BLAMONT.INFO

Documents sur Blâmont (54) et le Blâmontois

 Présentation

 Documents

 Recherche

 Contact

 
 Plan du site
 Historique du site
 
Texte précédent (dans l'ordre de mise en ligne)

Retour à la liste des textes

Texte suivant (dans l'ordre de mise en ligne)

Accès à la rubrique des textes concernant 1914-1918

L'offensive en Lorraine du 14 novembre 1918


Voici le détail de l'ultime offensive française prévue pour le 14 novembre 1918 sur le front de Lorraine, et dont la mise en oeuvre est rappelée dans le texte 10-11 novembre 1918 - Derniers jours de guerre, avec l'arrivée de chars dans le secteur d'Emberménil le 10 novembre.


L'Illustration
Samedi 11 novembre 1922

UN POINT D'HISTOIRE MILITAIRE
L'ARMISTICE DU 11 NOVEMBRE 1918
et l'opération décisive préparée pour le 14 novembre en Lorraine

Le Onze Novembre est désormais une nouvelle Fête Nationale française. En commémorant l'anniversaire de l'Armistice, nous unissons dans une même pensée de reconnaissance tous ceux qui, morts ou vivants, ont contribué à sauver notre pays. Certes, ce fut une journée magnifique que celle où les plénipotentiaires allemands signèrent l'acte qui consacrait, avec la fin des hostilités, la défaite irrémédiable de nos agresseurs de 1914. Une telle journée récompensait des souffrances inouïes et des sacrifices sans nombre; elle ouvrait les plus glorieuses perspectives d'avenir. Il suffit, d'ailleurs, de se rappeler l'allégresse qui, sitôt que la nouvelle fut connue, fit tressaillir le pays tout entier, depuis les avant- postes du front jusqu'au moindre village de l'intérieur, pour que l'armistice nous apparaisse comme la plus éclatante victoire de nos armes. Quelles que soient les polémiques que l'élaboration et la mise en oeuvre de la paix aient suscitées depuis, rien ne saurait ternir le pur rayonnement du jour où les Alliés tinrent enfin l'ennemi à leur merci. Les armées allemandes avaient capitulé. Dans l'opinion de tous et, sans doute, des plénipotentiaires allemands les premiers, il s'agissait d'une capitulation sans conditions. Avec une magnanimité et une modération dont peu de vainqueurs firent preuve, le haut commandement interallié accepta de suspendre les hostilités et de ne pas pousser nos adversaires aux abois jusqu'à l'écrasement complet d'une capitulation en rase campagne. Le souci d'humanité passa chez nous avant toute autre préoccupation.
Cette circonstance a permis, depuis, à l'Allemagne de contester dans une certaine mesure l'étendue de sa défaite. Contre l'évidence, elle a voulu prétendre que ses armées n'avaient pas été vaincues, puisqu'elles n'avaient pas été anéanties. La légende s'est ainsi peu à peu répandue que cette défaite même avait été une sorte de surprise due à des événements intérieurs. L'arrogance témoignée, au cours de ces dernières années, par les Allemands, dont tous ne sont peut-être pas de mauvaise foi, a là sa cause profonde. Du côté des Alliés, on n'ignorait point, lorsque le gouvernement allemand sollicitait l'armistice, que ses armées étaient à bout de résistance. Mais c'est seulement un peu plus tard que l'on connut, par des révélations successives, l'état de décomposition matérielle et morale où elles étaient, en réalité, parvenues. Cette constatation, rapprochée des résistances rencontrées dans l'exécution du traité de paix, a fait quelquefois regretter que notre victoire n'ait pas été menée jusqu'à ses extrêmes conséquences.
Il appartiendra à l'histoire de se prononcer. Dès maintenant, du moins, il est possible de verser au procès une documentation qui en demeurera la base et qui relève seulement de l'histoire militaire. Des allusions ont souvent été faites à l'offensive de grande envergure que notre haut commandement se disposait à déclencher en Lorraine pour le 14 novembre 1918. Nous apportons ici, pour la première fois, toutes les données de cette opération, les instructions et les ordres mêmes, signés Foch, Pétain et Castelnau, et dont l'armistice arrêta l'exécution, privant ainsi de son couronnement logique et décisif une campagne victorieuse de quatre mois.

I. -- LA SUPÉRIORITÉ PROGRESSIVE DES ARMÉES ALLIÉES SUR LES ARMÉES ALLEMANDES À PARTIR DU 15 JUILLET 1918

Du 21 mars au 13 juin 1918, les armées allemandes obtinrent sur le front occidental d'incontestables succès.
Deux fois, sur la Somme le 21 mars, et au Chemin des Dames le 27 mai, elles réalisèrent ce fameux problème de la percée qui, depuis la bataille d'Ypres, dominait en réalité toute la guerre. Mais le grand état-major allemand, manquant d'esprit de décision et peut-être aussi des moyens d'exécution nécessaires, ne sut pas exploiter les avantages initiaux obtenus, et chaque fois nous parvînmes à rétablir la situation momentanément compromise.
A partir du 15 juillet, il y eut un revirement complet de la' situation que même les plus optimistes n'osaient pas espérer aussi rapide; les armées alliées, prenant à leur tour résolument l'offensive, remportèrent une série ininterrompue de grandes victoires que seul l'armistice interrompit.
Sous la violence de nos attaques répétées, les armées allemandes furent rejetées hors des organisations défensives qu'elles avaient puissamment édifiées et améliorées pendant quatre années ; mais, se rendant compte que la bataille en rase campagne leur serait nettement défavorable, elles cherchèrent immédiatement à s'arrêter sur des positions prévues, mais non organisées, qui présentaient cependant l'avantage de raccourcir le front de plus en plus.

LIGNES DE REPLI DES ARMÉES ALLEMANDES

Le haut commandement allemand avait envisagé pour ses armées plusieurs positions de repli ; les principales étaient les suivantes:
1° Une ligne Metz-Mézières-la Meuse et, au Nord, couvrant Bruxelles et Anvers;
2° La ligne de la Meuse protégée par deux rivières : le Loison et la Meuse, de 40 kilomètres plus courte que la première;
3° Une ligne couvrant la frontière allemande et la frontière occidentale du Luxembourg, de 70 kilomètres plus courte que la précédente.
Au moment de la signature de l'armistice, la ligne de repli assignée aux armées allemandes passait par Anvers, Bruxelles, Namur, Thionville, Metz et Mulhouse.
Mais la première étape fixée pour ce mouvement, le cours de la Meuse de Mézières à Namur, puis la ligne Bruxelles-Anvers, n'était pas encore atteinte le 10 novembre.
Cette ligne de repli, la dernière avant le Rhin, ne se prêtait pas à une défensive stratégique. Sur une large étendue, l'aile droite allemande, ayant la Hollande derrière elle, ne disposait d'aucune voie de retraite. Le centre offrait une rupture facile : la ligne Thionville-Metz, après la perte du saillant de Saint-Mihiel, se trouvait déjà enveloppée; enfin, la partie Sud était beaucoup trop proche du Rhin pour pouvoir être tenue avec acharnement. Mais le défaut principal de cette position provenait de l'absence de lignes de rocade indispensables aux mouvements des armées.

