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M. Grégoire - H. Barbier 1842


Biographie du clergé contemporain par un solitaire.

Tome 4
Abbé Hippolyte. Barbier
1841-1843

M. GREGOIRE

Nemo aut dicendo liberior, aut libertatem civium tuendam paratior.
CIC., II, phit.

Un roi, à mon avis, est une superfétation politique.
GRÉGOIRE

Victrix causa Diis placuit, sed victa Catoni.
LUC., Phars.

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Désolé que je suis d'avoir tronqué, dans la notice de M. Perboyre, des idées que je crois bonnes, qui eussent pu faire du bien si elles avaient été bien exprimées, et qui n'ont été que confusément indiquées, je viens déclarer que pour l'avenir je ne me sens plus la force de tenter l'impossible, c'est-à-dire de renfermer dans les bornes d'une seule feuille ce qui exige de toute nécessité l'espace de deux cahiers au moins. Telle était la notice du célèbre M. Grégoire. Les faits y pullulent ; les idées n'y manquent pas. Telle sera la notice du vénérable abbé Mérault, cet homme éternellement cher à la mémoire du diocèse d'Orléans et de l'église entière. S'obstiner à suivre rigoureusement, en certains cas, une règle tracée, peut être une bonne combinaison commerciale, et presque une nécessité pour le libraire, jaloux de remplir de point en point des engagements pris avec ses souscripteurs; c'est d'ailleurs une fort vilaine chose littéraire.
Donc, la notice de M. Grégoire formera deux livraisons.
Ce personnage n'a pas encore été jugé, et je n'oserais pas affirmer qu'il puisse l'être.
Sa vie tout entière se formule dans un triple symbole. Il fut (ou prétendit être) par le fond du coeur comme par le fait, éminemment religieux, éminemment républicain, éminemment inflexible, intelligent et pur.
Mais, tel est l'état actuel des choses, que peu d'hommes, entre ces termes divers, veuillent ou sachent trouver un point d'analogie.
Bien que généralement on se défende de ce travers, la politique domine toutes les questions morales, inséparable qu'elle est du préjugé qui enfante une foule d'erreurs; que dis-je ? le préjugé détruit essentiellement le principe même de l'appréciation qui est la science des rapports jointe à la délicatesse du goût et à l'indépendance de la pensée.
Il est pourtant on ne peut plus dangereux de se tromper dans ces calculs de l'esprit, car c'est d'un faux calcul de l'esprit que procède, comme l'a dit excellemment un philosophe, tout crime public ou particulier.
« Non v'ha morale, dit encore un bon penseur, più sospetta di quella che fa molte distinzioni. » (1)
Ici, le monarchiste, mu presque toujours au fond par des préoccupations de famille ou par des motifs de bien-être personnel qui insensiblement se métamorphosent en une conviction factice, demande à toutes les autorités reconnues la consécration du système qu'il professe ; il tente la tradition, dépouille l'histoire écrite, torture ce qu'on appelle plus particulièrement les croyances; et lorsqu'il a, bon gré mal gré, dirigé vers ce but une somme quelconque d'éléments extérieurs, voici la conclusion qu'il tire de là: qui nie la monarchie nie l'expérience, le raisonnement, l'évidence, la foi, la, vérité enfin.
Dans la sphère plus large où s'exercent sa logique et ses chères utopies, le démocrate suit une méthode identique et arrive également à des résultats exclusifs.
Je mets à part les opinions mixtes dont l'avantage consiste à renfermer les inconvénients des doctrines absolues, sans aucun mélange de bien.
Reste une certaine espèce de gens : (il est bon d'observer que ces réflexions s'appliquent uniquement à la France.) Comme il est incontestable que la souveraineté du peuple fut toujours reléguée par le plus grand nombre des catholiques parmi les hérésies et les absurdités monstrueuses, ceux-ci, à leur très grand regret peut-être, se sont persuadé que l'église entrait essentiellement dans la ligue du despotisme et de la misère contre les classes inférieures, ou, en d'autres termes, qu'il fallait à la liberté, pour piédestal, les ruines du catholicisme.
Placés à ces différents points de vue, quelle idée les uns et les autres peuvent-ils se faire de Grégoire ?
Les premiers, parce qu'il ne fut point monarchiste, le proclameront impie et digne à jamais d'exécration comme de mépris. «Ces hommes, affectant de croire qu'on ne peut ouvrir les bras à ses frères esclaves sans les ouvrir à l'erreur, sont les mêmes qui, ayant mis à la mode les déclamations contre la philosophie dont ils étaient jadis les panégyristes (2), voudraient persuader qu'iniquité et philosophie sont synonymes. »
La difficulté serait pour les démocrates de les réfuter; ils auraient ensuite le droit d'établir qu'ayant réalisé, dans sa carrière et selon ses forces, l'indissoluble union de l'évangile et de l'égalité, Grégoire est bien près de mériter des autels. Ils n'oseront pas.
Les derniers se défieront d'un homme qui détestait Voltaire (3) et l'appelait poète flagorneur de la cour et des divinités régnantes, présidait la Convention en habit violet, écrivait contre la translation du dimanche au décadi (4), flétrissait énergiquement l'abjuration de Gobel et compagnie, faisait au sortir des clubs une heure et demie d'oraison (5), et mourut en baisant le crucifix avec amour, trop républicain pour être évêque, trop évêque pour être républicain, diront-ils; nature ambiguë ou même négative, s'ils ne s'amusent à l'étudier comme un futile problème, ils daigneront à peine s'en occuper.
Tels furent à son égard l'Ami de la religion, la Chambre des députés et M. de Quélen ; tels le National et M. Carnot fils; tels M. Cabet, la Tribune et la nation.
De ces trois partis quel fut le plus sage ? Répondre serait prononcer, et par conséquent démentir ce que j'ai dit en commençant : Ce personnage n'a pas encore été jugé, et je n'oserais pas affirmer qu'il puisse l'être.
Mais sur les sympathies et aversions incomplètement motivées dont il s'agissait tout-à-l'heure, j'ai mon avis autant qu'il est possible d'en avoir un ; je sais qui je préfère, en l'espèce, de MM. de Quélen, Carnot ou Cabet ; on le devine.
« Dans ce bas monde, je n'ai compté que sur Dieu », disait Grégoire lui-même ; il avait bien raison, s'il n'exagérait pas son idée.
Ceci posé, j'écris ma notice en m'abstenant de commentaires, et en partie sur les Mémoires qu'il a publiés lui-même jusqu'à la date de 1808, se fondant sur ces paroles de St-Augustin : « Le témoignage de votre conscience vous est nécessaire, et votre réputation est nécessaire au prochain ; il est coupable de cruauté celui qui, se reposant sur son coeur, néglige sa réputation. » (6) Henri Grégoire naquit à Who [sic], petit village voisin de Lunéville, dans la province des Trois Évêchés, en Lorraine, « pauvre Lorraine dont l'histoire, sous Louis XIV, ce tyran bigot, offre des atrocités inouïes. » - Grégoire se proposait de publier les Mémoires inédits de Jamerai Duval, où se trouvent d'horribles révélations a ce sujet. - Dom Calmet a réuni dans un in-folio les vies de tous les hommes illustres de cette province. -Mais ce n'est pas notre affaire.
M. Depping (7) s'étonne qu'un si grand homme fût originaire de Who (8).
Son père, Sébastien Grégoire, avait un office d'échevin. Sa mère l'éleva dans les sentiments de la plus tendre piété; on croit qu'elle était un peu janséniste; il le fut lui-même.
Quand l'amour filial n'aurait pas sa raison dans la nature et le précepte, on s'y adonnerait passionnément par le seul fait des délices qu'il procure. A l'âge de soixante ans, après avoir essuyé toutes les tempêtes d'une immense révolution, après avoir défait et refait la France, c'est-à-dire le monde, il souhaita de revoir l'humble clocher de sa paroisse et le cimetière paisible où dormaient ses aïeux. Rien n'est touchant comme la lettre qu'il écrivait sur ce sujet à madame Dubois, sa mère adoptive. Il s'était agenouillé devant deux petites croix de bois, rongées déjà par le temps et qui portaient ces épitaphes : « L'an de J. C. 1803, Henri Grégoire, ancien évêque de Blois, animé par la piété et la reconnaissance, fit ériger ce monument à la mémoire de son père, Sébastien Grégoire, échevin, mort à l'âge de 54 ans, le 27 août 1783, muni des sacrements de la Sainte-Église. Priez pour lui. »
« L'an de J. C. 1803, Henri Grégoire, ancien évêque de Blois, par piété et par reconnaissance, fit ériger ce monument à la mémoire de Marguerite Thiébault, veuve de Sébastien Grégoire, sa mère, morte, etc., etc. »
« Je remercie le ciel de m'avoir donné des parents qui, n'ayant d'autres richesses que la piété et la vertu, se sont appliqués à me transmettre cet héritage. Dès la plus tendre enfance, il m'associèrent à leur confiance entière. Jamais nous n'étions plus heureux que quand nous étions réunis. Il m'arrive fréquemment de me séquestrer de toute société pour converser encore en souvenir avec eux ; ma mémoire me retrace leurs traits, le son touchant de leur voix, et surtout la tendresse inexprimable qui m'identifiait aux auteurs de mes jours. - Hélas ! il ne me reste que leurs tombeaux, et à quatre-vingts lieues de distance; je n'ai pas même l'avantage d'aller m'y attendrir ; mais à mon âme sourit l'espérance de les retrouver dans une région meilleure. Je reverrai donc ceux qui m'ont donné la vie, douce et consolante perspective ! Que de fois, par la pensée, j'anticipai ce bonheur ! »
Au sortir des mains de sa mère, il entra chez les Jésuites ; nous verrons ce qu'il pensait d'eux.
M. Sanguiné, qui fut depuis curé de Nancy jusqu'en 1806 (9), le prit ensuite sous sa direction. Il lui vouait une affection toute particulière, tant à cause de ses heureuses dispositions d'intelligence que pour les douces qualités de son coeur. « Il y a, disait-il un jour, quelque chose d'étrange dans cet enfant; on verra. » (10) Il faut placer ici une anecdote qu'il raconte lui-même, et qui, peut-être, n'est pas sans signification. « J'étais enfant lorsque, pour la première fois, j'entrai à la bibliothèque publique de Nancy. L'abbé Marquet, alors sous-bibliothécaire, auteur d'un opuscule sur la gravure, me dit : Que désirez-vous ? - Des livres pour m'amuser. - Mon ami, vous vous êtes mal adressé, on n'en donne ici que pour s'instruire. - Je vous remercie ; de ma vie je n'oublierai la réprimande. » - Écoutons-le toujours.
« Dans une lettre que m'écrivit en 1803 l'école centrale de Nancy, je trouvai la signature de M. Marquet ; par ma réponse, j'acquittai le devoir de la reconnaissance, en racontant cette anecdote. »
« J'étudiai chez les Jésuites de Nancy, où je ne recueillis que de bons exemples et d'utiles instructions. - J'eus pour régent le fameux P. de Beauregard, mort émigré en Allemagne. - Mes livres de prédilection étaient dès-lors l'ouvrage de Boucher : de Justâ Henrici tertii abdicatione, et les Vindicice contrà tyrannos, publiés par Hubert Languet (Junius-Brutus).- Combien j'eus de plaisir, ajoute-t-il, lorsque, quarante ans après avoir quitté Nancy, à Oxford, le P. Lélie, curé des catholiques de cette ville, me rappela que ses confrères m'aimaient tendrement! - Je conserverai jusqu'au tombeau un respectueux attachement envers mes professeurs. »
Il passa ensuite au séminaire, et l'élève de théologie soutint la réputation du rhétoricien.
Ses études finies, il reçut les ordres sacrés et fut nommé, en 1773, professeur au collège de Pont-à-Mousson. Les Jésuites en sortaient.
C'est là qu'il fit paraître sen premier ouvrage, Eloge de la poésie, qui fut couronné par l'Académie de Nancy. Ses héritiers en ont trouvé un exemplaire annoté de sa main. Il le juge lui-même peu digne d'un prêtre, et indique plusieurs passages qu'il eût supprimés en cas de réimpression.
Il connut, à Nancy, Gilbert, M. de Solignac, secrétaire du roi Stanislas, et auteur d'une Histoire de Pologne, M. Gautier, chanoine régulier, auteur de divers mémoires de géométrie appliquée, d'une Réfutation du Celse moderne, etc., etc.
« Ce pays semble avoir été frappé de stérilité poétique, quoique le peuple y soit gai, et quoique la fertilité du sol, la variété des sites, l'aspect riant des Vosges soient propres à enflammer l'imagination. Depuis Blaret, l'auteur de notre poème épique la Nancéide, la Lorraine ne peut guère montrer que Saint-Lambert, François de Neufchâteau, et surtout Gilbert. »
En 1784, 1786, et 1787, nous le trouvons en Suisse, auprès de Gessner à Silhwald, auprès du bon Lavater, et dans la chapelle d'Einsteldeln où il célèbre les saints mystères ; il visite toute l'Allemagne; on l'appelle au vicariat, puis à la cure d'Embermesnil, près Who ou Vého, lieu de sa naissance.
