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Cahiers de doléances - 1789 - Lorraine allemande

Ce texte présente plusieurs intérêts :
- il est publié en 1906 dans le Jahr-Buch der Gesellschaft für lothringische Geschichte und Altertumskunde, qui se veut à compter de 1888 le pendant des journaux et mémoires de la Société d'Archéologie Lorraine de Nancy. Contenant jusqu'à la première guerre une grande majorité d'articles en langues allemande, cette revue continuera quelques années après la grande guerre avec une majorité d'articles en langue française ;
- il s'attache aux doléances des communes de la Lorraine allemande, ducale puis française, qui rejoignent en grande partie celles des cahiers des autres régions lorraines, dont le Blâmontois. Mais il apporte de plus un éclairage sur la manière dont ces cahiers ont pu être rédigés.
- on y lit vers la fin une intervention du blâmontais Claude-Ambroise Régnier en mai 1790 à l'Assemblée nationale... où il défend l'intérêt des fermiers contre les communautés paysannes !


Jahr-Buch der Gesellschaft für lothringische Geschichte und Altertumskunde
1906.
Metz - Verlag Von G. Scriba.
Annuaire de la société d'histoire et d'archéologie lorraine

Quelques mots sur les cahiers de doléances des communes en 1789.
Par P. Lesprand-Montigny.

L'ordonnance et le règlement pour la convocation des Etats généraux de 1789, ne prescrivait pas seulement l'élection de députés à cette assemblée, mais encore la rédaction de cahiers de doléances, c'est-à-dire de cahiers où seraient exposés les abus dont avaient à souffrir les différentes classes de la société et les moyens que l'on croirait propres à y remédier. Et à la manière dont les trois ordres du royaume furent appelés à présenter leurs plaintes, on pourrait s'attendre à y trouver un tableau exact de la situation de la France à cette époque. En effet, sans parler de la noblesse dont presque toutes les familles étaient représentées aux assemblées bailliagères, Louis XVI, rompant avec une routine quelque peu injuste qui donnait au haut clergé une part prépondérante dans les assemblées, avait accorde cette fois les mêmes droits aux petits bénéficiers : c'était donner la prépondérance aux curés, mais aussi donner le droit de parler à ceux qui avaient surtout à se plaindre, et qui, vivant en contact journalier avec le menu peuple, connaissaient mieux les misères dont il souffrait. Le roi n'avait pas été moins généreux envers le 3e ordre. Non seulement chaque bailliage eut le droit de dresser un cahier de doléances du tiers état de son ressort ; mais toutes les communautés furent invitées à fournir leur apport à ce cahier, en rédigeant chacune un cahier spécial de leurs plaintes: c'est ce qu'on a appelé les cahiers primaires de 1789. A l'assemblée où la rédaction en devait avoir lieu, avaient droit de prendre part tous les individus nés français ou naturalises, âgés de 25 ans, et inscrits au rôle des impositions, C'était bien tout un peuple qui était appelé à donner son avis sur les abus qui régnaient alors et sur les remèdes à y apporter.
Loin de chercher à restreindre ces bonnes intentions du roi, les officiers des bailliages, charges d'en assurer l'exécution, semblent l'avoir poussée jusqu'à l'excès. Ainsi la cense de l'Hôpital, comptant 4 habitants, c'est-à-dire dans le langage de l'époque, 4 feux, et qui, à cause des frais, réclamait à cor et à cri depuis des années de n'être plus considérée comme communauté indépendante, reçoit par huissier, comme les autres communes, l'ordre d'avoir à rédiger un cahier et à élire un député. Mais il y a mieux. Rabas se composait alors d'une chapelle, d'une ferme et d'un moulin: la chapelle était desservie par un prêtre des environs, la ferme et le moulin étaient réunis dans une même main ; résultat : 1 seul habitant. Cela n'empêche pas le brave homme d'y aller de son cahier de doléances. II serait donc faux, bien que l'on désigne parfois ces cahiers par le nom de cahiers des paroisses, de croire qu'il n'y avait qu'un cahier par paroisse. Ainsi pour la paroisse de Vigy, nous avons, outre le cahier du chef-lieu, ceux de Sanry, Méchy, Béfey, Rabas, Hessange.
Le nombre des cahiers de communautés conservés dans nos archives est tel que nous n'avons encore pu les parcourir tous en détail. La présente étude se basera uniquement sur les cahiers du bailliage de Boulay que nous avons particulièrement étudiés en vue d'une édition prochaine. Elle comprendra deux parties, dont la première traitera du mode de rédaction et de la forme des cahiers: la seconde, en présentant un aperçu sommaire de leur contenu, montrera tout l'intérêt qui s'y attache.

I.

Les humbles habitants des campagnes, qui avaient du supporter si longtemps en silence leurs charges et leur misère, accueillirent avec une joie bien naturelle cette permission que leur donnait le roi d'exprimer en toute liberté les doléances que la crainte jusque-là avait retenues sur leurs lèvres. Ils le témoignent, souvent en termes naïfs, dans leurs cahiers. Voici comment débute celui de Dourdhal: « Comme notre roi bien-aimé, ce bon père de ses enfants, a bien voulu permettre à ses enfants de faire leurs plaintes, doléances et remontrances, nous espérons qu'il aura cette même bonté de pardonner en cas s'ils diront une chose qui pourra offenser ce bon père. Nous avons l'honneur de parler à un père que le Dieu de science a instruit : il nous permettra de parler le langage des enfants, assez mal instruits de lui parler, mais assez instruits pour connaitre les maux qui nous affligent, et que ce bon père pourra mitiger et même totalement guérir ». - Cependant cette permission du roi semble n'avoir pas enlevé à tous la crainte des gens en place. Ainsi les habitants de Thicourt n'osent pas mettre dans leur cahier ce qu'ils ont sur le coeur contre le délégué de l'intendant : mais à l'assemblée générale du bailliage à Boulay, leurs députés, voyant que d'autres ont eu plus de courage qu'eux, s'empressent d'ajouter un article à la fin de leur cahier. C'est un sentiment de même nature sans doute qui fait rayer aux habitants de Zimming dans leur cahier un passage comme celui-ci: « II y a 3 ans que les employés de la ferme ont payé des malintentionnés à cacher du sel et du tabac dans la paille de la grange de D..., habitant du lieu: ces employés s'y sont jetés, et après, si on n'avait pas prouvé que l'endroit n'était pas fermé, [ils auraient saisi] le pauvre homme dans son lit.»
Mais la grande difficulté pour ces paysans, « assez instruits pour connaître les maux qui les affligeaient», était de rédiger d'une manière passable leurs plaintes et doléances ; bien peu étaient capables de grouper et d'exprimer leurs idées. C'est sans doute ce qui poussa plusieurs individus, plus instruits et désireux de se mettre en avant pour la députation, à leur venir en aide en publiant à leur adresse des espèces de guides ou de modèles. Deux de ces brochures nous ont été conservées. L'une a pour titre : Essai sur les assemblées de communautés, de baillages et d'arrondissements de la Lorraine, destinées à procéder tant aux élections qu'à la rédaction des cahiers pour les Etats généraux, présente par un citoyen. A Paris, chez les libraires associés, 1789. Le nom de ce citoyen nous est connu. L'Abbé Jérôme l'avait déjà signalé (1), l'ayant trouve écrit par un curé de l'époque sur son exemplaire. Or, il se trouve que le même nom, presque effacé, il est vrai, se trouve écrit au crayon sur l'exemplaire que possède la bibliothèque des Archives de Metz. L'auteur n'est autre qu'Anthoine, lieutenant-général du bailliage de Boulay. Sans vouloir entrer dans de longs détails sur le personnage, disons qu'élu député aux Etats généraux, il se jeta à corps perdu dans le parti révolutionnaire, fut un des clubistes les plus ardents des Jacobins de Paris, et membre du comite secret de l'insurrection du 10 août 1792 qui mit fin à la royauté; il établit le régime de la Terreur à Metz où il avait été élu maire, en destituant au nom du comite de salut public tout ce qui n'était pas jacobin ; conventionnel et régicide, il mourut à Metz en août 1793. Mais en 1789, il ne montrait pas encore ces idées avancées et tout bon sujet du roi eût pu signer sa brochure.
L'autre opuscule a pour auteur un membre distingué de la noblesse. Elle est intitulée : Plan à consulter d' instructions et de pouvoirs à donner aux députés de la province de Lorraine et celle des Trois Évêchés aux États généraux, par M. le comte de Custine, maréchal des camps et armées du roi. A Nancy, 1789. Ne à Metz en 1740, Custine fut lui aussi député aux États généraux, où il se montra partisan convaincu des reformes. On connait son rôle comme général de la République, commandant d'abord de l'armée du Rhin, puis de celle du Nord. La Convention reconnut ses Services en le déférant au tribunal révolutionnaire, qui l'envoya à l'échafaud le 28 août 1793.
II y a entre les deux brochures une grande différence; celle d'Anthoine est populaire, claire, nette, s'occupant en détail des doléances du peuple, tandis que Custine se lance dans les grandes idées, nature des États généraux et des États provinciaux, responsabilité des ministres, pouvoirs des Cours souveraines, établissement dune banque nationale, etc. On comprend, après cette simple remarque, que la première dut avoir plus d'influence que la seconde, surtout dans le bailliage dont Anthoine était lieutenant-général. Cependant la seconde fut aussi consultée. Ainsi la ville de Saint-Avold, dans le préambule de son cahier, nous dit avoir eu communication des deux opuscules. C'est d'ailleurs le seul cas où un cahier nous indique ses sources: on ne peut compter les cahiers de Lixing et de l'Hôpital qui ne sont que des calques de celui de Saint-Avold. Mais dans le cahier même de Saint-Avold, on ne voit pas que l'on ait mis en oeuvre les idées de Custine, pas plus d'ailleurs que dans les autres cahiers du baillage de Boulay.
Au contraire pour montrer combien certains cahiers sont dépendants de la brochure d'Anthoine, il nous suffira de comparer le questionnaire donne dans la brochure avec l'un de ces cahiers. Prenons par exemple celui de Thicourt dont les réponses brèves feront mieux ressortir la dépendance absolue.

Première question d'Anthoine.
N'est-il pas à désirer qu'à l'avenir on ne puisse établir ni proroger aucun impôt que du consentement de la Nation ?
Premier article du cahier:
II est à désirer qu'aucun impôt, même provisoire, ne soit imposé ni prorogé sans le consentement de la Nation, parce que la Nation est plus à portée de connaitre les facultés de chaque province.

Deuxième question d'Anthoine.
Que chaque province soit chargée de l'administration ci-devant confiée aux intendants.
Deuxième article du cahier:
D'où il résulte que l'administration confiée aux intendants... soit confiée aux assemblées provinciales.

Troisième question d'Anthoine.
A-t-on à se louer ou à se plaindre de l'administration des intendants et de leurs subdélégués ?
Troisième article du cahier:
II en résulterait de même... que les subdélègues deviendraient inutiles.

Quatrième question d'Anthoine.
Le prix du bois est-il excessif et quelles sont les causes de sa cherté ?
Quatrième article du cahier :
Le bois est d'une cherté excessive pour nos cantons. Les salines en sont la cause...

