se dirige sur Badonviller, (Les prisonniers sont conduits à Cirey)... Le 5, la surveillance des Allemands se relâchant. quelques prisonniers regagnent Parux: l'incendie a dévoré en totalité, avec l'église dont les cloches sont fondues, 45 maisons sur 55..., Après avoir été menés par quatre, les mains liées, dans un pré, les hommes y avaient séjourné sans aucune nourriture toute la journée du 3 août et la nuit suivante. A la suite des démarches de l'abbé Perrin (mort plus tard des suites des mauvais traitements infligés par l'ennemi), dont la dignité et la fermeté furent au-dessus de tout éloge, le 4, dans la matinée, ils furent conduits sous escorte à Cirey, où ils purent circuler librement. Pour eux aussi, la charité des habitants de Cirey, suivant l'exemple du maire, le comte de Guichen, adoucit quelque peu leur infortune.
A noter enfin que les quelques maisons de Parux qui avaient échappé à l'incendie du 3 août furent plus tard dévastées par l'ennemi. Le village n'existe plus. »
Du 4 au 8 août, les environs de Blamont et de Cirey furent livrés aux incursions de détachements des 11e et 15e régiments de uhlans de Sarrebourg; le 8, le gros des troupes du Ier corps bavarois défila.

(1) Reproduit dans La Vie en Lorraine, janvier 1915, p. 177.


Août 1914 - LA GUERRE SUR LA FRONTIÈRE FRANÇAISE. LES PREMIÈRES RENCONTRES
TOME 3 - p. 198

Les violences allemandes s'étaient multipliées : otages fusillés contre tout droit, sévices barbares exercés sur la population civile, incendies, etc. Les Allemands fusillèrent notamment le maire d'Igney, sous prétexte que la population de ce village avait favorisé la fuite d'un prisonnier. Déjà ils procèdent au maquillage; le 13 au matin, un avion allemand portant un drapeau français jette des bombes sur les gares de Vesoul et de Lure.
[...]
Mais c'est surtout dans la région de Badonviller, Nonhigny, Parux, que l'ennemi commit en France ses premières atrocités, du 10 au 12 août. Nous aurons à en faire le récit au moment où nous aborderons l'offensive de notre Ire armée, offensive qui permit d'en constater toute l'étendue. Notons déjà que dans les deux enclaves faites par les Allemands sur notre territoire durant cette première semaine de la guerre, vers Spincourt (Woëvre) et vers Badonviller (Lorraine), le régime de terreur, inauguré systématiquement à la même date dans la province de Liége, l'était également en France avec la même rigueur.
[...]
En Lorraine et en Woëvre, les rencontres ont signalé le 18e corps près de Longuyon; le 16e dans la région de Metz-Thionville; le 3e bavarois dans la région de Remilly; le 2e bavarois s'est concentré au nord de Château-Salins; le 2Ie à l'ouest de Dieuze; le 1er bavarois vers Sarrebourg; le 13e corps semble à ce moment devoir opérer dans la région du Donon. En avant de ces groupements, une division de cavalerie qui s'était portée vers Marville, sur l'Othain, a été repoussée par notre 9e division de cavalerie au delà de la Chiers. Une brigade de cavalerie bavaroise semble occuper la région de Nomény, tandis que la division de cavalerie bavaroise (général Von Stetten) est dans la région d'Avricourt.


Août 1914 -  LE FRONT D'ENTRE MEUSE ET VOSGES
TOME 4 - Page 34

Les troupes sont disposées ainsi qu'il suit:
Le VIIIe corps (général de Castelli), entre la Meurthe et la Mortagne au nord-ouest de Baccarat. Le 10 août au matin, il se trouve sur le front Vathiménil-Glonville, le long de la Meurthe, la 15e division à gauche, la 16e division (général de Maudhuy) à droite sur le front Flin-Glonville. Entre la Vezouse et la frontière, le 17e et le 20e bataillons de chasseurs opèrent en couverture. Une brigade d'infanterie allemande fait un mouvement offensif à cette date du 10, et le soir le quartier général de la 16e division est en retrait à Domptail. C'est dans ces conditions que s'engage un combat qui commence à révéler les intentions de l'ennemi.
Les renseignements recueillis apprennent que des tranchées existent vers Avricourt-Repaix et qu'une division d'infanterie et une division de cavalerie, ayant franchi la frontière, opèrent vers Domèvre. Le 11 août, la 16e division se porte au nord de la Meurthe sur la ligne Brouville-Reherrey. Mais le haut commandement préfère achever ses formations derrière la Meurthe. Tout le corps se replie, la 16e division ayant son quartier général à Fontenoy-la-Joute, le 12 et le 13 au soir.
Nous assisterons bientôt aux combats d'avant-garde livrés du 13 au 18 pendant l'offensive en Lorraine. Ce corps a pour mission, sans qu'il puisse le discerner encore exactement, de barrer la route à la puissante offensive qui, de Sarrebourg à Blamont, Baccarat, Rambervillers, Saint-Dié, Brouvelieures, doit à la fois tourner Épinal et envelopper les forces françaises par la trouée de Charmes.


Août 1914 - L'OFFENSIVE EN LORRAINE ANNEXÉE ET EN ALSACE
TOME 4 - Page 54

OCCUPATION DE SARREBOURG

Cependant, à l'est des Etangs, la Ire armée, ainsi secondée, avançait aussi vigoureusement que possible. Le général Dubail avait promis qu'il serait en état de franchir la Meurthe le 14, en fait, il était prêt le 12 et obtint l'autorisation de marcher sans retard afin d'atteindre le front Dabo-Sarrebourg et de s'y retrancher.
Le 8e corps (général de Castelli) occupe les rives de la Meurthe sur le front Vathiménil-Azerailles, et va se tenir en liaison étroite avec le 16e corps de l'armée de Castelnau. On vient d'apprendre que deux corps d'armée allemands établissent des tranchées et opèrent dans la région Avricourt-Domèvre-Cirey. C' est le 1er corps bavarois (général von Xylander) et peut-être une partie du XIIIe corps, ainsi que deux divisions de cavalerie, la 1re bavaroise et la 7e division. Ce mouvement indique-t-il déjà le projet de l'état-major allemand de gagner, par Blamont, la trouée de Charmes?
Quoi qu'il en soit, le 14 août, de bonne heure, la 16e division (général de Maudhuy) se porte en avant avec ordre d'attaquer par brigades accolées sur les deux rives de la Vezouse, dans la direction de Domèvre. L'après-midi, Domèvre est enlevé, et une compagnie se porte en reconnaissance sur Blamont. Vers le soir, le général apprend que cette compagnie a rencontré l'ennemi et qu'elle a besoin de renfort pour se maintenir. Il dispose d'un bataillon du 95e avec le colonel, le lieutenant-colonel, le drapeau, une ou deux sections de mitrailleuses : on marchera sur Blamont à 10 heures du soir. La distance qui sépare Domèvre de Blamont est rapidement franchie; sur la route, on remarque un fil téléphonique suspect. Bientôt sur la hauteur qui domine le bourg au nord-est, s'engage un combat de nuit qui arrête la vigoureuse offensive des Français. Après une mêlée où tout se confond, le général fait sonner le ralliement par cinq ou six clairons qu'il a sous la main; effet surprenant : la fusillade cesse. On regagne Domèvre. Le lendemain 15, au jour, la division occupe Blamont, où l'on apprend que l'infanterie allemande et une batterie d'artillerie se sont repliées en désordre.
En ce moment, la division se trouve un peu en flèche par rapport au 16ème corps qui forme la droite du général de Castelnau dans la direction de Leintrey et au 13e corps qui opère à droite, sur Badonviller. Elle modère sa marche. Sa direction est, au delà de Blamont, les hauteurs de Hattigny-Ibigny et la route de Sarrebourg ; l'ennemi résiste peu, se retire systématiquement. Le 17 août, occupation, en territoire annexé, d'Hattigny et de Fraquelfing, avec des éléments avancés vers Aspach. Vers midi, on apprend que Gondrexange, Heming, Hertzing sont évacués par l'ennemi. Les avant-gardes françaises prennent immédiatement possession de ces villages.
On avance toujours. Le 18 août, ordre est donné d'occuper les croupes est de Xouaxange et les hauteurs nord-est de Bebing. Le mouvement s'opère vers 10 heures du matin. On commence à rencontrer des piquets de fer fixés dans le ciment: c'est un terrain d'exercice de tir. Tout est préparé; tout est repéré: les obus tombent dru. On est à 3 kilomètres de Sarrebourg.
L'ordre est donné de prendre la ville, de s'y fortifier et d'attendre dans une position défensive. Le 95e et le groupe d'artillerie Dessirier sous les ordres du colonel Rebel reçoivent donc la mission d'attaquer Sarrebourg et d'occuper les débouchés au nord et à l'est sur Hoff et Bühl, le reste de la division devant appuyer l'attaque et se retrancher sur les collines qui dominent la Sarre, au sud-ouest de la ville.
A midi 1/2, au dire d'un témoin, le général de Maudhuy entre dans la ville avec trois chasseurs; à 2 heures, le 95e y pénètre tambours battant, clairons sonnant; on crie : « Vive la France ! » Les Allemands, chapeau bas, écoutent la Marseillaise sur la place. Pourtant, bien des figures froides, des allures suspectes; le maire est arrêté.
Le 95e, qui a pris la ville sous le feu de l'artillerie lourde, y est cantonné; le lieutenant colonel est nommé gouverneur. Les troupes sont en stationnement à Bebing avec leurs avant-postes aux lisières des bois, face au nord-est. La relation officielle allemande de la bataille de Sarrebourg constate: « Le 18 août, le Ier corps d'armée bavarois revint à Sarrebourg où il était venu débarquer dix jours auparavant. On dut tristement abandonner la ville pour occuper une position nord-est voisine. »
COMBAT DE SAINT-BLAISE
Le centre et la droite de la Ire armée (13e, 21e et 14e corps) avaient, comme le 8e corps à gauche, gagné du terrain dans la direction de la frontière.
Le 13c corps, à droite du 8e corps, s'était avancé vers Badonviller et Cirey, tenus par le Ier corps bavarois, dont la Ire brigade avait repoussé le 12 un de nos bataillons de chasseurs de Badonviller sur Celles et dont la 2e brigade allait maintenant subir le choc de nos avant-gardes. Le 15, tandis que, comme nous l'avons vu, l'avant-garde du 8e corps enlevait Blamont, le 13e corps s'avançait vers Cirey, au milieu des ruines et des atrocités accumulées dans cette région par les Bavarois, et sur lesquelles nous reviendrons. Les avant-postes ennemis furent partout refoulés; dans la matinée, une action de notre infanterie, soutenue par l'artillerie, enleva Cirey; l'affaire fut chaude et bien conduite: l'ennemi dut se replier dans la direction de Lorquin. Le 16, nos éléments avancés se portaient jusqu'à hauteur de ce village et enlevaient le convoi d'une division de cavalerie allemande avec 19 camions. Par une progression continue, le 13e corps atteignait le 17 la ligne Lorquin-Abreschwiller. Or, le même jour, au sud-est dans les Vosges, nous avions atteint le front Schirmeck-Villé. »