« Prêtre par choix, successivement vicaire et curé par goût, je formai le projet de porter aussi loin qu'il est possible la piété éclairée, la pureté de moeurs et la culture de l'intelligence chez les campagnards, non-seulement sans les éloigner des travaux agricoles, mais fortifiant leur attachement à ce genre d'occupation. Tel est le problème dont je tentais la solution dans les deux paroisses soumises à ma direction. J'avais une bibliothèque uniquement destinée aux habitants des campagnes, elle se composait de livres ascétiques bien choisis et d'ouvrages relatifs à l'agriculture, à l'hygiène, aux arts mécaniques, etc., etc. - Telle était en général la confiance de mes paroissiens, que si je n'avais posé des bornes nécessaires à leurs révélations spontanées, souvent ils les auraient franchies. L'époque de ma vie la plus heureuse est celle où j'ai été curé. »
« Un curé digne de ce nom est un ange de paix ; il n'est pas un jour, un seul jour où il ne puisse, en le finissant, s'applaudir d'avoir fait une foule de bonnes actions. Je conserve comme un monument honorable la lettre touchante par laquelle les paroissiens d'Embermesnil m'expriment leur reconnaissance et leurs regrets de me perdre, par mon exaltation à l'épiscopat, et demandent que du moins ma mère reste au milieu d'eux, afin que, dans ses traits, ils retrouvent l'image de son fils. » (11)
En 1788, il publie l'Essai sur la régénération physique, politique et morale des Juifs, et remporte le prix proposé par l'Académie de Metz.
« Cette académie, dit M. Depping, ne se doutait guère que le curé de village dont elle récompensait les vues philanthropiques sur le sort des Juifs, contribuerait un an plus tard à changer celui de la France elle-même, et à jeter dans le monde les germes d'une immense réforme pour tous les peuples. »
S'il ne gagna pas immédiatement son procès, il jeta du moins dans le monde une idée généreuse qui, moyennant son intrépide persévérance et le concours des événements, finit par germer et produire tous ses fruits. On a vu les synagogues prier pour Grégoire, et de tous les éloges que ses amis prononcèrent sur sa tombe en 1831, le meilleur fut incontestablement celui de Me Crémieux.
La correspondance qui s'établit à ce sujet entre Grégoire et M. de Malesherbes est un chef-d'oeuvre de sens historique et de philosophie religieuse ou sociale, comme de convenance et de style.
Cette publication fut suivie d'une Lettre à MM. les curés lorrains et autres ecclésiastiques séculiers du diocèse de Metz, puis d'une nouvelle lettre à MM. les curés, députés aux états-généraux, la première, datée du 22 janvier 1789, l'autre du 7 juin suivant. Elles firent sensation. C'est là précisément son début politique.
« J'avais stimulé, dit-il, l'énergie des curés, écrasés par la domination épiscopale, mais justement révérés des ordres laïcs, qui, témoins habituels de leurs vertus, de leurs bienfaits, dans tous les cahiers, réclamèrent en leur faveur. »
La France était à la veille des jours caniculaires de la révolution, comme s'exprime M. Carnot.
La noblesse, le clergé et le tiers-état de Lorraine s'étaient réunis pour nommer des représentants.
Les curés jetèrent les yeux sur l'auteur des deux fameuses lettres ; son nom sortit le premier de l'urne électorale, comme député du baillage de Nancy aux Etats-généraux.
Il fut d'abord du nombre des quarante-huit commissaires nommés pour la formation des états de la province.
Ayant rédigé les cahiers de son ordre, il partit pour Versailles.
« J'arrive à Versailles ; le premier député que j'y rencontre est Lanjuinais ; le premier engagement que nous contractons ensemble est de combattre le despotisme. »
Inutile de revenir actuellement sur les divisions qui s'élevèrent alors; j'en ai suffisamment parlé dans la notice de l'abbé Siéyes. Grégoire fit tous les efforts possibles pour obtenir la réunion du clergé au tiers ; en rapportant sa nouvelle lettre à une époque antérieure, je me suis trompé ; c'est alors et dans ce but qu'il l'écrivit.
« Je dévoilais sans ménagements les intrigues du haut clergé et de la noblesse. »
N'ayant rien obtenu, il se décida pour lui-même ; et dans la grande séance du Jeu de Paume, Rabaud Saint-Etienne, ministre protestant, le chartreux Don Gerle et lui prêtèrent le serment national au bruit des applaudissements. David a puisé là une belle inspiration.
Au Jeu de Paume se trouvaient encore quatre curés: MM. Besse, Ballard, Jallet et Lecesve.
On parlait dès-lors de Grégoire pour l'évêché de La Rochelle. « On oubliait sans doute que j'étais venu à Versailles, non pas pour accepter les faveurs de la cour, mais pour combattre ses prétentions. » C'est pourquoi il cessa de voir M. de Pompignan, archevêque de Vienne et son ami, qui avait la feuille des bénéfices. - Les événements avançaient.
Le renvoi de Necker avait excité de grands mécontentements et jeté l'épouvante parmi les représentants de la nation. Grégoire, qui occupait le fauteuil en l'absence du président, crut à propos de rassurer les citoyens, et, dans une séance plus orageuse que d'habitude, il fit entendre ces paroles nouvelles : « Le ciel marquera le terme de leurs scélératesses. Ils pourront éloigner la révolution ; mais certainement ils ne l'empêcheront pas. Des obstacles nouveaux ne feront qu'irriter notre résistance ; à leur fureur, nous opposerons la maturité des conseils et le courage le plus intrépide. Apprenons à ce peuple qui nous entoure que la terreur n'est pas faite pour nous. Oui, Messieurs, nous sauverons la liberté naissante qu'on voudrait étouffer dans son berceau, fallût-il pour cela nous ensevelir sous les débris fumants de cette salle. »
« Des papiers trouvés dans le cabinet du stathouder prouvent que les partisans de la contre-révolution, voulaient en finir, de quelque manière que ce fût, avec les assermentés du Jeu de Paume, c'est-à-dire les pendre, les rouer, les écarteler. » Ce fut pour Grégoire l'occasion d'une seconde sortie non moins violente que la première.
Au reste, ces projets, fort peu démontrés, ne réussirent pas. Le doigt de Dieu était là. Que lui font les conseils des hommes ? Les idées marchaient toujours avec les faits. Grégoire avait nouvellement présenté à ses collègues une motion sur la création d'un comité pour connaître et révéler les crimes ministériels.
Le 14 juillet, il fit une motion en faveur des juifs. - Il voulait refaire l'histoire de Basnage, pleine, dit-il, de lacunes et d'erreurs ; et il s'était entendu pour cela avec M. de Dohm, alors plénipotentiaire de Westphalie en Saxe, défenseur comme lui des malheureux Juifs. Un échange de manuscrits fut fait entre eux, mais Grégoire n'a pas eu le temps d'achever cette oeuvre, et M. de Dohm était trop vieux pour la commencer. - « J'aurai toujours une prédilection pour ce peuple, dépositaire des archives les plus antiques, des vérités les plus sublimes, les plus consolantes, qui, depuis dix-huit siècles, se traînant dans tous les coins de la terre pour y mendier des asiles, calomnié, chassé, persécuté partout, existe partout, dont l'histoire, écrite en caractères de sang, accuse les nations, et qui, dans un temps déterminé par l'Éternel, doit consoler l'Eglise de l'apostasie de la gentilité. »
C'était au reste le développement du factum que nous avons mentionné ci-dessus, et ce fut aussi l'heure où l'assemblée, non sans de fortes oppositions, éleva cette classe d'hommes flétris jusqu'alors, à la dignité de citoyens français.
Le succès dut enhardir ses tentatives ; le 18 octobre suivant, il lut un Mémoire en faveur des gens de couleur ou sang-mêlés de Saint-Domingue et des autres îles françaises de l'Amérique. Ce Mémoire fut suivi des Observations d'un habitant des colonies en faveur des gens sans couleur. Il faut reconnaître, quelles que soient d'ailleurs les dispositions politiques ou religieuses où l'on se trouve, que Grégoire eut toujours une prédilection pour les malheureux ; ce qui était le plus sûr moyen de le devenir lui-même.
C'est ainsi qu'il réfutait les atrocités d'Ailliard d'Auberteuil et des autres champions de l'aristocratie du tissu cutané : « Un cocher de fiacre, dit d'Ailliard d'Auberteuil, est bien au-dessus d'un mulâtre ; les blancs doivent être autorisés à se faire justice des nègres. Un blanc accusé par un mulâtre de l'avoir maltraité, etc., etc., doit être cru sur sa simple dénégation, même contre des témoins nègres ou mulâtres, parce qu'ils sont parties et que sans doute le blanc ne l'est pas. » Grégoire pouvait aisément citer à l'appui de ses réclamations tous les principes les plus simples de la loi naturelle et un grand nombre de textes de l'Evangile. Les hommes de couleur furent admis à la jouissance de la liberté politique, et leurs droits furent garantis par l'association des noirs où entrèrent Lafayette, Robespierre, Brissot, Petion, Clavière, Condorcet et lui. De cette réunion est née la société des Amis des Noirs de Londres.
J'ai peine à suivre cet infatigable travailleur.
Il prononça pour la bénédiction des flammes du district de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, un discours qui fut inséré avec éloges dans le journal de Gorsas. Bientôt, à l'occasion d'un duel qui eut lieu entre Barnave et Casalès, il publiait ses Réflexions générales sur les duels. On ne saurait flétrir plus vigoureusement cette barbare et stupide coutume, ou mieux démontrer combien est misérable une législation qui, par ses innombrables lacunes, laisse souvent aux individus le prétexte et presque l'excuse de venger eux-mêmes leurs affronts. Le 10 mai 1790, paraissent les Lettres aux citoyens du département de la Meurthe sur les salines de la Lorraine, et en même temps les Observations sur le décret de l'Assemblée nationale qui ordonne une nouvelle circonscription des paroisses. Suit le Mémoire sur la dotation des curés en fonds territoriaux. Sur ces deux dernières productions, nul homme de conscience et de raison ne sera d'un avis contraire au sien. En octobre suivant, l'attention publique fut éveillée de nouveau par une Lettre aux philanthropes sur les malheurs, les droits et les réclamations des gens de couleur de Saint-Domingue. Il y joignit, le 8 juin 1791, des Lettres aux citoyens de couleur et nègres libres de Saint Domingue et des îles françaises de l'Amérique. Les circonstances qui les occasionnèrent sont assez connues pour que je me dispense de les consigner ici.
Mais il est bon de montrer que Grégoire avait de précieux ennemis : « Grégoire, ce cannibal philosophe, disait un nommé Playfair, dans une Histoire du Jacobinisme, Grégoire, ayant appris que les Nègres avaient pris pour étendard un enfant empalé et qu'ils massacraient les blancs, s'écria que c'était le plus beau jour de sa vie. »
Lorsqu'en 1790 l'Assemblée nationale discutait la déclaration des droits, Grégoire avait voulu qu'on inscrivît en tête de cette déclaration le nom de Dieu. Il fit plus : « On vous propose, dit-il, de faire une déclaration des droits de l'homme, un pareil ouvrage est digne de vous ; mais il serait imparfait si cette déclaration des droits n'était pas une déclaration des devoirs. Les droits et les devoirs sont corrélatifs ; ils sont en parallèle ; on ne peut parler des uns sans parler des autres, de même qu'ils ne peuvent exister l'un sans l'autre, ils présentent des idées qui les embrassent tous deux.
C'est une action active et passive. Il est principalement essentiel de faire une déclaration des devoirs pour retenir les hommes dans les limites de leurs droits. On est toujours porté à les exercer avec empire, toujours prêt à les étendre, et les devoirs on les néglige, on les méconnaît, on les oublie. Il faut donc établir un équilibre, il faut montrer à l'homme le cercle qu'il doit parcourir et les barrières qui peuvent et doivent l'arrêter. » Ainsi, répondait-il d'avance aux faciles objections que devait faire plus tard M. Lacretelle jeune, dans une histoire impossible à décrire.
Notons pour mémoire la guerre ouverte qu'il déclara dès-lors aux listes civiles et qu'il a continuée jusqu'en 1830. Les députés mêmes de la Constituante ne trouvèrent parmi eux que trois membres opposants, lorsque Louis XVI demanda pour la sienne 25,000,000 livres.
Vint la constitution civile du clergé, date de la brochure intitulée: Légitimité du serment civique et de la défense de cette brochure. Grégoire fut le premier qui prêta le serment. Il fut imité, ce jour-là et les suivants, par quatre évêques et environ quatre-vingts curés. - « Nulle considération ne peut suspendre l'émission de notre serment, dit-il. Nous formons des voeux sincères pour que, dans toute l'étendue de l'empire, nos confrères, calmant leurs inquiétudes, s'empressent de remplir un devoir de patriotisme si propre à porter la paix dans le royaume et à cimenter l'union entre le pasteur et les ouailles. Je jure d'être fidèle à la nation, à la loi. » Ce qui, d'ailleurs, n'était guère plus élégant en langue française qu'orthodoxe en fait de religion. Il est juste pourtant de tenir compte de ses explications.
« On croit communément, dit-il, en pays étrangers, que l'Assemblée constituante exigea des ecclésiastiques un serment sur la Constitution civile du clergé; et comment cette opinion n'aurait-elle pas été accréditée puisqu'on France même bien des gens en sont persuadés ? Le serment, dont la formule était :