Et ainsi de suite. Le questionnaire d'Anthoine sert ainsi de base à toute une série de cahiers: par exemple à ceux de Fouligny, Hombourg, Mainvillers, Many, Narbefontaine, Zimming, Saint-Avold, etc..
Dans ces cahiers on rencontre cependant des articles qui ne répondent pas directement à l'une des questions posées. Mais n'est-ce pas encore Anthoine qui a suggéré l'idée de ces additions par sa dernière question : Quelles sont en général les injustices dont vous avez à vous plaindre ?
Cette manière de procéder à la rédaction d'un cahier demandait encore un travail réel, surtout si l'on voulait un peu développer les réponses. Dans certaines communes, pour s'épargner toute peine, on se contenta d'adopter les cahiers des voisins, quitte à faire de légers changements et à ajouter quelques plaintes particulières, s'il y avait lieu. Nous avons ainsi certains groupes de cahiers presque identiques. II a déjà été fait mention des communes de Lixing-Ebersing et de L'Hôpital qui empruntent littéralement au cahier de Saint-Avold ce qui leur convient (2). Pange, Coliigny et Mont forment un autre groupe. A Faulquemont se rattachent Vahl, Elvange et Hemilly, bien qu'avec certaines différences. Le lien de parenté qui unit les cahiers d'Adelange, Laudrefang et Tritteling, quoique dissimule, n'est pas niable. Macker tire le sien de Helstroff; Eblange et Guirlange n'ont qu'un même texte. Mais le groupe le plus nombreux est celui qui comprend cinq villages voisins: Condé, Pontigny, les Etangs, Volmerange et Varize. Quant à savoir à qui revient l'honneur d'avoir rédigé le cahier-type de chacun de ces groupes, c'est une question difficile à trancher, et qui d'ailleurs n'a pas grande importance.
Et maintenant comment ces cahiers ont-ils été rédigés ? L'ont-ils été dans des assemblées de tous les habitants, comme le demandait le règlement ? Si l'on en croyait les cahiers eux-mêmes, il faudrait répondre par l'affirmative. Et cependant il n'en est rien. D'abord pour les cahiers identiques de différents villages qui portent la même date, il est de toute nécessité qu'ils aient été rédigés auparavant et transmis aux différentes communautés, qui dans leurs assemblées ne firent que les adopter. Mais même pour la plupart des autres cahiers, il faut admettre que le procédé fut le même. Quand par exemple nous voyons que les habitants d'un village ne se réunissent qu'après les vêpres un dimanche, il est impossible que dans le court espace de temps qu'ils avaient jusqu'au soir, ils aient discuté les différents articles de leur cahier, l'aient signé, aient procédé à l'élection des députés et dressé ensuite procès-verbal du tout, d'autant plus que les paysans ne sont pas précisément expéditifs dans leurs délibérations et l'exposé de leurs opinions. De plus, même en y mettant le temps, dans la plupart des villages, il ne se fut trouvé personne capable de rédiger ainsi séance tenante tout un cahier. Comme le disent les habitants de Laudrefang: « Dans leur communauté n'ayant et ne possédant point la langue française, l'on voit... qu'ils ont été obligés encore de donner leurs voix au maire, n'ayant ni curé ni vicaire ». C'était le seul qui sût s'expliquer en français, ce qui est loin de vouloir dire qu'il put aussi écrire en cette langue. Or, le cas devait se présenter souvent dans les villages de langue allemande. Donc ici encore il faut admettre que les cahiers étaient rédigés à l'avance et que dans les assemblées on ne faisait qu'en expliquer le contenu aux habitants, qui approuvaient et signaient. Mais, même dans les villages de langue française, y avait-il beaucoup de personnes capables de rédiger ainsi sur place un cahier ? C'est peu probable. D'ailleurs certains cahiers renferment un nombre considérable d'articles. Si dans les assemblées on avait du proposer d'abord, ensuite discuter, puis rédiger ces articles, il eût fallu plusieurs jours. Or, dans le bailliage de Boulay, jamais les assemblées ne durent plus d'un jour (3).
La mention faite ci-dessus de curés et de vicaires pourraient amener à croire que, bien que membres de l'ordre du clergé, ils ont pris part à la rédaction de ces cahiers. Il est possible qu'on ait eu recours à leurs bons offices ; mais rien ne le prouve. Une circonstance même qui à première vue semble parler en faveur de cette opinion, s'explique très bien autrement. II s'agit de signatures de curés et de vicaires au bas des cahiers du tiers état de leurs paroisses. Voici celles que l'on rencontre: Brizet, administrateur de Mariendhal; Grandidier, curé de Lachambre; Piblinger, curé d'Eblange; Janser, curé d'Oberkirch, qui signe le cahier de Differten; Phil. Hourdt, administrateur de Guenviller ; A. Herman, vicaire de Freybouse ; Streff, curé de Coume ; J. Bettinger, vicaire résident à Arriance, président de l'assemblée municipale. Le titre précisément que prend le dernier signataire, nous explique pourquoi lui, membre du clergé, signe un cahier du tiers état.
A la suite de l'organisation des assemblées provinciales et de districts de 1787, on avait aussi organisé de nouvelles assemblées municipales, pour lesquelles les élections avaient eu lieu en 1788, et là où ne résidait pas de seigneur, le curé ou le vicaire avait été ordinairement élu Président. C'est à ce titre, croyons-nous, que certains cahiers portent la signature de prêtres, curés ou vicaires, et c'est aussi ce qui explique pourquoi la première signature du cahier de Charleville est celle d'un noble, J.-L. Cailloux de Walmont, ancien commandant de bataillon au régiment de Nassau, lieutenant-colonel d'infanterie. Que ces membres du clergé et de la noblesse, assistant aux assemblées du tiers en qualité de présidents, aient pris part à leurs opérations, surtout si on les en priait, c'est probable. Mais nous ne pouvons rien affirmer, faute de données précises. Néanmoins, dans un cas, je crois pouvoir, sans présomption, attribuer la rédaction du cahier au vicaire signataire. II s'agit de celui de Freybouse, qui se signale à l'attention, d'abord par son étendue qui dépasse considérablement la moyenne des autres cahiers de communautés, puis par sa forme qui est celle d'un traité avec subdivision en chapitres, enfin par son contenu qui touche à une foule de questions ignorées des autres. Nous savons par ailleurs que le vicaire de Freybouse à cette époque avait un faible pour ce genre de littérature. Les archives nationales a Paris conservent une « lettre de M. Herman, vicaire de Freybouse, par Saint-Avold, en Lorraine, au directeur général des finances », laquelle n'est autre chose qu'un cahier de doléances rédigé par lui en son nom et au nom de huit de ses confrères.
En résumé donc, à notre avis, la plupart de ces cahiers furent rédigés avant les assemblées, soit qu'on les eût empruntés à d'autres communautés, soit qu'on les eût demandés à des personnes que l'on croyait capables de les rédiger, mais qui hélas ! ne l'étaient pas toujours, témoin le français pitoyable et parfois inintelligible dans lequel quelques-uns sont écrits. II est cependant un cahier qui n'a pu être rédigé que dans l'assemblée des habitants : c'est celui de Merten, dont la forme est unique. La, en effet, les principaux habitants comparaissent devant le bureau l'un après l'autre, font leurs plaintes, et l'on insère leurs dépositions dans le cahier, qui comprend autant d'articles qu'il y a eu de déposants. Voici, pour en donner une idée, quelques extraits :
Art. 1er. Suivant les ordonnances publiées le 6 mars l'an 1789, après la messe paroissiale, nous avons commence à faire le cahier de doléances et propositions : Et fut présent Gaspar Keff, le jeune, syndic, disant que le sujet du roi souffre beaucoup par rapport à la cherté du sel et du tabac,... etc.
Art. 2. Est comparu Nicolas Schmit, maire du village, et confirme les propositions faites précédentes.
Art. 3. Est comparu Jean Humbert, a fait sa plainte et déclare : Il y a environ 15 jours de terres et 7 fauchées de prés : ça est tombé au compte du roi, et j'offre de payer quelque chose de plus que ceux qui en profitent, si ça peut rester au village... etc.
II y a ainsi 13 articles.
Cette forme de cahier n'était guère pratique; car si l'on avait du entendre ainsi tous les habitants d'une communauté un peu nombreuse, on serait arrive à des longueurs insupportables et à des redites au moins partielles. Aussi la forme des autres cahiers, la même à peu prés pour tous, est-elle tout autre. Elle consiste à présenter à la suite les différents sujets de plainte, à y intercaler de temps en temps des voeux pour l'avenir ou des remèdes aux abus. Cependant les rédacteurs de deux cahiers, se conformant à l'ordonnance du bailli « de procéder d'abord à la rédaction du cahier des plaintes, doléances et remontrances... et présenter les moyens de pourvoir et subvenir aux besoins de l'Etat », donnent dans chaque article premièrement l'abus à signaler, deuxièmement le remède : ce sont les cahiers de Morlange et de Raville. Dans le premier, qui est divise en deux colonnes, la première contient les doléances, la seconde les remontrances et moyens; celui de Raville donne au-dessous de la plainte le remède. Ainsi à Morlange :
(Doléances)
Art. 1er. La communauté de Morlange est remplie de forains qui ont presque tous les biens du ban, et les impositions ne sont point payées par ces étrangers dans ledit lieu de Morlange.
(En regard: Remontrances et moyens)
On voudrait que les impositions soient levées dans l'endroit même où l'on possède des biens et que tous y fussent assujettis.
A Raville:
Art. 1er. La première cause de la misère sont les impôts qui ne sont pas proportionnés aux facultés et qui le seraient, si chacun payait à proportion de son moyen.
Remède: Obliger les ecclésiastiques, les nobles et les habitants des villes à payer à proportion de ce qu'ils possèdent et suivant leurs commerces et revenus.

Bien que les autres cahiers ne s'astreignent pas ainsi à vouloir dans chaque cas opposer le remède au mal, il est peu de communautés qui résistent au désir de présenter leurs petites idées de reforme, quelque incompétentes qu'elles se jugent elles-mêmes. Témoins les gens de Dalem : « Accoutumés uniquement à manier nos charrues, pioches, nous ne sommes guère capables de trouver des moyens contre les maux qui accablent les sujets du roi; néanmoins, comme notre gracieux roi a la bonté de permettre à chacun de dire ses sentiments, voilà ce que nous pensons... »
Teilles sont les principales remarques que nous avions à faire sur l'origine, la forme et la rédaction des cahiers. Passons au contenu.

II.

Le premier cri, poussé par ce menu peuple vers le roi qui lui permet de donner libre cours à ses plaintes, c'est naturellement celui de sa misère. « Les habitants de Raville, profitant de la liberté que veut bien leur donner leur auguste monarque de mettre sous ses yeux les maux dont ils souffrent, ont l'honneur de lui représenter que la plupart d'entre eux gémissent dans la plus affreuse misère, que ceux même qui possèdent quelques biens ont peine à subsister.» - « Le village de Morlange est si pauvre que les maisons tombent toutes en ruines ; ils ne sont plus capables de les rétablir.» - A Redlach, tous les habitants sont pauvres, la plupart obligés d'aller mendier pour pouvoir subsister. - A Roupeldange, « il y avait autrefois dix-sept bons laboureurs propriétaires ; ce nombre se trouve réduit à onze non-propriétaires et dont plusieurs seront forcés sous peu d'abandonner le train faute de moyens à pouvoir subsister ». - De quatre-vingt-dix habitants qui composent la communauté d'Arriance, ôtez-en trente ; le surplus se trouve plonge dans la plus grande indigence. - A Dalem, sur soixante-quinze ménages, cinquante sont pauvres.
La misère est grande, on le voit. Doit-on la mettre toute au compte de l'ancien régime ? Non, ce serait injuste. Les dernières années ont été mauvaises, et pendant tout le cours de 1789, le spectre de la famine hantera tous les esprits, surtout dans les villes. Et puis d'autres causes viennent s'y ajouter qui n'ont rien à voir avec le régime gouvernemental. Les cahiers les mentionnent : A Ham, dans la nuit du 14 au 15 décembre 1786, un incendie considérable a consumé la moitié du village qui en souffre encore. De plus, les habitants ressentent avec douleur les dégâts que font dans les campagnes sablonneuses et arides une multitude d'insectes, nommes vers à hannetons, qui cette année, stérile par elle-même, a désolé leur ban. La communauté de Mariendhal représente qu'ils ont eu pendant l'année de grosses pertes par la maladie des bêtes à cornes. A Redlach, les incendies multiples, les maladies fréquentes et épidémiques ont enlevé le tiers des chefs de famille malgré les secours et argent que M. l'intendant leur a donnés, etc.
Mais ces causes accidentelles, toutes graves qu'elles sont, ne peuvent entrer en ligne de compte avec les abus permanents, inhérents au régime. Le premier, c'est la charge accablante des impôts. Nous avons la bonne fortune de posséder, pour le bailliage de Boulay, des déclarations indiquant en détail pour presque toutes les communautés le montant de leurs impositions. C'est à Anthoine, lieutenant-général du bailliage, que nous les devons. Déjà dans la brochure dont nous avons parlé, il avait demandé que dans les cahiers il fût répondu à cette question : Quelle est la somme totale des impositions, Subvention, ponts et chaussées, vingtièmes, dîmes quelconques, et généralement de toutes les charges que votre communauté paye ? Quelle est la proportion de cette somme avec celle de vos revenus ? Mais il put constater lors de l'assemblée générale du bailliage le 10 mars 1793, que bien des cahiers ne donnaient pas ces renseignements. C'est alors qu'il semble avoir demandé aux députés réunis de lui faire envoyer par leurs communautés ces intéressantes déclarations. Du moins toutes sont postérieures à cette date.
Mais beaucoup de communes ne se contentent pas d'indiquer les impositions royales, elles entrent encore dans une foule de détails sur leurs autres charges, rentes et droits seigneuriaux, corvées, dîmes, entretien d'églises, etc.. Nous avons même des cahiers qui se composent à peu prés uniquement de cette énumération des charges, et il n'y a qu'une chose à regretter, c'est que la même idée ne soit pas venue à tous.
Pour donner une idée de ces déclarations, voici un extrait de Celle de Faréberswiller :
1° La communauté de Faréberswiller est composée de quatre-vingts habitants, mais en grande partie pauvres, partie au nombre des insolvables...
2° La communauté est taxée pour la Subvention de la présente année à 668 l. 2 s.
3° Et pour les ponts et chaussées et impositions accessoires à 631 l. 6 s. 6 d.
4° Pour le vingtième... à 518 l. 19 s. 3 d.
5° Pour les corvées des routes, en 1788, 193 l. de France.
6° Pendant plusieurs années, la communauté a du payer pour les dépenses militaires de Saint-Avold. Ainsi en 1788, elle a paye 152 l. 7 s. 6 d.
Viennent ensuite les droits seigneuriaux, qui se payent au domaine, le roi étant seigneur :
1° Chaque laboureur paye annuellement au domaine 1 livre pour différentes corvées, et chaque manoeuvre 4 sols.
2° Chaque laboureur est encore obligé de payer par an 3 gros, et deux manoeuvres autant qu'un laboureur, pour droit de vaine et grasse pâture et droit de four banal.
3° Malgré ce droit, le domaine met encore un troupeau de brebis à part sur le ban.
4° La communauté doit encore au domaine quarante chapons par an, ou 20 sols de France par chapon.
5° En outre 24 livres de Lorraine, affectées sur le ban.
6° Chaque ménage doit au domaine deux poules, les veuves une seulement, ou 10 sols de France par poule.
7° Les habitants doivent en outre une rente au domaine de onze paires de quartes, moitié blé moitié avoine.
8° Autrefois les habitants avaient droit de vaine et grasse pâture dans cinq cents arpents de bois; maintenant il faut payer 8 deniers par porc, quand il y a pleine paisson, 4 deniers pour demi-paisson.
A côté de ces droits du domaine, voici une autre rente due partie aux religieuses de Saint-Avold, partie au comte de Créhange ; elle est de cinq paires de quartes, moitié blé, moitié avoine.
Puis vient la dîme. Les 2/3 appartiennent aux bénédictins de Saint-Avold et leur valent 900 livres. L'autre tiers, appartenant à l'ancien chapitre de Hombourg et au curé de Béning, vaut 600 livres.
Teilles étaient à peu prés les charges publiques, sans compter les dépenses communales. La liste en est longue, et le fardeau devait être d'autant plus écrasant que tout cela retombait sur de petites gens, souvent sans autres biens que quelques lopins de terres, tandis que les grands propriétaires, dont la plupart n'habitaient pas le village, n'y payaient pas d'impôts, sauf les vingtièmes. Ainsi à Redlach, pas même de laboureur: le sieur Robin fait valoir par lui-même les 2/3 du ban à lui appartenants, l'autre tiers est cultivé par des propriétaires des villages voisins, lesquels payent les impositions dans le lieu de leur demeure: « ce qui cause une surcharge aux habitants de Redlach ».
A Coume, les remontrants ont l'honneur d'observer à Sa Majesté que le tiers de leur ban appartient à des nobles, ecclésiastiques, et à d'autres étrangers, qui ne contribuent à aucune décharge des impositions, excepté quelques vingtièmes.
Les habitants de Halling disent « que leur village n'est compose que de vingt feux ; tous ensemble ne possèdent sur leur ban que cent quatre-vingt-seize arpents de terres labourables, dont le canon, s'ils étaient affermés, ne suffirait point pour payer les impositions royales. Le restant des terres appartient à des particuliers des communautés circonvoisines, formant six cents trente à six cents quarante arpents ».
Aussi se plaint-on amèrement qu'il n'y a pas de proportion entre ce que l'on paye et les revenus que l'on tire. « II nous parait, disent les gens de Dalem, que nous sommes de beaucoup surchargés en subvention et autres impôts. Notre village, un des plus pauvres de la Lorraine, paye néanmoins au roi 781 livres de subvention, qui est une somme bien au-dessus de nos forces et les autres contributions à proportion. » Ceux qui ont un petit bien sont obligés de donner la moitié de ce qu'ils tirent pour satisfaire à leur quote-part des contributions annuelles.

