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Procès et exécution de Christienne Simon, sorcière à Domjevin (1607)
 


Le Pays lorrain - 1935

Procès et exécution de Christienne Simon, sorcière à Domjevin (1607)

De 1570 jusqu'aux environs de 1630 et même 1640, la région lorraine a vécu sous la hantise du démon. Rares ont été les localités, sises en terres d'évêchés, non moins qu'en terres ducales, où la rumeur publique n'ait pas désigné tel sorcier, telle sorcière, où n'aient pas été prononcés - avec quelles récitences! - les mots de vénéfices et de maléfices. A tous les étages de la société, une mortelle inquiétude a secoué les plus fermes caractères.
Mais le duc Charles III veille à défendre ses honnêtes sujets. Il a choisi en 1580 pour « enquêter et procéder » dans toute l'étendue de ses Etats, sur le crime de sorcellerie, un homme intègre, savant et énergique, le procureur général Nicolas Remy.
Nicolas Remy cesse ses fonctions au début du XVIIe siècle avec la conscience tranquille du devoir accompli (il aura fait allumer quelque mille bûchers) ; mais l'impulsion qu'il a donnée, lui survit jusqu'aux alentours de 1640 (1). Son exemple a suscité en particulier un zèle infatigable dans la personne du procureur fiscal du comté de Blâmont résidant à Lunéville, messire Dorin. Messire Dorin n'hésitera jamais à requérir dans le sens de la plus stricte rigueur.
Les jugements et sentences étaient remis à la discrétion du Tribunal des échevins séant à l'Hôtel de Ville de Nancy, mais dans le comté de Blâmont qui, après sa réunion, avait conservé son administration séparée, les criminels étaient conduits à l'Auditoire de la petite capitale, qui instruisait et condamnait sous réserve de l'approbation de Messieurs de Nancy.
Durant la période héroïque, le démon de Lorraine, Passavant, Jolibois, maître Persin, Persil, Napnel ou Saute-Buisson, comme il se nommait lui-même, s'introduisait dans les villes et dans les bourgs - deux sorcières sont brûlées à Lunéville en 1572 et 1573, deux autres à Blâmont en 1598 - mais, de préférence, il fréquentait les campagnes. Sans doute y rencontrait-il des âmes moins prévenues, des passions plus sombres : sans doute aussi y trouvait-il plus facilement des lieux écartés propres aux sabbats nocturnes.
C'est ainsi que le petit village de Domjevin (2) au comté de Blâmont, seigneurie mi-partie de Monseigneur le Duc et de Monsieur d'Haussonville, fournit à la justice sur un espace de 23 ans (1591 à 1614), 13 sorcières et 3 sorciers. L'une de ces malheureuses avait nom : Christienne Simon, « femme à Demenge Fenal ».
Dans la matinée du 10 juillet 1607, une rumeur de curiosité et d'émotion attire sur le pas de leurs portes les gens du faubourg de « Paga » (3). On a vu passer, monter, puis tourner vers la rue Haute la « Justice » du comté de Blâmont : le sieur prévôt Claude Séard, le Maître échevin Didier Georges, l'échevin Nicolas Maffroy, le sergent Jean Danjou et le tabellion faisant fonction de clerc-juré Jean Thiebault. La compagnie se rend chez le maire Jean du Pont pour l'informer officiellement du but de sa démarche. Le maire ne manifeste aucune surprise : car c'est lui qui, sous la pression de la communauté, a décidé de tout ce mouvement.
Le 14 juin dernier en effet, il a composé et adressé au duc Charles III la supplique suivante :
A Son Altesse.
Votre très humble et très obéissant serviteur. donne très humble advertissement à Son Altesse de plusieurs plainctes, doléances et lamentations que luy sont faites par plusieurs des habitants dudit Dompgevin touchant certains accidents, plainte de vénéfices, de sortilèges sur personnes et bétail.
Les ungs ayant eu trois chevaux mort pour ung jour, d'autres deux ou perte très grande de bétail rouge, qui ne se pourrait nombrer. Attribuant ces accidents à plusieurs des descendants des six femmes que cy-devant (sont environ quatre audit Domjevin) avoient été exéquutées à feu pour sortilèges tant à Blamont qu'à Dompgevin. Et particulièrement ils soupçonnent grandement (une) que nomme Crestienne Simon, femme à Demenge Fenay, demeurant en la Seigneurie de Votre Altesse. Sur lequel présent advertissement, il plaise à Votre Altesse vouloir prouvoir voir des remèdes convenables : que par votre Prévot au lieu de Blamont il soit informé préparatoirement contre Crestienne et autres et ordonné comme de raison pour le soulagement du public.

En conséquence le Conseil ducal ordonnait le 15 juin 1607 au procureur fiscal du comté, le sieur Dorin, siégeant à Lunéville, de poursuivre l'affaire. Celui-ci en avait averti le 5 juillet suivant le prévôt Claude Séard qui aussitôt avait invité le maire Jean du Pont à désigner des témoins. La liste en était longue : treize hommes et sept femmes.
Sitôt arrivé dans le village, le sergent Jean Danjou porte au domicile de chacun sa convocation. Et comme les opérations doivent durer, - en fait elles dureront deux jours, - on s'entend pour les repas avec le tavernier Jean Ga. Dîner et souper coûteront ensemble 2 francs 90 par tête.
Les témoins se présentent, disent leur âge. Sur l'invitation du prévôt, ils prêtent sur les Saints Évangiles le serment de « dire et dépposer la vérité ». Puis guidés, soutenus, encouragés par les enquêteurs, ils laissent libre cours à leurs terreurs, et leurs rancunes aussi. Par l'accumulation des détails ils arrivent à donner corps à cette redoutable accusation de « bruit commung », selon laquelle Christienne Simon, la « Noire Chrétienne » femme à Demenge Fenal, se livrait à de mystérieuses et malfaisantes pratiques.
