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Berthe Theuret, dentelière de Saint-Martin, et la première tenue léopard
 


Berthe Theuret est née le 15 février 1896 à Saint-Martin. Dentellière sur perles à Dombasle-sur-Meurthe, elle devint la toute première ouvrière embauchée en octobre 1914 comme gouvernante dans l'atelier du peintre Louis Guingot (né à Remiremont le 3 janvier 1864). Dans ce premier atelier de camouflage, rue d'Auxonne à Nancy, Louis Guingot avait aussi embauché son fils Henri (voir témoignage ci-dessous dans le Pays Lorrain de 1934).

Mais si l'Etat-Major s'intéressa particulièrement aux camouflages des canons, il ne retint pas la proposition de tenue camouflée, et le prototype, première veste mondiale de camouflage, resta conservé par Louis Guingot qui l'utilisa de nombreuses fois comme tenue de jardinage.

La proximité de Louis Guingot et Berthe Theuret (qui n'avait que 18 ans en 1914, alors qu'il en avait déjà 50) aurait été la cause d'un profond désaccord entre le père et ses deux enfants (issus du premier mariage de Louis Guingot avec Marie Julie Lambert), mais le couple se maria cependant très tardivement, le 10 février 1947 à Lay-Saint-Christophe. Après le décès de Louis le 16 décembre 1948, Berthe déménagea en 1949 à Thuilley-aux-Groseilles (où elle emporta la veste), puis à Mailly-sur-Seille (ou elle épousa un pensionné de guerre, M. Andriot).

En 1976, elle confia la « tenue Léopard » à Albert Conte, dernier élève de Louis Guingot de 1942 à 1945. Albert Conte fit don de la veste au Musée lorrain en 1981 et édita en 1996 « Louis Guingot (1864-1948) et les autres : peintre - inventeur du camouflage de guerre en 1914 ».

Berthe Theuret est décédée le 21 mai 1979 à Saint-Nicolas-de-Port.


Le Pays Lorrain
Janvier 1934

Le « camouflage » a été inventé pendant la guerre par deux Lorrains

M. Henri Guingot, sculpteur, a fait le samedi 20 janvier 1934, à la séance solennelle de la Société d'Émulation des Vosges, un très intéressant discours sur Les artistes pendant la guerre : le camouflage. Le camouflage a rendu les plus grands services pendant la guerre. Il a été, ce qu'on ignore généralement, inventé par deux Lorrains. Aussi croyons-nous utile de reproduire les passages du discours de M. Guingot où sont contés les débuts du « camouflage ».

