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Souvenirs de l'invasion de 1914 - Lorraine - Gerbéviller


Le Pays lorrain - 1936

Le Bouchon sur la Vague (1)
Souvenirs de l'invasion de 1914

I

Depuis l'attentat de Serajevo, nous suivions à Gerbéviller (2) les événements au jour le jour, mais avec ce recul du temps et de l'espace qui préserve les campagnes de toute nervosité. Pourtant le 31 juillet 1914 je décide d'aller aux nouvelles et, pour explorer un peu le monde extérieur, de passer l'après-midi à Lunéville. Ma première visite est pour l'abbé Guyon, premier vicaire de Saint-Jacques à qui j'apporte le salut de ses frères, mes amis. Avec lui je monte à l'une des tours de Saint-Jacques pour faire un tour d'horizon. De là-haut l'abbé me montre tout le secteur de la frontière où patrouille déjà, me dit-il, une partie de la 2e division de cavalerie de Lunéville. Au quartier du 8e dragons où je me rends ensuite dans l'espoir d'y rencontrer un de mes bons amis de Nancy, le cavalier Paul Benoît-Gény, on me répond que son peloton est sur la frontière. La cour et la place du château présentent un aspect qu'on ne leur a jamais vu. Les chevaux des escadrons qui tiennent garnison dans l'ancienne résidence du roi de Pologne sont tous dehors, alignés la tête aux murs le long desquels ils sont attachés. Leur robe brillante qui étincelle au soleil témoigne de leur bonne forme. Derrière eux, par terre, le harnachement tout neuf de la collection de guerre fait une ligne éclatante et fauve. Les hommes sont équipés prêts à partir. D'une aile à l'autre du château et sur la place, où les curieux s'amassent, cavaliers et gradés de tous rangs s'affairent, coiffés du bonnet de police. On sent qu'au premier signal chevaux, selles et cavaliers ne feront plus qu'un pour courir à l'ennemi. Adossé face à l'amont, au parapet du pont tout proche de la Vezouse, le colonel du 31e dragons (3), la cravache sous le bras, en bonnet de police, lui aussi, comme au cantonnement, le regard ferme quoique vague, semble fixer au delà de l'horizon réel un horizon imaginaire où le porte, on le devine, son émouvante méditation. Je m'arrête pour le contempler discrètement pendant quelques minutes. Il est déjà parti, projeté fonctionnellement en avant, comme ses éclaireurs qui surveillent et protègent la frontière et que sa pensée accompagne. Il symbolise à la fois le chef et le guetteur, toute l'armée, toute la France, calme et résolue, debout devant l'ennemi (4).
De retour à la gare pour rentrer à Gerbéviller, je vois passer le dernier train, paraît-il, qui franchira la frontière à Avricourt. Les wagons sont bondés d'Allemands dont beaucoup, peut-être, vont bientôt revenir, l'arme au poing.
Par cette visite à Lunéville, en état d'alerte, en mission de couverture, je suis désormais plongé dans l'ambiance de guerre. Elle envahit Gerbéviller, à son tour, quelques heures plus tard. Vers minuit les ordres d'appels individuels sont remis aux réservistes des jeunes classes. Les scènes émouvantes auxquelles ont donné lieu ces premiers départs m'échappent. De ma chambre à coucher sur le jardin silencieux, je ne me doute pas de ce qui se passe. Mais rendus plus tragiques par la nuit, ces adieux brusqués ont provoqué dans tous le pays, jusqu'alors tranquille et comme indifférent, une fièvre que l'aurore n'a point coupée et qui place les moins avertis face à la réalité et à l'héroïque devoir. « Heureux les morts! » me dit une épouse et une mère qui avait vu son mari disparaître dans la nuit et qui pense peut-être que je suis orphelin.
Des ouvriers peintres de Nancy qui restauraient mes persiennes depuis huit jours me quittent à midi en laissant tout leur matériel et en me donnant rendez-vous pour le lundi matin. Mais, par précaution, ils raccrochent tous les volets, bien qu'inachevés.
Dans l'après-midi, mon ami Henri Grasse et moi allons, comme souvent, cueillir à la fermeture de son bureau le receveur des Domaines, M. Sohier, pour faire avec lui une promenade. Nos pas nous portent sur la route de Seranville (5). Arrivés au-dessus du viaduc de Bronville, au point d'où la route surplombe la vallée de la Mortagne et où le Donon et une partie des Vosges apparaissent au-dessus du clocher de Moyen (6), nous nous arrêtons, comme d'habitude, et devant le paysage nous nous taisons. Notre silence s'emplit aussitôt du bruit amorti des cloches qui sonnent éperdument derrière nous à Gerbéviller. Il est cinq heures du soir à peine.
Ce n'est pas encore l'Angelus à cette saison. La mobilisation ? Ce n'est pas le tocsin, mais la volée. Je pense à la fête de la Portioncule, marquée à Gerbéviller par l'indulgence franciscaine accordée à la chapelle du château par le Souverain Pontife.
Mais cette hypothèse ne nous satisfait point. Nous revenons sur nos pas. Un cycliste, en nous croisant nous lance : « Ça y est ! Voilà la mobilisation qui sonne ! » C'est donc en union intime avec la terre lorraine, en vue de la frontière qui suit au lointain horizon la crête des Vosges, que nous avons reçu l'Appel des Armes. A travers un paysage que sa souriante indifférence ne nous rend pas moins cher en ce moment, nous rentrons à Gerbéviller par le faubourg Saint-Pierre. Les femmes sont sur les portes, en larmes, les hommes, affairés, font leurs adieux aux voisins, aux amis, leurs derniers préparatifs, leurs ultimes recommandations. Des flammes brillent dans leur regard. Peu de mots. La plupart résolus, confiants dans le succès, comme soulagés d'en finir avec les menaces allemandes renouvelées d'année en année et de mettre enfin le peuple insolent à la raison. Ni forfanteries, ni lâchetés.
Le spectacle de la rue me rappelle un soir d'incendie de mon enfance.
A la mairie des affiches sont posées : le premier jour de la mobilisation est le dimanche 2 août. Pour nous, gens des frontières, contrairement à la proclamation de Poincaré, parue le lendemain (« La mobilisation n'est pas la guerre ») qui nous fait un peu l'effet de ces paroles d'espoir qu'on prononce sans conviction au chevet des mourants, la mobilisation et la guerre, c'est tout un. Et déjà nous tendons l'oreille, surpris de ne point entendre le canon et prêts à voir arriver des Prussiens.
Le dimanche 2 août les départs se poursuivent. On voit le comte Emmanuel de Lambertye monter dans un compartiment avec les réservistes de son âge. Son frère, Charles, le marquis de Gerbéviller, l'a précédé pour aller à Toulon reprendre son service d'enseigne de vaisseau. A ceux qu'il laisse, au premier rang desquels, sa mère, Madame la marquise de Lambertye, qui va, le lendemain, regagner Paris, après avoir mis le château de Gerbéviller à la disposition de la Croix-Rouge, le comte lance un adieu joyeux et plein d'espoir : « Nous reviendrons bientôt ! »
Le départ des hommes mûrs donne un aspect bizarre au pays. La vie paraît suspendue. Les cloches se taisent. Le service des trains est arrêté. Aucun convoi ne passe plus sur la ligne à voie unique de Mont-sur-Meurthe (7) à Bruyères (8). Une locomotive haut-le-pied est en faction permanente à la gare. Un officier de dragons accompagné d'un planton est arrivé dès la première heure pour procéder à des réquisitions de chevaux. Il sera là quatre ou cinq jours et pendant tout ce temps c'est le seul élément militaire que nous verrons, à notre grande surprise. Les journaux continuent à nous parvenir, nous maintenant en communication avec le reste du monde et à l'unisson de l'élan national qui soulève le pays et rend la France à elle-même. Ils nous racontent que des économistes ont calculé que la guerre ne pourrait durer plus de trois à quatre mois. Les trois années que je viens de passer à la Faculté de Droit ne m'ont pas inculqué un tel respect des théories économiques que je ne me garde d'accueillir avec le plus parfait scepticisme ce genre hasardé de prophéties. Je note dans le journal que j'ai ouvert le 21 juillet trois points qui résument mon état d'esprit : Une parenthèse s'ouvre dans ma vie. Sera-t-elle jamais fermée ? et quand ? Dans trois mois, six mois, un an, trois ans ou plus?
Et si elle se ferme, sur quoi se fermera-t-elle ? Sur quel monde ? Même victorieux, de quels bouleversements, de quelles révolutions aurons-nous été les témoins ou les victimes ?
Et ces points d'interrogation se localisent dans ma pensée sur les noms et les visages de mes amis et de mes contemporains déjà sous les drapeaux, ou, comme moi, mobilisés demain. Ma plume les énumère sur la page du cahier. Lesquels ne reviendront pas ? Lesquels vont tomber les premiers ?
Les jours passent pourtant, tranquilles et sévères. Je n'ose plus toucher mon piano. Il me faut bouder cet ami très cher; ses cordes darderaient de flèches si aiguës tant de coeurs meurtris !
Nous n'interrompons pas néanmoins notre saison de bains de rivière. Mais, en brassant les eaux fraîches de la Mortagne, nous ne pouvons nous empêcher de penser - et nous le formulons avec une grandiloquence enfantine, mais voulue, où il entre plus de littérature que de pressentiment : - « Dans quelques jours, peut-être, tu charrieras des cadavres et du sang ! »
Entre temps, la vie de guerre s'organise. Les femmes, les jeunes gens, les vieillards remplacent aux champs et à l'étable, au four et au moulin, les hommes qui sont partis. Des deux médecins de Gerbéviller, l'un, le maire, le docteur Camus, est allé rejoindre son poste de médecin de réserve à Neufchâteau, l'autre, le docteur Louviot (9), mobilisé sur place, aménage à l'hospice une ambulance avec le concours bénévole de mon grand-oncle, le docteur Labrevoit (10), médecin principal de l'armée en retraite. En prévision des batailles prochaines, l'autorisation de la marquise de Gerbéviller est mise à profit et des lits, réquisitionnés chez l'habitant, sont installés au château dans toutes les pièces disponibles. Je fais la quête des lits dans le faubourg Saint-Pierre avec mon voisin Louis Guyon (11) que j'aide à les charger sur sa voiture et à les décharger au château. Ce sont pour la plupart des lits de fer qui jurent curieusement avec le somptueux décor où nous les alignons, en pensant à ceux à qui ils sont destinés. Chaque soir à l'appel du curé-doyen, l'église s'emplit d'une


Cliché Bastien.
Intérieur du château de Gerbéviller après le bombardement.
Le grand vestibule avec les restes de quelques-uns des lits de l'hôpital installé dans le château.

foule de fidèles qui récite pieusement le chapelet. La voix du curé, M. le chanoine Vanat, se fait chaque jour plus lasse et plus sombre quand il prononce : « Récitons cette cinquième dizaine pour demander à Dieu d'écarter de cette paroisse les malheurs de la guerre » (12).
Le 7 août, sous un ciel lourd qui vient de se couvrir au milieu de l'après-midi, un cavalier apparaît au passage à niveau de la gare (13) à cent et quelques mètres de chez moi, à l'entrée même de Gerbéviller quand on vient de l'Ouest. C'est un chasseur à cheval. Il s'avance prudemment, la carabine au poing, le doigt sur la gâchette. Il interroge les premières personnes qu'il rencontre. « A-t-on vu des Allemands ? » Ces précautions élémentaires d'une armée en marche d'approche nous font sourire. Se croit-il déjà en pays ennemi ? Il rebrousse chemin et retourne vers ceux qui le suivent à vue, assurant la liaison avec le gros du régiment. C'est le 16e chasseurs de Beaune (14), qui va inaugurer à Gerbéviller les cantonnements de guerre. L'annuaire m'apprend que c'est le régiment de cavalerie de corps du 8e corps d'armée (15) [Bourges]. Sa présence renforce notre tranquillité. Nous nous savions protégés par la frontière vivante constituée par les troupes de couverture. Voici maintenant l'armée toute entière qui vient les rejoindre. Pendant son court séjour le régiment pousse des reconnaissances sur la Meurthe et la forêt de Mondon (16) où, dit-on, circulent des patrouilles allemandes, mais à leur grand désespoir, car ils veulent en découdre, nos cavaliers reviennent bredouilles. Le séjour du 16e chasseurs à Gerbéviller est marqué par un accident pénible. Un cavalier (17) qui, pour des raisons mal définies et contrairement aux ordres reçus, s'était écarté, le soir, des lisières Est du cantonnement, du côté de la brasserie, est accueilli, à son retour, par le : « Qui vive ? » d'une sentinelle. Se sentant peut-être en faute, il se tait et la sentinelle l'abat d'un coup de carabine. On l'enterre le lendemain. C'est le premier tué du régiment, la première victime de la guerre à Gerbéviller. La population se mêle en une communion étroite aux chefs et aux camarades du malheureux, autour de sa tombe, au cimetière communal.
Après le départ du 16e chasseurs, nous voyons passer de l'infanterie, puis cantonner le 48e d'artillerie, - artillerie de la 15e division (Dijon). - Il passe deux ou trois nuits à Gerbéviller, formant le parc dans un pré à proximité de la gare et allant dans la journée se mettre en batterie sur la Meurthe. Le passage répété des batteries gagnant leur position ou rentrant au cantonnement et des attelages allant à l'abreuvoir à la rivière, emplit notre quartier d'un tumulte cliquetant, d'une poussière et d'une odeur de cuir, de crottin et de graisse, bien caractéristiques de l'artillerie. Aux manoeuvres ou dans les revues, je n'ai jamais vu que des batteries sur le pied de paix, à quatre canons et quatre caissons. Le défilé de ces batteries sur le pied de guerre, encombrées de forges, d'échelles-observatoires, de fourragères, de fourgons et de caissons, au milieu desquels disparaissent les quatre canons, bouleverse toutes mes notions élémentaires sur l'organisation de l'armée. Mais j'admire la magnifique tenue de ce régiment, ses beaux attelages, ses harnachements neufs, son matériel bien soigné, l'ordre et l'impression de force qu'il dégage et mon oncle Labrevoit fait avec les débuts de la guerre de 1870 des comparaisons avantageuses et réconfortantes.
Au delà de l'horizon, la frontière s'anime. On entend le canon lointain à peu près tous les jours. Des bruits courent : les Allemands sont à Ogéviller (18). Mais le mouvement en avant de l'armée se poursuit. Au 48e d'artillerie succède le 210e régiment d'infanterie, régiment de réserve du 8e corps (Auxonne). Formé depuis quelques jours de réservistes de classes relativement jeunes, ce régiment, le premier élément de réserve que nous voyons, offre un aspect tout différent des régiments d'active auxquels nous sommes habitués. L'ordre et l'esprit y sont excellents, mais il manque encore fatalement de cohésion et d'entraînement et la machine paraît un peu lourde. Le lieutenant-colonel qui le commande est logé chez mon oncle, le docteur Labrevoit, dont la maison est contiguë à la mairie. Je suis donc aux premières places pour assister aux honneurs rendus au drapeau, après l'entrée du régiment, cérémonie toujours recherchée, à laquelle, nous, civils, nous nous empressons de prendre part, pour saluer, nous aussi, l'emblème qu'enveloppe en ce moment un frisson et une majesté incomparables, tandis qu'au loin le canon tonne.
Aussitôt installé, le colonel va faire le tour du cantonnement. J'en profite pour me faufiler dans sa chambre et voir pour la première fois de tout près un drapeau de régiment. Saisi d'émotion à la vue de cette étoffe brillante, inerte, dans un coin de la chambre, mais chargée d'un si prenant symbolisme, c'est tout juste si je ne fléchis pas le genou, comme en entrant dans une chapelle, et d'un geste non prémédité et instinctif, j'en porte la soie éclatante à mes lèvres.
La fête de l'Assomption se déroule, sinon dans la joie, du moins dans la confiance. Les Allemands ont été repoussés dans les premières rencontres à la frontière et nous voyons notre armée continuer sa progression. Le voeu de Louis XIII s'accomplit avec une ferveur et une espérance nouvelles (19). Un à un, les éléments débarqués dans la vallée de la Moselle, sur les quais militaires des gares de la ligne de Nancy à Gray par Epinal, à Charmes et à Châtel, passent devant nous, de jour et de nuit, dans une revue gigantesque qui, depuis le premier éclaireur du 16e chasseurs jusqu'au convoi administratif d'armée et aux équipages de ponts, fait défiler sous nos yeux tous les organes d'une armée mobilisée au complet et des délégations de toutes les provinces de France, ce qui nous vaut la plus remarquable leçon de choses militaires et de piquantes observations. Plus encore que l'éclaireur du 16e chasseurs qui nous avait presque offusqués en pénétrant chez nous la carabine au poing, certains déracinés par la mobilisation de trop lointaines provinces semblent, après tant d'heures de chemin de fer, se croire déjà en pays ennemi. Ceux-là, peu nombreux, heureusement, mais peut-être plus qu'on ne pense, ne distinguent pas la Lorraine de l'Alsace-Lorraine ni l'Alsace-Lorraine de l'Allemagne et pour eux ça n'est déjà plus la France, car ils ne savent pas au juste où passe la frontière. Montrant à un officier du génie le Donon et les Vosges, je le vois s'émouvoir : « Ah ! voilà la ligne bleue des Vosges ! » et s'étonner aussi de la voir encore si éloignée. J'entends un autre, d'un accent sonore qui voudrait être gentiment protecteur, me déclarer : « Nous venons défendre votre pays ». Et je ne puis réprimer une grimace comme à l'audition d'une fausse note. Des enfants de la plaine trouvent les environs de Gerbéviller particulièrement accidentés et l'instant d'après quelque montagnard me dit : « Que c'est plat chez vous ! » Belles leçons de relativisme.
Après les éléments combattants des premiers jours nous voyons les parcs d'artillerie, leurs sections de munitions, les trains régimentaires, le service sanitaire avec ses groupes de brancardiers de corps d'armée et de division et leurs pleines charretées de jeunes élèves de l'École de Lyon, le troupeau de bétail, les autobus parisiens transformés en voitures à viande et dont beaucoup portent encore les plaques indiquant l'itinéraire auquel ils étaient affectés dans la capitale et cet ineffable convoi administratif d'armée où chevaux et mulets de toutes tailles, attelés aux voitures de réquisition des modèles les plus variés et les plus effarants apportent dans nos rues des images bourguignonnes, berrichonnes ou morvandelles. C'est comme l'exode de tout un peuple, une véritable émigration; ça tient du déménagement autant que de l'expédition, du militaire et du romanichel, du « camp volant » comme on dit en Lorraine; ça n'a pas d'âge et évoque aussi bien les guerres de l'antiquité que les campagnes du Premier Empire ou la Guerre de Trente Ans. Le mot impedimenta si souvent rencontré dans Tite-Live ou César a pour moi maintenant un sens vécu. Et ça roule, ça cahote, pendant des heures et des jours, au milieu des rires, des quolibets et des lazzis, car tout ce monde, toujours dans un ordre parfait, est dans l'ensemble bien moins grave que les combattants de l'avant qui, pourtant, ne manquaient pas de bonne humeur, ni de moral.
Le jeudi 20 août, le docteur Louviot m'invite à l'accompagner dans son automobile jusqu'à Vennezey (20) où il a un malade à voir. Nous nous heurtons à un équipage de ponts encombrant la route et dont les longs bateaux font un curieux alignement dans le vallon du ruisseau de Paleboeuf (21) qui paraît, du coup, un lac subitement asséché. Rien ne manque donc au défilé. Voilà, pensons-nous, pour passer le Rhin.
Le bruit de la canonnade redouble, mais lointain.

