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Blâmont dans les romans (8)


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Marcel Anne Emile BERGER (13 mai 1885 - 18 novembre 1966), agrégé de Lettres a écrit plusieurs romans, dont certains relatifs au sport : il fut d'ailleurs Président de l'Association des Ecrivains Sportifs (1947-1966), et membre du comité de la Société des Gens de Lettres. Il a reçu les grades d'officier de la Légion d'honneur, et de commandeur du Mérite sportif.

Le Miracle du feu est un roman mettant en scène un jeune soldat né à Emberménil.

Le roman a été sélectionné en 1916 par les membres de l'académie Concourt, estimant qu'à mérite égal, le prix ne pourraient alors aller qu'à des auteurs combattants ; le prix Goncourt 1916 récompensera cependant Henri Barbusse pour son roman le Feu.

LE MIRACLE DU FEU
Ed. Paris -  Calmann-Lévy, éditeurs
1916

[Page 30]
[...] Le Patriotisme ? Nul mot ne m'était aussi étranger. Citoyen du monde, moi aussi ! Le chauvinisme de mon père, vieux Lorrain, ancien soldat, m'apparaissait chose surannée, passion néfaste et dérisoire ; en cela, comme en tout le reste, j'étais si peu le fils de cet homme ! Jadis, du temps où nous passions nos vacances à Emberménil, à quelques lieues de la frontière, rien ne m'agaçait, tout enfant, comme de sentir la population butée dans son hostilité farouche contre le voisin. Comme si ces gens-là n'eussent pas dû être satisfaits d'être demeurés Français, eux, puisqu'ils y tenaient ! Tant pis pour ceux des bourgades proches, qui avaient changé de nom ! Qu'ils en prissent leur parti, ma foi ! Dans mes petits manuels d'histoire, ce n'étaient que semblables trocs.


[Page 145]
[...] - Moi, reprit-il, ça m'aurait plu, de me battre dans ce pays-ci !
- N'est-ce pas le vôtre ?
- Si. Je suis de Génicourt, à quarante kilomètres d'ici.
C'était son second poste seulement ; il ne demandait qu'à y rester. Il habitait avec sa mère. Son père avait été, là, instituteur avant lui, et y était enterré...
- Nous sommes Lorrains. Vous comprenez... C'est pour cela que j'ai tenu à être officier de réserve.
- Est-ce que vous pensiez à la guerre?
- Comment ! On ne pensait qu'à ça.
Je retrouvais subitement en lui l'entêtement, l'exaltation qui, enfant, me surprenaient chez les gens d'Emberménil. Sincèrement, j'avais oublié que de telles rancunes survécussent... Après plus de quarante années !... La revanche où j'avais toujours vu un prétexte abstrait pour rhéteurs. Cela correspondait réellement à un désir, à une haine ! L'antique brasier projetait chez les générations nouvelles des flammèches qui avaient fini par rallumer l'incendie... Je ne pouvais que blâmer cette fureur... Stupide détestation de ce qui vaudrait le bonheur aux hommes ! Pourtant, n'enviai-je pas sourdement cet accent, ce visage passionnés ?
- Savez-vous que je suis Lorrain, moi aussi ?
- Eh bien, je m'en doutais... Rien que votre nom ! Il tint à savoir de quelle région... L'ayant appris, il se récria : il avait toute une parenté dans ces au-delà de Lunéville.
- C'est ça qui rapproche, hein ? Hein ?
Je le sentis remué ; je feignis de l'être. Mais une froideur me revenait. Je songeais seulement, comme l'autre soir, sous le regard paternel : « Moi, Lorrain ! En quoi Lorrain ? » Et l'idée me paraissait grotesque que, parce que j'étais né en deçà, et non au delà de telle ligne, j'eusse là des frères, là des ennemis.

[Page 213]
[...] Mon coeur d'homme se mit à saigner. J'eus conscience de ma douleur ; celle-ci n'en fut pas diminuée ; je la pus comparer, sans blasphème, à celle, où me plongea jadis la disparition de ma mère. Double regret identique, en son essence ; car ces deux êtres étaient de mon sang, les plus proches, un peu de moi... Seigneur ! C'était une partie de mon âge et de mon espérance qu'on ensevelissait avec eux !...
D'un coup, je compris quel rôle mon frère avait joué dans ma vie... Je l'avais aimé, enfant ; et mon enfance ne renaîtrait pas. Nos regards, nos âmes s'étaient éveillés sur les mêmes choses. Tant de souvenirs, nôtres, nôtres seulement. Victor, je me rappelai la grâce et le rayonnement de ta huitième, de ta dixième année, nos folles parties de jeux dans la grande maison de Tours, et chaque été, en vacances, dans le vaste jardin d'Emberménil... Je te respectais et je t'adorais, toi, mon bel aîné robuste, toi qui n'abusais pas de ta force, qui, plus souvent qu'à ton tour, consentais à faire le « cheval », à me laisser tenir les rênes...
Quand tu amenais des camarades, tu t'opposais à me voir « coller », moi le plus jeune de la bande, ou bien, si « j'y étais » trop longtemps, tu te laissais « prendre », exprès... Je revivais comme un fait d'hier le départ de mon frère pour La Flèche... J'avais sept ans. Désolation ; dans mon chagrin, je m'abstins de tout dessert pendant huit jours ! Chaque semaine, en m' appliquant, je rédigeai fidèlement pour lui le journal des faits de la maison. Quand il reparut, à Noël, fringant dans l'uniforme neuf, mon ravissement, mon extase !... Et puis... et puis... peu à peu, s'étaient desserrés nos liens.