TOME 4 - p 208

« Mais, avant d'entrer dans le récit des combats, nous indiquerons quel était le caractère moral de cette armée bavaroise et nous dirons comment, alors qu'elle se croyait assurée de la victoire, elle se comportait sur la bande étroite de territoire français qu'elle avait occupée. Les atrocités bavaroises en Lorraine ne le cèdent pas, en horreur délibérée, aux atrocités allemandes en Belgique. Ces affreux exploits indignèrent les Prussiens eux-mêmes; le carnet de route d'un lieutenant allemand, à la date du 13 octobre 1915, porte: « Les Bavarois se sont conduits en Alsace-Lorraine tout à fait en sauvages; assez d'habitants peuvent en témoigner. »
Un autre carnet, celui d'un lieutenant du 13e d'artillerie à pied, mentionne, à la date du 24 août: « Blamont. Ce village a été pillé de fond en comble, et ceux qui y ont ici cantonné, des Bavarois, je pense, s'y sont conduits en vandales » (1).

LES PREMIÈRES ATROCITÉS BAVAROISES EN LORRAINE

En face de l'armée bavaroise, la région de Blamont semble avoir été, pendant les premiers jours de la mobilisation, le point faible de la couverture française: cette couverture ne comprenait que le 17e et le 20e bataillons de chasseurs; dans cette région, selon l'expression d'un officier, les troupes ne formaient qu'une fine toile d'araignée accrochée au fort de Manonviller (2).
Le 1er corps bavarois (général von Xylander), avait, comme nous l'avons dit, envahi le secteur Blamont-Cirey-Badonviller, alors que nous nous attachions à la conquête des cols des Vosges.
L'occupation de Blamont et de Badonviller tut marquée par les pires excès. On sait, aujourd'hui, qu'ils avaient été résolus de sang-froid par les autorités allemandes. Le prétexte: « les civils ont tir », n'est invoqué que pour la forme. Un carnet de route d'officier allemand porte: « Nous disons que ce sont les habitants qui ont tiré, mais ce sont les douaniers et les forestiers » (3).
Un autre carnet de route d'un soldat du 2e bavarois mentionne, au sujet de Badonviller: « Ce qu'il y eut de particulier, c'est que les habitants n'étaient pas seuls à tirer; il y avait avec eux un très grand nombre de soldats qui s'étaient cachés là, battant en retraite, et qui se rappelaient maintenant leur qualité (voilà tout le système des accusations allemandes dévoilé). La suite se devine sans peine : des cadavres, des blessés et des maisons en flammes ».
En fait, les combats pour l'occupation du secteur avaient été très durs, les pertes des Allemands considérables. On n'a pas assez dit la vigueur de nos bataillons de frontière qui ne cédèrent le terrain que motte à motte à l'ennemi et non sans l'avoir cruellement éprouvé. Il convient d'insister sur ce fait désormais avéré : car le moral des armées allemandes fut fortement frappé, dès le début, par la vigueur de cette résistance. Cette surprise provoqua d'abord la fureur : un courrier ennemi saisi au cours de l'offensive française et contenant surtout des lettres de soldats allemands provenant de Badonviller ne laisse aucun doute sur ces sentiments et sur leur origine; nombre de réservistes allemands sont morts de chaleur; les pertes dans les combats ont été considérables; d'où l'état d'ivresse cruelle qui, non réprimée, mais encouragée et partagée par les chefs, explique ces abominables forfaits. Il importe de bien préciser aussi que cette conduite des troupes allemandes, indiquée déjà précédemment, est antérieure aux grands combats du 19 et des jours suivants, antérieure même à l'invasion française en Alsace-Lorraine; il s'agit d'une période où, de part et d'autre, la guerre proprement dite n'est pas déchaînée et où l'on s'en tient aux engagements de couverture, tandis que les masses se concentrent en arrière. Ici, comme en Belgique, le parti pris des autorités militaires allemandes de réprimer préventivement les actes de résistance de la population et, surtout, de procéder méthodiquement par la terreur, même à l'égard des soldats, ne peut être mis en doute. Le haut commandement allemand porte une responsabilité qu'il assuma, d'ailleurs, de gaieté de coeur, on l'a vu par la proclamation du général von Bulow au sujet des massacres d'Andenne, tant qu'il se crut assuré de la victoire. En France comme en Belgique, les atrocités cessèrent pour ainsi dire à date fixe et certainement par ordre, aussitôt après la bataille de la Marne.
C'est, d'ailleurs, la première impression produite sur ceux qui assistent aux événements, cette première impression qui trompe rarement. Dès le 19 août, le haut commandement français s'exprime en ces termes dans un communiqué officiel: « Responsabilité du commandement allemand dans les atrocités commises. Le dépouillement des lettres écrites par les soldats allemands a permis d'établir par de nouvelles preuves absolument irréfutables: 1° Que l'incendie des villages a été une mesure générale ; 2° Que les mises à mort des habitants ont été également une mesure générale; 3° Que ces atrocités ont été commises dans les localités que défendait l'armée française, c'est-à-dire que les coups de fusil ont été tirés par elle, non par les habitants. L'ordre d'exécution a été donné par le commandement, colonels sur certains points, commandants de corps sur d'autres. »
Venons, maintenant, aux faits.
La base officielle de toute documentation en matière d'atrocités est la protestation du gouvernement français auprès des puissances signataires des conventions de La Haye. Cette protestation juridique s'appuie sur une série de rapports contrôlés par les autorités qualifiées, après enquête faite dans les formes juridiques et auditions sous serment. Une commission d'enquête a été chargée de constater sur place les violations des droits des gens commises par les troupes allemandes. Cette commission est composée de M. G. Payelle, premier président de la Cour des Comptes; Armand Mollard, ministre plénipotentiaire ; G. Maringer, conseiller d'Etat, et Paillot, conseiller à la Cour de Cassation. Elle a relevé un nombre considérable de faits, consignés par des rapports publiés (17 décembre 1914, 8 mars, 1er et 6 mai 1915). La quantité, le caractère et l'authenticité des faits ne peuvent laisser aucun doute sur la méthode, le parti pris et les intentions sans excuses: Violation de la frontière française avant la déclaration de guerre; assassinats de prisonniers et de blessés; pillages, incendies, viols, meurtres, attentats contre les hôpitaux et les ambulances; emploi de projectiles interdits; emploi de liquides enflammés et de gaz asphyxiants; bombardement de villes non défendues, destruction d'édifices consacrés au culte, aux arts, aux sciences et à la bienfaisance; usage de procédés déloyaux; actes de cruauté commis à l'égard des populations civiles, - telles sont les têtes de chapitre de ce triste martyrologe. Les autres sources, officielles ou non - et je citerai spécialement pour les événements de Lorraine, le rapport de M. Mirrman, préfet de Meurthe-etMoselle, sur les actes de sauvagerie allemande dans les cantons de Badonviller, Cirey et Blamont, rapport daté du 17 août (4) - sont si nombreuses qu'elles devraient faire l'objet d'un relevé spécial. On a pu chicaner le détail: l'ensemble subsiste. Un horizon de flammes, une mare de sang, une catastrophe barbare, une régression impie, c'est ce qui restera pour l'avenir, de ces journées affreuses où tant de maux particuliers accumulèrent leur indéniable et innombrable souffrance. Devant les neutres et devant la postérité, ce stigmate a été imprimé au front de l'Allemagne pour toujours.