II

Je suis en train d'observer les phases de l'éclipse de soleil du vendredi 21 août 1914, quand, vers 10 heures du matin, les premières vagues de la retraite de Sarrebourg-Morhange atteignent Gerbéviller, sous la forme d'un détachement de prévôté d'armée, venant, non plus de l'ouest, comme toutes les troupes qui passent depuis plus de dix jours, mais de la direction du front. Ces gendarmes s'arrêtent devant la mairie et ne nous cachent pas qu'il y a un mouvement de repli. Dans l'après-midi une escadrille de blancs avions vient atterrir dans un pré au bord de la route de Remenoville (22), à 500 mètres à l'ouest de la gare. Cela rappelle le Circuit de l'Est, trois ans plus tôt. Les curieux se précipitent. Des gendarmes, sortis on ne sait d'où, gardent les monoplans qui reprennent bientôt leur vol vers l'arrière. Réjouis par les premiers succès de Blâmont, nous nous croyions depuis quelques jours en sûreté et à l'abri de l'invasion. Ces premiers indices de revers voilent de tristesse et d'appréhension notre sérénité.
A chaque heure croît notre angoisse, alimentée par des faits nouveaux. On apprend la mort des premiers enfants de Gerbéviller tombés au champ d'honneur. C'est le chasseur Joseph Milanus, qui, le 11 août, a ouvert le glorieux martyrologe.
Dans la soirée, des troupes combattantes en déroute passent en laissant derrière elles une impression déplorable dont je recueille au matin les échos indignés.
Dans la journée du samedi, la bataille, jusqu'alors lointaine se rapproche. Déjà elle ne semble plus au delà de l'horizon (23). Après le déjeuner un gros orage éclate, ajoutant le tonnerre à la canonnade. A l'église, où les vitraux tremblent, près de claquer, des femmes, groupées autour du confessionnal, pleurent et prient à haute voix. Les bataillons refluent sans arrêt, certains complètement démoralisés. L'hospice recueille quelques blessés ou malades qui ne peuvent suivre la retraite. Les unités mélangées appartiennent, en majeure partie, au 16e corps (24). Chaque homme qu'on interroge déclare qu'il est le seul qui reste de sa compagnie. Isolé de ses camarades, il est sans doute de bonne foi, mais combien y a-t-il donc de compagnies dans ces régiments ? Derrière les colonnes, des fuyards nombreux, grimpés sur des carrioles avec quelques couchages, du petit mobilier et des provisions, mêlent leurs tristes équipages aux voitures militaires, la plupart hâves et sombres, les uns terrorisés, muets et pleurant, d'autres semant la panique. Le soir on dit que les Allemands sont à Lunéville (25). Instants inoubliables où naissent dans l'âme des sentiments nouveaux - de rage et d'anéantissement - à la vue de l'abîme qui s'entr'ouvre. Une anxiété très aiguë s'empare de moi, d'autant plus vive que le mystère s'obstine à planer sur la nature du malheur attendu.
Dans la nuit (du 22 au 23) des ponts sautent (26). Des incendies annonçant l'approche des barbares enflamment l'horizon. Vers minuit, j'ouvre ma porte, bien timidement, à une section du 2e bataillon de chasseurs à pied, pensant déjà avoir affaire aux Allemands.
« - Croyez-vous qu'ils viendront jusqu'ici ?
« - Ils n'y sont pas encore, c'est bon ! Et nous, nous sommes toujours-là ! »
Après avoir cantonné à la maison, les chasseurs disparaissent au petit jour. De telles scènes nous sont familières. Il n'est pas d'année qu'une manoeuvre ou l'autre de nos garnisons lorraines ne nous en ait fait vivre de semblables. Mais cette fois il ne s'agit plus de thème conventionnel, c'est le drame lui-même qui se joue et sa poignante réalité qui nous étreint.
Beaucoup d'habitants de Gerbéviller ont suivi la retraite et, comme les fonctionnaires et les services publics, évacué la place. Nous voyons la locomotive haut-le-pied qui, depuis la mobilisation, montait la garde à la gare, s'en aller en emmenant le personnel. Nous sommes désormais comme en une ville assiégée, séparés du monde extérieur. Il reste pourtant encore la possibilité de fuir. Fuir ! Acte et mot répugnants ! N'ayant encore aucune autre obligation militaire que d'attendre à Gerbéviller ma feuille de route de la classe 1914, dont l'appel va évidemment être devancé, alors que l'autorité militaire n'accepte pas d'engagements pendant les vingt premiers jours de la mobilisation, je considère comme un devoir de demeurer jusqu'à nouvel ordre avec les miens, chez moi, et comme une désertion et un geste de défaitisme, dira-t-on plus tard, de grossir le cortège des fuyards. Et comment fuir avec les vieillards qui m'entourent ? Je crois aussi, pour l'avoir lu récemment dans les publications du général Maitrot (27) que, sur les avancées de la Trouée de Charmes (28) l'armée française utilisant une à une les coupures du terrain et les tranchées successives que lui offrent les vallées parallèles de la Vezouse, de la Blette, de la Verdurette, de la Meurthe, de la Mortagne et de l'Euron, marquera un temps d'arrêt sur chacune de ces lignes et que, de Gerbéviller, on aura bien le temps de se sauver quand on se battra sur la Meurthe de Saint-Clément (29) et de Fraimbois. Education livresque mise à l'épreuve de la réalité ! Et je pense que les demeures abandonnées pourraient être les plus éprouvées. Une voisine qui a connu la guerre de 1870 me l'affirme en se moquant des « froussards » qui partent et en ajoutant : « Si les Prussiens viennent (le mot : Boche, à peine lancé, n'était pas encore répandu) on verra bien. On les a bien eus en 70 ! » Et puis de telles puissances affectives me lient à ce Gerbéviller où la tombe de mon père est fraîchement scellée que je ne songe nullement à m'éloigner. C'est une grosse imprudence dont tous les risques ne m'échappent pas, mais pourquoi ne pas mourir là et faire d'une chère maison, que je ne puis alors imaginer détruite, mon propre tombeau (30).
L'appréhension du lendemain se fait pourtant chaque jour plus vive. Et à vouloir « tenir », faire front très inutilement et « crâner » très imprudemment sous la menace ennemie, nous n'en devinons pas moins la cruelle imminence qui pèse sur nous et il faut dominer les réactions qu'un organisme non initié oppose aux premiers contacts avec les réalités de la guerre. Une brusque dépression des nerfs, trop tendus dans l'inaction, détermine chez moi une crise de bile et de larmes.
Le dimanche (23 août) est radieux. Pas le moindre bruit de guerre. Quelques rares avions dans un ciel très pur. Le docteur Louviot reçoit l'ordre de se replier sur Bayon (31). Mon oncle Labrevoit assure le service à l'ambulance de l'hospice avec les médecins-majors de passage. Dans la matinée deux divisions de cavalerie (32)


Cliché Bastien.
Le pont de Gerbéviller sur la Mortagne interdit aux allemands de 8 h. du matin si 5 h. du soir par les 60 chasseurs du 2e B. C. P, commandés par l'adjudant Chèvre et demeuré intact au milieu de la bataille dont il était l'enjeu.

qui ont protégé la retraite défilent au trot devant nos fenêtres. J'ai le plaisir de saluer rapidement au passage dans les rangs du 8e dragons quelques figures amies, notamment deux camarades de Nancy : Pierre Machon (33) et Paul Benoit-Gény.
L'après-midi, calme et silence complets. Quelques cavaliers isolés, des estafettes, qui s'arrêtent pour se rafraîchir et dont on ne peut tirer grand'chose. On dit que des patrouilles de cavalerie allemandes sont dans les bois du marquis, « à la Reine » (34), en bordure de la route de Lunéville. Peu de monde dans les rues. Ceux qui sont restés se terrent. Nous descendons vers la Mortagne. Mais le grand pont est barricadé et nous ne pourrons pas passer (35). Nous rebroussons chemin, impressionnés par le calme pesant, sous le grand ciel bleu de nos belles vacances d'autrefois, devenu si lourd de menaces dans le silence des cloches qui se sont tues depuis qu'elles ont lancé l'appel aux armes le soir du Ier août.
La journée s'achève tranquille et la nuit est étrangement douce et paisible.

Le lendemain, lundi 24, le premier passant que j'aperçois par ma fenêtre est un cavalier allemand qu'un des nôtres emmène prisonnier. Quelle joie et quel bon présage ! Mais évidemment, « ils » ne doivent plus être bien loin. Vers 8 heures et demie, muni de ma jumelle, je sors pour aller voir ce qui se passe. En descendant la rue, je rencontre un de mes conscrits, Albert Krakowski, qui estime le moment venu de s'en aller, vers Bayon ou Charmes. Mais je ne peux croire que les Allemands passeront; on les repoussera. Je sais l'importance de la Trouée de Charmes et n'ai-je pas été témoin, deux


Cliché J. Godfrin.
La défense de Gerbéviller le 24 août 1914.
Bas-relief en bronze du monument aux morts de Gerbéviller, par E. Bachelet (1924).

mois plus tôt, de l'importante manoeuvre de cadres qui réunissait, en juin 1914, tous les officiers généraux et chefs de corps des grandes unités aujourd'hui engagées, sur le terrain même où ils auraient à combattre et qu'ils doivent donc connaître parfaitement ?
Près de la mairie, un dragon me demande « un chemin pour gagner rapidement Vallois (36) par la rive gauche et défilé de la rive droite, car la Mortagne va être attaquée d'un moment à l'autre ». Je le mets sur la voie, complète sa carte de quelques renseignements et le voilà parti. Je monte sur le toit de la maison Labrevoit pour scruter l'horizon et observer la rive droite. J'aperçois quelques uhlans (37) patrouillant dans les vergers et cherchant à reconnaître les abords de la localité.
Sur la route de Lunéville, un important groupe, en stationnement, de chevaux non montés, de véhicules (dont on ne distingue que les roues) et d'hommes à pied grouillant à leurs côtés. Je me demande quelle arme et quelle armée ce peut être, quand un panache de fumée jaillit à peu de distance du groupe, suivi d'une détonation et les shrapnels dégringolent sur les tuiles autour de moi. C'est ainsi que mon inexpérience d'observateur apprend l'aspect qu'offre à 2.000 ou 3.000 mètres l'artillerie ennemie se mettant en batterie près d'une route où se rassemblent ses avant-trains. Je viens de voir tirer le premier coup de canon sur Gerbéviller (38).
L'heure n'est plus à demeurer sur les toits.
Je remonte chez moi en invitant à s'abriter une jeune voisine qui balaye nor-


Cliché Bastien.
Le château de Gerbéviller avant la guerre.

malement son trottoir, comme chaque matin, sans s'être encore aperçue de rien et je lui fais remarquer le bruit des balles qui ne cessent de tinter sur les tuiles.
Rentré à la maison, je prends en hâte quelques mesures de précaution, comme de dissimuler les albums de Hansi qui traînent sur une table au salon (39). Mais j'oublie de faire disparaître ma jumelle que j'accroche négligemment dans le vestibule, pensant sans doute en avoir encore besoin. Elle fera le soir le bonheur d'un Boche qui ne me laissera que l'étui. Je m'installe à la cave avec ma grand'mère (40) et la domestique (41).
A intervalles irréguliers et sans hâte les obus tombent sur la ville. Petit bombardement de 77 qui me paraîtra dans la suite bien anodin et comme un jeu d'enfant; mais c'est mon baptême du feu et je le trouve assez sérieux pour ne pas penser que ce n'est qu'un simple ondoiement. Bien vite le séjour à la cave m'est insupportable.
Le moindre bruit de l'extérieur est dénaturé, déformé, amplifié par l'imagination troublée : un éclat d'obus tombant sur une trappe de cave, c'est une cheminée qui s'écroule, un carreau cassé fait croire à un toit éventré. De quart d'heure en quart d'heure, entre les salves, je sors dans la rue ou au jardin pour essayer de me rendre compte des ravages. Les chasseurs défendent le pont et la rivière. De temps


Cliché Bastien.
Les ruines du château de Gerbéviller.

en temps l'un d'eux passe devant la maison assurant la liaison entre les différents postes et l'arrière. Pas d'autre mouvement dans la rue. Depuis 9 heures et demie tout le quartier situé sur la rive droite - la Vacherie, qu'on appelait le Faubourg Notre-Dame avant la Révolution - est en flammes. Le vent d'ouest-sud-ouest éloigne de nous les masses de fumée qui se gonflent dans le ciel à l'horizon au-dessus des toits de notre quartier demeuré tranquille et inerte (42). On amène un blessé à l'hospice.
Une soeur s'avance au milieu de la rue et devant le spectacle terrible qui s'offre à elle dans le rayonnement de la plus splendide matinée d'été, elle lève les bras au ciel en un geste d'effroi et de supplication.
Dès les premiers coups de canon, mon vis-à-vis, Louis Guyon, avait mené dans un parc à quelque cent mètres sur la route de Haudonville (43) pour les mettre à l'abri des coups, ses vaches et le cheval qui lui reste après les réquisitions. M'apercevant sur le trottoir, il me fait signe. Je traverse la rue et le suit; il me montre, tout navré, une brèche de plusieurs mètres de diamètre dans le mur de sa maison, côté jardin, où vient d'arriver un obus. L'air est encore plein de poussière dans


Cliché Bastien.
Intérieur de la chapelle de M. le marquis de Gerbéviller après le bombardement.
Au centre, le saint Jean-Baptiste de Paul Dubois : tombé de son socle.

l'écurie. Un peu plus tard, il me rappelle : « Viens voir! Le château qui brûle ! »
Et par la brèche de son mur qui encadre le sinistre tableau, je vois, au milieu des flammes qui le dévorent, le dôme où flottait le matin encore le drapeau de la Croix-Rouge. Sa couverture de zinc, près de fondre, étincelle d'une lueur verdâtre, étrange et délicate. Avec quelle douleur je vois successivement atteints ce château des Lambertye-Tornielle et sa chapelle, lieux vénérés où j'ai éprouvé mes premières émotions esthétiques devant le Tarcisius de Falguière (44), le Jean-Baptiste de Paul


Cliché des Archives photographiques d'art et d'histoire,
Saint Tarcisius d'Alexandre Falguière (Musée du Louvre).

Clichés J. Godfrin
Débris de saint Tarcisius d'Alexandre Falguière détruit le 24 août 1914 par les Allemands à Gerbéviller devenu par cette nouvelle mutilation le symbole du martyre de la ville.