LIGNES DE ROCADE DES ARMÉES ALLEMANDES

Depuis le début des hostilités, l'armée allemande avait largement utilisé le système extrêmement développé des communications ferroviaires du Nord-Est de la France, non seulement pour transporter ses troupes venant de l'intérieur, mais surtout pour opérer les regroupements de forces nécessités par les circonstances.
Les cinq voies suivantes, dites de rocade, car elles étaient parallèles au front, lui permettaient d'engager rapidement ses réserves générales sur un point quelconque de la ligne de bataille :
I. Vouziers, Asfeld, Laon, Guise.
ll. -- Monthois, Amagne, Liart, Hirson, Marles. Laon.
III. - Mommenheim, Sarrebourg, Bensdorf, Metz, Thionville, Longuyon, Mézières, Hirson, Berlaimont, le Quesnoy, Valenciennes, Orchies, Lille.
IV. - Sarreguemines, Thionville, Luxembourg, Arlon, Namur, Charleroi, Mons, Tournai ou Namur, Bruxelles.
V. - Mulhouse, Colmar, Strasbourg, Sarrebruck, Trêves, Coblence, Bonn, Cologne, Aix-la-Chapelle, Verviers, Liège, Louvain, Bruxelles, Courtrai.

La possession de ces voies ferrées, dont il faisait un emploi intensif, donnait à l'ennemi une supériorité considérable. Il était donc essentiel pour nous d'en opérer la rupture à tout prix; ce plan fut en grande partie réalisé le 9 novembre.
En effet, le 7 novembre, la 1re armée américaine, occupant Torcy (faubourg de Sedan), coupait la voie Longuyon-Mézières et, le 9 novembre, les armées alliées, en atteignant Mézières, Hirson et Maubeuge, rendaient indisponible la ligne de communication des six armées allemandes échelonnées entre la frontière hollandaise et la Meuse (les IVe, VIe, XVIIe, IIe, XVIIIe et VIIe armées).
Dès cette époque, la continuation de la bataille devenait extrêmement difficile pour nos adversaires qui ne possédaient plus que les deux rocades IV et V.
La rocade IV, passant par Bruxelles, Namur, Thionville, Sarreguemines, était encore relativement courte, bien qu'ayant déjà 400 kilomètres; quant à la rocade V, elle suivait un parcours de plus de 700 kilomètres. Les mouvements de troupes par voie ferrée ne pouvaient donc plus s'exécuter qu'avec une extrême lenteur. Dans ces conditions, même en supposant que nos adversaires aient encore pu disposer de réserves importantes, l'absence de moyens suffisants de communication les rendait désormais difficilement utilisables.

LA CRISE DES EFFECTIFS ALLEMANDS

Les replis successifs, ainsi que nous l'avons indiqué précédemment, avaient procuré aux armées allemandes un raccourcissement sérieux de leur front qui, de 950 kilomètres le 15 juillet, n'avait plus que 700 kilomètres environ le 11 novembre ; mais leurs pertes avaient été tellement lourdes que le nombre total des divisions était passé, pendant la même période, de 207 à 184; 23 divisions avaient dû être dissoutes, et dans la plupart des régiments on avait opéré de fortes réductions d'effectifs. Cependant, comme il était nécessaire de laisser en ligne une certaine densité de troupes, le nombre des grandes unités ennemies engagées alla sans cesse en augmentant.
Le 24 septembre, 129 divisions tenaient le front (dont 15 de la Moselle à la Suisse).
Le 14 octobre, 164 divisions tenaient le front (dont 16 de la Moselle à la Suisse).
Le 28 octobre, 165 divisions tenaient le front (dont 17 de la Moselle à la Suisse).
Le 10 novembre, 167 divisions tenaient le front (dont 16 de la Moselle à la Suisse).
Par voie de conséquence, le nombre des divisions de manoeuvre diminuait de jour en jour et, au 11 novembre, les ultimes réserves générales de nos adversaires ne comprendront plus que 17 divisions, dont 2 seulement ayant plus d'un mois de repos.

Disponibilités de l'armée allemande.
Date Nombre total de divisions Nombre de divisions de réserves

Valeur des divisions en réserve

Fraiches Reconstituées Fatiguées
15 juillet 207 81 43 26 12
26 septembre 197 68 21 40 7
11 novembre 184 17 2 5 10
Au contraire, les effectifs des armées alliées s'accroissaient régulièrement, grâce à l'appoint des renforts américains et, au 1er novembre, nous opposerons 1.485.000 fantassins aux 886.000 de l'armée allemande.

Forces comparées en fantassins du 1er juillet au 1er novembre 1918.

Dates Alliés Allemands.
1er juillet 1.556.000 1.412.000
1er août 1.672.000 1.395.000
1er septembre 1.682.000 1.339.000
1er octobre 1.594.000 1.223.000
1er novembre 1.485.000 886.000
Au fur et à mesure que la lutte se développait, nous acquérions sur l'ennemi une supériorité matérielle et morale sans cesse grandissante. Aussi le 3 octobre, le maréchal Hindenburg, généralissime des armées ennemies, pressentant déjà la catastrophe à laquelle courait l'Allemagne, proposait au prince Max de Bade, alors chancelier de l'Empire, de faire à l'Entente une offre de paix immédiate.
Il trahissait son inquiétude dans les termes suivants :

Berlin, le 3 octobre 1918.
A Monsieur le Chancelier de l'Empire,
Le commandement suprême de l'armée maintient sa demande formulée dimanche, le 29 septembre 1918, d'une offre de paix immédiate à. nos ennemis.
Par suite de l'écroulement du front de Macédoine et de la diminution de réserves qui en est résultée pour le front occidental, par suite aussi de l'impossibilité où nous nous trouvons de combler les pertes très élevées qui nous ont été infligées dans les combats de ces derniers jours, il ne reste plus aucun espoir - autant qu'il est possible à un homme d'en juger - de forcer l'ennemi à faire la paix.
L'ennemi, de son côté, jette journellement dans la lutte de nouvelles réserves. Cependant l'armée allemande reste solide et repousse victorieusement toutes les attaques. Mais la situation devient de jour en jour plus critique et peut forcer le Haut Commandement à des décisions lourdes de conséquences.
Dans ces conditions, il vaut mieux cesser la lutte pour éviter au peuple allemand et à ses alliés des pertes inutiles. Chaque journée perdue nous coûte des milliers de braves soldats.
Signé : HINDENBURG,
Maréchal.

Le 5, le chancelier cédait et, par l'intermédiaire du gouvernement suisse, il télégraphiait au président Wilson pour lui demander de convoquer les belligérants à des négociations de paix sur la base des Quatorze Points, et aussi d'arrêter l'effusion de sang par la conclusion d'un armistice. Cependant, le parti de la guerre, encore puissant au sein du gouvernement allemand, ainsi qu'au grand état-major, ne voulait pas se rendre à l'évidence et ne croyait pas la partie irrémédiablement perdue: manifestement, il cherchait surtout à gagner du temps. Le haut commandement allié, au contraire, en présence de l'usure rapide et irréparable de nos adversaires, mettait tout en oeuvre pour hâter favorablement l'issue de la lutte.