Au moment de l'ouverture des hostilités, M. Guingot était élève à l'École des Beaux-Arts de Nancy.
L'école était transformée en une ambulance, qui à la fin d'août reçut les blessés des champs de bataille de Lorraine. Les élèves se dépensèrent pour donner des soins aux malades.
Un matin de septembre 1914, vers 11 heures, alors que j'étais de garde, mon père arrive en coup de vent à l'ambulance, me dit qu'il a besoin de ma présence à mon atelier, pour une affaire extrêmement urgente. Je me fais remplacer par un camarade, et en cours de route il m'explique qu'il vient de recevoir la visite d'Eugène Corbin, administrateur des Magasins Réunis et maréchal des logis au 6e régiment d'artillerie à pied, qu'Eugène Corbin lui a soumis une idée en le priant de la réaliser immédiatement : il s'agit de peindre un grand carré de toile, de façon à ce qu'il se .confonde avec le terrain sur lequel il sera posé. Ce carré servira à dissimuler aux vues de l'ennemi une pièce de canon et ses servants. A peine sommes-nous arrivés à l'atelier, situé rue d'Auxonne, qu'on y apporte le morceau de tissu muni d'œillets sur ses bords, confectionné aux Magasins Réunis, sur l'ordre et d'après les indications d'Eugène Corbin, ainsi que des costumes, qui seront peints suivant les mêmes principes.
Nous nous mettons à l'ouvrage sans plus tarder, car cette toile devra être portée à la Banque de France le soir même, avant 5 heures, pour y être chargée à l'adresse du colonel Fetter, commandant le 6e régiment d'artillerie à pied, sur la voiture qui tous les soirs effectue le trajet de Nancy à Toul pour y mettre en sécurité les papiers importants. Les Allemands sont en effet très près de Nancy. Pendant que j'étends la toile sur le sol de l'atelier, mon père prépare les tons en versant les colorants, à pleins goulots dans les terrines. Nous peignons aussitôt et le plus à sec possible. La toile est terminée, elle est mise à sécher hâtivement au jardin, à 4 heures elle est encore très humide, nous la plions cependant, et à l'aide d'une perche passée dans les plis, nous la portons sur nos épaules jusqu'à la Banque de France.
Arrivés là tout essoufflés, une altercation a lieu avec les factionnaires et le chef de poste qui finalement nous conduit auprès du directeur - mon père ne consent à s'expliquer qu'en tête à tête. - Tout s'arrange. Notre toile part.
A son arrivée à Toul, elle est déposée avec les costumes peints chez Eugène Corbin, puis remise au colonel Fetter, qui fait procéder à des essais par son fils, officier aviateur attaché au camp retranché de Toul.
Sur le terrain, la toile est étalée; 5 artilleurs ont revêtu les blouses peintes, tandis que 5 autres canonniers restent à proximité avec leurs costumes bleu foncé. L'avion arrive au-dessus de l'emplacement et commence à descendre en spirale, à 300 mètres il lance un tube renfermant un message annonçant qu'il n'aperçoit que les 5 hommes portant la tenue réglementaire. C'est le succès, c'est l'enthousiasme!
Immédiatement le colonel décide de grouper un certain nombre de mobilisés qui peindront des toiles analogues à celle qui vient de donner de si bons résultats. C'est ainsi que se trouvent réunis, tantôt à l'arsenal de Toul, tantôt à l'atelier de la rue d'Auxonne, Eugène Corbin, Louis Guingot, mon père, qui dégagé par son âge de toute obligation militaire, ayant passé la cinquantaine, a cependant reçu une tenue de canonnier, Henri Royer, artiste-peintre, caporal au 42e régiment d'infanterie territoriale, Guirand de Scévola, maître pointeur, arrivé à Toul sur ces entrefaites, envoyé par son ami Viviani comme peintre officiel de l'armée, et qui, présenté par le Dr Chapuis, sénateur, médecin à cinq galons, à Eugène Corbin, lui propose sa collaboration pour exploiter à fond cette idée qui l'enthousiasme, Eugène Renain, décorateur de l'Opéra, maréchal des logis au 6e régiment d'artillerie à pied, et quelques ouvriers peintres de l'arsenal.
Ce groupe s appelle d'abord l'équipe d'art du 6e régiment d'artillerie à pied, avec quelque ironie de la part des officiers de carrière, puis ensuite « Équipe de Camouflage». En terme d'artillerie camoufler signifie dissimuler. L'équipe est en subsistance au 6e régiment d'artillerie, mais en réalité c'est Eugène Corbin qui subvient à une bonne partie de ses frais, et héberge chez lui les membres. Louis Guingot de son côté a bénévolement mis son atelier, ses instruments de travail, et une partie de sa maison au service de l'armée. Aucun des membres de cette première équipe n'est d'abord spécialisé, tous travaillent et voyagent ensemble. Pendant plusieurs mois ils peignent des toiles et vont eux-mêmes les installer sur le front; quelquefois cependant ils se divisent pour satisfaire le plus rapidement possible aux multiples demandes.