Relevons quelques faits et quelques témoignages parmi ceux qui ont été recueillis; ils donneront l'idée de ce qui fut accompli, sans parler de ce que le désordre et le temps ont effacé pour jamais.
Dès le 10 août, les premières constatations sur des faits de violation du droit des gens affluent auprès du Grand Quartier Général, qui les transmet au gouvernement français: « Suivant rapport du 10 août, transmis par le général commandant en chef l'armée de l'Est, les troupes allemandes ont achevé un nombre important de blessés par les coups de feu tirés à bout portant dans le visage, ainsi que peut en faire foi la dimension de la blessure; d'autres blessés on tété piétinés intentionnellement et labourés à coups de talon; àl a date du 10 août, les fantassins allemands, des Bavarois, ont, dans la région de Barbas, Harbouey, Montigny, Montreux, Parux, systématiquement incendié les villages qu'ils ont traversés, alors que, durant l'action, aucun tir d'artillerie, de part et d'autre, n'avait pu provoquer d'incendie; dans la même région, ils ont obligé les habitants à précéder leurs éclaireurs. »
Après le combat du 12, le bataillon de chasseurs qui défendait Badonviller se retira sur Celles. Les troupes bavaroises occupèrent aussitôt le village; 78 maisons furent brûlées, plus de 10 personnes dont 2 jeunes filles furent fusillées (5).
Le maire, M. Benoît, fut fait chevalier de la Légion d'honneur, le 18 août 1914, sous les motifs suivants: Conduite héroïque dans l'exercice de ses fonctions: à la suite des actes de sauvagerie et des meurtres commis par les soldats allemands dans sa commune, sa femme ayant été assassinée, sa maison incendiée, il a, avec un sang froid et une fermeté admirables, continué à assurer sans défaillance la protection et la sûreté de la population; a sauvé, par la suite, la vie d'un prisonnier allemand menacé par la juste colère des habitants, donnant ainsi un magnifique exemple d'énergie et de grandeur d'âme.
Il faut un pendant à ce trait et le voici : c'est une lettre du soldat allemand Wenger, appartenant à un des régiments d'infanterie de la garde bavaroise (Ire brigade du Ier corps bavarois, brigade qui occupait alors Badonviller), à son amie, Grete Mayer: « Vous aurez ainsi un beau souvenir d'un guerrier allemand qui, depuis le commencement, a pris part à tout, et qui a tué tant de Français à coups de fusil et à coups de baïonnette et qui a tué aussi tant de femmes à coups de baïonnette. Chère Grete Mayer, en cinq minutes, j'ai transpercé avec ma baïonnette, 7 femmes et 4 jeunes filles au combat de Batowille (Badonviller). » Cet abominable coquin se vante, probablement pour plaire à la chère Grete Mayer ! (6)
A Blamont, 3 personnes furent fusillées sans aucun motif, dont une jeune fille et un vieillard de quatre-vingt-six ans, M. Barthélémy, ancien maire de Blamont (7).
Quand nos troupes sont entrées dans la commune, elles ont trouvé, sur les murs, des affiches annonçant que, le lendemain matin, le maire et les notables du pays seraient fusillés. Notre arrivée rapide et le désordre de la retraite allemande leur ont sauvé la vie.
M. Mirman, qui visita les cantons de Badonviller, Cirey et Blamont aussitôt après les événements, rapporte qu'à Nonhigny 45 maisons furent brûlées sur 60 et 4 hommes fusillés, Barbas et Remoncourt furent mis à sac, Vaucourt eut 30 maisons brûlées.
Et comment se comportait le soldat dans ce champ de violences et de ripailles qui lui était livré ? Nous avons son propre témoignage: le courrier allemand saisi à Badonviller. Un soldat écrit: « On n'a pas besoin d'argent; on prend, tout simplement. » Autre trait: « Ce monsieur le Français ne veut pas donner, ou nous fait grise mine, nous lui mettons le revolver sous le nez; nous faisons cela volontiers, afin qu'on sache que les Allemands sont là. Ainsi, l'on ne manque de rien. Avant de brûler le village, nous avons emporté tout ce qui était mangeable ou buvable. »
Un autre écrit: « La première ville rencontrée après la frontière a été détruite. C'est un spectacle à la fois triste et agréable » ... « Tous les Français « civils » sont fusillés s'ils ont seulement la mine suspecte ou malveillante. On fusille tout : les hommes et même les jeunes garçons non encore adultes. » Une autre note: « J'ai vu passer trois convois de paysans français prisonniers : tous seront fusillés. » Autre lettre: « Nous avons fusillé les habitants de quatorze à soixante ans; on en a abattu 30 pièces (30 Stücke). »
Dans vingt autres lettres, reviennent constamment les phrases: « Tout a été fusillé; on tue tout ; on n'a pas laissé un habitant vivant. sauf les femmes. »
Voici, maintenant le carnet de route du soldat Schenfele Carl, du 3e régiment bavarois d'infanterie de landwehr, relatant en quelles circonstances le village de Saint-Maurice (Meurthe-et-Moselle) fut brûlé avec ses habitants: Dans la nuit du 18 au 19 août, le village de Saint-Maurice, en punition de ce qu'ils avaient tiré sur les troupes allemandes (2 régiments, le 12e landwehr et le 17e), le village fut encerclé, les hommes à 1 mètre les uns des autres, de sorte que personne ne pouvait sortir. Puis les uhlans mirent le feu, maison par maison. Ni homme, ni femme, ni enfant, ne pouvait sortir; on se contenta d'emmener la plus grande partie du bétail, parce qu'on pouvait en tirer parti. Qui se risquait à sortir était abattu à coups de fusil. Tout ce qui se trouvait d'habitants dans ce village fut brûlé avec lui (8).

(1) Bédier, Comment l'Allemagne justifie ses crimes, p. 26.
(2) Journal de Genève du 23 août 1914.
(3) V. Revue de Paris, 15 septembre 1915.
(4) V. Figaro du 19 août et Temps du 24 août 1914
(5) Discours de M. Mirman à Badonviller. 24 août. - Echo de Paris du 19 août.
(6) Voir la photographie de la lettre dans L'Illustration du 26 juin 1915.
(7) Voir journal de Genève du 22 août et le rapport de M Mirman cité ci-dessus.
(8) V. le texte photographié et publié dans : « La violation du droit des gens ». Livre jaune français, in-8, p. 116.
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Août 1914- LES PREMIÈRES RENCONTRES DE L'EST
TOME 4 - p. 295 