La famille qui met le plus d'obstination à poursuivre la prévenue est celle des Niclaus : Demenge le père, Catherine sa femme, Jean son fils, Jeanne sa fille, Nicolas, son frère. Les Niclaus se prétendent les victimes d'une rancune ayant pour origine un mariage manqué. Le frère de Christienne, disent-ils, Jean Simon, après avoir fait la cour à Jeanne aurait été piteusement éconduit. D'où « hayne et inimitié », et surtout : agissements, de la part de Christienne, qui devra répondre d'une étrange maladie survenue à la fiancée rebelle, de la mort de deux chevaux, et de l'indisposition d'un troisième.
D'abord l'affaire de la jeune fille. Christienne commence par l'appeler : « Petite bougresse », en lui jetant une « ételle » à la tête. Puis un jour, l'ayant priée de venir l'aider à chasser des « ozons » (petites oies) « derrière Pégea », elle lui donna une terrible frayeur. Dès lors, Jeanne Niclaus devint « doubtante » (craintive). « Le soir même, estant couchée elle, se leva toute ésperdue, s'écriant après ses père et mère, disant qu'elle doubtait et ne voulut point alors retourner dans son lit. Elle resta couchée huit jours, disant des propos frénétiques. Depuis elle fut perturbée à chaque renouvellement de la lune; et quand le mal la voulait délaisser, elle semblait qu'elle fût aux sanglots de la mort ». On la conduisit en pèlerinage à Vergaville; puis par trois fois à Saint-Nicolas, où des religieux Ambrosiens passaient pour guérir les sorts (4).
Un religieux reçut la malade au premier coup de vêpres : la fit mettre à deux genoux dans le choeur de l'église, « usa sur elle de quelques invocations » et lui demanda si elle sentait quelque chose remuer en son corps. Jeanne répondit qu'elle sentait un morceau qui lui montait de l'estomac vers la bouche. L'exorciste continua ses invocations et « s'enquit derechef si elle sentait encore quelque chose », sur quoi ladite fille répondit que « ledit morceau estoit descendu au ventre ». Aussitôt le spécialiste déclara au malheureux père que sa fille était ensorcelée, et que le ou la coupable pourrait bien « les ruyner s'ils n'y mettaient ordre » : il ajouta que cette personne habitait tout près de leur logis. Demenge Niclaus mit aussitôt le doigt sur la « noire Chrétienne ».
Peu après survint l'affaire des chevaux. Demenge avait confié trois bêtes de son écurie à son frère Nicolas qui les faisait paître à la « Basse des Grands Preys ». C'était le soir : le soleil était couché depuis une heure. Tout à coup, Nicolas aperçoit une femme qui traverse le petit troupeau, écarte les animaux en les prenant par les crins et leur secoue quelque chose sur le dos. Puis la femme s'approche de Nicolas qui reconnaît Christienne. Elle lui donne le bonsoir, lui dit qu'elle revient du « Bastant de Manonviller » et lui montre avec des signes de peur un petit chien noir qui aboyait rageusement. Quand elle fut passée Nicolas, n'entendit plus le chien.
Les deux chevaux saupoudrés par la main de Christienne tombèrent aussitôt malades et moururent huit jours plus tard. Le troisième devint comme « frénétique ».
Demenge le conduisit à Raon-l'Etape pour lui trouver remède. Or, en partant, il rencontra Demenge Fenal, mari de la prévenue qui affirma que la bête guérirait.
Qui donc avait si bien renseigné l'officieux ami, sinon l'auteur du mal, c'est-à-dire sa propre femme ? Et pour la seconde fois, Demange entendit tinter à son oreille le nom de Christienne (5).
Succédant à la tribu des Niclaus, qui ont déposé les uns après les autres, voici que se présente Henry Munier, dit le Clerc, âgé de 30 ans. Au cours d'une dispute avec Demenge Fenal, mari de la prévenue, déclare-t-il, ils s'étaient mutuellement lancés des propos injurieux. Or, peu après, un de ses chevaux devint malade. « Il semblait enragé. Une nuit qu'il se démenait dans son étable », mari et femme se relevèrent pour aller voir ce qui se passait. Mais aussitôt l'animal vint droit à la femme, heurtant de sa tête la lumière qu'elle tenait allumée, « tellement qu'il l'esteignit. De quoy ladite femme eut une telle épouvante qu'elle en tomba à la renverse et fut alitée l'espace de six semaines, à telle extrémité de maladie que l'on jugeait de la mort ».
Henry le Clerc était sur le point d'aller trouver une devineresse quand il apprit que Christienne avait apporté chez lui cinq oeufs dont un cassé ; sur son avis, sa femme mangea ce dernier et le cinquième jour « retrouve sa verte santé ». D'où soupçons contre ladite prévenue, qui aurait causé l'agitation de son cheval, la maladie de sa femme, et procuré ensuite à cette dernière sa guérison.
Jean le Clerc parle aussi d'un cheval mort et d'une « rouge bête à cornes » qui commit l'imprudence en revenant des champs « de manger quelques pailles comme bestes font dans le paier du logis de ladite Christienne, laquelle beste ne fut sy tot rentrée dans son estable, qu'elle devint malade, et nonobstant tout remède, mourut».
Pierson Nicolle s'est battu « au bal » avec Demange Fenal; il reçoit des menaces de Christienne. A quelques jours de là une de ses génisses devint malade, il fallut l'écorcher.
Fransatte, femme à Didier Estienne, qui reconnaît avoit fait quelques médisances contre Christienne en sarclant un champ de lentilles et qui fut mystérieusement entendue par cette dernière, elle le sait, a perdu trois chevaux en trois jours.
Laurent Bougenotte, de Bénaménil, rapporte les propos et la triste aventure d'un petit gars de 8 ans, Claudon Bennay, qui avait été au service de Demenge Fenal.