Toutes charges acquittées, la communauté de Differten se trouve en arrière du produit de son ban de quatre cent cinquante quartes en espèces de grains, soit seigle, orge ou avoine.
A Many, les impositions réparties sur tous les habitants absorbent le revenu de leurs biens.
Les charges sont d'autant plus dures dans certaines communes que le sol en est plus ingrat, plus difficile à cultiver. Tel le ban de Halling, « tout en général des terres très ingrates, remplies de rocs; l'arpent ne produit en médiocre récolte que 250 livres pesant de blé, ainsi la moitié en marsage. Tous les prés sur leur ban produisent au plus cinq à six milliers de foin : point de pâture pour nourrir des bestiaux ».
La communauté de Mariendhal déclare que leur ban contient en tout trois cents jours de terre aux environs... Le jour ne produit que cinq bichets, mesure de Saint-Avold. II contient cinquante fauchées de prés d'une mauvaise nature : il faut cinq à six fauchées pour une voiture de foin. Le blé que produit le ban ne fournit le pain aux habitants que pour la moitié de l'année.
La communauté de Hombourg aura l'honneur d'observer que son ban est montagneux, d'un sable léger, qui ne produit que du seigle, des topinambours ; que les frais de culture, les semences payés et retirés, le cillage, engrangement, battage payés ou prélevés, il ne reste aux cultivateurs, au nombre de vingt-deux, que pour quatre à cinq mois de vivres, et il est constant que tous autres propriétaires n'en ont pas tant. II y a au moins un quart de cette communauté qui mendie son pain, de sorte que... il est évident que les habitants de ladite communauté payent au moins un tiers au-delà de leurs revenus.
Cette surcharge d'impôts pesait d'autant plus aux habitants que les anciens avaient encore le souvenir du régime beaucoup plus doux des ducs de Lorraine. Plusieurs cahiers établissent des comparaisons. « Les pauvres habitants d' Adelange ont l'honneur d'observer qu'ils se trouvent, de toute part et plus qu'au double, surchargés, et même que les plus ainés des lieux ont connaissance que leurs pères et mères grands leur y ont dit maintes fois que la communauté d'Adelange ne payait pour toute somme que 600 livres de Lorraine. Et aujourd'hui ils sont attenus à une somme de 3090 livres 12 sols.» Les habitants de Laudrefang payent en 1789 1656 livres, 17 sols, 6 deniers cours de France. Or, ils ont encore des rôles pour la subvention qu'ils ont trouvés dans leur communauté, du temps de leurs ancêtres, qui ne payaient pour toute somme que 500 livres cours de Lorraine.
Tritteling paye maintenant 1037 livres, 18 sols, 6 deniers; du temps de leurs prédécesseurs, ils ne payaient que 350 livres.
Aussi demande-t-on à revenir à l'ancien régime lorrain ou d'Empire, pour les villages échangés. La communauté de Valmont, « surchargée et écrasée par les impositions publiques, demande avec instance d'être réintégrée et réglé selon son ancienne Constitution, observant qu'elle a amèrement à se plaindre que les rôles de subvention, vingtièmes, etc., sont annuellement augmentés ». Le village de Bambiderstroff a été cédé au roi très chrétien par l'impératrice-reine de Hongrie et de Bohème par échange du 16 mai 1769; or, avant cet échange, les habitants et communauté ne payaient à Sa Majesté impériale que la somme de 265 florins, 19 sols, 9 deniers par an, faisant argent de France 424 livres 16 sols, et jouissaient de différents privilèges et immunités: en 1789, ils payaient environ 1800 livres.
Et toutes ces plaintes ne tombent que sur les impositions royales. Venaient ensuite les droits seigneuriaux, rentes, cens affectes sur les terres, droits de charrue, de banvin, de cheminée, corvées seigneuriales, banalités des fours, moulins, pressoirs, etc. Dans beaucoup de cahiers, ce ne sont plus seulement des plaintes, mais des cris de révolte que l'on entend contre ces droits, dont on ne comprenait plus le sens et qui de fait, le régime féodal disparu, n'étaient plus pour les vassaux qu'une seconde levée d'imp6ts. Les habitants se demandent quels sont les droits qu'ils achètent si cher et, n'en voyant pas, ils réclament les titres sur lesquels on s'appuie pour leur enlever ainsi le plus clair de leurs revenus. Il ne leur suffit plus que chaque année on rappelle aux plaids annaux les droits du seigneur.
Guerting demande que les seigneurs soient obligés de lire de temps en temps leurs titres à leurs vassaux, afin qu'ils n'en ignorent. La même communauté sollicite du secours à l'occasion de différents droits que l'on a introduits chez elle et dont elle se croit libre, comme banalité des moulins, corvées: elle ne refuse pas ce qu'elle doit, elle désirerait voir les titres de sa sujétion.
A Loutremange, « les seigneurs de Warize exigent annuellement une rente de trente quartes... moitié blé et moitié avoine, six poules et trente gros, sans savoir ce qu'on leur doit, faute qu'ils ne produisent point leurs titres. Lesdits habitants sont en outre chargés de chacun deux chapons par année, sans savoir s'ils les doivent. Les laboureurs doivent trois attelées aux seigneurs annuellement, savoir l'une aux marsages et deux pour la semaille d'automne. Les habitants et propriétaires doivent faucher, sécher et mener au château de Warize un breuil consistant environ en douze fauchées, sans savoir s'ils y sont obliges, le tout faute de titres, et qu'aucune justice ni particulier n'en ont vus. »
Les habitants de Tritteling, après avoir énuméré les droits seigneuriaux qu'ils payent à Madame de Choiseul, ajoutent: « L'on nous fait et contraint en outre à être banaux aux moulins de Madame construits à Faulquemont et Blauborn, sans que jamais il nous eût été représente aucun titre. L'on nous annonce chaque année aux plaids annaux ; et les maires, qui sont souventefois d'année à autre faits maires, on les force à signer les dites recettes des plaids annaux : c'est ce dont l'on veut faire des titres. Les suppliants demandent à Sa Majesté si Madame ne serait point tenue à représenter ses titres, parce que s'il se trouvait des titres qui attribuent des droits à Madame, assurément l'on trouverait aussi les droits des habitants assujettis à ces sortes de corvées, sinon, ne faisant pas valoir leurs titres. Les paysans, en voyant ces titres, payeront de grand coeur ; mais à défaut de titres, ils espèrent que Sa Majesté voudra bien révoquer ces sortes de corvées ».
Ailleurs on a déjà essaye de se débarrasser de ces charges. Ainsi à Adelange « il y a plusieurs années, environ quinze ou seize années, les habitants en partie ont refusé de travailler à moisson ; ils ont été assignés. L'on aurait demandé de voir les titres qui énoncent ces sortes de droits : ce qui leur a été refusé. Les pauvres habitants ont été obligés à payer les dépens et à travailler. Par la raison que les officiers et juges tutélaires dépendent de Madame, il n'y aurait eu pour les pauvres habitants aucun droit à prétendre ».
Faulquemont, qui rien qu'en droits seigneuriaux paye 1000 livres, a voulu aussi s'affranchir d'un de ces droits. La communauté a soutenu un procès contre le seigneur pour un droit, appelé droit de bourgeoisie, qui consiste en une demi-quarte de blé et trois poules que chaque bourgeois est obligé de délivrer annuellement, les veuves moitié, les laboureurs une quarte et aussi chacun trois poules. Ils ont succombé au Parlement de Nancy ; s'étant ensuite pourvus au Conseil de Sa Majesté, se trouvant trop endettés par les emprunts qu'ils ont été obligés de faire, ils ont été forcés de se déporter et se soumettre de continuer le payement et de payer les dépens. Ils doivent aujourd'hui à raison de ce procès passé 6000 livres pour partie desquelles ils sont poursuivis déjà depuis plus de six mois.
Ces quelques citations suffisent pour montrer quel était l'état d'esprit des habitants des campagnes.
La suppression des banalités est également demandée à grands cris. « Abolir les droits de banalité, dit le cahier de Pange, droits odieux qui constituent pour les sujets des servitudes contraires à la liberté publique : ce qui préjudicie considérablement, tantôt par le défaut de moudre ou mal moudre, tantôt par des pressoirs banaux fort coûteux et en insuffisance ou mal en réglé, et qui par là exposent et mettent les propriétaires dans le cas de perdre annuellement leurs récoltes, en se corrompant et s'échauffant dans les cuves: ce qui s'est éprouvé et ne s'éprouve que trop souvent dans notre communauté ».
« La communauté de Coume a l'honneur d'exposer très respectueusement que ses habitants demeurent sur un des domaines de Sa Majesté et qu'ils sont sujets à son moulin banal, qui est une charge aussi onéreuse qu'inhumaine Les habitants... supplient Sa Majesté de vouloir bien les affranchir de la banalité, attendu que dans la moindre sécheresse, il n'est capable de moudre dans les vingt-quatre heures que deux à trois quartes: ce qui ne fait pas le tiers des moulants ».
Les gens d'Adelange sont aussi attenus aux moulins banaux. Or, les meuniers n'ont ni chevaux ni charrettes, en sorte que tous les habitants, laboureurs et manoeuvres, sont forces de faire la conduite de leurs grains ; et la plus forte partie de l'année, les moulins ne sont point en état de desservir la moitié des habitants banaux.
