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Trois lettres du duc de Massa - 1812-1813
 


Le Pays Lorrain
Janvier 1932


Trois lettres du duc de Massa

Les lettres que nous publions (1) ont été adressées par Claude-Ambroise Régnier (1746-1814), Grand Juge, ministre de la Justice, Grand Aigle de la Légion d'honneur, comte de l'Empire, duc de Massa, à sa nièce à la mode de Bretagne : Anne-Marie-Antoinette Mengin, devenue sa nièce par son mariage en 1805 avec Nicolas François Sonrier, inspecteur des Eaux et Forêts à Sarrebourg et membre du Collège électoral de la Meurthe (2).
Anne-Marie-Antoinette, dans l'intimité Juliette, et nous lui conserverons ce nom, était la fille du baron Nicolas-Antoine-Michel Mengin (3), magistrat éminent par la science et par le caractère et qui présente cette particularité d'avoir mérité la disgrâce des trois régimes au cours desquels il exerça une magistrature.
Président du tribunal criminel de la Meurthe, il fut incarcéré comme aristocrate sous la Terreur ; président de la Cour de justice criminelle, grand prévôt de la Cour prévôtale des douanes sous l'Empire, il encourut le mécontentement de l'Empereur et devant la Cour criminelle réunie reçut une admonestation sévère dont le Grand Juge, l'ayant rencontré aux eaux de Plombières, le félicita en ces termes : « Mon ami, nous vous avons vertement grondé, mais si vous n'aviez point mérité de l'être, je vous en estimerais moins. » (4)
Sous la Restauration, les amis du baron Mengin espéraient pour lui un poste élevé dans la hiérarchie judiciaire, mais l'indépendance de son caractère fit échouer ces espoirs; ennemi des intrigues et modeste, l'ancien grand prévôt, l'ancien président de la Cour de justice criminelle se contenta d'un siège à la Cour royale de Nancy et consacra ses loisirs aux arts et aux lettres. Il était membre de l'Académie des Sciences et Belles Lettres de Nancy et l'un de ses membres les plus aimés et les plus honorés.
Son confrère, Maître Collard, avocat en la Cour royale, dans une notice (5) lue à l'Académie le 27 août 1828, a pu dire de lui : « Hors du palais. une froide dignité cessait de réprimer les grâces de son esprit, l'abandon de sa gaîté et la douce sensibilité de son âme. Sa conversation, pleine de franchise et de cordialité, brillait de saillies, de goût, de bienveillance et de politesse... Il apportait à plaire et à obliger la même activité... qu'il déployait dans l'exercice de ses fonctions publiques ».
Juliette avait hérité de son père les qualités d'esprit, d'amabilité et de gaîté. Une miniature conservée dans la famille atteste qu'elle y joignait le charme et les grâces que l'on se plaît à apprécier chez une femme. Le duc de Massa, au crépuscule de sa vie, trouvait quelque douceur dans la société et la correspondance de cette aimable nièce, nièce à la mode de Bretagne (6), dont il crut assurer le bonheur en lui faisant épouser un neveu de sa femme : Nicolas François Sonrier (7), brillant forestier qui, sous la Restauration, devait devenir inspecteur général des Forêts et recevoir la Croix de chevalier de Saint-Louis.
De la correspondance du Grand Juge avec sa nièce Juliette, il ne nous reste que trois lettres. Elles marquent bien leur époque : elles sont écrites en effet dans ce style souple et aisé qu'a formé l'étude des classiques et présentent cette hardiesse dans le propos devant laquelle ne reculaient pas les écrivains du XVIIIe siècle.

Paris, 10 mars 1812.
Votre mari a dû vous dire, ma chère nièce, combien j'ai été péniblement affecté de vos longues souffrances et combien aussi j'ai éprouvé de satisfaction en apprenant que vous vous portiez mieux. D'après votre lettre il paraît que votre santé est pleinement raffermie et je vous en félicite de tout coeur. (8).
Si vous nous aimez autant que vous nous êtes chère, vous vous empresserez de venir nous rejoindre à la campagne (9) où nous passerons la plus grande partie de la belle saison. Vous y trouverez mélange de jeunesse et de bonnes vieilles gens dont malheureusement je suis à peu près le doyen : mais n'importe morbleu; en dépit de l'âge et des cheveux gris, je dis encore le mot pour rire et fredonne la chansonnette :
Fringante Juliette
Vainement je te guette, etc...
Il vous est d'autant plus facile de venir que l'absence de votre mari doit durer encore six mois, ainsi rien ne vous empêche de nous en donner trois ou quatre. Vous pourriez vous faire accompagner de l'aînée de vos fillettes qui, sans doute est assez grande pour supporter la fatigue du voyage qui ne sera pas long.
Adieu, ma chère et aimable Juliette, rendez-vous à nos voeux et la tendre affection que je vous ai vouée en prendra un nouvel accroissement.
Rappelez-moi au souvenir de papa Mengin et de la chère maman.
Le duc DE MASSA.

Paris, 10 janvier 1813.
Je vous remercie, ma chère nièce, de vos souhaits de bonne année, je ne doute point de leur sincérité. Comptez aussi sur tout mon attachement et la disposition où je serai toujours d'obliger vous et les vôtres, autant qu'il dépendra de moi.
J'apprends avec une grande satisfaction que votre santé devient meilleure. Quand le coeur vous dira de venir nous revoir, soyez assurée que vous serez la bien venue.
Je vous embrasse tendrement.
Le duc DE MASSA.

