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Le cortège des victimes - 1914-1916
 


Le cortège des victimes - 1914-1916

Noëlle Roger
LE CORTÈGE DES VICTIMES
LES RAPATRIÉS D'ALLEMAGNE 1914-1916
Avec une notice historique par Eugène Pittard
Paris Librairie Académique Perrin et Cie, Libraires-Éditeurs
1917

A ceux qui ont dirigé, aidé, soutenu cette entreprise du rapatriement des internés civils et des évacués, je dédie cet ouvrage, à ceux qui les ont soignés et aimés, à tous ces anonymes, à cette foule généreuse qui venait les accueillir, et qui, mêlant ses larmes aux larmes des victimes, offrait le meilleur réconfort que l'on puisse attendre en ces heures troublées.
N. R.

LE CORTÈGE DES VICTIMES A SCHAFFHOUSE

Les mois d'octobre 1914 à février 1915 compteront dans les annales de la ville de Schaffhouse.
Petite ville souriante au bord du fleuve qui semblait diriger vers l'Allemagne ses pensées et sa sympathie, petite ville crédule, brusquement elle fut tirée de son rêve et de ses illusions. Lorsque, jour après jour, nuit après nuit, elle assista au défilé des internés et des évacués français, elle prit un soudain et terrible contact avec l'horreur de cette guerre.
Au début, ce furent les internés civils, familles surprises en Allemagne par la déclaration de guerre et emmenées dans les camps de concentration, touristes, pèlerins de l'Alsace-Lorraine, jeunes gens qui achevaient leurs études ou passaient leurs vacances dans les villes universitaires d'outre-Rhin. Bientôt ils furent remplacés par les habitants de la France envahie, emprisonnés en Allemagne et qu'on rapatriait : vieillards, femmes, enfants, malades, impotents. Les hommes, de dix-sept à soixante ans, demeuraient retenus là-bas. C'était l'exode de toute une population secouée, mélangée au hasard de la catastrophe, un pêle-mêle de malheureux appartenant aux conditions les plus diverses, arrachés à leurs maisons, souvent sans avoir pu rien emporter, ne possédant plus que les pauvres hardes qui les couvraient; il y avait des maires, des conseillers municipaux, des prêtres, saisis comme otages, des familles ayant perdu la moitié de leurs membres, des enfants sans parents, des vieillards hébétés, de pauvres grand'mères qui n'avaient jamais quitté leur village; des bourgeois et des ouvriers, des forains et des paysans, des femmes d'officiers supérieur de magistrats, de médecins, des sœurs de charité et des prostituées, des enfants de l'Assistance publique, des aliénés, des paralytiques qu'on emportait sur des brancards, des civils qui avaient reçu des blessures...
Et dans ce désarroi inouï, on voyait ces êtres entassés, voyageant comme des troupeaux, allant ils ne savaient où, emportés ensemble par la tourmente sans précédent qui, chaque jour, rejetait de nouvelles vagues, misères toujours semblables et toujours différentes, pauvres sinistrés, stupéfaits, dociles, qui obéissaient à la destinée, sans comprendre et sans protester.
Schaffhouse fut témoin de ce défilé.
M. Henri Moser, commissaire fédéral, chargé avec M. Spahn d'organiser le comité de réception, disposant de peu de ressources pécuniaires officielles, - les charges sont lourdes, en Suisse, depuis la guerre ! - et sentant qu'il s'agissait de donner au peuple, en quelque sorte, une inoubliable leçon de choses, permit à tous venants l'accès des quais. Lorsque le train d'évacués arrivait, clos et lugubre, et que les portières, enfin ouvertes, laissaient s'écouler lentement cette foule de malheureux aux joues blêmes, aux attitudes accablées, les bons Schaffhousois atterrés, croyaient voir passer l'évocation saisissante de toutes ces tragédies dont les voyageurs promenaient avec eux l'abominable souvenir.
Il y eut un mouvement spontané, irrésistible. Les vêtements, la nourriture affluèrent.
Les plus pauvres apportaient leurs offrandes.
Ouvriers, bourgeois, paysans venaient ensemble. M. Moser voulut qu'ils eussent la joie de donner eux-mêmes. Ces dons n'étaient pas enregistrés. Les donateurs refusaient de mentionner leurs noms. Les écoliers réunissaient leurs petits goûters et les distribuaient.
Les villages les moins favorisés du canton s'associèrent à l'œuvre commune. Leurs habitants apportaient tour à tour des vêtements, des sacs de pommes de terre, des fruits. De toute la campagne environnante des charrettes arrivaient remplies de provisions. On faisait des collectes dans les mairies et dans les églises. Des commerçants fermaient leurs magasins l'après-midi pour venir aider à recevoir les internés.
Depuis la jeune fille qui, dans la rue, se dépouillait de sa fourrure, la jetait sur les épaules d'une évacuée, et répondait à M. Moser : « Je la donne parce que c'est l'objet que j'aime le mieux, je l'ai reçue à Noël... » jusqu'aux ouvriers les plus dénués, tous participèrent à cette collaboration d'un peuple essayant d'en consoler et d'en soulager un autre.
A partir de ce temps-là, Schaffhouse nous est devenue doublement chère.
M. Moser et M. Spahn avaient réuni un comité de cent trente-neuf personnes, leur demandant avant tout de la douceur, de la bonté, comprenant bien que ce qui importait avant tout, ce n'étaient pas les objets distribués, mais la tendresse et le réconfort moral : il s'agissait de donner à nos hôtes l'impression qu'ils avaient retrouvé une famille.
Le convoi arrivait entre trois et quatre heures de l'après-midi. Lorsqu'on avait effectué le transbordement des bagages dans le train suisse, les internés, répartis en plusieurs escouades, étaient confiés aux membres du comité, qui les emmenaient goûter.
Gentiment on les conduisait le long des rues; les jeunes Schaffhousoises se chargeaient des enfants, donnaient le bras aux vieillards, et la population les escortait. Les voyageurs regardaient autour d'eux les chaussées pavées si propres et si tranquilles, les maisons aux grands toits, cette figure honnête et soignée de la petite ville, cet aspect de bonhomie souriante et ils répétaient, songeant à leur propre village: - Comme c'est calme par ici !...
A leur passage, les portes des magasins s'ouvraient. De braves gens leur offraient quelque friandise, leur serraient les mains.
Des femmes se tenaient sur les seuils. Des mouchoirs s'agitaient.
Non, ce n'étaient pas des rues étrangères, ces rues que les exilés voyaient pour la première fois. Il leur semblait revenir dans quelque endroit aimé naguère où des gens qui n'étaient pas des inconnus les accueillaient de tout leur cœur. Eux qui, depuis des semaines et des mois, se heurtaient à l'hostilité des êtres et des choses, il leur semblait s'éveiller d'un long cauchemar, sortir brusquement de ce malheur où ils étaient enfermés.
Les conductrices arrêtaient leur escouade devant l'auberge qui lui était désignée, une de ces auberges qui gardent, à la mode antique, une enseigne balancée au-dessus de la porte, et qui, semblables aux auberges d'autrefois, conservent quelque chose de la maison familiale, un air de dignité, une hospitalité affable.
On entrait. Dans la grande salle claire aux boiseries luisantes, d'une irréprochable netteté, la table était dressée. On installait tous les hôtes, on leur servait le café au lait, on les encourageait à manger avec des propos gentils, et beaucoup étaient si émus à ce premier repas affectueusement offert, qu'ils se mettaient à pleurer. Les jeunes filles s'efforçaient de leur rendre mille petits services nécessaires : lettres, télégrammes à envoyer, renseignements à donner.
Il fallait surtout, avait recommandé M. Moser, que les rapatriés se sentissent libres.
Alors, après le goûter, on les promenait dans les plus jolies rues anciennes de la cité. Et à chaque pas c'étaient de nouvelles marques de cette sympathie discrète qui s'exprimait par un geste, un mot, un don furtif...
Si le temps était beau, on allait jusqu'aux chutes du Rhin. Et les voyageurs muets contemplaient l'admirable paysage. On prenait le tramway pour rentrer. Et quelques-uns, penchés aux portières, se retournaient, regardaient encore. Ils emporteront dans leur cœur la chère silhouette de Schaffhouse... ils conserveront avec leurs souvenirs tragiques, ce souvenir riant.
« Ce voyage, écrivait une fillette de retour à Paris, restera gravé dans ma mémoire toute ma vie, car j'ai eu l'occasion de visiter des choses qui m'étaient inconnues ; j'avais bien souvent entendu parler de la Suisse, si jolie, mais mon imagination ne pouvait voir ce que mes yeux ont admiré. Je suis bien heureuse de retourner à l'école pour recommencer à travailler et raconter à ma maîtresse et à mes compagnes tout ce que j'ai vu d'intéressant en Suisse. Je me représente encore le Mont-Blanc et la chute du Rhin et toutes les montagnes de la Suisse... » Et elle signe : « Votre petite rapatriée, Madeleine. » Une évacuée écrit d'Annemasse: « Ce voyage ne s'effacera pas de mon cœur... » Une autre: « Jamais j'ai rencontré du monde aussi aimable que dans cette Suisse... » Ah ! toutes les lettres qui sont venues: écritures élégantes, billets bien tournés, formules impeccables exprimant des sentiments sincères, et pauvres et touchantes missives sans orthographe, où des mains malhabiles se sont efforcées de traduire l'émotion persistante... Nous ne pouvons les citer ici.
Mais elles prouvent, une fois de plus, combien M. Moser avait eu raison de chercher dans notre peuple son principal collaborateur et de lui laisser toutes les facilités d'accomplir son œuvre modeste, obscure et si douce: aider à consoler.
L'une après l'autre, chaque escouade passait au vestiaire admirablement organisé. On faisait défiler les évacuées devant de longues tables chargées d'objets triés et étiquetés.
Chacune pouvait indiquer les vêtements qui lui étaient le plus nécessaires et choisir. Il y avait des trousseaux d'enfants et des layettes. Et il y avait aussi du linge et des habits pour les hommes.
Ceux-ci se montraient souvent fort discrets.
- Il ne faut pas me donner tant de choses, disait un vieux paysan qui avait perdu tout ce qu'il possédait. Il ne restera plus assez pour les autres...
Le plus beau moment de la journée était le repas du soir. Chaque escouade revenait à l'auberge désignée, retrouvait la salle, la table déjà familière. Les victimes s'habituaient à cette atmosphère nouvelle, à ces visages qui, si vite, leur étaient devenus chers.
Elles se sentaient à l'aise, au milieu d'amis.
Et beaucoup se reprenaient à sourire. M. Moser leur adressait quelques mots d'affectueuse bienvenue. Il leur disait la joie que le peuple de Schaffhouse éprouvait à les accueillir. Un Français se levait et lui répondait. Parfois, c'était un vieux paysan malhabile aux paroles et qui, tout de même, tenait à exprimer son remerciement.
Une société chorale ou quelque orchestre survenait au dessert. On jouait un air suisse.
Et souvent on chanta la Marseillaise. Les rapatriés souriaient. Et beaucoup se détournaient pour pleurer.
Lorsqu'à dix heures, on les installait dans le train qui les emmènerait à Genève, ils emportaient l'impression d'une fête intime, d'une réunion de famille sérieuse et douce, une famille attristée par ses deuils, mais qui retrouve dans l'affection de ses membres le courage de vivre. Penchés aux portières, ils cherchaient, une dernière fois, à travers l'obscurité, la silhouette de la ville. Et ils apercevaient, massés sur le pont de fer, des groupes de Schaffhousois qui étaient venus leur dire adieu.
On avait organisé dans la gare même une infirmerie. Un seul convoi amena cinquante-six tuberculeux. Lamentable défilé des brancards.
C'était à la fin d'octobre 1914. Le train venait d'arriver. Plusieurs civières avaient déjà pris le chemin de l'infirmerie. On sortit d'un wagon un pauvre hère d'une maigreur effrayante, blême, le visage inondé de gouttes de sueur. Il paraissait mourant. On l'emporta. On le coucha sur un des lits. Un peu plus tard, une infirmière fut très surprise de retrouver « le mourant » en train de dévorer tout ce qu'on lui présentait. Il était réveillé de sa prostration. Il montrait sa casquette où le mot de sourd-muet était inscrit, et il remerciait par signes. Il n'avait plus qu'un bras et il était tuberculeux. Sur le lit voisin, on avait couché un vieillard phtisique, à qui une infirmière faisait boire une tasse de cacao. Lorsque réconforté, il put enfin parler, il déclara qu'il serait mort en route si on ne l'avait secouru.
Il était de Soissons et il s'informa de sa ville. Là-bas... on lui disait que Paris était pris, que la France était vaincue. Mais personne ne voulait le croire.
L'infirmière, craignant qu'il ne se fatiguât, lui recommanda de dormir jusqu'à l'heure du départ. Alors le vieillard répondit: - On n'a pas sommeil en si agréable compagnie ! Le pauvre vieux moribond, apporté là comme un triste bagage, trouvait une aimable parole à donner
En a-t-elle vu passer des vieux, cette infirmerie de Schaffhouse ! Paysannes ratatinées, ayant gardé leur bonnet, un fichu noir croisé sur leur poitrine, traînant leurs sabots, et portant à la main, conservant soigneusement quelque objet hétéroclite sauvé dans la bagarre, défendu pendant tout le voyage: celle-ci, sa chaufferette, celle-là une terrine contenant du beurre fondu. Les unes demeurent présentes et loquaces. Elles ne savent point lire. Elles n'avaient jamais quitté leur village. Elles n'auraient jamais pensé qu'il y eût tant de pays dans le monde. Elles connaissent toutes sortes de vieilles coutumes d'autrefois, invoquent l'autorité du meige ou du rebouteur, appellent le docteur, « M. le vétérinaire », ou encore « M. le curé... » énumèrent des remèdes bizarres auxquels elles croient de tout leur cœur.
Et elles énoncent sur les événements qui bouleversèrent leur vie des jugements inattendus:
- La guerre... on n'aurait jamais cru que c'était si terrible...
- L'autre fois, les Prussiens ne nous avaient pourtant rien fait...
- L'autre fois, ça ne peut pas se comparer. ..
Quelques-unes ont l'air démentes : la catastrophe a chaviré leur esprit, les jetant dans une enfance dont elles ne sortiront plus.
Un paysan voûté, à l'allure cassée, n'avait emporté que la clef de sa maison détruite, tout ce qu'il possédait désormais, une clef monumentale et compliquée. Il la tenait à la main, et lorsqu'il mangeait, il la posait à côté de lui. Et cette clef inutile était la seule chose qui fût encore précieuse pour ce vieil homme tragique dont les yeux semblaient toujours contempler la figure de son malheur.
La plupart de ces désemparés se taisent, s'enfermant dans une tristesse résignée. Ils ne savent plus bien où ils sont. Depuis si longtemps on les transporte, on les parque comme un bétail ! Ils gardent seulement le souvenir confus d'un désastre inexplicable tombé sur leur tête, les arrachant à tout ce qu'ils ont aimé pendant trois quarts de siècle et davantage, les arrachant aux mille petites choses qui composaient leur existence, les maintenaient encore debout, agissants et vivants. Désormais, ils ne sont que des épaves. On ne pourra plus les rendre à eux-mêmes. On ne réparera pas le mal qui a été fait. Ils ne reprendront racine nulle part.
On les amène. On les remmène. Ils sont dociles comme de tout petits enfants. Ils remercient avec politesse. Ils semblent perdus dans un rêve et ne savent pas clairement où commence la réalité. Ils avaient autour d'eux des visages hostiles. A présent, par un juste retour des choses, ils rencontrent des visages amis qui leur sourient. On leur donne le bras dans la rue s'ils peuvent encore marcher. Ils voient emporter sur des civières les plus faibles d'entre eux. Ils vont, tassés, courbés. L'un d'eux me dit en tournant vers moi son visage aride où la chair semble déjà morte: - Ma femme, elle est restée au pays...
Est-ce que je la retrouverai ? On ne s'était jamais quittés...
Ils ont assisté au pillage, et puis à l'incendie de leur ferme. Ils ont vu leur bétail, si bien soigné, qui s'enfuyait. Ou bien ils ont vu emmener leurs vaches et leurs bœufs.
L'un d'eux, éleveur de chevaux, à qui l'on avait pris toutes ses juments, tous ses poulains, est devenu fou.
Un autre, dans le train qui l'emmenait en Allemagne, répétait à chaque station: - Je veux descendre... Il faut que j'aille donner à manger à mes bêtes.
Pauvres vieux paysans des Ardennes, de la Meuse ou de Lorraine dont le geste, répété jour après jour pendant un si long espace de temps, devient comme un rite... Ils ont semé leur blé et soigné leur bétail. Peu à peu, la prospérité est venue. Les petits-enfants grandissaient autour d'eux. C'était l'humble bonheur humain, si nécessaire. Et tout cela fut en quelques jours dispersé, détruit...
Alors ils cessent de comprendre.
Dans un village près de Saint-Mihiel, une grand-mère tenait sa petite-fille de trois ans sur ses genoux. Un éclat d'obus éventra l'enfant et blessa les deux mains de la vieille.
Hébétée, elle regardait le cadavre, qu'elle n'avait pas lâché, tout ce sang auquel le sien se mêlait. Le lendemain, il fallut partir pour l'Allemagne, on la mit dans le train avec sa fille, la mère de l'enfant morte, une malheureuse qui ne cessait pas de pleurer, et qui, toute seule, avait soigné les mains blessées, les avait bandées comme elle avait pu. La grand-mère, pétrifiée, revoyant sans cesse le petit corps saignant sur ses genoux, ne versait pas une larme.
A Metz, les Allemands la firent descendre, tandis que sa fille était forcée de poursuivre jusqu'à Rastadt. Et ce fut là, à Rastadt, après de nombreuses démarches faites par un officier allemand qui se montra humain, que cette femme apprit la mort de sa mère, quelques jours plus tard.
Toutes ces souffrances que personne ne saura, souffrances obscures et déchirantes...
Jamais nous n'aurons trop de pitié...
Un rapatrié me dit: - J'avais avec moi mon garçon de dix-huit ans... Il est mort là-bas... Je reviens tout seul...
Une vieille femme déclara: - Je sais bien qu'on ne devrait pas rester si près des frontières... Mais qu'est-ce que vous voulez... puisqu'on est né là-bas ! Les faits se brouillent dans leur mémoire.
L'interminable voyage actuel se confond déjà avec l'affreux voyage qu'ils ont fait à travers l'Allemagne, lorsqu'ils furent arrachés à leur sol. Les noms des pays se mêlent. En Allemagne ? en Suisse ? en France ? Ils ne savent plus. Ils savent seulement que leur « pays », leur ferme, le clocher de leur village n'existe plus, qu'ils ne reverront pas l'horizon familier.
Une vieille femme sourde, voyant des sourires, des mains tendues vers elle, ne comprenant pas qu'elle était en Suisse, criait de toute sa force: - Vive l'Allemagne ! On essayait en vain de la faire taire.
Une autre dit: - Dans cette ville de « Eingang » on a été bien bon pour nous...
Tous ces vieux hommes, ces vieilles femmes que nous avons vus défiler à Schaffhouse, à Zurich, à Genève, se traînant aux bras de nos commissaires, portés dans l'automobile, charriés sur des civières, inertes, jambes pendantes, visages figés, minables paquets humains, à qui la souffrance arrache parfois un cri, vieux perclus, vieilles paralysées, phtisiques, asthmatiques, les uns à demi aveugles, d'autres sourds, d'autres égarés, toujours pareils et toujours nouveaux, flot lamentable qui ne cessait de s'écouler, ah ! qui donc saura évoquer cette misère incomparable et sans précédent ? Nous les retrouvions à Annemasse, écroulés dans un coin de la salle d'attente: - Où allez-vous ? - Je ne sais pas...
Ou bien ils ne répondaient pas, branlaient leur morne figure.
- Mais n'est-ce point par ce train-là que vous partez ? Un hochement de tête, -i- Je ne sais pas...
Indifférence du désespoir. Une fatalité les jette ici, les renvoie là... Pauvres vieux que l'on prenait sous le bras, que l'on hissait dans les wagons, un passant charitable poussant, d'autres tirant, et qui tombaient affalés sur une banquette et dont le silence hébété semblait dire:

