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Panorama de la guerre de 1914 en Lorraine
 


Le Panorama de la guerre de 1914
28 janvier 1915

EN LORRAINE
Du 2 août au 9 septembre.


Dès le 2 août, comme il a été dit dans la première partie de cet ouvrage consacrée aux faits politiques et diplomatiques du mois d'août, l'Allemagne, avant toute déclaration de guerre, avait engagé contre nous les hostilités en violant sur sept points différents, tant en Lorraine qu'en Alsace, la frontière française.

Du côté lorrain, les agressions qui s'étaient produites ce jour-là se peuvent énumérer et résumer ainsi :
Une colonne venant du Luxembourg avait pénétré sur notre territoire au sud de Longwy, et y avait fait quatre ou cinq kilomètres. Canonnée par les batteries de la place de Longwy, elle avait rebroussé chemin.
A Cirey-sur-Vezouze (39 kilomètres de Lunéville), un détachement de cavalerie allemande avait également franchi la frontière, et occupé un instant Bertrambois. Mais elle avait été repoussée.
Le 3 août, un aéroplane allemand survolait Lunéville, un peu avant 6 heures du soir, à une hauteur de 1500 mètres environ, et lançait sur la ville trois bombes. L'une tombait dans une rue centrale et n'endommageait que la chaussée de cette rue. La seconde explosait à 10 mètres de la sous-préfecture, détruisant en partie le toit d'un vaste hangar. Quant à la troisième, elle ne causait aucun dégât. La population, d'abord quelque peu inquiète de ce bombardement s'abattant sur elle à l'heure même - ce que forcément elle ignorait - où M. de Schoen réclamait ses passeports, n'avait pas tardé à retrouver son calme.
Le 4 août, à Joeuf Homécourt, près de Briey, une compagnie d'infanterie allemande saccage le bureau de douane et le bureau du télégraphe. Un escadron se porte sur Villers-la-Montagne. Il est refoulé par un détachement de chasseurs à pied, qui fait prisonnier un sous-officier. Deux escadrons viennent jusqu'à Mercy-le-Bas, et un régiment de cavalerie jusqu'à Morfontaine, qui, de même que Mercy et Villers, est dans la région de Briey. Les deux escadrons se retirent sans avoir été inquiétés, et le régiment se replie, sous la menace d'une compagnie d'infanterie française.
Le 5, toujours dans la région de Briey, un demi-peloton de cavalerie allemande et un peloton d'infanterie font une incursion à Trieux. A Norroy-le-Sec, des dragons prussiens sont surpris par des cavaliers français et laissent sur le terrain cinq tués et deux blessés, alors que de notre côté on n'enregistre aucune perte.
A Morfontaine et à Longwy, deux Français de quinze ans sont fusillés par les ennemis, pour avoir prévenu les gendarmes de leur arrivée.
A Blamont, un sous-officier blessé est achevé par les Allemands.
Le 6, nos troupes qui, jusque-là, s'étaient attachées à maintenir, en vertu de la consigne reçue, une zone de 8 kilomètres en deçà de la frontière, pénètrent en territoire annexé. Ils occupent Vic et Moyen-Vic, respectivement à 6 et à 8 kilomètres de Château-Salins.
Le 9, dans la région de Longuyon-Spincourt, à proximité de la frontière franco-luxembourgeoise, des forces nombreuses de cavalerie allemande, appuyées par de l'infanterie, contraignent un bataillon de chasseurs à pied à céder un peu de terrain.
Le 10, on signale de nombreux mouvements de troupes vers Morhange, qui se trouve à peu près à mi-chemin de Metz et de Sarrebourg, à 25 kilomètres environ de la frontière française.
Dans la région de Blamont, c'est-à-dire à 4 kilomètres en deçà de la frontière, une tentative est faite sur Rogervillers et Hablainville, mais, grâce à l'appui du canon de Manonvillers, elle n'aboutit
Panorama de la guerre 1914
COL DE BUSSANG. - LE TUNNEL (CÔTÉ FRANCAIS).
Panorama de la guerre 1914
COL DE BUSSANG. - LE TUNNEL (CÔTÉ DE L'ALSACE).

qu'à un échec. Il en est de même dans les environs de Spincourt, où les forces de cavalerie et d'artillerie allemandes sont contraintes à reculer.
Sur les faits importants de cette journée du 10 et celle du 11, le ministère communiquait en outre les informations suivantes :
Nos troupes sont presque sur tout le front en contact avec l'ennemi.
Voici les faits les plus saillants qui se sont déroulés aux avant-postes.
Comme on va le voir, ils sont tout à l'honneur de nos soldats qui font preuve partout d'un courage et d'une ardeur irrésistibles.
Dans la région de Château-Salins, vers Moncel, une batterie et un bataillon allemands, venant de Vic, ont tenté d'attaquer nos avant-postes. Ils ont été vigoureusement refoulés avec grosses pertes.
Dans cette même région, c'est-à-dire entre Château-Salins et Avricourt, le village de la Garde, situé en territoire annexé, a été enlevé à la baïonnette avec un élan admirable. Les Allemands ne résistent décidément pas à l'arme blanche.
A Mangiennes, région de Spincourt, au nord-est de Verdun, les forces allemandes ont attaqué, dans la soirée du 10, les avant-postes français; ceux-ci ont décidé de se replier devant l'effort ennemi, mais bientôt, grâce à l'intervention de notre réserve qui se tenait à proximité, l'offensive a été reprise. L'ennemi a été refoulé, subissant des pertes considérables.
Une batterie allemande a été détruite par le feu de notre artillerie, et nos troupes se sont emparées de trois canons, de trois mitrailleuses et de deux caissons de munitions.
On signale qu'un régiment de cavalerie allemande a été très fortement éprouvé.
Les Allemands se sont présentés devant Longwy, qu'ils ont sommé de se rendre. Le commandant de la place a refusé fièrement.
Longwy n'est pas à proprement une parler place forte, car elle n'a pas d'ouvrages détachés et ne possède qu'une simple enceinte à la Vauban. Elle date de la deuxième moitié du dix-septième siècle.

LE PREMIER

Du Figaro:
L'autre jour eut lieu, à Pont-à-Mousson, un enterrement bien humble, en apparence, et pourtant grandiose: celui du premier soldat français tué par les Allemands.
C'était un petit chasseur à cheval. Il s'appelait Pouget. Il partait confiant, heureux de vivre cette guerre, - et cette victoire. Il appartenait au service des reconnaissances, et n'aurait pas cédé sa place pour un boulet de canon. N'allait-il pas être le premier à les voir, à savoir comment ils attaquent et comment ils s'enfuient ? C'était une belle aventure. Et voilà que, traîtreusement guetté, il tombe, au coin d'un bois, dans une embuscade, la tête percée d'une balle.
On l'a enterré l'autre matin, le petit chasseur Pouget, dans la modeste église de Pont-à-Mousson qui arborait les armes fameuses de la petite cité jadis illustre, « de gueules au pont d'argent de trois arches flanqué de deux tours du même, sur une rivière de sinople, à l'écusson mouvant du duché de Bar ».
Les cloches ont sonné. A la place de la famille qui ne savait peut-être pas encore qu'elle devait pleurer, tous les officiers du régiment ont pris place. Tous l'ont salué de l'épée unanimement, respectueusement, tandis que des femmes apportaient au cercueil du petit soldat, tressées en couronnes, les fleurs sur lesquelles peut-être il était tombé.
Alors le commandant du 1er escadron, son commandant, s'approcha et il parla au chasseur Pouget, fièrement, tristement, doucement - non plus pour lui donner un ordre ou un avis comme il le faisait hier - mais pour lui dire dans un dernier adieu, son respect, son admiration, peut-être sa jalousie - et pour le remercier au nom de la France. Le curé prononça des paroles latines. Une dernière fois, tous les hommes du 12erégiment étendirent leur sabre, puis l'abaissèrent.
Après quoi, ils allèrent se battre en jurant de venger leur camarade, tombé le premier de l'armée française. Ils ont peut-être déjà tenu parole.
R. DE F.

Sur des faits qui s'étaient produits dans le village de Pillon, le curé de cette localité avait fait une déposition qui doit figurer au dossier de l'armée de Guillaume II. Ne fût-ce qu'à ce titre, elle doit être reproduite ici.
« Le 10 août, quinze Allemands sont entrés au presbytère et ont mis le curé en joue. On l'a tiré dans la rue, toujours sous les fusils braqués, puis ordre a été donné de le conduire au général. Pour l'y mener, on l'a poussé à coups de crosse. Quand il s'arrêtait, on le frappait. A un moment il a tiré son mouchoir, on le lui a confisqué. Il s'est écrié: « Vous êtes des brutes, amenez-moi à un de vos chefs qui parle français. » Un officier a répondu en français: « Votre compte est bon. » Un boulet français éclate non loin de la troupe emmenant le curé. Les Allemands se couchent, mais ils obligent le prêtre à rester debout.
« On arrive devant le général, qui dit en substance: « Je sais bien que vous n'avez pas tiré, mais vous êtes l'âme de la résistance; je vais brûler le village. » Le feu est mis d'abord à quinze maisons, puis aux autres. Pendant ce temps, le curé est maintenu deux heures debout sous le soleil. Soldats et officiers l'insultent en français et en allemand. Dès qu'il proteste, on le couche en joue. Les officiers lui disent: « Regardez comme ça brûle. C'est bien fait. Les Français sont des sauvages. »Et ils ajoutent de temps en temps: « D'ailleurs, on va vous fusiller.» Sous ses yeux, les soldats dévorent ce qu'ils ont volé dans le village. On ne donne au curé rien à manger, rien à boire.
« Enfin voici le dernier acte, un officier dit au curé: « Nous vous emmenons avec nous ». Effectivement, pendant tout le combat on le tint dans les rangs allemands, sous la mitraille française, avec une sentinelle pour le garder. A 6 heures du soir, les Allemands, battus, s'enfuient.
Le curé réussit à s'échapper, non sans avoir vu un soldat allemand tuer d'un coup de fusil un habitant de Pillon caché derrière une haie. »

D'autre part, on relevait dans le carnet de notes d'un lieutenant allemand tué, un aveu intéressant.
Il racontait que l'église de Villerupt avait été incendiée et les habitants fusillés; il ajoutait que la raison donnée, c'était que des observateurs s'étaient réfugiés dans la tour de l'église et que des coups de fusil avaient été tirés des maisons sur les Allemands. Mais cela dit, il notait sur son carnet que ce n'était pas vrai et que ceux qui avaient tiré étaient non des habitants, mais des douaniers et des forestiers.

Bombardement de Pont-à-Mousson

Le 12 août, le ministère de la Guerre faisait le communiqué suivant :
Dans les pronostics sur les premières opérations de l'armée allemande, le bombardement de Pont-à-Mousson, situé à notre extrême frontière, et l'envahissement de la région de Nancy étaient escomptés pour le premier ou le second jour au plus tard de notre mobilisation.
Constatons que le seul de ces événements qui se soit réalisé, arrive le onzième jour et n'aura pas l'influence démoralisante qu'on lui attribuait de l'autre côté du Rhin.
Pont-à-Mousson a été, en effet, bombardé ce matin, à 10 heures, par une artillerie lourde mise en batterie à une assez longue distance.
Une centaine d'obus de gros calibre sont tombés sur la ville, tuant ou blessant quelques habitants et démolissant plusieurs maisons.
Aucune action simultanée d'infanterie n'a accompagné cette canonnade. L'effet produit sur la patriotique population de Pont-à-Mousson est nul.