[...]nous voyons le général Dubail, dans le premier mouvement de repli qui lui est ordonné (nuit du 20 au 21, minuit 30), tendre la main vers la 2e armée et ramener le plus possible de forces dans la direction de Lunéville, tandis que le général Castelnau fortifiait aussi son front de ce côté.
On put craindre un instant que la liaison ne pût être maintenue: car un renseignement alarmiste annonçait que les Allemands étaient entrés, le 20 dans la soirée, à Avricourt. C'était le point le plus dangereux: heureusement le renseignement était faux.
Journée du 21 août. - Dans la journée du 21, les ordres donnés par le général Dubail, à 4 heures du matin, s'exécutèrent. Le 8e corps, après s'être opposé pendant la nuit au débouché de l'ennemi sur le canal de la Marne au Rhin, se replie par échelons, la 15e division sur Igney, la 16e division sur Repaix. Il se trouve, ainsi, en contact sur Avricourt avec la 6e division de cavalerie qui, le soir, cantonnera sur la Verdurette, vers Ogeviller, tandis que les 2e et 10e divisions de cavalerie (général Conneau) occupent la région de Vého, couvrant la droite de la 2e armée.
Le cours de la Vezouse devient ainsi une première base défensive. En fin de journée, le 21, le même 8e corps tient les hauteurs de Blamont à Reillon, au nord de la Vezouse; la 16e division est dans la zone Repaix, Barbas, Verdenal; la 15 e division est à sa gauche.
« Ce matin (21 août), je suis allé de bonne heure à la recherche de mon régiment (95e régiment de la 16e division). Je l'ai rencontré au signal de Fraquelfing. C'est un plateau de 359 mètres d'altitude, qui domine tout le pays. Nos canons s'y étaient établis en ligne et crachaient leur mitraille sans discontinuer sur les avant-gardes bavaroises qui, très lentement du reste, avaient franchi le canal.
« Lorsque les hommes aperçurent mes voitures, un cri de joie partit de toutes les poitrines, et pour aller plus vite, le colonel Rabier lui-même prit des boules dans mes fourgons et les donna aux soldats qui venaient les lui réclamer. La retraite se fait en hon ordre. Nous venons de repasser la frontière sous la protection d'une solide arrière-garde et nous couchons à Blamont (1). »
Le 13e corps, qui avait résolument tenu tête à l'ennemi le 20 au soir, s'était disposé à résister sur place. Mais d'après les instructions générales, il avait dû se replier, le matin du 21 août, et cantonner sur la frontière même, sur les bords de la Sarre blanche, au bois de la Minière et Niederhof. Cette position couvre le chemin qui, de Saverne par Voyer, ouvrirait une voie à l'ennemi. La 25e division, partie de l'est de Sarrebourg, effectue très tranquillement sa retraite. Malheureusement la 26e division, n'ayant pas dé touchée par l'ordre du général Alix, commandant le 13e corps, reste sur place; aux environ de Plain-de- Walsch. elle est accrochée et perd une partie de son artillerie. Elle échappe, cependant, et en fin de journée, le 13e corps tient la ligne amont de la Vezouse depuis le bois du Trion jusqu'à Cirey.

(1) Capitaine Rimbault, loc. cit., p. 71.
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Août 1914 - LES PREMIÈRES RENCONTRES DE L'EST
TOME 5 - p. 4