Le cortège des victimes - 1914-1916

- Jusqu'à quand ? Jusqu'à quand irons-nous ainsi ? Ah ! tout ce peuple des vieux que nous avons vus passer... leurs larmes lentes, leur effrayant mutisme... S'ils s'étaient plaints, on aurait pu du moins chercher à leur donner s un peu d'espérance. Mais ils ne se plaignaient jamais. Quelques-uns avaient une parole enfantine, un remerciement naïf, comme s'ils n'en revenaient pas de trouver un peu de douceur éphémère au milieu de cette catastrophe qui n'en finissait plus.
Et nous qui les contemplons, étendus sur les matelas de l'infirmerie, ou assis dans un coin, la tête basse, les épaules voûtées, leurs mèches grises en broussaille, les membres gourds, leurs mains noueuses devenues toutes molles, nous ne pouvons nous figurer qu'ils furent un jour, il y a quelques mois, des vieilles alertes et actives, de beaux vieux solides qui conduisaient leur charrue, et qui, arrivés au bout du champ, se redressaient et souriaient à leur sillon, et le soir, fumaient leur pipe, sur le banc devant leur ferme, et, le dimanche, se promenaient par groupes en discutant les affaires du village, tout en suivant de l'œil les gars qui les devançaient.
Villages de France aux noms harmonieux, dont les seules syllabes évoquaient de vieilles maisons sereines, des fermes d'autrefois, des clochers aux lignes pures, et, tout autour, les champs qui gravissent les collines, des horizons mesurés, tant de douceur et tant de grandeur, des profils d'arbres qui se suivent le long des calmes rivières où les femmes courbées lavaient le linge en chantant, villages ignorés dont les noms sont tout à coup devenus célèbres et tragiques, lorsque vos églises, sonnant le tocsin, se répondirent à travers la campagne, lequel de vous a pressenti le sort qui l'attendait ? Qu'êtes-vous devenus aujourd'hui ? Maisons éventrées, fermes détruites, débris calcinés, clochers abattus, vous êtes pareils à vos vieux paysans ruineux : silence et désespoir. Corps à demi détruits. Corps d'où l'âme, pour avoir trop souffert, s'est évadée. Leurs familles sont dispersées; leurs enfants sont perdus.
Les villages, on les reconstruira sans doute. Et dans les campaniles neufs les cloches sonneront de nouveau. Au flanc des troncs brisés monteront les jeunes futaies.
A côté des souffrances anciennes et inoubliables, des bonheurs, peu à peu, patiemment, se reprendront à vivre.
Mais parmi ces vieux cœurs, combien demeureront inconsolés ? Combien s'en iront à la mort, jusqu'au bout, muets et navrés ? L'infirmerie de Schaffhouse a vu défiler des misères sans nom. Beaucoup d'enfants étaient malades. Ils toussaient. Ils avaient de la fièvre. D'autres étaient épuisés. Et c'était une pitié que ces pauvres corps minables que les mères, au cours de leur exode, n'avaient pas pu soigner. Beaucoup de rapatriés arrivaient avec une angine, une infection qui a particulièrement sévi dans les casemates de Rastadt, et dont les infirmières schaffhousoises furent atteintes à leur tour plus ou moins gravement. Aucun des cent trente-neuf membres du comité n'en fut entièrement indemne. Plusieurs en souffrirent pendant des semaines. Une jeune femme n'était pas encore guérie huit mois après. Une jeune fille, Marguerite Biedermann, en est morte.
Lorsque je contemple, sur le quai de la gare, ce groupe de jeunes filles aidant les évacuées à porter leurs bagages, ou, dans les rues, conduisant le lent cortège, j'évoque toujours au milieu d'elles, la silhouette de Marguerite Biedermann.
Elle avait vingt-quatre ans. Elle était l'unique enfant du président du Conseil des bourgeois de Schaffhouse. Jeune fille ardente et modeste, elle se détournait déjà de la vie trop facile et rêvait d'être une artiste.
Elle a laissé la peinture pour devenir infirmière7 Et tandis que son père assumait la responsabilité du lourd service de l'hospitalisation des internés, et que sa mère s'occupait du vestiaire, elle se consacra aux arrivants malades. Pendant quatre mois, chaque jour, elle fut à son poste. En outre, très souvent, elle accompagna à Genève les convois, passant les nuits au travail, ne cessant d'aider et de consoler les misérables voyageurs.
Lorsqu'elle fut atteinte de ce mal que connaissent tous ceux qui ont soigné les internés, elle continua sa tâche, oubliant sa santé, luttant jusqu'au bout. Elle dut s'arrêter enfin, et souffrit plusieurs semaines avant de mourir.
Elle est tombée sur un champ de bataille, accomplissant son devoir, pareille à tant de jeunes héros obscurs qui meurent en défendant leur sol.
Nous ne pouvons pas énumérer ici tous les drames dont cette infirmerie de gare fut le témoin. Nous en retiendrons un seul.
Un soir, le commissaire fédéral de Schaffhouse fut averti qu'à l'infirmerie se trouvait une malade qu'il serait dangereux de laisser partir, car elle menaçait de se suicider. Il se rendit auprès d'elle immédiatement. Il trouva une très jeune femme étendue sur un des lits et que des crises de sanglots secouaient toute, un pauvre être affolé qui s'abandonnait. Alsacienne, elle ne parlait pas le français. Il réussit à la calmer un peu, à obtenir des paroles entrecoupées, et il put reconstituer son histoire.
Elle avait épousé à dix-sept ans le comptable français d'un grand établissement industriel en Alsace. Au début de la guerre, son mari, comme tous les Français de la ville, fut convoqué à la mairie. Le lendemain, ils partaient pour Rastadt. Les femmes et les enfants assistèrent à ce départ. Il y eut des embrassements déchirants. Les hommes montèrent en wagon. Le jeune comptable, bouleversé par cette scène atroce, - il avait fallu arracher sa femme de ses bras, - donna déjà des signes d'une surexcitation que ses compagnons essayaient vainement de calmer.
A une station allemande, où l'on fit descendre les prisonniers, personne ne sut très bien ce qui se passa, mais on vit le désespéré lutter contre des sous-officiers allemands.
Une bagarre s'ensuivit. Le prisonnier reçut un coup de baïonnette. On l'entraîna. Le lendemain, ses compagnons apprirent qu'il avait été fusillé. On renvoya à sa famille ses vêtements perforés.
Cependant, la petite veuve, qui ignorait son malheur, était envoyée en Allemagne et internée. Dans le train qui la rapatriait, par un compagnon de son mari, elle venait d'apprendre la vérité... Elle ne connaissait personne en France; elle n'avait là-bas que sa belle-mère, qui s'était opposée à son mariage.
Elle ne voyait plus devant elle qu'une perspective : la mort.
Le commissaire écouta tout cela. Il comprit qu'il n'y avait qu'un seul moyen de sauver cette enfant. Il la prit avec lui et l'amena à sa femme. Et la petite veuve est devenue l'enfant de la maison. Elle a rappris à sourire.
A dix heures du soir, tout le monde est installé dans les wagons. On fait étendre les enfants. On tâche de donner quelque confort aux vieux.
Un peu avant onze heures, le convoi s'ébranle au cri de : Vive la France, jeté par les Schaffhousois, penchés sur le pont. Les mouchoirs s'agitent. Des saluts s'échangent entre inconnus qui ne sont plus des inconnus; gestes d'affection lancés dans les ténèbres et reçus par ceux qui s'en vont.
Le train roule à travers les campagnes toutes noires. Lorsqu'on passe dans les wagons, on s'arrête, ému, devant tous ces petits endormis. Ces familles nombreuses des départements du Nord, cinq, six, sept, dix enfants... On les a groupés comme on a pu.
Ces petits frères et sœurs, couchés deux à deux sur les banquettes, mêlent leurs cheveux. Parfois, les mères réunissent sur leurs genoux deux têtes blondes, deux ronds visages presque semblables, confondant leurs calmes haleines. Elles nous adressent un signe de tête, un sourire au passage : « Oui, ils dorment bien. Ça va, merci. » Et elles reprennent leur rêverie somnolente, la tête appuyée contre la paroi, les yeux clos, au milieu des petits immobiles. Les ombres creusent leur visage, accusent les plis de chagrin et d'angoisse. Elles pensent au père qui se bat, et dont enfin elles auront des nouvelles... Ah ! quelles nouvelles ? Elles pensent aux vieux restés dans le village envahi, au fils aîné que les Allemands ont retenu...
Nous allons d'un wagon à l'autre, et c'est toujours le même tableau, des mères qui songent, des vieillards qui sommeillent, et des nichées de tout petits, dont les mines heureuses mettent comme un sourire au milieu de toute cette détresse.
Parfois une femme solitaire, qui ne peut pas dormir, encouragée par ce silence du wagon, se met tout à coup à parler à voix basse. Elle raconte son histoire, histoire confuse et tragique, toujours la même et toujours nouvelle, avec des détails inattendus, et des mots qui vous font tressaillir... Souffrances inédites, drames vivants, récits de captivité ou de mort, journées de terreur, visions de massacre... La vie humaine ne comptait plus... dans la rue la voisine gisait, trouée par les balles; de braves gens paisibles, qu'on avait toujours connus, fusillés contre le mur...
- Le ciel était gras de fumée noire et rouge par place...
- A trois heures du matin, tous les habitants étaient sur pied, soignant leur bétail au plus vite, pour partir...
- Nous nous étions arrêtés sur une petite montagne, près d'un poste de la Croix-Rouge.
Les soldats nous faisaient voir que l'armée française avançait, caria cavalerie disparaissait à nos yeux à l'horizon dans une étendue incalculable. Mais vers onze heures, on voit réapparaître la cavalerie, le ravitaillement venait vers nous, nous ne savions ce que cela voulait dire. Les soldats de la Croix-Rouge ne disaient plus rien...
C'est une paysanne qui raconte, d'une voix monotone. Elle porte encore de l'épouvante sur son visage figé.
- A onze heures et demie, un fermier vint vers nous, son chapeau à la main. On le croyait fou. Il nous dit que les Allemands l'ont fait sortir de sa maison, qu'ils sont tout près de nous. En effet, nous voyons des coups de fusil sortir par les fenêtres. On s'inquiète, quand, tout à coup, nous voyons incendier une ferme tout près de notre maison... Ce fut comme un coup de foudre. Les balles passaient au-dessus de nous, sifflant au-dessus de nos têtes, on ne voyait que la pointe rouge.
Ce fut une course folle. Tout le monde avait les yeux agrandis par la terreur.
Mais le village où ils se réfugièrent fut envahi presque aussitôt.
Une autre a vu, dans un bois, une femme accoucher d'un enfant mort, tandis que les autres enfants demeuraient autour d'elle.
- Il était six heures du soir. Un commandant nous dit de partir. Et la pauvre femme, je ne sais ce qu'elle est devenue. Nous étions des mille personnes pour fuir...