Un second communiqué complétait le lendemain cette première information. Il était ainsi conçu: Nous savons aujourd'hui que plus de cent projectiles de gros calibre sont tombés avant-hier, à partir de 10 heures du matin, sur la vaillante petite ville.
Ces projectiles provenaient évidemment d'une batterie de mortiers de 21 centimètres établie à 9 ou 10 kilomètres, à l'est de Pont-à-Mousson. Ils ne pèsent pas moins de 100 kilogrammes et renferment une énorme charge de picrile.
Or nous connaissons maintenant l'effet matériel produit par cette avalanche de fer et d'explosifs.
Les renseignements sûrs qui nous parviennent indiquent que les pertes de la population se chiffrent par 4 tués et 12 blessés.

Panorama de la guerre 1914
CARTE PANORAMIQUE DE LA LORRAINE - C'est en 1766 que la Lorraine avait été constituée en division administrative. Elle se composait du duché de Lorraine, du duché de Bar, des trois évêchés de Metz, Toul, Verdun et du pays de la Sarre, cédé à la France par le traité d'Utrecht, et du duché de Bouillon. Lorsque l'Assemblée constituante eut décrété la division du territoire français en départements, la Lorraine se trouva former, pur sa part, ceux de la Moselle, de la Meurthe, de la Meuse et des Vosges, dont la révision du traité de Francfort assurera la reconstitution.

Deux jours plus tard, Pont-à-Mousson, ville ouverte, subissait un second bombardement. Au sujet de l'un et de l'autre, le Journal de la Meurthe donnait les détails qu'on va lire :
« Mercredi matin, 12 août, vers 9 heures 30, des pièces de fort calibre, qui avaient été amenées sur les hauteurs d'Arry et de Bouxières-sous-Froidmond, à la cote 400 mètres, et appuyées en arrière par l'artillerie du fort Saint-Biaise, ouvrirent un feu violent sur la ville de Pont-à-Mousson, et principalement sur le quartier Saint-Martin, situé sur la rive droite de la Moselle et où se trouvent le nouvel hôpital et le collège.
« Successivement, 60 projectiles furent tirés, éclatant sur la ville, éventrant les maisons, défonçant les toitures, tuant jusque dans leurs habitations de paisibles habitants.
« Un obus a tué une femme et trois enfants qui se trouvaient dans le corridor d'une maison: une fillette de onze ans et deux garçons, dont l'aîné était âgé de neuf ans.
« Un obus éclata place du Paradis; on signale plusieurs maisons détruites; des projectiles atteignirent aussi le quartier Saint-Laurent.
« La population de Pont-à-Mousson s'est montrée admirablement courageuse.
« Pont-à-Mousson a été de nouveau bombardé, vendredi 14 août. Le feu a commencé à 4 heures du matin et s'est prolongé jusqu'à 6 heures 10. Plus de 200 obus de 150, de 180 et même de 220, sont tombés sur divers points de la ville, dont une quarantaine sur l'ancien petit séminaire, devenu hôpital, que les barbares paraissaient particulièrement viser.
« Une pauvre fillette de dix ans, qui se trouvait dans les jardins, a été tuée. C'est heureusement la seule victime. Mais la magnifique abbaye des Prémontrés est fort abîmée par les obus.
« Aucun blessé. Une dizaine de maisons ont été endommagées.
« A l'hôpital, un des obus a éclaté près du lit où est soigné un officier saxon blessé. Personne n'a été atteint par les éclats.
« Les Allemands rectifiaient le tir au moyen d'un ballon captif, qu'on pouvait apercevoir à la lorgnette, planant au-dessus de leurs batteries et faisant des signaux aux artilleurs. »

Atrocités allemandes

Nomény, village français situé à l'est de Pont à-Mousson, à environ 5 kilomètres de la frontière, était détruit peu de temps après. Ceux des habitants qui avaient pu échapper au pillage s'étaient réfugiés à Nancy. Une jeune fille, Mlle Jacquemot, originaire de la Lorraine annexée, fit à un rédacteur de l'Est républicain le récit des effroyables événements auxquels elle avait assisté. Le jeudi matin, vers dix heures, entendant crier dans la rue, elle sort: « Les Prussiens! Les Prussiens! Sauvez-vous dans les caves! »
« Craignant un nouveau bombardement, raconte-t-elle, je rentre pour ouvrir les fenêtres et fermer les persiennes, ainsi qu'il avait été ordonné... Des cavaliers, des fantassins prussiens, hurlant, sabre au clair, revolver au poing, arrivent de tous les côtés. « Capout! Capout! Tous les Français capout!» criaient-ils. Je passe par la grange, et par le derrière des habitations j'arrive enfin chez ma voisine.
D'autres personnes y sont déjà venues. Nous sommes quatorze. Nous descendons aux caves. »
Un peu plus tard, les Prussiens y descendent aussi mais n'aperçoivent point les pauvres femmes.
« Ils sont remontés, reprend Mlle Jacquemot, mais c'est pour nous arroser de pétrole, par le soupirail. Ils mettent le feu. On étouffe. On va mourir, brûlées ou asphyxiées. Il faut sortir à tout prix. Mourir pour mourir, mieux vaut mourir d'une balle ou d'un coup de baïonnette. Quelqu'un de nous a une montre. Il regarde. Il est cinq heures. Il y avait sept heures que nous étions là! Une « paire» de jeunes filles - car avec les femmes, il n'y avait que quelques enfants et des vieillards - une « paire» de jeunes filles se dévouent... Mais nous sommes sorties trois, les deux demoiselles Nicolas et moi. Nous sortons du côté de la remise... Tout brûle dans Nomény. Toute la rue est en flammes. Il ne faut pas songer à sortir du côté de la rue... Nous n'avons plus qu'un espoir, c'est d'essayer de gagner les champs. Nous entrons dans le premier jardin venu. Soudain, nous entendons parler allemand derrière notre mur. Des soldats prussiens l'escaladent. Cette fois, nous croyons bien que pour de bon notre dernière heure est venue. Or le premier Prussien qui apparaît nous crie : « Fourt! Fourt! Allez-vous-en! Sauvez-vous!. » Enfin les Prussiens nous rassemblent et nous emmènent. En route, d'autres viennent nous rejoindre. Nous revenons à Nomény, vers le pont. Nous supplions de nous laisser passer. « Nous sommes des femmes! Ayez pitié de nous. » On refuse de nous laisser passer. Mais enfin, après bien des supplications, on nous emmène à l'infirmerie installée chez M. Zambeau. Là, les soldats sont gentils. Ils nous consolent. Ils nous disent que ce sont leurs officiers qui les forcent à incendier et à fusiller. L'un d'eux nous parle en français.
« - Je suis Lorrain, moi aussi, dit-il. Je suis de Novéant. J'ai une mère... » « Il pleurait.
« En traversant les rues en flammes, nous avons vu des morts et des morts. Il y en avait qui avaient la tête fendue. Une vieille femme, qui allait avoir ses cent ans au mois de novembre, est tombée d'épuisement pendant le trajet. Bien sûr qu'elle est morte. A l'infirmerie Zambeau, on nous a donné du pain et un peu de charcuterie. Nous avons couché par terre, et ce matin, vendredi, vers 6 heures, on nous a fait déguerpir.
« Nous voici dans la rue. Un officier nous demande où nous voulons aller. Comme personne ne savait trop que répondre, on nous emmène du côté de Mailly, c'est-à-dire vers la frontière. Nous marchons environ deux kilomètres, escortés par des soldats, et nous constatons que Mailly n'est pas brûlé. Puis, l'on nous fait rebrousser chemin. Nous voici de nouveau à Nomény. Nouvel ordre. On repart. On nous fait faire cinq fois cette navette... Nous n'en pouvons plus. Enfin, la sixième fois, lorsque nous arrivons au moulin de Brionne, les soldats allemands nous abandonnent. « Allez où vous pourrez, nous dit l'un d'eux, en français. Vous êtes libres. » Nous avons suivi la route... De temps en temps, nous nous retournions pour regarder une dernière fois notre pauvre Nomény. Ma maison n'existait plus, et l'une des seules maisons qui restaient, la pharmacie, ne formait plus qu'un brasier énorme. » Des ambulances françaises recueillirent enfin les malheureuses fugitives.
- Étiez-vous nombreux ? demande-t-on à Mlle Jacquemot.
« - Oh! un cent, cent vingt peut être. Peut-être cent cinquante, répond-elle. Avec une autre colonne qu'on m'a dit être partie d'un autre côté, c'est tout ce qui restait de vivant à Nomény. »
On demande à Mlle Jacquemot si les Allemands ont emmené des otages.
« - Je ne sais pas si c'est pour les garder comme otages ou pour les fusiller, mais ils ont ramassé tous les hommes, depuis les vieillards jusqu'aux gamins de quinze ans. Ceux là, je ne sais pas ce qu'ils sont devenus. J'ai entendu dire qu'ils en avaient fusillé beaucoup sur la place, mais je ne l'ai pas vu... »

Revenant, le 15 août, sur le combat qui s'était livré, le 11, à Mangiennes, région de Spincourt, le ministère annonçait que, le lendemain, s'était poursuivi notre avantage.
Une batterie française surprenait le 21e régiment de dragons allemand, pied à terre. Nos pièces ouvraient aussitôt le feu, et le régiment était anéanti.
Le résultat de ce double succès remporté dans les deux journées était immédiatement sensible. Non seulement le mouvement en avant des forces allemandes s'était arrêté dans cette région, mais elles se repliaient suivies de près par les nôtres.
Au cours de cette poursuite, nos soldats trouvaient dans plusieurs villages voisins, Pillon et autres, de nombreux blessés allemands atteints dans le combat de la veille.
Neuf officiers et un millier d'hommes, blessés et prisonniers, restaient entre nos mains.
Ils déclaraient que la lutte avait été des plus chaudes. Le tir précis et nourri de nos soldats les avaient démoralisés. Il y avait eu dans leur 5e chasseurs une véritable panique. Ce régiment allemand était soutenu par les 7e,8e et 21e dragons, un groupe d'artillerie et six compagnies de mitrailleuses. Malgré l'importance de ces forces, le succès français avait été complet.