II. - LA PRÉPARATION DE L'OFFENSIVE DE LORRAINE

Le 14 octobre, 150 divisions allemandes sur 181 étaient échelonnées entre la mer et la Meuse, c'est-à-dire sur la partie du front où se manifestait alors la plus grande activité. Par contre, de Montmédy à la frontière suisse, soit sur 275 kilomètres environ, 23 divisions seulement étaient engagées. Or, ce qui rendait particulièrement délicate la situation de ce secteur, c'est que les renforts ne pouvaient y être acheminés qu'avec une extrême lenteur (une division par jour au maximum).
Le haut commandement allié en conclut que le groupe d'armées du duc de Wurtemberg (XIX° armée, détachements d'armée A et B) se trouverait rapidement dans une situation critique si une attaque en force était dirigée contre lui.
Dès le 7 septembre, les succès obtenus de Reims à Amiens, par le groupe des armées du centre et le groupe des armées de réserve, avaient amené le général Pétain à orienter le général de Castelnau, commandant des armées de l'Est, sur la nécessité de réviser le plan d'équipement offensif du front de Lorraine, car, devant le développement favorable des opérations, il était d'un intérêt capital pour nous de pouvoir poursuivre l'offensive sur tout le front dès que les événements l'exigeraient.
L'offensive générale avait débuté le 26 septembre et déjà, le 14 octobre, sous la violence de nos efforts, le système défensif allemand subissait une profonde dislocation. La fameuse position Hindenburg, qui en constituait la formidable ossature, était complètement enlevée dans le secteur de bataille, et le massif de Saint-Gobain, un des piliers du front occidental ennemi, tombait en notre pouvoir. De la mer jusqu'à la Moselle, nos adversaires ne possédaient plus de positions de défense organisées et, du 14 au 19 octobre, toute la côte des Flandres, à laquelle s'étayait la droite ennemie, était entièrement dégagée.
L'importance de ces succès permettait au général Pétain d'écrire, le 19 octobre, au général de Castelnau ce qui suit : « Du fait de la supériorité considérable que nous avons acquise sur l'ennemi dans la bataille en cours, nous pouvons et devons, sur les parties encore stabilisées du front, être en mesure de passer à l'attaque sans autres préparatifs que ceux qui correspondent à. la mise en place rapide et secrète des moyens d'action supplémentaires (munitions et artillerie, grandes unités, aéronautique). »
Le groupe des armées de l'Est, n'ayant eu qu'un rôle passif depuis le début de notre offensive, ne possédait pas les moyens suffisants pour entreprendre favorablement une action de grande envergure; ses deux armées organiques, les 8e et 7e, ne comprenaient qu'un petit nombre de divisions qu'il était indispensable de renforcer immédiatement.
Dès le 15 octobre, commença la concentration des nouvelles unités nécessaires à ce groupe d'armées pour mener à. bien le rôle qu'il allait avoir à remplir dans la bataille en perspective.
Comme nous le verrons par la suite, pour faciliter l'exercice du commandement, l'état-major de la 10e armée devait être introduit entre la 2e armée américaine et la 8e armée.

OPÉRATION DE RUPTURE ÉTUDIÉE PAR LE GÉNÉRAL DE CASTELNAU

Une offensive de l'importance de celle qui était projetée demandait une préparation minutieuse. Afin que rien ne fût laissé au hasard, le général de Castelnau, après l'avoir étudiée dans ses moindres détails, adressait le 23 octobre ces considérations au général Pétain.

GROUPE D'ARMÉES DE L'EST
ETAT MAJOR - 3e BUREAU
N° 1753 Dactylographié par un officier
Au Q.G, le 23 octobre 1918.
LE GÉNÉRAL DE: DIVISION DE CURIERES DE CASTELNAU,
Commandant le Groupe d'Armées de l'Est.
A M. LE GÉNÉRAL COMMANDANT EN CHEF
Vous m'avez envoyé à la date du 19 octobre, sous le n° 27.489, une instruction relative aux opérations à entreprendre éventuellement en Lorraine. J'ai donné les ordres nécessaires à la 8e armée.
Je crois devoir vous soumettre, à propos de l'offensive projetée, certaines considérations exposées dans la note ci-jointe.
CASTELNAU
23 octobre 1918.

I
NOTES SUR L'OPÉRATION DE LORRAINE

But de l'opération. - Rompre le front ennemi. - Nous assurer le débouché en terrain libre au Nord des forêts de Bride et Koeking et de Château-Salins: ce résultat sera atteint par l'occupation des hauteurs de Baronville-Morhange. Entamer l'encerclement de Metz sur la rive droite de la Moselle. - Pousser ultérieurement en direction de la Sarre.
La profondeur de l'avance à réaliser mesure environ 20 kilomètres.
Front d'attaque. - Limité à gauche par les avancées de la place de Metz, à droite par la région pré-vosgienne, son développement doit être, d'autre part, en rapport avec les moyens dont l'on disposera (20 D. I.).
Il faut considérer qu'à droite, l'assaillant aura intérêt à s'épauler à la région des Etangs, sans y pénétrer: difficultés de parcours, liaisons précaires entre l'infanterie et l'artillerie, ce n'est pas un terrain d' « exploitation ». Mais il sera nécessaire de tenir les débouchés de la région des Etangs en occupant les hauteurs de Juzelle-Donnelay-Château de Marimont ; - nécessaire aussi de raccorder le front atteint avec l'ancien front dans la partie où il restera stabilisé ; et, dans ce but, de s'emparer au Sud du Sanon, du Remabois, du signal de Xousse et des hauteurs qui bordent le ruisseau des Aulnes.
Ces considérations déterminent la droite de l'attaque.
La gauche devra obligatoirement englober la côte de Delme, qui est à manoeuvrer à la fois par le Nord et par le Sud. Or, de Port-sur-Seille, limite franco-américaine, à la station d'Emberménil, on compte, en rectifiant toutes les sinuosités du front, 52 kilomètres, sur lesquels 11 kilomètres correspondent, il est vrai, à des objectifs rapprochés du front de départ; il n'en reste pas moins que ce front d'attaque est trop étendu pour les moyens accordés.
On peut voir, par ailleurs, que, de Port-sur-Seille à Létricourt, le front de départ est orienté Est-Ouest, tandis qu'à partir de Létricourt il s'infléchit nettement vers le Sud-Est. Enfin, à l'Ouest de Létricourt, la gauche des attaques aura surtout une mission de flanquement et de couverture, mission qui incombera également aux troupes tenant le secteur entre la Moselle et Port-sur-Seille. De sorte qu'il y aurait intérêt à confier à la 2e armée américaine, étendue jusqu'à Létricourt, la mission de flanc-garde, qu'elle exécuterait en attaquant droit devant elle, de manière à se rapprocher de Metz, à attaquer et a déborder la côte de Delme par le Nord.
Le front d'attaque des 20 D.I. de la 8e armée serait ainsi réduit à 30 kilomètres (de Létricourt à l'étang de Parroy), auxquels s'ajoutent les 11 kilomètres séparant cet étang de la station d'Emberménil et correspondant à un objectif rapproché.
L'opération vaut la peine que l'on y consacre les moyens nécessaires pour en assurer la pleine réussite. L'ennemi, en effet, considère que Metz et le front lorrain constituent le pilier gauche de son dispositif. Nous devons, nous, chercher à ébranler ce pilier et à porter nos troupes en terrain libre, au delà des organisations ennemies.
La réussite de cette opération sera grosse de conséquences heureuses.