« Je jure d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de veiller sur le troupeau confié à mes soins, » s'appliquait à la vérité collectivement aux lois, et partant à celles qui sont relatives au clergé; mais elles n'étaient pas spécifiées, et le curé de Saint-André-des-Arcs, à Paris, ayant ajouté à son serment la clause d'être soumis à la constitution civile du Clergé, le magistrat se crut obligé de censurer cette addition, comme n'étant pas dans le texte de la formule prescrite. Que ce serment ait été impolitique, ce n'est pas ici de quoi il s'agit. Mais était-il licite ?
Ce fut l'objet de conférences multipliées entre les curés de l'assemblée, et pourquoi n'ajouterai-je pas que, dans cette conjoncture délicate, comme moi, ils ont conjuré le ciel d'éclairer leur conscience ? Ils étaient incapables de transiger avec une mesure qui aurait blessé leur religion, et c'est après l'avoir examiné avec maturité qu'ils l'adoptèrent. »
A coup sûr, la question fut tranchée par le souverain Pontife lui-même, et il y a plus que des arguments contre ces sophismes dans les ouvrages divers de MM. Guillon, aujourd'hui évêque de Maroc, Charrier de la Roche, Jabineau, etc.
Grégoire présida ensuite l'Assemblée. Mirabeau lui succéda, et devant un jour se présenter aux Tuileries lui demanda comment le roi recevait d'ordinaire le président. « Le roi? très bien. Mais les valets, fort lestement, répondit Grégoire. » Mirabeau s'étant rendu aux Tuileries, un valet de chambre lui dit : « Attendez un instant. - Je vous ordonne, réplique le grand orateur, d'aller dire sur-le-champ au roi que le président des représentants de la nation française est ici. » Le valet obéit ; le roi ne se fit pas attendre (12).
Deux départements, celui de la Sarthe et celui de Loir-et-Cher réclamèrent l'avantage d'avoir pour évêque un homme qui, tout en réduisant avec opiniâtreté les prérogatives exorbitantes, selon lui, du clergé, s'était constamment maintenu dans les plus strictes obligations de son état.
Il avait obtenu purement et simplement l'abrogation des annates, « monument de simonie, dit-il, contre lequel avait déjà statué le concile de Bâle. »
Dans l'affaire des dîmes, il aurait voulu que la suppression ne s'opérât qu'avec stipulation d'indemnité, dont le capital eût formé la dotation du Clergé.
- Tel était aussi l'avis de Siéyes.
« Deux courriers m'apportèrent ma nomination aux évêchés de Blois et du Mans, où je ne connaissais personne. Ma première pensée fut de refuser, parce que la première est sous la dictée du coeur. » Mais les curés de Blois insistèrent, et avec eux les députés de ce département» et son ami le bénédictin D. L'Hièble. Il accepta Blois, à la place de M. de Thémines, qui a publié contre lui un volume de lettres pastorales (13).
Citons ici le mandement: Grégoire, député à L'Assemblée nationale, évêque de Loir-et-Cher, à ses diocésains sur le départ du roi.
Voici comment Grégoire jugeait l'affaire de Varennes : « J'entends dire qu'il ne convient pas à un prêtre de traiter cette question de l'inviolabilité royale; cela ne m'arrêtera pas; au lieu de comparer mon opinion avec mon état, je demande qu'on réfute mes raisons. Oui, s'il est un seul homme qui, faisant exécuter les lois, n'y soit pas soumis ; s'il est un seul homme devant lequel la loi soit muette, si cette loi, suivant l'expression d'un écrivain, ne dirige pas son glaive sur un plan horizontal pour abattre ce qui le dépasse, alors un seul individu, paralysant toute la force nationale, peut tout entreprendre contre la nation. Je demande la convocation des collèges électoraux pour nommer une convention qui jugera Louis XVI. »
Louis XVI promit pourtant fidélité à la Constitution, convaincu, comme il l'était, de la nécessité de l'établir et de l'observer. « Il jurera tout, s'écria l'évêque de Blois, et ne tiendra rien. »
C'était la fin de la Constituante.
« La postérité, dit-il, arrivée pour l'Assemblée constituante lui a décerné une place honorable dans les annales des nations. Il y avait des brigands que j'ai trop maltraités dans mon discours sur le jugement du roi, mais en petit nombre et inaperçus dans cette réunion d'hommes chez qui l'éclat des vertus, des talents, des lumières s'embellissait encore par cette aménité de caractère, ce ton d'éducation cultivée, alors aussi commun que présentement il est rare. Après dix-neuf ans d'orages, les membres survivants de cette assemblée se considèrent comme une famille ; leurs liens se resserrent à mesure qu'ils voient la mort moissonner au milieu d'eux ; et quelle qu'ait été la disparité de leurs opinions, les sentiments d'estime et d'affection les identifient. »
A la Constituante succéda l'Assemblée législative. Les jacobins craignaient que celle-ci n'imitât la timidité de sa devancière. Ils chargèrent Grégoire l'un d'eux de rédiger une adresse, qui fut distribuée aux députés nouveaux. « Elevez-vous, disait-il, à la hauteur de la mission dont le peuple vous investit ; révélez toutes les vérités, frondez tous les abus, poursuivez tous les traîtres, faites pâlir tous les tyrans ; rappelez-vous que celui qui craint de perdre la vie pour le peuple, n'est pas digne de le défendre; plantez partout les palmes de la liberté ; et s'il faut vous ensevelir avec elle, vos enfants, se précipitant sur vos tombeaux, y jureront encore de la ressusciter et de la venger. »
Vinrent les jours de la Convention. La Convention, suivant lui, contenait deux ou trois cents individus qu'il fallait bien n'appeler que des scélérats, puisque la langue n'offrait pas d'épithète plus énergique. Car enfin, de ce que Grégoire fit partie de la Convention, il n'en faut pas conclure, selon l'usage, qu'il fut complice des atrocités de certains membres de cette assemblée. Il va s'en expliquer lui-même plus ingénument encore. « Lorsque la Convention, livrée au brigandage, ne permit plus à la raison, etc., etc., j'ai entendu les membres de ce comité nous dire crûment que l'instruction publique était inutile, qu'il fallait seulement enseigner aux enfants à lire dans le grand livre de la nature, etc., etc. Tels autres assuraient qu'il était dangereux de préconiser la vertu, parce qu'elle inclinait au modérantisme, etc., etc. :Léonard Bourdon, trop connu dans l'affaire d'Orléans, auteur d'une espèce de drame inspiré par le blasphème et rédigé par la bêtise, fit décréter par la Convention que la pension et la maison curiales seraient affectées à un instituteur dans chaque commune, car paroisse était devenu un terme contre-révolutionnaire ; les pasteurs furent expulsés, et les magistrats apprirent aux enfants à faire le signe de la croix au nom de Marat, Lazowski, etc., etc. - Romme inventa un calendrier nouveau pour détruire le dimanche ; d'après ses calculs et ceux des astronomes qu'il avait consultés, il découvrit que, dans 3600 ans, l'année ne devait pas être bissextile. En conséquence, il vint au comité présenter un projet de loi. - Tu veux donc, lui dit quelqu'un, nous faire décréter l'éternité ? - Je demandai l'ajournement à 3000 ans, et l'ajournement passa. Le rapport fut imprimé. »
M. Grégoire donne à la suite une longue liste de tous les actes de Vandalisme (je créai le mot, dit-il, pour tuer la chose) qui furent alors commis en France sur les monuments, les bibliothèques, etc. (Voir dans l'ouvrage du fameux Bettiger, Nette Bibliothek der Schoenen Wissenchaften, page 5, le débat qui fut soulevé à propos de cette expression, vandalisme, par les Allemands. )
«Comme Paris était beau dans ce jour et les suivants, s'écrie-t-il dans ses mémoires ! comme l'assemblée était majestueuse, lorsqu'après avoir pris les mesures nécessaires pour que rien n'arrêtât la marche du gouvernement, elle passa à l'ordre du jour pour traiter paisiblement une matière étrangère à cette race royale qui, sans doute, croyait avoir laissé Paris en proie à la guerre civile ! »
Grégoire était depuis quelques mois président du département de Loir-et-Cher. Il est curieux de voir comment il savait concilier ces fonctions temporelles avec ses devoirs ecclésiastiques. Lisez le Discours prononcé à l'inauguration du buste de Desils, la Lettre circulaire à ses diocésains pour la convocation des élèves au séminaire de Blois, le Discours prononcé dans son église cathédrale au service célébré pour Jacques-Guillaume Simonneau, maire d'Etampes, assassiné pour avoir défendu la loi. « Oh ! avec quelle joie, s'écriait-il, dans cet éloge funèbre passablement ampoulé, oh! avec quelle joie je porterais ma tête sur le billot, si à côté devait tomber celle du dernier des tyrans ! »
Il parut alors un libelle intitulé Grégoire dénoncé à la nation; Grégoire l'annonça en chaire à ses diocesains et promit d'en faire distribuer un certain nombre d'exemplaires à la porte de la cathédrale, ce qui était, il faut l'avouer, et-bien puéril pour un tel homme et bien voisin du sacrilège. Il y aurait un livre à faire sur cette question : Déterminer, s'il est possible, L'influence de la Révolution française sur les cerveaux, et vice-versà. On a vu de bien étranges phénomènes sous ce rapport.
Ses diocésains, sur des recommandations pareilles, ne pouvaient manquer de l'envoyer à la Convention. Louis XVI était en prison, et Charles Ier a dit : « Il n'y a qu'un pas de la prison d'un roi à l'échafaud. » Ce mot fut vrai une fois de plus. Grégoire était absent lorsque la fatale sentence fut prononcée.
Le 2 novembre 4792 les assemblées primaires l'avaient appelé en Savoie, après la déchéance de Victor Amédée, pour inaugurer, sous les auspices républicains, le nouveau département du Mont-Blanc (14). Il écrivit à l'Assemblée avec ses trois collègues pour appuyer d'avance la condamnation; mais la teneur même de sa lettre témoigne contre ceux qui l'ont accusé d'avoir voté la mort (15). Il était d'ailleurs, au su et vu de tout le monde, l'ennemi de ces genres de peine.
« Mon discours imprimé est un tableau épouvantable des maux causés par le despotisme et de la mauvaise foi du ci-devant roi ; j'y conclus en demandant qu'on supprime la peine de mort et que Louis XVI profitât le premier de cette loi. »
Il était même ennemi déclaré de la guerre, quelle qu'elle fût. En parlant des vieilles haines de la Lorraine et du pays Messin, des absurdes coutumes qui en étaient résultées. (J'ai connu des voyageurs français qui ne voulurent jamais accepter le dîner qu'on avait fait préparer dans une hôtellerie, à la Croix de Lorraine.) En parlant des duels et des stupides mêlées des rustauds, il fait cette réflexion : « De telles guerres cependant étaient encore moins absurdes que la presque totalité de ces massacres nommés batailles, célébrés par des historiens adulateurs, où, sans changer de caractère, l'assassinat change de nom, et où les chefs, au lieu de descendre en champ clos, comme jadis il était d'usage chez les peuples gaulois, au rapport d'Agathias, font ruisseler le sang humain, en faisant jouer par milliers les machines qui tuent et qu'on nomme soldats. »
Voilà pour la personne du roi. Quant à la royauté, c'était autre chose: il avait bien expressément manifesté le voeu que LouisX VI fût condamné à l'existence, afin que l'horreur de ses for faits l'assiégeât sans cesse et le poursuivît dans le silence des nuits, si toutefois le repentir était fait pour les rois ; et une pareille manière de juger les rois se conçoit chez un homme qui disait en parlant d'eux et de l'aristocratie, que « cette classe d'êtres purulents fut toujours la lèpre des gouvernements et l'écume de l'espèce humaine (16), que les rois sont dans l'ordre moral ce que les monstres sont dans l'ordre physique, que les cours sont l'atelier du crime et le foyer de la corruption, que l'histoire des rois est le martyrologe des nations, etc., etc.)
Grégoire proposa l'abolition de la royauté.
Tous les membres de l'Assemblée, remarque un écrivain, se levèrent alors par un mouvement spontané et protestèrent par leurs acclamations de leur haine contre une forme de gouvernement qui avait causé tant de maux à la patrie. Le président mit aux voix la proposition, et la royauté fut abolie ; ce fut l'occasion de son Opinion sur le jugement de Louis XVI, publiée le 15 septembre 1792 (17).
Arrêtons-nous un moment. Cette première partie était épineuse pour le biographe; il fallait, en restant impartial, éviter les paroles ambiguës ou insuffisamment articulées, car l'oreille du lecteur est chatouilleuse dans ces occasions délicates. J'avoue que les difficultés m'ont effrayé. J'ai pris alors le parti d'exposer et de ne pas discuter, et c'est ainsi qu'on a lu, moyennant guillemets, bon nombre de citations qui, je l'espère, ne me seront point imputées comme des actes de foi personnels. Cette notice est une sorte de drame où le héros se fait voir selon sa volonté, et se donne, pour ainsi dire, à juger.
Puissé-je donc échapper au reproche de sans-culotisme et d'hérésie, comme à celui d'avoir préconisé le mariage des prêtres dans la notice de M. de Genoude (18).
Passons maintenant à la deuxième partie.