Claudon Bennay aurait entendu, au cours d'une scène de ménage, Demenge crier à sa femme « qu'elle lui donnerait bientôt un fils du diable ». Quelque temps après, comme ledit Claudon revenait de Nancy sur le char de son maître en compagnie du maire Jean du Pont et autres, il aperçut Christienne en la plaine de Lunéville; aussitôt il se mit à crier : « En voilà une des Génoches! » Jean du Pont et feu Pierson voulurent le faire taire, mais le petit gaillard répétait à tue-tête : « Génoche, Génoche ! »
Or, peu après, Claudon gardait les chevaux dans la prairie : les eaux étaient débordées. L'une des bêtes se séparant des autres « tira vers Fréménils ». Le petit commis sauta sur le premier cheval qui se trouvait à sa portée pour rejoindre le fuyard. Mais aussitôt sa monture se mit à courir, à sauter, et finalement le déchargea dans la rivière où il se noya. L'accident fut regardé comme une vengeance de Christienne.
Bastienne, femme de Nicolas Simonatte, non sans faire état de la mort subite d'une vache, se plaint surtout d'un « mauvais air » que lui aurait jeté la prévenue.
Le soir même « ses yeux commencèrent à distiller avec abondance. Elle ne put ni veiller, ni filer, et, depuis, lui survint un mal tout le long de son corps qui devint jeté et enflé. » Elle s'alita. Alors la prévenue se présente dans son logis et lui donna du « cabri », dont elle mangea. Immédiatement elle entra en convalescence et fut guérie de sa soif.
Les autres témoins ne font que confirmer les précédentes dépositions et traduire l'opinion générale qui attribue à Christienne la qualité de sorcière depuis trois, sept ou huit ans. Seuls, Jean Dediat et Lucie Nicolle s'abstiennent de charger l'inculpée. « Il ne savent rien, ils n'ont jamais soupçonné aucun mal ». Mais qu'est-ce qu'une minorité de deux sur vingt ? En définitive, et non sans apparence, Christienne portait la responsabilité de sept chevaux et deux vaches qui périrent sans cause explicable, d'un petit domestique qui se noya, de trois femmes qui souffrirent d'étranges langueurs, « desquelles femmes deux recouvrèrent la santé par l'intervention même de la prévenue, le tout avec grave soupçon de vénéfices, sortilèges, maléfices. » Le mari même, Demenge Fenal, ne paraissait pas absolument net de toute complicité.
Aussi, la « Justice » du Comté suffisamment alarmée fait aussitôt adresser le rapport, rédigé sur place par le clerc-juré, au procureur fiscal de Lunéville. Messire Dorin répond le 13 juillet 1607 en ordonnant l'arrestation de l'inculpée et son internement à Blâmont ; pour « l'ouyr par sa bouche, sans ministère d'avocat, et la confronter ensuite avec les déposants ».
Le lendemain 14, Christienne est donc enlevée à sa maison; sous bonne garde, elle est conduite à Blâmont, puis enfermée dans une des chambres des prisons criminelles du château. Le soin de son entretien est confié au sergent, Jean Danjou, qui dépensera pour ses repas 3 gros par jour.
Le 26 juillet la prisonnière, extraite de son cachot, est amenée à l'auditoire devant la même commission qui a présidé aux premières informations : Claude Séard, Pierson, Flavenot, N. Meffroy, et le notaire Jean Thibaulx.
Cette séance est destinée au premier interrogatoire, à « l'audition de bouche ». Elle est d'importance, car l'accusée y va défendre sa vie, et la défendre seule.
Christienne répond d'abord qu'elle a 32 ans; que son père, le maire Simon, est mort depuis 20 ans, ayant toujours vécu « chrétiennement et catholiquement », que sa mère Christienne Jadot a été exécutée à Blâmont il y a quatre ou cinq ans « pour crime de sortillèges, à ce qu'elle a entendu» (6). Cependant Christienne assure que, « si sa mère a été mal conseillée pour cela, jamais elle ne lui a montré le mauvais exemple, elle l'a toujours conseillée de bien faire et vivre en la crainte de Dieu, et, par aucun acte et aucune parole, lui a laissé soupçonner qu'elle fût sorcière ». Personnellement, elle « n'a jamais vu aucun Malin qui se soit présenté à elle pour lui nuire et la solliciter à mal faire. Ne sait pourquoi elle est prisonnière. A bien entendu qu'aucuns voulaient prouver qu'elle n'était femme de bien, d'où les officiers étaient venus l'appréhender. Ah! s'écrie-t-elle, mon Dieu me fera-t-il la grâce que l'on congnoisse la vérité de mon fait, autant que je la sçait ?... Si on me congnoissoit, je ne serais pas détenue comme je le suis ».
Les juges ne semblent pas touchés ni par cette simplicité, ni par cette piété; ils serrent leur interrogatoire tout en remarquant que la prévenue pleure sans pouvoir « jetter aucune larme ».
Christienne enfin veut bien avouer qu'elle a « eu haine et inimitié contre un de Domjevin, ce qui est la cause de son malheur »; mais ce « méchant homme et larron » devrait bien se tenir, car une de ses cousines a été brûlée comme sorcière et une tante de sa femme a été accusée.
Demenge Niclaus, car c'est lui, lui attribuait depuis deux ans la mort de deux chevaux. Fatiguée de ce soupçon, elle l'avait fait citer devant le procureur fiscal de Lunéville. Demenge avait juré « en se donnant au diable » qu'il n'avait tenu ce propos. L'affaire en était restée là. Pouvait-il en être autrement ? Car jamais, elle, Christienne, n'a touché les chevaux de Niclaus : elle n'a pas insulté sa fille en l'appelant « petite bougresse »; elle ne lui a pas jeté d'ételle, elle ne l'a pas fait venir avec elle derrière Paga pour chasser les ozons. « Le papier se laisse écrire, achève-t-elle; elle sait qu'on y met bien des menteries ». Quant à la maladie de Jeanne Niclaus, elle ne l'a pas ignorée, mais n'en connaît pas l'origine. Apprenant que les parents allaient conduire la jeune fille à Vergaville, elle a tout simplement remarqué « que, s'ils pensaient que ce fût sorcellerie, ils ne devaient pas y aller. D'où ils l'ont appelée méchante, ajoutant qu'ils tâcheraient bien de lui causer un malheur. »
A ce moment, on sent que Christienne s'énerve, qu'elle se laisse emporter par son ressentiment. Sans prendre le temps de discerner, elle se met à nier d'une façon trop évidemment systématique l'empoisonnement des trois chevaux de le Clerc, la guérison du troisième cheval de Niclaus, l'histoire des cinq oeufs, dont un cassé, offerts à Jeanne Niclaus, l'affaire des commérages de Bastienne Simonatte et de la femme à Nicolas Gossat.