Dubois (45) et les rares beautés de ces reliquaires d'art que j'ai revues et admirées quelques jours plus tôt encore en aidant à l'installation de l'hôpital.
A midi, une accalmie. Nous prenons notre repas, à la cave toujours, impatientés de ne voir ni entendre la réaction des nôtres. Notre artillerie semble muette, nous n'entendons même pas les coups de feu des chasseurs en avant de nous. Pourquoi ce silence et cette apparente inaction ? (46) Et pourtant, avec une naïve confiance, je songe encore que la journée pourra s'achever par la retraite de l'ennemi et un Te Deum à l'église !
De nouveau dans la rue et toujours sans oser m' éloigner de la maison, j'entends une. fenêtre du premier étage s'ouvrir à l'hospice et la voix flûtée d'un pensionnaire bien connu crier : « N... de D... de B.... D.... ! Ils ne sont seulement pas f.... de faire les chambres à 1 heure de l'après-midi ! » En même temps jaillit de la fenêtre à bout de bras un vase de nuit dont le contenu est aussitôt vidé sur le trottoir. Ainsi la comédie se mêle au drame.
L'instant d'après, le bombardement reprend et cette fois les coups tombent non loin de nous. Guidé par le bruit de leurs explosions, je me dirige vers le jardin; j'arrive à point à la porte vitrée pour voir un obus percuter dans le mur qui me sépare du jardin voisin, à une vingtaine de mètres de moi. Les éclats de pierre et d'acier retombent en pluie à mes pieds sur la terrasse et je me replonge en hâte à la cave, où l'on tremble dès que je suis dehors. C'est le premier obus que je vois éclater et sans sortir de chez moi. Redoutable privilège et honneur des Lorrains de recevoir le baptême du feu à domicile.
Je me rends vite compte qu'après le château, dans la matinée, c'est l'église toute proche que prennent maintenant pour cible les pièces allemandes, car après les premiers écarts en direction (notamment ce coup à droite tombé dans mon jardin) le tir se précise. Ressorti une fois de plus de la cave, j'en suis les effets sur l'église qui résiste de toute sa carrure. Sur les pierres de taille de la tour les obus éclatent sans pénétrer. Dans la toiture ils s'enfoncent en pulvérisant les tuiles dans un nuage de rouille. Navrant et poignant spectacle (47) ! Le clocher s'effrite sous les coups et les trois cloches - nos cloches aux voix aimées - frappées par des éclats tintent de temps à autre, rendant un son plaintif comme le gémissement de victimes innocentes et qui ne comprennent pas. Nous comprenons, nous, à ce moment, qu'elles sonnent le glas de Gerbéviller et peut-être le nôtre.
Passé dans la rue pour savoir ce qui se passe de ce côté-là, je vois sortir de l'hospice un fantassin français sans armes. Il m'aperçoit, court à moi, l'air affolé, me suppliant de le cacher. Il est malade, il pleure et grelotte de fièvre. Il n'est plus maître de lui et ne veut plus retourner à l'hospice, par peur des Allemands qui l'y feront prisonnier ou l'y tueront, croit-il. Il entre à la maison sans que je l'y invite, car je ne vois pas ce que je peux faire pour lui et sa présence chez moi me paraît particulièrement inopportune, aussi bien aux yeux de l'autorité française que vis-à-vis de l'envahisseur. Je le fais descendre à la cave et s'y reposer quelques instants et, après lui avoir donné à boire, je réussis à lui faire comprendre que sa place n'est pas là. Qu'il fuie vers l'arrière s'il en a la force ou qu'il retourne à l'hospice au milieu des camarades qu'il y a laissés à l'abri de la Croix-Rouge. C'est à la première alternative qu'il se résoud une fois réconforté et le malheureux s'en va, gémissant et frissonnant.
De nouveau, côté jardin; au sommet du clocher, une petite flamme cherche à se livrer passage entre les ardoises de la pointe de la flèche. Sous les coups de l'artillerie allemande la charpente de bois du clocher a pris feu.
Vers cinq heures du soir, les chasseurs se retirent (48). L'un d'eux, un des agents de liaison auxquels j'ai donné le matin mes dernières cigarettes, me dit en passant devant la maison et en me revoyant sur la porte : « On s'en va... Il fallait tenir jusqu'à présent. Maintenant, on ne peut plus... Planque toi, va ! Les v'là qui montent ! » En effet du bas de la rue s'élève une rumeur : cris et hurlements accompagnant une cacophonie dominée par les fifres perçants, les trompes sans mélodie et les tambours aux roulements mats et lents. C'est ça le peuple de Wagner !
Suivant le conseil « du vitrier », je retourne à la cave. Le tumulte devient plus distinct. Bientôt la porte de la maison est ébranlée par un choc violent. La domestique, pratiquant le platt-deutsch, s'élance pour ouvrir à l'envahisseur tout en me refoulant dans la cave (dont elle referme sur moi la trappe), en bas, nous l'entendons parlementer; nos prières redoublent. A la porte la conversation ne se prolonge pas. Des pas approchent de la trappe et, scandant ses appels de coups de crosse de fusil, une voix peu rassurante s'écrie : Heraus ! Heraus ! Schnell ! Heraus !
En même temps la domestique m'appelle.
Qu'est-il advenu ? Que vais-je trouver en haut de l'escalier ? La pointe d'une baïonnette peut-être. Secondes du paroxysme d'angoisse et pour la première fois un de ces instants précieux où l'on a la sensation claire d'être à l'article de la mort. Aussi en gravissant les marches, me préparé-je moins à paraître devant un soldat allemand que devant Dieu lui-même. Je soulève péniblement la trappe et me voilà en face d'un jeune « feldgrau » (49) au teint rose, l'arme au pied, baïonnette au canon.
- « Cachez-vous vite, me dit la domestique. Il vous y autorise et dira qu'il n'a rien vu de suspect dans la maison. Mais disparaissez au moins pendant trois jours, sans quoi vous serez fusillé ».
Et le Boche aussi insiste : Schnell ! in der Stroch, auf dem Dach!
Comprenant alors que j'étais sauvé, au moins provisoirement et sans m'attarder à des remerciements, je bondis dans l'escalier de service qui prend naissance en haut de l'escalier de la cave et qui mène directement au grenier, au deuxième étage. Je suis à peine au premier étage quand la horde envahit le vestibule.
Au grenier j'avise une soupente inaccessible entre le toit et le dessus des mansardes. J'y monte avec une échelle que je retire derrière moi et je m'étends, l'échelle à mon côté, dans l'angle formé par la toiture et le plancher, sur une couche de poussière, vieille au plus de vingt-trois ans, l'âge de la maison, et pas encore très moelleuse.
On sait l'influence des sensations et des émotions antérieures ou concomitantes sur un état de conscience donné : je viens d'échapper à un tel danger que j'éprouve une béatitude extrême. Toute inquiétude a disparu. J'ai l'impression d'être en sécurité, au calme. Loin de gémir sur ma situation précaire et la perspective de passer là au moins et au mieux, plusieurs jours et plusieurs nuits, je ne songe qu'à me réjouir de vivre encore libre et à en remercier Dieu (50). Par quelle merveilleuse attention de la Providence, en effet, et grâce à quel sang-froid de la domestique qui, sans peur et en deux mots, a plaidé pour moi, dépeint par elle comme un enfant malade, ai-je échappé à la fureur du barbare? (51)
(A suivre.)
Jean GODFRIN.


Cliché H. Grasse.
L'église de Gerbéviller au printemps de 1915. (Voir Maurice BARRÈS, L'âme française et la guerre. V. Les voyages de Lorraine et d'Artois, p. 311. Le printemps qui surgit des ruines.) Vue prise du point où l'auteur en observait le bombardement le 24 août 1914.