Avec autant de sincérité qu'il faisait connaître au public les succès remportés par nos troupes, le ministère se faisait un devoir d'enregistrer les échecs qu'elles avaient pu subir. C'est ainsi qu'il communiquait cette nouvelle qu'après s'être emparés du village de la Garde, deux de nos bataillons s'en étaient vu chasser par une contre-attaque des Allemands. Ceux-ci, d'ailleurs bien supérieurs en nombre, les avaient finalement rejetés sur Xures.
Le 13, il ne s'était produit aucun fait saillant. On ne trouvait à relever que quelques escarmouches de patrouilles et des engagements d'avant-garde.
Toutefois, à Chambrey, la première station en Lorraine annexée de la ligne de Nancy à Château-Salins, deux compagnies du 18e régiment d'infanterie bavaroise avaient été surprises par nos troupes et refoulées vigoureusement en laissant un assez grand nombre de morts et de blessés.
Le 14 août au soir, une affaire importante était engagée dans la région de Blamont-Cirey-Avricourt, en avant de la frontière.
Une de nos divisions avait commencé l'attaque. L'ennemi était fortement retranché par des ouvrages de campagne, en avant de Blamont. Ses avant-postes refoulés, le combat s'arrêtait jusqu'à la pointe du jour. A l'aube, nous reprenions l'offensive, et dans la matinée une action d'infanterie, soutenue par l'artillerie, enlevait Blamont et Cirey.
Les forces allemandes, évaluées à un corps d'armée bavarois, occupaient alors les hauteurs qui dominent au nord ces deux dernières localités. Mais les forces françaises dessinaient un double mouvement débordant, qui déterminait le corps bavarois à ramener ses colonnes en arrière, dans la direction de Sarrebourg.
L'affaire avait été chaude et bien conduite. Les Allemands subissaient des pertes sérieuses, aussi bien dans la défense de Blamont et de Cirey que dans celle des hauteurs où ils avaient pris position.

Panorama de la guerre 1914
PONT-A-MOUSSON - LA. MOSELLE, L'ÉGLISE SAINT-MARTIN.

Le lendemain, par un nouveau bond en avant, nos troupes contraignaient le corps d'armée bavarois à reculer encore, et se portaient sur Lorquin, en Lorraine annexée, à 10 kilomètres de Sarrebourg, où elles enlevaient le convoi d'une division allemande de cavalerie, comprenant dix-neuf camions automobiles.
Dans Blamont, les Allemands avaient tenu à marquer leur passage par plusieurs de leurs atrocités coutumières.
Sans aucune raison, sans provocation d'aucune sorte, ils avaient mis à mort trois personnes, dont une jeune fille et un vieillard de quatre-vingt-dix ans, M. Barthélémy, ancien maire de cette commune...
Des procès-verbaux dressés par le préfet de Meurthe-et-Moselle donnaient d'ailleurs sur les actes de sauvagerie commis par les troupes allemandes, lors de leur incursion dans la région de Blamont-Cirey, les détails suivants :
A Blamont, les soldats ont assassiné plusieurs personnes, pillé et saccagé de nombreuses maisons, entre autres une grande chocolaterie appartenant à M. Burrus, citoyen suisse.
Quand ils durent quitter Blâmont et se replier, ils emmenèrent douze otages, dont le curé et le buraliste. Ils les conduisirent auparavant à la place où un habitant, M. Louis Foëll, venait d'être fusillé, et leur montrant la cervelle épandue sur les pavés sanglants, les menacèrent du même sort.
L'un des otages, M. Colin, professeur de sciences au lycée Louis-le-Grand à Paris, qui se trouvait en villégiature dans la localité avec sa famille, fut emmené en chemise, pieds nus.
Indigné par les brutalités qu'il voyait commettre sur des enfants - sa propre fille reçut un coup de crosse en pleine figure -M. Colin, s'adressant à un jeune lieutenant, lui cria: « Mais vous n'avez donc pas de mère ! » Et l'émule de Forstner de répondre textuellement ces paroles caractéristiques de la mentalité d'une race: « Ma mère n'a pas fait de cochons comme toi. »
Les otages emmenés jusqu'à Cogney, enfermés dans l'église de cette commune de 6 heures du soir à 7 heures du matin, ont pu retourner à Blamont.
Chez toutes ces populations lorraines, si tragiquement éprouvées, aucun abattement, aucune défaillance. Un sentiment domine les chagrins les plus cruels : « La France va vaincre ! » Ceux-ci ont perdu leurs récoltes; ceux-là ont vu leur maison saccagée; les uns ont vu les barbares incendier leur demeure; d'autres ont vu fusiller. Beaucoup ont été menacés, insultés, frappés, blessés. Quelques-uns ont connu en même temps toutes ces épreuves. Aucun ne baisse la tête. Les yeux ont des flammes, non des larmes.

Au-dessus de Metz

Le vendredi 14 août, à 5 heures et demie de l'après-midi, le lieutenant Cesari et le caporal Prudhommeau s'envolaient tous deux, chacun à bord d'un aéroplane, avec mission de reconnaître et de détruire si possible le hangar à dirigeables de la station aéronautique militaire de Metz, Frescaty.
Les deux aviateurs sont arrivés au-dessus de la ligne des forts de Metz, le lieutenant à une altitude de 2700 mètres, le caporal à 2200 mètres.

Panorama de la guerre 1914
FAC-SIMILÉ D'UNE AFFICHE PLACARDÉE SUR LES MURS DE LUNÉVILLE PENDANT L'OCCUPATION PRUSSIENNE.

Des qu'ils furent aperçus, les forts ouvrirent sur eux une canonnade ininterrompue.
Entourés d'une nuée d'éclatements de projectiles, le lieutenant et le caporal maintinrent leur direction et poursuivirent leur vol vers l'aérodrome qu'ils avaient découvert. Un peu avant d'arriver au-dessus du parc à dirigeables, le moteur du lieutenant Cesari cessa brusquement de fonctionner et son appareil commença à descendre. L'officier était perdu.
Quel moment! Alors il n'hésita pas, et ne voulant pas tomber entre les mains de l'ennemi sans avoir rempli sa mission, il régla son vol plané de façon à conduire son aéroplane au-dessus du hangar à dirigeables.
Attentif, glissant vers la terre sur ses ailes que son moteur ne tirait plus, le lieutenant visa avec soin, et avec un merveilleux sang-froid lança son projectile. Et il attendit, résolu, satisfait du devoir accompli... quand soudain son moteur reprit et lui rendit les airs.
Le caporal avait, lui aussi, exécuté la mission qui lui avait été donnée. Comme le lieutenant, il avait lancé son projectile, mais, pas plus que l'officier, il n'avait pu, parmi la fumée des projectiles ennemis, observer exactement le point de chute. Il croit pourtant avoir atteint le but.
Les deux aviateurs reprirent alors la direction de Verdun, poursuivis pendant dix kilomètres par l'artillerie allemande qui continuait à faire rage.
Le lieutenant et le caporal, échappant aux centaines de projectiles tirés sur eux, sont rentrés sains et saufs.
Ils ont été cités à l'ordre du jour de l'armée.

Bombardement de Mars-la-Tour

Du Journal de la Meurthe et des Vosges :
Nous l'avions prévu. Les misérables Allemands, qui ne respectent ni foi ni loi, devaient bombarder - le 16 août, anniversaire de la bataille de 1870 - le village de Mars-la-Tour, l'église commémorative, le musée patriotique du vénérable abbé Faller et jusqu'à l'admirable monument de Bogino.
Dimanche, à 2 heures et demie de l'après- midi, la population tout entière du village était aux vêpres, car elle avait tenu à célébrer quand même l'anniversaire du 16 août 1870.
Soudain un coup de canon retentit. Un obus passe en sifflant et tombe sur le village.
Les habitants sortent aussitôt de l'église et courent se réfugier dans les caves.
Pendant ce temps, le bombardement continue. Avec une régularité mathématique, les obus tombent, par séries de cinq, de cinq en cinq minutes.
On peut apercevoir la fumée des canons. La batterie est installée près de Vionville, non loin du fameux Lion qui se dresse à l'intersection des routes de Tronville et de Vionville, soit à environ trois kilomètres et demi de Mars-la-Tour.
Deux personnes sont frappées à mort, pendant qu'elles se sauvent de l'église dans les caves: c'est d'abord M. Thomas, ancien mécanicien, qui est tué non loin de la gendarmerie; puis Mme Bastien, tuée en arrivant chez elle, vers le monument.


Le Panorama de la guerre de 1914
4 février 1915

Le bombardement se termina vers trois heures et demie.
Plusieurs maisons sont touchées, mais une seule l'est sérieusement, celle du percepteur.
Une heure plus tard, quatre uhlans, ayant à leur tète un sous-officier, se présentaient, revolver au, au poing, village, et criaient à tue-tête : « Victoire ! Les Français capout ! » Ils se rendirent après au passage à niveau près du monument et obligèrent la garde-barrière à leur remettre ses papiers. Ils revinrent ensuite à la mairie où se trouvait M. Seners, maire, qu'ils obligèrent à leur remettre le drapeau de la commune et le sommèrent de leur fournir 16 chevaux et 4 voitures à fourrage.

M. Seners leur ayant fait comprendre que tous les chevaux avaient été réquisitionnés, ils voulurent s'en rendre compte en visitant quelques écuries. Ils disparurent alors sans commettre leurs atrocités habituelles.

Assassinats et incendies

Le 17 août, M. Mirman, préfet de Meurthe-et-Moselle, adressait au ministre de l'Intérieur un rapport extrêmement précis sur des actes révoltants de sauvagerie commis par les soldats allemands.
Dans les cantons de Badonviller, Cirey et Blamont, des femmes, jeunes filles, vieillards, avaient été assassinés sans aucune raison, sans le moindre prétexte, des maisons incendiées systématiquement par les troupes allemandes; ici, dès l'arrivée, là, au moment de la retraite; en plusieurs endroits, ces sauvages n'avaient pas seulement saccagé, ils avaient volé, emportant argent et bijoux.
A Badonviller, onze personnes assassinées, dont la femme du maire, soixante-dix- huit maisons incendiées, avec du pétrole ou des cartouches spéciales.
Après le pillage de la ville, l'église était canonnée et démolie; quinze otages, dont le juge de paix, étaient emmenés le 15 août.
A Bréménil, cinq personnes étaient assassinées dont un vieillard de soixante-quatorze ans; un homme, blessé quelques jours plus tôt et alité, était brûlé dans sa maison avec sa mère âgée de soixante-quatorze ans. Le maire avait eu l'épaule traversée d'une balle.
Parux n'était plus qu'un monceau de ruines; presque toutes les maisons étaient incendiées, non par des boulets pendant un combat, mais par des soldats dès leur arrivée, avec des cartouches spéciales.
A Oslamont, plusieurs victimes, dont une jeune fille. La chocolaterie saccagée et pillée.
En présence de ces actes d'une odieuse [NDLR : il s'agit ici des évènements de Blâmont]

Panorama de la guerre 1914
FAC-SIMILÉ D'UNE SECONDE AFFICHE PLACARDÉE SUR LES MURS DE LUNÉVILLE PENDANT L'OCCUPATION PRUSSIENNE.

sauvagerie, les maires lorrains témoignaient d'un sang-froid et d'une fermeté admirables. L'un d'eux, M. Benoît, maire de Badonviller, avait connu en une journée tragique toutes les douleurs; sa maison de commerce avait été brûlée, sa femme assassinée; avec un courage admirable, il n'avait cessé de veiller à la protection des intérêts de sa commune sans un instant de repos, sans une minute de défaillance, en soutenant les forces morales de tous.
Et le lendemain de ces malheurs, les Allemands ayant évacué Badonviller, un prisonnier allemand fut amené au village. La population, frémissante des atrocités subies, entourait et menaçait le prisonnier. Le maire Benoît s'interposa, rappela le respect dû à tout prisonnier ennemi et lui sauva la vie.
Le gouvernement décida de donner la croix de la Légion d'honneur au maire de Badonviller.