Objectifs successifs. - Une fois dépassées les forêts de Bezange et de Gremecey, la partie centrale de l'attaque se heurtera aux importants massifs forestiers de Château-Salins, et de Bride et Koeking, massifs allongés dans le sens de l'attaque.
D'autre part, la seconde position passe par : la côte de Delme, la lisière Sud de la forêt de Château-Salins, la croupe au Sud du bois de la Geline, Juvelize, Donnelay.
En se basant sur ces particularités. il est logique de prendre pour objectifs successifs :
1° Le débouché des forêts de Gremecey et de Bezange ;
2° Une ligne passant par Tincry, Gerbecourt, la partie la plus étroite de la forêt de Bride (à hauteur de Saint-Médard), les hauteurs de Juvelize et Donnelay ;
3° Morville-sur-Nied, Baronville, Morhange, Guebling, Lindre-Haute.
De l'étang de Lindre, on se raccordera avec l'ancien front par le château de Marimont, le bois de la Garenne, le Remabois.
Le dernier objectif ainsi défini servira ensuite de base de départ pour l'exploitation vers la Sarre.
Il est difficile, et il serait inutile, de chercher à se représenter dans quelles conditions de temps on pourra atteindre cet objectif: elles dépendent du degré de résistance de l'ennemi, des délais nécessaires à la remise en état des communications, ainsi qu'au déplacement de l'artillerie, des circonstances climatériques.
Dosage des grandes unités. - Il sera déterminé par l'armée en fonction des facilités de débouché et de progression. L'armée aura aussi à tenir compte des conditions suivantes :
L'axe de l'opération à entreprendre est jalonné, d'une manière générale, par la grande route Moncel, Château-Salins, Baronville.
A droite de cet axe, le terrain se prête mieux à une pénétration rapide. En effet, de la. route au bois de la Geline, le terrain n'est pas boisé; le bois de la Geline n'est relié à. la forêt de Bride que par un isthme boisé sans épaisseur. Au Nord de cet isthme et du bois de la Geline, le terrain n 'est plus encombré de massifs forestiers; on opère en terrain libre.
A l'Ouest de ladite route, au contraire, les massifs forestiers de Gremecey et de Château-Salins ne sont séparés que par un couloir de 2 kil. 500 qu'emprunte la grande route Metz-Strasbourg et où s'élève le mamelon culminant dit « Télégraphe de Château-Salins ».
C'est donc dans le terrain au Nord de la base : plateau de Réchicourt-la-Petite, Arracourt, Bezange-la-Grande, que la progression sera la plus facile. La densité des grandes unités y sera fixée en conséquence.
De même à l'Ouest du massif Gremecey-forêt de Château-Salins, entre Aboncourt et Létricourt, l'attaque, opérant en terrain libre, devra avoir une densité en rapport avec les facilités de progression.
Sans entrer dans le détail du calcul des fronts à réserver à chacune des grandes unités de première ligne, on peut admettre comme première approximation que, de Létricourt à l'étang de Parroy (30 kilomètres), on déploiera 12 divisions.
La partie du front d'attaque comprise entre le Remabois et le Sanon, bien que correspondant à un objectif limité, présente cependant une sérieuse importance au début de l'action. Il importe, en effet, de posséder la région du signal de Xousse pour : appuyer l'aile Sud de l'attaque qui se développera au Nord du Sanon ; paralyser l'action flanquante des forces ennemies disposées dans le bois de la Garenne et la région du château de Marimont.
Deux ou peut-être trois divisions suffiront pour cette action au Sud du Sanon. qui doit être considérée connue une annexe indispensable de l'opération principale.
Il restera 6 divisions pour constituer la deuxième ligne du dispositif d'attaque et la réserve de l'armée.

Conclusion. - J'estime que 20 divisions ne suffiront pour l'opération envisagée qu'autant que l'armée américaine prendra à son compte l'attaque à l'Ouest de Létricourt.
Je crois que les grands résultats qu'on doit, à cette heure, rechercher dans le développement d'importantes opérations en Lorraine justifient cette augmentation des moyens à mettre en oeuvre.
CASTELNAU.

D'après ce projet, il s'agissait d une opération ce rupture engagée sur un vaste front, destinée à encercler la place forte de Metz et à nous permettre de déboucher dans la Sarre. Outre l'importance des objectifs géographiques qu'elle visait, cette offensive avait surtout pour but d'empêcher nos adversaires de s'arrêter sur la Meuse et de les forcer à battre précipitamment en retraite jusqu'au Rhin.

NOTE DU MARÉCHAL FOCH AU GÉNÉRAL PÉTAIN

Pour réaliser ce plan, le maréchal Foch, ainsi qu'on le verra ci-dessous, avait eu primitivement l'intention d'attaquer les armées allemandes à l'Ouest et à l'Est de la Moselle.
COMMANDEMENT EN CHEF DES ARMÉES ALLIÉES
ETAT-MAJOR GÉNÉRAL
1re SECTION 3e BUREAU
N° 4939
G. Q. G. A., le 20 octobre 1918.
Personnel et Secret
LE MARÉCHAL FOCH,
Commandant en Chef les Armées Alliées,
A M. LE GÉNÉRAL COMMANDANT EN CHEF
les Armées du Nord et du Nord-Est.
Les opérations actuellement en cours visent à rejeter l'ennemi à la Meuse de Stenay et plus en aval. Pour faire tomber la résistance sur cette rivière, en la prenant à revers, il y a lieu de préparer des attaques à l'Ouest et à l'Est de la Moselle, en direction générale Longwy-Luxembourg, d'une part ; en direction générale de la Sarre, d'autre part.
Ces attaques auront d'autant plus de chances de succès au début qu'elles partiront plus tôt, l'ennemi ayant en ligne en ce moment 127 D. I. à l'Ouest et 32 seulement Elles auront d'autant plus de chances d'aboutir que l'ennemi se verra bientôt privé de sa principale ligne de rocade par Mézières et Sedan.
Par suite, il y aurait intérêt : à appliquer les disponibilités françaises à provenir du rétrécissement de notre front à celles des parties du front de Lorraine, à l'Ouest et à l'Est de la Moselle, où l'équipement et la nature du terrain permettent une action immédiate ; comme aussi à faire étudier la participation à ces opérations des forces américaines qui seraient disponibles ou rendues disponibles quand l'avance sur la rive gauche de la Meuse permettra d'orienter ces forces dans une nouvelle direction.
FOCH.

Cependant le maréchal Foch, se rendant compte des difficultés qu'aurait entraînées la concentration d'une masse capable d'entreprendre l'offensive envisagée à l'Ouest de la Moselle, décida de remettre cette opération à une époque indéterminée, mais, par contre, d'attaquer sans délai à l'Est de cette rivière :
« C'est donc, dans cette région, écrit le maréchal, qu'il y a lieu d'envisager l'application des forces immédiatement disponibles, dans une opération susceptible d'atteindre, avec des moyens relativement restreints, des résultats importants :
» Au point de vue militaire, par la conquête à petit prix de toute la profondeur de la zone défensive organisée depuis quatre ans et par une exploitation aussi large que possible ;
» Au point de vue moral, par un premier pas fait sur un sol que l'ennemi considère comme territoire national et que nous devons conquérir.

L'ATTAQUE DÉCIDÉE A L'EST DE LA MOSELLE

En vue d'exploiter rapidement la situation favorable devant laquelle nous plaçaient les offensives des armées alliées, le général Pétain adressait, le 27 octobre, l'instruction suivante au général de Castelnau :

GRAND QUARTIER GÉNÉRAL DES ARMÉES DU NORD ET DU NORD-EST
ETAT-MAJOR - 3e BUREAU
N°38069
Au Q. G. le 27 octobre 1918.
Instruction personnelle et secrète pour le Général Commandant le Groupe d'Armées de l'Est.