10 Avril 1842.

M. GRÉGOIRE.

Dans cette constitution civile, j'en conviens, l'autorité du Pape n'est pas assez prononcée.
GRÉGOIRE, du Serment civique.

Dans les diverses fonctions que j'ai remplies comme vicaire, curé, évêque, législateur, sénateur, etc., j'ai tâché d'acquitter mes devoirs; mais je n'ai pas la présomption de croire que je n'y ai pas fait de fautes ; je prie Dieu de me les pardonner.
GRÉGOIRE.

On peut, par des raisons diverses et plus ou moins plausibles, contester à M. Grégoire beaucoup de qualités et de vertus; mais il n'est pas permis, je pense, de nier qu'il ait été un des plus savants hommes de ce siècle et du siècle passé ; non qu'il soit, à ce dernier point de vue, tout-à-fait sans reproche, car il ne joint pas toujours à l'érudition cet ordre rigoureux et cette netteté d'idées qui en font le prix et la beauté. Mais, telle même qu'il l'avait, je la souhaite aux plus illustres personnages du clergé vivant.. ; ne l'ayant pas, qu'ils lisent ses ouvrages, surtout son Histoire des sectes religieuses qui est un chef-d'oeuvre malheureusement inachevé ; et ils s'en trouveront mieux que de pâlir, par exemple, sur les tartines de M. Ratisbonne, etc. (19) Etant en Savoie, Grégoire avait rédigé une Réponse aux adresses des Savoisiens et de la Société constitutionnelle de Londres, deux écrits intitulés : Indirizzo agli abitanti del Valese, et Indirizzo ai cittadini del Departemento dell' Alpi maritime, avec son célèbre Discours sur l'éducation commune, où il combattait les idées lacédémoniennes de Robespierre et de Lepelletier de Saint-Fargeau. Il était à cette époque membre du Comité d'instruction. Il fit supprimer toutes les sociétés littéraires, et substituer aux vieilles inscriptions latines des monuments publics des inscriptions en langue française ; il délatinisa la France, comme il le disait quelquefois, pour la franciser; et, comme disait aussi Bourdon de l'Oise, il christianisa la révolution pour la rendre impérissable. S'il n'y réussit pas, ce ne fut pas la faute de son zèle.
Dans ces plans de réorganisation entraient naturellement son beau Discours de l'amélioration de l'agriculture par L'économie rurale et la liberté des cultes; son Système de dénomination pour les places, rues, quais, etc., de toutes les communes de la république ; sa Déclaration du droit des gens; ses Rapports sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française (20), sur les Annales du civisme, sur l'état des arts et des lettres en France, sur les encouragements, récompenses et pensions à accorder aux savants, gens de lettres et artistes (21), sur la Bibliographie, sur le vandalisme et les moyens de le réprimer, sur l'établissement d'un Conservatoire des arts et métiers, sur le Sceau de la république, etc., etc., ses Lettres pastorales, etc., etc
Ce conservatoire unique en Europe a rassemblé, dans un magnifique local ouvert au public, les machines et les instruments progressifs de tous les arts-et métiers, avec des échantillons produits des manufactures tant nationales qu'étrangères. Grégoire est aussi le créateur du bureau des longitudes, dont l'Angleterre a donné l'exemple. « Lalande, dit-il, imprima dans l'Histoire de l'astronomie pour l'an II, que Lakanal avait établi le bureau des longitudes. J'en ai ri, et le nom de Lalande dispense de toute réflexion. »
J'abrège et je répète qu'il me serait impossible d'analyser chacun de ses ouvrages; j'ai à peine le temps d'en indiquer les titres, ce qui suffit du reste pour mettre mon lecteur sur la voie des recherches et de l'examen. Si personne ne conteste au citoyen évêque de Loir-et-Cher, la qualité de savant, je pense qu'il peut aux mêmes titres passer pour l'un des hommes les plus laborieux qui aient existé. Ainsi a-t-il concouru à la création de l'École Polytechnique, à l'institution des Sourds-Muets, au rétablissement des écoles de médecine, à la réformation du calendrier, etc. Que sais-je ? Comment fut fondée en France cette admirable unité monétaire, qui substitua à la vieille arithmétique le calcul décimal? Qui donna naissance à l'École Normale? Qui improvisa, pour ainsi dire, tous ces enseignements des langues, des mathématiques, de la géographie, de la navigation, de toutes les sciences? Si ce ne fut par Grégoire seul, s'il fut aidé de Carnot, de Robert Sinder, de Robespierre et des autres, du moins y prit-il une très grande part ; et encore une fois, nulle préoccupation politique, quelque légitime qu'elle fût d'ailleurs, ne peut faire que cela ne soit pas de la vérité.
Nous avons dit quelques mots à peine de son dévouement à la cause des noirs; immense question. Jusqu'à son dernier soupir, ce fut en quelque sorte le Delenda est Carthago de Grégoire. Ayant obtenu une partie de ce qu'il réclamait pour eux, si les circonstances s'opposèrent à l'achèvement complet de son oeuvre, il le poursuivit au moins autant qu'il put. Il envoyait tous les ans aux colonies des caisses pleines de livres que ses correspondants distribuaient selon ses avis, et au moyen desquels il entretenait parmi ces malheureux le goût des bons principes (22).
« J'ai eu le plaisir de voir à côté de moi sur le siège législatif, des protestans, des nègres, des sang-mêlés, mais à mon grand regret pas un juif. »
Puisqu'il a été question de sa déclaration du droit des gens, on en lira volontiers le préambule.
1. Les peuples sont entre eux dans l'état de nature. Ils ont pour lien la morale universelle.
2. Les peuples sont respectivement indépendants et souverains, quel que soit le nombre d'individus qui les compose et l'étendue du territoire qu'ils occupent.
3. Un peuple doit agir à l'égard des autres comme il désire qu'on agisse à son égard. Ce qu'un homme doit à un homme, un peuple le doit à un peuple.
4. Les peuples doivent en paix se faire le plus de bien, et en guerre le moins de mal possible.
5. L'intérêt particulier d'un peuple est subordonné à l'intérêt général de la grande famille humaine.
6. Chaque peuple a droit d'organiser et de changer la forme de son gouvernement.
7. Un peuple n'a pas le droit de s'immiscer dans le gouvernement des autres.
8. Il n'y a de gouvernement conforme au droit des peuples que ceux qui sont fondés sur la liberté et l'égalité.
9. Ce qui est d'un usage inépuisable ou innocent comme la mer, appartient à tout et ne peut être la propriété d'aucun.
10. Chaque peuple est maître de son territoire.
11. La possession immémoriale établit le droit de prescription entre les peuples.
12. Un peuple a droit de refuser l'entrée de son territoire et de renvoyer les étrangers quand sa sûreté l'exige.
13. Les étrangers sont soumis aux lois du pays et punissables par elles.
14. Le bannissement pour crime est une violation indirecte du territoire étranger.
15. Les entreprises contre la liberté d'un peuple sont un attentat contre tous les autres.
16. Les ligues qui ont pour objet une guerre offensive, les traités ou alliances qui peuvent nuire à l'intérêt d'un peuple, sont un attentat contre la famille humaine.
17. Un peuple peut entreprendre la guerre pour défendre sa souveraineté, sa liberté, sa propriété.
18. Les peuples qui sont en guerre doivent laisser un libre cours aux négociations propres à ramener la paix.
19. Les agents publics que les peuples s'envoient sont indépendants des lois du pays où ils sont envoyés, dans tout ce qui concerne l'objet de leur mission.
20. Il n'y a pas de préséance entre les agents publics des nations.
21. Les traités entre les peuples sont sacrés et inviolables.
L'abbé de Saint-Pierre n'avait pas rêvé mieux, et c'est le ciel de Swedenborg (23). «Certes, disait-il, on peut se féliciter de vivre à une époque où les rois ont les peuples pour successeurs. »
Nous arrivons au Directoire dont les idées furent bien éloignées de celles-là. Que nous importent les tergiversations des cinq membres qui le composaient, la dictature conventionnelle des anciens et des cinq cents (24), etc., etc. ? Ce qui caractérise particulièrement cette période de la révolution, c'est, à part de justes exceptions fort restreintes, la misère d'esprit et la lâcheté.
Grégoire fut donc et devait être oublié. Bien qu'admis à figurer dans la seconde section du Corps législatif, il parut peu à la tribune, et ce fut pour combattre toutes les corruptions, l'agiotage, les, déprédations, l'impiété, le despotisme enfin; car le despotisme se réorganisait plus brutal et plus vivace que jamais. Les pourris de Barras avaient trop avancé les choses. Babeuf était mort. Il vit que la république s'aventurait dans une voie de perdition, il se retira pour vaquer exclusivement aux devoirs de sa charge épiscopale.
Il prévit dès lors que cet immense travail de la révolution tomberait aux mains du premier tyran venu.
Bonaparte vient au milieu d'un pays ravagé par les exactions de ses maîtres, par ses revers sur les champs de bataille et par l'anarchie intérieure. Il culbute le Directoire, il se fait nommer premier consul par les constitutionnistes et les diplomates.
Grégoire, membre du Corps législatif, se renferma dans le vote silencieux ; comme président de l'assemblée, il ne fit pas défaut à ses vieilles idées; député auprès du gouvernement en l'an X, il fut dans son allocution d'une franchise peu commune ; et celui qui jurait naguère dans un banquet d'exterminer quiconque faillirait à sa conscience républicaine, Bonaparte, osa bien prononcer en réponse les paroles suivantes qui suent le mensonge et l'effronterie : « Le peuple français, notre souverain à nous, juge nos travaux. Ceux qui le serviront avec pureté et zèle seront accompagnés dans leur retraite par la considération et l'estime de leurs concitoyens. » Je voudrais savoir si vraiment ce fut la considération du peuple qui l'accompagna sur son rocher de Sainte-Hélène, et ce que signifiaient les réjouissances de 1814 et 1815, lors de son départ.