C'est avec non moins de véhémence qu'on s'élève contre le droit du seigneur au tiers des revenus communaux. Le cahier de Maxstadt porte: « Lorsque les communautés font des ventes d'une partie de leurs biens pour la construction ou réparation à leur charge ou autres nécessites, les seigneurs ou leurs fermiers tirent le tiers de ces ventes, au lieu que d'ancienneté les seigneurs ne tiraient que le tiers de ce qui restait après les charges de communauté acquittées. II y a là-dessus un arrêt du Parlement de Nancy du 8 mars 1700 ».
« Nous avons fait construire un pont dans notre village. disent les habitants de Morlange. Sa Majesté a bien voulu nous accorder une coupe de poiriers épars sur le ban pour satisfaire à cette dépense, et malgré que la somme soit insuffisante, il faut cependant en donner le tiers au seigneur. Nous demandons que, lorsque les communautés vendront quelques biens ou revenus pour dettes ou charges publiques à l'avenir, qui soient légitimement contractées ou reconnues telles par le seigneur même, nous soyons dispensés de lui donner le tiers : car qui tire plus d'avantages des bâtiments publics et autres que lui et ses agents ? »
Ce droit au tiers dans les revenus communaux prend parfois une extension qui déconcerte les vassaux bien davantage: quand un défrichement a lieu dans une forêt communale, le seigneur, se basant sur un droit bien oublié, s'empare du tiers du terrain défriché. A Coume, où Sa Majesté, succédant au duc de Lorraine, est seigneur, la communauté se plaint que le roi, en qualité de souverain, a tiré le tiers d'un bois défriché, il y a soixante dix ans en nature de bois, qui subsiste encore aujourd'hui, appelé le bois Gressée. La communauté désire de savoir si Sa Majesté a le droit de tirer le tiers en fond. En outre la communauté désire de savoir si ce sont les intentions de Sa Majesté, si un seigneur censitaire peut jouir, et au nom de Sa Majesté, d'un tiers-fonds d'un défrichement d'un canton de bois communaux, converti en terre arable, ce qui s'est trouve sur notre ban, compose de cent-cinquante arpents, dont Sa Majesté a tiré le tiers denier par son receveur ». Cette superposition de droits parait injuste aux gens de Leywiller: « Le ban du lieu est chargé d'une rente et acensement, payable annuellement au seigneur du lieu, soixante-douze quartes de blé froment et douze quartes d'avoine à lui délivrer en son château de Warsberg, cinq lieues de distance. Dans les ventes à bail de nos biens communaux et celles de nos bois, il en exige le tiers denier.
En outre, un canton de bois vendu et défriché de trente arpents, après avoir perçu le tiers denier de la dite vente, il s'est aussi emparé et a emborné le tiers du dit bien, et du depuis, il y a environ trente ans, il en jouit comme de son bien propre. Cependant nous continuons à lui payer la dite rente, qui est affectée sur toutes les terres, prés, bois de notre dit ban, duquel la quatrième partie est en bois. Et le cas échéant que tous les dits bois soient défrichés, et le seigneur se rendant maitre du tiers, il deviendrait propriétaire de la douzième partie de notre ban, et sans doute, comme il a déjà fait, il exigerait la continuation de lui payer la dite rente. La chose est toute claire et ne doit point souffrir de difficulté : un bien relaissé par le seigneur, soit à bail, et soit un ban chargé d'une rente ou acensement, le seigneur se doit contenter de sa rente, tel qu'il a été convenu lors des arrangements faits, portes par les titres, tels que sont ceux de ce lieu. Enfin, de vouloir prétendre aux tiers deniers des ventes des émoluments communaux, et même au tiers des biens défrichés, et de continuer à percevoir les rentes affectées sur le ban : [c'est] contre quoi la communauté demande à être acceptée de se pourvoir par requête au conseil de Sa Majesté».
Passons sur le droit de colombier qu'avaient les seigneurs et quelques privilégiés. II est assez connu, ainsi que les réclamations auxquelles il donnait lieu. « Les nobles et les curés, dit le cahier de Guenkirchen, ont presque tous de grands colombiers, de sorte qu'ils ont des volées de pigeons, jusqu'à des trois et quatre cents. Quand les gens ont semé leurs terres, les dits pigeons viennent ramasser les dites semences, et quand les grains viendront à leur maturité, les dits pigeons viendront et mangeront encore une grande partie des dits grains.
Et ils feront du commerce avec. » Moins connus sont d'autres droits seigneuriaux sur lesquels nos cahiers nous donnent quelques indications précieuses. Ainsi à Maxstadt « quand un homme vient à mourir, le fermier du domaine a droit de prendre une pièce de meuble à son choix ». A Fange s'exerce le droit de revêture: voici ce qu'on en dit: « Un autre abus est celui des droits de revêture qu'ont les seigneurs, L'usage qui s'en fait dans notre village est de percevoir de la part de la justice à qui le seigneur abandonne ce droit, sept chopines de vin par chaque pièce petite ou grosse qu'un propriétaire débite du vin de son crû, et encore le droit de huit pots de vin et pour 5 sols de pain sur chaque héritier et à chaque mutation de biens: droits considérables et coûteux par la répétition qui s'en fait tous les jours. »
Nous rattacherons à ces droits seigneuriaux la dîme. Bien que de nature différente, elle était souvent, du moins en partie, entre les mains de seigneurs laïcs : elle formait d'ailleurs aussi une charge publique. Et d'abord beaucoup de nos cahiers nous renseignent sur le mode de perception de la dîme. On sait qu'il variait de village a autre et quant au taux et quant aux objets qui y étaient soumis.
Voici ce qu'on dîmait à Dourdhal:
1° La communauté de Dourdhal donne dîme de tous les prés les dixièmes verges aux bouts.
2° La communauté doit payer la dîme des pommes de terre, et nos voisins ne la donnent pas.
3° La communauté donne les septièmes gerbes de dîme de notre ban, c'est-à-dire environ la quatrième partie de notre ban.
4° Nous donnons aussi la dîme des chanvre et lin dans les jardins, et plusieurs villages ne la donnent pas.
A Chémery, sur 754 jours de terres, 146 jours se dîment à la septième gerbe, le reste du ban à la dixième.
La dîme de l'Hôpital valait 700 livres ; la moitié du ban se dimait à la septième, l'autre moitié à la dixième.
« Le ban et finage de Laudrefang, dans toute l'étendue du ban, se dîme à la dixième gerbe. Toutes autres dîmes, comme le chanvre, aussi a la dixième poignée; de même les porcs et agneaux de lait se dîment aussi à la dixième. De ces sortes de dîmes les Révérends Pères Bénédictins de Longeville en emportent la moitié, et l'autre moitié le sieur curé de Tritteling dont nous sommes paroissiens.» A Tritteling même, le mode de perception est identique. « II est à observer, dit le cahier de Charleville, que les grains universellement se dîment à la septième gerbe, dîme très considérable, et les pommes de terre à l'onzième.» C'est au baron d'Uberherrn qu'appartiennent à Bas-Diesen les dîmes, grosse et menue ; elles se perçoivent à la dixième.
La dîme, de par son Institution, était destinée aux frais du culte, à l'entretien des églises et des prêtres qui les desservaient ; il n'en restait pas moins une part de cet entretien à la charge des habitants. Voici ce qu'on relève, par exemple, dans la déclaration des charges de la communauté de Merlebach:
La communauté est chargée de l'entretien et réparation da clocher de l'église, du mur pour le tour du cimetière. Elle est chargée pour la cire et le luminaire paroissiaux pour la dépense à la somme par année de 96 livres: pour le blanchissage, les balais, l'encens, somme par année de 30 livres 10 sols; pour le vin servant au sacrifice divin 24 livres. Le régent d'école, comme chantre et sacristain, touchait souvent une portion de dîmes, qui faisait d'ailleurs le plus clair de ses revenus. A Merlebach, c'est encore la commune qui paye: vingt quatre quartes de seigle, la quarte estimée 5 livres, font 120 livres. Tandis qu'à Bas-Diesen le baron d'Uberherrn tire toutes les dîmes, la communauté doit « payer par chaque habitant à M. le curé de Porcelette pour la desserte 5 livres de France par chacun laboureur et [chacune] de leurs veuves, 40 sols par manoeuvre, et 15 sols par leurs veuves ».
On lit dans le cahier d'Arriance: « Les plaintes que les habitants et communauté d'Arriance osent porter aux pieds du trône de Sa Majesté ne sont que trop justes et trop réelles. N'est-il pas bien dur pour une pauvre communauté d'être obligée seule à la construction, entretien et décoration d'une église dans sa totalité, d'être obligée seule à la construction, entretien et réparation d'un presbytère, sans recevoir le moindre secours des seigneurs et décimateurs qui tirent la graisse de la terre et l'avantage le plus clair des biens du lieu ? »
Arriance était une annexe avec vicaire résident ; de même Faréberswiller, qui avait donc les mêmes charges: « Les habitants de ce lieu ont été obligés de bâtir leur église à leurs frais, comme aussi leur maison d'école, et tout à leur charge d'entretien, comme aussi leurs clocher et cloches et maison du vicaire résidant en ce lieu. Les habitants sont encore chargés d'un supplément de dix quartes de blé froment au vicaire résident par an. En outre seize quartes de blé froment pour gages du maitre d'école ».