Elle nie sa présence sur la route de Lunéville où elle aurait subi les insultes du petit domestique Claudon Bennay, car à ce moment, assure-t-elle, « elle mettait du pain au four avec son mari ». Elle nie la part qu'on lui attribue dans la maladie de Simonatte, dont elle accuse une femme de Domjevin.
L'interrogatoire de Christienne touche à sa fin. Avant de le clore, les juges « admonestent la prévenue de venir en remord de conscience, de renoncer au diable et à ses satellites, prenant Dieu pour son maître et protecteur, et de venir en pure et libre confession de son délit et méffait, sans attendre plus grande rigueur de justice pour l'y contraindre ». Christienne répond « qu'elle ne peut renoncer au diable qu'elle n'a vu ni accepté; qu'elle n'a jamais eu que le Bon Dieu pour maître. Enfin, cependant, elle profère qu'elle renonce au diable et prend Dieu pour maître et protecteur. Mais elle maintient qu'elle a dit en tout la vérité; qu'elle n'est pas sorcière, mais femme de bien; priant Dieu qu'il Luy plaise que la vérité s'en puisse connaître ».
Insensibles à ces protestations, les juges lui recommandent de nouveau « de se bien adviser et préparer pour autre fois », puis ils déclarent l'audition de bouche terminée. Christienne à l'instant est reconduite dans sa prison.
Cette seconde réclusion dure 15 jours.
Le 9 août, Christienne comparaît de nouveau à l'auditoire devant les sieurs de Justice - et, si l'infortunée a fondé quelque espoir sur sa réputation d'honnêteté, elle va subir une cruelle désillusion. Dûment convoqués les jours précédents, les vingt témoins sont arrivés le matin même de Domjevin.
Successivement ils entendent la lecture de leurs dépositions, prêtent serment, reçoivent toute latitude d'ajouter ou de retrancher, puis sont mis individuellement en présence de l'inculpée. Quelqu'un va-t-il céder à l'hésitation du doute ou de la pitié ? Non, personne ne faiblit, et les voici qui lancent devant tous les juges réunis, à la face de Christienne, leurs terribles accusations. Encerclée, isolée, étourdie, Christienne laisse alors se déverser sa bile.
Laurent Bougenotte, de Bénaménil ? ce n'est qu'un faussaire qui livre à mauvaise monnaie, un voleur qui a dû payer amende pour bois dérobé à Ogéviller.
Jeanne, fille de Demenge Niclaus ? une niaise qui avait reçu de son père sur un billet ce qu'il fallait dire contre elle. Catherine, femme Niclaus ? c'est plutôt elle qui est sorcière. Jean Niclaus ? c'est le fils d'un méchant homme, l'ami de Jean du Pont qui a été pendu en effigie. Pierson Nicolle ? un incendiaire, qui jadis a menacé un sien cousin de « chasser et rôtir les rats en son logis », et quinze jours plus tard la maison brûlait. Jean le Clerc ? il est réputé depuis longtemps pour sorcier et larron. Annette femme à Henry le Clerc ? « une larronesse et méchante femme prise à rober du foin sur le pré le Gal ». Fransatte ? une femme de mauvaise vie, qui s'est compromise avec un soldat allemand, depuis on l'appelle l'Allemande. Jean Henry ? Il est accusé d'avoir noyé Didier Pierson un jour qu'ils revenaient ensemble d'Ogéviller après avoir bu chez un tavernier; il a poursuivi un homme avec sa faux jusqu'à la chapelle de Veho en tâchant de le tuer pour avoir sa bourse. Vautrin Louis ? un larron qui a dérobé dans le moulin de Blemerey et qui a dû transiger.
Impassible, le clerc-juré Thibaulx note ces virulentes observations jusqu'après le passage du dernier témoin. Alors, le récolement et la confrontation sont terminés.
Pour la troisième fois, Christienne reprend le chemin de la grosse tour du château, tandis que sur la prière des juges, Jean Thibaulx rédige le procès-verbal qui va partir au plus tôt pour Lunéville.
Le lendemain, 10 août 1607, le procureur fiscal Dorin formule et expédie ses conclusions. Ayant vu les différentes pièces du procès contre Christienne et ses dénégations sur le tout, il « requier pour extorquer la vérité des charges. que la prévenue soit condamnée à être mise et appliquée à la torture ordinaire et extraordinaire.
entendu son âge..., qu'elle soit interrogée, et que le procès-verbal de sa confession ou dénégation lui soit communiqué pour y prendre telles formes et conclusions qu'il trouvera d'équité et de justice ».
Le pli est sans délai porté à Nancy pour être présenté au Tribunal des échevins (7) : il en revient avec une approbation signée : Bourgeois, Guichard, de Bernécourt, Regnauldin (11 août) et il atteint Blâmont, où le 20 août il reçoit les parafes de Didier George, Pierson, Flavenot, Nicolas Meffroy.

(A suivre) E. HATTON.

(1) Pendant l'occupation française les juges sont invités à tempérer leur sévérité.