I. - Les offensives des armées alliées entre la Moselle et la mer ont amené l'ennemi à accumuler ses troupes sur les fronts actuels d'attaque, et à dégarnir la Lorraine des réserves qu'il y avait maintenues jusqu'à ces derniers temps.
II. - Il importe d'exploiter cette situation au plus tôt. Elle nous offre une possibilité d'obtenir des résultats matériels et moraux d'autant plus importants que l'ennemi ne disposera plus, à brève échéance, de sa rocade ferrée la plus avancée (Hirson-Mézières) et ne pourra, par conséquent, renforcer que lentement son front de Lorraine.
III. - En conséquence, le groupe d'armées de l'Est est appelé à prendre l'offensive, entre la région de Nomény et le canal de la Marne au Rhin, en direction de la Sarre, à une date aussi voisine que possible du 15 novembre.
IV. - Cette offensive sera exécutée sous la haute direction du général commandant le groupe d'armées de l'Est, par deux armées, savoir:
La 8e armée, déjà en secteur;
La 10e armée, qui sera attribuée au G. A. E. et introduite entre la 2e armée américaine et la 8e armée.
La 2e armée américaine couvrira la gauche de l'opération.
V. - L'opération comportera deux phases :
1° La rupture du front fortifié ennemi entre Nomény et Parroy au moyen de deux actions menées de part et d'autre de la forêt de Gremecey et orientées :
L'une sur la côte de Delme;
L'autre sur la région Marsal-Juvelize.
2° L'exploitation immédiate de cette rupture par les deux armées, en direction de Morhange-Sarreguemines, combinée avec:
Une exploitation latérale par l'armée de droite qui viendra appuyer son flanc à la région des Etangs (Maizières-Dieuze) ;
L'organisation par l'armée de gauche en liaison avec la 2e armée américaine d'une couverture face à Metz, entre la Seille et la Nied.
VI. - Disposant d'effectifs relativement limités, mais largement pourvue de chars d'assaut - escomptant l'effet de surprise - s'attaquant à un ennemi de médiocre qualité, l'offensive du groupe d'armées de l'Est doit être conçue et dirigée non comme un assaut sans lacunes donné à une ligne fortifiée, mais comme une manoeuvre.
Il s'agira de créer de larges brèches dans le dispositif adverse, de s'y engager résolument et de faire tomber par la manoeuvre les portions du front non attaquées directement, mais débordées.
Les corps d'armée auront donc à pousser droit sur leurs objectifs. La surprise, la manoeuvre et la vigueur constitueront pour eux la meilleure sûreté et leur assureront le succès.
VII. - Le général commandant le groupe d'armées de l'Est, en outre des grandes unités actuellement en secteur et de leurs artilleries organiques, recevra :
Le Quartier Général de la 10e armée;
4 éléments non endivisionnés de corps d'armée (dont deux du 6' C. A.);
20 divisions environ ;
1 corps de cavalerie ;
1 division aérienne ;
3 régiments de chars léger (dont le 508e) ;
2 groupements de chars moyens (1 Schneider, 1 Saint-Chamond) ;
10 à 12 régiments d'artillerie de campagne;
180 à 200 batteries lourdes;
Une quantité à déterminer de pièces d'artillerie lourde à grande puissance.
Des ordres ultérieurs préciseront les conditions d'arrivée de ces moyens supplémentaires dont la concentration sur le territoire du groupe des armées de l'Est sera progressive et se terminera vraisemblablement entre le 10 et le 15 novembre.
VIII. -- Prescriptions générales.
Il est essentiel de réaliser la surprise et, à cet effet, de conserver jusqu'au dernier moment le secret le plus absolu.
a) Le commandement prendra donc les mesures les plus rigoureuses pour éviter la divulgation de ses projets et préparatifs.
Il n'hésitera pas à orienter les exécutants vers des éventualités nettement contraires à ses projets.
La façade du front sera maintenue au moins jusqu'à J-2.
L'artillerie de renforcement, les munitions, le matériel ne seront mis en place que le plus tard possible et devront être camouflée avec un soin tout particulier.
Les grandes unités seront concentrées par des mouvements de nuit. Leurs stationnements seront dissimulés à l'observation aérienne de jour et de nuit, la circulation de jour étant strictement limitée et les lumières interdites de nuit.
L'usage du téléphone avant le jour de l'attaque sera suspendu pour toutes les troupes en secteur au-dessous de l'échelon régiment. Au-dessus, les conversations téléphoniques seront sévèrement contrôlées; elles ne devront comporter aucune indication susceptible de dévoiler les projets et intentions du commandement.
Les tirs de réglage et d'accrochage seront limités et même supprimés toutes les fois qu'il sera possible.
b) La préparation de l'attaque par l'artillerie sera réduite au strict minimum et l'heure de l'attaque calculée de telle sorte que les brèches à créer dans la dernière ligne organisée puissent avoir lieu dans l'après-midi du jour J - les temps d'arrêt, avant d'aborder cette position, durant le moins possible.
c) La brèche ainsi faite sera immédiatement utilisée; la progression se poursuivra dans la nuit de J à J +1, afin que, dès la matinée de J+1, les opérations puissent se développer vers les objectifs d'exploitation.
Toutes mesures seront prises pour assurer le transport et le débarquement au plus près des lignes, des troupes destinées à. l'exploitation qu'il est indispensable d'amener fraîches sur le terrain.
d) Dans la phase d'exploitation, les grandes unités s'articuleront en largeur et en profondeur, sans se préoccuper de rester soudées les unes aux autres.
Elles devront viser - sur le front et sur les flancs - des objectifs lointains.
e) L'artillerie d'accompagnement sera limitée a celle qu'il sera possible d'atteler sûrement et de ravitailler abondamment.
IX. - Sur les bases ci-dessus, le général commandant le G. A. E. établira son plan d'opérations qu'il soumettra, dans un délai aussi bref que possible, a l'approbation du général en chef.
Dès à présent, le colonel Pierrot, commandant la 3e brigade d'artillerie d'assaut, procédera aux reconnaissances relatives à l'emploi de son arme sur tout le front d'attaque.
Le plan arrêté, les commandants de régiments d'artillerie d'assaut pourront, sur demande, être envoyés sur le terrain pour études de détail dans leur secteur éventuel d'emploi.
PÉTAIN.

L'importance des moyens prévus pour le groupe des armées de l'Est indiquait suffisamment que l'intention du grand état-major français était de livrer en Lorraine une bataille dont devait dépendre l'issue de la guerre.

LA BATAILLE DE LORRAINE PRÉVUE DANS TOUS SES DÉTAILS

Le 30 octobre, le général de Castelnau donnait à son tour des ordres au général commandant la 8e armée. Mais le maréchal Foch n'en approuvait pas le principe de répartition des missions et moyens entre les deux armées d'attaque (10e et 8°).
Le 6 novembre, le général de Castelnau, d'après de nouvelles instructions du 5 novembre du général Pétain, adressait donc un second ordre général à ses commandants d'armée.

GROUPES D'ARMÉES DE L'EST
ETAT-MAJOR - 3e BUREAU
N° 2820 - Dactylographié par un officier
Au Q. G., le 6 novembre 1918.
ORDRE GÉNÉRAL D'OPÉRATIONS
I. - Les offensives des armées alliées entre la Moselle et la mer ont amené l'ennemi à accumuler ses troupes sur les fronts actuels d'attaque et à dégarnir, d'une manière générale, de réserves en bon état les fronts entre la Moselle et la frontière suisse.
II. - Il importe d'exploiter cette situation au plus tôt. Elle nous offre une possibilité d'obtenir des résultats matériels et moraux des plus importants.
III. - En conséquence, le groupe d'armées de l'Est prendra l'offensive entre la région de Nomény et le canal de la Marne au Rhin en direction de la Sarre, à une date aussi rapprochée que possible du 15 novembre.

IV. - MISSIONS DES ARMÉES

Cette offensive sera exécutée sous la direction du général commandant le G. A. E. par deux armées:
La 8e armée ;
La 10e armée, introduite en secteur entre la 8e armée et la 2e armée américaine.
En outre, la 2e armée américaine couvrira la gauche des attaques; la forme de cette coopération, comme aussi le mode d'action du commandement français seront fixés ultérieurement.
Les 8e et 10e armées auront pour mission initiale de rompre le front fortifié ennemi entre la région de Nomény et la forêt de Parroy, par des actions combinées de part et d'autre du massif forestier O. et S. de Château-Salins, dans lequel on n'engagera qu'un minimum de forces.
L'exploitation de cette rupture sera entamée immédiatement en direction générale de Sarreguemines. Elle sera exécutée principalement par la 10e armée, qui organisera en même temps, en liaison avec la 2e armée américaine, une couverture face à Metz, entre Seille et Nied, à prolonger au fur et à mesure de la progression dans la région de Saint-Avold.
La 8e armée, tout en appuyant son front défensif à la région des Etangs (château de Marimont, Dieuze), participera dans toute la mesure possible, en liaison avec la 10e armée, à l'exploitation sur Sarreguemines, par la trouée de Château-Salins, et éventuellement par Dieuze.
Rupture et exploitation seront conduites d'après les principes de l'instruction personnelle et secrète n° 2713 du 5 novembre, du général commandant le G. A. E. La carte ci-jointe fait, d'autre part, ressortir les objectifs à atteindre Pour chaque armée.