Une autre dit: - Ma voisine a accouché dans un champ entre les deux armées...
- J'ai vu mon mari tué à l'entrée d'un jardin, dit une jeune Lorraine qui porte un misérable deuil; je me suis sauvée dans une cave avec ma petite fille blessée. Je ne savais plus où étaient mes deux garçonnets. Et puis, au lever du jour, je les ai cherchés : ils avaient passé la nuit sur le corps de leur père...
Ces choses effroyables sont racontées comme des choses toutes naturelles avec une simplicité qui nous donne le frisson.
J'observe une femme encore jeune, assise à côté de sa fille de dix-huit ans, et qui demeure en silence, les yeux grands ouverts.
Elle a un visage maigri et comme durci, et cette expression figée que nous connaissons bien : à cette expression, dans les villages de Savoie où ils sont hébergés, nous distinguons tout de suite les émigrés qui ont vu la guerre.
A son tour elle parle. Elle parle d'une voix monotone et rapide comme si elle craignait de n'avoir pas le temps de tout dire : sans cesse de nouvelles scènes reviennent à son esprit, se pressent sur ses lèvres. Puis elle se tait. Sa fille continue le récit. Et la mère l'interrompt pour rappeler un détail oublié.
Étrange et terrible dialogue. Elles sourient parfois. Elles n'élèvent point la voix pour ne pas réveiller le wagon endormi. Mais, en dépit du sourire et des intonations tranquilles, comme on sent que l'horreur habite en elles et ne les quittera jamais plus ! Elles étaient de Combres, un village de la Meuse, non loin de Saint-Mihiel. Le 7 septembre il fut envahi une première fois par les Allemands qui demeurèrent six jours puis durent se retirer. Le 27 septembre, le bombardement commença. Les habitants s'étaient réfugiés dans leurs caves. Puis on entendit à toutes les portes de formidables coups de crosse. Les Allemands étaient là. Les habitants terrorisés assistèrent au pillage des maisons.
- Chez nous, ils ont trouvé un sac plein de cartouches qu'un soldat français avait oublié.
Alors ils se mirent en colère. Un Allemand a jeté le sac par terre et frappa dessus à coups de crosse. Une cartouche fit explosion et la balle perça le plafond... Moi, je m'étais réfugiée dans une chambre tout en haut avec mon fils... Quand j'ai entendu le coup de feu, j'ai cru qu'ils avaient fusillé mon mari et ma fille... le garçon a pris mal, nous n'osions pas ouvrir la porte, nous avions peur de voir... Enfin, mon garçon est allé sur l'escalier, il a crié : « Maman ! notre Madeleine est là... et papa aussi, ils sont vivants ! » Quelles minutes...
- Le lendemain, on a fait sortir tous les habitants des maisons, on les a réunis dans la rue. La mitraille passait au-dessus de nos têtes. Cette fois, c'étaient les Français qui bombardaient le village. Nous n'osions pas parler, car les sentinelles avaient reçu l'ordre de nous imposer silence.
Au bout d'une heure d'attente, un officier s'avança vers cette foule dont on se représente l'affolement silencieux, toutes ces femmes, ces enfants, ces regards...
Et l'officier leur a dit, en désignant le sommet où se trouvait l'emplacement des batteries allemandes: - Suivez-moi ! C'est la jeune fille qui raconte maintenant et sa voix tremble un peu: - Il n'y avait pas de doute, nous allions partir à la bataille. Tout le monde se met à gémir. Et voilà qu'un obus éclate et blesse une femme et un jeune homme. Tous nous nous enfuyons pour nous abriter auprès des maisons. Mais l'officier se fâche et répète l'ordre de marcher. Nous nous embrassons, nous pleurons, nous sommes résignés à mourir, puisqu'il le faut. Des sentinelles nous suivent; nous marchons en rang ; nous arrivons au sommet de la côte des Hauts-de-Meuse et là, on nous fait asseoir au grand soleil. La mitraille a cessé un instant. Bien tôt, ça recommence de plus belle. Les canons allemands répondent. Et nous sommes placés si près qu'il nous semble être à côté d'eux. On se couche tout près les uns des autres...
- Oui, interrompt la mère. Mais moi je ne voulais pas que nos quatre têtes se touchent, pour ne pas être tués tous à la fois.
Les enfants me disaient: « Si tu meurs, nous voulons mourir aussi. . » Elle s'arrête et retrouve un détail.
- Quand nous étions au pied delà colline, j'ai vu, derrière nous, M. le curé entouré de trois sentinelles. Les bombes arrivaient. Je tournai lentement la tête et je vis M. le curé qui, au passage d'une bombe, fit rapidement le signe de la croix. Il donnait l'absolution à tous ses paroissiens...
Imagine-t-on ces paysans sans défense, ces femmes et leurs petits offerts à un tel supplice ? Ces familles prosternées contre le sol, les cris des enfants cramponnés à leur mère, les pères assistant à cela...
A quelque distance, des soldats allemands creusaient des trous pour s'abriter, sans doute. Alors toutes sortes d'idées traversèrent les esprits affolés.
- Ils préparent nos fosses... Ils vont nous faire sauter...
La jeune fille continue: - A six heures du soir, on nous ordonne de nous lever, de nous ranger, de suivre de nouveau les sentinelles. Nous arrivons à l'église. Les femmes sont renvoyées dans les maisons pour rapporter de la nourriture aux hommes qui doivent rester à l'intérieur de l'église. Ma mère et moi pénétrons d'abord dans la cuisine : tout était renversé, sens dessus dessous... Nous marchons dans un fouillis d'objets, de papiers, d'ustensiles... tout était pillé... Nous avons retrouvé deux pots de confiture cachés dans la cheminée.
Dans l'église, on s'organisait au milieu d'un profond silence. Il était défendu de parler... On partagea le pain. On s'installa sur des bancs avec des couvertures que les femmes avaient pu retrouver. De temps en temps, un officier et des soldats faisaient le tour du parvis. Personne n'osa fermer l'œil.
- A quatre heures du matin, on nous fit sortir. Et nous sommes retournés à la bataille... à la même place...
Et cette femme disait cela comme si elle avait dit: - Nous sommes retournés au marché...
La journée passa, lente. Il faisait chaud.
Deux civils furent autorisés à chercher de l'eau, escortés parles sentinelles. Et toujours les obus qui s'entrecroisaient.
A cinq heures du soir, un officier déclara: « Vous allez tous être fusillés ! » - Il prononçait : « fusilés », dit la jeune Française qui, même à ce moment tragique, ne perdit pas sa finesse d'observation.
Ce fut alors qu'au milieu des lamentations du troupeau affolé, une jeune fille de vingt-quatre ans, Jeanne Beyer, s'interposa.
Elle alla droit à l'officier, et, sans trembler, lui adressa la parole avec politesse et netteté.
- Pourquoi voudriez-vous nous fusiller ? N'avons-nous pas toujours fait ce que vous nous demandiez ? Vous n'avez donc ni parents, ni frères et sœurs, ni femmes que vous nous faites souffrir ainsi ? Alors il redevint calme, et un moment après, il se retira.
Et ces quelques mots évoquent toute la scène : l'officier surpris, regardant cette villageoise qui se tenait là, devant lui, et osait le questionner. Autour d'elle, la cohue des paysans qui se taisaient, saisis par cette audace, repris d'espoir en entendant cette jeune voix courageuse qui prenait leur défense. Et l'officier, vaincu, s'en allant.
A la tombée de la nuit, ils descendirent des Hauts-de-Meuse et retournèrent dans l'église, où, après une distribution de pommes de terre bouillies, ils se couchèrent sur les dalles pour dormir.
Le lendemain, ils pensaient retourner « à la bataille». Il n'en fut rien. Six jours passèrent.
Les femmes faisaient la cuisine sur les pierres tombales, au cimetière. On changeait de linge (on en possédait peu) dans le confessionnal.
Un matin, on leur annonce que Combres va être bombardé. Et on les emmène à Herbeuville, distant de deux kilomètres. Les habitants d'Herbeuville sont enfermés dans l'église. Les gens de Combres demeurent debout au milieu de la route. Des bombes éclatent. Alors ils se laissent tomber à terre, s'asseoient sur les fumiers. Un ordre passe: tous les hommes de Combres et d'Herbeuville doivent se ranger, car ils vont partir.
Les femmes poussent des cris, se cramponnent à leurs hommes. Minute atroce.
Jeanne Beyer s'avance et demande à l'officier: - Monsieur, voulez-vous nous permettre, à ma sœur et à moi, d'accompagner notre vieux père, âgé de soixante-dix ans ?
- Mademoiselle, répondit-il, nous allons trop loin, nous partons pour Metz.
Pour Metz ! Si loin... en Allemagne. Quand les reverra-t-on ? Quand reviendront-ils ? Dernières étreintes, embrassements désespérés.
Rien ne fut épargné à ces gens de Combres et d'Herbeuville.
On vit partir le long cortège des hommes qui se retournaient, regardaient sans cesse en arrière.
Et les femmes durent s'en aller du côté opposé... deux cortèges de gens qui s'aiment, arrachés les uns aux autres.
Les femmes et les enfants retournèrent à Combres et passèrent encore quatre semaines enfermés dans l'église. Le 18 octobre, on les fit partir. Et le 23, ils couchaient dans les casemates de Rastadt.
Sans paroles, j'écoutais ce récit, et parfois, je détournais les yeux des deux mornes visages, et je regardais la campagne ténébreuse sous le ciel voilé. Et il me semblait que toutes ces souffrances, celles qu'on énumérait ainsi, et celles qu'on n'avait pas dites et qu'on devinait, nous poursuivaient à travers la nuit.
L'histoire continue, semée de ces détails qui rendent un son d'authenticité, - sans une injure : ces femmes au ton posé disent le bien comme le mal.
C'est la jeune fille qui parle.
- En Allemagne, dans le train, nous n'avions pas de pain. On en a donné aux soldats. Et les soldats ont partagé avec nous.
La mère reprend: - On avait mis les malades sur des charrettes... et il y en avait des malades ! On avait emporté une vieille femme enveloppée dans son édredon. Elle est morte en route. Alors, au premier village, on s'est arrêté devant le cimetière. On l'a enterrée toute chaude...
- Oui, dit un vieil homme assis en face de nous, et qui écoute en silence, ce qu'elles racontent-là, c'est l'histoire de tous nos villages...
Il se tait. Et il regarde à travers la vitre les arbres noirs défiler sur le ciel brouillé.
Une paysanne âgée qui n'a point encore parlé, immobile, les deux mains jointes sur son tablier, prononce tout à coup: - Ah ! la guerre est un grand malheur...
Mes yeux font le tour du wagon, contemplent ces femmes immobiles et muettes au milieu des petits sommeillant. Et j'imagine le train qui a passé hier, celui qui viendra demain : les mêmes groupes, des expressions semblables, des drames parallèles, un concert de douleurs éclatant tout à coup. Et je vois la France envahie, et la Belgique, et la Pologne, et la Serbie... toute cette chair à souffrance...
Mon Dieu !