J'ai souvent repoussé comme absurde l'idée de certaines gens qui veulent que Bonaparte soit le restaurateur de la religion en France. La religion se restaura d'elle-même. Déjà sous les directeurs 32,214 paroisses avaient ouvert leurs églises, 4,571 demandaient l'autorisation d'en faire autant (25). Le concordat ne fut, de la part du premier consul, qu'une infernale machination de despotisme : il y prit la religion à ses gages. Grégoire, consulté par lui, ne dissimula pas sa pensée, et il est superflu de l'exprimer ici.
Toutefois le concordat fut résolu ; et, une fois fixé sur cette idée, il ne s'agissait plus que de savoir sur quelles bases il serait établi. « Cette question fut traitée dans plusieurs autres entrevues, et dans cinq mémoires demandés à l'évêque de Blois dont un avait spécialement pour objet la manière de négocier avec la cour de Rome. Il pouvait d'autant mieux présenter ses vues à cet égard, que récemment il avait compulsé toute la correspondance du cardinal de Bernis, dernier ambassadeur de France, et que, pour le temps écoulé depuis sa mort, il s'était procuré de Rome des renseignements qui mettaient entre ses mains le fil pour se conduire dans le labyrinthe tortueux des négociations. Les mémoires remis alors au gouvernement sont conservés; et, si jamais on les imprime, on y verra que l'auteur, religieusement dévoué à L'autorité du chef de l'église, ne le fut pas moins à sa patrie, et qu'en proposant le retour aux règles sacrées de l'antiquité chrétienne, il préparait aux libertés gallicanes un triomphe solennel. »(26)
Tel n'est pas mon avis, et tout en bénissant le résultat de l'entrevue ménagée entre le cardinal Spina et Grégoire par MM. Savoye-Rollin, La lande et de Gérando, je crois qu'un acte aussi juste et aussi méritoire que cette soumission de beaucoup d'évêques constitutionnels pouvait avoir de meilleures suites.
Le concordat signé, Grégoire envoya au souverain Pontife sa démission du siège de Blois et à ses diocésains une lettre d'adieu. « Enfin elle est consommée, disait-il, cette démission qui fut l'objet secret de mes voeux ! Que de fois je soupirai dans cette attente, etc., etc. » Il avait occupé ce siège pendant dix ans.
Il a fait plus, il s'est fâché incommensurablement contre l'anglais Holerof, qui prétendit dans ses Voyages en France, « lui avoir trouvé un air de mélancolie résultant sans doute de ce qu'il n'était pas à la tête de son clergé. »
Il entra par la suite dans le Sénat conservateur, ce qui ne s'explique guère, malgré toute la bonne volonté de ses amis en général et de M. Carnot en particulier. Suivant eux, il n'aurait accepté cette distinction comme plus tard celle de comte, il n'aurait toute sa vie montré la plus excessive satisfaction d'être appelé Monsieur le comte et Monseigneur, que pour les trois raisons que voici : 1° se rapprocher par là du pouvoir et le combattre d'autant plus efficacement; 2° dépiter ceux qui l'eussent voulu effacer à jamais ; 3° sur le dernier point, maintenir la validité de son élection populaire; idées qui sont un peu puériles, mais non pas absolument dénuées de sens.
« Quant à moi, dont la roture remonte probablement jusqu'à Adam, plébéien comme Chevert, André del Sarto, Thomas-Holiday, Lambert de Mulhausen, Dorfling, etc., persuadé, comme le dit un poète, que chacun est le fils de ses oeuvres, je ne veux jamais séparer mes affections ni mes intérêts de ceux du peuple. Depuis que je suis sur le théâtre politique, des épîtres multipliées m'ont été adressées par les Gregorio d'Italie, les Gregorios d'Espagne, les Gregorius d'Allemagne, les Gregory d'Angleterre et surtout les Grégoire de France, qui pour la plupart voulaient se greffer sur ma famille, quoique je n'aie aucun parent de mon nom ; ce sera bien pis quand il sera inscrit dans le nouveau nobiliaire. Allons, Messieurs du conseil du sceau des titres, pâlissez sur les livres inutiles et profonds des Laroque, des Menestrier, pour apprendre qu'en armoirie le sinople et le gueules signifient le vert et le rouge ; puisque malgré moi on me condamne à être comte, blasonnez mon écusson ; c'est chose si utile pour hâter les progrès de l'espèce humaine, régénérer les moeurs et faire croître nos moissons ! Mais, de grâce, donnez-moi une croix comme chrétien, comme évêque, et parce que vous me la faites porter, ma croix ! »
Lors de la motion de Curé, cinq sénateurs seulement s'élevèrent contre cet acte lamentable de sottise et de servilité ; Grégoire fut un des opposants (27), ainsi que Lanjuinais, son fidèle ami, Garat et deux autres.
Avec la monarchie revinrent les titres et distinctions nobiliaires de toutes sortes; Grégoire s'efforça d'abord de les flétrir, mais s'y laissa prendre ensuite, sans toutefois cesser de faire de l'opposition et par sa parole et par ses écrits ; tant il avait su se multiplier. Nous cherchons aujourd'hui ce secret de nos devanciers : comment avaient-ils donc le temps de produire à la fois tant de choses?
Nouvelles productions à citer. Je crains fort que cette notice n'ait l'air d'un catalogue de librairie.
Depuis 1794 Grégoire avait publié des Mandements; un Compte-rendu au concile national des travaux des évêques réunis à Paris ; un Compte-rendu aux évêques réunis, de la visite de son diocèse ; Lettre du citoyen Grégoire, évêque de Blois, à Don Ramond José de Arce, archevêque de Burgos et grand inquisiteur d'Espagne; Traité de l'uniformité et de l'amélioration de la liturgie un Mémoire sur les moyens d'améliorer le sort des domestiques; Discours pour l'ouverture du concile national de France, prononcé le 29 juin 1801 dans l'église de Notre-Dame de Paris (28); Actes du synode diocésain de Blois ; Apologie de Barthélemy de Las- Cases, évêque de Chiappa (29); Essai sur l'état de l'agriculture en Europe au seizième siècle ; Observations nouvelles faites sur les juifs, et spécialement sur ceux d'Allemagne et de Francfort.
Grégoire était membre de l'Institut, et Français de Nantes l'avait fait conservateur de la bibliothèque de l'Arsenal aux appointements de 4,000 fr.
Il publia, en 1809, les Ruines de Port-Royal-des-Champs (30). Il avait composé, dans la maison même de Tillemont, cet ouvrage essentiellement janséniste. L'empereur se crut désigné dans un portrait de Louis XIV que l'auteur évoquait par forme de prosopopée (31). Il se mit en colère et ne parla de rien moins que de le fusiller ou le jeter dans un cul-de-basse-fosse; mais cette colère se dissipa comme elle était venue. Sa Majesté avait des caprices (32).
Grégoire connaissait bien Sa Majesté. Des réunions secrètes se formèrent à Auteuil chez la veuve d'Helvétius à l'effet d'envoyer Sa Majesté satisfaire ses caprices le plus loin possible. Il avait déjà depuis deux ans rédigé un acte de déchéance ; plusieurs de ses amis en avaient fait autant; il fut convenu que celui dont la rédaction serait préférée par la majorité se dévouerait et monterait à la tribune. L'invasion étrangère vint arrêter les plans, en chassant elle-même Napoléon.
A la place de celui-ci, ce n'étaient pas les Bourbons que voulait Grégoire. Mais voyant qu'il n'était pas possible de lutter contre la force des circonstances, il essaya du moins de les utiliser, et demanda qu'avant de se présenter à Louis XVIII, les sénateurs exigeassent la promesse d'une constitution. « Pour empêcher l'adoption précipitée d'une charte sociale, dit-il, j'avais, dans des réunions préliminaires, proposé une mesure qui obviait aux inconvénients redoutés d'un ajournement : c'était de déclarer que la France, maintenue dans l'état monarchique, élirait dans l'ancienne dynastie un chef auquel on présenterait la constitution quand elle serait rédigée ; est-il surprenant qu'on n'ait pu obtenir ce délai, quand on s'est refusé même à ce que le projet de constitution fût imprimé et distribué avant la discussion, pour laisser à chacun le temps de le méditer ? Le moindre retard serait, disait-on, le signal de la guerre civile !... A ces mots dont frémit toute âme honnête, on se hâte de décréter, malgré des observations de tel membre dont on ne suspecte pas la droiture, mais qu'on croit dans l'erreur et dont la voix se perd au milieu des acclamations générales. Quand ensuite il est prescrit à tous de signer l'acte, il signe, parce que, quand un corps dont on fait partie a pris une détermination, tous doivent se soumettre loyalement et par devoir de conscience. Mais obéir n'est pas approuver ; et lorsqu'il était notoire à tout le sénat qu'au moins un membre avait voté contre divers articles, surtout contre le sixième qui a pour objet la composition de ce corps, fallait-il imprimer dans le Moniteur du 7 que la charte avait été adoptée à l'unanimité (33) ?
Ceux qui pourront trouver son écrit sur la constitution de 1814 le liront avec beaucoup d'intérêt, ainsi que les réponses de Bergasse qui du reste n'était pas à la taille de sa réputation.
On devine bien que Grégoire n'eût pas été de mise dans la Chambre des pairs ; nous le verrons tout-à-l'heure banni de l'Institut, qu'il avait fondé (34). Ne pouvant parler, il écrivit aux représentants de la nation ; il s'agissait encore de la traite : « Tandis qu'ailleurs en parlant d'idées libérales, on partage les peuples comme s'ils étaient de vils troupeaux, tandis que des hommes aveuglés ou corrompus préconisent l'obéissance passive, au nom du christianisme qui les désavoue, tandis que, simulant une tendresse paternelle pour la France, on veut y pénétrer en marchant sur les cadavres de tant de milliers de nos braves et sous l'escorte des bayonnettes étrangères, l'acte qui proscrira constitutionnellement un commerce infâme, mettant en harmonie la justice et la politique, retentira dans les deux mondes et préparera les esprits et les coeurs à une réconciliation générale. »
Il fut puni de cette réclamation par la suppression de son traitement de sénateur, et tomba dans un état voisin de la pauvreté, si bien qu'il fut obligé de vendre pour vivre une partie de sa bibliothèque. Plus tard une partie de ce traitement lui fut rendu, et il se retira à Auteuil pour ne plus s'occuper que de ses chères études.