Ce qu'il y avait de plus dur pour ces annexes, c'est que, malgré toutes ces charges, n'étant pas détachées de la paroisse, il leur fallait contribuer aux dépenses qu'occasionnaient l'église et le presbytère du chef-lieu. « Les habitants de Faréberswiller sont toujours obligés de contribuer aux réparations que l'on fait tous les ans dans la paroisse nommée Béning après les cloches, clocher, murs de cimetière, autels, presbytère et autres charges. » Ils ont essayé de se libérer en faisant ériger leur annexe en cure ; mais depuis six ans que leurs pièces sont au parlement de Nancy, ils n'ont pu obtenir audience.
Dourd'hal, une autre de ces annexes, a dépense en quatre ans 1000 livres pour l'église-mère de Longeville.
Aussi l'on demande « que tous les lieux qui ont des chapelles, églises, avec suffisamment d'habitants pour être desservis, et les lieux érigés en cures, il conviendrait d'y établir des curés, afin que ces lieux soient desservis en cette qualité, sans être obligés de contribuer aux réparations et reconstructions des maisons et aux charges paroissiales, qui sont de doubles charges et dépenses à des lieux et communautés. En outre, chacun oblige de payer la dîme à celui pour lequel dans le principe elle a été établie, pour chacun lieu être desservi en qualité de curé, et non par un seul curé qui possède un bénéfice considérable pour desservir plusieurs lieux ; qu'au contraire, étant divisés et desservis par plusieurs prêtres, sans doute le ministère serait mieux exécuté » (Cahier de Leywiller).
En principe la dîme était chargée de la fourniture des bêtes mâles aux troupeaux de la commune ; mais la encore bien des exceptions qui ne paraissent pas justifiées. Voici les doléances de Leywiller: « La communauté est chargée de fournir elle-même les bêtes mâles des troupeaux communaux de bêtes à cornes: laquelle charge doit être au seigneur du lieu, attendu que c'est un ancien droit qui ne souffre point de difficulté et qui est attaché à la grosse et menue dîme, qui appartient au dit seigneur pour la moitié et l'autre au curé du lieu, pour laquelle il fournit à la dite communauté les porcs mâles ; conséquemment le seigneur doit aussi en sa qualité de décimateur fournir les mâles des bêtes à cornes : pour quelle raison il y a eu procès entre la communauté et le dit seigneur.» Mais les habitants ont été condamnés d'abord à Sarreguemines, puis à Nancy.
Si le curé de Leywiller fournit a ses paroissiens les porcs mâles, celui de Warize n'est pas si généreux vis-à-vis des habitants de Halling, son annexe: « Leurs troupeaux sont sans bêtes mâles que M. le curé de Varize, comme décimateur seul, néglige de leur fournir, quoique les décimateurs généralement en tous les domaines y soient obligés, même les fermiers des domaines du roi. Notre communauté est trop faible en moyens pour y faire obliger le dit sieur curé. » A Merlebach, il en coûte 150 livres à la commune pour la fourniture et l'entretien des bêtes mâles. La seigneurie de Warsberg a les dîmes à Falk, « et la communauté fournit le taureau, qui coûte environ 3 louis d'or pour l'entretenir ».
A propos des droits seigneuriaux et de la dîme, nous avons déjà touché les charges communales. Après ce que nous avons dit du fardeau écrasant qui pesait sur les habitants, on pourrait s'attendre à trouver prés des autorités chargées de surveiller les opérations des municipalités, un peu de prévenance et d'égards. Loin de la : les cris de colère contre l'intendant, mais surtout contre les subdélégués, le prouvent ; et d'abord à cause des formalités et des frais que sont forcées de faire les municipalités avant d'entreprendre les moindres travaux.
« Que pour faire de petites réparations dans une maison de curé, d'école et autres bâtiments, lisons-nous dans le cahier de Host, les frais de l'ingénieur et des autres coûtent souvent autant que les réparations mêmes: une charge onéreuse pour une communauté. » Les habitants de Hombourg sont plus explicites: « Bien loin de se louer de la conduite des subdélégués, l'on ne peut que sen plaindre très amèrement, notamment de leurs vexations outrées. S'agit-il de quelques réparations à faire soit à un presbytère, église ou cimetière: ce subdélégué y envoie premièrement l'inspecteur des ponts-et-chaussées pour en faire la visite, reconnaissance et un état estimatif. Cette opération, quoique très inutile, coûte néanmoins des 20, 30, 40, 50 livres et même plus quelquefois. Ensuite ce subdélégué s'y transporte avec son secrétaire, en fait l'adjudication et perçoit pour ses honoraires une somme exorbitante, outre les droits de son secrétaire, et ce pour trois à quatre heures de travail. »
La commune de Leywiller, qui fait la même plainte, appuie ses dires en énonçant les sommes qu'elle a du ainsi payer à Thomas, subdélégué à Boulay.
C'était aussi devant ces subdélégués que les syndics des communautés rendaient leurs comptes. La manière dont ils procédaient à cette révision, et les frais qu'ils occasionnaient donnent lieu à de nouveaux griefs contre eux. Écoutons encore les habitants de Hombourg : « Les syndics de chaque communauté sont attenus à rendre compte de leur gestion... à la fin de l'année de leur syndicat. Ce subdélégué, au lieu d'allouer les dépenses légitimement faites par ce syndic comptable, les contrarie, les raye, de sorte que, quand ce syndic serait légitimement créancier de la communauté, il en devient le débiteur ; et il prend pour son calcul des 12, 15 et 18 livres, outre les expéditions de ce compte qu'il se fait encore payer à part. Ce syndic se plaint-il de cette taxe énorme ? refuse-t-il de payer ? II l'envoie prendre par un ou deux cavaliers de la maréchaussée et se fait payer forcément, outre les frais des courses. Ce n'est point tout: ce subdélégué, après avoir auditionné tous les comptes de son département, dix, quinze et vingt années après, se les fera représenter de nouveau, les revérifiera encore et se fera de nouveau payer les frais de calcul fort cher, tandis qu'un compte une fois auditionné et apuré doit suffire.» Les cahiers de Thicourt et de Leywiller confirment ces faits.
La principale ressource des communautés pour acquitter leurs charges, était dans le produit de la vente de leurs bois communaux. Mais avant de le toucher, il fallait d'abord se laisser gruger par les maîtrises des eaux et forets. Si leurs officiers accordaient assez facilement des coupes, c'était précisément à cause du profit qu'ils en retiraient. « Les maîtrises... [touchent] pour le droit de martelage des coupes de communauté 3 livres 10 sols l'arpent ; pour la vente des coupes, arbres épars. quarts de réserve, etc., les adjudicataires sont obligés de leur payer passé deux sous pour livre du montant de la somme de leur adjudication : ce qui fait des sommes considérables, lesquelles tombent en pure perte pour les communautés » (Cahier de Leywiller). Vu ces bénéfices pour elles, les maîtrises imposaient même parfois des ventes de coupes à des communautés qui en auraient eu besoin pour leur affouage. C'était le cas à Hombourg: « Cette maîtrise, sous le spécieux prétexte que la communauté de Hombourg-le-Haut et Bas a trop de bois pour son chauffage, procédé tous les trois ans, et ce depuis neuf ans, au martelage et à la vente d'une coupe de bois, qui doit nécessairement être pour leur affouage... La dite communauté. qui n'a... qu'une demi-corde ou environ de bois pour chaque habitant de Hombourg-Haut et Bas, supplie humblement Sa Majesté de faire défense à la dite maîtrise de faire à l'avenir aucune vente de ses bois communaux qu'au préalable elle ne le demande.» Les ventes faites, ce serait une erreur de croire que la communauté va de suite en toucher le prix. « Qu'un des plus sensibles préjudices qu'ils souffrent et contre lequel ils réclament depuis longtemps, avec leurs semblables, disent les habitants de Condé, c'est celui que leur cause l'obligation où ils sont de déposer dans la caisse des domaines et bois les sommes provenant de la vente ordinaire ou extraordinaire de leurs bois. Cet argent, qui leur appartient, est ainsi mort pour eux pendant nombre d'années, tandis que s'il était déposé dans le coffre de la communauté, il pourrait être mis à profit et valoir beaucoup. » L'argent une fois dans cette caisse, il est bien difficile de l'en faire sortir: en marches et en contre-marches, il faut, d'après les habitants de Hombourg, en consommer le quart au moins avant de pouvoir toucher les trois autres quarts.
Mais on avait bien d'autres griefs contre les maîtrises. Voici comment la communauté de Creuzwald-la-Croix qui en demande la suppression, motive son voeu: « Il est constant que ces tribunaux, qui sont la ruine des pauvres communautés, ne subsistent qu'à la faveur des amendes et dépens auxquels ils condamnent eux-mêmes ceux qui ont été repris et dont partie à leur profit, vice remarquable et dangereux de leur institution. Ne deviennent-ils pas par là en quelque sorte juges en leur propre cause, et ne serait-ce point là la raison pour laquelle on affecte, pour ainsi dire, de n'y admettre comme gardes-forêts que des gens sans foi ni loi ni probité, dont ceux-là paraissent les plus accueillis, qui font le plus de reprises justes ou injustes ? Ils ont toujours raison, surtout parce qu'ils font venir l'eau au moulin. » Le cahier de Helstroff disait de même: « Ces Messieurs des maîtrises ont des fortiers des bois qui ne sont pas des capucins ; ils font souventefois des rapports lorsqu'ils trouvent du bois chez l'un ou l'autre sujet, quand même on a acheté le dit bois. Et les dits fortiers font des dégradations terribles dans les bois du roi, en vendant des arbres de côte et d'autre. »
Admettons que les municipalités fussent surchargées; elles ont tort cependant de méconnaitre l'utilité de certaines dépenses, comme c'est le cas par exemple à Bambiderstroff à propos d'une école. « Les soussignes ont l'honneur de remontrer très respectueusement à Sa Majesté que de tout temps leur maitre d'école instruisait les deux sexes. II y a trois ans que le sieur curé du dit lieu de Bambiderstroff a donne requête à Monseigneur l'intendant aux fins d'obliger les habitants d'établir une maitresse d'école pour l'instruction des filles; s'entend qu'ils n'avaient aucuns moyens pour cet établissement, et sachant très bien l'avantage qu'il en résulterait ; mais, faute de moyens, ils s'y sont opposés, et malgré leurs moyens déduits dans une délibération générale en communauté, ils ont été déboutés de leur opposition et, par une ordonnance émanée de Monseigneur l'intendant, ils ont été condamnés à former l'établissement de maitresse d'école dont s'agit, et, par la même ordonnance, les gages de cette fille ont été fixes à 68 livres cours de France. Indépendamment de cette somme, cette maitresse d'école tire dans les biens communaux comme un autre habitant loge franc, et chaque enfant lui paye 15 sols de France. Cet établissement est une chose inouïe dans toute la Lorraine; aucune communauté n'est chargée d'une maitresse d'école. II y en a d'établies, il est vrai, dans les villages et bourgs ; mais elles ont été fondées par des seigneurs hauts justiciers des lieux et quelques curés, comme par exemple à Faulquemont par Madame la comtesse de Choiseul, à Morhange par Monsieur le comte d'Helmstatt, etc. Cette fille est une charge très considérable à cette communauté, et d'ailleurs une nouveauté. Les suppliants ont lieu d'espérer qu'il plaira à Sa Majesté de les en décharger et ordonner qu'elles seront instruites par le maitre d'école, comme d'ancienneté, qui est d'ailleurs chargé à avoir un aide en cas de besoin ; et on pourra séparer les filles des garçons, y ayant des salles assez spacieuses pour cela. Ce n'est pas seulement les 68 livres que la maitresse d'école coûte a la communauté: cet établissement lui a encore coûte 66 livres de frais, que le sieur Thomas, leur subdélégué, leur a exigées.»
II nous reste à parler de ce qu'aujourd'hui nous appellerions impôts indirects. La plupart étaient perçus par la Ferme. On désignait sous ce nom une compagnie financière qui, moyennant un prix fixe, achetait du gouvernement le monopole de certaines marchandises, l'exercice de certains droits, la levée de certains impôts. Nous ne nous occuperons que des objets qui touchaient particulièrement les gens de la campagne.
Et d'abord la Ferme avait le monopole du sel. Elle en profitait naturellement pour le vendre à un prix exorbitant. Tandis qu'elle-même le cédait à l'étranger à 2 sols environ la livre, on le payait en Lorraine 6 sols 3 deniers. « Cette cherté devient... sensible, dit le cahier de Haute-Vigneulles, si l'on veut considérer qu'un artisan, manoeuvre est oblige de travailler deux ou trois jours pour avoir de quoi payer un pot (c'est-à-dire deux livres) de sel. » «La plus grande partie des aliments du peuple en ce lieu (Leywiller) et aux environs sont des légumes, et pour l'assaisonnement d'iceux il est nécessaire une grande quantité de sel..., et le pauvre peuple, faute d'argent, se trouve oblige de ménager le sel et ne peut suffisamment saler ses potages: ce qui cause souvent aux pauvres habitants des maladies. » D'après le cahier de Mainvillers, il se trouve des gens qui sont quinze jours et trois semaines sans manger de soupe à cause de cette cherté. Que mangent-ils donc ? Le cahier de Freybouse répond: « Des pommes de terre sèches, sans pain et sans sel, avec du gros lait ou du petit lait. Ce fait est constant dans la plus grande partie de la Lorraine allemande. » Parfois le prix du sel était double par suite du temps que l'on perdait en allant l'acheter; car il n'y avait qu'un nombre fixe de dépôts, à chacun on avait arbitrairement rattaché un certain groupe de villages.
« Nous sommes obligés d'aller acheter le sel dans des bureaux éloignés de trois lieues, disent les habitants de Morlange : ce qui est une grosse charge pour le peuple qui, n'ayant que pour acheter une demi-livre de sel, est encore obligé de vivre, le jour où il va chercher le sel, à ses dépens, sans pouvoir gagner un sol. » Pour les habitants d'Elvange, l'entrepôt du sel est fixé à deux lieues et demie, tandis qu'ils pourraient l'avoir au bureau de Faulquemont qui n'est qu'à une petite lieue.