Accusés par eux-mêmes

Tout un courrier écrit par des soldats allemands à leurs familles avait été saisi au cours des opérations heureuses qui nous avaient conduits en Lorraine.
Ce courrier contenait, entre autres choses, quelques phrases fort significatives sur leur état d'esprit et sur leur horrible façon de concevoir la guerre.
Tous les civils français sont fusillés s'ils ont seulement la mine suspecte ou malveillante. « On fusille tout, les hommes et même les jeunes garçons non encore adultes. »
Une autre note: « J'ai vu passer trois convois de paysans français prisonniers; tous seront fusillés. »
Autre lettre: « Nous avons fusillé des habitants de quatorze à soixante ans. On en a abattu trente pièces. »
Dans vingt autres lettres revenaient constamment les phrases « tout a été fusillé », « on tue tout », « on n'a pas laissé un habitant vivant, sauf les femmes ».
Cette fureur était, dans presque toutes ces lettres, motivée par l'accusation que les habitants civils avaient tiré sur les troupes allemandes et que le gouvernement français leur avait fait distribuer des armes et des munitions. Tout le monde sait - même en Allemagne - que cela est faux.
On a pu d'ailleurs lire plus haut l'extrait du carnet de notes d'un officier allemand écrivant : « Nous disons que ce sont les habitants qui ont tiré, mais ce sont des douaniers et des forestiers. »

Le 18 août, le ministre de la Guerre recevait du général Joffre la dépêche suivante:
Grand quartier général des armées de l'Est, 18 août, 9 heures 15.
« Pendant toute la journée d'hier, 17 août, nous n'avons cessé de progresser en Haute-Alsace. La retraite de l'ennemi s'effectue de ce côté en désordre. Il abandonne partout des blessés et du matériel.
« Nous avons conquis la majeure partit des vallées des Vosges sur le versan d'Alsace, d'où nous atteindrons bientôt la plaine.
« Au sud de Sarrebourg, l'ennemi avait organisé devant nous une position fortifiée solidement tenue avec artillerie lourde.
« Les Allemands se sont repliés précipitamment dans l'après-midi d'hier. Actuellement, notre cavalerie les poursuit ; nous avons, d'autre part, occupé toute la région des étangs jusque vers l'ouest de Fenestrange.
« Nos troupes débouchent de la Seille dont une partie des passages ont été évacués par les Allemands. Notre cavalerie est à Château-Salins.
« Dans toutes les actions engagées au cours de ces dernières journées, en Lorraine et en Alsace, les Allemands ont subi des pertes importantes.
« Notre artillerie a des effets démoralisants et foudroyants pour l'adversaire.
« D'une façon générale, nous avons donc obtenu, au cours des journées précédentes, des succès importants et qui font le plus grand honneur à la troupe; dont l'ardeur est incomparable, et aux chefs qui la conduisent au combat.
« JOFFRE.»

Le 19, les nouvelles de Lorraine continuaient d'être bonnes. Il était confirmé que notre armée occupait Château-Salins, et aussi Dieuze, qu'elle avait rapidement progressé au delà de la Seille. Notre ligne s'étendait de la région au nord de Sarrebourg jusqu'à Delme, en passant par Morhange.
Malheureusement, la journée du lendemain était moins heureuse. Nos avant-gardes, se heurtant à des positions très fortes, devaient être ramenées vers notre gros, établi solidement sur la Seille et sur le canal de la Marne au Rhin.
Cette retraite était expliquée, le 21 août, par le communiqué suivant:
On sait qu'après avoir reconquis la frontière, nos troupes s'étaient avancées en Lorraine sur tout le front, du Donon jusqu'à Château-Salins.
Elles avaient refoulé dans la vallée de la Seille et la région des étangs les troupes allemandes, et nos avaient avant-gardes atteint Delme, Dieuze et Morhange.
Dans la journée d'hier, plusieurs corps d'armée allemands ont engagé sur tout le front une vigoureuse contre-attaque.
Nos avant-gardes s'étant repliées sur le gros, le combat a commencé, extrêmement vif de part et d'autre. En raison de la supériorité numérique de l'ennemi, nos troupes, qui se battaient depuis six jours sans interruption, ont été ramenées en arrière.
Notre gauche couvre les ouvrages avancés de Nancy. Notre droite est solidement installée dans le massif du Donon.
L'importance des forces ennemies ne nous eut permis de nous maintenir en Lorraine qu'au prix d'une imprudence inutile.
Donc, après six jours de combats ininterrompus, nos troupes se repliaient. Les Allemands ne manquèrent pas de transformer en grande victoire ce résultat de leur offensive. Notre gouvernement dut leur opposer, par une note communiquée le 22 août à la presse, le démenti suivant:
Les télégrammes officiels allemands et ceux de l'agence Wolff ont annoncé que l'échec subi par nous en Lorraine le 20 août s'était transformé le 21 en une déroute au cours de laquelle nous aurions perdu 10000 prisonniers et 50 canons. Ce sont là des exagérations ridicules. Le succès des Allemands en Lorraine ne dépasse pas celui remporté par nous en Alsace; d'ores et déjà même, le nombre des canons laissés par nous entre leurs mains est certainement inférieur à celui que nous leur avons pris en Alsace, et le total des morts, blessés, prisonniers, disparus n'atteindra pas, de beaucoup, 10000, chiffre donné comme nombre de prisonniers seuls. Aucun élément n'a, au cours de la retraite, franchi la Meurthe. Nos forces sont restées au nord de Nancy.
Ce recul momentané, consécutif à un vigoureux mouvement en avant, n'est qu'un épisode d'une lutte qui entraînera nécessairement de nombreuses alternatives de flux et de reflux.
Nos troupes de Lorraine restent pleines d'ardeur, de volonté de vaincre, et n'aspirent qu'à venger leurs morts.

Le lendemain, une mauvaise nouvelle arrivait à Paris: les Allemands avaient occupé Lunéville.
Le 24, nos armées prenaient une offensive combinée, l'une partant du Couronné de Nancy, l'autre du sud de Lunéville. Les combats qui se livraient sur ce point, et dont on connaît à présent les phases successives, compteront parmi les plus glorieux de ceux auxquels nos belles et vaillantes troupes de couverture prirent part en cette région. Il en sera donné tout à l'heure un exposé des plus démonstratifs.
Le communiqué du 26 disait :
D'une façon générale notre offensive progresse entre Nancy et les Vosges. Toutefois notre droite a dû légèrement se replier dans la région de Saint-Dié.
L'ennemi paraît avoir subi des pertes considérables. On a trouvé plus de 1500 cadavres dans un espace très restreint. Dans une tranchée, une section tout entière avait été fauchée par nos obus. Les morts étaient cloués sur place, encore dans la position de mise en joue. Il se livre dans cette région depuis trois jours des combats acharnés qui paraissent, dans l'ensemble, tourner à notre avantage.

Le communiqué du 27 ajoutait : Notre offensive est ininterrompue depuis cinq jours. Les pertes allemandes sont considérables. On a trouvé au sud-est de Nancy, sur un front de 3 kilomètres, 2500 morts allemands; dans la région de Vitrimont, sur un front de 4 kilomètres, 4500 morts.
Dans la même note, on annonçait la reddition d'une vaillante place forte, qui, par son héroïque résistance, avait du moins sauvé l'honneur.
Le communiqué s'exprimait ainsi:
Longwy, très vieille forteresse, dont la garnison ne comportait qu'un bataillon, bombardée depuis le3 août, a capitulé aujourd'hui, après avoir tenu vingt-quatre jours. Plus de la moitié de l'effectif est tué ou blessé. Le lieutenant-colonel Darche, gouverneur de la place, est nommé officier de la Légion d'honneur pour « conduite héroïque dans la défense de Longwy ».

Pendant que notre armée du nord se repliait de la frontière belge sur Paris, la progression de nos forces s'accentuait en Lorraine.
Pour donner, en dehors des communiqués officiels, une première idée des opérations qui s'y déroulèrent, non seulement jusqu'au 8 septembre, mais rétrospectivement, à partir du 4 août, et dont le résultat fut l'échec des efforts tentés par les Allemands pour s'emparer de Nancy, on ne peut mieux faire que de reproduire, d'après la traduction qu'en publiait le Temps, le récit chronologique qu'un correspondant de guerre du Times en a ultérieurement tracé, et dont voici le texte :