« Avant de me résoudre à ce sacrifice, j'avais interrogé mes bras. Pourraient-ils, me disais-je, cultiver un petit domaine affermé? Rien n'est honteux que le vice. Saint Pierre faisait des filets, et saint Paul faisait des tentes. Mais encore, pour exécuter ce projet, eût-il fallu des avances, que d'ailleurs l'absence de forces corporelles ne pouvait seconder; il fallait surtout, pour ne pas contrister la plus tendre des mères, lui dérober la connaissance de ma détresse et lui procurer le superflu, même en me privant du nécessaire. Eh ! que ne puis-je à ce prix la ramener à la vie, et tant que j'existerai dans ce monde, jouir du bonheur de la posséder ! »
Cet homme-là n'était pas méchant, je le jure ; et j'en appelle au coeur de tous les fils.
« Je fis une démarche dont toute ma vie j'aurai regret. Je demandai à M... un appartement dans ce Louvre où étaient logés tant de gens de lettres et d'artistes (et plusieurs me devaient cet avantage). On ne répondit pas même à ma demande qui, suivant l'expression du Tasse, se repliant en arrière, vint retentir douloureusement sur mon coeur. »
Il est impossible de consigner chacune de ces actions et de soumettre à l'analyse les paroles qui leur viennent en aide. Je les abandonne à la sagesse publique, comme tout le reste, et je poursuis mon catalogue.
Alors Grégoire mit au jour les ouvrages suivants: De la littérature des nègres, ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature, Paris, 1818, in-8. -
Observations critiques sur le poème de M. Joël Barlow, intitulé The Columbiade, Paris, 1819, in-8 - Histoire des sectes religieuses, 2 vol. saisis par la police impériale de Fouché ; elle parut en 2 vol. in-8 d'abord, puis en 6 vol. in-8 (1828) ; 5 vol. seulement ont paru. - Première et dernière réponses aux libellistes, 1814. - De la domesticité chez les peuples anciens et modernes, 1814. - Homélie du cardinal Chiaramonti, évêque d'Imola, depuis pape sous le nom de Pie VII, traduit de l'italien, in-8, 1814, réimprimée avec le texte en regard, traduite en allemand à Sulzbach, et en espagnol à Philadelphie, par Roscio, citoyen de Venezuela. - De la traite et de l'esclavage des noirs et des blancs, par un ami des hommes de toutes les couleurs, Paris, 1815, in-8. - Plan d'association générale entre les savants, gens de lettres et artistes, pour accélérer les progrès des bonnes moeurs et des lumières, Hollande, in-8, sans date. - Recherches historiques sur les congrégations hospitalières des frères pontifes et conducteurs de ponts, Paris, 1818, in-8. - Manuel de piété à l'usage des hommes de couleur et des noirs, 1818. - Des garde-malades et de la nécessité d'établir pour elles des cours d'instruction, Paris, 1819, in-8. - Lettres adressées, l'une à tous les journalistes, l'autre au duc de Richelieu, précédées et suivies de Considérations sur l'ouvrage de M. Guizot, intitulé: du gouvernement de la France depuis la restauration, par B. Laroche, 1820. - Notice sur une association de prières le dernier jour de chaque mois, Paris, 1820, in-8, insérée dans le tome V de la Chronique religieuse. - Oraison funèbre de M. Sermet, évêque de Toulouse, in-8. - De l'influence du Christianisme sur la condition des prêtres, Paris, 1821, in-8.- Observations critiques sur l'ouvrage de M. de Maistre Paris, 1821. - Considérations sur le mariage et le divorce, adressées aux citoyens d'Haïti, Paris, 1823, in-12. - Essai sur la solidarité littéraire entre les savants de tous les pays, Paris, 1824, in-8. - De la liberté de conscience et des cultes à Haïti, Paris, 1824, in-12. - Histoire des confesseurs des empereurs des rois et d'autres princes, Paris, 1824, in-8. - Histoire du mariage des prêtres, Paris, 1824. - De la noblesse de la peau ou du préjugé des blancs contre la couleur des Africains et celle de leurs descendants noirs et sang-mêlés, 1826.- Épître à la république d'Haïti, imprimée par ordre du gouvernement du Port-aux-Princes, 1827, in-8. - Histoire patriotique des arbres de la liberté, imprimée en l'an II de la république et réimprimée en 1833 avec un Essai fort remarquable de M. Ch. Dugasse sur l'auteur. Ce dernier ouvrage m'a été d'une grande utilité pour ma notice.
La carrière de Grégoire n'était pas finie. Les électeurs de l'Isère l'appelèrent à la Chambre. Il avait plus de soixante-dix ans. La politique fit alors des prodiges de valeur (35). On rappela ce fameux portrait du roi Louis XVI : « L'histoire qui burinera ses crimes pourra le peindre d'un seul trait : Aux Tuileries, des milliers d'hommes étaient égorgés par ses ordres ; il entendait le canon qui vomissait sur les citoyens le carnage et la mort, et là il mangeait, il digérait!. » Sa lettre d'adhésion à la condamnation de Louis XVI fut exhumée avec addition des mots : la mort. Que vouliez-vous qu'il fît...? Il avait écrit aux électeurs de l'Isère. « Des feuilles publiques vous ont parlé de démission demandée, de promesses faites à celui qu'on rassasiait d'outrages; il imprima jadis que l'univers n'était pas assez riche pour acheter le suffrage d'un homme de bien... Une démission ne saurait avoir lieu qu'autant qu'elle serait commandée par l'utilité publique.» Le 6 décembre 1819, eut lieu la séance où il fut exclu. M. le rapporteur termine en proposant à la Chambre de délibérer sur la proposition suivante: - L'élection de M. Grégoire, nommé député par le collège électoral du département de l'Isère, est nulle. - On demande à aller aux voix sans discussion; un grand nombre de membres s'y opposent; on demande que l'exclusion soit appuyée sur les motifs de l'indignité... La discussion est fermée... M. le président Anglès, doyen d'âge, pose la question de priorité. Il s'élève une discussion qui est terminée par l'observation que fait un membre : qu'il n'y a eu de part et d'autre qu'une proposition, celle de la non admission, et qu'on ne s'est divisé que sur des motifs qui ne doivent pas être des objets de délibérations. - La Chambre se range de cet avis. - En conséquence, la non admission est mise aux voix ; personne ne se lève à la contre-épreuve, la non admission est prononcée.
« Ils m'ont exclu comme indigne, dit Grégoire, en apprenant ce résultat. Ah! puisse le grand juge au jour où nous paraîtrons tous devant lui, ne pas les juger plus indignes que moi ! et pourtant je prie pour eux et je leur pardonne. »
Il enveloppe dans son pardon MM. Guizot, Keratry, de Pradt et tous ses ennemis. Avait-il médité ces belles paroles de Plutarque: « Les ennemis ont leur utilité ; ils vous montrent vos fautes, ils vous disent des vérités, et sont des maîtres qu'on ne paie pas ? »
Il envoya, peu de temps après, sa démission de commandeur de la Légion-d'Honneur au maréchal Macdonald (1822,12 novembre). « Repoussé du siège législatif, repoussé de l'Institut, à ces deux exclusions, on permettra sans doute que j'en ajoute moi-même une troisième, et que je me renferme dans le cercle des qualités qui ne peuvent être conférées par brevet ni enlevées par ordonnance. »
Il se retira pour toujours dans sa solitude et il n'en sortit que pour jeter un coup-d'oeil d'espérance et de bonheur sur la révolution de Juillet qui passait.
« Qui benè latuit, disait-il, benè vixit, ajoutant à ceci un joli mot de mademoiselle de Sommery : Ce sont des frottements de moins. »
Il publia cependant un dernier ouvrage sur la liste civile, tendant à prouver que la république était le moins cher des gouvernements. On ne l'entendit pas. -... On ne l'entendit plus.
J'ai laissé à M. Guillon (36) le soin de raconter les derniers instants de Grégoire. On sait qu'après avoir échangé quelques lettres avec M. de Quélen, M. le curé de l'Assomption s'étant présenté, il répondit : « Il est inhumain de tourmenter ainsi un vieillard à son lit de mort. » Bientôt après, le délire s'empara de lui, et il s'éteignit doucement, le 28 mai 1831, à quatre heures du soir. Il avait quatre-vingt-un ans, étant né le 4 décembre 1750.
L'Ami de la Religion, qui pouvait avoir raison dans la circonstance, s'est donné tort comme toujours par l'hypocrite et niaise arrogance de ses subtilités -: M. de Quélen ne pouvait avoir un défenseur plus ridicule et M. Guillon un plus pauvre adversaire. Qu'on en juge par un seul trait, car je trouverais fort ennuyeux d'en citer d'autres : « M. Guillon, dit l'Ami de la Religion, n'était pas forcé par le danger à administrer le malade, puisque M. Grégoire se portait parfaitement bien, c'est-à-dire recevait ses amis. » - Ceci le 21 mai; M. Grégoire était mort le 28, comme on vient de le voir.
Je joins à ces détails le récit de M. Baradère : « Atteint d'un sarcocèle carcinomateux qui dévorait lentement un corps bien constitué et plein de vie, en proie à des douleurs incroyables, jamais il n'a fait entendre une plainte qui ne fût une prière ; il fixait ses yeux baignés de larmes sur un crucifix placé contre son lit, et ses souffrances semblaient se passer à l'instant. Les plaintes que les douleurs lui arrachaient, il se les reprochait avec amertume : « Je vous demande comme un gage d'amitié de mettre entre mes mains le crucifix, quand je serai à ma dernière heure. J'aurais voulu rendre le dernier soupir sur la cendre. Ne permettez pas que mon corps soit enseveli par des femmes... Je veux être enterré dans le cimetière de ma paroisse, que mon convoi soit simple, et qu'on donne aux pauvres ce qu'on dépenserait, etc., etc. Faites mettre sur ma tombe une simple croix avec ces mots : Mon Dieu, faites-moi miséricorde et pardonnez à mes ennemis... Ne m'abandonnez pas à mes derniers moments... » Après ces dernières paroles, il a perdu connaissance, et pendant trois jours que s'est prolongée son agonie, on n'a pu recueillir que quelques paroles incohérentes ou momentanées... Jerusalem beata... etc. - Le 28, anéantissement complet. Sa respiration gênée pressentait une catastrophe qui s'est réalisée le même jour, sans secousse et sans efforts. »