(1) Le 31 juillet 1914 il n'y avait plus de doute que pour ceux qui voulaient espérer contre toute espérance que la guerre allait éclater. J'ouvris un cahier, décidé à y consigner au jour le jour, tant que les événements me le permettraient, les faits dont je serais le témoin et les impressions qu'ils provoqueraient en moi et autour de moi. Cette rédaction fut interrompue le 24 août suivant, à l'arrivée des Allemands à Gerbéviller où je résidais depuis la fin de juin, en vacances depuis le 16 juillet, et le cahier qui la contenait, bien qu'il ait été vu sur mon bureau, de longues semaines après le passage des Allemands, a disparu ensuite de la maison, ouverte alors à tout venant, sans que je sache s'il a été détruit ou s'il a paru assez intéressant pour trouver preneur.
Le récit qu'on va lire comprend trois parties : la première - du 31 juillet au 21 août - est une tentative de reconstitution fragmentaire, à 22 ans d'intervalle, du cahier en question; un résumé de la deuxième - journées des 21, 22, 23, 24, 25 et 26 août - écrit à la hâte entre deux séjours sous Verdun, en février-mars, a paru dans La Foucotte (Bulletin de Guerre) de l'année 1916 (p. 160). J'ai dû le compléter de quelques détails et de quelques notes. Enfin la troisième partie - étapes de Gerbéviller à Nancy et Dijon - reproduit, partiellement, une série de lettres écrites de septembre à décembre 1914.
Qu'on ne cherche point dans ce récit un chapitre de l'histoire de la bataille de Lorraine ou de l'histoire de Gerbéviller. C'est une simple note, d'où a été volontairement exclu tout fait, même certain, dont je n'ai pas été moi-même témoin oculaire ou auriculaire à l'une des dates envisagées, contribuant à donner, au bas d'une grande page de l'histoire de France et du pays lorrain, des impressions et l'atmosphère des premiers mois de la Grande Guerre.
(2) Meurthe-et-Moselle, chef-lieu de canton de l'arrondissement et à 13 km. sud de Lunéville sur la Mortagne, affluent de gauche de la Meurthe.
(3) Colonel Dezaunay.
(4) Cette vision - comme bien d'autres de ce premier mois de guerre - ne s'effacera jamais à mes yeux de son cadre et, sur le parapet du pont, je retrouve, à chacun de mes fréquents passages, immuable et muet, le colonel inconnu, statufié par l'impression profonde de 1914.
(5) Meurthe-et-Moselle, arr. de Lunéville, canton et à 4 km. 500 S. de Gerbéviller.
(6) Meurthe-et-Moselle, arr. de Lunéville, canton et à 5 km. S.-E. de Gerbéviller.
(7) Meurthe-et-Moselle, arr. de Lunéville, cant. et à 9 km. N.-O. de Gerbéviller. Bifurcation sur la ligne de Paris à Avricourt.
(8) Vosges, chef-lieu de canton de l'arrondissement et à 21 km. E.-N.-E. d'Épinal. Bifurcation sur la ligne d'Épinal à Saint-Dié.
(9) 1868-1926.
(10) 1842-1920.
(11) 1870-1927.
(12) Comme si quelque pressentiment l'accablait de son poids. M. le chanoine Vanat, en effet, après avoir failli tomber sous les coups de l'artillerie allemande, en allant sous le feu, le 24 août, vers l'église, pour tenter, en vain, de sauver les Saintes Espèces, fut, le soir même, à l'arrivée des Allemands, arrêté comme otage et comme « franc-tireur » (étant accusé d'avoir développé l'esprit patriotique de la jeunesse et d'avoir été « l'âme de la résistance » ) traîné sur les champs de bataille des environs, à la suite des troupes, avec les autres otages, pour être fusillé, gracié sur le témoignage de trois prisonniers du 2e bataillon de chasseurs à pied qui jurèrent devant Dieu qu'aucun habitant de Gerbéviller n'avait tiré sur les troupes allemandes et, finalement, après un douloureux exode (dont il a donné le récit dans le Bulletin de l'Association des Anciens Prisonniers civils de l'arrondissement de Lunéville, 1930), interné en Allemagne d'où il ne revint qu'en 1915, au cours d'un échange de prisonniers civils et grâce à l'intervention de S. M. Alphonse XIII, roi d'Espagne, intéressé à son sort par la marquise, de Gerbéviller, née Soto-Mayor. M. le chanoine Vanat, né en 1848, à Fraimbois (Meurthe-et-Moselle, arr. de Lunéville, cant. et à 4 km. 800 au N.-N.-E. de Gerbéviller), chevalier de la Légion d'Honneur depuis 1933, continue aujourd'hui à diriger sa paroisse avec un zèle infatigable et exemplaire, entouré de la vénération affectueuse de ses ouailles et de l'admiration de tout le diocèse de Nancy et de Toul, dont il est le doyen des curés en exercice, après soixante-trois ans de sacerdoce, dont trente et un comme curé-doyen de Gerbéviller.
(13) Ce passage à niveau est formé par le croisement de la voie ferrée Mont-sur-Meurthe-Bruyères à son arrivée à la gare de Gerbéviller (côté Mont-sur-Meurthe) et de la route de Gerbéviller aux Vosges qui constitue l'artère principale de la partie de Gerbéviller située sur la rive gauche de la Mortagne (rue des Ponts, place du Château, rues Carnot, du Centre (aujourd'hui Clemenceau), de la Gare (aujourd'hui Maurice Barrès) et l'un des itinéraires principaux de la trouée de Charmes, menant vers les ponts de la Moselle, avec les routes de Lunéville à Bayon et à Charmes. Cette route (ancien chemin de Grande Communication n° 31, aujourd'hui : chemin d'intérêt commun n° 22, embranchements divers), se détache dans Gerbéviller même de la route (autrefois : départementale n° 8 de Lunéville à Rambervillers, aujourd'hui : Nationale 414) de Château-Salins à Rambervillers et c'est à cet endroit que se trouve le pont de Gerbéviller sur la Mortagne qui commande donc une des voies d'accès de la trouée de Charmes.
(14) Côte-d'Or, chef-lieu d'arrondissement, 38 km. S.-E. de Dijon.
(15) Le 8e C. A. appartenait à la Ire armée (général Dubail) dont il était le corps de gauche en liaison à gauche avec le 16e C. A. droite de la IIe armée (général de Castelnau).
(16) Entre Meurthe et Vezouse, à une dizaine de kilomètres au N.-E. de Gerbéviller.
(17) Blanchard (Antoine), 26 ans, de Chenôve, canton de Buxy (Saône-et-Loire).
(18) Meurthe-et-Moselle, arr. de Lunéville, cant. et à 10 km. S.-O. de Blâmont et 17 km. N.-E. de Gerbéviller.
(19) Chant du Sub tuum avant la messe et procession après les vêpres avec récitation des oraisons spéciales en exécution du voeu perpétuel prononcé par le roi Louis XIII en 1638 pour placer la France sous la protection de la Sainte Vierge.
(20) Meurthe-et-Moselle, arr. de Lunéville, canton et à 7 km. S.-O. de Gerbéviller.
(21) Affluent de droite de l'Euron.
(22) Meurthe-et-Moselle, arr. de Lunéville, canton et à 4 km. 750 au S.-O. de Gerbéviller.
(23) Il s'agit du violent combat soutenu héroïquement le 22 août 1914 dans la région Nord de Lunéville (Crion-Sionviller-Cote 305) par la 31e division française (général Vidal) du 16e corps contre deux divisions allemandes, au terme duquel l'ennemi put pénétrer dans Lunéville.
(24) « Je n'ai jamais vu un tel mouvement de retraite, me confiait 22 ans plus tard le général Vidal lui-même, dans la plus grande confusion, mais en bon ordre. »
(25) Les premières patrouilles allemandes sont en effet entrées à Lunéville, le soir du 22 août et le lendemain (dimanche 23), le XXIe corps bavarois défilait dans la ville « fifres et tambours sonnant leur victoire (Adrien Bertrand, La Victoire de Lorraine, 20e édition, Berger-Levrault, 1917, p. 34).
(26) Du moins entendîmes-nous des détonations sourdes et isolées que nous interprétâmes ainsi, car, dans ces premières semaines de guerre, le canon se taisait la nuit. Ce jour-là, d'ailleurs, le 22 à 23 heures, le général Ferry, commandant la 22e brigade du 20e corps, reçut l'ordre de se replier en faisant sauter les ponts de la Meurthe (maréchal FOCH, Mémoires, t. I, p. 64-65). Les ponts de Blainville sautèrent vers minuit (Voir A. MARTIN, Blainville-sur-l'Eau, p. 182).
Et c'est à 4 heures du matin le 23 que l'on fit sauter le pont de Rosières-aux-Salines (Communication inédite du général de Ponydraguin lors du passage du Congrès historique des Anciens Combattants de la Trouée de Charmes au Léomont le 18 août 1934). Le pont de Xermaménil (sur la Mortagne) ne sauta que dans l'après-midi du dimanche 23, à l'apparition des reconnaissances de cavalerie allemande sur la rive droite de la Mortagne et c'est également le dimanche après-midi qu'une tentative maladroite ne réussit pas à détruire les ponts de Mont (Communication inédite du commandant Chèvre lors du passage du Congrès historique des Anciens Combattants de la Trouée de Charmes à Gerbéviller le 18 août 1934). Le pont de Mont sur la Meurthe fut détruit par les Français dans les premiers jours de septembre au cours d'une des fluctuations de bataille devant un retour offensif de l'ennemi plus menaçant. Les autres ponts détruits dans la région, notamment ceux de Rehainviller et Lunéville le furent par les Allemands au moment de leur retraite vers le 10 septembre.
Notre interprétation des détonations perçues à Gerbéviller dans la nuit du 22 au 23 août paraît donc avoir été exacte. Il s'agissait des ponts de Blainville et de Rosières.
(27) Voir notamment : Le Correspondant, 1913, I, p. 662 et 663.
(28) Charmes, dép. des Vosges, chef-lieu de canton de l'arr. et à 14 km. N.-E. de Mirecourt; sur la Moselle, à 22 km. S.-O. de Gerbéviller. Il n'est pas superflu de rappeler que l'expression : Trouée de Charmes, n'a aucun caractère géographique, moins encore que l'expression : Grand-Couronné de Nancy, d'origine militaire, elle aussi, mais qui, du moins, s'applique à un ensemble orographique bien déterminé. La Trouée de Charmes, terme purement militaire, désigne la brèche volontairement laissée, dans le système de fortification conçu par le général Séré de Rivière et adopté après le traité de Francfort, entre le système fortifié Belfort-Épinal au Sud et le système fortifié Toul-Verdun au Nord et destinée à canaliser une invasion dans une zone où le terrain, loin d'être une trouée et une voie d'accès naturelle, présente au contraire une série de coupures favorables à la défensive.
(29) Meurthe-et-Moselle, arr. de Luné ville, canton de Lunéville-Sud, à 8 km. N.-E. de Gerbéviller, sur la Meurthe.
(30) État d'esprit du moment qu'avec le recul des années on reconnaît comme sien, mais avec la même curiosité que s'il s'agissait d'un autre que soi... tantum mutatus ab illo. - J'ignorais alors, n'ayant pas de 2e Bureau à ma disposition, qu'à Blâmont, les jours précédents, des hommes de mon âge avaient été brutalement tirés de leur lit par les Allemands pour être emmenés en captivité. Cette hypothèse-là, sans doute la pire de toutes et suffisante pour me faire prendre le large, ne retint donc pas mon attention.
(31) Meurthe-et-Moselle, arr. et à 18 km. S.-O. de Lunéville. Chef-lieu de canton à 15 km. O.-S.O. de Gerbéviller.
(32) Ou, du moins, des éléments de deux divisions de cavalerie; 2e D. C. et 6e D. C. (dragons et chasseurs à cheval de Lunéville - dragons et cuirassiers de Lyon) avec leur artillerie. Le commandant Chèvre, dans sa communication du 18 août 1934 au Congrès historique des Anciens Combattants de la Trouée de Charmes, note très exactement : « Le 22 dans la soirée, le corps de cavalerie installé dans la région de Moyen-Vallois-Seranville était couvert par des éléments de la brigade légère de chasseurs dans la région de Fraimbois et par le 2e B. C. P. à Gerbéviller. Le 23 pour 9 heures, tous ces éléments avaient franchi la Mortagne ».
(33) Mort pour la France, sous-lieutenant au 56e R. A. C. (Voir Livre d'Or de l'Institution de La Malgrange, Nancy, ancienne Imprimerie Vagner, 1923, p. 141).
(34) Bois de la Reine, 2 km. N. de Gerbéviller.
(35) Toute la journée, en effet, l'adjudant Chèvre et sa section de chasseurs à pied du 2e bataillon (en garnison à Lunéville avant la mobilisation) organisent la défense des passages de la Mortagne qui leur sont confiés. Dans sa communication du 18 août 1934, le commandant Chèvre précise : « Une ligne d'avant-postes fut établie sur la Mortagne :
2e compagnie à Mont; - 3e compagnie à Lamath; ire compagnie à Gerbéviller.
Le capitaine Thomassin répartit sa compagnie en deux échelons :
Une section à Haudonville (lieutenant Gamelin) ; Une section à Gerbéviller (adjudant Chèvre) ;
Les autres sections sur la croupe à l'Ouest du bois d'Haudonville.
Pour ces unités la journée du 23 se passa à organiser la résistance sur la Mortagne. »
Dans notre quartier opposé à la direction de l'ennemi, nul ne se doute même de leur présence, encore moins de leurs préparatifs : « rues barricadées sur toute leur profondeur et largeur; tranchées profondes en avant du village. Pas un chasseur dans les maisons. » (Communication précitée du commandant Chèvre).
(36) Meurthe-et-Moselle, arr. de Lunéville, cant. et à 4 km. S.-E. de Gerbéviller.
(37) En ce début de guerre tout cavalier ennemi était volontiers baptisé uhlan. Il ne faut donc pas attacher ici à ce terme la précision qu'il pouvait avoir dans la nomenclature de l'armée allemande.
(38) Cf. Echo de Paris, 28 août 1915. Notes du lieutenant Gamelin publiées par Maurice Barrés.
(39) Que je ne devais d'ailleurs jamais retrouver par la suite.
(40) Madame veuve François, née Thiéry-Bonneville (1844-1916), de Nancy.
(41) Mademoiselle Célestine Wittrich (1854-1932), de Neuf village, en Lorraine annexée de langue allemande, aujourd'hui département de la Moselle, arr. de Château-Salins, cant. et à 5 km. O.-S.-O. d'Albestroff.
(42) Tandis que, de l'autre côté de la Mortagne, à notre insu, le pillage et le massacre accompagnaient l'incendie. Voir Rapports et Procès-verbaux d'enquête de la Commission instituée en vue de constater les actes commis par l'ennemi en violation du droit des gens, Imprimerie Nationale, 1915, t. I, p. 27-29, 32-138, 148-168.
(43) Meurthe-et-Moselle, arr. de Lunéville, canton et à 0 km. 750 au N.-O. de Gerbéviller.
(44) Magnifique marbre blanc, réplique de celui qui fait aujourd'hui partie des collections du Musée du Louvre après avoir appartenu aux collections du Musée du Luxembourg de 1871 à 1926. Il avait été offert au marquis de Gerbéviller, en témoignage de reconnaissance, par l'auteur auquel son Tarcisius avait valu une médaille au Salon de 1867, quand il avait été exposé à Paris, comme envoi de Rome, et qui obtint l'année suivante pour cette réplique la médaille d'Honneur du Salon. Car c'est sur les indications du marquis de Gerbéviller, Ernest de Lambertye-Tornielle (1828-1904), alors à Rome, qui lui en avait fourni le modèle et l'idée, en lui présentant un petit Romain dont il avait remarqué le type pour en faire un saint Tarcisius, que Falguière en avait entrepris l'exécution. Il paraît qu'examinant avec le marquis de Gerbéviller la maquette qu'il venait de terminer, Falguière, mécontent de l'effet, eut l'idée de tailler dans la glaise et de retirer une tranche de quelque épaisseur de la partie inférieure du corps. Rapprochant et rajustant les deux morceaux, il obtint alors ce ploiement recroquevillé des jambes qui, joint à l'expression douloureuse et pure du visage, donne à cette oeuvre splendide tout son accent tragique, si remarquablement mis en relief dans la niche qui lui avait été ménagée dans sa chapelle par le marquis de Gerbéviller.
(45) Bronze célèbre (Salon de 1863) retrouvé à peu près intact, quoique mordu par les flammes, après l'incendie de la chapelle, comme le montre la photographie que nous publions. Prêtée à l'Administration des Beaux-Arts en 1917 pour une exposition des objets d'art mutilés, provenant des provinces envahies, exposition qui fut prolongée et transférée en Amérique, cette statue fut volée à Philadelphie dans des circonstances restées très mystérieuses et, malgré toutes les démarches de M. le marquis de Lambertye, jamais retrouvée.
(46) Je ne pouvais penser - car alors ces notions m'échappaient et il aurait fallu être au courant des intentions du commandement - qu'il ne s'agissait que d'un combat d'avant-postes, devant une position de résistance que chaque heure gagnée rendait plus solide et garnissait d'effectifs plus frais et moins encore que l'ennemi prêtait le flanc à la IIe armée française, dont le chef jetait alors (le 24 à 11 h. 15) les bases de la contre-attaque victorieuse du 25.
(47) Que leur ont fait ce château, cette église, cette bourgade paisible dont les maisons n'ont même pas servi d'abri aux chasseurs qui défendaient les passages de la rivière ? Reçus à coups de fusils après trois jours d'une poursuite qui leur avait donné à penser qu'une brèche définitive était ouverte dans notre front, les Allemands n'ont pu deviner qu'à Gerbéviller se jouait le prélude du redressement français. Ils ont prétendu faussement, sans avoir jamais pu en apporter la preuve ou le témoignage, que les habitants avaient tiré parce qu'une de leurs premières victimes - on l'a su plus tard - avait été un de leurs officiers supérieurs un major (chef de bataillon), tué par un des premiers coups de feu des chasseurs de l'adjudant Chèvre (qui faisaient du tir ajusté « au lapin »), comme il pénétrait dans la localité pour en reconnaître les défenses.
Ivres de rage, ils n'en étaient pas à un mensonge près pour trouver un prétexte aux atrocités auxquelles leur cruauté avait voué notre malheureux pays. Et ce mensonge était si gros que jamais ils n'ont osé en faire état dans leurs récits de guerre. Au contraire, voulant cacher le sort barbare qu'ils ont délibérément infligé à Gerbéviller sans l'ombre d'une raison ou d'un prétexte avouables ou vraisemblables, et alors que, seuls, le château et sa chapelle et la tour de l'église furent incendiés par les obus, ils écrivent dans leur relation officielle de la guerre : « Sous le tir efficace des canons allemands, cette localité (Gerbéviller) se mit à flamber, ce qui en rendit complètement impossible la traversée par nos troupes (Archives du Reich. La guerre, mondiale, t. I, 5e partie, p. 578). Voilà comme on écrit l'histoire quand on ne veut pas avouer qu'une section de chasseurs à pied a tenu en échec pendant plus de 8 heures une brigade allemande.
(48) Les avant-postes de Lamath et de Mont n'ayant pu tenir aussi longtemps qu'à Gerbéviller, la retraite de l'adjudant Chèvre et de sa section fut particulièrement difficile, car les Allemands s'étaient infiltrés sur la rive gauche de la Mortagne en aval de Gerbéviller. Après s'être heurtés à une compagnie allemande qui creusait des tranchées aux lisières de Gerbéviller et dont ils réussirent à passer inaperçus, les défenseurs de la Mortagne trouvèrent Remenoville occupé par l'ennemi et ne purent rallier les lignes françaises qu'en se jetant dans les bois au Sud de Gerbéviller et, à la faveur de la nuit, atteindre le 25 à 3 heures du matin les avant-postes du 8e C. A. au delà d'Essey-la-Côte (Meurthe-et-Moselle, arr. de Lunéville, canton à 8 km. 500 au S.-O. de Gerbéviller). (Communication précitée du commandant CHÈVRE le 18 août 1934. Voir également les notes du lieutenant GAMELIN dans l'Echo de Paris du 28 août 1915).
(49) Du 166e R. I. (62e Br.-31e D. I.-XXIe C. A.) en garnison à Bitche avant la guerre.
(50) Instinctif optimisme de la jeunesse ! Pas un instant l'idée ne m'effleura que j'étais peut-être bloqué définitivement dans les lignes allemandes. Ma confiance dans le succès de nos armes ne me laissait pas douter un instant que ce ne fût qu'un mauvais moment à passer.
(51) Alors que dans d'autres maisons, tant de malheureux, au sortir de leur cave, ont été accueillis à coups de revolver ou faits prisonniers (Voir : Rapport et Procès- Verbaux d'enquête de la Commission instituée en vue de constater les actes commis par l'ennemi en violation du Droit des Gens, Imprimerie Nationale, MDCCCCXV, t. 1), j'ai trouvé devant moi un coeur généreux, une exception dans la masse, un bras indigné qui refusait d'exécuter les assassinats commandés. Assassinats commandés, car j'ai toujours considéré qu'en précisant : « qu'il disparaisse pendant trois jours, sans quoi il serait fusillé », cet Allemand apportait une preuve que les assassinats et les atrocités commises par l'ennemi à Gerbéviller avaient été prescrits par l'autorité allemande et résultaient d'un mot d'ordre, d'une consigne, donnés par le commandement. Entré chez moi en compagnie d'un camarade capable de le dénoncer, cet Allemand eût-il pu prendre une initiative aussi généreuse et tellement compromettante pour lui qu'il disparut de son côté, qu'on ne le revit plus dans la maison et qu'il fut impossible de gratifier son humanité de la moindre bouteille de vin, ni du moindre merci. J'ai toujours pensé qu'il s'agissait d'un Lorrain, car les Lorrains et les Alsaciens étaient assez nombreux dans cette division.


Le Pays lorrain - 1937

Le Bouchon sur la Vague

Témoin invisible et aveugle, je n'ai plus qu'à prêter l'oreille aux bruits du dehors.
Dans la maison, l'ennemi s'installe, criant, vociférant, éparpillant dans le vestibule la paille bruissante. Un moment, des pas lourds se font entendre dans l'escalier. Mon coeur se serre, mais ils s'arrêtent au premier étage. Ces Messieurs visitent plutôt la cave que le grenier. Derrière les Allemands sont entrés une foule de sinistrés, femmes et enfants surtout, pleurant gémissant, tout émus des horreurs dont ils viennent d'être les témoins. Des bribes de conversations me parviennent.
Je reconnais des voix. Et toujours en plein drame, le burlesque : au milieu de ces pleurs et de ces cris, jaillit, tonnante, la voix irritée et impérative de la domestique qui clame, en claquant les portes : « Les cochons ! Ils m'ont volé mes haricots ! » Et je l'entends réclamer un chef et raconter que le plat de haricots qui cuisaient sur le feu lui avait été subtilisé, pendant qu'elle avait le dos tourné. Car malgré les circonstances tragiques, elle ne négligeait pas les devoirs de sa charge et ne pouvait admettre que quelqu'un pénétrât dans sa cuisine.
Petit à petit, le bruit à l'intérieur se calme.
Du dehors parvient une autre rumeur : dans un mélange de cris gutturaux et sauvages, les interjections et les commandements des Teutons avinés, où percent les Hoch !, les Nach Nanzig !, Nach Paris !, les hymnes guerriers rejoignent le cliquetis des bouteilles brisées ou poussées du pied, le fracas des portes et des fenêtres enfoncées, des vitres en éclat, le roulement des caissons pilant le verre qui jonche la rue, le piétinement des bataillons en marche vers l'avant, les beuglements des bestiaux lâchés, les pleurs affolés des femmes et les plaintes d'enfants perdus et appelant : « Maman ! Maman ! » La nuit tombée l'incendie éclaire mon grenier de lueurs dansantes. J'ai un instant la peur de devenir ou d'être devenu fou.
Bientôt c'est presque le silence. En bas les Teutons ivres ronflent comme des moteurs et l'on peut m'apporter quelques aliments, du poulet froid, du chocolat et une bouteille d'eau de Seltz, un pardessus et des nouvelles. J'apprends le carnage auquel se sont livrés les Allemands, les premières victimes connues : l'ancien instituteur François, abattu d'un coup de revolver quand il sortait de sa cave dans la rue, M. le curé, emmené comme otage. Jusqu'à présent tous les miens sont sains et saufs et réunis chez moi, car la maison Labrevoit, comme la maison de mon grand-père Godfrin (1), est en flammes. Mais la cuisinière de ce dernier a disparu (2). La formule livresque : « à feu et à sang » danse dans ma tête, comme une scie obsédante. Aucun incendie aux environs immédiats. Mon oncle Labrevoit me recommande de ne pas bouger et me fait dire qu'il n'a pas le courage de monter lui-même et de me voir dans cette position misérable. Une liaison sera assurée toutes les fois que la chose sera possible sans éveiller l'attention, par sa soeur, ma tante Labrevoit (3), ma grand'mère et la domestique, qui, seules avec lui, ont connaissance de ma présence et de ma cachette. Pour éviter les impairs possibles, à cause de sa surdité, et en même temps le tranquilliser, on a fait croire à mon grand-père que j'avais pu partir dans la journée et c'est la version répandue parmi les sinistrés qui ont envahi la maison. Un officier allemand se prélasse dans mon lit et c'est à grand'peine que les divers membres de ma famille ont pu se réserver les matelas où ils vont s'étendre tout habillés. On me rapporte également ces propos d'un autre officier allemand au docteur Labrevoit : « Votre pauvre pays ! Ça ! c'est du vandalisme ! » (4) Dans l'obscurité et la solitude la clarté de l'incendie m'inquiète. Je me déchausse et, avec mille précautions, retenant ma respiration et l'oreille tendue, je sors de ma cachette. Puis, à l'aide de mon échelle, je monte successivement aux lucarnes tournées vers les quatre coins de l'horizon. Le vent est bon et, toujours des secteurs Ouest, écarte les flammèches. De plus nul feu n'est allumé dans les environs immédiats, car, à cette heure, et je ne m'en doute pas, l'énergique soeur Julie est intervenue pour arrêter l'incendie dans notre quartier (5).