COMMENT FUT SAUVÉ NANCY

Les Allemands s'avancèrent sur Nancy par deux routes, à savoir Pont-à-Mousson au nord, Château-Salins au nord-est; en même temps, ils marchaient sur Cirey, à l'est, et Saint-Dié au sud-est.
Les deux premiers corps d'armée qui participèrent à l'invasion de la Lorraine étaient tous deux composés de troupes bavaroises.
Une partie de l'armée de Metz, qui avait commencé à s'avancer dans la direction de l'ouest, sur Verdun, effectua un mouvement de conversion au sud, sa droite s'appuyant à Saint-Mihiel, sur la Meuse, et sa gauche à Pont-à-Mousson, sur la Moselle, et se joignit à l'attaque contre Nancy.
D'autre part, les deux premiers corps allemands partis de Strasbourg pénétrèrent en France par les défilés supérieurs des Vosges, et, entre Cirey et Baccarat, s'avancèrent sur Lunéville et le groupe de villages qui entourent cette ville par les trois vallées de la Meuse, de la Mortagne et de la Vezouze.
Le troisième corps d'armée, qui était également composé de Bavarois, possédait une artillerie nombreuse, notamment de pièces de gros calibres. Ce corps, qui comprenait quelques régiments de cavalerie prussienne: uhlans et cuirassiers blancs de la garde, était parti de Sarrebourg; pénétrant en France par Château- Salins, il eut une série de violents engagements avec les Français aux environs de la forêt de Champenoux.
Le 4 août, les troupes françaises, qui avaient été maintenues à plusieurs kilomètres de la frontière, commencèrent leur mouvement en avant, marchant sur Sarrebourg, en occupant un front qui s'étendait de Château-Salins à Cirey. Pendant ce temps, les Allemands bombardaient Badonviller et Baccarat, puis Cirey, qu'ils occupèrent pendant cinq ou six jours.
Mais la marche générale des troupes françaises se poursuivait avec succès sur toute la ligne frontière de Pagny-sur- Moselle, près de Metz, jusqu'à Belfort au sud. A l'extrémité septentrionale de cette ligne, les Allemands prenaient l'offensive, et Pagny et Pont-à-Mousson étaient bombardés les 13, 14 et 15 août par les canons. Au sud de Cirey, les Français, après de violents combats, occupaient le 10 août les cols du Bonhomme et de Sainte-Marie-aux-Mines, et un peu plus bas franchissaient la chaîne des Vosges et pénétraient en Alsace.
Donc, huit ou dix jours après la déclaration de guerre, les Français étaient en train d'exécuter deux mouvements offensifs en territoire allemand: l'un par le nord, l'autre par le sud, et tenaient le centre des Vosges entre les deux points d'attaque, tandis que les Allemands occupaient la partie supérieure des Vosges et se livraient, de leur côté, à deux mouvements offensifs de moindre envergure sur chacune des ailes de l'armée française d'invasion, à Pont-à-Mousson et à Cirey respectivement.
Lorsqu'on examine la carte de cette région, on s'explique parfaitement la raison d'être des mouvements parallèles auxquels se livraient les deux adversaires.
Dans chaque cas, en effet, l'offensive était couverte par une forteresse. Les attaques des Allemands sur Pont-à-Mousson et dans la région de Cirey, et leur prise de possession de l'extrémité septentrionale des Vosges étaient appuyées par Metz et Strasbourg.
De même, l'invasion par les Français de la Lorraine allemande, entre Metz et Strasbourg, et de l'Alsace, et leur installation sur la crête des Vosges étaient protégées en arrière par Toul, Belfort et Épinal.
La première modification dans la disposition des armées en présence se produisit à Cirey, où les forces allemandes qui avaient occupé Cirey, Baccarat et Badonviller, durent se replier sur Strasbourg.
Mais jusqu'au 20 août, la situation ne subit aucun changement notable. Ce jour-là, l'offensive victorieuse des Français sur Sarrebourg fut enrayée devant le grand camp militaire de Morhange où les troupes françaises se trouvèrent en présence de forces bien supérieures en nombre.
L'armée du général de Castelnau, se retirant en bon ordre, se replia d'abord sur un front indiqué par la Meurthe, passant au sud de Lunéville, et le canal de la Marne au Rhin et la Seille; puis plus à l'ouest sur la vallée de la Mortagne, pour occuper un front s'étendant vers le nord dans la même direction, jusqu'à Champenoux.
Au delà de cette ligne, qui coïncide presque avec le Grand-Couronné, les Allemands, malgré tous leurs efforts, n'ont jamais pu pénétrer.
De Morhange à Champenoux, soit une distance de 32 kilomètres, leur marche fut rapide. Trois jours après la victoire allemande de Morhange, la première armée allemande avait réoccupé Cirey et Badonviller, bombardé et occupé Blamont, complètement détruit le fort de Manonviller, et enfin occupé Lunéville.
Presque simultanément, la seconde armée, celle qui avait franchi les Vosges plus au sud, occupait Saint-Dié et Raon-l'Étape, sur la Meurthe, Ramberviller et Gerbéviller, sur la Mortagne, et rejoignait la première armée à Lunéville, tandis que la troisième armée commençait l'assaut de Champenoux et des villages environnants, le 22 août, avec la coopération de l'armée de Metz qui essayait d'atteindre Amance.
L'attaque principale allemande s'effectuait désormais des deux seules directions de Lunéville et de Champenoux. Toutes les pièces de l'échiquier allemand se trouvaient rassemblées dans un coin.
Lunéville avait été sacrifiée par les Français comme on sacrifie une tour pour sauver une reine, et Nancy, la reine de la Lorraine, était serrée de près.
Mais pendant tout le cours des opérations les généraux Pau et de Castelnau avaient continuellement eu la situation bien en main et à l'issue de cette première phase de la lutte 11000 cadavres allemands gisaient dans les champs et les forêts situés autour de Lunéville, et 20000 entre Nancy et Champenoux.
Les positions occupées par les troupes françaises, après leur retraite de Morhange, avaient été habilement choisies. Partant du mont Toulon, au nord, elles suivaient les hauteurs du mont Saint- Jean, de la Pochette et d'Amance, contournaient les forêts de Champenoux, de Saint-Paul et de Crévic, longeaient enfin la forêt de Vitrimont et le cours de la Mortagne sur une faible distance.

Vient ensuite le récit des combats dont le Grand-Couronné fut le théâtre pendant quinze jours, combats dont certains furent extrêmement sanglants et qui furent marqués par des alternatives d'avance et de recul: Haraucourt, Rosières, Dombasle, etc. Enfin vint l'assaut dirigé par les Allemands contre le plateau d'Amance. Cette position fut l'objet de deux tentatives de la part des Allemands: la première venant de la direction du sud, la seconde du nord. Pendant une semaine entière le plateau fut soumis, jour et nuit, à une canonnade incessante.
Le 30 et le 31 se produisit une accalmie, qui cependant fut plus pénible pour les troupes que la canonnade elle-même. Pendant ces deux jours, un brouillard épais enveloppa le plateau, et bien qu'on fût conscient de la présence de l'ennemi dans le voisinage immédiat, on ne pouvait rien distinguer à quelques mètres. Les artilleurs durent se borner à faire pleuvoir de temps à autre une grêle de shrapnells sur les routes par lesquelles l'ennemi aurait pu déboucher.
Pendant ce temps, comme le pensaient les Français, les Allemands avaient mis de l'artillerie lourde en position. Le 4 septembre, les aviateurs allemands ayant repéré les positions de nos batteries, celles-ci furent soumises par les batteries lourdes allemandes à une canonnade si violente, qu'à un moment donné les troupes furent obligées d'abandonner leurs tranchées et de se réfugier dans le village. Mais les avions allemands les ayant découvertes immédiatement, le village fut canonné à son tour.
Au bout de quelque temps le feu diminua d'intensité; les troupes réintégrèrent leurs tranchées, et les canonniers se mirent en devoir de bombarder vigoureusement l'ennemi à leur tour.
Le 8 septembre, le kaiser, voulant briser définitivement la résistance des Français, donna l'ordre à ses troupes, et notamment aux cuirassiers blancs de la Garde, d'enlever la position d'assaut.
Sortant des bois environnants, les troupes allemandes, précédées de leurs musiques, comme si elles étaient à la parade, escaladèrent les pentes du plateau et s'avancèrent contre nos positions.
Notre artillerie gardant le silence, les Allemands crurent avoir démoli nos pièces. De son côté, l'infanterie laissa arriver l'ennemi jusqu'à 200 mètres de ses lignes. A ce moment, nos troupes s'élancèrent hors des tranchées et se précipitèrent à la baïonnette contre les l'ennemi, complètement surpris, lâcha pied. Nos 75, entrant alors en jeu, achevèrent la déroute, et, tirant à une faible portée, firent dans les rangs ennemis un épouvantable carnage. Les assaillants prirent la fuite, mais d'autres troupes les remplacèrent. A nouveau, les Allemands s'élancèrent à l'assaut de nos lignes et à six reprises ils furent repoussés. Les cuirassiers blancs chargèrent avec furie, mais nos shrapnells firent de tels ravages dans leurs rangs que bientôt le sol du plateau était jonché de leurs cadavres aux cuirasses étincelantes. Les pertes allemandes furent épouvantables. Des milliers et des milliers de cadavres couvraient le sol, et dans la soirée du 9, l'ennemi demanda un armistice de quatre heures pour pouvoir enterrer ses morts. On dit qu'il profita de cet armistice pour mettre en position, à la faveur d'un violent orage, de grosses pièces avec lesquelles il bombarda ensuite Nancy.
Le jour suivant, les troupes françaises prenaient définitivement l'offensive et bombardaient les bois de Champenoux dans lesquels l'ennemi s'était réfugié. A onze heures du matin, il n'y restait plus que les cadavres et les blessés qu'il n'avait pu enlever.

De son côté l'armée de Metz, qui avait quitté Pont-à-Mousson le 22 août pour attaquer le plateau d'Amance de la direction de l'est, s'était dirigée sur Sainte- Geneviève dont l'occupation était indispensable au succès de l'opération. Elle comptait s'emparer du village sans coup férir, mais, gênés dans leur marche par les réseaux de fils de fer barbelés disposés par les Français autour du village, les Allemands jugèrent prudent de préparer leur attaque au moyen de leur artillerie lourde et de campagne. Dans un espace de 75 heures, ils lancèrent 4000 obus sur Sainte-Geneviève. Le village était occupé par un seul régiment d'infanterie de 5000 hommes qui, bien retranchés, ne perdirent que trois tués et une vingtaine de blessés pendant le bombardement. Les batteries françaises s'étaient si bien dissimulées que les avions ennemis ne purent les découvrir. Elles laissèrent les Allemands gaspiller leurs munitions sans répondre.
Le 24 au soir, le général allemand, trompé par ce silence et croyant que l'infanterie française était anéantie, fil avancer ses troupes en colonnes compactes sur Sainte-Geneviève.
Quand nos 75 jugèrent la distance convenable, ils ouvrirent le feu.
Pendant trois heures leurs obus s'abattirent sur les masses d'infanterie allemande.
L'infanterie française avait reçu l'ordre de laisser avancer l'ennemi jusqu'à 300 mètres des tranchées. A ce moment, le commandement si redouté des Allemands de : « Baïonnette au canon! » retentit.
Mais nos hommes avaient préalablement reçu le mot d'ordre. Au lieu de charger, ils restèrent dans leurs tranchées. Cependant, entendant sonner la charge, les Allemands, qui s'étaient couchés à terre avant le dernier bond contre les tranchées françaises, se levèrent pour recevoir le choc de nos troupes. Celles-ci dirigèrent alors contre les rangs ennemis une succession de salves meurtrières.
Le subterfuge avait réussi, et dès lors les lebels ne s'arrêtèrent plus de tirer.
En quelques instants 4000 cadavres allemands se trouvaient amoncelés devant les tranchées françaises.
A la chute du jour, l'ennemi abandonnait sa tentative et se repliait, complètement démoralisé, sur le village d'Atton.
Les survivants, en arrivant à Atton, baptisèrent Sainte-Geneviève du nom de « Trou de la Mort ».

Le récit qu'on vient de lire apportait déjà de premières précisions sur des faits de guerre, glorieux pour notre armée, dont l'importance avait échappé en partie au public, l'attention de celui-ci se trouvant accaparée par les événements militaires qui se déroulaient avec une foudroyante rapidité de la Sambre à la Marne.
A ce titre il méritait grandement d'être

Panorama de la guerre 1914
M.MIRMAN, PRÉFET DE MEURTHE-ET-MOSELLE.

conservé, à ce titre nous l'avons reproduit.
Mais, à la fin de novembre, un très distingué rédacteur du Temps, M. Émile Henriot, avait visité les champs de bataille de la Lorraine. Il en rapportait non seulement des impressions directes, mais encore des données techniques, dont la divulgation ne présentait plus aucun inconvénient, par lesquelles s'éclairaient certains points restés jusqu'alors ignorés. Et l'exposé qu'il publiait dans son journal, en l'étendant aux combats qui s'étaient livrés du 8 au 12 septembre autour de Nancy, complétait de la façon la plus heureuse le récit donné par le Times.
En raison de la portée des faits auxquels il a trait, nous publions donc également l'article de M. Émile Henriot, qui constitue un véritable document d'histoire.