Première phase. - Rupture du front ennemi.
Dans l'ensemble de la manoeuvre, comme dans le détail, il s'agira, non pas de monter un assaut, sans lacunes, mais de créer de larges brèches dans le dispositif adverse, de s'y engager résolument et de faire tomber, en les débordant, les parties non attaquées directement. Au cours de cette phase, les objectifs principaux sur lesquels la brèche devra être réalisée sont:
Pour la 8e armée, la portion de position de grand combat entre Donnelay et Marsal, étendue par exploitation latérale consécutive jusqu'à Morville-les-Vic;
Pour la 10e armée, la côte de Delme, à manoeuvrer par le Nord et par le Sud.
La nuit de J à J +1 sera employée par les deux armées à raccorder, dans leurs zones d'exploitation respectives, les gains de ce terrain réalisés de part et d'autre du massif forestier et à rassurer les débouchés propices à la reprise du mouvement le matin de J +1,

Deuxième phase. -- Exploitation de la rupture.
Le jour J +1 doit permettre au gros de l'exploitation de se dégager des massifs forestiers de Château-Salins, de Bride et Koeking, et de pousser le plus rapidement possible leurs têtes de colonnes dans la direction de: Gros-Tenquin pour la 10e armée; Lening pour la 8e armée.
La 10e armée opérera en terrain plus favorable après avoir franchi la ligne générale N. de la forêt de Château-Salins, bois de Vivien, bois de Juville. Elle pourra donc escompter la mise à sa disposition du gros des réserves du G. A. E. et en particulier du corps de cavalerie.

Prescriptions particulières concernant l'opération.
1° Aussitôt après la rupture, la 10e armée aura charge d'aider par sa droite le débouché de la 8e armée, moins favorisée par le terrain. En particulier, la 10e armée devra, par son action sur la lisière Est de la forêt de Château-Salins, permettre au corps de gauche de la 8e armée de déboucher de l'isthme entre le bois de Geline et la forêt de Bride et Koeking en direction de Morhange ;
2° Toutes mesures seront prises pour assurer le transport et le débarquement, au plus près des lignes, des troupes destinées à l'exploitation, qu'il est indispensable d'amener fraîches sur le terrain.
L'artillerie d'accompagnement sera limitée à celle qu'il sera possible d'atteler sûrement et de ravitailler abondamment ;
3° Etang de Lindre et Seille. Les opérations peuvent être sérieusement gênées par des inondations provenant de l'étang de Lindre dans la vallée de la Seille.
La 8e armée prendra toutes dispositions pour se saisir par une action brusquée, après l'enlèvement de la crête de Juvelize-Donnelay, de la région de l'étang de Lindre et empêcher l'ennemi d'y opérer des destructions. Aussitôt après le franchissement de la Seille, les grandes unités détruiront les barrages établis récemment par l'ennemi dans la région de Nomény et susceptibles de retenir l'inondation.

V. - CARACTÈRE DE LA PRÉPARATION

Les dispositions prévues par l'instruction personnelle et secrète n° 2.199 du 30 octobre restent en vigueur.

VI. - LIMITES DES ARMÉES

1° Limites entre les 8e et 10e armées.
a) Limites des zones de marche. - Gripport (à la 7e armée), Lebeuville, le Menil-Mitry, la Neuville-devant-Bayon, Neuviller-sur-Moselle (ces localités à la 10e armée), Lorey, Saint-Mard (ces localités à la 8e armée); Velle-sur-Moselle, Ferrières-Haute, Coyviller, Manoncourt-en-Vernois, Ville-en-Vernois (ces localités à la 10e armée); Art-sur-Meurthe, Cercueil, Velnine, Champenoux, Mazerulles (ces localités à la 8e armée).
b) Limites entre les zones d'action. - Pettoncourt (village et moulin à la 8e armée), ligne moulin de Pettoncourt, croupe Sud de la cote 291 (Est de Gremecey), ferme Martinsel, ferme de la Marchande, Coutures, Amelecourt (fermes et localités à la 8e armée), route Château-SalinsBaronville (à la 8e armée).
2° Limites Ouest de la 10e armée.
a) Limite de la zone de marche. - Route Goncourt-Neufchâteau (incluse, le cantonnement de Neufchâteau restera entièrement à l'armée américaine), voie ferrée Neufchâteau-Toul jusqu'à hauteur de Meuble-Vignoble ; Gye, Bicqueley, Pierre-la-Treiche (ces localités à la 10e armée); cours de la Moselle sur la branche Pierre-la-Treiche, Maron, jusqu‘à la limite actuelle entre la 10e armée et la zone américaine, limite ci-dessus jusqu'au front.
b) Limite de la zone d'action. - Ligne Eply-Saint-Jure (ces localités excluses), Vrigny et Buchy (inclus).
Cette limite pourra être modifiée suivant le mode d'action non encore connu de l'armée américaine.
3° Limites Est de la 8° armée.
a) Limite de la zone de marche. - Route Remiremont-Rambervillers incluse, limite actuelle entre les 7e et 8e armées.
b) Limite initiale de la zone d'attaque.
Ligne générale: lisière Est de la forêt de Parroy, château de Marimont.
Bien entendu, la 8e armée profitera de toutes occasions favorables pour pousser en avant, à l'Est de cette limite, avec les éléments restés en secteur (plan de démarrage).

VII. - RÉPARTITION DES MOYENS

(Modifiée par l'ordre du 9 novembre cité plus loin.)

VIII. - QUARTIERS GÉNÉRAUX ET POSTES DE COMMANDEMENT

8e armée: Q. G. Flavigny; P. C. Rosières-aux-Salines.
10e armée: Q. G. Tantonville; P. C. Champigneulles.
La date de la prise de commandement territorial de la 10e armée, ainsi que celle de l'installation de son P. C. à Champigneulles seront notifiées ultérieurement.
Au G., le 7 novembre 1918.
Le général de division de Curières de Castelnau,
commandant le groupe d'armées de l'Est:
CASTELNAU.
Pour ampliation, le chef d'état-major,
MARGOT.

D'après cet ordre d'opérations, la rupture du front était surtout recherchée à l'Ouest de la route de Château-Salins.
Quant à l'exploitation immédiate, elle était confiée principalement au 1er corps de cavalerie qui, passant par la brèche ouverte par l'infanterie, avait pour mission de faire irruption sur les arrières de l'armée ennemie, pour semer la panique dans ses colonnes.
Sur ces entrefaites, le 4, une attaque franco-anglaise, déclenchée entre Valenciennes et l'Oise, simultanément avec l'attaque des Flandres, avait précipité le repli des XVIIe, IIe et XVIIIe armées allemandes, et porté notre front à l'Est de Valenciennes, tandis que Guise et Landrecies tombaient entre nos mains.
Le lendemain, sur tout le front d'attaque, la retraite allemande commençait. En exécutant un mouvement de cette envergure, l'ennemi risquait de compromettre tout l'ensemble de son dispositif; aussi le maréchal Foch prescrivait-il, le 5 novembre, « de commencer l'offensive de Lorraine le plus tôt possible, en considérant que l'importance des moyens avait moins de valeur que le moment de l'attaque ».