Si encore à ce prix excessif on avait pu se procurer une marchandise de bonne qualité ! Mais loin de là : « Le sel qui est vendu et délivre aux sujets du roi, dit le cahier de Leywiller, est de la plus mauvaise qualité. II n'est point cuit ; lorsque le temps est humide, il fond en eau. Une chose chère et mauvaise: ce qui fait un double mal. Le sel à gros grains, bien cuit et d'une bonne qualité, on le fait passer à l'étranger, lequel nous est contrebande au delà du Rhin à trente lieues d'ici. Cette bonne qualité de sel se vend la livre 4 kriches, ce qui fait 3 sols de notre argent. Et les sujets du roi, auxquels on consomme leurs bois pour la fabrication de cette marchandise, on leur délivre la plus mauvaise, et de plus ils sont obligés de payer la livre à 6 sols 3 deniers de France : jugez de la différence. »
Ce n'est pas seulement pour leur usage que les habitants réclament contre cette cherté du sel, mais aussi pour leurs bestiaux. « Rien ne serait plus avantageux aux sujets du roi, lisons-nous dans le cahier de Dalem, que si le prix était tel qu'on put en donner aux bestiaux, qui seraient mieux portants, la viande d'un meilleur goût et plus saine ; on pourrait aussi alors en entretenir un plus grand nombre. Car nous avons en Lorraine beaucoup de fourrage aigre et mauvais qu'on pourrait améliorer en usant du sel. L'utile et le nécessaire exigent que le prix en soit diminué.»
Le débit du tabac était un autre monopole de la Ferme. II s'agit surtout du tabac à priser ; l'habitude de fumer semble alors n'avoir pas encore pénétré dans les campagnes. Le prix aussi en est excessif. « Nous payions, du temps des princes de Lorraine, 14 sols la livre de tabac, disent les gens de Thicourt; nous la payons sous la ferme 3 livres 12 sols, et 4 livres aux petits bureaux ». Le cahier de Many peut donc, sans trop exagérer, affirmer qu'un homme qui en dépense un peu est obligé de mettre la moitié de son salaire en tabac par jour. Et si le sel de la régie ne vaut rien, « quelquefois le tabac est pourri, dit le cahier de Zimming; on est force d'en prendre de la contrebande ». Le mode de débit soulève aussi des réclamations. Voici ce que disent les habitants de Morlange: « La ferme oblige un membre de la communauté à se constituer le débitant, sans savoir s'il peut exercer cette fonction : ce qui nous a occasionne un procès où on nous a vexés de plus d'une manière. » Le cahier de Charleville est plus explicite : « La ferme nous contraint à débiter le tabac dans notre communauté : ce que nous faisons à tour de rôle, dont la plupart des habitants, n'ayant de l'argent que pour une livre, sont obligés d'aller à Saint-Avold, à six lieues de Charleville, pour prendre leur livre de tabac. On lui alloue 8 sols de profit pour livre, et il est pesé à poids d'or. II est vrai qu'on lui en donne 17 onces pour la livre; mais, le tabac étant desséché en chemin, il n'en trouve plus que 14 ou 15 onces : ce qui fait que c'est une charge très considérable pour la communauté, a cause encore qu'il doit débiter le dit tabac par quart et par demi-once: dont il paye sa livre de tabac 8 livres 12 sols à Saint-Avold et a grand-peine de retirer ses deniers. »
On comprend que dans ces circonstances, surtout dans un pays frontière, qui par surcroit renfermait des enclaves, la contrebande se soit exercée sur une grande échelle, malgré les peines terribles dont étaient frappés les délinquants. Plusieurs articles de nos cahiers le prouvent ; voici comme s'exprime celui de Bambiderstroff : « Le tabac est encore un des objets les plus importants à cause du prix exorbitant. Combien de gens ne s'exposent-ils pas de se procurer du tabac défendu ? au lieu que, s'il était a un prix moindre, ils ne s'exposeraient pas au danger qu'ils courent journellement. Tantôt ils sont pris par les employés et condamnés à des amendes ; tantôt en voulant se sauver, ou se sauvant et voulant s'échapper, combien n'y en a-t-il pas qui ont perdu la vie et ont laissé leurs pauvres femmes et enfants à la dernière misère ? au lieu que, si ce tabac était à moindre prix, il n'y aurait point tant de familles réduites à la disette. » Même plainte dans le cahier de Saint-Avold: « Qu'il y a longtemps que l'on se plaint du prix excessif du sel et du tabac, et c'est là le sujet qui donne lieu aux contrebandes, qui arrachent les bras à une multitude immense d'individus qui prennent lieu à ce métier, malgré qu'ils soient quelquefois repris. C'est aussi à ce sujet que les employés des fermes commettent des excès, des violences et des vexations journalières, qui opèrent la ruine des contrevenants ; et ce qu'il y a de plus désastreux à propos des reprises que font les dits employés. c'est que l'on ajoute foi plénière à leurs procès-verbaux que l'on pourrait la plupart du temps impugner de faux, en sorte qu'ils deviennent juges et parties.»
Un autre objet qui soulève des réclamations générales, ce sont les acquits. Avant la Révolution, non seulement les marchandises payaient des droits aux frontières du pays, mais il y avait des barrières entre les différentes provinces du royaume. Ainsi toute voiture chargée arrivant des Trois-Évêchés en Lorraine devait payer un droit ; ce droit payé, le voiturier recevait un acquit de paye qu'il devait conserver et présenter à toute réquisition des employés de la Ferme : car c'était encore la Ferme qui percevait cet impôt. Et si une voiture partait d'un village lorrain pour aller dans un autre village lorrain, mais devait traverser soit un village français, soit un village d'Empire enclave en Lorraine, il fallait de nouveau prendre un acquit, nomme cette fois acquit a caution. On comprend quelles complications tout cela devait donner dans les villages frontières ou voisins des enclaves de l'Empire : de là ce cri général contre les droits. « Nous sommes Lorrains de nation et enclaves dans les Français, disent les habitants de Morlange. Aujourd'hui nous sommes tous sous la même domination, nous ne composons qu'un peuple, nous avons le même souverain, et malgré cela nous sommes toujours maltraités par la ferme. Nous ne pouvons faire aucun commerce dans les villes, bourgs et villages français sans payer des droits et acquits. Les droits s'étendent même sur les gens de métiers et laboureurs dans toutes les choses qui concernent leurs professions, et nous trouvons ce fardeau un peu lourd. » « Tous les habitants se plaignent d'une voix unanime contre la traite foraine, lisons-nous dans le cahier de Mainvillers, étant enclavés entre la France et le comte de Créhange, ne pouvant sortir dans aucun endroit sans être obligés de prendre des acquits soit de sortie ou d'entrée, soit des acquits à caution pour le transport d'un lieu à autre dans les États de Lorraine: ce qui fait que quelquefois on vient à perdre un acquit, dont le pauvre homme est très misérable... Les Français ne perdent pas tant; car ceux-là ne sont obligés que de consigner ce que les Lorrains sont obligés de payer. On veut même, en passant sur territoire lorrain sans le quitter, obliger les habitants de prendre des acquits à caution, à cause que nous sommes limitrophes du comte de Créhange. » Le cahier de Narbéfontaine ajoute: « Notre communauté est voisine des villages d'Empire et, à cause des acquits, nous ne pouvons pas même prendre les gerbes de nos propres terres que nous avons sur les bans des villages d'Empire ». Aussi réclame-t-on, ainsi que s'expriment les habitants de Pange, « la cessation des droits de toutes espèces d'acquits dans tout l'intérieur de la Lorraine et de la France, droits des plus affreux...
qui exposent à toute heure les plus indigents aux contraventions, comme par exemple un pauvre tisserand venant et allant de Lorraine en France, de France en Lorraine, pour porter ses pannées de toile et en recevoir son salaire; une pauvre fileuse par exemple avec du chanvre ou sa filasse ; le malheureux coquetier qui, jour et nuit, est surchargé de maux et fatigues, est exposé dans toutes ses marchandises aux mêmes contraventions ; le vigneron, ainsi que le propriétaire, pour la sortie et la vente de ses vins en France : objet considérable, de 20 a 22 sols par hotte; le transport des meubles pour le changement d'habitation, les matériaux de toutes espèces pour les bâtiments que nous sommes obligés d'aller chercher chez nos voisins de France, Sujets aux acquits, etc.»
A cette gène, à ces ennuis, a ces frais venait s'ajouter parfois le chantage qu'exerçaient les employés de la Ferme vis-à-vis des pauvres paysans; témoin le fait suivant que rapporte le cahier de Zimming: « II y a environ six ans que la communauté avait fait refondre leurs cloches. On les ramène de Metz; on a pris un acquit à Bionville. L'acquit étant signé et en règle, on la renvoyé, disant au buraliste que, sil revenait quelque chose à la communauté, il le renvoie par l'exprès; il répond: Si vous voulez encore quelque chose, retournez avec votre acquit à caution ; je ne l'ai pas besoin. Après quatre semaines la brigade de Raville fut envoyée pour dresser procès-verbal contre le voiturier, répétant 200 livres. Pour être exempt de ces vexations, on s'est délivré en payant 18 livres de France avec le déjeuner de 4 livres.»
D'autres entraves au commerce et aux communications subsistaient encore à côté de celles que nous avons déjà mentionnées. « A Theding, qui dépend des domaines, il faut à la ronde tout autour payer à des seigneurs inférieurs des Gelaides. » « La communauté [de Rosbrück]... se trouve chargée d'un péage, nommé Kleingeleute, qui se prend sur le bétail et toutes autres marchandises quelconques qui passent; ce sont les fermiers des domaines du roi qui le lèvent. Ce droit est très onéreux sans être lucratif pour le roi; il gène le commerce et beaucoup les passagers. Il se levait originairement uniquement pour la confection, entretien des ponts et grands chemins et pour la sûreté des voyageurs : actuellement ce droit nous parait être une exaction, puisque nous sommes obligés de payer une contribution particulière pour l'entretien des ponts et chaussées. »
Le remède à cette situation intolérable est indique par le cahier de Creutzwald-la-Croix : c'est « le reculement des barrières aux extrémités du royaume. Tout ce qui les aura franchies aura acquitté ou sera censé avoir acquitté les droits, qui seront règles et dont le tableau sera imprimé et rendu public. De là plus d'entraves quelconques dans l'intérieur du royaume, plus d'acquits d'aucune espèce, plus de visites de paquets ni de voitures, pleine et entière liberté du commerce, même du sel et du tabac... et surtout plus de ferme générale, dont la simple idée est en horreur à tous ceux qui n'y sont pas intéressés. Et ce n'est pas sans raison; il en est de l'administration des finances d'un grand royaume comme d'un bien particulier : personne n'ignore que l'affermer, c'est donner le bénéfice au fermier. Mais ce bénéfice considérable qu'on donne aux fermiers généraux, quel est-il ? C'est la substance du pauvre, c'est le prix de ses sueurs, mêlées de sang, qui le compose. Ce prix dont la légitime destination doit être le maintien du trône et des forces de l'État, sera-t-il permis d'en enrichir les fermiers généraux, devenus son tyran par leur cupide rapacité, afin qu'ils puissent couler leurs jours dans le luxe et la mollesse aux dépens de l'Etat ? »
Il fallait à la Ferme, pour percevoir ces droits et exercer la surveillance, une nuée d'employés, vrais limiers toujours en chasse, toujours aux trousses des paysans, qui par contre les détestaient cordialement. Nous avons déjà dit un mot de leurs rencontres, parfois sanglantes, avec les faux sauniers et autres contrebandiers ; il reste bien d'autres griefs à relever contre eux. Hémilly se plaint de « la multiplication prodigieuse des brigades des employés des fermes qui, repartis dans ce canton de lieue en lieue au nombre de six à huit par poste, dévastent les bois ou ils sont jour et nuit; quelques-uns d'entre eux insultent les passants, traitent quelquefois indignement les personnes du sexe ». Le cahier d'Elvange ajoute: « Nous avons cinquante de ces employés pour garder un village voisin d'Empire, à une demi-lieue de distance, qui content plus de 60 louis par mois, et nous présumons beaucoup que Sa Majesté n'en tire pas le dixième de profit. » « Les employés sont encore très à charge à la communauté, disent les habitants de Mainvillers, étant obligée de les loger par force, mêmement qu'on a voulu faire sortir hors du village un des plus anciens habitants. Les moindres raisons qu'ils ont avec un habitant ou étranger, ils prennent leurs fusils, pistolets en mains contre lui, et même dans les maisons. » D'après le cahier de Macheren, « on ne peut, et on ne sait le moyen de s'en garantir : le plus honnête homme, et qui croit dormir chez lui, se trouve éveillé par la surprise de ces gens qui, sous mauvaise Information, croiront devoir fouiller chez lui sous prétexte de contrebande ». Ces recherches arbitraires sont aussi l'objet des plaintes des gens de Brecklange: ils demandent « la suppression des employés qui sont à charge à tout le peuple de l'État par des recherches qu'ils font continuellement dans tout le royaume, et font perdre le temps aux gens de justice qu'ils sont obligés de prendre avec eux pour faire leurs recherches, sans leur payer aucune rétribution; et si on refuse, ils dressent procès-verbal contre nous et nous font payer l'amende».
Nous mentionnerons encore deux droits, affermés également, qui, bien que tombant sur des objets moins importants, n'en constituaient pas moins un surcroit de dépense pour les habitants. Le premier était le droit de marque des cuirs établi en 1764 par un édit de Stanislas. « L'impôt des cuirs est très à Charge, dit le cahier de Thicourt; car la livre de cuir qui se vendait 20 à 24 sols avant l'impôt, se vend actuellement 48 sols à 3 livres. » Par suite « il y a beaucoup de pères de famille qui n'ont plus le moyen de fournir des souliers pour leurs enfants, [de sorte] qu'on les voit souvent sans souliers pendant le gros de l'hiver. » (Narbefontaine). Cet impôt d'ailleurs n'atteint aucunement le but qu'on s'était proposé en l'établissant, suivant les dires du cahier de Saint-Avold : « Que le roi n'a fait un impôt sur les cuirs que dans la vue qu'il n'y en aurait que de bonne qualité ; et les tanneurs, hors d'état de subvenir à une pareille charge, sont obligés, pour avoir de l'argent, de sortir les cuirs hors des fosses avant qu'ils soient passés, pour achever de les fabriquer, en sorte qu'il s ne peuvent avoir de bonne qualité.» De plus « la régie de la marque des cuirs..., qui est encore une charge pour le public..., n'augmente mêmement les revenus du royaume, au contraire les diminue, d'après les habitants de Bambiderstroff. Avant cette régie, la paire de souliers coutait aux pauvres gens de campagne 3 livres 10 sols ; actuellement elle est à 5 livres, et il n'en résulte aucun profit à Sa Majesté. Dans les villes, où il y a quantité de tanneurs, et par conséquent le produit de la dite règle devrait procurer quelques émoluments, il n'est pas de beaucoup suffisant pour payer les officiers de cette régie. Tout cela est notoire et de la connaissance notamment des dits tanneurs, qu'il a fallu ajouter au produit de cette régie des sommes assez fortes pour procurer aux régisseurs l'entier payement de leurs gages. Cette régie est donc une grande charge pour le public et d'aucune utilité pour Sa Majesté.»