De nombreuses pièces de 120 et de 155 attendent à l'arsenal de Toul leur envoi sur le front, on décide de les peindre comme les toiles en brisant par des taches irrégulières, de couleurs et surtout de valeurs très différentes, les lignes droites et régulières qui les composent. Les premières pièces dissimulées sous des toiles peintes sont des pièces de marine de 164, 7 amenées dans le secteur de Toul avec leurs servants, canonniers marins, pour tirer sur les positions avancés de la place de Metz. L'une de ces pièces est mise en batterie sur une route qui traverse un bois au-dessus de Commercy, et la bâche qui l'abrite imite grâce à sa peinture la route avec ses ornières et ses accotements; la pièce peut ainsi tirer sans jamais être repérée.
Après plusieurs mois de cette activité en commun Guirand de Scévola qui a, ainsi que sa femme Marie-Thérèse Pierrat, de la Comédie Française, de hautes relations parmi les membres du gouvernement, fait transformer l'équipe de camouflage du 6e régiment d'artillerie à pied en section autonome à la tête de laquelle il se fait placer. Sur ses indications, des artistes peintres, sculpteurs, graveurs, mobilisés, sont affectés à cette section dont l'état-major va s'installer à Amiens, l'activité des combats étant plus grande dans la région de cette ville à cette époque. A Toul, il reste cependant une petite équipe dont fait partie le peintre Auguste Desch. A Nancy de même où des femmes et des filles de mobilisés sont employées à confectionner et à peindre des costumes camouflés.
Le « camouflage » se développa de plus en plus. La nature est, elle-même, exploitée par les « camoufleurs ». On fait de véritables exploits. On remplace les arbres par des arbres truqués qui abritent des observatoires. D'innombrables artistes sont attachés aux sections de camouflage : Forain, Landowski, Henri Bouchard, Despiau, Henri Marchal, George Chepfer, etc.
Je veux, avant de terminer, répondre par avance à une question qui pourrait se poser dans bien des esprits, à la suite de l'exposé que je viens de faire : Comment Eugène Corbin et Louis Guingot ont-ils imaginé et créé le camouflage?
En août 1914, Eugène Corbin était maréchal des logis au fort de Domgermain, aux environs de Toul. Il apprit un jour qu'un sous-officier, chef de pièce, qu'il connaissait, venait d'être tué avec deux de ses hommes en pleine position de batterie par une bombe d'avion. C'est alors qu'il eut l'idée, pour protéger les hommes et le matériel, de placer au-dessus des canons, des toiles qui seraient teintes de telle sorte qu'elles se confondraient avec la couleur du terrain; il pensa à vêtir les servants de grandes blouses teintes de la même façon. Il confia d'abord cette idée au colonel Fetter qui l'encouragea et lui laissa la liberté nécessaire pour la réaliser.
C'est alors que Corbin s'adresse à Louis Guingot qu'il connaissait de longue date, et qui lui paraissait tout désigné pour réaliser son idée, à cause de ses qualités de décorateur, et aussi parce qu'il étudiait depuis plusieurs années, un procédé de peinture lavable s'appliquant sur tous les tissus. Ainsi Louis Guingot mit à profit ses connaissances pour créer le type de la première toile camouflée. Il est intéressant de constater que ce type n'a pas varié de toute la guerre, il a été adopté non seulement par les armées alliées, mais aussi par leurs adversaires.
Son principe bien simple est le suivant : imiter la couleur du sol en observant bien les valeurs de tons et le caractère des taches fournies par les éléments naturels qui le recouvrent, utiliser ces taches et les différences de valeurs de tons pour briser les lignes droites et les formes géométriques qui se rencontrent rarement dans la nature. Ce principe a été appliqué au camouflage de tout le matériel militaire : canons, automitrailleuses, voitures, tanks, avions, hangars, baraques, navires de guerre, etc.
Eugène Corbin appartenait à la classe 87, et quand le gouvernement décida le renvoi de cette classe à la date du 1er mars 1915, il demanda son maintien sous les drapeaux, puis finalement, excédé par les vexations dont il était l'objet, espérant user de sa liberté pour employer son activité débordante sur un autre champ, il se laissa démobiliser au mois d'août suivant.
Louis Guingot, lui, avait signé un engagement pour la durée de la guerre II demeura canonnier de 2e classe jusqu'à la fin, tenu volontairement à l'écart, et employé maintes fois à des besognes de manœuvre.
La preuve de l'utilité des artistes et de la nécessité de leur collaboration pour le camouflage, c'est que depuis leur démobilisation rien n'a plus été fait, il n'existe plus de matériel camouflé. Il n'existe plus de sections de camouflage, cet organisme a disparu de l'armée avec eux.
J'ai terminé. Il ne me reste, Mesdames, Messieurs qu'à implorer votre pardon, pour vous avoir infligé une harangue, qui aurait pu être plus courte. J'ai tenu à démontrer que c'est à deux Lorrains que revient l'honneur d'avoir imaginé et créé le principe du camouflage utilisé pendant la grande guerre, par les armées de toutes les nations belligérantes, et, qui plus est, l'un des deux, celui qui a peint la première toile couleur de terrain est Vosgien, Vosgien de pure race, fier de l'être.


 

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