Mais quelle vision infernale dans la sérénité d'une belle nuit d'août ! Les étoiles pâlissent devant la flamme qui monte de la ville en feu. Le clocher tout proche domine le sinistre comme une haute torche. Des millions d'étincelles grimpent vers les astres en une danse fantastique et, dans le craquement des poutres et des planches, les pierres disjointes tintent en dégringolant des murs vers le sol. Dans cet anéantissement, que de souvenirs engloutis : dans la maison de mes arrière-grands-parents, toute pleine des absents, et dans les demeures amies où se sont épanouies jusqu'à hier nos exubérances de jeunesse

 !
Soeur Julie.

Malgré l'horreur qui m'environne, je peux, dans ma cachette réintégrée, m'endormir profondément, rassuré sur les risques d'incendie.
C'est un violent coup de canon qui me réveille le mardi 25 août aux premières heures du jour, alors que la chaleur étouffante de la veille a fait place sous les tuiles à la plus pénétrante fraîcheur. Se sent-on plus près du ciel quand on n'en est séparé que par l'épaisseur d'un toit ? Ma première pensée en cette aurore du 25 août est une prière qui jaillit, ardente, convaincue de son efficacité, car j'y mets instinctivement tout l'effort que je ne puis porter ailleurs : « Saint Louis, roi de France, saint Louis, fêté chez nous jusqu'à l'année dernière, comme la fête de famille par excellence, la fête du père et du chef, saint Louis, aux enfants de vos sujets qui défendent leurs foyers, à nos canons qui tonnent, donnez la victoire, aidez-les à repousser l'ennemi et sauvez-nous ! »
La première liaison que j'ai avec le monde extérieur m'apprend que les Allemands qui cantonnaient à la maison l'ont quittée de bonne heure. On respire plus à l'aise. Aucun des miens ne manque à l'appel. La nuit a été très agitée. Allées et venues incessantes de sinistrés, cherchant un abri, des parents, des amis, des voisins, Une fillette blessée, la petite Solange Schneider, que sa mère emportait toute sanglante dans ses bras, a été hébergée un instant à la maison (6). Puis ce fut le départ des troupes allemandes. Et maintenant la bataille s'est rallumée tout près de nous. Le défilé des régiments allemands qui vont au feu est ininterrompu. Mais ils ont autre chose à faire aujourd'hui que de s'occuper des malheureux habitants de Gerbéviller. Mon oncle est retourné à l'hospice pour y panser les blessés et aider les soeurs autour des médecins allemands. Nous sommes nettement en dehors de la ligne de feu. Il n'y a qu'à prier : « Saint Louis ! saint Louis ! saint Louis ! » La canonnade redouble. La bataille se fait plus intense, comme la chaleur du jour qui rend à nouveau suffocante l'atmosphère de ma soupente. J'en sors avec plus de précaution encore que dans la nuit pour tenter un tour d'horizon et tâcher, par les mansardes, très discrètement, de jeter un coup d'oeil dans la rue. Tout Gerbéviller qui achève de se consumer fume encore. Par ci, par là, un toit encore intact. En face de chez moi, la maison de Madame Victor Henry (7), ma cousine, paraît pleine de réfugiés, au milieu desquels elle-même va et vient de son train alerte. Des soldats allemands se reposent sur son trottoir ou adossés au mur et à la grille de son jardin. Une colonne de cuisines roulantes monte la rue. C'est la première fois que je vois cet ustensile dont l'armée française est dépourvue. L'officier qui la commande s'arrête pour demander son chemin. J'entends qu'on lui répond : « Mais vous tournez le dos à Fraimbois ! » C'est pour les Allemands la direction de l'arrière et comme on croit facilement ce qu'on désire, j'y vois un signe de retraite. Vers midi mon oncle Labrevoit quitte l'hospice pour se restaurer et se reposer un instant à la maison. « Ils sont en train de recevoir une pile, me fait-il dire, les blessés allemands affluent à l'hôpital; je panse des blessures terribles, dont je n'avais pas idée, produites par obus. Notre 75 fait merveille. Et un médecin allemand qui dit quelques mots de français m'a déclaré d'un air qui en disait long : « Oh ! c'est une chaude bataille ! » Quel meilleur assaisonnement pour les quelques rogatons qu'on peut m'apporter !
Vers 2 heures de l'après-midi, toujours circulant avec mon échelle d'une lucarne à l'autre, pour observer tout ce que je pouvais de la bataille, je vois, non plus des cuisines roulantes ou des convois de ravitaillement, défiler dans le bon sens, c'est-à-dire vers l'arrière, en retraite, mais bien des troupes combattantes qui viennent de la direction de Remenoville ou de Moriviller (8). Et les bataillons se suivent, harassés, m'apportant l'espoir de la délivrance. Quelle différence d'allure avec les cris, les « Hoch ! » et les « Hurrah ! » de la veille au soir ! Une ombre pourtant à ce spectacle joyeusement réconfortant : en queue d'une colonne, quatre de nos soldats, prisonniers et blessés, suivent péniblement, désarmés et livides. Je pense au malheureux évadé de l'hospice la veille. Est-ce là son sort ?
D'heure en heure, la retraite s'accentue. A la fin du jour, sur le vieux banc de pierre des Guyon, un feldgrau éreinté, le fusil entre les jambes, se repose l'oeil morne et vide. La maison est bientôt envahie par des fantassins allemands qui cantonnent dans notre quartier intact, mais combien plus calmes que ceux d'hier ! Ils ont l'air, ce soir, apprivoisés. Ce n'est pourtant pas encore le moment de me montrer.
« Qu'il disparaisse pendant trois jours !... »
Quand la nuit achève de tomber, c'est par les routes de Seranville et de Remenoville, non plus l'infanterie qui se replie, mais l'artillerie au trot, lancée dans nos rues obscures et encore enfumées, dans le tonnerre des roues et les glissades des chevaux au milieu des culs de bouteille brisées, des cris des conducteurs et des à-coups d'une retraite effectuée « l'épée dans les reins ». Des tableaux de la Galerie des Batailles se projettent dans mon imagination. Et je suis persuadé qu'au bout de cette déroute, les nôtres vont déboucher, vainqueurs et libérateurs. Dans la nuit de ma soupente, j'écoute avidement ce tintamarre qui sonne à mon coeur anxieux une fanfare de fête, annonciatrice de la victoire et de la délivrance : « Saint Louis, saint Louis ! » (9)
C'est pourtant encore un calme relatif qui règne à nouveau quelques heures plus tard.
Le mercredi matin, après le départ des troupes allemandes, qui nous ont quittés tôt dans la nuit, notre quartier paraît désert. La bataille reprend, plus proche, mais moins intense. Cette fois nous sommes en pleine ligne de feu; il est manifeste que nous sommes entre les deux lignes d'artillerie adverses. De mon toit je distingue nettement les coups tirés au sud-ouest par l'artillerie française des coups tirés au nord-est par les pièces allemandes et les deux séries de trajectoires de sens opposés que je m'amuse à suivre à l'oreille dans le ciel, réalisant distinctement la voûte virtuelle dont elles m'enveloppent. Je n'aperçois aucun point de chute. De temps en temps un coup fusant éclate haut dans le ciel, tantôt à droite, tantôt à gauche. Ce duel d'artillerie ne s'intensifie à aucun moment. Nos rues sont libres. Plus d'Allemands, sauf quelques patrouilles. Je me hasarde à descendre à la cave. Désagréable surprise pour quelques personnes réfugiées à la maison qui dès lors ne leur paraît plus sûre et vont camper ailleurs. J'éprouve une satisfaction, aussi vaine que malicieuse, à me sentir compromettant. Mon oncle Labrevoit, pourtant, estime que je commets une imprudence et m'engage à remonter dans ma cachette. Des patrouilles peuvent entrer d'un moment à l'autre. En même temps j'aperçois par le soupirail ouvert les jambes de quelques Allemands qui, le fusil à la main, s'avancent avec précaution au milieu de la rue. Je remonte au grenier, séjour d'ailleurs infiniment plus agréable, car j'y suis comme à un observatoire.
L'après-midi, entre les coups de canon, on perçoit de temps en temps des coups de fusil, plus ou moins nourris, des rafales espacées de mitrailleuses. L'action d'infanterie paraît très rapprochée. Il est bien tentant de se rendre compte de la tournure que prennent les opérations. Malheureusement mes vues sont très restreintes. Vers la ville, rien que le champ des ruines et son rideau de fumées. Deux maisons qui n'avaient pas été incendiées le lundi, les maisons Hérique et Picot au faubourg Saint-Pierre, et qui ont pris feu plus tard, achèvent de se consumer. La tour de l'église, terriblement mutilée, a pris une silhouette tragique. Vers le Sud j'aperçois la plus grande partie de la Christienne (10). Après de longues minutes d'observation, je distingue enfin tout un détachement de fantassins allemands, peut-être une demi-compagnie, dans la position du tireur couché, en deçà d'une haie à travers laquelle ils sont prêts à faire feu. L'uniforme « feldgrau» quand le soldat est immobile le fait vraiment disparaître dans le paysage. Sur le chemin qui gravit la côte, un cavalier allemand s'avance au trot vers le sommet. Il s'approche des fantassins, puis repart comme il était venu. Deux hommes se détachent du groupe et déroulent sur l'herbe un drap blanc, panneau de signalisation pour l'aviation ou l'artillerie. Je prolonge mon guet sur l'échelle dans l'attente de ce qui va se passer, mais plus rien ne bouge.
On replie le panneau.


Gerbéviller. Eau forte de V. Prouvé.

En bas, dans le jardin de la maison voisine qu'habite le successeur de mon père, Me David, notaire, je vois passer le principal clerc, Joseph Bédé (11), à qui a été confiée la garde de l'étude. C'est un familier de la maison qui m'est resté très attaché et que je suis heureux de voir sain et sauf. Mais je n'ose l'interpeller, bien qu'il soit presque à portée de la voix basse.
Au passage à niveau un cavalier allemand est en faction, serré contre le mur des maisons qui bordent la droite de la rue, observant la route de Remenoville et les crêtes toutes proches. De ma lucarne, je vois de l'autre côté de la crête, sur la pente qui descend vers le ruisseau (12) de Haudonville, ou de Moranviller, (13), un cavalier galoper pour aborder la crête de biais, sans la dépasser, en se dissimulant, cherchant ostensiblement à voir sans être vu. Son allure, la teinte foncée de son uniforme, tout me dit que c'est un des nôtres. Mais il disparaît avant que cet espoir puisse devenir une certitude. J'en garde la conviction que nos troupes approchent. Je les sens, je voudrais les appeler; il y a maintenant près de 24 heures que je les attends.
Sur la fin du jour une batterie française qui paraît toute proche se met à chanter de sa voix franche et agressive, faisant éclater les carreaux subsistants du sac de l'avant-veille. Je fais ma réapparition à la cave. Elle redevient plus sûre au moment où le combat se rapproche de nous et il y a de moins en moins de danger à me montrer. L'attitude de l'ennemi est nettement passée de l'offensive à la défensive.
Une nouvelle fois la nuit vient suspendre les opérations et après une fusillade nourrie et prolongée qui nous donne l'impression d'être au beau milieu de la bataille, le combat s'arrête à quelque cent mètres de la maison, aux lisières ouest de Gerbéviller. Quelques heures après, dans la soirée, un groupe de 3 ou 4 soldats allemands passe dans le quartier, cherchant on ne sait quoi, quêtant des vivres, ou un gîte, peu hardis, tels des maraudeurs qui craignent d'être pris en faute, peut-être des candidats déserteurs ? Décidément, nos affaires vont bien.

III

La vie cependant devient bien difficile dans Gerbéviller en ruines et sous le feu. Les vivres se raréfient et le ravitaillement est pour le moment impossible. Il faut absolument abandonner un pareil séjour et profiter de la nuit pour gagner, provisoirement, à l'arrière, une zone plus habitable, hors du champ de bataille. Tous debout à 1 heure du matin, le jeudi 27 août, nous délibérons sur l'opportunité du départ. La décision est bientôt prise. En parcourant la maison, où je relève les traces du passage de l'ennemi : confitures répandues sur les meubles du salon, heureusement recouverts de leurs housses, déjections alignées dans le vestibule et marquant chacune des places occupées et le relent infect qui s'en dégage, je retrouve ma bicyclette et je la prépare. Mais on ne mobilise pas facilement des femmes et des vieillards peu ingambes. Ce n'est qu'un faux départ. Les hésitations reprennent. J'en retiens cette belle déclaration de la domestique : « Si Madame ne s'en va pas, je reste ! » Tout le monde redescend à la cave, car les Prussiens avaient prévenu que la bataille allait reprendre au petit jour. A quatre heures du matin, tout est encore calme. Vers cinq heures, on sort les têtes aux portes. Pour la première fois, depuis le lundi 24, à 4 heures et demie du soir, je me montre sur le trottoir. Les ruines fumantes cessent à l'hospice et notre quartier proprement dit n'a pas changé.Mais on ne voit que des visages défigurés, pâles et amaigris, beaucoup hagards, presque méconnaissables, tel M. Liégey (14) poussant des bestiaux qu'il emmène je

ne sais où. La rue est jonchée de verre pilé. Vers 5 heures un quart ou 5 heures et demie des cavaliers apparaissent à la barrière du chemin de fer, comme quinze jours plus tôt les chasseurs de Beaune. Je les reconnais aussitôt pour des dragons français. La vue de nos uniformes dans cette atmosphère empestée, puant le prussien jusque dans la rue, c'est comme un courant d'air pur et sain. Et me voilà courant dans la maison, pour annoncer la bonne nouvelle et criant, dans une joie folle, les larmes aux yeux : « Nous sommes sauvés ! Voilà nos dragons ! » Je ressors et mon oncle Labrevoit me fait rentrer, croyant que ce sont encore des Allemands. N'y avait-il pas une seconde plus tôt un uhlan près de la mairie ? Mais le doute n'est plus possible. Alors, brusquement, ma décision personnelle est prise. Las de me cacher dans le grenier, de vivre dans des transes inutiles, constituant un danger pour la maison, je me résouds à fuir dans les lignes françaises, avec l'idée de revenir derrière nos troupes en ne restant séparé des miens que quelques jours, quelques heures peut-être, le temps de préparer leur propre retraite. Je cours à la cave pour les embrasser et leur annoncer mon départ et après cet adieu rapide, un dernier regard sur nos ruines pantelantes, laissant en toute confiance ma maison dans les lignes françaises, je m'éloigne, la bicyclette à la main. A la gendarmerie un maréchal des logis de dragons m'arrête et me demande mon identité. Je me déclare fugitif, désirant me mettre à l'abri dans les lignes françaises. Il m'envoie au colonel ou au général que je rencontrerai sur la route et me recommande de fuir au plus vite si je ne veux pas « recevoir des pruneaux ». Déjà l'instant d'avant mon départ un coup de feu avait été tiré dans le bas de notre rue. Je roule en bicyclette sur la route de Remenoville, pensant gagner Charmes. Aux « Noyers de Chappée (15) » peu s'en faut que je tombe dans le cadavre d'un Prussien, étendu en travers de la route et que, dans le jour un peu gris, je n'avais pas aperçu. J'ai un double sursaut involontaire, d'abord parce que je ne le crois pas tué, ensuite parce que c'est le premier mort que je vois autrement qu'en un lit entre deux cierges. Mon frisson s'est vite évanoui dans une impression de soulagement en constatant qu'il est hors d'état de nuire.
Je remarque bientôt d'autres cadavres allemands dans les houblonnières et les champs voisins. Ce sont les traces du combat qui a terminé la journée la veille au soir. Je ne rencontre plus personne, ni morts, ni vivants, jusqu'au Petit Mezan (16).
Là je rattrape le cantonnier Finot et son fils qui vont à Charmes à pied et je leur donne un peu du chocolat que j'avais pris la précaution d'emporter, car ils meurent de faim. A partir de la Tuilerie (17), notre infanterie s'avance lentement, en lignes de bataille échelonnées, qui barrent tout le vallon. Sur la route de nombreuses estafettes, des officiers, qui, tous, m'arrêtent et m'interrogent. L'un d'eux, un commandant, me demande mon nom, puis des nouvelles de ma famille, qu'il connaît bien, car il est le gendre de Me Bertrand, l'ancien notaire de Lunéville et, en cours de manoeuvres, a déjà logé à la maison. Cette rencontre inattendue au milieu de cette armée en marche, à deux pas de l'ennemi, dans des conditions qui me rendent presque étranger un pays familier, me met du baume au coeur (18).
J'ai fait à peu près jusqu'à Remenoville la route à pied, sous la pluie qui commençait à tomber, car le grand beau temps des jours précédents a fait place au ciel gris. Des cadavres d'hommes et de chevaux dans les champs. Des retranchements abandonnés la veille par les Allemands.
Nos soldats me montrent les pins de la « Corvée du Hérisson » (19) en me disant


Photo Bastien
Le champ de bataille entre Gerbéviller et Moyen. Le viaduc et la passerelle sur la Mortagne.