III. - LES ORDRES DU SAMEDI 9 NOVEMBRE POUR L'OFFENSIVE DU 14

Mais, pendant ce temps, le gouvernement de l'Allemagne, après les tergiversations qui avaient suivi les notes du président Wilson en date du 8 et du 14 octobre, et qui s'étaient prolongées jusqu'au 21, s'était résigné à reconnaître sa défaite. Le 26 octobre, tandis que les généraux en chef des armées alliées préparaient déjà, dans une conférence tenue à Senlis, les grandes lignes des conditions à imposer à l'Allemagne, Ludendorff avait donné sa démission, et elle avait été acceptée. Dès le lendemain, une dépêche avait été envoyée au président Wilson pour lui demander de hâter l'envoi de ses propositions. Le 6 novembre, l'Allemagne avait été invitée à envoyer dans les lignes françaises
ses parlementaires, que le maréchal Foch était prêt à recevoir. Ils se mettaient en route le lendemain, tandis que Guillaume II abdiquait. Le 8 novembre, en forêt de Compiègne, dans la clairière désormais historique, Erzberger entendait la lecture des conditions de l'armistice et les transmettait à son gouvernement.
L'offensive suprême de notre groupe d'armées de l'Est ne s'en préparait pas moins avec une hâte grandissante. Le samedi 9, - c'est-à-dire le jour même où le gouvernement allemand prenait connaissance des « conditions imposées », - afin que l'attaque fût prête à être déclenchée au plus tard le 14 novembre au matin, ainsi qu'il en avait été décidé entre le général Pétain et le général
de Castelnau, ce dernier, modifiant son ordre du 6 novembre, chargeait la 10e armée de l'opération principale.
Voici ce nouvel ordre d'opérations, avec la nomenclature détaillée des unités et des formations d'artillerie qui devaient prendre part à la bataille :

Groupe D'armées De L'est
ETAT-MAJOR - 3e BUREAU
N° 2998 - Dactylographié par un officier
Au Q. G., le 9 novembre 1918.
Personnel et secret
VARIANTE
à l'Ordre Général d'Opérations N° 2820, du 6 novembre.
I. - Des nécessités d'ordre supérieur exigent que l'offensive prévue en Lorraine soit prête à être déclenchée le 14 novembre matin au plus tard.
Dans ces conditions, et en raison des moyens disponibles à cette date, l'ordre général d'opérations n° 2820 du 6 novembre du G. A. E. sera modifié comme suit :
II. - La 10' armée est chargée de l'opération principale: sa mission est de rompre le front ennemi au Nord du massif forestier Gremecey-Château-Salins, puis d'exploiter en direction générale de Sarreguemines, dans les conditions prévues par l'ordre général d'opérations du 6 novembre.

Pour permettre à la 10e armée le débordement initial de la forêt de Gremecey, et ultérieurement de la forêt de Château-Salins, sa zone d'action sera étendue à l'Est jusqu'à la ligne exclue : Hoeville, village de Bezange-la-Grande, Morville-les-Vic.
La 8° armée couvrira cette opération en attaquant à l'Est de la forêt de Bezange en direction de Moyen-Vic. Elle prendra pour premier objectif les hauteurs de Rechicourt-la-Petite-Xanrey.
Elle appuiera en outre par son artillerie la droite de l'opération de la 10e armée dans des conditions à déterminer d'après le plan d'action de cette armée.

III. - LIMITES DES DEUX ARMÉES
Route Hoeville, Courbessaux, Haraucourt; ponts de Sommerville (route, localités et ponts à la 10e armée); ligne Sommerviller, Barbonville; route Barbonville, Domptail, Bayon, Chamagne (localités et route à la 10e armée).
La répartition des moyens de tous genres (stockages d'artillerie, hôpitaux d'évacuation), situés à proximité de ces routes et localités, fera l'objet d'une note spéciale.

IV. - RÉPARTITION DES MOYENS

1°) 10e ARMÉE
a) Éléments non endivisionnés des 33e C.A., 1er C.A.C., 32e C.A., 3e C.A.
b) 14 divisions.
En secteur: 69e, 165e, 1re division marocaine : 3
Mouvement par voie de terre: 2e, 18e, 26e, 27e, 39e, 127e : 6
Mouvement par camions automobiles :
1re urgence : 3e D.I.C., 1re D.I. : 2
2e urgence: 56e, 20e division polonaise. : 3
c) Artillerie spéciale, 4 groupes Schneider; 505e R.A.S., 508e R.A.S.
d) Artillerie.
Artillerie de campagne, artilleries divisionnaires.
Artillerie portée : 238e, 29e, 206e, 228e, 246e, 9e, 271e, 247e.
Artillerie lourde courte, artillerie organique des divisions.
4 groupes des 308° et 342° (entente entre 8e et 10e).
281e R. A.
233e (groupes A et B) ; 6 batteries de 220 T.R..
Artillerie lourde longue (8e R.A.).
87e R.A. (quitte Verdun le 10).
Artillerie portée, les moyens prévus par les 10e et 8e armées sur le front d'attaque.
Artillerie de tranchée,
Artillerie lourde à grande puissance, celle dont le déploiement était prévu sur le front d'attaque, plus un groupe de 240 Saint-Chamond.

2°) 8e ARMÉE
a) Éléments non endivisionnés des 2e et 6e C.A.
b) 6 divisions
En secteur: 3e, 4e, 73e, 129e :4
Mouvement par voie de terre, 131e : 1
Mouvement par camions automobiles (si possible), 38e : 1
c) Artillerie spéciale, 3 groupes Saint-Chamond, 506e R.A.S.
d) Artillerie.
Artillerie de campagne, artillerie divisionnaire.
Artillerie portée ou de position: 277e, 201e, 209e, 226e.
Artillerie lourde courte, artillerie organique des divisions
2 groupes du 308e ou du 342e.
288e (groupes 4, 5, 6).
Artillerie portée, artillerie de tranchée, artillerie lourde à grande puissance, les moyens
prévus antérieurement, diminués de ceux engagés sur le front passé à la 10e armée (précisés ultérieurement).

3°) G.A.E
53° D.I., 87° D.I. (débarquement à partir du 12 et du 14).
Le 1er corps de cavalerie sera disposé le 12 au soir :
1 D.C. : camp de Bois-l'Evêque.
1 D.C. : région Thuilliey-Viterne.
1 D.C. : région Goviller-Crépey.
E.N.E. dans les traces de la D.C. du centre.
Une partie des D.C. pourra avoir franchi la Meurthe le 13 au soir.

V. - Le général commandant la 10° armée prendra le 10, à midi, le commandement de la zone territoriale fixée par le § III et des grandes unités qui ont été ou seront précisées par des ordres particuliers.
Il établira son P. C. à Champigneulles, dan les conditions qu'il déterminera lui-même, à partir du 11 novembre, compte tenu des besoins de discrétion.
Au G. Q., le 9 novembre 1918.
Le général de division de Curières de Castelnau,
commandant le groupe d'armées de l'Est
DE CASTELNAU.
P. A., le chef d'état-major : MARGOT.

L'ordre de bataille des 10e et 8e armées françaises, devant participer à l'offensive de Lorraine, était, du Nord au Sud. le suivant:
  Corps d'armées engagés Divisions en 2e ligne Divisions en 1re ligne
10e Armée
(général Mangin)
P.C. La Rochette
1500 m
Sud de Leyr
33° C.A.
P.C.M. Toulon
56e 165e
26e
1er Corps Colon.
P.C. 1500 m
Ouest de Leyr
20e 39e
3e D.I.C.
32e C.A.
P.C. Grand Mont d'Amance
1re
127e
2e
18e
69e
3e C.A
P.C. vers Champenoux
1re D.I.P. 27e
1re D.M.
8e Armée
(général Gérard)
P.C. Flavigny
2e C.A.
P.C. Einville
38e
Réserve d'armée
129e
4e
131e
6e C.A
P.C. St-Clémen
  3e
73e