Tandis que le droit de châtrerie était libre dans les autres provinces de la France, il était en Lorraine donné à ferme. L'article suivant du cahier de Bambiderstroff fera connaitre suffisamment pourquoi les paysans s'en plaignaient. « La châtrerie est encore de la dernière conséquence pour les gens de la campagne. Avant la réunion de la Lorraine a la France, le fermier de cette partie n'en payait que 800 francs barrois, et actuellement elle est portée à 13, à 14000 livres de France; conséquemment leurs droits sont considérablement augmentés. Dans ces temps on payait une somme modique pour cocher une truie, de même que pour couper un roncin; mais actuellement on paye par truie 20 sols et pour un cheval entier 4 livres; et quelquefois par l'impéritie de ces fermiers, les bêtes viennent à crever, et les propriétaires de ces mêmes bêtes ne savent à qui s'adresser pour en être payés, et bien des fois n'ont pas les moyens de faire aucune poursuite contre ces gens, et quand ils les auraient, ils n'ont pas le coeur de les faire valoir, attendu qu'il n'y a aucune loi certaine pour la garantie des dites bêtes; et [les fermiers] attribuent ordinairement cette faute aux propriétaires, quoique ces bêtes fussent crevées par leur faute. Dans tout le royaume, les gens de campagne ont pleine et entière liberté de couper tant les porcs qu'autres bêtes, sans être tenus d'appeler les dits fermiers, et les opérations qu'ils ne peuvent faire, ils conviennent avec le châtreur pour un certain prix pour les faire. Ils espèrent donc que Sa Majesté les fera jouir des mêmes privilèges, ainsi que les sujets français jouissent: en conséquence supprimer cette partie de régie. »
Quels que soient les sujets de plaintes que nous avons énumérés jusqu'à présent, il n'en est pas, je crois, qui soulève des réclamations aussi unanimes que la cherté du bois. « Le prix du bois est devenu excessif depuis quinze a dix-huit ans, lisons-nous dans le cahier de Many. Sa progression est de 4 à 16 livres, malgré que nous sommes environnés de forêts immenses. La cause de cette cherté est la consommation exorbitante qu'en font les salines qui nous avoisinent. Il serait à désirer que ces salines soient abolies ; elles sont pour notre province une surcharge effrayante, tant par le prix exorbitant des sels qu'elles nous fournissent, que par la cherté des bois qu'elles occasionnent, vu l'énorme consommation qu'elles en font non seulement pour la cuisson des sels qu'elles nous fournissent, mais aussi pour ceux qu'elles fournissent aux étrangers à un prix moindre de trois quarts que celui que nous en payons. Les forêts sont absolument dégradées par les coupes forcées et le peu de réserve qu'en ont fait les officiers soit seigneuriaux soit royaux, en sorte qu'elles ne sont plus peuplées que de très petits arbres qui, dans la révolution de vingt-cinq à trente ans, ne produiront que très peu de bois. » « Les bois sont extrêmement chers à cause que nous ne sommes éloignés des salines que de quatre à cinq lieues. Les directeurs viennent acheter des bois qui sont en vente des seigneurs jusqu'auprès de ce lieu, ayant les forces de les payer plus cher que le pauvre habitant: ce qui fait que le pauvre est obligé par force de s'en passer » (Mainvillers). La communauté de Narbefontaine se plaint surtout des rapines auxquelles se livrent les indigents pour se procurer un peu de chauffage. « A cause de cette cherté du bois, beaucoup de pauvres particuliers qui n'ont pas le moyen d'acheter du bois, ruinent les bois de la communauté, les arbres poiriers dans les champs, et même dans les jardins, et ils ne sont pas assez punis. »
Cette cherté, qu'au sud du bailliage, les communautés attribuent aux salines, est mise par celles du nord-est au compte des forges. Le cahier de Creutzwald-la-Croix demande « l'extinction des fourneaux du [dit] Creutzwald, appartenant à Madame de Hayange: gouffres affreux où ont été se fondre annuellement depuis une trentaine d'années 7 à 8000 cordes de bois, sur la majeure partie desquelles nombre de pauvres communautés avaient les droits les plus sacrés et à la faveur desquelles elles auraient pu subsister encore bien des siècles. Aujourd'hui plus de bois et, pour comble de malheur, pour ainsi dire plus de parcours; car la plupart des forêts voisines étant exploitées et même ruinées, elles sont toutes en taillis et en défense ». Même plainte de la part des habitants de Dalem: « L'an 1775, notre communauté et Celles de Merten, Hargarten, Tromborn, Falck, Creutzwald, Harn, Guerting, ont eu un arrêt du conseil du roi par lequel elles ont été maintenues dans la possession et jouissance de leur ancien droit de marnage, affouage, grasse et vaine pâture dans la forêt royale de la Houve. Messieurs Zoller et de Hayange, maitres de la forge de Creutzwald, avaient affermé du roi le dit bois : pour les empêcher de faire de nouvelles coupes dans la portion du bois adjugée aux dites communautés, l'arrêt leur a été signifié de la part des dites communautés. Nonobstant ils ont encore fait une coupe estimée à 1350 cordes... dans le bois appartenant à la communauté de Tromborn et la nôtre. Elles ont fait saisir le bois; la saisie ne les a pas empêchés de l'emmener au Creutzwald. L'affaire a été portée de la part des dites communautés au conseil du roi sans qu'il ait été possible d'obtenir justice. » « Le prix des bois est excessif; et pourquoi ? demande le cahier de Hombourg. La chose est sensible: il y a à Hombourg-Haut et Bas une forge considérable : à Sainte-Fontaine, à une demi-lieue de distance, il y a encore une forge: et à Saint-Charles, tout prés de Sainte-Fontaine, il y a encore une platinerie. Ces trois usines consument une quantité prodigieuse de bois qui appartenaient, il y a quarante ans, à la communauté du dit Hombourg, à la ville de Saint-Avold, Lixing, Ebersing, L'Hôpital, Valmont et à la Petite-Eberswiller à titre d'acensement et par titres, que feu le sieur de Hayange leur a enlevés en vertu d'un arrêt du conseil, de sorte que ces habitants et communautés ont non seulement perdu le fonds, mais encore la vaine et grasse pâture: et quoiqu'il y ait des coupes qui, depuis un temps immémorial, ne produisent rien que de la fougère, et d'autres très peu de pâture, quoiqu'elles aient des vingt ou trente ans d'âge, conséquemment très défensables, encore la maîtrise de Dieuze leur y refuse-t-elle la vaine pâture, au point que, si un habitant ou laboureur y faisait vainpàturer ses bestiaux, il serait écrasé, tant par les amendes, dommages-intérêts, que frais de poursuite, ce qui est déjà arrive maintes fois. »
Si les cahiers appuient ainsi sur la privation du droit de pâturage dans les forets, c'est que l'élevage du bétail était pour les petites gens de la campagne un point capital, l'unique moyen, pour ainsi dire, de se procurer quelques ressources, étant donné surtout le manque de travail dont on se plaint à cette époque. Ecoutons les habitants de Thicourt: « La pauvreté du village est que personne ne peut prendre d'ouvriers pour faire ses ouvrages: les laboureurs font leurs ouvrages eux-mêmes à cause de la cherté des grains et de leurs fermes. » Plainte à peu prés identique dans le cahier de Vahl: « Grande misère dans ces environs : le pauvre homme ne peut rien gagner ; les laboureurs sont forcés de faire leurs ouvrages eux-mêmes, parce qu'il faut payer leurs fermes plus qu'elles ne peuvent produire et qu'ils ne sont pas en état de payer leurs maîtres.»
Si l'on eût respecté les anciennes coutumes de Lorraine, les petits propriétaires et les pauvres auraient pu assez facilement élever quelques pièces de bétail. Nous venons de voir comment peu à peu les forêts s'étaient fermées pour les bestiaux. Un article du cahier de l'Hôpital montre combien cette mesure était préjudiciable à certaines communes: « La dite communauté a en outre l'honneur d'observer que, contrairement à l'ordonnance du roi [d'après laquelle] les coupes devraient être ouvertes après sept années d'exploitation : ce qui n'arrive pas, et on ne les ouvre seulement qu'après dix-sept, dix-huit et vingt ans; ce qui leur fait un fort considérable par la raison que la communauté est entourée de bois, sans prairies, ou du moins de très peu de mauvaises, avec un petit ban sablonneux. Leurs bestiaux, sortant de chez eux, se trouvent dans les bois malgré eux : ce qui leur occasionne des rapports, des amendes continuels de la part de la maîtrise, et leur ôte en même temps la faculté de nourrir des bestiaux.»
D'autre part l'édit des clôtures de mars 1767 était venu restreindre le droit de parcours dans les prairies. Tandis que, suivant l'usage général en Lorraine, les prés étaient ouverts à la vaine pâture sitôt la fenaison terminée, cet édit permettait aux propriétaires et aux fermiers d'entourer leurs héritages de clôtures solides et de les soustraire ainsi à la servitude du parcours. Ne pouvaient donc d'abord profiter de cette permission que ceux qui avaient les moyens d'établir ces clôtures. C'est ce que fait ressortir cet article du cahier de Leywiller: « En ce qui concerne les clôtures des prés, les fosses causent une perte considérable au propriétaire, sans compter la dépense et l'entretien d'iceux; les clôtures faites en palissades : les bois sont d'un prix exorbitant, ce qui devient aussi bien couteux ; les vives haies causent aussi de la perte du terrain, en sorte que, pour le bien du peuple, il conviendrait que les prés soient fauchés deux fois par année, c'est-à-dire de pouvoir jouir et profiter chacun de ses prés depuis le 25 du mois de mars jusqu'au 1er' octobre suivant, sans être obligé de faire des clôtures quelconques. » De plus on ne pouvait s'amuser à clore des prés ne contenant que quelques verges, et sous ce rapport encore les riches propriétaires seuls tiraient profit de l'édit. «Que l'édit des clôtures soit nul, demande le cahier de Pange, et que les choses soient remises comme auparavant, puisqu'il est si préjudiciable et nuisible aux pauvres habitants, manoeuvres sans propriétés, même à la plus grande partie des propriétaires, qui, par la position de leurs biens épars, ou par la difficulté de clore, ou parce que les clôtures absorbent le profit qu'on en retirerait, ne jouissent point de l'édit. Ce n'est donc que les seigneurs, ou leurs fermiers, et les forts propriétaires qui, par la quantité de biens de toutes espèces qu'ils réunissent, jouissent de cet avantage et n'en payent pas pour cela presque davantage au roi. » Ce qu'il y avait de plus injuste, c'est que ceux qui, grâce aux clôtures, jouissaient seuls de leurs prairies, n'en profitaient pas moins de la vaine pâture dans les prés non clos. Ecoutons le cahier de Flétrange: « Enfin il y a encore un abus à réprimer : ce serait celui de supprimer les enclos permis par Sa Majesté... En effet ceux des propriétaires, et principalement les seigneurs, qui ont des prairies considérables et les moyens, en ont formé, en conséquence jouissent seuls du produit des regains et de la pâture qui était auparavant commune avec les autres habitants. Indépendamment de ce bénéfice, ils partagent encore avec eux la pâture des prairies non closes, en les faisant pâturer avec leurs bestiaux, ou en profitant de leurs portions dans les regains, quand on peut en faire: ce qui leur procure un double avantage au détriment de ceux qui n'ont pas le moyen ni des terrains assez grands pour les clore, et sont cause qu'on ne peut faire des nourris de bêtes à cornes. »
Qu'on nous permette, malgré sa longueur, de citer encore à ce propos l'article du cahier de Condé : il est intéressant à différents points de vue. Il demande « la suppression du fatal édit des clôtures, dont la date est l'époque de la ruine du peuple de leur canton. Pour faire l'avantage d'un seigneur ou d'un riche propriétaire d'une communauté, cet édit enlève au reste de ses individus une ressource dont la perte est irréparable et fait avec raison le sujet de leurs plus vives et justes réclamations. Nourrir des bestiaux, vivre de leur laitage et de leur laine, vendre des élèves, voilà la source de bien et d'aisance du peuple dans nos campagnes. Or, cette source est tarie depuis l'édit dont s'agit. Tel homme qui avait jusqu'à trois et quatre vaches et en tirait sa subsistance et celle de sa famille. tel autre qui avait autant de brebis qu'il pouvait en loger et qui s'habillait de leur laine et ses enfants amplement, depuis l'édit des clôtures, l'un n'a plus qu'une vache avec peine, et cette vache qu'avant le dit édit il aurait achetée pour 12 ou 14 écus, si elle vient à lui périr, il ne peut la remplacer par une autre qu'en l'achetant 34 ou 40 écus, et plus, à cause de la rareté des bêtes occasionnée par les clôtures : ce qui de plus est, ce n'est souvent pas dans le canton qu'on trouve cette vache à acheter : il faut aller chez l'étranger qui, par son commerce soutenu et encouragé par son prince, nous vend très chèrement et attire tout notre argent, que nous ne voyons plus. L'autre ne peut plus avoir que trois ou quatre brebis, dont le produit, comme l'on sait, est si peu de chose qu'il ne mérite pas d'être compté ».
«Les clôtures étant supprimées, on verrait les troupeaux de toute espèce, qui sont diminués de plus de moitié, se remettre sur pied et devenir bien plus nombreux qu'ils n'étaient ci-devant, surtout si, pour engager le peuple à faire des élèves, le gouvernement établissait des foires dans le chef-lieu de chaque arrondissement de district et qui auraient lieu en différents temps de l'année, et s'il était accordé des privilèges et franchises à ceux qui y conduiraient leurs bestiaux à vendre. L'aisance et ses heureuses suites renaitraient infailliblement par les avantages inappréciables qu'on aurait de pouvoir se passer de ses voisins, qu'on enrichissait ; de faire cumuler notre argent chez nous, de manger à 4 sols la viande que nous payons 8 sols et plus, d'amasser le double plus d'engrais et fertiliser nos champs ; de, ce qui de plus est, de voir nos prairies, qui depuis les clôtures donnent un bon tiers d'herbe de moins qu'autrefois, se remettre et rendre au double; de voir cesser les procès sans fin et ruineux, occasionnes par les clôtures entre les communautés et les particuliers ; et, ce qui est bien à observer, de voir les champs des particuliers labourés à meilleur compte. Avant l'édit des clôtures, le manoeuvre ou l'artisan payait aux laboureurs 6 livres pour les trois labours du jour de ses terres, et depuis les clôtures ce prix est monté successivement jusqu'à 9, à 10 livres, ou il est maintenant.»