que la veille au soir on s'y est beaucoup battu. Pauvre Corvée ! Quelles promenades y ferai-je encore désormais?
A l'entrée de Remenoville, je rencontre les premiers cadavres français. Nouveau frisson, combien douloureux et prolongé ! Derrière un petit mur de jardin qui est à gauche un peu avant l'entrée du village (20) des fantassins, sur un rang, broyés par le tir ennemi, sont là, crispés, ayant encore le fusil à la main. Plusieurs, figés par la mort instantanée, le fusil en joue, sont restés debout, soutenus par le mur auquel ils s'appuyaient, l'oeil à la hausse, comme hypnotisés dans un tir éternel (21).
En arrivant à Remenoville, je vais à la cure. Quelques maisons seulement du village étaient brûlées. Je ne trouve au presbytère que les parents du curé car celui-ci, mon ancien maître, l'abbé Drouville, a été arrêté la veille et prévenu d'espionnage dans les conditions suivantes : à peine Remenoville réoccupée par l'armée française au matin du 26, les Allemands se mirent à canonner le village. Une maison prit feu. Un habitant de Bonviller (22) réfugié à Remenoville chez ses beaux-parents courut à l'église pour sonner le tocsin. Il fut aussitôt arrêté comme espion et soupçonné d'avoir voulu faire un signal à l'ennemi. Averti, le curé, connaissant l'honorabilité de l'accusé et certain de son innocence, s'interposa en sa faveur auprès du colonel commandant le 333e R. I. (23). Pendant ces explications un soldat s'écria : « C'est un faux prêtre ! Il n'a pas de tonsure ! » A ces mots le colonel mit également l'abbé en état d'arrestation et le fit emmener; ses parents ne savent ce qu'est devenu leur fils et sont profondément désolés d'une pareille aventure (24). Je leur demande un peu d'eau, car j'ai très soif et n'ai sur moi qu'un peu de chocolat et des oeufs durs.
Un soldat me conduit, en sortant de la cure, vers le général de division installé à Remenoville, pour obtenir un laissez-passer pour Charmes. On me fait entrer dans la salle à manger de la maison Bailly où siège tout l'état-major. Je me présente au général, décline mes noms et qualités. Je lui dis que je compte m'abriter derrière les lignes françaises pour revenir dans quelques jours à Gerbéviller où est restée ma famille et où doit me rejoindre ma feuille de route de la classe 14. Le général me fait raconter ce que j'ai vu depuis le lundi matin et pour la ne fois depuis mon départ, avec plus d'ordre et de détails cette fois peut-être, je recommence mon récit. Un capitaine prend note de mes déclarations. Le général se donne la peine de m'expliquer que, la veille au soir, c'est la nuit qui a arrêté le combat aux portes de Gerbéviller, au moment où nous réussissions à repousser une contre-attaque des Allemands, car, mis en confiance, j'avais terminé, avec autant de toupet que de naïveté, en exprimant mon étonnement que Gerbéviller n'ait pas été réoccupée dès la fin de la journée précédente. Mais il ajoute que nous continuons à avancer et que d'ici à quelques jours je pourrai fort probablement retourner à Gerbéviller complètement dégagée. Il me fait encore préciser l'impression produite par les troupes allemandes et le moral apparent de l'ennemi. Enfin, à ma grande stupéfaction, il me demande à quel endroit, à mon avis, se sont repliés les Allemands. Je lui indique comme ligne ennemie probable la lisière des forêts sur la rive droite de la Mortagne (25). A la fin de l'interrogatoire, le général me demande : « Alors! Qu'est-ce que vous avez mangé ces jours-ci ? » Et il m'offre une tranche de viande froide sur un morceau de pain que j'accepte avec plaisir. Il me signe ensuite le laissez-passer qu'avait préparé sur une feuille arrachée d'un bloc-notes un de ses officiers. J'apprends alors que j'avais affaire au général Vidal, commandant la 31e division d'infanterie du 16e corps. Ce papier me dirige sur Clayeures (26) où le commandant de corps d'armée doit m'en donner un autre.
La pluie a cessé. Me voilà parti vers Moriviller par un chemin affreux, dans une boue liquide, au milieu des convois et des troupes. Ce gentil chemin accidenté qui relie Remenoville à Moriviller, que j'ai parcouru plusieurs fois, à cheval, aux vacances dernières, traverse une région où la lutte a été très dure, notamment à la pointe du bois de Réthimont où une batterie allemande a dû être prise sous le feu de nos canons. Beaucoup de cadavres d'hommes et de chevaux. D'immenses trous dans les champs, creusés par les obus. Des caissons abandonnés, des roues brisées, des sacs, des tranchées, de la charogne, des corbeaux et des ramiers dans le ciel et, sur les arbres, des mirabelles tranquilles et dorées. A chaque pas des souvenirs me montent à la tête et me donnent le vertige. Quelques années plus tôt, en suivant sur ce chemin les grandes manoeuvres d'automne, nous avons vu ici, mon père et moi, derrière cette crête une batterie d'artillerie en action. Où est le simulacre ? Où est le rêve ? Une fois, à bicyclette, j'ai réveillé là un renard qui dormait sur la route et, plus loin, je me revois dans notre vieux phaéton, attelé de « Coco », quand nous allions faire des testaments...
La route est encombrée par tout un groupe du 3e régiment d'artillerie lourde, prêt à remettre en batterie ses gros canons de 155 court. Je raconte une nouvelle fois mon odyssée à des officiers qui me disent que ce sont eux, la veille au soir, entre 6 et 7 heures, qui ont cassé nos carreaux. Avec bien du mal, j'atteins Moriviller où quelques maisons brûlent encore. J'y trouve un encombrement de troupes de toutes armes et de fugitifs de Gerbéviller et d'Haudonville. Je bois à grandes lampées à la fontaine, car la soif ne me quitte pas. Je monte ensuite la côte vers Clayeures. Là encore on s'est beaucoup battu. Des tranchées abandonnées par les Allemands sont utilisées par nos troupes; encore et toujours des cadavres. Des fumées de bivouac, des autos, des fourgons et des coups de canon tirés par les Allemands dont on voit les obus éclater en l'air, au milieu de leur trajectoire, au grand amusement de nos soldats gouailleurs (27). Dans les champs, des petites croix de branchages plantées le matin même sur les tumuli tout frais où sont enterrés les nôtres. Quel beau champ de bataille que ces collines et ces vallées et quelle sublime et tragique auréole estompe leurs contours familiers d'une lumière grise à la fois funèbre et radieuse ! Car sous ce ciel de cendres et sur ces tombes toutes chaudes fleurit la victoire de la France. On viendra fièrement visiter ces coteaux glorieux, comme nous avons été vénérer dans la tristesse et l'espérance ceux de Woërth et de Reichshoffen, mais on n'y reverra pas ce que, seuls, nous avons vu, nous, les témoins du drame, gravé à jamais dans nos coeurs et sur la terre de nos champs si chèrement reconquis.
Du haut de la côte de Clayeures, où je suis vers 10 heures, je me retourne pour contempler, comme j'en ai l'habitude, chaque fois que je passe par là, le panorama qu'on y découvre. On devine à peine les Vosges, quoique le temps s'élève. Mes yeux sont immédiatement attirés vers un point où je voyais toujours briller au soleil la flèche d'ardoise du clocher de chez nous. Et je ne peux distinguer que les ruines désolées et fumantes de la tour que j'ai vue en flammes trois jours plus tôt. Je repars vers Clayeures en faisant un effort pour m'arracher à ce paysage et dans la brume, face à moi, m'apparaissent la Côte et la Vierge de Sion (28). Ensemble prenant, émouvant, qui m'arrache des larmes et une prière : ce champ de bataille encore tout sanglant, nos forêts et le grand ciel gris de Lorraine, piquetés d'éclatements d'obus, Sion, le saint autel de la Patrie, les tombes de ceux des nôtres qui, dans le don de soi, ont abandonné les misères de la terre et les miens là-bas, terrés au milieu de nos ruines !
La ferme de Roménil (29) été saccagée et pillée. Des porcs éventrés sont étendus sous les mirabelliers.
A Clayeures l'état-major du 16e corps est installé dans la grande maison qu'on appelle le château (30). Sans me faire entrer, ni me demander quoi que ce soit, un commandant bourru me vise mon laissez-passer pour Bayon. Je songe du reste qu'il est préférable de gagner Bayon plutôt que Charmes. L'éloignement est moindre et je serai moins isolé à Bayon où la Supérieure de l'hospice, soeur Madeleine, ne me refusera sans doute pas l'hospitalité.
Passé Clayeures, la circulation est plus facile. Je sors du champ de bataille.
La prairie de l'Euron à Froville (31) est encombrée par un parc d'artillerie dont les sections de munitions s'alignent le long du chemin. Au carrefour où la route qui m'amène de Gerbéviller rejoint la route de Bayon à Baccarat (32), je m'arrête pour consommer mes provisions, mon chocolat, mes oeufs, le pain et la viande du général, avec pour dessert des mirabelles; il n'y a qu'à se baisser pour en ramasser; il en pleut sur la route.
Je suis à Bayon à midi et demi, reçu à bras ouverts à l'hospice, par nos « chères soeurs » de Saint-Charles. On me donne une bouteille de bière que j'ai vite fait d'avaler, tout en reprenant une fois de plus le récit des trois journées précédentes.
Après les visions tragiques et les angoisses du champ de bataille, les misères et les douleurs de l'hôpital. Des morts partout, jonchés de fleurs, de bouquets et de rubans tricolores. Des blessés. Des Prussiens prisonniers. Des plaies, du sang, des gémissements. Je me mets aussitôt au service des Soeurs et dès le soir même, j'écris des lettres pour les blessés. J'écrivais sous la dictée, au milieu des plaintes, mais pour la joie de ces braves dont les yeux s'illuminaient de reconnaissance. Quelques-uns pleuraient comme des enfants. J'ai écrit des lettres à des pères... à des mères... J'ai tracé ces mots que je n'avais jamais écrits : « Chère Maman! » et j'avais peine à maîtriser mon émotion. Certains n'écrivaient, et pour cause, qu'à leurs grands-parents et je pouvais compatir à leur deuil; d'autres à leur petit frère, à leur soeur, beaucoup, des réservistes, à leur femme. Tous n'avaient qu'un souci : éviter d'affoler leur famille.
Le vendredi 28 août, relativement aux jours précédents, est une journée calme et reposante. J'ai l'espoir que bientôt Gerbéviller sera libérée. On entend la canonnade de ce côté-là, plus forte que la veille. J'en conclus que notre offensive continue et que les Allemands sont repoussés. Mes réserves d'optimisme ne sont pas épuisées. Mais le soir, arrive un adjudant, blessé à Gerbéviller même. Il me dit que le combat y est très dur. Les Allemands sont retranchés sur la rive droite et, à l'entendre, ils ont dû reprendre ce qui reste de la localité !
Le lendemain, je tente, à bicyclette, une pointe vers Gerbéviller. Elle échoue devant un flot de fugitifs qui m'assurent qu'on ne peut aller jusque-là. J'ai vu alors Louis Jacquemin (33) qui, pris par les Allemands le 24, avait failli être fusillé, les Bombardier, Kislique (34), etc. On amène à l'hospice le corps du colonel Champion (35), commandant le 2e dragons, tué, me dit-on, près d'un gué, en amont de Gerbéviller.
Le Gué Rudan! Là où nous allions si souvent nous baigner dans un site délicieusement agreste et virgilien (36) ! Est-ce possible?
Le dimanche 30 août, après la messe, j'ai des nouvelles de Gerbéviller et de la maison par les dames Boulanger, Joly et Marin qui arrivent en voiture. J'essaie même d'y faire aller leur voiture pour chercher les miens. Mais le commandant d'étapes qui commande à Bayon et par lequel il faut passer, le commandant du Theil (37), me fait savoir avec la plus grande courtoisie que la chose est absolument impossible. Tout angoissé, car les nouvelles qu'on me donne ne me rassurent qu'à demi, je cherche à me rendre utile. Je « touche » à la gare 200 boules de pain pour les soldats blessés de l'hôpital et j'en amène une partie sur une charrette à bras.
Le lundi matin, je vais à bicyclette jusqu'à Rozelieures (38) dont l'entrée m'est interdite par des sentinelles. Impossible d'aller plus loin. Le canon tonne très fort, en effet, au-dessus de chez nous. Et nos batteries sont encore installées tout près du village. On n'a pas fini d'enterrer les morts de la journée du 25. Je récite quelques prières sur les tombes que je rencontre, pendant que des soldats passent en chantant sur la route. Je ramasse des éclats d'obus. Je mange des mirabelles. Dans les bivouacs les soldats en font cuire dans leurs bouteillons. Il fait extrêmement chaud.
M. Gauthier, de Bayon, dont l'automobile est réquisitionnée, part avec des dragons pour la ligne de feu et me promet de tâcher d'aller jusqu'à Gerbéviller et d'en tirer ma famille. Je confie à un dragon du lieutenant Ramasse un mot pour elle. Sera-t-il jamais parvenu ? Ce cavalier me fait l'éloge de son lieutenant qui a provoqué la veille l'admiration de ses hommes dans les environs de Gerbéviller (39).
Je m'occupe encore d'amener de la gare le pain destiné aux blessés de l'hôpital. La tentative de M. Gauthier échoue, Gerbéviller demeure sous le feu, en plein danger, inabordable.
Mardi 1er septembre. On procède, dit-on, à l'appel de ma classe (40). Il me faut donc gagner Nancy, réclamer à l'autorité militaire l'affectation qu'elle n'a plus le moyen de me faire parvenir et partir bêtement vers l'arrière, quand on se bat chez nous, quand les miens sont encore en première ligne, quand il y aurait ici tant de services à rendre. Discipline ! Je réfugie mon « cafard » à l'ombre du grand marronnier du jardin de l'hospice, pendant qu'au delà de l'horizon tout proche, presque sous mes yeux, le canon tonne dans le grand ciel bleu, au-dessus de Gerbéviller. Minutes douloureuses. Je décide d'attendre jusqu'au surlendemain 3 septembre.
Le 2, rien de nouveau. Gerbéviller toujours inabordable. La circulation de plus en plus difficile. Dans la détresse générale les coeurs se resserrent et j'ai trouvé à Bayon d'innombrables sympathies, auprès de M. Belhomme, ancien notaire (41),


Gerbéviller. - Eau-forte de Victor-Prouvé.