COMBAT ET OCCUPATION DE LUNÉVILLE

La journée du 22 août devait être plus dure. Le front nord et est du Couronné est bombardé par intermittence, et notre artillerie lourde répond. Mais au sud, le 15e corps, après les dures journées de combats et de retraite des 19, 20 et 21 août, ne se sent pas en état de se maintenir sur la rive droite de la Meurthe, aux abords nord-nord-ouest de Lunéville : on le renforce par une brigade mixte du 20e corps (général Ferry) sur la position de Flainval.
Les troupes allemandes se mettent en mouvement. Elles sont observées par un témoin qui nous raconte leur passage par les villages de la frontière qui, la veille au soir, avaient vu disparaître les dernières arrière-gardes françaises :
« Tout à coup des hurlements sauvages et une galopade effrénée retentissent dans la grande rue et, courbés sur leurs chevaux lancés au galop, la bride dans les dents, la lance en main, le revolver de l'autre, jetant des regards furieux de tous côtés, passent comme un ouragan six cavaliers vêtus de gris: ce sont des chevau-légers bavarois.
Épouvantés, les habitants s'enferment dans leur maison. Dix minutes après, de nouveaux hurlements et le vacarme effrayant d'une galopade. C'est une avalanche de 200 cavaliers qui descendent la grande rue. Ils s'arrêtent en bas du village (Réméréville) dans la cour du château...
Un bruit sourd, cadencé, de troupe en marche. Une colonne d'infanterie passe. Les hommes vont d'un pas allongé. Ils sifflent une mélopée monotone et triste qui scande leur marche. Une troupe arrive au pas gymnastique et disparaît au tournant de la route de Nancy. Le village est bientôt rempli de soldats. Des automobiles arrivent sans cesse, des officiers en descendent. Des cyclistes, des cavaliers partent de tous côtés. A la même heure, des colonnes allemandes débouchaient à Mazerulles, Erbéviller, Courbessaux, Drouville, Maixe.
Voilà que les soldats se répandent dans le village. Ils parcourent les maisons, les écuries, les greniers, toutes les pièces; ils regardent dans les coins, ils ouvrent les armoires, ils enfoncent les baïonnettes dans les matelas. Et, toujours, ils frappent les murs avec la crosse de leur fusils et de leurs bottes aux talons ferrés, ils martèlent lourdement les planchers... Ils sont méfiants. Il faut goûter avant eux aux aliments qu'ils emportent (1). »
Une scène sur le vif:
« Près de la fontaine, au milieu du village, une troupe est arrêtée. L'officier crie devant les maisons fermées : « Monsieur ! Monsieur ! ». Personne ne répond. En fin, il se décide, pénètre dans la demeure la plus proche, et en fait sortir une jeune fille, Marie-Thérèse Guérin. « Pourquoi ne répondiez-vous pas? demande l'officier. - J'étais dans le jardin derrière. -- Prenez ce verre et buvez. Si cette eau est empoisonnée, vous en répondez. » La jeune fille prend l'eau à la fontaine et boit.
« L'officier se tourne vers ses soldats et dit: « Es ist gut »: puis, il interroge: « y a-t-il soldats français ici ? Quand sont-ils passés ? Avaient-ils l'air découragé ? Peuvent-ils se battre encore ? Où ont-ils fait leurs retranchements ? - Nos soldats sont passés la nuit, répond la jeune fille; je n'ai donc pu juger de leur état. Quant il dire où ils sont allés se retrancher, je ne puis, n'étant pas sortie de la maison.-- Ya, Ya, reprend l'officier moqueur. Demoiselles françaises, malignes, malignes. »
« Des soldats sont montés dans le clocher de l'église. On les voit en observation à la lucarne. Ils ont installé une mitrailleuse. Les aiguilles de l'horloge marquent à présent l'heure allemande.
« Les Allemands ne cantonnent pas au village. Ils restent au dehors. Durant cette journée, le canon tonne du côté de Lunéville. Mais ici tout est calme. »
Tout ne se passait pas partout dans ces conditions relativement calmes, A quelques kilomètres, Maixe est en feu. Les forces allemandes se rassemblent de toutes les directions pour donner le coup de collier nécessaire et en finir avec la résistance française. L'armée du prince royal de Bavière venant de Delme, de Morhange, et s'étendant jusqu'à Avricourt, a pour objectif le Grand-Couronné et Lunéville. L'armée du général von Heeringen, débouchant du Donon et des cols des Vosges, a pour objectif, au sud, la ligne de la Mortagne et la forêt de Charmes où elle compte prendre à revers les forces françaises qui ont pour mission de défendre la trouée face au nord-est.
Ainsi l'ennemi vise, comme première base, l'occupation en force de la région de Lunéville par le XXle corps, les IIe et IIIe corps bavarois.
L'attaque allemande commence le 22 août, dès 8 h. 30 du matin, sur les points où le 16ecorps s'était établi, les hauteurs de Crion et de Sionviller. Le 15e corps ne se sentant pas de force à lutter avec, dans le dos, la rivière de la Meurthe, est autorisé, vers 10 heures, à se replier sur la rive gauche. On a pris la précaution de ne pas encombrer, par sa retraite, les passages de Lunéville: la 29e division a ordre de prendre les ponts de Blainville-Damelevières; la 30e division le pont de Rosières-auxSalines. Le corps vient occuper les positions qui lui ont été prescrites sur les hauteurs de Saffais.
Cependant, il faut tenir le plus longtemps possible sur la rive droite de la Meurthe. Le général de Castelnau donne l'ordre au général Foch, qui commande le 20e corps, de prendre les mesures nécessaires à cet effet. Celui-ci charge la IIe division, « la division de fer », et spécialement la 22e brigade, de cette mission. La division est sous le commandement du général Ferry. La 22e brigade, venant de Morhange, était arrivée à Dombasle dans la nuit du 21 au 22 août après une longue marche : on ne la laisse pas reposer. Soutenue par deux groupes de 75 et deux groupes d'artillerie lourde, elle franchit la Meurthe et occupe les hauteurs de Flainval.
L'ennemi fait un effort pour lui passer sur le corps : mais elle tient toute la journée du 22 août et, empêchant ainsi l'ennemi de tourner le Grand-Couronné vers le sud, maintient ses liaisons avec le 16e corps. Le soir venu, la mission est remplie. La retraite générale s'est accomplie, la 22e brigade se décroche des Allemands sans être inquiétée: l'ennemi perd le contact. Les Français repassent la Meurthe et font sauter les ponts derrière eux.
Quelques semaines plus tard, le 16 octobre, le général de Castelnau se portait lui-même à l'état-major de la division et citait à l'ordre du jour le général Ferry, « pour avoir deux fois rétabli la situation en Lorraine, à Flainval et à Champenoux-Réméréville et avoir, par son organisation et son activité, réussi à maintenir en face de lui des forces trois fois supérieures aux siennes ».
Sur le Rembêtant, la journée n'avait pas été mauvaise non plus:
« Après a voir passé une nuit sur des paillasses (4e bataillon de chasseurs, à Saint-Nicolas-du-Port), nuit qui nous fit bien du bien, chacun s'empresse de se laver un peu, on en a grand besoin, et de courir voir tous les blessés de la IIe division qui sont soignés ici, le quartier ayant été transformé en hôpital. C'est une cohue invraisemblable; chacun va et vient de tous côtés.
« 8 heures du matin. - Branle-bas général, le clairon vient de sonner le rassemblement et pas gymnastique ! Quoi ! les Boches seraient-ils déjà là ? Les marsouins auraient-ils lâché ? Non ! C'est tout simplement pour être prêt. Néanmoins, une demi-heure plus tard, on retraverse la Meurthe et l'on voit arriver des paysans qui s'enfuient de leurs villages.
« On grimpe au Rembêtant où l'on retrouve les marsouins. Le temps est superbe. Il règne partout une activité fébrile. Tout il coup, semblable à un orage qui éclate, voilà notre artillerie qui ouvre un feu ! 120 et 75 rivalisent à qui jettera le plus vite et le plus terriblement possible la mort dans les rangs adverses. Je crois qu'ils prennent quelque chose ! La canonnade cesse, et une furia des marsouins se fait entendre, sans donner le temps de réfléchir aux Boches, qui sont cloués sur place. On a hâte d'y' aller pour se venger d'avant-hier. En tout cas. on jouit du coup d'oeil. Les Boches contre-attaquent... Peine perdue. Messire 75 rouvre la danse et aussitôt tout s'arrête (2). »
Cependant, le gros du 20e corps s'était établi au sud dl' la Meurthe, sur les hauteurs de Ville-en-Vermois-Manoncourt et la croupe est de Rosières. L'intention du général de Castelnau, préparant avec un soin minutieux la défense de la trouée de Charmes, est de relier le Rembêtant, c'est-à-dire l'acropole sud du Grand Couronné, aux hauteurs de Saffais (367 mètres) et de Belchamps (413 mètres) qui commandent à la fois la plaine de la Meurthe et de la Mortagne au nord et protègent la trouée de la Moselle au sud. Le général prescrit sur ces positions des travaux de fortification passagère; malheureusement, la troupe n'en comprend pas encore toute l'importance et ne s'y applique pas. Le corps de cavalerie reste immobile en amont de Moncel-Lunéville.
Ces mesures ramenant légèrement les troupes en arrière, laissent à l'ennemi le champ libre pour s'enfoncer vers la Mortagne, au sud de Lunéville. En effet, si le 15e corps n'avait pu attendre le choc au nord de Lunéville, le 16e corps, attaqué à 8 h. 30 du matin, sur la position Crion-Sionviller, avait été forcé à la retraite. L'avant-garde du XXIe corps allemand avait commencé vigoureusement l'attaque, bientôt soutenue par toutes les forces disponibles débouchant de Valhey et atteignant Einville.
Vers midi, alors que Maixe commençait à brûler, la lutte était devenue très violente; l'artillerie fait des ravages dans l'infanterie française qui s'accroche au terrain. L'ennemi est contenu à gauche sur la cote qui protège au nord Jolivet. Mais, sur la droite, vers 15 heures, la 31e division (16e corps) commençait à plier.
Les crêtes de la rive droite de la Vezouse avaient offert, d'abord, un point d'appui. Deux groupes d'artillerie de campagne établis là par la prévoyance du commandement canonnent l'ennemi. Une contre-attaque sur Croismare dégage la 31e division. Pourtant, elle doit céder ; elle passe la Vezouse et la Meurthe à Lunéville et vient se reformer à Xermaménil.
Lunéville est découvert. L'artillerie allemande vient se poster sur les hauteurs qui dominent Chanteheux et, de là, elle jette quelques obus. C'est une ville ouverte et sans défense; les premières patrouilles allemandes y pénètrent sans rencontrer la moindre résistance. C'est seulement le lendemain 23, dimanche, à 2 heures de l'après-midi, que les troupes du XXIe corps défilèrent dans les rues, musique en tête.
« Cette nouvelle bataille (du 22 août) nous donna la ville de Lunéville où un zeppelin avait dît atterrir quelque temps auparavant. Nous passâmes la nuit dans le salon d'un homme riche où l'on dormit assis sur les fauteuils à coussins. Le lendemain (23 août) besogne dure et à laquelle nous n'étions pas accoutumés; nous étions fossoyeurs. Ce devait être un jour d'honneur pour notre brigade (vraisemblablement la 32e brigade, 70e et 174e régiments, de la 31e division du XX le corps). Elle devait entrer musique en tête à Lunéville. Cela était réservé pour nous, « la brigade de fer », comme reconnaissance et récompense de notre bravoure. Mais la chose tourna mal; à peine étions-nous en position que l'ordre du départ immédiat nous fut donné. Un combat était de nouveau engagé. Nous marchâmes tout le long du jour pour atteindre tard dans la soirée la petite ville de Gerbéviller. Là nous reçumes au bivouac le premier tonneau de bière (3).
L'occupation de Lunéville était un succès dont on fit grand état en Allemagne. On alla jusqu'à dire qu'elle équivalait à la prise de Verdun.
Cependant, la résistance des troupes françaises dans la journée du 22 août, notamment au combat de Flainval, aurait dû avertir les chefs qu'ils n'avaient pas affaire à des armées épuisées. Mais ils s'en rapportaient aux reconnaissances qui leur dépeignaient la « déroute » des Français comme définitive et ils se grisaient de leurs propres communiqués.
Comparons les deux comptes rendus officiels, ils traduisent l'esprit des deux commandements:
Communiqué allemand. Berlin, 24 août (en fait, le communiqué est du 23 soir, comme l'indique le mot « aujourd'hui »).
« Les troupes qui, sous la conduite du prince héritier de Bavière, furent victorieuses en Lorraine, ont franchi la ligne Lunéville-Blamont-Cirey. Le XXIe corps d'armée est entré aujourd'hui à Lunéville. La poursuite de l'ennemi a commencé à porter ses fruits; l'aile des Vosges fit de nombreux prisonniers et a pris 150 canons et des drapeaux.
Et voici le communiqué français:
« 22 août, 23 heures. - En Lorraine. - L'offensive allemande, qui avait répondu à notre attaque et continué pendant la journée d'hier, a été arrêtée aujourd'hui. Il ne s'est produit aucune attaque allemande contre la position désignée sous le nom de « Grand-Couronné de Nancy».
« Des engagements ont eu lieu sur les hauteurs au nord de Lunéville. On a l'impression que, dans ces actions, l'attaque des Allemands a été molle. Il est certain que si nos pertes au cours de ces trois derniers jours ont été sérieuses, celles des Allemands l'ont été également. »