Lettre autographe de Claude-Ambroise Régnier, duc de Massa, à Mme Nicolas-François Sonrier

Vous ne devez pas douter, ma chère nièce, que votre tante et moi ne vous recevions ici avec toutes les marques du plus tendre attachement, le passé vous est un garant sûr de l'avenir. Quant à votre protégé, soyez bien assurée de nos justes égards pour votre recommandation, mais la présentation de la Cour impériale ne m'est point encore parvenue. Nous sommes dans une grande tristesse, ma chère nièce, mon fils vient de perdre son petit Alfred mort hier dimanche à six heures du matin; le père et la mère et surtout celle-ci sont inconsolables; leur peine me navre le coeur.
Adieu, ma chère et aimable nièce, venez au plutôt aider à la consolation des affligés.
Le duc DE MASSA.
Paris, 22 mars 1813.

Ce jeune Alfred, dont Régnier déplore le trépas, était l'aîné de ses petits-fils, l'héritier du nom et par sa mère, le petit-fils du maréchal Mac Donald, duc de Tarente. Sa naissance, objet de tant d'espoirs, avait été célébrée avec lyrisme par le poète à la mode le chevalier de Parny.
Ces lettres du duc de Massa ne présentent d'autre intérêt que celui d'apporter quelque lumière sur l'esprit et le coeur de celui qui fut en France le réorganisateur de la justice après la tourmente révolutionnaire et sous l'Empire l'un des personnages les plus considérables de l'État.
Ces billets, écrits au courant de la plume, sont relevés de quelques pointes de cet esprit gaulois qui animait jadis les propos de nos ancêtres et dont nous avons recueilli sur les lèvres de nos grand'mères les dernières manifestations; ce qu'il est agréable surtout d'y trouver c'est la délicate bonté et la sensibilité du Grand Juge qui s'épanouit librement. La science juridique n'avait pas desséché son coeur et les hautes fonctions qu'il occupait n'avait altéré ni sa bienveillance ni sa simplicité.
Charles BERLET

(1) Nos principales sources sont les archives des familles Berlet et Delaval. Nous tenons à remercier M. Paul Delaval, descendant de Régnier, duc de Massa, qui prépare sur son illustre ancêtre un travail important et qui a bien voulu nous fournir les renseignements généalogiques concernant les familles Régnier, Thiry et Lejeune.
(2) Du mariage d'Antoinette Mengin 1787-1826 avec François Sonrier 1772-1828 naquirent trois filles :
Julie-Marie-Antoinette 1806-1848 et Caroline-Marie-Juliette 1808-1869 qui épousèrent les deux frères : Claude-Victor Berlet, 1794-1855, conservateur des hypothèques et Henry-Adolphe Berlet, 1800-1862. chef du Secrétariat de l'Hôtel de Ville de Nancy. Henry-Adolphe fut le père de Albert-Ernest-Edmond Berlet, 1837-1886, associé correspondant de l'Académie de Stanislas, député, puis sénateur de Meurthe-et-Moselle et sous-secrétaire d'État aux colonies. La troisième fille Anne-Catherine-Antoinette, 1817-1891, épousa Émile-Emmanuel Regneault, 1803-1870, inspecteur des Forêts, professeur à l'École forestière, chevalier de la Légion d'honneur, fils de Regneault, 1755-1811, avocat, procureur du Roi au baillage de Blâmont et député du Tiers de Nancy aux États Généraux de 1789.
(3) Nicolas-Antoine-Michel Mengin (Lunéville, 29 septembre 1748 - Nancy, 7 décembre 1827), avocat à Lunéville, administrateur du département de la Meurthe, président du tribunal criminel de la Meurthe, président de la Cour de justice criminelle, grand Prévôt de la Cour prévôtale des Douanes, maire de Nancy (26 juin-17 juillet 1815), conseiller à la Cour royale, membre de l'Académie royale des Sciences et Belles-Lettres de Nancy, chevalier de la Légion d'honneur, chevalier de l'Empire en 1811. Dans un certain nombre de documents Mengin est désigné avec le titre de premier président de la Cour de justice criminelle, notamment dans l'acte de mariage de sa fille avec Nicolas-François Sonrier en date du 7 nivôse an XIV (28 décembre 1805), à une époque où cette fonction n'existait pas. Cet acte de mariage (registre de l'état civil de Nancy, archives du département de la Meurthe, série M, An XIV) porte parmi les signatures des témoins celles de Charles-Antoine Saladin, juge de la Cour d'appel de la Meurthe, et Nicolas-François Demetz, procureur général impérial de ladite Cour. Ce qui semble indiquer que Mengin avait le droit de porter ce titre, au moins comme titre de courtoisie.
(4) C. P. COLLARD, Notice sur M. le baron Mengin, Paris, 1829, p. 16.
(5) COLLARD, op. cit., p. 22.
(6) La mère de Régnier, Marie-Françoise Thiry 1720-1785 était la soeur d'Antoine-Jean Thiry, lieutenant général au bailliage de Lunéville, grand-père maternel de Juliette Mengin.
(7) La mère de Nicolas François Sonrier, 1745-1814, Marie-Claude Lejeune, 1745-1814, était la soeur de Charlotte Lejeune, 1748-1835, duchesse douairière de Massa, et de François-Louis Lejeune 1738-1804, conseiller intime de S. A. S. Monseigneur le prince de Salm, premier sous-préfet de Lunéville en 1800 dont a parlé M. Louis SADOUL dans son étude : La vie à Raon au XVIIIe siècle dans le Pays Lorrain de janvier 1932.
(8) Allusion à la naissance récente d'un enfant.
(9) Le duc de Massa avait acquis en 1808 le château du Plessis-Piquet, près de Sceaux. Pendant la belle saison il y venait fréquemment. Arch. de M. Paul Delaval.

 

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