de M. Gauthier, de M. Marchal, le vétérinaire (42), auprès des Soeurs de l'hôpital et surtout de leur excellente Supérieure, soeur Madeleine, qui connaissait bien Gerbéviller où elle avait été avant d'être à Bayon, auprès des émigrés de Gerbéviller, mes compatriotes, et ce mot, en de telles circonstances, représente une puissante réalité : les Jacob, Auguste Joly (43), les dames Boulanger et Balland, institutrice, etc., auprès des médecins de l'hôpital, les docteurs Mathieu et Hanriot (44) (de Blâmont). Il y avait aussi à l'hospice une infirmière de la Croix-Rouge, Madame Lagrésille, femme du capitaine de vaisseau, commandant le Charlemagne (45), cousin, je crois, du conseiller à la Cour. Sans enfants, elle répandait libéralement sur nos blessés avec un entrain enjoué une bonté toute maternelle. J'ai vu les blessés l'appeler : Maman ! Et c'était sa joie. Elle m'a demandé un jour, originale composition française, de lui écrire une lettre à son mari, n'ayant pas de temps à distraire à ses blessés. En dehors de mes fonctions de secrétaire et de panetier, je remplissais également celles de brancardier et c'était une satisfaction pour moi aussi d'entourer un peu les innombrables blessés qui nous arrivaient de Gerbéviller où ils avaient été sauver ce que j'avais de plus cher au monde. J'aidais souvent à les transporter, soit à leur arrivée du champ de bataille, soit à leur évacuation vers les hôpitaux de l'arrière.
Je me verrai longtemps avec, sur le dos, les bras autour de mon cou, un capitaine de dragons, blessé à la cheville que j'ai ainsi conduit du jardin à la voiture qui allait l'emmener. Un autre jour j'ai suivi, avec quatre autres personnes seulement, le convoi funèbre d'un officier. On l'enterra en bordure de la route de Lunéville, de l'autre côté de l'Euron, au bas des pentes Sud de la croupe de Belchamp (46).
Jeudi 3 septembre. Jour fixé pour mon départ. « Rien de nouveau. Toujours le beau temps et des mouvements de troupes. Gerbéviller à 17 km. me semble toujours plus loin ». Voilà sur les notes prises au jour le jour, à l'aide desquelles je reconstitue ces journées, ce que j'écris à mon réveil. Pourtant dès les premières heures de la matinée, j'apprends que tous les étrangers à Bayon et y résidant actuellement sont invités à évacuer la localité. Je m'informe : c'est vrai, et cela cadre bien avec mes propres projets. Avec deux réfugiés gerbévillois, Georges Thomassin et Auguste Joly, je vais chercher un laissez-passer pour Nancy. Il faut y aller, à pied car, dit-on, les gendarmes brisent les bicyclettes qu'ils rencontrent (47). En chemin de fer, dans les conditions actuelles, c'est un voyage invraisemblable, de durée indéterminée, via Epinal et Mirecourt. J'ai pu me munir de vivres et de linge renfermés dans deux musettes ramassées sur le champ de bataille, provenant du 85e R. I. (48) et qui m'ont été fournies par la gendarmerie. Mais avec le pardessus étriqué qui m'a servi de matelas, de couverture et d'oreiller dans mon grenier et mon vieux feutre de vacances, ces deux musettes achèvent de me composer une silhouette de chemineau assez réussie qui, en d'autres circonstances, eût fait ma joie. Arrivés, non sans peine, à cause des colonnes et des convois, à la Moselle et, après avoir franchi le canal, au carrefour de la rive gauche, nous lisons : Nancy : 29 km. - Vézelise (49) : 19 km. Il est déjà midi. Pourquoi n'irions-nous pas coucher à Vézelise où doit se trouver ma cousine, Madame Boiselle. En route donc pour Vézelise, par Haroué (50), Tantonville (51). Entre Laneuveville (52) et Crantenoy (53), nous rencontrons René Xaillé (54) qui avait quitté Gerbéviller l'avant-veille et pensait pouvoir y retourner. Il me donne des nouvelles de notre quartier et m'assure que, sur la rue, la maison paraissait encore intacte quand il est passé devant. Un peu plus loin, nous nous arrêtons près d'un cycliste du 15e corps, un Africain, qui, assis dans le fossé, dévore à pleines dents et à pleines mains, ruisselantes d'huile, le contenu d'une boîte de thon. Il nous dit que son corps d'armée est retiré du front pour être dirigé vers une autre destination (55). Voilà comment, si nous avions été des espions, l'ennemi eût été renseigné.
Grâce à mes deux compagnons de route le trajet me paraît très agréable; entre fugitifs, on se comprend et, à communier à demi-mots dans le malheur de notre pays, nous nous faisions réciproquement du bien.
A Haroué, nous franchissons le Madon. Puis nous traversons Tantonville. Nous descendons ensuite sur Vézelise, sous l'oeil protecteur de la Vierge de Sion que je ne quitte pas des yeux. Là déjà on ne sent plus la guerre. Plus de troupes; seule, la grande campagne lorraine du Saintois. J'ai parfois l'impression de faire une bonne promenade de vacances. A Vézelise, la table de la famille Berbain nous est ouverte.
Je vais demander l'hospitalité à Madame Thouvenin (56),chez qui je trouve Madame Boiselle et toutes deux me font le plus affectueux accueil.
Le lendemain je prends à midi le train pour Nancy. L'envie me brûle de faire un pèlerinage à Sion. Mais il faut y consacrer une journée, le temps me presse et j'ai la plus grande hâte de revoir mon Nancy. Le train nous emmène lentement à Jarville (57) où nous débarquons car les trains ne vont pas jusqu'à la gare de Nancy. Il est environ 3 heures. Station à Bonsecours (58), pour y brûler des cierges et prier pour Nancy. Le Journal de la Meurthe, acheté dans la rue - car, chose inouïe, il a maintenant des crieurs - m'apprend l'élection du pape Benoît XV. Cette nouvelle me cause un vrai bonheur. Une bouffée de souvenirs romains me monte au coeur et je rêve au jour où j'irai m'asseoir à Saint-Pierre de Rome, sur la marche de marbre où, cinq ans plus tôt, aux côtés d'un père frémissant, j'écoutais, ravi, le Gloria de la messe de la béatification de Jeanne d'Arc. Le même journal m'apprend aussi que notre désastre de Gerbéviller est connu des Nancéiens.
Vers quatre heures, j'arrive, exténué, rue de la Salpêtrière, chez ma tante Thiéry-Bonneville, mais j'y goûte aussitôt un bienfaisant repos et une paisible détente dans une atmosphère familiale réconfortante. Et c'est une nouvelle série du récit de nos épreuves qui commence, car le lendemain, parents et amis, prévenus de mon arrivée, viennent me voir et je fais moi-même quelques visites. Dans l'après-midi, je vais à la Place où je réclame ma feuille de route. Mais tous les services du recrutement ont été repliés sur Troyes à la mobilisation et l'on m'accorde un sursis pas très défini : « Revenez dans quelques jours, quand vous serez reposé et on vous dirigera sur Troyes ».
Malgré les grondements du canon qui maintenant me paraissent à moi lointains, je goûte à Nancy une impression de repos et de calme relatifs. Jamais pourtant le canon n'a retenti si près de la ville. J'y retrouve l'ambiance où nous vivions à Gerbéviller avant l'arrivée des Allemands : pas le moindre affolement, un optimisme sincère, allié au sens le plus aigu des réalités et de la gravité de l'heure et en même temps cette liaison étroite entre la population et la garnison, où servent tant des siens, qui a toujours été avant la guerre une note caractéristique de Nancy, intègre maintenant toute la vie de la cité. Depuis qu'elle a pris ses positions de couverture, dès avant la mobilisation et la déclaration de guerre, la garnison ne s'est guère éloignée et presque chaque jour les Nancéiens ont pu faire parvenir aux régiments de la 11e division où se trouvent leurs parents et leurs amis des nouvelles et des ravitaillements supplémentaires. Ils suivent leurs déplacements, tendent l'oreille au canon, en tirent des conclusions stratégiques. Des potins circulent, toujours contradictoires et toujours démentis. La vie se poursuit, mais suspendue à l'issue de la bataille et ne rappelant en rien l'activité normale de la ville.
Le dimanche 6 septembre, j'assiste à la messe à l'église Saint-Nicolas, puis, j'écris une lettre au préfet et je vais la porter moi-même à la préfecture en demandant à voir le préfet lui-même ou à son défaut le secrétaire général. En se présentant comme Gerbévillois on était sûr d'éveiller la sympathie, au moins la curiosité. Aussi informe-t-on le préfet, M. Léon Mirman, de ma présence et on me prie d'attendre. Gendarmes et officiers d'état-major de l'armée Castelnau se croisent dans l'antichambre où M. Paul Croctaine est assis aux côtés du vicaire général Jérôme (59). Ce dernier qui ne me reconnaît pas tout d'abord, mais qui a entendu dire que


Le pont de Gerbéviller. - Eau-forte de V. Prouvé.

j'arrivais de Gerbéviller, vient me demander des nouvelles de l'abbé Vanat. Je lui confirme l'arrestation par les Allemands et la captivité de notre curé. Introduit peu après devant le préfet, assis à son bureau en uniforme, je lui expose le but de ma visite : m'assurer, avant mon départ pour la caserne, que les autorités s'occupent de mettre en sûreté les habitants qui n'ont pu encore quitter Gerbéviller où la vie est, momentanément, pour des vieillards surtout, impossible ou périlleuse. Le docteur Louviot était déjà venu avant moi, paraît-il, - et le général de Castelnau avait été avisé par le préfet. Je pouvais donc m'en retourner avec l'espoir qu'on ferait quelque chose pour ceux qui n'avaient pu encore quitter Gerbéviller (60).
Avant de me congédier, M. Mirman me demande quelques renseignements sur ce que j'ai vu et entendu et sur ce qui s'est passé à Gerbéviller. Nous nous sommes quittés sur une poignée de mains vibrante et fort cordiale, comme tout le reste de l'entretien. La noble figure de ce magistrat qu'on sent profondément pénétré de la grandeur et de la gravité de sa mission, ses traits fins, son regard aussi franc qu'énergique et lucide, la flamme patriotique de ses paroles qui m'avaient déjà heureusement frappé quand je l'avais aperçu peu de jours auparavant à Bayon, lors de la visite qu'il avait faite à l'hospice, me laissent sur une impression de confiance et de réel réconfort que je vais, en sortant, parfaire à la Cathédrale.
Un coup d'oeil distrait aux égratignures qui, sur les façades et surtout sur la vespasienne de la Place de la Cathédrale, témoignent du récent passage d'un « taube ». Ce sont les deux premières bombes - et jusqu'alors les seules - que la ville ait reçues et leurs traces excitent la curiosité des passants. Avec une douce émotion, je retrouve ma Cathédrale où la grand'messe se célèbre normalement. C'est la fête de saint Mansuy. Cette année je n'en aurai pas accompagné la prose au Cavaillé-Coll de Gerbéviller, mais le grand orgue de la Cathédrale a compensé, ce matin-là, les regrets amers que je pouvais avoir, de toute la plénitude de ses 63 jeux et de son 32 pieds, renforcés en sourdine par tout le clavier supplémentaire des bombardes du Grand-Couronné. De là, bonne et excellente visite au curé de la Cathédrale (61) qui avait manifesté le désir de me recevoir. J'étais donc attendu à la cure et l'archiprêtre m'a reçu de son lit, où le clouent ses rhumatismes, et prodigué les plus chaleureux encouragements. Je l'ai quitté tout ragaillardi pour passer en famille le reste de la journée de ce dimanche, au son du canon qui protège la ville.
Le lendemain, lundi, je consacre ma matinée à des courses préparatoires à mon départ. Chez un coutelier de la rue Saint-Dizier je fais l'emplette d'un couteau à plusieurs lames et à multiples accessoires qui me paraît indispensable pour entrer en campagne et même pour la commencer dans un camp d'instruction. Pour payer, je sors de mon porte-monnaie une belle pièce de 20 francs, en or vert, de Louis XVIII, cadeau qui m'avait été fait il y a plusieurs années et que j'avais réussi à conserver depuis. A ma surprise indignée, le commerçant, peu familiarisé avec le profil de Louis XVIII, la juge suspecte et prétend me la refuser. Il me faut insister pour le convaincre de l'accepter et j'ajoute : « Vous n'en reverrez plus guère et vous vous souviendrez que vous avez voulu refuser un louis d'or le 7 septembre 1914 ». Chez mon coiffeur, on m'entoure comme une bête curieuse en me disant que l'Impartial avait parlé de moi à propos du sac de Gerbéviller (62). Cette curiosité m'était pénible. Entre temps je rencontre le docteur Louviot dont l'appartement et les livres ont été détruits dans l'incendie de la maison Picot, sous mes yeux. Je ne peux que lui confirmer qu'il n'en reste rien. Atterré, l'air hagard, il ne trouve qu'à me dire et à me répéter : « Tous mes bouquins! Le pauvre Gerbéviller ! » Que reste-t-il de la frémissante curiosité qui l'animait à la veille de la déclaration de guerre à la pensée des heures historiques que nous allions vivre?
En fin de journée, je retourne à la Place pour réclamer ma feuille de route. Un ordre de transport est établi aussitôt : départ le lendemain pour Troyes où je recevrai mon affectation.
8 septembre. Voyage triste et désespérément lent. Le temps se couvre. J'implore en passant Notre-Dame de Sion et dis adieu à la Lorraine qui s'éloigne. La lenteur du train achève de m'abrutir au point qu'à l'arrêt en gare de Vittel (63), vers midi, je ne reconnais plus la station où, pourtant, quelques années plus tôt, nous avions fait deux saisons et, tout dépaysé, je me demande quels sont tous ces hôtels et où nous pouvons être arrivés. A Merrey (64) deux infirmières de la Croix-Rouge dirigent le poste sanitaire de la gare. L'une d'elles est Mademoiselle Dubois, tante de mon camarade Baillot (65) et ma voisine de la salle Poirel aux concerts du Conservatoire de Nancy. Elle me présente à sa compagne : Mademoiselle de Castelnau, une des filles du général et soeur de mon ancien condisciple : Hugues (66), qu'elle me rappelle d'une manière si frappante par ses traits et son timbre de voix que je ne me retiens pas de lui en faire la remarque. Double et agréable rencontre sur ce trajet insipide qui me paraît un peu le chemin de l'exil. En remontant dans le train, je trouve dans mon compartiment Madame *** de Gerbéviller et son fils, le poitrinaire. Il fait bon, vraiment, être poitrinaire, quand on vient de voir flamber son village. Il s'en allait, toussant, pour mourir au soleil sur la Côte d'Azur, pleurant sa canne à pêche, détruite dans l'incendie, son dernier plaisir. Quelle lugubre tristesse !
A chaque instant, nous croisons des trains militaires, des renforts, des ravitaillements, des munitions. Je compte prendre à Chalindrey (67) la direction de Troyes mais le commissaire de gare m'y fait savoir que Troyes est évacuée par tous les services militaires qui y étaient installés. Diable ! Mais j'ai vu trop de choses depuis quelques semaines pour avoir la force de m'étonner et je cherche d'autant moins à comprendre qu'ignorant totalement encore l'invasion du Nord de la France, je ne tire de cette nouvelle aucune conclusion fâcheuse. Mon ordre de transport est modifié et je suis envoyé par le commissaire militaire à Dijon. La nuit est tombée, ralentissant encore, semble-t-il, cet interminable voyage et c'est vers 8 heures du soir, ayant quitté Jarville à 6 heures du matin, que je débarque à Dijon. Inutile de songer à me rendre à la Place à une heure aussi avancée. La gare va être mon hôtel et, allongé sur une brouette, dans la salle des Pas-Perdus, dans une ruelle qui sépare la bibliothèque du bureau de tabac, je passe une nuit des plus mauvaises qui me fait regretter singulièrement les heures critiques de mon grenier. Au jour, mal réveillé et mal lavé, après une toilette forcément sommaire à la première borne-fontaine de la rue de la Gare, je me mets à la recherche du bureau de la Place, très ennuyé d'être hors de ma région militaire d'origine, la 20e, car Dijon est de la 8e, et je me demande si mon voyage va se terminer là. « Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse de vous ? » Tel est le premier mot que l'on répond à l'exposé de ma situation. C'était exactement ce que je pensais. Et après un instant de réflexion : « On va vous prendre comme engagé. Si on retrouve votre feuille de route, vous recevrez votre affectation définitive; pour le moment vous avez le choix entre les trois régiments de la garnison : le 27e d'infanterie, le 26e dragons et le 48e d'artillerie ». Le 48e d'artillerie ! Il me semble, à l'idée d'y être incorporé, que je vais récupérer quelque chose de Gerbéviller où nous l'avons vu cantonner pendant trois jours il y a moins d'un mois et peut-être pouvoir y retourner au plus vite. Le régiment n'est-il pas encore tout entier en action, à quelques kilomètres de chez nous, près de Giriviller (68) ? Je n'hésite pas un instant et j'opte aussitôt pour le 48e d'artillerie.
Une demi-heure plus tard j'entrais au Quartier Junot, sur la route de Langres, où est demeuré le dépôt du régiment à la mobilisation et, élevé à la dignité de 2e canonnier conducteur, je commençais à chanter l'Artilleur de Metz.

Jean GODFRIN.