« Conformément à ses intentions, ajoute M. Carnot dans une notice bien écrite mais partiale, le corps de Grégoire, revêtu de ses habits pontificaux, fut exposé la face découverte, dans une chapelle ardente. Une foule silencieuse et triste se porta toute la journée au domicile du défunt ; un vieillard de 75 ans déposa sur le corps un bouquet d'immortelles et se retira en pleurant : tous les assistants furent profondément émus de cette scène.
« La messe fut dite par l'abbé Grien, proscrit de son diocèse sous la restauration pour avoir baptisé un enfant dont Manuel était le parrain. Au sortir de l'église, des jeunes gens dételèrent le char funèbre et le traînèrent à bras jusqu'au cimetière du Mont-Parnasse ; plus de deux mille personnes les suivaient. »
Donc le 31 mai, une foule considérable se pressait aux portes de l'Abbaye-aux-Bois. L'église avait été dépouillée de ses ornements, des scènes affreuses faillirent éclater à ce sujet. Le clergé de Paris refusa son intervention ; des prêtres cependant présidèrent au convoi. Le char funèbre fut traîné jusqu'au cimetière du Mont-Parnasse par de jeunes étudiants ; suivaient les décorés de juillet, et MM. de Cormenin, Daunou, Baude, Isambert, de Potter, Garat, Merlin de Douay, Thibaudeau, de Bassano et de Valmy, Fabien et Bissette, Baradère et Bouchat, etc., etc., etc.
Thibaudeau, le vieux conventionnel, prononça un discours analogue à la circonstance ; d'autres firent de même, et j'ai dit leurs noms.
TESTAMENT DE GRÉGOIRE.
Je... crois tout ce que l'église croit et enseigne, je condamne tout ce qu'elle condamne ; elle est la colonne de la vérité, et je lui fus toujours tendrement attaché ainsi qu'au chef de l'Église, successeur de saint Pierre; mais je ne confonds pas les droits légitimes du premier des pontifes avec les prétentions ambitieuses de la cour de Rome, prétentions qui sont une pierre d'achoppement pour les mauvais chrétiens, les incrédules et les sectes séparées de l'Église.
Les divisions qui ont depuis quatorze ans affligé l'Église gallicane ont aussi affligé mon coeur. J'ai tâché de rendre service à mes frères dissidents. Je leur ouvris toujours les bras de la charité. Mais je frémis de voir que la plupart d'entre eux, surtout parmi les nouveaux évêques, tourmentent ce clergé constitutionnel, toujours attaché à la patrie, et sans les efforts duquel la religion eût été peut-être exilée de la France.
Tout évêque a droit d'avoir chez soi une chapelle. Depuis le concordat, la mienne est le lieu où presque toujours j'ai rempli mes devoirs religieux, et non à Saint-Sulpice, ma paroisse. En voici les raisons : Les évêques démissionnaires, soit constitutionnels, soit dissidents, d'après une circulaire du ministre des cultes, ne sont point admis dans les églises sous le costume qui leur est propre, j'ai cru, non pas par aucun sentiment d'orgueil, mais par respect pour l'épiscopat, qu'il valait mieux ne pas fréquenter habituellement les églises que d'y être, en quelque sorte, confondu avec les laïcs ; d'ailleurs, j'avais lieu de douter si les dispositions du clergé de Saint-Sulpice étaient pacifiques et si, dans ma personne, l'épiscopat n'y serait pas exposé à des outrages.
Dans les diverses fonctions que j'ai remplies, comme vicaire, curé, évêque, législateur, sénateur, etc., j'ai tâché d'acquitter mes devoirs; mais je n'ai pas la présomption de croire que je n'y ai pas fait de fautes ; je prie Dieu de me les pardonner.
Mais quand j'ai prêté le serment exigé des ecclésiastiques, par l'Assemblée constituante, j'ai suivi l'impulsion de ma conscience : je l'ai fait après avoir mûrement examiné la question, et je proteste contre quiconque dirait que je l'ai rétracté. Avec la grâce de Dieu, je mourrai bon catholique et bon républicain.
J'ai en horreur le despotisme; je l'ai combattu de toutes mes forces ; je forme des voeux pour la liberté du monde.
J'espère que des écrivains courageux et sensibles livreront de nouvelles attaques à l'inquisition et à l'infâme commerce qui traîne en esclavage les malheureux Africains.
Je désavoue ce qui pourrait être répréhensible dans mes écrits.
Je travaille à l'histoire de l'Église gallicane pendant le cours de la révolution. Cet ouvrage doit être précédé de considérations sur l'état actuel de l'esprit religieux en Europe.
Si je meurs avant que cette entreprise soit achevée, j'espère qu'elle le sera par le révérendissime Moyse, ancien évêque de Saint-Claude, mon ami, qui réside au Gras, près Morteau, département du Doubs. Il m'a promis de me suppléer pour cet objet. Son amour pour la religion et ses talents distingués me sont garants du succès avec lequel il s'en acquittera ; en conséquence, je veux qu'on lui remette mes manuscrits, extraits, notes, lettres, actes authentiques, et autres papiers, etc., etc.
Je prie M. Lanjuinais, sénateur, et M. Silvestre de Sacy, membre de l'Institut national, de vouloir bien être mes exécuteurs testamentaires (1804).
Extraits de deux codicilles de M. Grégoire, ancien évêque de Blois. -1804 à 1831.
Je lègue 12,000 fr. à Vého, où je suis né, et à Embermesnil, où j'ai été curé. Le revenu de ce capital sera employé, à perpétuité, ainsi qu'il suit :
Annuellement il sera célébré, dans l'une et l'autre paroisse, une messe haute suivie du libera, pour le repos des âmes de mon père et de ma mère.
Ces messes seront annoncées au prône le dimanche précédent, en ce qui me concerne sous le titre d'ancien évêque de Blois; si cette clause n'était pas ponctuellement exécutée, mes parents de tous les degrés sont autorisés à revendiquer à leur profit les fonds de la fondation, etc.
Sur le revenu de la fondation, on entretiendra les tombes, croix, inscriptions ou épitaphes de mon père et de ma mère. Le surplus du revenu sera employé, pour payer les mois d'école des enfants pauvres, surtout des écoles où l'on suit la méthode d'enseignement mutuel, contre laquelle des membres du clergé ont des préventions mal fondées, etc.
Je lègue pour les pauvres et pour les écoles des pauvres :
500 fr. à la paroisse de Veho;
500 fr. à celle d'Embermesnil;
500 fr. à celle de Vaucourt;
400 fr à celle de Marimont;
500 fr. à celle de Plessis-St-Jean;
500 fr. à la paroisse où je mourrai.
Je consacre une somme de 4000 fr. à la fondation d'une messe annuelle pour mes calomniateurs et mes ennemis, morts et vivants, etc.
Je veux être enseveli par des hommes et revêtu des insignes de mon ordre, par respect pour le caractère épiscopal dont j'ai l'honneur, quoiqu'indigne, d'être revêtu.
Sur ma tombe on placera une croix de pierre avec cette inscription: Mon Dieu, faites-moi miséricorde, et pardonnez à mes ennemis.
Je laisse à mes amis, aux hommes justes et impartiaux, la défense de ma mémoire.
Je désavoue dans mes ouvrages imprimés et manuscrits, tout ce qui peut être condamnable, inexact et déplacé. Je les soumets au jugement de l'Église catholique, apostolique et romaine, etc.
Je recommande mon âme aux prières de la sainte Vierge, des Saints, de mon ange gardien, et à celles de mes amis.
Il fonda également six prix de mille francs à décerner sur les questions que voici :
1° Prouver par l'Écriture sainte et par la tradition que le despotisme, soit ecclésiastique, soit politique, est contraire au dogme et à la morale de l'église catholique ;
2° Quels seraient les moyens de rendre aux libertés gallicanes leur énergie et leur influence, et de rétablir en entier l'antique discipline ;
3° Quels seraient les moyens d'inspirer aux savants, gens de lettres et artistes, du courage civil, de la dignité ; de prévenir et guérir cette propension qu'ils ont presque tous pour l'adulation et la servitude ;
4° Quels seraient les moyens d'extirper le préjugé injuste et barbare des blancs contre la couleur des noirs et des sangs mêlés;
5° Des sociétés respectables, en Europe et en Amérique, s'occupent du projet d'empêcher à jamais la guerre et d'exterminer ce fléau. A leurs voeux je joins les miens, quoique l'espérance du succès n'égale pas l'étendue des désirs. Parmi les moyens préparatoires à la réussite, on pourrait, ce me semble, avoir un bon ouvrage sur le sujet suivant, mis au concours : « Les militaires, assouplis par l'obéissance passive et par l'emploi de la force physique, ont une tendance à fouler aux pieds les devoirs des citoyens; quels seraient les moyens d'empêcher qu'ils ne les oublient et de les porter à les accomplir ? »
6° Les nations avancent beaucoup plus en lumières et en connaissances qu'en morale pratique; rechercher les causes et les remèdes de ces inégalités dans leurs progrès. Je regrette que ma fortune ne me permette pas d'y attribuer des sommes plus considérables.
Grégoire avait été vicaire et curé d'Embermesnil, évêque de Blois, membre de la Constituante, de la Convention nationale, du Conseil des Cinq-Cents, du Corps législatif, puis sénateur, l'un des commandants de la Légion-d'Honneur, membre de l'Institut national, des sociétés d'agriculture de Paris, d'encouragement, de philosophie chrétienne, des Académies et Sociétés savantes de Goettingue, Iéna, Mecklembourg, Turin, Marseille, Perpignan, Besançon, Vesoul, Nancy, Strasbourg, Mayence, Anvers, Cambrai, etc., etc.
Quelle sera donc l'opinion de la postérité? Sans aller bien avant au fond des choses, on peut le prévoir; en ce qui touche sa résistance aux jugements du chef de l'Église, on ne saurait assez vivement et assez longtemps la déplorer ; quoi qu'en dise son testament, il n'est pas mort catholique, s'il n'a rétracté en confession ou par un dernier acte de contrition parfaite ses idées sur ce point, ses rancunes ardentes (37), son obstiné jansénisme, etc.
Comme homme politique, je crois qu'il fut consciencieux, mais entraîné hors des bornes par une imagination fougueuse et superbe. Il a fait et dit des choses qui, étant mal comprises par les peuples, leur causeraient des maux incalculables et jettent pour cela même dans l'épouvante ceux qui en sentent la portée; il est pourtant moins redoutable que Siéyès, - mais je ne veux pas sortir, en finissant, des limites de neutralité où je me suis placé d'abord, et je me tais.