[p. 289]
[...] Nous longions depuis longtemps la Meuse. Nous venions d'entrer dans Dieue... Le lieutenant demeura à côté de moi... Dès que, au sortir du bourg, il vit qu'on tournait à droite, son visage se rembrunit. Quoi ! On traversait la rivière? Génicourt laissé sur la gauche !
Il me consulta : il mourait d'envie d'aller embrasser sa mère ; à mon avis, pouvait-il... demander au capitaine?
- Naturellement.
Je n'imaginais pas que cela pût lui être refusé. Il me quitta, revint bientôt :
- Le capitaine n'a pas voulu. Il a raison, il a raison !
Mais sur son visage se peignait une désolation affreuse. Il poursuivit :
- Et, savez-vous? Il assure que ça ne m'aurait servi à rien, que le village doit être évacué parce... parce qu'il est... sur la rive droite !
Il s'arrêta, au bord du chemin :
- Ah ! Dreher ! Voyez-vous, non, je n'aurais pas cru... qu'on aurait laissé, qu'on aurait...
Génicourt, son village natal, voué à la ruine, au pire ravage, au sort de ces lamentables bourgades dont les rougeoiements funèbres jalonnaient, hier, l'horizon.
- Venez, mon lieutenant.
Je l'entraînai. Il me suivit, comme un enfant ; il ajouta :
- Vous, vous, n'est-ce pas, nous me comprenez, vous qui êtes Lorrain aussi... Le capitaine me disait que là-bas, vers Lunéville, on a dû reculer également, les laisser entrer chez nous...
Coïncidence saisissante... Ce fait qu'il m'apprenait là j'en avais eu le pressentiment ; j'avais confusément roulé cette appréhension toute la nuit... Emberménil, Emberménil ! Me l'étais-je assez, de tout temps, répété, que je n'éprouvais nul particulier attachement pour ce hameau où le hasard, le hasard seul, m'avait fait naître !... Je n'y avais pas remis les pieds depuis dix ans. Nous ne conservions le domaine que par piété envers le passé. Pourquoi évoquais-je, soudain, avec une frappante netteté, la maison blanche aux verts volets, le grand sapin sous l'ombrage duquel on dressait souvent le couvert?... D'autres images furent rappelées : le bassin d'où nous cherchions toujours à retirer les poissons rouges (j'y étais tombé deux fois) ; la chambre d'enfants où l'on se battait au pistolet Eurêka ; l'esplanade du croquet (maman se mettait avec moi contre mon père et Victor) - Victor ! Maman ! O chers fantômes ! Là-bas reposait mon enfance morte, avec les êtres disparus. Ce point du monde était pour moi un centre unique d'émotions. Je fis le voeu d'y retourner m'imprégner de tristesse et de charme...
Mais un nuage s'interposait : saccagée, peut-être, la vieille demeure ! Abattu, le grand sapin ! Révolté, je ressentais la secousse d'une rancune individuelle. Mon coeur se contractait : on verrait !


[Page 462]
[...] Nous causions aussi. J'évoquais certaines visions d'enfance : notre Lorraine, Emberménil... Farouche chagrin pour mon père, de penser que l'ennemi y fût encore !
- Mais plus pour longtemps ! grondait-il, la mâchoire serrée.
Si j'insistais, si je rappelais quelqu'une de ces parties heureuses, où figuraient, à nos côtés, les silhouettes des chers disparus, alors, je le voyais tomber dans une rêverie profonde dont je n'osais pas le tirer. Il était de ceux chez qui le regret demeure glacé et hautain. Je recouvrais la notion de nos deux natures si différentes. Non sans amertume ! A lui, songeais-je, je ne me serais jamais risqué à laisser même entrevoir quelle surprenante évolution avait fait de moi un homme nouveau. Cela l'eût révolté d'apprendre de quel bas-fond j'étais parti, et tout ce qu'il avait fallu pour m'amener en cet état de grâce, où lui se maintenait sans effort depuis plus de quarante ans...

 

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