Ce qu'il restait de pâture après toutes ces réserves, n'était point encore exclusivement pour les troupeaux des communautés : survenait alors le seigneur avec son droit de troupeau à part. Nombreuses sont les réclamations au sujet de ce droit. « Le fléau de ce village, disent les habitants de Differten, en éprouve un (sic !) à raison d'un troupeau de bêtes blanches d'environ mille pièces que l'abbaye [de Wadgasse] fait pâturer trois et quatre jours par semaine sur notre ban : d'où il résulte que le général du bétail de cette communauté est prive de pâture, périt ou est sans valeur, le ban n'étant que d'une étendue d'environ 1500 jours.» Les gens de Folschwiller et de Mettring ne souffrent pas moins: « Nous sommes chargés de deux troupeaux de brebis qui nous font un si grand dommage dans nos prés et sur notre territoire qu'on ne peut considérer ; les dits bénédictins de Saint-Avold nous mettent tous les trois jours un troupeau sur notre dit banc, et Madame Colligny de Fürst nous charge tous les jours avec un troupeau qu'elle met sur notre ban ». Ecoutons encore les habitants de Lachambre: « A l'égard de la pâture du ban de ce lieu, nous sommes surchargés de moutons que le fermier du domaine a droit d'y faire pâturer: ce qui occasionne que les habitants ne peuvent presque point entretenir de bestiaux, ce qui fait un grand tort aux dits habitants.»
Parfois, et alors le désastre est encore plus grand, les seigneurs, au lieu de profiter eux-mêmes de ce droit de troupeau à part, l'afferment a des négociants qui font en grand le commerce de moutons. Ainsi à Thicourt par exemple: « La pauvreté du village est que... tous les meilleurs prés sont situés sur les bans voisins et qu'on n'a pas le droit de vaine pâture, et le nombre du troupeau de moutons qui est sur le ban, affermé à des étrangers: ce qui est cause que le menu peuple du village ne peut nourrir un mouton pour se soulager.» Le cahier de Maxstadt s'élève fortement contre ce procédé des seigneurs: « Les seigneurs ou leurs fermiers vendent le droit de pâturage du troupeau à part à d'autres, ce qui est formellement contre l'article 31 du titre 11 de la coutume de Lorraine qui porte : Le seigneur ayant droit de tenir troupeau à part le peut admodier avec sa terre, mais ne peut vendre vain pâturage pour y mettre autre troupeau que le sien propre ou celui de son admodiateur. »
Pour montrer combien ces abus exaspéraient les populations, nous emprunterons au Moniteur le compte-rendu de la séance du 9 mai 1790 à l'Assemblée nationale: il y est précisément question de ce droit de troupeau à part. C'est Claude-Ambroise Régnier, député du tiers du bailliage de Nancy, qui parle: « Dans la Lorraine, les propriétaires de fiefs possédaient un droit appelé droit de troupeaux à part. Ce droit consiste à pouvoir mettre sur une prairie le tiers des bêtes que la pâture peut comporter. La haute justice ayant été supprimée sans indemnité, on a cru que ce droit était également supprimé. Dans la Lorraine allemande, ce droit a été affermé, par grandes parties, à des compagnies de négociants qui approvisionnent la capitale de moutons. Les communautés ont employé des voies de fait pour empêcher ces fermiers de jouir des effets de leur bail: ainsi 80000 pièces de bétail sont prêtes à périr d'inanition. Ces négociants ont envoyé des députés extraordinaires, qui se sont présentes au comité féodal. Le bureau des subsistances de Paris a écrit à ce comité une lettre très pressante par laquelle il demande que ces fermiers puissent continuer à jouir de leur bail jusqu'au moment où les moutons pourront être vendus. Le comite, ayant pris ces réclamations en considération, m'a chargé de vous présenter le décret suivant: L'Assemblée nationale décide que les baux passés à Messieurs Karcher et autres du droit connu en Lorraine sous la dénomination de troupeaux à part, seront exécutés selon leur forme et teneur jusqu'au 11 novembre prochain, les autorise en conséquence à jouir de l'effet de leurs baux, fait défense de les troubler dans les dits droits, à charge par les dits fermiers, dans le cas où ce droit serait supprimé, de payer aux communautés intéressées par forme d'indemnité le prix de leurs fermages.» Après de courtes observations, le décret était adopté.
A côté de ces charges permanentes, les habitants en supportaient d'autres qui, pour n'être que transitoires, n'en pesaient pas moins lourdement. Nous avons signalé, dans la déclaration des impôts que payait la communauté de Faréberswiller, une somme pour les dépenses militaires de la garnison de Saint-Avold : les autres communes du baillage durent payer dans le même but pendant plusieurs années des sommes plus ou moins importantes. Et cependant des frais de cette nature auraient du être repartis, non sur un seul district ni même sur une province, mais sur l'ensemble du royaume. D'ailleurs les habitants de Saint-Avold n'en étaient pas pour cela délivrés des logements militaires; ils se plaignent amèrement de cette charge et des abus qui l'accompagnaient. « Qu'ils ne sont que trop vexés par les militaires pour leurs logements, qui s'emparent de leurs meilleures chambres et s'approprient les fournitures qui ne leur sont point dues, qu'ils cassent et détruisent sans en vouloir payer le prix; qu'il faut leur fournir la lumière ; qu'ils exigent arbitrairement le bois, qu'une infinité de malheureux vont chercher au loin dans la forêt, même deux fois par jour, en risquant les vexations des fortiers, les condamnations d'amendes et de dommages et intérêts, et en perdant un temps précieux, si nécessaire pour subvenir à leur subsistance et à celle de leur famille, lequel se passe sans travail. Bien entendu que la fourniture du couchage n'est pas moins assujettie à être déchirée et délabrée. D'un autre côté, c'est que le logement des officiers supérieurs absorbe non seulement la caisse de la ville, qui ne peut subvenir à ses propres charges, mais épuise au par delà la bourse du bourgeois pour subvenir à l'acquit de l'attache des chevaux.
Si de nos jours les logements militaires soulèvent bien des réclamations dans les campagnes, les ancêtres de nos braves paysans n'étaient pas mieux partages. Ecoutons les doléances des habitants de Loutremange: « La communauté a été chargée, et ce déjà pour la dix-huitième fois, de recevoir un détachement de cavalerie, dragons, hussards, carabiniers, et ce pendant l'espace de vingt-cinq, trente-cinq et quarante jours, pour prendre le vert et manger les prés de nos seigneurs : ce qui cause aux pauvres habitants un dommage coûteux par la fourniture du bois, denrée si rare et chère, lits, draps de lit, chandelle, et autres embarras par eux occasionnés. Les détachements sont si nombreux que les pauvres hommes qui payent 6 livres dans les impositions sont obligés de loger un homme, et ainsi à proportion, Sans que les dits habitants en aient jamais reçu la moindre modération ni salaire. »
Nous aurions encore à parler des plaintes particulières de quelques communautés, qui ne laissent pas d'être parfois assez graves. Témoin la suivante que nous lisons dans le cahier de Fouligny: « Les propriétaires de la dite communauté ayant souffert une perte considérable par la nouvelle construction de deux grand'routes et d'un canal, savoir la grand'route de Metz à Francfort et la route qui fait l'embranchement de Fouligny à Faulquemont, qui leur a enlevé une grande partie de leurs prés et plus beaux héritages, comme la bonté paternelle du souverain pour ses sujets ne demande point que les propriétaires souffrent une perte particulière, il a été demandé une expertise du dommage dont il s'agit: ce qui a été exécuté, le tout suivant l'ordre, et ce par des experts non suspects, et remis à l'ingénieur du département, qui a été remis à Monsieur l'ingénieur en chef pour être par lui vérifié. Mais depuis cette époque n'ayant pu avoir ni obtenir justice ni décision, quoique Monsieur l'ingénieur en chef ait promis aux plaignants, et ce en présence de Monseigneur l'intendant, qu'aussitôt qu'il y aurait de l'argent en caisse, le dommage dont s'agit serait payé, et ce sur un mandat de Sa Grandeur, les suppliants ayant jusqu'à ce moment fait plusieurs démarches et présente plusieurs requêtes à ce sujet, n'ayant cependant pu obtenir aucune satisfaction, comme la perte est d'une grande conséquence et a appauvri les particuliers, la plainte est de droit. »
Enfin quand, après avoir été exploité ainsi pendant sa vie, le paysan vient à mourir, un nouvel employé se présente pour mettre son héritage en coupe réglée : c'est le priseur juré dont l'office avait été récemment établi (7 juillet 1771). « Un coup bien frappant pour le royaume, dit le cahier de Bambiderstroff, c'est la création des priseurs jurés. Ces offices ont eu et ont encore journellement des suites bien funestes et entraînent la ruine non seulement des gens médiocres, mais encore des pauvres veuves et orphelins. Cela est bien démontré. Un père et mère venant à décéder, laissant quatre ou cinq enfants et une succession de 300 livres, le juge tutélaire ne peut procéder à l'inventaire des chétifs meubles délaissés par les père et mère sans l'assistance de ce priseur juré, qui emporte plus que le juge et le greffier pour l'appréciation des meubles, à la vente desquels il procédé quelques jours après; et dans la supposition que cette vente produise 300 livres, le priseur juré fait le sixième héritier pour ses salaires. Et un grand abus qui s'y est encore glissé: ces Messieurs font un protocole de leurs ventes et en délivrent des expéditions aux intéressés, dont la moindre supposée de 300 livres, il exigera pour cette expédition 6 livres de France ; pour son assistance à l'inventaire pareille somme, indépendamment de ses salaires de la vente. Et dans le cas que ces offices devraient subsister (ce que les suppliants n'espèrent pas), la présence de ces priseurs jurés est autant nécessaire aux inventaires qu'une cinquième roue dans un chariot, d'autant que cette évaluation est fort inutile, puisque la vente des meubles en fixe le prix. » Les habitants de Flétrange précisent certains détails dans leur cahier. « Ils ont encore à se plaindre amèrement sur la création des jurés priseurs en ce que, lorsqu'il s'agit de faire des inventaires chez des veuves et de pauvres mineurs, l'on est obligé d'avertir ces Messieurs, qui se transportent sur les lieux ; éloignés de Flétrange de trois lieues (4), ils se taxent d'abord 40 sols de France par chacune pour le voyage, ce qui fait 6 livres ; par chacune vacation 3 livres, n'employant le matin que quatre heures et l'après-midi autant, outre 6 sols par chaque rôle d'écriture; mais ils savent si bien rôler qu'ils ne mettent souvent que quelques syllabes, un point, une virgule dans chaque ligne, de façon qu'avec les 4 deniers pour livre qu'ils font payer du prix des ventes, outre le contrôle et leurs expéditions, qui sont faites dans le même goût, ils enlèvent aux pauvres mineurs plus d'un tiers de leur mobilier... Quelle misère ! Ne serait-il donc pas possible de reformer et proscrire un tel abus ? »
Ce monopole des ventes de meubles dont jouissaient les huissiers priseurs avaient encore d'autres inconvénients. « Un laboureur, voulant se défaire de son train pour se libérer de ses dettes, dit encore le cahier de Bambiderstroff, en est détourné par les grands frais qu'il faut payer à ce vendeur de meubles, de même que d'autres personnes qui sont obligées, pour payer leurs dettes, d'en faire autant. II en résulte un dommage très sensible en ce que, pour éviter ces frais, il vend à différents particuliers à grande perte, au lieu que, sil était son maître de faire ce qu'il voudrait, il ferait un profit considérable. »
Et maintenant est-il étonnant que dans ces circonstances le paysan, voyant que malgré son travail il ne peut échapper à la misère, quitte sa province et s'expatrie ? Le cas n'est pas rare. « Les impositions de toutes sortes [sont telles], disent les habitants de Guenviller, que les pauvres gens ne peuvent plus vivre dans notre canton. A cette cause sont déjà plusieurs gens partis en Hongrie.» Le cahier de Chémery confirme aussi ce fait: « Depuis quelques années le dit village... était presque tous propriétaires concernant les terres du ban et finage, au lieu qu'aujourd'hui il y a au moins la moitié appartenant à des particuliers de hors de la dite communauté. Elle est aussi moins en nombre d'habitants que des années antérieures. La cause est provenante du mauvais produit des terres du dit ban, dont les dits propriétaires ont été contraints de vendre leurs terres. Quant au nombre des dits habitants, c'est le départ de plusieurs habitants pour la Hongrie dont en provient la cause qu'il est appauvri. »
Telle est dans ces grandes lignes, d'après les cahiers du bailliage de Boulay, la situation du paysan lorrain à la veille de la Révolution. Nous aurions pu, sans doute, ajouter quelques traits moins importants, entrer dans de plus grands détails en multipliant les citations. Mais aussi bien notre Intention n'était pas d'épuiser la matière ni de donner un travail définitif, mais simplement de montrer quel intérêt présentent ces cahiers de communautés. Et de ce que nous avons dit, il ressort suffisamment, croyons-nous, qu'ils sont pour qui veut les étudier une mine féconde de renseignements historiques et économiques. Aussi comprend-on qu'en France on ait entrepris la publication intégrale de ces cahiers. Ceux de notre province verront bientôt aussi le jour grâce aux fonds accordes par le Conseil général de la Lorraine. Tant par intérêt pour l'histoire locale que par sentiment de piété filiale, puisque ce sont là les plaintes et les gémissements de nos pères, nous devons à ces Messieurs du Conseil général pour leur libéralité de sincères remerciements.


(1) L. Jérôme, Les élections et les cahiers du clergé lorrain. Paris et Nancy, 1899, p. 18.
(2) Les emprunteurs vont même trop loin ; ainsi cette doléance « que la communauté s'est appauvrie... notamment en conséquence de la suppression de son ancienne prévôté-gruerie, de la recette des finances...», n'a plus de sens en dehors du cahier de Saint-Avold.
(3) Elles eurent lieu entre le 6 et le 9 mars, et se tinrent dans des locaux bien différents selon les localités : hôtel de ville, école, presbytère, maison seigneuriale, chez le maire ou le syndic.
(4) Celui qui opérait dans le bailliage de Boulay était « un nommé Claude Cretaille... demeurant à Saint-Avold » (Cahier d'Adelange).

 

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