(2) Du village de Domjevin ont été exécutés comme sorciers ou sorcières: un inconnu en 1531; Mengin Lours en 1596; la mère de Claudon Marchal en 1602; Christienne Jadot, en 1602 ; Clémence veuve Claudon Marchal en 1603; Christienne femme à Jean Diez (fin 1603) ; Margo Bergier veuve Colas Leconte (fin 1603) ; Barbeline femme à Jean Goudot le vieux (13 janvier 1604); Christienne femme à Nicolas Barret (20 janvier 1604) ; Christienne Simon (4 septembre 1607); - Ont été relaxés : Jennon Friot en 1597; Christienne Diez en 1598; Barbeline mère de Jean Goudot le Jeune en 1604; Gevin Margueson (15 mai 1614); Jean Goudot (2 juillet 1614).
(3) A 100 mètres au Nord-Est du faubourg de Paga ont été mis à jour en 1932 dans les terres labourées des vestiges d'une villa gallo-romaine : fragments de carrelage, débris de vases avec dessins en relief.
(4) Le duc Charles III, en effet, « ayant vu les heureux effets des exorcismes faits par les religieux de Saint-Barnabé et de Saint-Ambroise ad Nemus, de Milan, sur plusieurs personnes qui avaient été molestées par les sorts, possessions, et obsessions des malins esprits », leur avait permis en 1604, de fonder un monastère à Saint Nicolas. (Voir DIGOT, Histoire de Lorraine, t. II, p. 319).
(5) La crise de « frénésie » se produit dans bien des cas d'ensorcellements, surtout lorsqu'il s'agit de personnes. Elle est souvent suivie de manifestations singulières, ainsi qu'il arrive par exemple pour un jeune homme de Blâmont nommé Philippe, victime de Didié, veuve Pourlot, qui fut exécutée le 19 juin 1599.
Philippe en se mettant à table perdit tout à coup le sens et tomba. Pendant neuf jours « il devint comme frénétique Puis, comme il était veillé par ladite Didié, il reprit non moins brusquement connaissance - mais il se mit à vomir « des cheveux, des pierres, des boutons, des escailles de pot de terre, des tortillons de cheveux et de fille, des cailloux, du verre, des étoffes de camelot et autres petites brouilleries », et cela avec « plaincte, tout passionné, en invoquant le nom de Dieu ». Le prévôt de Blâmont lui-même fut appelé à constater les faits et en rendit témoignage.
Mais le sort peut n'être pas uniformément défavorable. Certaines sorcières, par surprise ou de bon gré, se laissent aller quelquefois à soulager les misères humaines : Hellevix, femme à Barthelemin le Reistre, de Blâmont, exécutée le 26 avril 1608, guérit Claudon le Cerf d'un mal de jambe en donnant à sa femme le conseil suivant : « prendre du rond-bois de chêne, le mettre au feu, et, lorsqu'il est consumé en charbon, l'éteindre en l'eau, puis l'envelopper dans un drappeau et le placer sur la jambe souffrante ». La même Hellevix guérit presque instantanément de la fièvre en appliquant sur le cou une grenouille verte.
(6) Le démon semble se réserver certaines familles et vouloir se créer de véritables dynasties d'affidés qui se perpétuent surtout de mère en fille. Hellevix, de Blâmont, dont il a été fait mention précédemment, eut un frère Jean, une soeur Alison brûlés à Migneville; deux autres soeurs, Jehenne et Didié, brûlées à Autrepierre; elle-même montera sur le bûcher, précédant de peu une nièce Jehenne de Nitting - ce sont des races maudites.
(7) Dès le XVIe siècle, les ducs de Lorraine avaient soumis les juridictions inférieures du duché au contrôle du tribunal des Échevins de Nancy (Chr. PFISTER, Histoirr de Nancy, t. I, p. 15 à 158).


Procès et exécution de Christienne Simon, sorcière à Domjevin (1607) (2)

Les maître échevin et échevins ordonnent ce même jour de tirer Christienne de sa cellule et de la conduire dans une des chambres du donjon du château. Là sont disposés les instruments de torture dont le maître des hautes-oeuvres de Badonviller, spécialement appelé (celui de Nancy étant empêché) lui explique le sinistre emploi. Tout d'abord les grésillons : ce sont trois lames de fer parallèles que l'on peut rapprocher étroitement l'une de l'autre, au moyen d'une vis, quand le patient a introduit dans les intervalles, jusqu'à la naissance des ongles, ses deux pouces, ses grands doigts ou ses orteils. Puis l'échelle, qui est bâtie dans la forme ordinaire, mais avec des bâtons anguleux. A l'une des extrémités est fixé un tourniquet de bois où s'enroule une corde. On y attache les deux poignets du patient, tandis que les deux pieds sont maintenus à l'autre extrémité : le corps est « détiré » progressivement.
A un moment le bourreau glisse sous les reins une pièce de bois taillée en triangle aigu, il jette de l'eau froide sur la figure et au creux de l'estomac, relâche brusquement le tourniquet puis il resserre plus fort.
Les tortillons, ce sont des cordes assez fines qui se lient aux bras et aux jambes et que l'on tord par le moyen d'une tige de bois. Enfin le maître des hautes-oeuvres fait remarquer au plafond la poulie de l'estrapade. Une forte corde s'en déroule munie d'un crochet. Le patient, pieds et poings liés ensemble derrière le dos, est enlevé par ce crochet, puis violemment secoué.
L'inquiétante revue terminée, le bourreau s'efface et les juges entrent en fonctions. Tournés vers Christienne, « ils lui remontrent instamment que ce serait le meilleur tant pour le salut de son âme que pour éviter les peines et tourments de ladite question, de confesser librement et volontairement la vérité. » Un instant se passe. Christienne n'a pas ouvert les lèvres. Alors, les sieurs de justice font un signe à l'exécuteur des hautes-oeuvres qui s'approche de la prévenue, la fait dépouiller jusqu'à la chemise et l'asseoit sur l'échelle. Aussitôt il lui introduit les doigts dans les grésillons. Il serre, Christienne reprend ses dénégations : « Non, elle n'est pas sorcière, elle n'a pas été abbusée du Malin, elle est femme de bien. Que Dieu vienne à son ayde ! » Pas une larme, remarque-t-on soigneusement, n'est tombée de ses yeux.