Le groupe des armées de l'Est gardait en réserve les 53e et 87e D. I., qui devaient débarquer dans sa zone à partir du 12 et du 14 novembre, et le 1er corps de cavalerie à trois divisions (1er, 3e et 5e D.C.).
Entre la Moselle et Port-sur-Seille, la 2e armée américaine avait à sa disposition 6 divisions: les 3e, 29e, 36e, 4e, 35e, ainsi que la 28e que le commandement américain retirait du front de Thiaucourt pour l'affecter à la couverture devant Metz.
Entre Port-sur-Seille et le Sanon, le groupe des armées de l'Est allait donc disposer de 22 divisions et d'un corps de cavalerie.
Sauf la droite de l'armée von Bothmer (XIXe armée), qui, le 12 septembre, avait subi devant Metz le choc de l'armée américaine, le groupe d'armées du duc de Wurtemberg n'avait pas encore éprouvé la puissance de notre offensive. Il ne comprenait, du reste, que des divisions épuisées et retirées depuis peu de temps de la bataille, par conséquent incapables de soutenir un choc sérieux.
D'ailleurs, le G. Q. G. allemand, qui avait eu connaissance de notre projet offensif, sans posséder toutefois de précisions sur le secteur des attaques, se rendant compte de l'inutilité de toute résistance, faisait évacuer, dès le 11 novembre, le matériel de la place forte de Metz et replier les troupes du front de Lorraine. L'ordre de bataille ennemi dans le secteur de l'offensive, ainsi qu'on le verra dans le tableau ci-dessous, ne comprenait au 11 novembre que six divisions dont trois de landwehr; la réaction ennemie eût donc été insignifiante.
  Armée Corps d'armée Divisions en 1re ligne Divisions en réserve
Groupe d'armées du duc de Wurtemberg (1) XIXe Armée général bon Bothmer LXVIe 48e D.L.
19e D.E.
néant
? 1re D.L. Bav
83e D.
néant
Détachement d'armée A
?
LIXe 96e D.
21e D.L.
néant
(1) Ce groupe d'armées comprenait d'autres unités. Nous n'indiquons ici que celles qui allaient subir notre offensive.

Cette offensive, savamment préparée et entreprise avec des moyens puissants, devait être dirigée par un de nos plus grands chefs militaires, le général de Castelnau, le vainqueur du Grand-Couronné de Nancy, qui, en février 1916, à Verdun, avait rétabli une situation presque désespérée, et dont la science stratégique égalait la parfaite connaissance des hommes.
Avec le concours enthousiaste des troupes placées sous son commandement, nul n'était plus qualifié que lui pour l'accomplissement de cette mission de salut national, glorieuse entre toutes, puisque sa réussite devait entraîner l'effondrement définitif de l'Allemagne.
D'autres opérations offensives, en Flandre et au centre du front, étaient également prévues pour le 14 novembre, dans le but d'accélérer la retraite générale des années ennemies.

DÉROUTE ET ENCERCLEMENT INÉVITABLES DES ARMÉES ALLEMANDES

Notre offensive de Lorraine, dont l'issue victorieuse ne faisait aucun doute, allait menacer directement les lignes de retraite du gros des forces allemandes par leur gauche qui aurait été tournée.

Une retraite de grandes unités, effectuée par des troupes disciplinées, est déjà une opération très délicate, mais des troupes battues depuis près de quatre mois, ayant subi des pertes énormes en hommes et en matériel (1), en un mot complètement démoralisées et n'ayant plus foi dans le succès, n'étaient plus capables d'observer cette discipline de marche indispensable pour éviter la déroute.

Pour effectuer leur retraite, les groupes d'armées de von Gallwitz et du grand-duc de Wurtemberg, occupant un front étendu avec une faible densité de troupes, auraient pu rompre le combat et regagner le Rhin en conservant une certaine liberté d'allure.
Le groupe d'armées du kronprinz impérial aurait, au contraire, éprouvé de sérieuses difficultés pour deux de ses armées, les VIIe et XVIIIe, comprenant 41 divisions. Ces dernières auraient vraisemblablement dû traverser la Meuse sur le front étroit de Fumay-Namur, qui n'a guère plus de 70 kilomètres.
Quant au groupe d'armées du kronprinz de Bavière, avec ses quatre armées, les Ile, XVIe, VIe et IVe, comprenant 68 divisions, la traversée de la Meuse entre Namur et Visé, sur 75 kilomètres environ, devenait impossible, par suite de l'insuffisance des routes et des ponts nécessaires à l'écoulement d'une masse aussi importante.
Pour regagner l'intérieur de l'Allemagne, ces six armées n'auraient pu disposer entre Fumay et Visé que de trois voies ferrées pratiquement inutilisables, car elles se rejoignaient toutes à Aix-la-Chapelle.
Enfin, les IVe et VIe armées, pour éviter le saillant formé par le Limbourg hollandais, auraient été obligées d'adopter un axe de marche Ouest-Sud-Est, par conséquent de rétrécir considérablement les zones de retraite déjà exiguës des quatre armées suivantes (XVIIe, IIe, XVIIIe et VIIe) et de paralyser tous leurs mouvements.
Il est facile de se rendre compte qu'au cours de la retraite brusquée que nous allions imposer aux armées ennemies, il se serait produit rapidement un inextricable embouteillage. D'ailleurs, les événements prouvèrent amplement que les armées allemandes étaient incapables de rompre le combat sans laisser entre nos mains tout leur matériel et la plus grande partie de leurs unités.
En effet, après l'armistice, leur retraite vers le Rhin, effectuée cependant en toute quiétude, dura près d'un mois (11 novembre-5 décembre), et la IVe armée allemande, pour ne pas gêner les mouvements de la VIe, dut faire passer une grande partie de ses troupes à travers le Limbourg.

SI LA LUTTE AVAIT ÉTÉ POURSUIVIE QUINZE JOURS DE PLUS ?

Notre offensive du 14 novembre rendait donc inévitable, à très brève échéance, la capitulation en rase campagne de presque toute l'armée allemande, et tout permet de supposer que cette dernière aurait été acculée à cette terrible extrémité vers le 25 novembre au plus tard.
Pour échapper à un désastre qu'ils sentaient imminent, et qui eût été sans précédent dans l'histoire, nos adversaires n'avaient qu'à accepter les conditions imposées à Rethondes. Ils le firent par télégraphie sans fil le 10. Le lendemain 11, à 5 heures du matin, le protocole de l'armistice était signé et, à 11 heures, il entrait en vigueur sur tout le front.
A quelques jours seulement du triomphe éclatant que nous étions en droit d'espérer pour nos armes, nous avions consenti à suspendre les hostilités.
Après quatre années de luttes surhumaines la vision de la paix, à laquelle le monde entier aspirait, était de nature à influencer les esprits et à les orienter vers sa réalisation la plus rapide. D'ailleurs, notre territoire national étant presque complètement évacué et, nos adversaires demandant grâce, il semblait que le fracas des armes pouvait cesser.
Mais l'Allemagne, qui n'avait malheureusement pas connu les humiliations et les ruines causées par l'invasion étrangère, accueillit avec faveur la légende, habilement répandue, de l'invincibilité de ses armées, et c'est sous des arcs de triomphe que ces dernières traversèrent leurs cités.
Ainsi, l'orgueil allemand, que nous espérions avoir abattu le 11 novembre, ne tardait pas, quelques jours plus tard seulement, à relever la tête, nous faisant regretter amèrement notre geste de générosité d'ailleurs incompris.
Les lois de la guerre commandaient cependant de poursuivre la lutte jusqu'à l'écrasement de l'ennemi et de ne pas laisser intervenir des questions de sentiment, fussent-elles les plus nobles et les plus humaines, au moment de prendre les décisions suprêmes et irrévocables.
L'avenir, souverain juge, dira si nous n‘avons pas commis une faute irréparable en n'impliquant pas rigoureusement et implacablement ces lois.
RAOUL HOFF.

(1) Pertes allemandes du 15 juillet au 11 novembre: prisonniers, 360.000 hommes; canons. 6.615; mitrailleuses, 38.788; minenwerfer, 4.987.

 

Mentions légales

 blamont.info - Hébergement : Amen.fr

Partagez : Facebook Twitter Google+ LinkedIn tumblr Pinterest Email