LES BATAILLES DEVANT NANCY

Nancy, 1er décembre. - Hier, nous avons parcouru les champs des batailles qui se sont livrées devant Nancy, au début de septembre. C'est, entre les hauteurs de Sainte-Geneviève, près de la Moselle, sous Pont-à-Mousson et Dombasle, sur la rive droite de la Meurthe, un front d'une cinquantaine de kilomètres, orienté du nord nord-ouest au sud-est, et que traverse, à angle droit, la grande route de Nancy à Château-Salins. Paris, et je crois que l'on peut dire la France, ne se sont pas très bien rendu compte (tout occupés que nous étions de l'issue des combats plus proches de la Marne et de l'Aisne) de l'importance et de la violence de cette longue suite de batailles qui, du 22 août au 12 septembre, ont ensanglanté cette région, et à l'ensemble desquelles le Grand-Couronné de Nancy a donné son nom, sous quoi l'Histoire les connaîtra. De ces semaines de batailles acharnées est sortie une grande victoire, qui d'abord a sauvé Nancy, et ensuite a couvert de gloire le général de Castelnau. L'opinion publique n'a pas été injuste envers lui; n'est-ce pas ce chef éminent que le populaire a déjà décoré de ce sobriquet glorieux, emprunté à la géographie du sol qu'il a su conserver français: le grand couronné de Nancy ?...
Son armée, en liaison à l'ouest avec l'armée du général Sarrail, établie autour de Verdun, et à l'est avec celle du général Dubail, alignée dans la région de Baccarat aux Vosges, comprenait, outre quelques unités et des renforts envoyés de Toul au cours de la bataille, trois divisions de réserve, la 59e, la 68e et la 70e, réparties dans cet ordre sur les trois secteurs suivants: à gauche, un premier front allant de la Moselle (à la hauteur de Loisy) jusqu'au village de Sainte-Geneviève, perché sur les premières pentes du Grand-Couronné que l'on rencontre en venant du nord; au centre, une ligne dirigée presque du nord au sud, et faisant face à l'est, de la Rochette à Velaine, par le grand mont d'Amance, à l'ouest de la forêt de Champenoux; la région de Lunéville enfin marquait le point le plus extrême de notre droite. La liaison y était établie entre les armées Castelnau et Dubail par une division de cavalerie. Notre ligne s'étendait donc (pour l'armée de Castelnau) au pied du Grand-Couronné, espèce de fer à cheval de hauteurs et de plateaux escarpés dont les deux extrémités s'appuient l'une sur la Moselle, l'autre sur la Meurthe, à la hauteur de Loisy et de Dombasle.
Bien que les actions engagées sur ce front par l'armée du général de Castelnau se soient produites dans un même temps, l'extrême enchevêtrement des lignes françaises et allemandes ne permet pas d'en faire un récit unique et d'ensemble.
Aussi bien, sur chaque point du front, la bataille eut lieu, locale, presque isolée de la voisine. Commençant donc notre visite à ces théâtres héroïques par la gauche, l'officier de l'état-major qui nous accompagne nous a d'abord conduits de Nancy à Loisy, petit village situé dans la vallée de la Moselle, sur la rive droite de la rivière. Delà, tandis qu'à notre gauche la Moselle d'argent forme de sinueux et gracieux méandres, au milieu d'une large vallée, on aperçoit en face de soi, quand on regarde le nord, un piton élevé, que couronne le village de Mousson. Pont-à- Mousson s'étale derrière ce pic. Au pied sud de Mousson, le village d'Atton, et sur notre droite, la colline abrupte de Sainte-Geneviève.
C'est sur ce front Loisy-Sainte-Geneviève que, dès le 20 août, une partie de notre 59e division était disposée, avec la mission de défendre la vallée de la Moselle et la route de Nancy. A cette date du 20 août, nous étions cruellement battus à Morhange, en territoire annexé; Nomény était attaqué et pris; Pont-à- Mousson, violemment bombardé les deux premiers jours de septembre, était abandonné par nous et occupé par les Allemands. Le 4 septembre, tandis que d'autres forces allemandes descendaient de Château-Salins vers notre centre, de fortes colonnes ennemies, venues du nord, commençaient à déboucher sur les deux rives de la Moselle. Sur la rive droite, qui seule nous occupe aujourd'hui, les Allemands entreprenaient avec une extrême activité le bombardement du piton de Mousson, qu'ils pensaient très solidement défendu, puis ils y donnèrent l'assaut. Ils y firent leur entrée d'ailleurs sans coup férir: nous n'y étions plus. Pendant la nuit du 5 au 6, ils reprenaient leur canonnade, dirigée cette fois sur nos positions de Sainte- Geneviève et de Loisy, et le 6 au soir, on voyait les premiers fantassins allemands déborder du village d'Atton et de la forêt de Facq, qui est au-devant de Sainte-Geneviève, et, à cheval sur la route d'Atton à Loisy, se diriger contre nos positions établies derrière des

Panorama de la guerre 1914
FAC-SIMILÉ D'UNE AFFICHE PASSE-PARTOUT PLACARDÉE SUR LES MURS DE LUNÉVILLE PENDANT L'OCCUPATION PRUSSIENNE.

retranchements sur Loisy, son cimetière et les pentes ouest et nord de Sainte- Geneviève, où nous nous étions fortifiés. Notre artillerie appuyait Sainte-Geneviève, mais nous n'avions à Loisy qu'une seule compagnie du 314e. Elle était si bien à l'abri, toutefois, dans le cimetière et sous les réseaux de fil de fer qui devançaient nos tranchées, qu'à elle seule elle put arrêter et soutenir à la fin de la journée du 6 et pendant une partie de la soirée, à la faveur d'un combat de nuit, entre six heures et dix heures du soir, l'effort de toute une division ennemie. Celle-ci, ayant perdu beaucoup de monde dans cette offensive, renonça à attaquer Loisy de front et, tournant vers l'est, s'élança contre les flancs nord du plateau de Sainte-Geneviève. Nos ennemis y tombèrent dans les houblonnières et les vignes qui couvrent une partie de ces pentes, et se heurtèrent là à quelques troupes françaises de renfort envoyées exprès pour boucher un trou, entre Sainte-Geneviève et Loisy. Mais les défenseurs de Loisy se croyaient sur le point d'être tournés par leur droite et menacés.
d'être rejetés sur la rivière, cependant que ceux de Sainte-Geneviève pensaient être pris à revers par leur gauche; d'autant que les troupes allemandes sorties de la forêt de Facq attaquaient avec la dernière vigueur la 17e compagnie du 314e, établie dans des tranchées sur la crête de Sainte-Geneviève, qu'elle était également seule à défendre. La défense fut aussi belle que l'attaque était énergique, comme on en put juger le lendemain, quand le jour fut venu, au nombre de cadavres allemands étendus, les cisailles dans une main, le fusil dans l'autre, au milieu de nos fils de fer barbelés. Cependant, les nôtres, attaqués par d'innombrables Allemands, tambours et fifres en tête, tinrent bon, et les assauts de l'ennemi furent aussi souvent rejetés que tentés. Quelques hommes qui fuyaient vers Sainte-Geneviève furent vigoureusement ramenés en avant, revolver au poing, par le commandant de Montlebert. qui fut blessé dans cette affaire et promu depuis lieutenant-colonel, tandis que le capitaine Delmas, commandant la 17e compagnie, était tué.
Malheureusement, sur la rive gauche de la Moselle, l'ennemi avait pu progresser, de telle sorte qu'il établissait, le 7au matin, son artillerie sur les hauteurs de Cuittes, d'où il lui devenait possible de canonner à revers Loisy et Sainte-Geneviève. La position n'étant plus tenable pour nous, l'ordre fut donné de nous reporter sur une seconde ligne en arrière. Le commandant de Montlebert ne voulait point s'y résoudre : il ne se crut obligé de s'incliner qu'après seulement qu'on lui en eut envoyé l'ordre par écrit.
L'effort des Allemands s'était limité dans cette région à notre seule position de Sainte-Geneviève. Ils escomptaient l'emporter le 7, et le 8 être à Nancy. De fait, le 7, nous devions évacuer Sainte- Geneviève, nos hommes persuadés que c'était une défaite, alors qu'en réalité c'était une affaire des plus favorables pour nous. Alors en effet que nous avions volontairement abandonné cette position de Sainte Geneviève, les Allemands ne purent s'y maintenir. Délogés de Cuittes, ils durent également lâcher Sainte-Geneviève, où nous revenions, ce même jour du 7, au soir, avec deux compagnies.
Nous ne l'avons pas quitté depuis.
Cette affaire, qui ne nous coûta que 83 hommes mis hors de combat, tués ou blessés, fut douloureuse pour les Allemands; ils y perdirent plus d'un millier d'hommes. On en a enterré 703 près d'Atton, et 230, dont le lieutenant-colonel von Rostock, un peu plus loin. Beaucoup de leurs morts étaient blessés par derrière, à la nuque, et cela donne à penser qu'ils furent tués par leurs propres officiers, alors qu'ils reculaient, ou par leurs mitrailleuses, à la suite d'une fausse manoeuvre. Mais le résultat moral dépassait de beaucoup pour nous les pertes matérielles subies par l'ennemi: l'effort allemand était brisé sur notre gauche; quatre régiments s'étaient heurtés à un seul bataillon et n'avaient pu passer. Le cimetière de Loisy, les pentes de Sainte- Geneviève, son petit village tout ravagé par les obus portent encore les marques de ce vigoureux combat: des tombes, des ruines, couronnent ce plateau, d'où l'on voit Metz au loin par un temps clair. Ainsi ceux des nôtres qui sont tombés là, en se battant, les yeux tournés vers la terre annexée, n'avaient qu'à regarder l'horizon pour savoir ce pourquoi ils se battaient et ils tombaient...