LE CORTÈGE DES VICTIMES
ZURICH

Ce fut surtout à partir du mois de mars 1915, l'arrêt des convois d'évacués étant plus prolongé, et le train du matin, dirigé directement sur Zurich, que Zurich organisa sa part de travail.
Au petit comité qui avait fonctionné jusqu'alors et qui avait d'ailleurs peu à faire, puisqu'il s'agissait d'apporter simplement des boissons chaudes dans le train, un groupement plus vaste s'adjoignit.
Les convois arrivaient désormais à sept heures du matin, pour ne repartir qu'à dix heures et demie.
Deux cents personnes environ ont travaillé à la gare sous les auspices du comité. Il y avait beaucoup de besogne chaque jour, pour préparer la réception du lendemain. Et, chaque matin, il s'agissait de faire déjeuner, se laver et de pourvoir de vêtements cinq cents personnes, de baigner, d'habiller de neuf les enfants, de soigner les malades.
Jamais on n'eut de peine à recruter les infirmiers et les infirmières bénévoles. Tous d'ailleurs se sentaient soutenus par le mouvement magnifique de la population. On peut dire que la ville de Zurich, comme celle de Schaffhouse, se consacra à cette œuvre. Riches et pauvres, et les plus pauvres parmi les pauvres, collaborèrent. Ceux qui n'avaient pas d'argent donnaient leur temps. Une crieuse de journaux a cousu cinquante-deux chemises d'enfants. On recevait chaque jour des paquets anonymes, lainages, tricots, vêtements. Sur un de ces paquets, il y avait cette inscription : « Parce que je sais ce qu'est la misère, je donne ce vêtement. » Une paysanne vint un jour trouver le président du comité. Elle avait au bras son panier de marché et elle portait le petit bonnet des femmes de la campagne zurichoise. Alors, s'étant assise, elle sortit un gros porte-monnaie rustique et dit en patois zurichois: - Monsieur le pasteur, chaque fois que je viens au marché vendre mes œufs, je mets quelques sous de côté, et au bout de l'année, je les donne aux plus pauvres. On m'a dit ce matin que ces gens qui passent à la gare sont les plus pauvres de tous. Est-ce vrai ? M. Cuendet l'affirma. N'avaient-ils pas tout perdu ? Alors elle vida dans son tablier le contenu du porte-monnaie. On compta ces pièces de vingt et de cinquante centimes. Il y avait plus de trente francs.
Elle s'en allait. Mais, reprise de défiance, sur le pas de la porte, elle se retourna et demanda encore, pour être bien sûre: - Ils sont bien les plus pauvres, Monsieur le pasteur ? Il répondit: - Arrangez-vous donc pour les voir passer, quand nous les menons au Musée. Et si vous trouvez qu'ils ne sont pas les plus pauvres de tous, je vous rends votre argent.
A quelques jours de là, comme il conduisait dans la rue le lent troupeau si misérable, il s'entendit tout à coup interpeller à voix très haute, et il reconnut, parmi la foule qui regardait, massée sur le trottoir, la femme de l'autre jour.
- Monsieur le pasteur ! Oui, c'est vrai ! Certainement, ils sont les plus pauvres de tous... Tenez encore...
Et elle vidait son porte-monnaie qui contenait douze francs cinquante, la recette de la matinée.
Un autre jour, Mme Cuendet reçut une visiteuse d'aspect très modeste, aux allures timides, qui refusa la chaise qu'on lui offrait, se tint debout près de la porte, et tout à coup, sans rien dire, tendit un billet de mille francs, et puis s'en alla, refusant de se nommer, « parce que, pour ces choses-là, il ne faut pas dire son nom... » Quelque temps plus tard, le président vit entrer dans son cabinet une femme toute simple, qui fit le même geste, ne voulut pas s'asseoir, et déposa sur la table un billet de mille francs. Stupéfait, il la regardait: avec son air de travailleuse pauvre, si décente et timide, elle lui rappelait la description que sa femme lui fit de la première visiteuse.
- Ne voulez-vous pas me laisser inscrire votre nom ? demanda-t-il.
Elle secoua la tête avec la même parole: c'était « bien inutile » et d'ailleurs « on est tous frères »...
Et elle partit.
Il n'était pas remis de son émotion lorsque Mme Cuendet rentra. Et elle lui dit: - C'est étrange... je viens de rencontrer dans l'escalier la donatrice de l'autre jour.
Il répondit: - Elle a encore apporté mille francs pour les rapatriés français...
Ce ne sont pas seulement les choses données qui émouvaient tous ces malheureux, c'était plus encore l'affection que leur témoignaient les Suisses alémans, la tendre compassion de leurs gestes, tous ces menus services qu'ils s'efforçaient de leur rendre, « alors qu'il y avait si longtemps que personne ne s'était occupé de nous »...
Si nous relevons ces faits, ces chiffres et ces touchants témoignages, c'est qu'il nous paraît nécessaire de fixer ces choses qui prouvent la sympathie que nos compatriotes de la Suisse orientale ont éprouvée pour les Français exilés, cet élan de tout un peuple