Alors l'exécuteur enlève l'appareil des doigts pour le passer aux pieds : de nouveau, il serre : durant un quart d'heure il comprime les orteils. Christienne n'avoue pas. Eh ! bien, employez l'échelle ! L'exécuteur lie des pieds et des mains, étend un corps, bande le tourniquet, tandis que la voix insistante et monotone d'un des assesseurs invite la patiente « à renoncer au diable, à prendre Dieu en ayde et à confesser la vérité. »
« Jamais, répond Christienne avec force, jamais elle n'eut affaire avec Satan : jamais elle n'a tué d'enfant ».
L'exécuteur se penche, « il détire jusqu'à un quart de tour, et rendement ». « A-t-elle vu le Malin ? - Jamais. »
« Pourquoy ne veut-elle pas le renoncer ? » - « Elle ne le peut, ne l'ayant jamais eu pour maître ; en tout cas, elle le quittait bien, et priait Dieu de luy être en ayde. Que Jésus, la Vierge Marie, Madame sainte Anne veuillent guérir son âme; car elle ne dit que la vérité ».
« Au lieu de continuer à crier ses Jésus (3), répliquent les juges impatientés et humiliés, ce qui paraît bien destiné à [les], amuser, elle devrait dire la vérité ». N'est-il pas vrai qu'en revenant du Bassant de Manonviller, elle prit par les crins les chevaux de Niclaus ? - Non. - N'est-il pas vrai, qu'elle a porté à la femme de Henry Munier cinq oeufs dont un cassé ? - Non. »
Les juges sont déconcertés. Est-ce pitié, ou vague respect pour tant « d'opiniâtreté » ? ils ordonnent à l'exécuteur de « délascher la question », et une fois encore, ils essaient de la persuasion. Mais Christienne « n'y veut rien entendre et desnye tout comme auparavant ». D'où le tourniquet se remettant à grincer, « elle est destirée de nouveau, l'espace d'un demy quart heure ».
Cependant on approche de midi. Les juges se lèvent. Avant de faire retraite, ils admonestent une troisième fois la prévenue, ordonnent de la délier et la placent sous la garde de deux hommes. Puis ils s'en vont se restaurer. Profitant de cette pause, le maître des basses oeuvres, Etienne Marlier, vient raser la patiente, afin de dépister « tout esprit taciturne » qui, trouvant cachette, pourrait lui prêter un appui.
A deux heures prévôt, échevins et notaire reparaissent dans la chambre de torture : ils renouvellent leur exhortation de n'être « ni opiniâtre, ni rétif ». Christienne nie toujours. L'exécuteur lui demande de s'apprêter, la replace sur l'échelle, la lie et l'étire. Le tourniquet tend les cordes, les bras et les jambes craquent.
Tout à coup, la malheureuse jette un cri..., elle demande grâce : « Elle dira toute la vérité». - « Oui, elle est sorcière. -Depuis quand ? et où le Malin lui est-il apparu ? - Depuis deux ans. Un jour, elle se trouvait derrière son logis, à l'heure des vêpres. Un grand homme noir lui apparut et lui dit que si elle voulait croire en lui, il la ferait riche. Bile l'accepte pour son maître et renonce à Dieu comme il le demandait. L'homme noir alors la touche au front pour lui ôter le Saint-Chrême. Il déclara se nommer Parsin et lui donna, dans une pièce d'étoffe, ce qu'elle crut être de l'argent mais ce n'était rien. Il lui donna en outre, dans un papier, deux sortes de poudre : une jaune pour faire mourir, une blanche pour « garrir », et lui dit qu'elle en use comme elle voudrait ».
Christienne essaya sa poudre sur une sienne vache blanc poil, qui mourut; puis sur un veau noir de son frère, Jean Simon, qui l'avait mise en colère : le veau mourut. Bien que Christienne eut alors des démêlés avec Demenge Niclaus qui l'accusait de la mort de deux chevaux, elle ne lui fit aucun mal.
Douze semaines plus tard, le Maître lui apparut une deuxième fois derrière son logis, puis une autre fois au lieu-dit : « Dessous la ville », alors qu'elle sarclait du chanvre. Ce jour-là, Parsin lui fit commettre des actes immoraux et lui ordonna de venir « au sabbat Et Christienne se rendit au sabbat. Elle sortit de sa maison à deux heures du matin. Maître Parsin la rejoignit et l'emporta « ne sait comment » sur la rivière, « aux grands preys », entre Domjevin et Bénaménil. Là se trouvaient environ douze personnes (dont trois ou quatre hommes), toutes voilées d'un masque rouge, et qui « rondoyaient ».
Elle se joignit aux autres « pour faire la grêle ». C'est-à-dire que toutes frappèrent ensemble l'eau de la rivière avec des bâtons; et il grêla en partie sur les prés, en partie sur les champs de la « Haye bény » où les blés « furent quelque peu gâtés et foudroyés ». Mais bientôt une petite pluie sépara les assistants; elle se retrouva chez elle « ne sait comment». Auparavant elle avait accroché son masque à un saule de la rivière, où elle pense qu'il est encore (4).
L'interrogatoire est interrompu par la nuit qui tombe. Il reprend le lendemain 21 août dans la matinée.
Christienne reconnaît qu'après la réunion nocturne elle vit encore son Maître « es jardins » et qu'il lui donna de la poudre rousse dont elle usa sur la vache, poil fauve, de Jeannon veuf le Gal. La vache mourut. Une autre fois, estimant qu'elle ne faisait pas assez de mal, Parsin la frappa sur la joue. Enfin lorsque les juges commencèrent contre elle leurs informations, le même Parsin vint la trouver, l'avertit qu'on voulait l'arrêter; mais lui dit qu' « elle ait bonne bouche », et qu'on ne lui ferait rien. Il ne vint pas lui rendre visite dans sa prison. « Et n'ayant, continue le procès-verbal, voulu témoigner davantage, luy a été avoué délai pour se mieux adviser ».