De Sainte-Geneviève, nous sommes allés au mont d'Amance, dans la région nord-est de Nancy, au centre du Grand- Couronné: un plateau élevé, dominant la forêt de Champenoux étalée dans la plaine. D'innombrables trous d'obus le criblent, attestant la fureur - inutile d'ailleurs - de l'attaque; mais dès maintenant, il faut dire que jamais les Allemands n'y ont mis le pied, et jeter ainsi tout de suite à bas cette fable ridicule des cuirassiers blancs du kaiser enlevant par une charge irrésistible ce pic escarpé, au sommet duquel on a déjà des difficultés à parvenir à pied. Dans toute cette région, d'ailleurs, nous nous sommes battus en avant du Grand-Couronné, attaquant toujours, et si, au cours de ces trois semaines de combats, il nous est arrivé de reculer, ce ne fut jamais que dans la zone du terrain que nous avions gagné, sans qu'à aucun moment notre ligne vînt dépasser le front de défense établi par nous, en cas de recul, sur le Couronné.
Après nos échecs de Morhange et de Sarrebourg (20 août), nos corps avaient été reportés en arrière, sur les hauteurs du Grand-Couronné et sur la Meurthe, couvrant de la sorte Nancy, Lunéville et Saint-Dié. L'ennemi nous suivait de si près, dans ce mouvement de recul, que dès le 2t avaient lieu les premiers engagements, et que le 22, la bataille commençait au nord de Lunéville d'abord, gagnant de là tout le reste du front. Le 24, elle était engagée en plein, et, fidèles à notre tactique de toujours, nous reprenions aussitôt l'offensive.
Le centre des combats qui commencèrent dès lors à se livrer à l'est d'Amance, autour de la forêt et du village de Champenoux, et qui devaient durer près de trois semaines, du 23 août au 12 septembre, occupait, ainsi que nous l'avons rapporté, le secteur compris, du nord au sud, entre la Rochette et Velaine, dont Amance occupe le centre. De solides défenses avaient été organisées sur cette ligne, en prolongement du secteur occupé à l'ouest par la 59e division: c'était la 68e qui devait fournir l'effort sur ces points, et c'est grâce à ses valeureuses offensives que la ligne la Rochette-Amance-Velaine dut de n'être jamais atteinte par l'ennemi.
Le 23 août, donc, nous avions pris contact avec lui sur presque tout le front, et le 24, son mouvement offensif, consécutif à ses succès de Morhange et de Sarrebourg, se trouvait arrêté. Devant son inaction, nous l'attaquions à notre tour dès le lendemain 25, à l'est et au nord est, par un mouvement combiné des deux armées de Castelnau et de Dubail, le premier sur le Grand-Couronné, le second au sud de Lunéville et dans les Vosges françaises. On vient de voir quel fut le rôle de la gauche du général de Castelnau, sur le plateau de Sainte- Geneviève: défendre la vallée de la Moselle. Voici, d'une manière générale, quelle fut la nature des opérations où se vit engagé son centre, tandis que sa droite retenait autour de Lunéville l'effort adverse. Mais n'ayant point visité cette dernière région, c'est du seul centre de Castelnau que je puis parler aujourd'hui.
Le 26 août, à la droite du centre, la 36e brigade de la 68e division, commandée par le général de Morderelle, s'engageait dans une attaque violente vers le village de Champenoux, le bois Morel et la ferme de Saint-Jean. Mais le 27 au soir, notre droite se trouvant engagée trop en avant, nous dûmes reculer, sans toutefois abandonner Champenoux. Une nouvelle offensive eut lieu le lendemain, ainsi que le 30, sur ce même côté: vers Amance, on n'en était encore qu'aux escarmouches. Le 1er septembre, l'ennemi arrive en force, alors que nous poussons une nouvelle attaque contre lui. Mais tout ceci n'était que les sanglants préliminaires de la formidable action qui allait se livrer et que nos soldats sentaient proche. Elle commença, décisive et générale, dans la nuit du 4 au 5, par un violent bombardement. Les Allemands avaient placé leur grosse artillerie sur, les rives de la Seille, en dehors de l'atteinte de nos canons, et de ce moment, du 4 au 12, la canonnade ne cessa pas, terrible, impressionnante et souvent efficace. Pour le moment, elle précédait le premier gros effort allemand sur les villages de Champenoux et d'Erbéviller, à notre centre et vers notre droite, tandis que, sur notre gauche, à Sainte-Geneviève, l'ennemi tentait une diversion propre à nous immobiliser sur cette position, suivant le détail qu'on a lu plus haut. Nous dûmes alors abandonner Erbéviller et nous reporter de ce côté sur la lisière de la partie méridionale de la forêt; mais nous y tenions encore le Rond-des-Dames et Champenoux, ainsi qu'Amance, bien que nos positions y fussent affreusement canonnées, au point d'obliger nos batteries au silence.
Le 6 au soir, l'ennemi porta son effort vers Amance et nos lignes situées en avant et au pied du mont; les fermes de la Fourasse et de Fleuri-Fontaine furent alors perdues pour nous, puis reprises.
En fin de compte, l'ennemi se voyait rejeté, en partie, dans les bois, à l'est. Sur plusieurs autres points, nous avions subi des échecs assez durs que l'ordre vint de réparer le lendemain 7, en reprenant à tout prix tous les points que nous avions abandonnés. Un régiment de renfort, le 206e, appuyait cet ordre. Il attaqua, après préparation du combat par l'artillerie, la forêt de Champenoux; mais les Allemands s'y étaient puissamment établis et retranchés, de telle sorte que le 206e, en un clin d'oeil privé de chefs et s'étant rudement fait étriller dans le bois, dut bientôt se replier, découvrant ainsi le 212e sur la lisière de la forêt; le 344e seul tenait toujours ses positions, mais le 212e, extrêmement réduit lui aussi, devait abandonner à son tour ce que ses débris conservaient encore de la forêt. La division tout entière était extrêmement fatiguée, éprouvée par ces longs efforts; ses pertes étaient considérables. Toutefois, revivifiée par des renforts prélevés sur des divisions voisines, elle recevait l'ordre, le 8, de reprendre l'offensive sur la forêt et le village de Champenoux - dont elle ne parvint pas d'ailleurs à s'emparer. Après tant d'efforts, la journée du 9 fut calme et employée de part et d'autre à se retrancher sur les positions occupées. C'est dans la nuit qui suivit que les Allemands réussirent à pousser deux de leurs gros canons le plus possible en avant de leur ligne, et c'est de là qu'ils purent, pendant deux heures, envoyer une cinquantaine d'obus sur Nancy, qui en fut fort effrayé. Le lendemain, de nouveaux renforts étant arrivés de Toul, l'attaque reprit encore.
Elle fut rejetée. Nos hommes étaient épuisés, fourbus, hagards; ils avaient à peine le temps de manger - et quoi d'ailleurs ? -pendant cette bataille incessante. On leur demanda de nouveaux efforts. Un officier me dit que parfois or rencontrait des troupes qui marchaient au hasard devant elles, ne sachant où elles allaient, et tournant le dos à la bataille. On les retournait, on les lançait contre l'ennemi, et elles y allaient, sans un mot, sans une plainte, avec une sorte d'ivresse furieuse. Le 11, nous parvenions au milieu de la forêt, vers la maison forestière de l'étang de Brin - et là encore le combat fut acharné. Mais le régiment envoyé de Toul se faisait massacrer et devait être, lui aussi, remplacé le lendemain par le 143e. Ainsi à bout d'efforts, ayant affaire à des ennemis terriblement supérieurs en nombre - nous avions à peu près la valeur de deux corps d'armée engagés contre des forces doubles -nous continuions de nous agripper à l'adversaire, à l'attaquer avec une violence désespérée, et par des prodiges de volonté, à le réattaquer encore dans le moment même où il venait de nous repousser. Ainsi encore une fois on put contrôler la vérité de cet axiome militaire qui donne la victoire à celui des combattants qui est capable de souffrir un quart d'heure de plus que l'autre. Le 12 septembre, en effet, les Allemands, épuisés par nos attaques incessantes depuis quinze jours, se voyaient obligés de battre en retraite, en longues colonnes profondes, et l'empereur qui, des hauteurs voisines de la Seille, dans la région d'Éply, avait assisté à ces combats, devait remettre sine die son entrée à Nancy, attendue, espérée depuis si longtemps. Aux mêmes dates ses troupes étaient écrasées sur la Marne.
Depuis ce jour, nous n'avons pas cessé de progresser dans la région qui s'étend à l'est et au nord de Nancy, et dès lors si victorieusement, que, le 13 septembre, on pouvait lire dans les communiqués officiels que les forces allemandes qui se trouvaient sur la Meurthe battaient toutes en retraite, et que nous avions réoccupé, outre Saint-Dié et Lunéville, Raon-l'Etape, Baccarat, Réméréville et Pont-à-Mousson. Le 13 au soir le territoire français compris entre les Vosges et Nancy était totalement évacué par l'ennemi.
Ainsi l'admirable ténacité de nos soldats, la volonté de nos chefs, au cours de ces trois semaines des plus durs combats, avaient donné ce magnifique résultat de dégager notre frontière, en même temps qu'accrochant à l'est de considérables forces allemandes, elles permettaient au général Joffre d'opérer en toute liberté sur la Marne et d'y effectuer cette belle série de manoeuvres qui devaient le conduire à la victoire.
Emile HENRIOT.

GERBÉVILLER

On m'a dit: « Allez voir Gerbéviller, en Lorraine. Il faut, si l'on veut se faire une idée exacte et complète de la kultur germanique et apprécier le genre de travail auquel le grand état-major allemand astreint ses gens de guerre, il faut avoir vu les ruines de cette pauvre ville inoffensive, bombardée avec un acharnement fou, ravagée, incendiée, ensanglantée avec une fureur méthodique, par des bourreaux qui n'eurent même pas l'excuse de l'emportement ni le prétexte d'une vengeance, et qui s'appliquèrent à faire souffrir, après la bataille, une population désarmée. Pourquoi cet effroyable luxe d'inutile férocité ? Pourquoi ces attentats absurdes, ces meurtres stupides ? Allez voir Gerbéviller. Et tâchez de trouver sur place l'explication de cette criminelle folie... »
... La route, quittant Saint-Dié, suit en pente douce cette vallée de la Meurthe que naguère encore j'ai vue si riante et si paisible, entre les hautes et profondes sapinières de la Madeleine, du bois de Jumelles, et les prairies ondulées où la vive couleur des toits de la Pêcherie et de la Voivre mettait une claire note rouge parmi la verdure des herbes et des feuillages.
A présent, les toits de tuiles sont défoncés, les charpentes ont été arrachées, les murailles sont criblées de trous béants. On dirait qu'une rafale de fer et de feu a passé sur toute la contrée, cassant les arbres çà et là, décoiffant les maisons, tuant bêtes et gens au hasard de la rencontre.
Ces dégâts, ce sont les traces que laissent les Allemands lorsqu'ils sont en fuite. Chassés de Saint-Michel, de la Bourgonce, de Nompatelize, de Saint- Rémy, d'Étival, de Saint-Jean-d'Ormont, du Ban-de-Sapt, forcés de reculer aux premières étapes d'un chemin par où sans doute ils espéraient rejoindre à Nancy l'état-major chargé d'organiser l'entrée solennelle et théâtrale du kaiser dans la capitale de la Lorraine, les bombardiers du général von Knoerzer ont épuisé sur des paysans, sur des logis rustiques, sur des troupeaux, leur provision de « marmites» explosives. Tout le long des bois de Moyenmoutier, non loin de l'ancienne abbaye de Senones, où Voltaire, s'étant fait ermite, eut quelques démêlés avec le prince régnant de Salm-Salm,on ne voit que maisons canonnées, décombres accumulés, « entonnoirs » creusés dans le sol par l'éclatement des énormes obus... Du reste, toute cette mitraille fut impuissante à détruire le charme de ce paysage vosgien, où les cinq abbayes de Saint-Dié, de Bonmoutier, de Moyenmoutier, d'Étival et de Senones formaient jadis par leur position, dans la haute vallée de la Meurthe, le dessin d'une croix mystique. Cette contrée fut autrefois, en des siècles sombres, une « terre d'immunité» à l'abri de toute emprise féodale. Cette tradition, que les professeurs des universités allemandes doivent bien connaître, puisqu'ils sont, à ce que l'on dit, terriblement savants, n'a pas préservé des effets de la kultur germanique, unie à la féodalité prussienne, ce coin de Lorraine française.
En passant à Raon-l'Étape, un de mes compagnons de voyage me dit:
« Voilà du travail allemand au pétrole.»
En effet, nous voyons les tristes preuves d'un incendie prémédité, voulu, propagé par ordre, selon les principes qu'a posés dans un manuel pratique de barbarie pédante le célèbre baron von der Goltz pacha.
On songe à ce vers des Orientales :
Les Turcs ont passé là, tout est ruine et deuil.
Guillaume II, le glorieux allié des Barbares d'Orient, n'a rien à envier aux bachi-bouzoucks. Plus de cent maisons, à Raon-l'Étape, ont été brûlées. La halle aux blés, la poste, les écoles ne sont plus que des monceaux de ruines calcinées. Aux alentours de Raon, sur la route de Strasbourg, à Celles, à Allarmont, à Vexaincourt, à Luvigny, dans tous les villages qu'a repérés le docteur Julius Euting, l'inquiétant « président » du Vosgesenclub, on voit les tombes des pauvres curés et maires, fusillés sous les yeux du général von Deimling. Ces martyrs ont été vengés par nos bataillons de chasseurs alpins et d'infanterie coloniale, par nos artilleurs et par ces infatigables combattants que les Anglais appellent nos « splendides pioupious ». Hélas ! combien de nos soldats reposent, tout près d'ici, dans les cimetières de Bréhimont, de Neuf-Étang, de Saint- Benoît, et sous les sapins de la forêt de Sainte-Barbe ?
Baccarat, que j'ai vu si alerte à l'ouvrage, si gaiement industrieux, offre aux regards des voyageurs le déplorable spectacle de ses cristalleries incendiées, de son église à moitié démolie, de ses boutiques pillées. J'interroge un passant :
« Combien ont-ils brûlé de maisons, ici? - Cent deux. »
A Domptail, les Prussiens du régiment d'infanterie n° 70, venu de Sarrebrück, n'ont pas eu le temps de faire beaucoup de mal. Ils ont dû évacuer précipitamment les tranchées qu'on voit encore dans le village. Cette fuite les mena d'une traite jusqu'à Dieuze...