DANS L'ATTENTE DE LA BATAILLE

Nous sommes au 23 août. C'est seulement à partir de cette date que les ordres supérieurs établissent pleinement la liaison entre la Ire la 2e armées et leur donnent l'objectif commun qui doit consister à tendre une sorte de piège à bascule devant les troupes allemandes s'avançant imprudemment.
La plate-forme du piège est constituée par l'armée Dubail qui a l'ordre de s'établir en ligne par le travers de la vallée, tandis que la charnière et l'abattant se composent dl' l'armée Castelnau, occupant les hauteurs du Grand-Couronné, passant par-dessus la Meurthe et s'établissant jusqu'à la crête de Saffais-Belchamps.
Quand les positions seront solidement prises, la jonction des deux armées se fera sur les hauteurs au nord de la forêt de Charmes, par les 64e et 74e divisions de réserve (2e armée) qui barrent la trouée, la 16e division du 8e corps et la 6e division de cavalerie (Ire armée) qui, alertées dans la région au sud de Rozelieures et de Borville, sont prêtes à intervenir dans le flanc de l'armée allemande et à dégager l'armée voisine.
2ème armée. - La journée du 23 se passe encore dans un calme relatif. Sans doute, l'ennemi souffle de son côté. C'est un dimanche, qu'il consacre à faire son entrée de parade dans Lunéville.
Sauf deux attaques sans résultat. que nous allons signaler, cette journée est une sorte de trêve de part et d'autre.
L'armée de Castelnau s'établit fortement sur ses positions. Le quartier général est transporté à Pont-Saint-Vincent, ce qui indique chez le général la volonté arrêtée de surveiller la région de Charmes, d'opposer l'aile droite de son armée au mouvement débordant de l'ennemi vers le sud, et de défendre la rive gauche de la Meurthe en prolongement du Grand-Couronné.
Voyez avec quel soin il masse ses troupes de façon à dominer ce couloir dont la valeur stratégique et tactique est d'une telle importance :
Le r6e corps d'armée, que nous avons vu se reconstituer vers Xermaménil la veille au soir, gagne la région Ferme Léaumont (cote 352)-Belchamps, commandant la route de Lunéville à Bayon. Il comprend la 32e division et la 74e division de réserve, car la 31e division, que nous avons vu fortement éprouvée, le 22, dans la région de Jolivet, se reconstitue sur la Moselle. La protection de la route Lunéville-Bayon est spécialement confiée à la 74e division de réserve (général Bigot) qui a commencé ses débarquements dès le 20 août; quant à la 32e division, sa 63e brigade est à droite; un des régiments de la 64e brigade à Villacourt au sud de Bayon, allongeant ainsi la défense jusqu'aux régions boisées de la trouée de Charmes. Toute l'artillerie du 16e corps est en ligne sur les crêtes de Belchamps et au nord de Brémoncourt (cote 413).
Plus au nord, le 15e corps, qui, on s'en souvient, n'a pas pu prendre part au combat du 22, se rassemble à gauche du 16e corps, dans la région Haussonville-ravin de Ferrières.
Le 20e corps d'armée s'articule de manière à pouvoir se porter, soit à la défense du Grand-Couronné, si l'ennemi fait une entreprise sur Nancy, soit à la défense de la trouée de Charmes, si, comme il est probable, il se détourne de la ville pour accomplir la grande manoeuvre stratégique.
La brigade Ferry (du zoe corps) a repassé la Meurthe après avoir repoussé victorieusement quatre attaques d'une brigade bavaroise sur les hauteurs de Flainval.
L'artillerie du corps d'armée dominant la Meurthe et prenant d'enfilade la vallée du Sanon, est en batterie sur la crête Saint-Nicolas-Cuite-Fève; elle est appuyée par une brigade de 11e division, ainsi que par le 4e bataillon de chasseurs, qui tient solidement le pont de Saint-Nicolas: car de ce point dépendent les communications entre les deux parties de l'armée.
« 23 août. - Le sol est couvert de cadavres allemands (Rembêtant). Toute la journée se passe sous un marmitage continuel, mais peu sensible pour nous. Le soir arrive; nous quittons nos emplacements et redescendons vers Saint-Nicolas. On s'installe en petits postes sur les routes, les ponts, le canal, etc..., et la nuit se passe assez calme. »
La 39e division (20e corps) est en réserve et au repos à Lupcourt-Manoncourt, derrière l'artillerie du corps d'armée.
On renforce encore la garnison du Rembêtant par le 43e colonial.
Les divisions de réserve gardent toujours le Grand-Couronné plus au nord, ayant leur force principale vers Lenoncourt, prêtes à contre-attaquer, s'il y a lieu, soit vers Haraucourt. soit vers Réméréville. Au fort de Bourlemont, toutes les dispositions sont prises pour une vigoureuse défensive.
On n'est pas encore renseigné exactement sur les intentions de l'ennemi; il semble qu'il tende à s'écouler vers la trouée de Charmes : en effet, on signale une division ennemie s'avançant sur la route de Château-Salins et se dirigeant vers le sud; plus au sud, le IIe bavarois est sur le Sanon (la 3e division bavaroise est sur Maixe-Drouville) ; plus au sud encore, un corps d'armée entre le Sanon et la Meurthe se retranche dans la région Maixe-Anthelupt-Flainval. Partout l'ennemi creuse des retranchements comme pour se protéger à sa droite, et installe ses batteries. Quelle chance inespérée s'il se lance vraiment en avant, prêtant le flanc à la manoeuvre qui le menace du haut du Grand-Couronné l
« A midi, je pars en reconnaissance avec mon peloton, le long de la Meurthe, pour voir à Damelevières et Blainville les mouvements de l'ennemi, Pas d'incident. En passant près d'un petit bois, au retour (il fait presque nuit), on nous tire dessus assez vivement. C'est un petit poste français qui nous prend pour des uhlans! Personne n'est atteint. Les patrouilles allemandes ont franchi, ce soir, la Meurthe (4). »
Mais, on peut hésiter encore sur ses intentions. Dans cette journée du 23, il tente deux attaques sur le Rembêtant, l'une vers 10 heures venant de Dombasle, l'autre vers 13 heures, par le bois de Crévic. Elles sont arrêtées toutes deux par le feu de l'artillerie lourde du Rembêtant et des batteries de la rive gauche de la Meurthe: une des attaques contre le Rembêtant est repoussée vigoureusement par les 212e et 290e de réserve.
Or, sans que les troupes françaises s'en doutassent, elles avaient, par leur artillerie de la rive gauche de la Meurthe, infligé de très lourdes pertes aux Allemands, notamment aux environs de Blainville, où l'artillerie du 15e corps avait fait de véritables ravages dans les rangs ennemis; le spectacle impressionnant en fut donné aux officiers français dès le lendemain ma tin, lors des reconnaissances.
C'est dans cette matinée du 23 qu'avait eu lieu, paraît-il, l'entrevue émouvante rapportée entre le général de Castelnau et le général Léon Durand, le premier disant: « Je vous en supplie, tenez, tenez », et le second répondant: « Nous tiendrons (6). »
La veille, le général L. Durand a réconforté les Nancéens par cette fière proclamation (6):
« HABITANTS DE NANCY,
Nancy, 22 août 1914
Commandant les troupes opérant dans votre région, je fais appel à votre bonne volonté, à votre calme, à votre patriotisme dans les circonstances que nous traversons.
Ne prêtez pas l'oreille aux bruits alarmants qui circulent.
Mes troupes et moi, nous sommes là, comptez sur nous
Signé: Général LÉON DURAND. »
Mais, que veut l'ennemi ? Prépare-t-il une sérieuse manifestation contre Nancy pour le lendemain ? Ou bien tente-t-il seulement de mettre à l'épreuve la solidité de nos positions défensives ? Il ne manifeste, dans la soirée, aucune velléité d'attaquer : on le voit installer une nombreuse artillerie sur les hauteurs de Flainval-Anthelupt, d'où il peut, soit canonner le Rembêtant, soit prendre à revers nos troupes vers Lamath-Xennaménil, ou, si elles tentent de s'y glisser, dans la forêt de Vitrimont.
Ire armée. - La Ire armée a reçu pour instruction de combiner, dès le 23 août, son action avec celle de la 2e armée. Il est temps. L'ennemi a envahi, par tous les points de pénétration, la vallée de la Vezouse et s'est mis en marche sur la vallée de la Meurthe.
Venant d'Avricourt, de Blamont, de Cirey, du Donon, des cols des Vosges jusqu'au col de Sainte-Marie (celui-ci perdu la veille par la 71e division de réserve), l'armée von Heeringen et la gauche de l'armée du kronprinz de Bavière forment un vaste demi-cercle dont le sommet est aux pentes du Donon et dont la corde, qui est l'objectif, se trouve être la Meurthe avec Baccarat comme centre. L'action de l'ennemi intervient, de ce côté, pour aider la poussée du centre et de l'aile droite de l'armée bavaroise vers Rozelieures et la trouée de Charmes.
Les mouvements qui ont été prescrits pour le 23, à la Ire armée française, dans un but précis d'offensive ultérieure, doivent l'amener face au nord et au nord-ouest, dans une position perpendiculaire au front qu'occupera le soir même la 2e armée. Or, la veille au soir, 22 août, la Ire armée occupait une ligne dont la convexité était franchement nord-est. Le changement d'objectif, ordonné par le haut commandement pour le 23, entraînait donc une série de larges mouvements, avec, comme pôle d'attraction, les hauteurs dominant la lisière nord de la forêt de Charmes.
Le général Dubail va donc opérer, vers le sud-ouest, une vaste conversion de sa gauche et de son centre afin d'établir sa liaison en équerre avec la droite du général de Castelnau qui, nous l'avons vu, aura son point extrême, le soir du 23 août, au nord de la forêt de Charmes, vers Villacourt.
Le 8e corps quitte, en conséquence, ses cantonnements de la Verdurette, à l'est de la forêt de Mondon, pour opérer ce mouvement et s'articuler avec la droite de la 2e armée en direction de la forêt de Charmes, laissant ainsi à l'ennemi, dans cette journée du z3 août, la faculté d'entrer lui-même dans le piège largement ouvert. »