Les juges s'en allèrent « disner ». Lorsqu'ils revinrent, ils trouvèrent Christienne à demi-raffermie. « Ne sait rien d'autre, dit-elle, à recongnaitre que ce que ce matin a déclaré ». Il n'y a pas plus de deux ans qu'elle s'est donnée au Malin, elle n'a été qu'une fois au sabbat; elle n'y a reconnu personne, tous étant masqués.
Les juges menacent; parlent d'une question « plus rude et plus forte ». Peine inutile... « Qu'on fasse d'elle ce qu'on voudra, elle ne peut avouer davantage sans blesser sa conscience ». Elle supplie qu'on lui épargne la question qu'elle ne peut plus endurer.
Sur un signe cependant l'exécuteur reprend son office : il ne réussit qu'à lui tirer des gémissements et des protestations: « elle ne peut confesser davantage, quand on devrait la faire endurer la question plus de dix jours en suivant ».
Ce que « voyant », les juges ordonnent de délier Christienne, sur la promesse qu'elle a faite d'en appeler à sa mémoire et de tout déclarer. Ils la placent sous la surveillance de deux hommes - et permettent qu'on lui apporte à manger.
Sans tarder, le clerc-juré de Vaulx achève de rédiger le procès-verbal de « ladite besongne » qu'un courrier s'en va porter à Lunéville. Le procureur fiscal Dorin se déclare alors en mesure de tirer ses conclusions. « Ladite sentence, note-t-il, n'a suffisamment esté extrême. », ce qui a pu « donner sujet et occasion de taire et céler plus grands et énormes maléfices ». D'où « il requier qu'[elle] y soit réappliquée extraordinairement, et au destroit d'icelle, de nouveau anquise spécialement sur ses complices ». Cependant, « maintien ledit procureur dès maintenant. que par ses confessions, elle est suffisamment attaincte et convaincue de sortilèges. qu'elle soit (en conséquence) condampnée a être délivrée entre les mains de l'exécuteur de haulte justice du duché de Lorraine ».
Christienne n'était pas encore informée de la sentence : mais, à divers indices, devait se douter qu'elle était perdue. Dans la nuit du 24 août, entre 3 heures et 4 heures du matin, elle sortit silencieusement de son cachot, ferma la porte, tira le verrou sur ses deux gardiens, descendit l'escalier, ferma une autre porte et arriva dans la cour. Elle comptait trouver une issue vers la ville et profiter de l'agilité de ses jambes pour se retirer dans un « endroit éloigné où elle ne serait pas reconnue »; mais « l'aventurière » se heurta aux hautes murailles du château, elle fut reprise.
Le 28 août elle était reconduite à nouveau dans la chambre de torture. Les sieurs de Justice, selon le formulaire accoutumé, recommencèrent leurs exhortations, et avertissements, la sommant de dire la vérité.
Est-ce un effet de leur éloquence, de leurs menaces ? ou bien lassitude de l'effort, terreur physique de la souffrance ? aussitôt Christienne s'abandonne, elle multiplie les aveux. - Oui, elle s'est donnée au diable et cela depuis quatre ans. Oui, elle a renoncé à Dieu. Oui, elle a empoisonné les chevaux de Demenge Niclaus en revenant du Bassant, sur l'ordre du petit chien noir. Cependant, ajoute-t-elle, quelques-unes de ses confessions précédentes sont des mensonges, car « elle avait dans son corps quelque chose qui l'empêchait et l'incitait à dire des menteries ». « Elle se repentait de tout, et priait de luy pardonner ». Mais « elle jure et confesse qu'elle n'a reconnu personne au sabbat, estant tous masqués; et quand ce serait pour estre dampnée tout à l'heure, ne saurait nommer lesquels y [a] recongnu. Si elle s'estait enfuye le vendredi 24 dernier, c'est qu'elle avait quelque chose dans son corps qui l'incitait et qui lui disait qu'il fallait qu'elle sorte et s'ensauve, elle estait bien repentante ».
Intéressée, la « Justice » presse et varie ses « remonstrances ». C'est en vain; « elle ne peut tirer davantage ». De nouveau, elle ordonne de laisser Christienne aux mains dé ses gardes; puis, par les soins du clerc-juré, elle communique «la présente besongne au Procureur fiscal pour y requérir ».
Dorin déclare simplement « qu'il persiste à ses requises et conclusions du 22 aoust » et demande l'avis favorable du maître échevin et échevins de Nancy (30 août 1607).
Ceux-ci estimant Christienne Simon « estre suffisamment convaincue du crime de sortilèges, pensant y estre matière à adjuger », confirment la sentence d'exécution sous les signatures de Bourgeois, Guichard, Gondrecourt (Nancy, le 30 août 1607).
La condamnation est irrévocable. Publication offcielle en est donnée au moyen d'une proclamation, le 4 septembre, sur ordre des échevins de Blâmont « par advis, est-il noté, et du consentement de tous les maires des villages du comté ». Les biens de Christienne seront confisqués.
Quittant alors l'auditoire, le tribunal au complet, suivant les instructions venues de Nancy, vient faire à la condamnée une suprême visite et lui demander si elle persistait dans ses aveux.
Pourquoi nier alors ? Pour rentrer à la chambre de torture ? La malheureuse a perdu tout ressort. Elle répond à tout, affirmativement. Elle ajoute « qu'elle ne désire plus que la mort, qu'elle a méritée pour punition de ses offenses, pour lesquelles elle crie humble mercy à Dieu, luy suppliant d'être miséricordieux et luy pardonner ». Sur quoi les juges prenant acte de ses bonnes dispositions et repentance, « autorisent l'entrée d'un homme d'Englise qui devait la consoler et entretenir en tel état (1) ».