Le cortège des victimes - 1914-1916

qui tenait à affirmer sa solidarité envers les victimes de la seule manière qui lui appartînt, en donnant son cœur, en apportant ses offrandes.
Nos hôtes l'ont bien senti: ils disaient avec cette intuition affinée par le malheur: - Ce n'est pas la même langue... mais les cœurs sont pareils...
Il y avait plus qu'une sympathie affirmée, il y avait une protestation, toute la révolte des consciences en face d'une semblable guerre, dont on savait bien que ceux-ci n'étaient pas responsables.
Les villes où les trains d'évacués ne s'arrêtent que quelques minutes, ont tenu à prendre leur part de l'œuvre commune. Une amie, membre du comité de Berne, m'a raconté ce fait: Dans le courant de l'hiver précédent, ayant besoin de vêtements pour les rapatriés français, elle adressa à tous les journaux bernois un court appel, rédigé en allemand qui, dès le lendemain, fut publié. Les journaux de l'après-midi paraissent vers quatre heures. Elle était sortie de chez elle. Elle rentra un peu après six heures. Elle fut stupéfaite : des paquets étaient déjà venus en grand nombre. Alors elle se mit à pleurer.
Les jours suivants, les dons continuèrent à affluer, remplissant les chambres, montant, me dit-elle, jusqu'au plafond. Il fallut deux emballeurs travaillant pendant quatre jours avec six personnes pour expédier ces dons.
Un grand nombre de localités, et notamment Saint-Gall et Winterthour, envoyèrent des vêtements à Zurich, à Schaffhouse, - à Buchs pour les rapatriés italiens.
Dans le canton de Fribourg, chaque village apportait à son tour ses offrandes.
A ces évacués français, est-ce nous qui avons donné ? Et n'est-ce pas à eux que nous sommes redevables des heures les moins amères de ces derniers mois, celles où nous avons senti l'unanimité des cœurs suisses, les volontés unies dans le grand effort mené en commun. Ah ! comme nos malheureux hôtes nous ont rapprochés ! Ils ont été le trait d'union entre nos frontières extrêmes, Schaffhouse, Genève. Et si nous avons bien souvent admiré leur résignation, la sérénité qu'ils avaient su garder, si nous avons aimé la vivacité de leur cœur que le malheur a amolli, attendri, rendu sensible aux moindres nuances de l'affection - nous les avons aimés encore pour ceci : ils nous rendaient à nous-mêmes.
Le comité de Zurich a reçu des rapatriés d'admirables lettres de remerciements.
« J'avais le cœur gros de voir ce pays si plein de tendresse », écrivait un vieil évacué.
« Croyez, je vous prie, à notre sympathie éternelle pour votre pays... » écrivait un autre. Ils disaient de la Suisse: « La nation à jamais notre sœur... » Il y avait aussi des lettres collectives, comme celle des cinq cents évacués français, du département de la Marne, réunis à Dijon avant de se séparer: « Ils ne sauraient dire combien, après les longs mois de souffrance sous l'occupation ennemie, l'accueil chaleureux, fraternel qui leur a été fait à Zurich et à Genève, a été pour eux réconfortant.
« Ils savaient la Suisse hospitalière et compatissante pour ceux qui souffrent; mais les soins, la bonté dont ils ont été l'objet, les ont pourtant surpris et confondus. Et pénétrant en Suisse, il leur a semblé rentrer dans leur propre patrie.
« Plus encore que cette attention pourtant précieuse, la sympathie universelle et vibrante partout témoignée pour la France, leur a été au cœur.
« Pas plus que les soins si intelligents et si dévoués qu'ils ont reçus, ils n'oublieront jamais les cris de « Vive la France » poussés constamment sur leur passage, « Et c'est pourquoi en décidant que cette lettre serait envoyée aux Comités de Zurich et de Genève, pour les remercier de leur réception, ils ont poussé une fois encore avant de se séparer ce cri de reconnaissance: « Vive la Suisse ! » Voici encore une lettre qui fut adressée d'une petite ville de Seine-et-Oise au comité de Zurich et qui est signée de cent trente-trois noms.
« Profondément touchées par le récit que vient de leur faire une évacuée de Meurthe-et-Moselle, au sujet de l'accueil fraternel et si bienveillant reçu en Suisse, les Dames de la Ligue patriotique des Françaises de notre ville, se font un pieux devoir de témoigner tout particulièrement leur profonde reconnaissance pour les témoignages si touchants de sympathie, les attentions si délicates...
... Cet accueil a été un premier réconfort et comme un baume cicatrisant sur la cruelle et nouvelle plaie faite à leur cœur, en les arrachant à leurs foyers, après déjà tant de souffrances endurées pendant plus de huit mois de captivité, sous le joug allemand si pénible et humiliant.
Soyez assurées, chères amies de Suisse, que nos cœurs de Françaises sauront vibrer toujours pour vous, et ne vous oublieront jamais. » Il y eut enfin la lettre des petites écolières de l'école de Trévoux, si touchante et si belle, et qu'on voudrait citer tout entière (nous ne citons ces témoignages, parmi beaucoup d'autres, qu'à titre purement documentaire. Ils nous paraissent de nature à dissiper un douloureux malentendu en éclairant les sentiments véritables du peuple suisse alémanique à l'égard des Français. D'ailleurs ces témoignages spontanés sont tout à l'honneur de ceux qui les ont signés.): « O chers amis suisses, nous avons pleuré d'émotion et de reconnaissance...
... On nous a lu en classe les articles de journaux qui racontaient comment étaient reçus à Schaffhouse, à Zurich, à Lausanne et à Genève, nos compatriotes internés en Allemagne. Nous en avons vu arriver à Trévoux, la ville où se trouve notre école.
C'était un dimanche de février. Nous entendons encore leurs voix qui chantaient la « Marseillaise » à leur entrée en gare. Et dès le lendemain, nous avons su par eux quel accueil ils avaient reçu de vous. Ils étaient sales et vous les avez nettoyés, accomplissant sans répulsion cette besogne si peu attrayante; ils avaient faim et vous les avez nourris; ils avaient froid et vous les avez réchauffés. Ils n'avaient que des vêtements en guenilles et vous leur avez donné de chauds vêtements; nous avons vu les bons polos si chauds et encore immaculés, les cache-nez, les vestes, etc., que la veille ils avaient reçus de vos mains. Nos malheureux frères étaient tristes, désemparés après tant de souffrances et tant de misères, et vous avez eu pour eux des paroles d'affection, de tendre pitié. A ceux qui pendant six mois et plus avaient subi une dure servitude chez l'ennemi vous avez compris que rien ne pouvait être plus doux que d'entendre l'air si réconfortant et les paroles vengeresses de notre chère « Marseillaise » et, délicate attention qui nous a touchées plus encore que le reste, vos jeunes filles la leur ont chantée. Durant nos vacances de Pâques, nous en avons vu d'autres de ces malheureux prisonniers et ils nous ont dit les mêmes choses avec la même reconnaissance qui faisait trembler leur voix.
Alors, nous aurions voulu voir un Suisse pour lui dire, nous aussi, quelle gratitude, quelle admiration gonfle notre cœur pour votre noble nation. Mais puisque nous ne pouvons pas le dire, nous avons décidé de vous l'écrire. Il faut que vous le sachiez.
Déjà en étudiant notre histoire, nous avons appris à connaître votre bonté. Nous savons qu'en 1871 vous avez reçu avec le même cœur les malheureux soldats de Bourbaki. L'autre jour nous écrivions en dictée un passage de nos grands écrivains qui racontait l'entrée de nos soldats en Suisse. Une phrase nous est restée dans l'esprit comme un tableau que nous n'oublierons jamais. «A ce spectacle, les habitants assemblés par centaines, les mains chargées d'offrandes, pleuraient. Ils étaient accourus des villes, ils apportaient des vêtements, du pain, de l'argent, de la viande, des boissons; les plus pauvres donnaient. » Chers Suisses, aujourd'hui comme en 1871, vous nous montrez que la pitié, la bonté, la charité existent toujours, bien que depuis des mois et maintenant même à cette heure où nous vous écrivons, le canon tonne, des hommes se massacrent.
Pour tout cela, du fond du cœur, chers Suisses, merci. Merci pour toutes ces pauvres mères, tous ces enfants, tous ces vieillards que vous avez nourris, vêtus et réconfortés.
Merci en notre nom à nous, petites pensionnaires françaises qui sommes vos voisines, puisque notre département touche à votre pays. Et merci aussi, nous pouvons le dire, nous en sommes bien sûres, au nom de toute la jeunesse de France qui souffre, admire et espère en ce moment terrible et grandiose.
Nous, cette jeunesse qu'on appelle la France de demain, nous n'oublierons pas.
La troisième année de l'École primaire supérieure de Trévoux, Département de l'Ain.
Suivent les noms de trente-deux élèves.
Par cette froide matinée de décembre 1915, il fait encore nuit noire, lorsqu'à sept heures et demie le train est annoncé : quatre cent quatre-vingt-dix-huit personnes, dont cent trente-neuf enfants au-dessous de douze ans, venant de Lille.
Il arrive très lentement. Aux portières se pressent de pâles petits visages autour des figures fatiguées des mères. On fait descendre les voyageurs, wagon après wagon. On les conduit par escouades numérotées dans les deux vastes salles du buffet, et au fur et à mesure, on les distribue le long des tables.
Aussitôt la première escouade assise, les portes se rouvrent pour laisser passer les occupants du deuxième wagon, puis du troisième. Ainsi, rapidement, sans bruit, avec un ordre surprenant, conduits par les jeunes Zurichoises en blouses blanches, les cinq cents convives sont installés. Figures mornes, lasses, ahuries... Jeunes femmes tristes, au milieu de leurs petits, quelques vieillards, quelques très jeunes garçons, point d'hommes... Allure de citadins pauvres; ici et là un groupe de paysans. Ce sont des habitants des villages environnants. Ils furent évacués sur Lille.
Pour la seconde fois, pour la troisième, ils ont dû se remettre en route, abandonner le logis de hasard.
Beaucoup ont des mines effarées et inquiètes. Ou leur avait dit là-bas qu'ils seraient mal reçus en Suisse... Des vieux refusaient de partir...
Déjà quelques rapatriés se mettent à sourire.
Tout en servant leurs enfants, les femmes laissent échapper des paroles. Elles disent la vie si chère, le manque d'argent, les tracasseries, l'angoisse, les bombes tout récemment tombées...
L'une d'elles ajoute: - Ah ! c'est quand on a des enfants... Si l'on n'avait pas d'enfants, on n'aurait que son corps à penser...
Au bout d'une table se trouvait un -vieux prêtre. Nous en avons vu passer de ces vieux prêtres ! Leurs paroissiennes se pressaient autour d'eux : c'était encore un peu de leur église que les vieilles paysannes emmenaient avec elles; sa seule présence les rassurait, évoquait le souvenir du clocher de leur village au milieu de leur groupe éploré.
Cependant le prêtre s'est levé. Il a prononcé quelques chaleureuses paroles.
Le président du comité s'approchant le remercia.
Et, lui tendant la main, il ajouta: - Monsieur le curé, nous sommes confrères... je suis le pasteur protestant...
Le prêtre s'était levé. Il y eut une seconde de silence, puis il s'écria: - Alors, Monsieur le pasteur, embrassons-nous ! Et ils se sont embrassés.
Ce prêtre me demanda si nos soldats sont toujours aux frontières. Et comme je lui répondais affirmativement, en ajoutant que la garde est parfois dure à monter, sur les cols, dans la haute montagne, par la neige, une femme d'aspect très pauvre, à côté de lui, me tendit deux coupons de un franc en disant: - Pour vos soldats...
Pendant ce temps, une section de territoriaux, qui déjeunaient dans la salle contiguë, organisaient entre eux une collecte pour offrir aux évacués de petits drapeaux suisses.
La première escouade a fini son repas. Le conducteur et la conductrice la mènent au vestiaire. Les autres attendent leur tour dans les salles chaudes du buffet.
On s'en va à travers la rue où le crépuscule s'éveille, où des passants s'attroupent, émus et fraternels. On franchit la cour magistrale du Musée, on descend dans un des sous-sols.
Les chaussures d'abord. Rapidement, les dames s'enquièrent des besoins, examinent les pointures, trouvent pour chacun ce qu'il faut. Puis ce sont les vêtements, le linge. Ici la table des enfants. Là, les habits pour hommes. On se hâte sans confusion. La première escouade est servie; on la fait écouler par une autre porte au moment où le deuxième groupe arrive.
Sur le quai de la gare, en face de leurs wagons respectifs, les rapatriés font une toilette sommaire autour des camions chargés de cuvettes et de brocs d'eau chaude. Les mères démêlent les cheveux des fillettes.
Comme ils sont blonds, ces petits enfants de Lille ! Le président leur distribue des jouets.
On voudrait s'attarder dans le wagon-pouponnière : concert de voix frêles, corps menus qui s'ébrouent, visages en miniature qui pleurent et qui rient, et les jeunes filles, infirmières bénévoles, penchées sur les baignoires, lavant, frictionnant, puis habillant de neuf, transformant en beaux bébés soignés les petits paquets malpropres arrivés tout à l'heure... Quel triomphe ensuite lorsqu'on les rapporte à leurs mères et que celles-ci hésitent une seconde avant de les reconnaître ! C'est l'instant où les wagons s'ébranlent, où toutes les figures penchées jettent encore un adieu. Le train est loin déjà, on n'en aperçoit plus que la perspective rapetissée, et toujours des mouchoirs s'agitent, encore, encore, jusqu'au dernier instant où le dernier wagon disparaît dans l'éloignement.
Ainsi nous arrive l'écho des souffrances de Lille. Par bribes, peu à peu, nous reconstituons l'histoire des derniers mois.
Ce matin, au buffet, trois tables entières sont occupées par les enfants de l'Assistance publique lilloise, garçons et filles. Les filles ont jusqu'à seize ans, tandis qu'on n'a laissé partir que les garçonnets. Pauvres petites figures si pâlottes et chétives, si mornes, si tristes et si sages. Ils sont là, devant leur pain et leur fromage, attendant la permission de manger. Le médecin qui les accompagne espère pouvoir rentrer à Lille.
A plusieurs reprises, les Allemands ont apporté à l'Assistance des petits enfants ramassés à côté de leurs parents morts dans