(1) C. Berlet, Réméréville.
(2) Carnot du caporal Cazeneuve
(3) Frankfurter Zeitung du 27 septembre 1914.
(4) La Victoire de Lorraine (Carnet d'un officier de dragons), p, 17,
(5) Est Republicain. du 12 septembre 1915.
(6) La Vie en Lorraine, août 1914. p. 212.
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TOME 5 - p. 29

Vers midi, sous la pression très violente des forces supérieures de l'armée von Heeringen et de l'aile gauche de l'armée bavaroise, tout le centre du général Dubail, composé du 13e et du 21e corps, s'est replié en abandonnant le grand bois de Glonville et la position de Ménarmont sur la ligne Hardancourt-bois d'Anglemont-Saint-Benoît, qui protège directement Rambervillers.
« Le 25 août à 8 heures du matin, à Ménil-sur-Belvitte, nous avons reçu les premiers obus allemands. Ils tombèrent très serrés jusqu'au soir vers les 5 heures, faisant parmi nos troupes de nombreux morts et blessés. Sept familles du village avaient disposé en ambulances leurs maisons. On y recueillait aussi vite que possible nos héros. A 5 heures, l'église prit feu. A 6 h. 1/2, nos troupes s'étant retirées sur Rambervillers, la riposte française se tut et des milliers d'Allemands se précipitèrent dans le village (1). »
L'ennemi qui avait attaqué sur ce point la gauche du 21e corps (43e division) était le Ier corps bavarois (général von Xylander), ainsi qu'en témoigne le compte rendu officiel allemand des combats livrés par ce corps d'armée. Après la bataille de Sarrebourg, le Ier corps bavarois a pris la direction générale de Rambervillers. Il a combattu le 21 sur Gondrexange-Lorquin, le 22 à Blamont, le 23 à Montigny, le 24 à Brouville; le 25 il débouche du. grand bois de Glonville et attaque sur Bazien et Ménil-sur-Belvitte.

(1) Echo de Paris du 2 juin 1915. Récit du Curé de Ménil-sur-Belvitte rapporté par Maurice Barrès.


Août 1914 - TOME 5 -p. 58

PRISE DU FORT DE MANONVILLER

Un fait militaire d'une importance secondaire, mais sur lequel les détails ont manqué jusqu'ici, est la chute du fort de Manonviller. Fort de barrage, il était destiné à défendre la vallée de la Vezouse et la route de Lunéville. Il avait un aménagement et une défense moderne appropriée à son importance, et une garnison de 900 artilleurs et fantassins « bien décidés à obéir à leur chef jusqu'au bout, jusqu'à la mor t». Mais, au dire des Allemands eux-mêmes, tous les travaux de supra et infrastructure du fort avaient été soigneusement repérés par l'espionnage allemand; les moindres détails de la défense étaient connus; le siège était préparé d'avance; les plates- formes sur lesquelles les gros mortiers de 420 devaient être établis étaient installées à Avricourt.
Le fort s' élève sur un plateau à l'extrémité d'un système de collines; ses canons commandent le pays à plusieurs kilomètres. Son artillerie était redoutable à l'ennemi s'il s'engageait dans la vallée de la Vezouse: le commandement allemand résolut d'en finir avec lui. La 70e division de réserve (troupes bavaroises), quatre bataillons du génie, le 18e d'artillerie à pied,, encerclèrent la petite forteresse. Deux mortiers de 420 furent scellés proche la gare de Deutsch-Avricourt. Les premiers coups de canon furent tirés dans la soirée du 25; le fort répondit vigoureusement. Un récit allemand dit : « Les obus de la place éclataient si près de nous que nous crûmes que la garnison nous avait dénichés. » Mais la situation devint tout autre à partir du moment où les gros mortiers entrèrent en jeu.
« Notre première tour blindée fut presque instantanément détruite, dit un récit français... Le bombardement était effroyable. Il dura sans interruption jusqu'au surlendemain. Les canons de la place se taisaient l'un après l'autre. Bientôt, il ne resta plus que les mitrailleuses. Cependant les Allemands, protégés par leur artillerie, avançaient «t entouraient la place d'un réseau de fils de fer. On songea à une sortie. L.e commandement jugea que c'était sacrifier ses hommes inutilement. Restait à choisir entre la capitulation et la défense à mort contre l'assaut qui se préparait. On essaya de téléphoner; mais les Allemands s'étaient rendu maîtres des communications et répondaient aux questions.
« Nous étions comme des damnés dans un enfer: les casemates, les murailles, les tours blindées, etc., etc., tout s'effondrait. On aurait pu croire que la terre s'entr'ouvrait à chaque explosion et qu'un volcan sautait dans Manonviller.
« Les Allemands s'approchèrent assez près du fort pour lancer des gaz asphyxiants: Ce fut la première fois peut-être qu'il en fut fait usage.
« Le drapeau blanc fut hissé dès le 27 entre 4 et 5 heures : la reddition du fort se fit avec tous les honneurs de la guerre pour la garnison. A notre question: « - Pourquoi il s'est rendu si vite ? » Le commandant du fort a répondu qu'il craignait que toute la garnison du fort ne devint folle si elle avait été exposée plus longtemps à une pareille tempête. C'était comme la fin du monde ! »
Preuve que l'impression morale produite par la grosse artillerie l'emporte de beaucoup sur les effets matériels, et que les défenses fixes sur lesquelles le bombardement produit, en quelque sorte, un effet volcanique, sont les moins aptes à résister.
Depuis, l'expérience a démontré l'énorme supériorité de la défense mobile. Et puis, les effets des obusiers lourds ont été mieux connus et plus justement appréciés.
La prise du fort de Manonviller n'était, d'ailleurs, qu'un incident propre à enrichir les communiqués allemands. Le sort des armes se décidait dans la plaine et sur les routes mêmes que le fort avait pour mission de protéger. Là et partout ailleurs, la France s'adaptait aux nécessités de la guerre moderne: elle avait pris rapidement son parti de se défendre au grand jour et en rase campagne.
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TOME 6 - p. 284 - BATAILLE DE LA MORTAGNE
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Septembre 1914 - FIN DE LA BATAILLE DE LA MORTAGNE
TOME 7 - p. 160


La grande bataille de l'Est est terminée.
Voyons l'ensemble du terrain tel qu'il apparaît aux premiers éclaireurs français qui le découvrent en quelque sorte, d'abord en auto, puis en avion :
« 11 septembre. - A 7 heures, nouvelles de la grande victoire. Le dîner se passe à chanter victoire et à faire des projets. Vaut-il mieux investir ou ne pas investir Strasbourg, etc.
« 12 septembre. - La nouvelle s'est répandue dans toutes les lignes allemandes: ils connaissent leur défaite. Ils vont se retirer avec armes et bagages, Pour cacher leur départ, les Allemands ont donné aux habitants l'ordre de rester sous terre. A D... ils ont dit: « Vous allez rester dans vos caves et vous n'en sortirez pas avant dix heures du matin. Si vous en sortez, vous subirez le même traitement que cette femme. » Et ils ont fusillé la femme. Quand les habitants ont, le lendemain, peureusement quitté leurs caves, D... était depuis longtemps vide d'Allemands sans qu'on sache quel chemin ils ont pris... Nous sommes partis à 9 heures du matin avec le commandant C. en auto sur la route de Baccarat. Bois d'A... haché, bouleversé, traversé en tous sens de tranchées. A la lisière du bois, un triste spectacle. A gauche de la route, le long de tranchées à peine commencées, culottes rouges et tuniques bleues, cadavres de soldats français laissés là, misérables, rabougris, momifiés... Ménil, petit village détruit par nos obus. Sur la route, des piétons angoissés regagnant leurs maisons dont ils ne retrouvent que les ruines... Pour l'instant, l'ennemi paraît bien en retraite. Quelques traînards sont faits prisonniers... Dans le bois de Glonville, les traces d'un long séjour d'un état-major: chaises et fauteuils, bordeaux et champagne; un peu plus loin de vastes fosses où les cadavres ont pris place. B..., des cris, des applaudissements. Nous sommes les premiers officiers français qu'on ait vus depuis longtemps. Notre auto est pavoisée de fleurs par les femmes et les enfants. Comment pouvait-il rester autant de fleurs dans ce pauvre pays? ... En revenant, nous étudions les batteries de Sainte-Blaise et de Sainte-Barbe. Je les ai assez étudiées de haut pour essayer de les voir de près. A 4 heures nous sommes à Raon-l'Etape.
« En avion, 13 septembre. - Grand vent sud-ouest, bourrasque... A 3 heures, le temps est le même. Je fais sortir l'appareil et je m'embarque. Je monte tout en filant, 1.500 mètres en passant sur Baccarat. Je suis dans un gros nuage noir... Virage et marche en sens inverse tout en descendant. A 800 mètres, je vois, de nouveau, au-dessous de moi. C'est la Meurthe, mais en amont de Baccarat. Là-bas Saint-Dié. Au-dessous Raon-l'Etape. Je saute par-dessus le bois du Petit-Repy pour retrouver à Moyenmoutier la route que j'ai dû momentanément quitter. Je suis à peine à 900 mètres et sur la région qu'on croit encore devoir être occupée, Montreux, Domèvre, Blamont. Pas un coup de feu. Il n'y a plus personne. Je traverse la frontière à H... (Hertzing?) Quelques coups de feu à partir de ce moment. Je me rapproche dès Vosges, survole le front et prend de la hauteur. Voici L... H..., Sarrebourg s'étale à ma gauche. Comme il est petit cet échiquier, sur lequel j'ai vu jouer une grande bataille et, - je peux bien l'écrire aujourd'hui - commencer une grande déroute. J'ai vu ce que j'avais à voir. - 5 h, 5. Je rentre en France par Avricourt. Le vent est moins violent. Je reviens vite. Le soleil se cache derrière un nuage violet. Les Vosges se déroulent comme une belle carte en relief, chaque vallée à sa manière. Je suis joyeux. J'ai fait ce que j'ai voulu (1). »
Il n'y a plus de doute: les Allemands ont évacué le pays. C'est la victoire dans l'Est, comme c'est la victoire sur tout le front français. Le pivot ayant tenu, la manoeuvre allemande a échoué. Le Grand-Couronné, la Mortagne sont les noms glorieux qui s'inscrivent avec la Trouée de Charmes sur les fastes de l'Histoire militaire française.