L'ecclésiastique ayant achevé sa mission, l'exécuteur se présente. Il fait sortir Christienne de son cachot, et l'emmène hors des portes du château sur une petite place où s'élève une colonne. Là il lui passe au cou le carcan et la tient devant la foule l'espace d'un demi-quart d'heure.
Puis il la conduit au lieu « où on a accoustumé à supplicier les délinquants ». A cet endroit se dressent quatre piliers, en pierre de taille, hauts chacun de vingt pieds; et disposés en carré. Dans leur intervalle les aides du bourreau entassent une cinquantaine de fagots et une demi-corde de bois. Christienne est portée jusqu'au sommet du tas et liée par une chaîne de fer à l'un des piliers (5). A l'instant même, le maître des hautes oeuvres lui entoure le cou d'une cordelette et l'étrangle. Puis il met le feu à la mesure de poudre déposée sous les fagots.
La flamme monte d'un trait et, dépassant les quatre piliers du signe patibulaire, submerge le corps dont il ne doit rester qu'une pincée de poussière : « pour être ars et réduit en cendres », ordonne la sentence.
Puis, suivant la coutume, les officiers et gens de justice, quinze ou seize personnes, s'en vont dîner ensemble; et des miches de pain sont distribuées aux jeunes gens des villages voisins requis pour faire le guet aux portes de la ville.
Les biens de Christienne furent confisqués et vendus au feu. Le produit de l'enchère servit tout d'abord à couvrir les frais des dîners des sieurs de justice, pendant le temps de l'enquête et le jour de l'exécution.
Dans les semaines qui suivirent furent présentées la déclaration des dépenses du sergent Jean Danjou qui avait nourri la prisonnière pendant cinquante jours, qui était allé à Bénaménil pour « ouyr des témoings », qui avait fait le voyage de Badonviller pour prévenir l'exécuteur de haute justice, la déclaration du messager qui avait fait les courses de Lunéville et de Nancy, celle du maître des basses oeuvres qui avait rasé la prévenue, celle du maître des hautes oeuvres qui l'avait « questionné », puis exécutée, celle des gardes qui l'avaient veillée jours et nuits, celle de l'épicier qui avait fourni les chandelles, celle du marchand de bois qui avait fourni les fagots, enfin la note du « salaire » des sieurs de l'Hôtel de Ville de Nancy et des sieurs de Justice de Blâmont. Ce qui restait devait échoir aux seigneurs comparsonniers.
Ainsi subit sa peine, « pour crime de sortilèges, maléfices et vénéfices », Christienne Simon, femme à Demenge Fenal, qui fut sorcière à Domjevin.

E. HATTON.

(1) Suite et fin. Voir le Pays lorrain, n° d'octobre 1935, p. 460-467.
(2) Souvent ainsi les « questionnés » appellent le secours du Ciel. Leurs invocations, leurs gestes témoignent de l'atmosphère religieuse du temps. « Doux Jésus, Trésor du Ciel ! s'écrie Jeanne de Nitting quand on la lie à l'échelle .- « Bon Jésus, Monsieur saint Nicolas, Notre-Dame de Mont-Serra », s'écrira Jean Goudot, de Domjevin (1614). Quand à Hellevix de Blâmont, ayant déclaré qu'elle se soumet pour le tout « à Dieu et à justice », elle se prosterne à genoux, les mains jointes, lorsqu'elle fait ses aveux au prévôt et à la cour.
(3) Les « sabbats » s'accomplissent suivant un rite à peu près uniforme. La personne vendue au diable est emportée sur les épaules du Malin ou sur le dos d'un gros cheval, quelquefois d'un chien, dont elle tient le poil. Elle trouve en arrivant à tel endroit trop connu, la fontaine Saint-Martin (à Blâmont), la Perière (près d'Ancerviller), la côte de Repy (au-dessus de Raon-l'Étape), le Hault de la Forêt (près de Domjevin), un certain nombre de compagnons et de compagnes masqués. Après ou avant une ronde, dont le « joueur de Hauboy » est celui que l'on devine, après des incantations, pratiques et maléfices destinés à gâter les récoltes, le groupe se rassemble pour un banquet. « Bonne chère », mais chère insipide : des épaules de mouton, du « couchon rôti », des chapons, du bouilli, sans aucun assaisonnement; on boit du vin fade, ou de l'eau, dans « un brocq d'étain ». Puis, il arrive, sans que ce soit régulier, que le Malin se déguise en cheval, se fasse adorer, et se vante insolemment de son pouvoir sur ses sujets : « Vous me servirez, en despit de vous ». Dans certains sabbats, ce gros cheval devient un chat, ou un chien avec des pieds de tortue. Au moment de la séparation, l'animal enchanté, ne daigne même plus présenter sa figure - au contraire - et il exige de ses dévots une singulière forme de salutation. L'ensemble de la scène se déroule comme dans un songe, sous la lueur pâlote de quelques chandelles et brusquement la fête s'évanouit.
(4) C'est la première fois qu'en toute cette affaire, apparaît un ecclésiastique, le procès étant d'ordre purement civil. L'influence du prêtre qui en confession ne veut que la vérité, et qui, en son nom, exige parfois de l'accusé une rétractation de ses propres aveux a mis souvent les juges dans l'embarras. Mais ceux-ci ont toujours le recours d'une dernière torture.
(5) Quelquefois, à ce moment, le condamné prononce le nom d'un ou plusieurs complices, ainsi qu'il arriva à Blâmont lors de l'exécution de Didie Pourlot (15 juin 1599). Elle avait pendant la question dénoncé la veuve de Didier Vistemberg. Alors qu'elle était liée au poteau, les juges lui présentent ladite veuve. « Après plusieurs remonstrances a elle faite de son salut par les sieurs curés de Blâmont, Igney et autres », les juges lui demandent si elle la connaissait. « Elle a fait réponse « qu'ouy qu'elle était telle qu'elle. sur quoy, ayant recommandé son âme à Dieu, a enduré le supplice de la mort ».

 

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