Le cortège des victimes - 1914-1916

une ferme bombardée. Mais il est difficile de sauver les plus chétifs : le lait manque. Heureusement, les Américains ont envoyé du nestlé. Par moment, on n'a plus de charbon.
Et il faut allumer de l'alcool sur une assiette tout près des bébés qu'on déshabille, afin de les préserver du grand froid.
Des évacués racontent que la fièvre typhoïde commence à sévir.
Mais le plus dur martyre de Lille, c'est l'affreux silence qui l'entoure : n'avoir aucune nouvelle des êtres chers dont on sait la vie exposée à chaque minute, martyre des femmes et des mères, angoisse qui pèse sur chaque instant de leurs journées.
En descendant de wagon, il en est qui pleurent, qui pleurent...
- Il n'a pas pu venir nous voir avant la guerre... Et maintenant, il est parti, bien sûr... il est de la classe 17...
- Non, non, Madame ! La classe 17 n'est pas partie encore, vous allez le revoir !
Oh ! cet éclair de joie sur ce visage inondé de larmes. D'abord, la mère ne peut pas croire. Puis l'inquiétude revient. Et dans un sanglot, elle murmure: - Mais il partira... Et je n'ai que celui-ci...
 - Au moment où la guerre a été déclarée, j'ai pu me sauver avec ma femme et mes deux petites et ma sœur enceinte, et ses cinq enfants. On a marché quatre-vingts kilomètres en six jours.... jusqu'à trente kilomètres par jour... Nous portions les plus petits tour à tour, quand ils ne pouvaient plus aller. Le gamin de quatre ans a fait douze kilomètres en deux heures. Les routes étaient si encombrées qu'on devait faire de grands détours.
Une femme a perdu son bébé... On n'avait rien pu emporter... On mangeait comme on pouvait. Des gens qui emmenaient leurs vaches nous donnaient du lait pour les enfants. A Soissons, comme on venait de passer un pont, le pont a sauté derrière nous...
Enfin, on a pu prendre le train... Mais, jamais, jamais, depuis ce temps, on n'a pu avoir des nouvelles de nos vieux qui sont restés là-bas.
Dans le wagon, où des familles de Roubaix sont entassées, je me rappelle ce récit qu'un soldat blessé m'avait fait à l'hôpital, et cette parole obsède ma mémoire: - Jamais, jamais on n'a pu avoir de nouvelles...
Tant d'autres ont eu ce même cri de désespoir, des maris, des pères, des fils... Je revois la tristesse de leurs yeux. Us pleuraient la nuit sous leur couverture. Les fêtes de Noël éveillaient en eux une souffrance intolérable. Chaque jour, à l'heure où les camarades recevaient leurs lettres, ils passaient un moment cruel. Je revois les yeux désespérés d'un jeune soldat qui ne savait plus rien de sa femme et de ses quatre enfants...
- Savoir... seulement savoir s'ils sont encore vivants...
Maintenant, nous avons la contre-partie.
Nous entendons l'autre cri d'angoisse qui s'élevait des cités envahies, le cri qui pendant un an et demi s'est perdu dans le silence.
Ces voix pourront-elles se rejoindre enfin ? Pour combien sera-t-il trop tard ? Combien n'auront plus de réponse ? Nous venons de quitter Zurich. Une dernière fois nous avions regardé les infirmières zurichoises et les membres du comité rangés sur le quai. Au moment où le train s'ébranla, toutes les évacuées se mirent à pleurer, émotion de l'accueil reçu, sentiment qu'elles allaient à des certitudes qui seraient peut-être des certitudes terribles. Quelques-unes essayaient d'exprimer leur reconnaissance.
- On ne croyait pas le bonheur si près de nous...
- En Suisse... dit une autre, nous avons retrouvé la France...
- On ne pourra jamais oublier...
Puis elles ont repris leur place. On remonta les glaces. Et chacune retomba dans ses pensées. L'angoisse coutumière, un instant écartée, revenait s'installer en face d'elles.
Une jeune femme qui posait sur sa petite fille de longs regards, laissait couler ses larmes. Par moment, elle égrenait un chapelet. Ses grands yeux fixes semblaient regarder au delà des choses.
Son mari se bat. Elle est sans nouvelles depuis le mois de février. Et nous sommes en décembre.
- Ah ! dit-elle, j'ai tant demandé au bon Dieu de le retrouver... Et la petite le prie tous les jours... Mais il y en a tant d'autres qui ont demandé aussi et qui...
Elle se tait. Elle ne veut pas formuler sa pensée. Les mots trop précis ne semblent-ils pas rapprocher le malheur ?
Ses compagnes de route aussi s'enferment dans de longs silences.
Dans tous leurs gestes, dans tous leurs regards, on sent l'idée obsédante qui s'interpose entre elles et les choses...
Je ne puis détacher mes yeux de tous ces blonds petits, ces beaux petits aux joues roses, qui jouent et babillent à côté des mères, ces petits qui sont peut-être des orphelins.
Une toute jeune femme se tient dans un coin avec une fillette sur ses genoux.
- C'est votre enfant ? - Non...
Elle a adopté ce poupon abandonné. Elle est ouvrière. Elle coud des habits de soldats.
Elle s'en va à Paris auprès de sa mère.
- Oh ! j'espère bien que je vais trouver les miens en bonne santé, et de l'ouvrage tout de suite, dit-elle en regardant l'enfant.
Elle a perdu tout ce qu'elle avait et jusqu'à son carnet de caisse d'épargne. On lui a tout pris. Elle redit avec une belle énergie:
- Les choses matérielles, ça ne fait rien, pourvu qu'on se revoie ! Elle me confie qu'elle tâchera de louer une chambre sur le même palier que sa mère.
- Que dira votre mère, quand elle verra votre petite adoptée ? Elle répond avec un joli sourire: - Ma mère accepte tous mes rêves...
Et elle ajoute en confidence: - Voyez-vous, quand on se marie, on n'est pas toujours heureux, n'est-ce pas ? Moi, j'aurai du moins mon petit bâton de vieillesse.
Cependant les femmes se mettent à parler.
Elles échangent leurs inquiétudes et leurs souvenirs. Ah I la vie à Roubaix... 10 francs le kilo de beurre. Beaucoup ne mangeaient plus de viande... Si l'on n'avait pas eu le ravitaillement américain, les farines, le riz, le lait condensé... Les enfants n'ont point trop pâti. Les mères se privaient pour eux.
- C'est surtout les souffrances morales qui étaient dures à supporter, dit une jeune femme d'aspect modeste et fin. Le reste, ça allait encore...
Une femme brune, énergique, de nationalité suisse par son mariage, raconte qu'elle a essayé de se sauver. Elle a réussi à sortir de la ville, avec sa fillette. Elles ont marché toute la journée, se cachant, suivant les chemins écartés. Elle portait la petite. Le soir, juste avant d'arriver à un village où elles devaient dormir, un soldat allemand les a mises enjoué. Elle a pris l'enfant dans ses bras et s'est arrêtée. Elle fut ramenée à Roubaix et mise en prison.
- Presque toutes les femmes ont été en prison, déclare l'une d'elles. Quelquefois, c'était pour être allée acheter des pommes de terre à la frontière, en contrebande.
Et celles qui ont reçu en cachette, des lettres de leur mari... Lettres arrivées mystérieusement, quelqu'un les apportait sans rien dire, puis disparaissait. Quelquefois ils faisaient des perquisitions, une voisine ayant trahi les heureuses destinatrices. Et si la lettre était trouvée, ils faisaient choisir à la femme de payer une amende ou d'aller en prison.
Et l'on avait si peu d'argent que, le plus souvent, on préférait la prison. Ou bien c'était un de ces courriers secrets qui s'était laissé prendre. Il était fusillé. Et les lettres qu'il portait révélaient tous les noms des coupables. La punition ne tardait pas...
Beaucoup de femmes, lorsqu'elles recevaient ainsi une de ces lettres mystérieuses, savaient bien qu'elles feraient mieux de la détruire. Mais elles ne pouvaient s'y résoudre... Détruire cette lettre... la dernière peut-être, le suprême souvenir de celui que l'on aime. Alors elles les cachaient. Elles trouvaient des cachettes invraisemblables.
Elles énumèrent les mille vexations, les punitions continuelles.
- Au moment où il faisait le plus chaud, on nous a défendu de sortir de nos maisons après cinq heures du soir...
Il fallait des sauf-conduits pour aller d'un quartier à l'autre...
Elles montrent les sous de carton qui remplacent désormais toute la menue monnaie.
Elles sont là, autour de moi qui racontent et s'émeuvent, citent des cas, rappellent l'histoire d'une amie. Et toutes ces histoires parallèles corroborent avec une inexorable précision.
Quelques femmes, par un mot d'un prisonnier en Allemagne, avaient été avisées qu'un des leurs était mort...
D'autres n'ont jamais eu de nouvelles.
Des tout jeunes gens surtout, on n'a plus rien su... de ceux qui sont partis le 9 septembre... Alors elles se mettent à raconter l'affreuse chose. L'une, cette blonde à l'air si calme, parle, les autres acquiescent, interrompent, retrouvent des détails oubliés. Et dans d'autres wagons, d'autres femmes ont recommencé le même récit.
Le 9 septembre 1914, comme les Allemands approchaient, on donna l'ordre de partir à tous les auxiliaires qui n'avaient pas été mobilisés le premier jour, aux jeunes gens de dix-neuf ans et de dix-huit ans. Les premiers groupes ont pu passer... Mais les autres... Les Allemands les ont aperçus et, les prenant pour des francs-tireurs, ont ouvert sur eux le feu des mitrailleuses et les ont cernés. Affolés, ces garçons sans défense, sans armes, sous les balles, se sauvaient, se jetaient dans les fossés. Quelques-uns ont pu rebrousser chemin et regagner Roubaix où ils ont été repris plus tard. Beaucoup furent faits prisonniers, beaucoup furent blessés ou tués. D'un grand nombre, on n'eut plus aucune nouvelle.
Ceux qui rentrèrent ont raconté... Ah ! l'attente de ces mères...
J'écoute ces paroles et je me souviens. Que de fois nos pensées allèrent aux cités dont nous devinions le martyre ! Et maintenant, il semble que le rideau se soit soudain déchiré. Nous assistons à leurs souffrances. Et nous ne pouvons rien pour les soulager...
La campagne toute blanche miroite au soleil. Des villages se lèvent au milieu des prés couverts de neige. Les maisons bernoises au grand toit de tuiles ont succédé aux maisons zurichoises. Aux fenêtres, dans les jardins, des familles sont groupées, des enfants agitent des drapeaux français et nous emportons leur cri de bienvenue. Et partout, le long des chemins, dans les villages, aux passages à niveau, et jusque sur la voie, par ce beau dimanche, des gens attendent et saluent.
A tous les arrêts, une foule se presse dans la gare, des mains se tendent, des yeux pleins de larmes cherchent les yeux des rapatriés.
Et lorsque nous sommes repartis, je me penche à la portière et regarde au loin les groupes s'en aller lentement, les épaules pliées. Je devine leur silence. Ils emportent avec eux le malheur de ces êtres entrevus un instant, la douleur et l'angoisse qui s'exhalaient de ce long train sinistre.
Et tout en cheminant du côté de leur village, ces hommes et ces femmes sentent frémir en eux tous les liens qui les enchaînent à leur sol et à leur maison, et ils pensent avec la paysanne zurichoise: - Ceux-ci sont les plus malheureux...