(1) Notaire honoraire, 1829-1916.
(2) Son corps fut retrouvé dans la Mortagne, à 2 km. environ en aval de Gerbéviller, au lieudit : la Grande-Corne, quelques jours plus tard.
(3) 1846-1929.
(4) Voir : Lettre du docteur Labrevoit à l'Académie de Médecine dans : Bulletin de l'Académie de Médecine ; séance du 3 novembre 1914 et la presse de l'époque, notamment le New-York Herald (Rédaction parisienne), 4 novembre 1914 « Pendant cette soirée du 24 août, alors que, ma douleur dominant encore ma rage, je regardais flamber ma maison, pensant à tous les précieux souvenirs de famille que les flammes consumaient, un officier allemand, jeune, correct, parlant bien français, s'approche de moi et, joignant les deux mains dans un geste de pitié compatissante, me dit par deux fois : « Votre pauvre pays! » puis, se penchant à mon oreille : « Ça ! c'est du vandalisme ! »
(5) Amélie Rigard (Landremont [Meurthe-et-Moselle, arr. de Nancy, canton à et 11 km. S.-O. de Pontà-Mousson], 1854 - Nancy 1925), en religion soeur Julie, de la Congrégation des Soeurs de Saint-Charles de Nancy. Supérieure de l'hospice de Gerbéviller du 14 octobre 1908 au 24 février 1920. Le 24 août 1914, devant l'incendie qui ne cessait de se répandre dans tous les quartiers au fur et à mesure que les Allemands avançaient dans la ville, soeur Julie, soucieuse de sauver la maison dont elle avait la responsabilité et de continuer à exercer sa mission de charité plus nécessaire que jamais, demanda à parler à un chef. Un officier se présenta qu'elle jugea de haut rang. Sans se laisser intimider, avec son énergie coutumière et son ton facilement impératif, elle lui explique « que l'hospice était la maison du Bon Dieu, le foyer de la Charité, qu'on y soignait indistinctement les Allemands comme les Français, que s'ils voulaient des incendies, ce qui brûlait alors devait leur suffire, qu'ils n'auraient pas trop pour loger leurs troupes et leurs blessés des maisons qui restaient debout et qu'elle le suppliait de faire arrêter l'incendie et d'épargner l'hospice ». L'officier s'éloigne après l'avoir écoutée avec attention. Entre temps la Supérieure avait remarqué qu'après avoir pénétré dans les maisons, les avoir visitées et pillées, les Allemands déposaient sur les fenêtres des petites lumières « des espèces de bougies et que peu de temps après les maisons flambaient. Quelques instants après le départ de l'officier, ces petites bougies, au lieu d'être encore déposées sur les fenêtres des maisons du quartier, furent alignées sur le sol même, en travers de la rue de la Gare, à hauteur de la Chapelle de l'Hospice. Soeur Julie qui nous a maintes fois rapporté ces détails a toujours considéré cet alignement de ce qu'elle appelait des bougies en travers de la rue, au point où s'est arrêtée la marée de feu, comme le signal et l'ordre de cesser les incendies, qui, répétons-le, à l'exception de la Chapelle du Château, du Château et du clocher de l'église paroissiale, ont tous été allumés à la main et non par le feu de l'artillerie qui n'est du reste pas par lui-même un moyen efficace de provoquer des incendies, si l'on n'utilise pas des obus spéciaux.
Après la retraite des Allemands, pendant toute la durée de la bataille de la Mortagne et bien au delà encore, soeur Julie, en l'absence des autorités civiles et en liaison avec les autorités militaires françaises, organisa la vie et le ravitaillement du petit noyau de sinistrés demeurés à Gerbéviller et se multiplia pour subvenir aux besoins des troupes françaises. Elle fut citée à l'ordre de l'armée avec les religieuses de sa communauté en ces termes : « Ordre général n° 71. - Le général commandant la 2e armée cite à l'ordre du jour de l'armée Mmes Rigard, Collet, Rémy, Maillard, Rickler et Gartener, religieuses de l'ordre de Saint-Charles de Nancy, qui ont, depuis le 24 août, sous un feu incessant et meurtrier, donné, dans leur établissement de Gerbéviller, asile à environ 1.000 blessés, en leur assurant la subsistance et les soins les plus dévoués, alors que la population civile avait complètement abandonné le village. Ce personnel a en outre accueilli chaque jour de très nombreux soldats de passage, auxquels il a servi les aliments nécessaires. Le général commandant de la 2e armée : Signé : DE CASTELNAU, P. A. Le général d'Etat-Major : Signé : ANTHOINE ».
Elle reçut la croix de la Légion d'Honneur des mains du président Poincaré le dimanche 29 novembre 1914 (R. POINCARÉ, Au Service de la France. Neuf Années de Souvenirs. V : L'Invasion, p. 468). Inhumée à Nancy, au cimetière du Sud, dans la concession des Soeurs de Saint-Charles.
(6) Cette enfant âgée de 10 ans devait mourir quelques heures plus tard de la blessure par balle qu'elle avait reçue dans la journée du 24 août.
(7) 1853-1932.
(8) Meurthe-et-Moselle, arr. de Lunéville, canton et à 6 km. S.-O. de Gerbéviller.
(9) C'est à 15 heures, le 25 août, que, de Pont-Saint-Vincent, le général de Castelnau ayant vu s'avancer la victoire, lui a tendu les bras en lançant son ordre du jour fameux : « En avant, partout, à fond ! »
Voici d'autre part comment les Allemands racontent la journée du 25 août dans le secteur qui nous intéresse; on lit dans le récit des Archives du Reich, La Guerre Mondiale, 5e partie, III, p. 587 et 588 : « Au sud de la Meurthe, également, l'attaque française conduisit à une dure crise. Là, le IIe corps bavarois et le XXIe corps d'armée devaient continuer le mouvement vers le Sud. La 3e division devait attaquer le front Rozelieures-Vennezey. Elle avait à peine entamé son mouvement que des signes significatifs d'une attaque ennemie tout à fait imminente, dirigée de l'Ouest et du Sud, contre tout le front du corps d'armée se firent percevoir. La progression de la 3e division s'arrêta dès devant Rozelieures et Vennezey. On eut le plus grand mal à repousser les violents coups de boutoir que du Sud et du Sud-Est l'ennemi nous portait. La situation du corps devint critique. En vain le commandant du corps d'armée se tourna-t-il, dans cette extrémité, vers le commandant de l'armée en demandant des secours. Ce dernier ne disposait plus de réserves d'aucune sorte. Il ordonne de tenir à tout prix, à la dernière extrémité, sur la Mortagne. Quoique à la 3e division bavaroise et au XXIe C. A. la situation fût jugée avec assez de confiance, le commandant de corps eut la conviction, vers 14 heures, qu'inévitablement son corps serait amené à se dérober. Il donna l'ordre aux divisions de reculer sur la ligne Mortagne-Gerbéviller. Une instruction du commandant de l'armée, prescrivant de tenir les positions actuelles, en considération de la situation meilleure sur le front des corps voisins, arriva trop tard; on était déjà en pleine retraite. La progression du XXIe C. A. en direction du Sud fut, elle aussi, arrêtée le 25 aoùt au matin par la contre-attaque ennemie. »
Voilà donc bien l'aveu officiel allemand de la victoire française du 25 août à l'ouest de la Mortagne.
Mais le paragraphe qui relate ainsi la « dure crise » provoquée chez l'ennemi par « les violents coups de boutoir » de la contre-attaque française et la « situation critique » où elle mit l'ennemi « en pleine retraite » (§ 2 du chap. III) porte comme titre : « L'échec de la contre-attaque française du 25 au 27 août » !
(10) Lieudit, situé au sommet du versant occidental de la vallée de la Mortagne, à 1 km. sud de Gerbéviller.
(11) 1876-1917.
(12) Affluent de gauche de la Mortagne dans laquelle il se jette à Haudonville.
(13) Moranviller. Village détruit pendant la guerre de Trente Ans, situé entre Remenoville et Giriviller, sur les pentes sud-ouest du Haut-du-Mont, à 5 km. 500 au sud-sud-ouest de Gerbéviller et dont le nom subsiste dans la dénomination de ce ruisseau que portent encore les cartes d'Etat-Major.
(14) Arthur Liégey (1853-1932), maire de Gerbéviller du 17 mai 1908 au 19 mai 1912. Président de la Commission municipale du 13 novembre 1914 au 16 février 1915. Maire du 9 octobre 1920 au 17 mai 1925.
(15) Lieudit situé sur la route de Gerbéviller à Remenoville à 100 mètres de la sortie de Gerbéviller
(16) Écart à 700 mètres de la sortie de Gerbéviller.
(17) Écart à 1.200 mètres de la sortie de Gerbéviller.
(18) Il s'agit du Chef de bataillon Ernest Varaigne, commandant alors un bataillon du 230e R. I. (74e D. I. 148e Br.). Blessé grièvement le lendemain 28 août 1914, en avant de Gerbéviller, vers Fraimbois, et ramassé à minuit sur le champ de bataille par une patrouille allemande, il fut transporté d'abord à l'ambulance allemande de Moncel, puis le 30 à l'hôpital de Lunéville où il est resté jusqu'au 9 septembre. Emmené en captivité en Allemagne au moment du repli des Allemands, il fut ensuite interné en Suisse, comme grand blessé, à la fin de 1916 et enfin rapatrié à Annecy en juillet 1917. Il devait mourir des suites de ses blessures à Lunéville le 11 janvier 1923.
(19) Lieudit et reboisement situé sur le territoire de Gerbéviller (à la lisière ouest du bois de Guilgnebois) et appartenant à l'auteur.
(20) Mur aujourd'hui dissimulé sous l'amas de décombres provenant du déblaiement des ruines du village.
(21) Adrien Bretrand qui semble être passé par là presque à la même heure, le même jour, mais venant de la direction opposée décrit ce spectacle de la manière suivante : « A la sortie qui débouche vers Gerbéviller, la lutte a dû être effroyable. Les corps s'amoncellent. Un obus allemand est tombé dans un groupe de soldats et a fait écrouler un mur. Les membres de ces hommes sont épars et déchiquetés. On voit un malheureux dont les entrailles ont été projetées à dix mètres sur les fils de fer qui bordaient le champ. » (La Victoire de Lorraine 20e édition, Berger-Levrault 1917 p. 77).
(22) Dép. de Meurthe-et-Moselle, arr. et à 5 km. 500 N. de Lunéville, cant. de Lunéville-Nord.
(23) 74e - D. I., 148e Br.
(24) Je devais retrouver le lendemain l'abbé Drouville à Bayon où il demeura consigné chez le curé doyen jusqu'au jour où, reconnue la méprise née de la psychose de guerre et d'un concours malheureux d'excès de zèle et de manque de flair dont il avait été la victime, il fut remis en liberté avec les excuses du général commandant la IIe armée.
(25) C'est en effet aux lisières de ces forêts, notamment aux lisières du Bois des Rappes (2 km. N.-E. de Gerbéviller) et du Bois du Haut de la Paxe (1 km. 500 E. de Gerbéviller) que l'avance du 16e C. A. s'est heurtée les jours suivants à la résistance d'un ennemi retranché. Le 36e R. I. C. (74e D. I. rattachée au 16l C. A.) en particulier fut décimé aux portes de Gerbéviller, dans le vallon du ruisseau de Falenzey. (Voir, pour le 222e R. I. Georges Kimpflin, Le Premier Souffle, Paris, Perrin, 1919, p. 157 et suivantes). L'ennemi n'abandonna cette position que le 12 septembre sous la pression persistante des nôtres et le contrecoup de la bataille de la Marne.
(26) Canton et à 6 km. 500 à l'est de Bayon. 8 km. S.-O. de Gerbéviller.
(27) Il s'agissait sans doute de réglages de l'artillerie allemande par coups fusants hauts. Cela correspondait assez bien à la situation du moment : organisation d'une position défensive à l'Est de la Mortagne.
(28) Le principal sanctuaire marial de Lorraine, lieu de pèlerinage fréquenté depuis le Haut Moyen-Age, au promontoire Nord (30 km. S. de Nancy et 495 m. d'alt.) de la côte de Sion-Vaudémont célébrée par Maurice Barrès dans la Colline TnspirJe (Émile Paul, 1913).
(29) l km. E. de Clayeures.
(30) Propriété en 1914 de Mlle Caroline Teinturier.
(31) Canton et à 3 km. N.-E. de Bayon.
(32) Meurthe-et-Moselle, chef-lieu de canton de l'arrondissement et à 24 km. S.-E. de Lunéville sur la Meurthe.
(33) 1848-1935.
(34) 1848-1919.
(35) Auteur d'une remarquable étude historique sur la chevauchée de Jeanne d'Arc, Jeanne d'Arc écuyère, Berger-Levrault. 1901.
(36) Voir Adrien Bertrand, La Victoire de Lorraine, 20e éd., Berger-Levrault, 1917, p. 89, et Georges KIMPFLIN, Le Premier Souffle, Perrin, 1919, p. 158 et 159.
(37) Baron du Theil, ancien Président de la Société hippique française.
(38) Canton et à 9 km. E.-S.-E. de Bayon.
(39) Lieutenant Henry Lamasse du 2e rég. de dragons. Nice 1892. Mort pour la France en combat aérien le 2 septembre 1918. Voir Livre d'Or de l'Institution de La Malgrange. p. 121.
(40) D'après la presse nancéienne la nouvelle de l'appel de la classe 1914, a été publiée le 31 août.
(41) 1846-1927.
(42) 1869-1926.
(43) 1863-1936.
(44) 1859-1930.
(45) Capitaine de vaisseau Paul de Lagrésille commandant le Charlemagne aux Dardanelles, mort pour la France le 18 septembre 1915 à l'hôpital de Remiremont et inhumé dans le cimetière militaire de Bayon dont il est parlé plus loin.
(46) C'est un terrain offert par la famille Lagrésille qui fut ainsi consacré en août 1914 aux sépultures militaires de Bayon. Ce cimetière subsiste toujours, encadré par une haute haie de thuyas et fermé par une petite grille, le tout très bien soigné. En son centre, s'élève le monument élevé par Bayon à ses enfants morts au champ d'honneur dont le souvenir est ainsi heureusement rapproché de ceux qui, venus des plus lointaines provinces et tombés sur les champs de bataille de Rozelieures et de la Mortagne, sont morts pour la France à Bayon. Derrière le monument, la tombe du capitaine de vaisseau Lagrésille, donateur du terrain; à sa droite et à sa gauche, bien alignées, les croix de pierre du modèle adopté dans les cimetières nationaux. En haut d'un mât en ciment le drapeau de la France. En bas dans la vallée, sous la protection de ses morts, Bayon, qui se rassemble autour de leurs tombes, aux dates marquées par le culte du souvenir pour les honorer et leur témoigner sa fidélité et sa foi patriotiques.
(47) Du moins étaient-ils autorisés à les confisquer. Le général commandant la 2e armée avait interdit, le 1er septembre 1914, pour paralyser l'espionnage, la circulation des automobiles et des bicyclettes civiles dans le Grand-Couronné et sur toute la rive droite de la Moselle, sous peine de confiscation. Le 4 septembre, cette interdiction était étendue à toute la partie du département de Meurthe-et-Moselle située sur la rive gauche, au sud de la route de Pagny-sur-Meuse à Foug, Écrouves et Toul. (Voir la presse nancéienne de l'époque et notamment : Extraits de l'Est Républicain réunis en brochure sous le titre : La Grande Guerre. La Vie en Lorraine, septembre 1914, p. 16, 29 et 34)
(48) 8e C. A., 16e D. I., 31e brig.
(49) Chef-lieu de canton du département de Meurthe-et-Moselle, arr. et à 29 km. S.-S.-E. de Nancy, sur le Brénon, sous-affluent de la Moselle.
(50) Chef-lieu de canton du département de Meurthe-et-Moselle, arr. et à 25 km. S. de Nancy, sur le Madon.
(51) Meurthe-et-Moselle, arr. de Nancy, canton et à 3 km. O. de Haroué.
(52) Meurthe-et-Moselle, arr. de Nancy, canton et à 7 km. E. de Haroué.
(53) Meurthe-et-Moselle, arr. de Nancy, canton et à 4 km. E. de Haroué.
(54) Gerbéviller, 1880-Amiens, 1928. - Mobilisé au 57e bataillon de chasseurs à pied et blessé grièvement le 28 juillet 1915 au Cabaret Rouge, près de Souchez (Pas-de-Calais). Chevalier de la Légion d'Honneur et président de la Section de Gerbéviller de l'Association des Mutilés et Combattants. Mort des suites de ses blessures.
(55) La IIe armée avait reçu en effet le 2 septembre l'ordre du G. Q. G. de retirer du front le 15e corps et de le diriger vers l'Ouest.
(56) 1841-1919.
(57) Canton de Nancy-Ouest et à I km. de Nancy.
(58) Notre-Dame de Bonsecours. Sanctuaire de la piété mariale nancéienne.
(59) 1867-1934.
(60) Après être restés en première ligne, du 27 août au 8 septembre, sous le feu de l'ennemi (deux obus de 77 percutèrent sur la toiture de la maison qui fut également criblée d'éclats par la chute d'un obus de 15 cm. à 6 ou 8 m. de la façade, côté jardin, tandis que, à une distance analogue, côté rue, un autre obus tuait un matin huit fantassins français), les parents que l'auteur avait dû laisser à Gerbéviller purent, sous la conduite du docteur Labrevoit, gagner le 8 septembre Châtel-sur-Moselle et le lendemain 9 arriver à Nancy, juste a temps pour y essuyer le premier bombardement par canon subi par la ville, dans la nuit du 9 au 10 septembre au moment de la retraite allemande.
(61) Chanoine Geoffroy; Champougny (Meuse), 27 avril 1840. Champougny (Meuse) 22 avril 1918.
Curé de la Cathédrale de Nancy de 1889 à 1918.
(62) On avait pu lire en effet dans l'Impartial de l'Est du jeudi 3 septembre 1914 les lignes suivantes : « Un jeune homme de dix-huit ans était caché dans une maison. La bonne, terrifiée, l'avoue à un officier qui lui dit : « Cachez-le bien, car il serait fusillé. »
Résumé assez exact, si l'on tient compte que le jeune homme avait vingt ans, que la bonne n'était certes pas la plus terrifiée et que l'Allemand auquel elle s'était adressée de sa propre initiative pour sauver le jeune homme était un homme de troupe.
(63) Chef-lieu de canton du département des Vosges. Ville d'eaux, arr. et à 17 km. de Mirecourt.
(64) Haute-Marne, arr. de Chaumont, cant. et à 7 km. 500 S.-E. de Clermont. Bifurcation des chemins de fer de l'Est. Lignes de Langres à Nancy et de Chalindrey à Toul.
(65) Pierre Baillot (1898-1918). Sous-lieutenant au 27e B. C. P. Mort pour la France le 15 septembre 1918 au Bois-Piquet (Vauxaillon, Aisne) (Voir Livre d'Or de l'Institution de La Malgrange, p. 9).
(66) Hugues de Curières de Castelnau (1895-1915). Sous-lieutenant au 8e R.A.C. Mort pour la France le 1er octobre 1915 en Artois (Voir Livre d'Or de l'Institution de La Malgrange, p. 52 et 53).
(67) Station de Culmont-Chalindrey, dép. de la Haute-Marne, arr., cant. et à 10 km. S.E. de Langres. Ligne de chemin de fer de Paris à Bâle. Bifurcations vers Neufchâteau, Gray et Dijon par Is-sur-Tille.
(68) Meurthe-et-Moselle, arr. de Lunéville, cant. et à 5 km. S. de Gerbéviller.

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