(1) C'est pour cette reconnaissance ainsi narrée par lui-même que le Dr Emile Reymond eut cette première citation à l'ordre de l'armée : « Après plusieurs reconnaissances longues et audacieuses a, le 13 septembre, par un temps jugé très mauvais et dangereux par les pilotes, été survoler, à une altitude forcément faible à cause des nuages, la région de Blamont et de Sarrebourg et en a rapporté des renseignements importants. » (Figaro, 12 janvier 1916.)


CONSIDÉRATIONS SUR LES OPÉRATIONS MILITAIRES DANS L'EST
TOME 7 - p. 168 - VUES DU HAUT COMMANDEMENT FRANÇAIS SUR LES OPÉRATIONS DANS L'EST

Sur les raisons qui déterminèrent le général Joffre. à laisser des masses considérables entre les Hauts-de-Meuse et les Vosges, tandis qu'il eût pu se laisser entraîner à les disposer dans l'ouest; sur les prévisions élaborées dans les temps qui précédèrent immédiatement la guerre et qui décidèrent de nos conceptions militaires, il y aurait toute une étude à faire.
La plus importante de ces transformations fut celle qui transporta notre concentration sur la frontière même, qui décida d'établir le front d'attaque et le front de défense au delà de Nancy, en prenant sa base d'appui sur le Grand-Couronné et sur les hauteurs de Saffais-Belchamps, qui résolut de sauver Nancy (abandonnée par tous les projets antérieurs) et qui renonça même à l'idée d'attendre une première bataille défensive-offensive sur la ligne de Reims-Bar-le-Duc-Saint-Dizier.
Longtemps, on avait cru que l'ennemi aurait achevé sa concentration avant que la nôtre fût prête et on ne songeait pas à prendre les devants sur son offensive (1).
En fait, on fut prêt avant lui, et on saisit l'initiative. Malgré des échecs tactiques, le résultat de cette manoeuvre décisive fut de couvrir, dès l'abord, notre front de Lorraine. de laisser aux armées françaises les moyens d'engager de nouveau la lutte, même après qu'elles eurent été contraintes de repasser la frontière, et, finalement, de balayer définitivement nos départements de l'Est, un moment envahis.
Les belles victoires de Lorraine sont filles de cette conception hardie. Il n'est que juste de le rappeler à l'honneur de l'intelligence militaire française.

L'ÉCOLE FRANÇAISE PRÉVOIT L'OFFENSIVE ALLEMANDE DANS L'EST

Dans un cours resté célèbre à l'Ecole supérieure de guerre, le général Leblond attirait l'attention de son auditoire sur la région de Meurthe et Mortagne. Un de ses élèves, le capitaine Sorb, en nous conservant ses leçons. les mettait au point et signalait l'importance de cette région.
Cette école ne négligeait nullement la doctrine nouvellement apparue de Schlieffen : tout au contraire, elle la visait et en reconnaissait le caractère grandiose et redoutable :
« Citons, écrivait le capitaine Sorb, une opinion allemande qui appuie nos affirmations lorsque nous prétendons que les Allemands sont décidés à aller vite pour réduire au minimum la durée de la guerre, et à monter simultanément plusieurs attaques. En janvier 1909, le général von Schlieffen a publié dans la Deutsche Revue un article sensationnel, qui a attiré l'attention même de l'empereur Guillaume II.
« Nous en extrayons ce qui suit: « La guerre russo-japonaise a prouvé que la simple attaque contre le front ennemi peut, malgré toutes les difficultés, très bien réussir. Mais les résultats d'une telle attaque ne peuvent être que faibles, même dans le cas le plus favorable... Pour obtenir un succès décisif, destructeur, il est de toute nécessité de prononcer une attaque simultanée sur deux ou trois points à la fois, c'est-à-dire «sur le font et contre un flanc ou les deux flancs. »
Partant de ce point de vue, on cherchait dans quelles conditions pourrait s'accomplir l'attaque de flanc par l'est, étant donné qu'on admettait une attaque par la Belgique, en direction de Paris, et l'on arrivait à ce résultat:
« En dernière analyse, sur la totalité de la frontière franco-allemande, il ne reste qu'une trouée d'une quinzaine de kilomètres, ménagée dans un terrain de parcours facile et favorable à l'action commune des armes. Sarrebourg en marque sensiblement le centre. De nombreux quais, construits sur la ligne Sarreguemines-Sarrebourg-Avricourt, qui est perpendiculaire à la frontière, permettent le débarquement d'une armée qui s'échelonnerait en profondeur avant d'entamer son mouvement d'invasion dont l'axe pourrait être jalonné par la route Sarrebourg-Heming-Blamont-Domèvre, pour viser ultérieurement la Meurthe, entre Flin et Baccarat... (2). »
On admettait que, parmi ses attaques lancées, en même temps, sur plusieurs points, l'ennemi en préparerait une tout particulièrement sérieuse à l'aide des forces préalablement concentrées entre Bensdorf et Saverne. Cette attaque viserait la Trouée de Charmes; elle serait, sans doute, secondée par une manoeuvre sur la trouée de Belfort.
Et, d'après ces données, on prévoyait ainsi qu'il suit la riposte française :
C'est dans la région Avricourt-Blamont-Cirey-sur-Vezouse que l'accès est le plus commode pour les Allemands. Les Allemands y disposeraient d'un réseau de communications très nombreuses. Mais, arrivés à la Verdurette, nos adversaires auraient devant eux les hauteurs de la rive droite de la Meurthe (hauteurs d'Hablainville) ... Ce serait là, pour les troupes françaises, un champ de bataille présentant une force considérable contre une attaque de front.
Mais si les Allemands réussissaient à franchir la Verdurette (ce qu'ils ont fait le 22 août) et à prendre pied sur la rive droite de la Meurthe, ils n'éprouveraient plus de difficultés sérieuses, dans le combat de front, à passer sur la rive gauche de cette rivière... Arrivés sur cette rive gauche, les Allemands trouveraient entre Meurthe et Mortagne, une position de premier ordre pour la continuation de leur attaque de front. Cette position est marquée par les hauteurs de Sainte-Barbe, Bazien (c'est-à-dire le col de la Chipotte), Ménarmont, Domptail, Moyen, qui dominent la vallée de la Haute-Mortagne...
[...]

(1) Le lieutenant-colonel Grouard, un des cerveaux les plus puissants qui se soient occupés des choses de la guerre, admettait que les Allemands, prêts avant nous, auraient l'initiative, il ajoutait: « C'est là une situation fâcheuse, mais qu'il faut envisager avec sang-froid parce qu'elle est inévitable. On doit, d'ailleurs. en même temps, être convaincu que si nous avions une bonne armée et des chefs habiles pour la conduire, cette situation ne serait pas pour cela désespérée. L'ennemi non seulement serait prêt le premier, mais il disposerait de forces supérieures en nombre; en raison de sa supériorité, il viserait à l'enveloppement, conformément aux méthodes allemandes. Mais, c'est une éventualité qui n'est redoutable que si l'on cherche la résistance dans l'utilisation exclusive des positions fortifiées, etc...
(2) Capitaine Sorb. (Ch. Cormier). La Doctrine de la défense nationale, p. 75.
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TOME 17 - Novembre 1918
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