Aujourd'hui, à l'obsession de ces cortèges de victimes, se mêlent continuellement dans mon souvenir deux images : les figures de deux villages dans la zone de guerre : un village détruit, un village envahi...
Un village en première position dans la région de Reims, et dont pas une maison ne restait debout. Des deux côtés de la route, c'était une longue perspective de ruines hachées menu et que de nouveaux obus émiettent continuellement. Par les trous béants des pans de murs on apercevait les jardins encombrés de pierrailles et qui essayaient de fleurir, une branche de lilas épargnée, des rameaux de cerisiers.
On sait bien. On a lu dans les journaux.
Les évacués nous ont dit cent fois: - C'est tout détruit chez nous...
Et cependant, tandis que nous marchions entre ces cadavres de fermes, il me semblait ne pouvoir croire ce que mes yeux me montraient et je me sentais aussi bouleversée que par un désastre imprévu.
Voilà donc l'image qu'ils gardent en eux, que contemplent sans cesse leurs yeux tristes et fixes que nous essayons en vain de distraire. Que de fois ils nous ont dit: - Celui qui n'a pas vu, il ne peut pas se figurer ! Et malgré tout, ils ne peuvent se résoudre à quitter ces ruines ! Ici les deux dernières habitantes ne sont parties qu'il y a deux semaines, parce qu'on les y forçait; ces demeures éventrées, pour elles, c'était encore « chez nous »; le grondement du canon qui retentit par intervalle, ce long sifflement des obus qui nous fait tressaillir, elles y étaient si bien accoutumées qu'elles ne l'entendaient plus. Lentement nous sommes allés jusqu'à l'étrange silhouette qui se profilait sur le ciel : le reste de l'église. Un morceau de campanile épargné, un morceau de voûte qui tient encore on ne sait trop comment, un morceau de portail dressant encore son tympan de mosaïques : un Christ au milieu de ses brebis, et les mots : « Je suis le Pain de vie. » Une statue de martyr renversée au pied des marches soulève la tête et proteste de tout son geste et de tout son regard.
Plus douloureux encore que le village détruit nous est apparu le village envahi. Du poste d'observation nous l'avons aperçu, non loin de nous, au milieu des prairies, silencieux et qui semblait désert sous ses jeunes feuillages. Il est encore habité, cependant.
Mais aucune fumée ne montait de ses toits.
Aucun paysan ne se courbait sur les terres voisines. Autour de lui s'étendait la plaine fraîche et ensoleillée absolument vide, rayée d'un bout à l'autre par les lignes claires des tranchées, immense réseau blond qui enveloppe toute l'étendue, tranchées françaises, tranchées allemandes qui se continuent comme un même ouvrage incompréhensible, gravissent les ondulations et s'en vont à perte de vue jusqu'aux collines lointaines. Seuls arrêtent le regard les taillis de fils de fer barbelés. Ah ! cette plaine vide et mortelle, cette plaine si habitée cependant, et dont tous les habitants sont invisibles ! Aucun être humain sous peine de mort ne peut s'y montrer un instant. Comment se représenter que là, tout près, à trois cent cinquante mètres de nous, les Allemands sont terrés ? Comment s'imaginer que de ces lointains si bleus, si doux, de ces harmonieuses collines la mort à chaque instant, peut descendre, chaque fois que nous entendons le canon ? Des yeux ennemis sont là, partout autour de nous; rien ne leur échappe : un geste imprudent, une tête inopinément sortie de la cachette, et c'en est fait.
Et c'est là ce qui nous obsède et qui nous point : ce paysage vide déroulé autour de ces fermes, ces lignes vaporeuses des collines, et la mort circulant à traversées choses, sous ce grand soleil printanier, la mort toute seule, maîtresse de tout, possédant tout cet espace où les hommes l'ont érigée, l'unique promeneuse dans ces champs merveilleux, l'unique visiteuse du village envahi.
Toujours nos yeux retournent à lui, si proche et plus inaccessible qu'un village de l'autre hémisphère. La longue-vue du commandant me permet de le contempler de tout près. Ces fermes, il me semble que je vais les toucher, heurter à leurs portes, entrer, chercher leurs habitants mystérieux. Ils sont là, sans doute courbés, obéissants, subissant les milles contraintes, les mille vexations. Ils sont chez eux et ne sont plus chez eux. Ils ne sont plus maîtres de leurs affaires, de leur temps, de leur bétail, à peine le sont-ils encore de leur vie, sous la condition de ne point enfreindre les ordres. Ils vivent dans la terreur, dans la tristesse et dans l'angoisse.
Leurs nuits sont hantées de cauchemars. Leurs heures se traînent. Ils attendent. Et lorsqu'ils voient refleurir les lilas, leur seule pensée est celle-ci : « Déjà la seconde fois... depuis que nous sommes envahis... » Ils ne savent rien. Savent-ils, en ce printemps 1916, qu'un espoir leur est donné désormais ? De brèves nouvelles pourront enfin traverser le cercle de fer, ils apprendront bientôt si leurs fils sont morts...
Tandis que je contemplais le village tassé au milieu des champs, si contraint et si morne, les paroles des rapatriés revenaient flotter autour de moi, devenaient d'une réalité terrible en la présence de celui qui souffrait. Et il me semblait entendre sa plainte s'échapper de lui, monter des fermes oppressées, venir à nous à travers ces étendues qu'elle emplissait de son désespoir.
Lille, Roubaix, Valenciennes et tant d'autres ! Cités muettes, villages autour desquels le silence s'est établi depuis tantôt deux ans, et dont l'expression désolée habite en moi désormais, vous nous avez parlé à travers la voix de ces rapatriés qu'on exilait de vous.
Votre souffrance ils nous l'ont fait pressentir.
En leur donnant nos soins, en recueillant leurs paroles, nos cœurs s'élançaient jusqu'à vous...
Et nous savons aussi que l'espérance vous soutient, et que vous vivez, tournés vers l'avenir.

LE CORTÈGE DES VICTIMES A GENÈVE

Pendant des semaines et des semaines, dès la fin de l'automne 1914, presque chaque jour, la gare de Genève vit arriver des trains remplis de ces malheureux voyageurs.
Dans leurs wagons, qui demeuraient fermés, les internés civils se pressaient, tendaient leur visage. Ils regardaient les commissaires rangés sur le quai. Mais aucun d'eux n'avait ce geste quasi réflexe de se pencher et d'ouvrir la portière : ils étaient habitués à la discipline.
Enfin on les faisait descendre. Ils se hâtaient lentement. Ils avaient les mains embarrassées de bagages disparates, cartons mal ficelés, filets gonflés, paquets cousus dans des toiles, paniers, valises fatiguées.
Des femmes portaient leur tout petit, traînaient les aînés.
En un instant, le quai était envahi d'une foule silencieuse, à l'expression misérable et triste. Des femmes, toujours des femmes, des enfants, de très jeunes gens, des vieillards.
Figures lasses. Vêtements fripés et salis.
Ils ressemblent à s'y méprendre au convoi qui a passé hier. Ils sont pareils à ceux qui viendront demain. Tous ont la même attitude obéissante, et résignée, de gens accoutumés aux longues patiences.
Ils avancent vers la sortie. Ceux qui sont en retard se mettent à courir. Ils remplissent l'escalier, le passage souterrain.
Puis on les range en cortège, entre les commissaires, la police civile, les sauveteurs auxiliaires, les Samaritains. Les voilà en route pour l'école accueillante des Pâquis ou de la rue de Berne. Lamentable cortège...
Le grand jour accuse les teints brouillés, les traits gonflés, le désordre des costumes. Les uns ont les pieds si malades dans leurs chaussures abîmées qu'il faut les aider à marcher.
On soutient des vieux qui sont trop las. Des femmes pleurent silencieusement. Leurs voisines les prennent par le bras. Tous s'entr'aident. Ils donnent l'impression d'une solidarité qu'on ne sent pas chez les foules heureuses.
Ceux-là mêmes, beaucoup mieux vêtus que les autres, dont les bijoux attestent la condition aisée ont une allure pareille de soumission. On dirait un grand troupeau humain qui va docilement à sa destinée.
Les moins malheureux sont ceux qui furent pris au milieu d'un voyage d'été et qui achevèrent leur villégiature dans quelque couvent, quelque usine abandonnée de la province française, dans un camp de concentration de l'Allemagne occidentale. Témoin cette vieille Française alsacienne:
- On avait bien travaillé pendant vingt-cinq ans... Alors j'ai voulu conduire mes filles dans mon village d'Alsace. Nous étions parties le 24 juillet...
Toutes les femmes encore jeunes sont séparées de leur mari, retenu en pays ennemi, - pour combien de temps ? D'un geste pareil elles serrent leurs enfants dans leur jupe, et elles versent de pauvres larmes aussitôt refoulées.
A les voir, on pénètre soudain dans les situations effroyables créées par la guerre.
Alors se révèle le désarroi de ces existences qui, du jour au lendemain, se sont vues mises en dehors du droit commun, retranchées du monde et séparées des êtres chers.
Françaises ayant épousé des Allemands, Allemandes ayant épousé des Français, reniées par leur famille et que leur pays expulse, malheureuses dont les frères combattent dans une armée et le mari, parfois le fils, dans l'autre... Cœurs deux fois déchirés... Leur muet désespoir met comme un masque sur leur visage.
- On ne pouvait pas divorcer, n'est-ce pas ? - Et puis on s'aime davantage après qu'on a tant souffert ensemble...
Quelques-unes de ces femmes solitaires nous disent: - Je vais en Allemagne où je ne connais personne... Je ne sais pas l'allemand... Comment va-t-on nous recevoir là-bas ? Tout le passé leur est arraché, et elles n'osent pas regarder l'avenir.
Un jour arriva un convoi de Hongroises et d'Italiennes de Dalmatie. Toutes les jeunes avaient des enfants aux bras. Beaucoup étaient très jolies avec leurs yeux ardents, leurs dents brillantes et leur teint basané. Elles portaient sur leur chevelure noire et nattée, des mouchoirs éclatants. Par ce jour triste de fin d'automne, il semblait qu'un peu de splendeur orientale fût entrée dans cette salle.
Malgré leur évidente misère, ces femmes ne semblaient point abattues ni surprises. Sans doute les voyages ne les étonnent guère. Et elles ignorent les complications de la vie civilisée. Nous évoquions, en les contemplant, les tribus de Tziganes errant dans les plaines dénudées de la Mer Noire.
Je revois l'une d'entre elles, une femme en cheveux, toute ridée, à la peau dorée, aux membres fins, et qui parlait un allemand incompréhensible. Une gitane, sans doute.
Elle avait des fils qui jouaient dans un orchestre et qu'on a retenus « là-bas ».
- Elle a voyagé toute sa vie, dit un vieillard qui s'était approché pour servir d'interprète.
La vieille nomade ne pouvait plus supporter ses souliers qui la blessaient. Sans doute, était-elle habituée à accomplir pieds nus tous ses voyages.
On lui donna des espadrilles en étoffe.
Radieuse, elle y introduisit ses pieds minces.
Et elle remercia en saluant, un salut si souple, si souriant, et si digne à la fois, que l'une de nous, impressionnée, déclara: - Elle a l'air d'une reine.
Une reine... possédant bien plus qu'un royaume circonscrit, possédant tout l'espace, toute la beauté du monde, cette vieille femme qui « a voyagé toute sa vie », préférant au bien-être la liberté sans borne de celui qui ne possède rien.
Et je revois un autre nomade, ce berger aux cheveux gris, en houppelande brune et en sabots, qui apportait avec lui comme une évocation de l'existence patriarcale, une vision de la tente, du feu de bivouac, des longues marches solitaires à travers la campagne, derrière les moutons déambulant sans se hâter, pressés les uns contre les autres.
Tout l'après-midi il se tint dans la cour avec son chien « pour ne pas déranger le monde ».
Il retournait dans son pays, en Alsace.
- On a toujours du travail pour les bergers...
Il a une fille, mariée en Suisse. Mais il ne peut se rappeler l'adresse, le nom de la ville...
Il l'a perdu. Alors, il n'a plus au monde que son chien. Et il est si reconnaissant parce qu'on adonné de la nourriture à l'animal ! Une dame du comité promit de le lui garder pendant qu'il irait souper aux Cuisines populaires avec le convoi. Quand il revint, il déclara: - C'était un repas de noce ! La dame lui remit une écuelle pour qu'il pût faire boire son chien pendant le voyage.
Il remercia, en ajoutant: - Ça fera pour nous deux...
Et en disant adieu, il promit à celle qui avait soigné son seul ami: - Quand je serai là-bas, je vous écrirai une lettre...Mais je voudrais vous demander de me répondre.
Elle dit: - Je vous le promets...
Les plus pitoyables sont ces défilés de vieux hommes qui semblent encore plus dénués, plus abandonnés du sort que les femmes.
Ce vieil ouvrier a travaillé en France toute sa vie. On lui dit: - Pourquoi ne vous êtes-vous pas fait naturaliser ? Il répond: - Je ne pouvais pas... Je n'ai jamais pu...
Je gagnais quatre francs cinquante par jour...
Ce chiffonnier, petit, tassé, qui parle le français sans accent, voilà soixante ans qu'il vit en France... Et il en a soixante-sept. On l'a opéré deux fois de la cataracte. Il n'y voit plus bien.
- Le jour, ça va encore, dit-il. Mais quand il fait un peu sombre, je ne sais pas où je suis.
Nous lui avons donné un pardessus. Il n'en a sans doute jamais possédé. Il déclara qu'il était a comme un prince ».
Un autre, Un vieux berger, tout perclus de rhumatismes, se traînait, appuyé sur sa canne.
Il parla de son troupeau, trois cent quatre-vingts moutons et trois chiens. Quarante moutons étaient à lui. Ils représentaient les économies de toute sa longue existence. Quand on est venu le chercher, il a dû les laisser, n'ayant pas le temps de les vendre : ainsi il a perdu tout son avoir... Il avait encore un chien dont il dut se défaire. Il ne possède plus rien. Et dans le hangar où il couchait sur de la paille, il avait attrapé ces douleurs...
- Maintenant, dit-il, je ne pourrai plus garder les moutons... Il faudra m'assister...
Les victimes de la guerre ! Ce ne sont pas seulement les beaux soldats pleins de force qui donnent leur vie, ou qui reviennent infirmes, avec une existence diminuée. Pour ceux-ci, il y a la gloire, le sentiment d'avoir