Panorama de la guerre 1914
CARTE DE LA LORRAINE COMPLETANT LA VUE PERSPECTIVE DONNEE A LA PAGE 425 - Lorsque, au moi de mai 1871, la France fut contrainte de céder à l'Allemagne, par le traité de Francfort, l'Alsace et une partie de la Lorraine, la cession, en ce qui concernait cette dernière, respectait la Meuse et les Vosges, mais nous enlevait, du département de la Moselle, les arrondissements de Metz, de Thionville et de Sarreguemines, ne nous laissant que l'arrondissement de Briey, et, du département de la Meurthe, les arrondissements de Sarrebourg et de Château-Salins, ceux de Nancy, Toul et Lunéville restant français. Le 7 septembre 1871, l'Assemblée nationale décida que l'arrondissement de Briey serait réuni aux trois autres, et que, de ces quatre arrondissements, on formerait le département de Meurthe-et-Moselle, dont le chef-lieu serait Nancy. Mais on peut avoir aujourd'hui le ferme espoir de voir bientôt se reconstituer ces beaux départements - en même temps que ceux d'Alsace.


Le Panorama de la guerre de 1914
11 février 1915

Mais à Saint-Pierremont, où je vois des enfants cueillir des fleurs dans les ruines, leurs pompes à pétrole ont arrosé des logis villageois, couverts de paille, qui ont flambé comme des allumettes. A Magnières. petite commune de cinq cents âmes, ils ont fusillé deux personnes et brûlé vingt-six maisons. Le squelette de l'église bombardée a maintenant l'apparence d'un spectre sur le fond noir du ciel d'hiver. Un peu plus loin, dans la vallée de la Mortagne, voici Vallois, où deux personnes ont été fusillées, quarante maisons brûlées. La commune de Moyen, où cantonnait leur 137e régiment d'infanterie, venu de Haguenau, par étapes, en passant à Geistkirch, à Bergaville et à Sérauviller, fut douloureusement éprouvée. Ils fusillèrent deux habitants de cette commune et forcèrent les autres à creuser dans le bois du Haut une fosse où les jeunes filles de Moyen furent obligées d'enterrer une centaine de cadavres allemands. Et c'était comme un cercle infernal, qui se resserrait autour de Gerbéviller.

Gerbéviller était l'aimable chef-lieu d'un canton de Meurthe-et-Moselle où plus de sept mille habitants vivaient tranquillement, largement, des paisibles bénéfices de leur labeur, de leur commerce ou de leur industrie. Le château de Gerbéviller offrait aux visiteurs une noble et avenante façade, derrière la grille d'un parc dont les parterres et les massifs ont été dessinés par le bon jardinier Louis de Nesle, dit Gervais, célèbre chez tous les châtelains de Lorraine. L'hospitalité du marquis de Lambertye, au château de Gerbéviller, était renommée dans tout le pays. On venait de loin pour admirer dans ce château un riche trésor d'objets d'art et de reliques, notamment une statue signée de Falguière, et les tapisseries, les tableaux, les châsses d'une chapelle qui fut consacrée par Mgr Lavigerie...
L'église paroissiale de Gerbéviller était toute parfumée d'une bonne odeur de sainteté par les souvenirs de saint Mansuy, premier évêque de Toul, qui évangélisa les Lorrains tandis que saint Thiébault convertissait l'Alsace au christianisme. Saint Mansuy, dit-on, fit sortir du sol, en ce lieu, une gerbe miraculeuse... A présent, la paroisse de Gerbéviller, couverte de cendres et de charbons, ressemble aux débris d'un immense bûcher, allumé par quelque puissance diabolique. Et la grande rue montante, au flanc du coteau qui domine la riante vallée de la Mortagne, n'est plus qu'un calvaire dévasté.
C'est le 23 août que les premières bombes commencèrent à tomber en éclatant sur les toits de Gerbéviller. Un grand nombre d'habitants s'étaient enfuis, et sont maintenant réfugiés dans le département de la Haute-Savoie. Ceux qui étaient restés descendirent au fond des caves, afin de se mettre à l'abri de l'explosion des obus. Il y avait notamment une douzaine de personnes chez M. Bernasconi, entrepreneur de travaux publics. Lorsque les Allemands, après

Panorama de la guerre 1914
FAC-SIMILÉ D'UNE AFFICHE PASSE-PARTOUT PLACARDÉE SUR LES MURS DE LUNÉVILLE.

avoir bombardé Gerbéviller de loin, entrèrent en ville, brûlant tout, rue par rue et maison par maison, M. Bernasconi, les hommes et les femmes qui étaient avec lui sortirent de la cave où le feu et la fumée les menaçaient d'asphyxie. Tout était en flamme autour d'eux. Déjà leur quartier n'était plus qu'un brasier sans cesse activé par le pétrole des pompes incendiaires et par la combustion des pastilles inflammables qui font partie de l'équipage de campagne des armées du kaiser. Ces malheureux étaient dans la rue, considérant innocemment cet absurde désastre. Aussitôt, ils furent faits prisonniers, poussés à coups de crosse, sous une tempête d'injures. C'est en vain qu'ils avaient laissé prendre aux Prussiens toutes les bouteilles de leur cave. Leur supplice ne faisait que commencer.
M. Bernard Bernasconi protesta contre la brutalité de ses bourreaux, en invoquant sa nationalité suisse. Il était, en effet, citoyen de la Confédération helvétique, natif de Calprino, près de Lugano, dans le canton du Tessin. Avec lui se trouvait un de ses compatriotes, un vieillard qu'on appelait le « papa Blosse ». Leurs protestations furent inutiles. On les fusilla dans le jardin de M. Barthe. Avec eux ont été fusillés plus de quarante compagnons de leur infortune: un octogénaire, M. Simon, et d'autres vieillards, MM. Robinet, Gauthier, Bonguignon, Rémy, Benoit. Une courageuse jeune fille, Mlle Perrin, qui ne put retenir son indignation, en présence de ces lâches atrocités, subit le même sort. Les Allemands fusillèrent enfin le jeune Plaid, un enfant de quatorze ans.
Quant aux femmes, il les emmenèrent en captivité au village de Fraimbois, où elles restèrent plus de trois semaines, jusqu'au jour où le retour de nos troupes les délivra. Quand elles revinrent à Gerbéviller, les corps des fusillés gisaient encore en plein air, reconnaissables à leurs vêtements. La belle-soeur de M. Bernasconi s'occupa de la dépouille de ce malheureux, qui fut inhumé au cimetière par les soins de M. Charlet. Elle a écrit une lettre qui relate en détail tous ces faits.
Des trois fabriques de broderies sur tissus qui contribuaient élégamment à la prospérité de Gerbéviller, il ne reste plus rien. L'hospice, l'orphelinat ont disparu, l'usine électrique n'est plus qu'un amas de briques à peine refroidies. Les planches des scieries mécaniques ont été réduites en cendres. L'église est décapitée, déchiquetée. Les cloches se sont ébréchées en tombant sur le pavé, le tabernacle est traversé par des balles qui ont atteint le ciboire... Tout est silencieux dans ce désert de ruines. Les oiseaux se sont enfuis des arbres, tués par le feu. Une odeur de brûlure et de décomposition flotte sur les charbons de ce brasier qui fut un charnier. On a trouvé, ces jours-ci, le cadavre d'une pauvre vieille, Mme Finot, carbonisée dans sa cave. Sur les murs écroulés, autour de l'embrasure des fenêtres béantes, on voit la trace jaune du pétrole. La place de l'Horloge est jonchée de petits morceaux de vitres émiettées. La rue Saint-Pierre, la rue de la Gare sont bordées de maisons brûlées, écroulées, où l'on déchiffre encore, çà et là, un fragment d'enseigne: Hôtel de Lorraine... Société générale... Cette vision évoque le souvenir de Pompéi après l'éruption du Vésuve. Mais ce que nous voyons ici, ce ne sont pas les ravages de la nature aveugle et sourde. C'est l'effroyable malfaisance d'un dessein prémédité de longue date, préparé, voulu par une barbarie savante. Les bombardeurs et les incendiaires de Gerbéviller ont appris leur métier dans les laboratoires et dans les « séminaires» des universités d'outre-Rhin. Derrière le reître tortionnaire et pillard, je vois le Herr Professor le pédant sinistre qui prétend nous imposer sa kultur en mettant notre pays à feu et à sang.
En redescendant vers la route de Lunéville, je vois, sur le pont de la Mortagne, un peintre qui a disposé son chevalet, sa palette, ses pinceaux, et qui fixe en couleurs, sur sa toile, l'image désolante que j'ai sous les yeux.
« Il faut, me dit-il, conserver ce document, pour l'Histoire. »
C'est aussi mon avis.
Gaston DESCHAMPS.

Après avoir fidèlement enregistré jusqu'à l'issue des combats devant Nancy les événements dont fut le théâtre la Lorraine, nous devons maintenant, en conformité de la méthode adoptée comme la seule logique et la seule possible, quitter le territoire français. [...]

 

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