20 Avril 1842.


(1) Pensieri di Pirro Lallebasque.
(2) Grégoire ne pensait pas ici à M. Saint-Chéron, l'un des rédacteurs de l' Univers, et ex-saint simonien, qui, selon toute apparence, comme dirait M. Madrolle, LE. REDEVIENDRA S'IL NE L'EST ENCORE. -Tous les passages guillemetés sont des extraits des ouvrages de Grégoire qui énoncent sa pensée et non la mienne, et dont l'avantage est de le bien faire connaitre.
(3) « Le 25 septembre 1789, je m'opposai à ce que l'assemblée nationale agréât la dédicace de l'édition de Voltaire, par Palissot. » Mémoires de Grégoire.
(4) Un mot à M. l'évêque Grégoire : « Toi dont le patriotisme élevé s'est soutenu depuis le commencement, toi qui devais commencer cette scène imposante de la raison, où l'amour de la vérité, plus fort que l'intérêt et la fausse honte, a su tirer de la bouche des prêtres les plus éclairés et les plus puissants l'aveu du charlatanisme et de l'imposture qu'ils avaient jusqu'ici exercés sur le peuple, abaisser ainsi de tes propres mains, en les faisant renoncer à des fictions mensongères, l'instrument de leurs richesses et de leur domination, devais-je m'attendre à te voir non-seulement manquer à ce beau spectacle digne de tes vertus et digne de l'époque actuelle de la révolution, mais à t'entendre le désapprouver par un raisonnement qui n'a rien que de captieux et dont je suis persuadé que tu as été la première dupe. - La religion n'est donc, selon toi, qu'une affaire de conscience ! Tant de monde et tant de gens éclairés l'ont dit, qu'il est bien permis de le répéter! Mais je dis, moi, que la religion est une affaire d'habitude et d'exemple, et je ne vois d'elle que la morale qui ait affaire à la conscience; ses dogmes absurdes, ses pratiques insensées ne peuvent avoir affaire qu'à la raison, qui les rejette à l'instant quand l'habitude et l'exemple lui permettent de les envisager. Jamais donc les hommes ne se corrigeront des idées religieuses, si l'on ne rompt la chaîne de leurs routines, et si ceux même qui les enseignent ne sont les premiers à le leur faire connaître. - Les hommes confiés à tes soins ont les yeux ouverts sur toi, Grégoire ! et tu es responsable envers la nation de leurs égarements et du mauvais usage que quelques malveillants pourront en faire. Mais tu ne dédaigneras pas la voix de tes concitoyens, et tu sauras te rendre à la démonstration, de quelque côté qu'elle frappe.
« Il faut que tu montes à la tribune, criaient les hébertistes. - Et pourquoi ? - Pour renoncer à ton charlatanisme religieux.- Misérables blasphémateurs, je ne fus jamais charlatan; attaché à ma religion, j'en ai prêché la vérité, j'y resterai fidèle. On me parle de sacrifices à la patrie, j'y suis habitué. S'agit-il d'attachement à la cause de la liberté ? j'ai fait mes preuves. S'agit-il des revenus attachés à la dignité d'évêque ? je vous l'abandonne sans regret. S'agit-il de la religion? cet article est hors de votre domaine, et vous n'avez pas le droit de l'attaquer. J'entends parler de fanatisme, de superstition ; je les ai toujours combattus ; mais qu'on définisse ces mots, et l'on verra que la superstition et le fanatisme sont diamétralement opposés à la religion. Quant à moi, catholique par conviction, prêtre par choix, j'ai été désigné par le peuple pour être évêque.
je reste évêque. J'invoque la liberté des cultes. »
Extrait du Sans-Culotte observateur.
(5) Un jour Grégoire, en sortant de la Convention, dont il était président, entra dans l'église des Feuillants. Un prêtre allait commencer la messe, mais était arrêté parce que l'enfant de choeur se faisait attendre pour répondre. Grégoire, qui était agenouillé à distance, se leva, se mit aux pieds de l'autel et servit la messe.
(6) Serm. 3, de vità clericorum.
(7) Die Zeitgenossell.
(8) Voyez Dessessart, Siècle littéraire de la France.
(9) Epoque de sa mort.
(10) Lettre du 14 septembre 1763.
(11) Mars, 1791.
« Monsieur,
«La bonté affectueuse, les soins généreux dont vous avez bien voulu nous honorer dans la carrière pastorale que vous avez si dignement parcourue au milieu de nous, en pénétrant nos coeurs de la plus vive reconnaissance, excitent en nous les regrets les plus douloureusement sentis. Au moment où votre patrie se disposait à vous placer sur son siège épiscopal, au moment où nous-mêmes nous nous réjouissions de nous voir encore surveillés de votre tendre sollicitude, nous nous voyons menacés de vous voir arraché à nos désirs comme à notre amour. Gémissants sur notre perte, nous ne pouvons, Monsieur, que porter envie au bonheur des peuples que votre sagesse va gouverner, et qui vont devenir les ouailles d'un pontife aussi distingué par ses vastes lumières qu'édifiant par ses solides vertus et son zèle infatigable. Fasse le ciel que leurs coeurs partagent notre tendresse et notre attachement, et que leurs efforts secondant nos désirs, ils fassent votre bonheur comme vous ferez le leur et avez fait le nôtre. Tel est, Monsieur, le voeu de toute votre paroisse, qui ne vous oubliera jamais, et qu'elle vous transmet par l'organe de sa municipalité.
« Daignez agréer et faire agréer à madame votre mère, qui nous restera sans doute, et dont la présence nous rappellera sans cesse l'estime et la reconnaissance que nous vous devons, l'entier dévouement des coeurs comme des services que toute la paroisse lui fait; nous lui en faisons les instances les plus pressantes. Elle sera pour nous un objet de tendresse auquel nous nous efforcerons de donner la preuve du respect profond et de l'attachement sincère avec lequel, etc., etc. (Suivent les signatures des citoyens constitutionnels, etc., etc.)
(12) Prud'homme, Révolutions de Paris.
(13) On dit qu'à cette époque on lui offrit, ainsi qu'à M. Sturm, évêque de Strasbourg, le chapeau de cardinal qu'il refusa.
(14) C'est de là qu'il écrivait à madame Dubois: « Bonne mère, devinez combien mon souper coûte à la nation? Juste deux sous. Je soupe avec deux oranges. »
(15) Voici cette lettre insérée aux archives de l'ancien hôtel Soubise, avec radiation de ces deux mots: la mort, expressément exigée par Grégoire ; « Nous apprenons, par les papiers publics, que la Convention doit prononcer demain sur Louis Capet. Privés de prendre part à vos délibérations, mais instruits par une lecture réfléchie des pièces imprimées et par la connaissance que chacun de nous avait acquise de trahisons non interrompues de ce roi parjure, nous croyons que c'est un devoir pour tous les députés d'annoncer leur opinion publiquement, et que ce serait une lâcheté de profiter de notre éloignement pour nous soustraire à cette obligation. - Nous déclarons que notre voeu est pour la condamnation de Louis Capet par la Convention nationale, sans appel au peuple. Nous proférons ce voeu dans la plus intime conviction, à cette distance des agitations où la vérité se montre sans mélange, et dans le voisinage du tyran piémontais. »
Signe: HÉRAULT, JAGOT, SIMON, GRÉGOIRE:'
(16) « Nul ne peut régner innocemment, disait Saint-Just, la folie est trop évidente... »
(17) Voyez au Moniteur le rapport justificatif de Moyse, évêque de Saint-Claude, connu par ses ouvrages sur les langues orientales, et surtout par sa continuation de l'ouvrage de Bullet. Son rapport est certifié par Camus. - Ce rapport fut également inséré dans les Annales de la religion, tome XIV, p. 35, le Moniteur. le Bulletin, le Journal les Deux Amis, de Fauchet, n° 4.- « Sur ma proposition, dit Grégoire lui-même, la royauté fut abolie, le 21 septembre 1792, et j'avoue que, pendant plusieurs jours, l'excès de la joie m'ôta l'appétit et le sommeil. »
(18) Page 139, 1er volume.
(19) On sait que M. Ratisbonne, suivant l'exemple de son frère, s'est récemment converti au christianisme, ce qui est fort bien ; j'en rends grâces à Dieu dans la joie de mon coeur. Mais je suis loin d'approuver, pour cela, qu'on fasse signer par le nouveau baptisé des feuilletons prétentieux, boursouflés et ridiculement écrits sur cette conversion qu'il déflore en la rendant si follement romanesque. Les rédacteurs de l'Union Catholique et autres, ont bien pu voir ici une bonne affaire pour attirer les lecteurs et gagner de l'argent ; les hommes bons et sensés les blâmeront d'avoir jeté un digne jeune homme dans une si compromettante publicité.
(20) « Il est plus important qu'on ne pense, en politique, d'extirper cette diversité d'idiomes grossiers qui prolongent l'enfance de la raison et la vieillesse des préjugés ; l'unité de la république commande l'unité d'idiome. La plupart des états de l'Europe ont une foule de patois ou d'idiomes ; l'Italie en abonde; on en a donné des échantillons dans un volume de pièces en vers sur la mort d'un chat ; l'Espagne et l'Allemagne, etc., etc. Ces jargons sont une barrière contre la diffusion des lumières. »
(21) «Les moyens d'instruction doivent être disséminés sur la surface de la république comme les réverbères dans une cité... »
(22) Cette expression est relative, et j'aime toujours à croire qu'on n'aura pas la fantaisie d'y voir ma profession de foi.
(23) Est-ce pour entrer dans d'aussi sublimes vues que les sociétés constitutionnelles de Londres, Sheffield et Belfort - envoyèrent à la Convention un don patriotique de 6,000 paires de souliers ?
(24) C'est Grégoire qui fut chargé de leur trouver un costume ; je crois qu'on pouvait faire quelque chose de mieux.
(25) Essai historique sur les libertés de l'église gallicane, deuxième édition, page 225.
(26) Grégoire, ibid.
(27) On ne trouverait qu'en nos derniers jours une représentation comme l'était celle du Sénat et du Corps Législatif; Napoléon s'en moquait plus que personne et disait d'eux en ricanant : « J'ai deux cors aux pieds qui ne m'empêchent pas de marcher. »
(28) Ce discours fut inséré dans les actes du second concile national.
(29) Qu'on accusait d'avoir introduit la traite des noirs pour épargner les Indiens.
(30) Année séculaire de la destruction de ce monastère.
(31) Chose énigmatique s'il en fut jamais ! Grégoire dans cet ouvrage prend la défense des jésuites. - J'ai entendu soutenir que ses aversions jansénistes n'allaient pas jusqu'à refuser justice à cette admirable société, et qu'il n'avait dirigé en quelques rares occasions ses attaques qu'au chef de deux ou trois individus, sur lesquels il s'abusait, comme il en serait convenu lui-même peu de temps avant sa mort.
(32) Un des caprices de Napoléon fut de forcer ses valets à lui trouver dans les bollandistes un saint Napoléon dont il plaça la fête au lieu et jour de celle de la Sainte Vierge, le 15 août. M. Carnot observe que saint Napoléon perdit sa part de ciel à Waterloo.
(33) Grégoire prisait singulièrement le Sénat. Quelqu'un lui ayant objecté que s'il réussissait à renverser Napoléon, le Sénat ne pourrait pas exister sans tête. « Parbleu, fit-il, voilà bien quatre ans qu'il existe sans coeur ! »
(34) Par une ordonnance contresignée Vaublanc, le Maupeou de la littérature, suivant M. Lacretelle ainé.
(35) Voyez la brochure de Choppin d'Arnouville : Quelques faits relatifs à l'élection de M. Grégoire, et le Journal de l'Isère de décembre 1819.
(36) Voir sa notice, 2e vol., page 97.
(37) Grégoire avait du fiel ; il est impossible de plus maltraiter les gens qu'il n'a fait de MM. Baruel, Milner, l'abbé Picot, Gusia et d'Hesming Dauribeau, ancien grand-vicaire de Valence, auteur de beaucoup d'ouvrages, entr'autres des Mémoires pour servir à l'Histoire de la révolution française. - Voir 2e vol. de ses Mémoires, pages 48, où il prédit que M. Picot fera sa notice dans la Biographie universelle. Ce qui a eu lieu. - Voir ses réflexions sur les évêques dissidents.

 

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