Le cortège des victimes - 1914-1916

rempli un devoir essentiel; il y a des décorations, des pensions, et surtout l'estime, l'admiration de tous leurs proches, de leur pays entier.
Mais qui consolera les victimes obscures ? Tous ceux qui, sans savoir, souvent sans comprendre, se sont trouvés pris dans la catastrophe, et paient, eux aussi, de leur santé, de la petite aisance péniblement conquise, de tout leur bonheur, quelquefois de leur vie. Ils ont, eux aussi, fait leur devoir pendant toute leur existence... Et le malheur qui s'est abattu sur eux a ceci d'aggravé qu'il leur semble inexplicable et qu'il ne sert de rien à la Patrie.
Ces victimes-là, ce sont des populations entières sur qui l'invasion a passé, qui ont vécu des semaines et des mois d'épouvante, pour qui la vie ne redeviendra jamais plus « comme avant ». Ah ! lorsqu'on essaie de faire la somme de tant de souffrances, on se sent pris d'angoisse et d'épouvante. Il semble que l'on n'ose pas regarder plus avant...
Les semaines coulèrent. Nous avons vu arriver les habitants des localités proches de la frontière, qui avaient été refoulés en Allemagne, ou emmenés prisonniers au moment de l'invasion : Longwy, Audun-le-Roman, Blamont, Cirey, Badonviller, Dompierre-au-Bois, et tant d'autres villages ; ces jolis noms de France prennent aujourd'hui une résonnance douloureuse.
Lorsque ces femmes et ces hommes descendent de wagons, chargés de leurs bagages hétéroclites, pauvres objets ramassés à la hâte au milieu de l'affolement du départ soudain, entassés dans des hottes, pliés dans des toiles, serrés dans de vieux havresacs salis qui ont vu la guerre, sans doute, ficelés dans des sacs de pommes de terre, ils donnent l'impression saisissante de l'exode. L'exode de tout un peuple, terrifié par l'incendie, les obus, fuyant sous la menace des ennemis, emportant ses petits, oubliant dans l'effarement de la dernière minute, les choses indispensables. Et lorsqu'ils sont rassemblés sur le quai de la gare, comme une agglomération de malheureux, tous nous disent ces mêmes paroles: - Nous n'avons plus rien... nous n'avons plus que ça...
Avant de les emmener, il s'agit de leur faire déposer leur bagage. Ce n'est pas toujours facile. Les vieilles femmes retournent sans cesse à leurs paquets, ne voulant pas se laisser persuader qu'on les leur rendra plus tard, à Annemasse.
Dans ce naufrage, ces pauvres choses sont tout ce qui reste de leur bien. Elles tremblent de les perdre encore.
- Donnez-moi votre panier, on va vous conduire en automobile, disait un commissaire à une vieille invalide qu'il aidait à marcher.
- Non, non, je ne le donne pas, je veux le garder avec moi, on me le prendrait ! Et d'un geste éperdu elle serrait contre elle ce panier qui contenait une petite cafetière et un pot de confiture, - son seul avoir désormais.
Sept heures du matin sonnent. Il fait encore nuit. Une aube d'hiver, lente à venir. Le train vient d'arriver. Les évacués français remplissent la grande salle des bagages : des vieillards alignés sur les bancs, des femmes au milieu de groupes d'enfants. Ils ont un aspect de misère, des attitudes d'abattement, le teint plombé; une expression de tristesse terrifiée est comme fixée sur leurs traits immobiles. Ce sont des habitants des départements dévastés de la Meuse et de la Marne, qui furent emmenés en Allemagne et que Ton rapatrie au nombre de trois cents environ.
Dans le petit jour maussade, par une pluie battante, on les conduisit au restaurant. Les rares passants s'arrêtaient au bord du trottoir et les regardaient avec consternation.
Les gens de ce quartier, habitués cependant à voir défiler des convois lamentables, n'avaient point encore assisté à une pareille détresse...
Un ouvrier se dépouilla de son manteau, le jeta sur les épaules d'un vieux et s'éloigna à la hâte.
Après qu'on eut servi le café au lait, le cortège se reforma et reprit sa marche jusqu'à l'école de la rue de Berne.
Les commissaires aidaient à porter les enfants. La plupart des petits toussaient.
Une fillette, que la bronchite et la fièvre rendaient toute faible, était tombée dans la boue.
Des femmes avaient des pantoufles de lisière imprégnées d'eau. Les pauvres vieilles allaient péniblement, toutes voûtées. Des vieux se traînaient, appuyés sur des cannes. Beaucoup s'emmitouflaient dans des châles et des écharpes toutes neuves, contrastant avec leur dénuement, et qu'on leur avait donnés à Schaffhouse
Il faisait jour à présent. Le convoi avançait très lentement sur le pavé trempé.
Lorsqu'on se retournait et qu'on voyait ces faces tristes, blêmes et si lasses, cette foule de malheureux qui déambulaient sous la pluie, les larmes venaient aux yeux.
Ils semblent avoir pris une sorte d'habitude de leur infortune, des longues pérégrinations, des interminables fatigues.
Ils furent refoulés d'un lieu à un autre lieu. Ils ne savent pas où on les emmène. Ils disent : « Quand nous serons en France, qu'est-ce qu'on va faire de nous ? » Ils n'ont plus un endroit où ils voudraient aller, où ils soient attendus et chez eux. Leurs villages, Saint-Rémy, Dommartin, Dompierre-au-Bois, Mouzay, et d'autres encore, ont été bombardés et incendiés. Les maisons qui restent encore debout sont entièrement pillées. Quelques-uns disent: - Pourvu qu'on nous donne du travail !
C'est le seul vœu que nous leur ayons entendu formuler.
Cependant l'automobile des Samaritains avait déjà amené à l'infirmerie les plus impotents : des vieillards paralysés, une réfugiée devenue folle, et de pauvres vieilles que leurs jambes se refusaient à soutenir. Tous les lits sont occupés. Et, dans le couloir, cinq femmes décrépites, alignées sur un banc, attendent leur déjeuner.
Leurs idées s'embrouillent. Elles ne savent où elles sont. De leurs enfants dispersés, elles n'ont plus de nouvelles. Elles confondent les pays qu'elles ont traversés. Ici... là...
ailleurs... qu'importe... Mais elles se rappellent, jusque dans ses moindres détails, la chose terrible : leurs maisons qu'elles ont vu dépouiller... leur bétail qu'on leur a pris.
- On avait bien travaillé pendant cinquante ans... pendant soixante ans... puis voilà...
Se représente-t-on à quoi équivaut un tel désastre pour des paysans dont toute la vie, tous les efforts ont gravité autour de la ferme, du champ, du bétail ? Avec leur masque figé qui ne s'étonne plus de rien, elles semblent effondrées sur les ruines de leur existence.
Cependant, là-haut, dans la salle chaude, les sinistrés paraissent un peu réconfortés.
Ils causent.
Lorsque, devançant l'invasion, en août 1914 les habitants de la Meuse s'enfuirent vers le cœur de la France, ceux-ci avaient refusé de partir, préférant rester dans leurs villages avec leur bétail.
- Ah ! si l'on avait su, puisqu'on a tout perdu quand même...
Et ils se mettent à raconter la dévastation systématique de leurs fermes : le pillage de la vaisselle, du linge, des meubles...
- Nos beaux meubles... soupire une vieille femme.
Et elle énumère : les buffets, les armoires, les cuves, les pressoirs détruits à coups de hache, les planchers enfoncés et jusqu'aux portes démolies, leurs petites affaires abîmées, déchirées, jetées au fumier. Une femme dit: - Cela me retournait le cœur...
- Et le bétail...
- On nous l'a pris, on ne nous a pas donné de papier... Il ne nous reste plus rien « chez nous », plus un lapin.
La plupart d'entre eux ont subi l'épreuve atroce du bombardement. Les Allemands les faisaient se réfugier dans l'église.
- Mais dans nos granges, nous aurions été plus à l'abri, dit une femme, à cause du foin...
- Alors, dit une autre, quand on entendait les obus, on se mettait comme ça...
Et elle saisit son enfant, et se baisse au-dessus de lui : - afin que, si on était tué, le petit ne fût pas atteint.
Et rien n'est plus poignant que ce geste, dont on voit qu'elle a l'accoutumance.
Ils furent parqués là, dans l'église, pendant des jours, entassés, dormant comme ils pouvaient, sur les dalles, sur un peu de paille, tâchant de retourner chez eux prendre une couverture...
L'histoire de Dompierre-au-Bois est particulièrement tragique.
Le» Allemands l'occupèrent une première fois. Ceux-là, ils ne détruisaient pas, ils payaient ce qu'ils prenaient... Puis les dragons français les ont remplacés.
Un vieux paysan raconte: - Nous étions bien contents... On leur avait offert des bouquets. Et puis les Allemands sont revenus. Il en arrivait toujours, c'était comme des fourmis. Ils nous ont mis dans l'église, en massif, et pendant ce temps, ils pillaient toutes les maisons l'une après l'autre. Ils nous ont menacés de nous fusiller, et pendant deux jours, chaque fois que la porte s'ouvrait, nous croyions qu'on venait nous chercher. Des femmes tombaient de frayeur...
Les Allemands avaient installé des batteries et tiraient sur le fort de Troyon : le fort répondit et les obus français arrivaient sur le malheureux village.
Ce récit évoque en nous l'impression de douleur d'un combattant français (Maurice Gandolphe. La marche à la victoire): « Comment libérer sans détruire, comment reconquérir plus que ces ruines douloureuses et ces pitoyables survivants dont nous avons, dans l'élan même de la poursuite, éprouvé l'angoissante amertume ? C'est ici, à ces heures, qu'il faut ressentir l'intolérable horreur d'une aliénation passagère de notre terre et de notre vie. On ne réalise tout à fait « l'occupation d qu'au lieu et à l'instant de la briser par-dessus ses victimes.
... Nous sommes là, penchés vers ce décor familier tout près. Les autres, les occupeurs, restent tapis dans nos maisons, à l'ombre de nos clochers entre lesquels ils fouillent leurs terriers. Il faut bien tirer dessus - et on tire. » - N'est-ce pas, dit une jeune paysanne, interrompant le vieillard, ce n'est pas à cause de quelques civils que nos soldats pouvaient ne pas tirer... Il fallait bien...
Un obus éclata dans l'église.
- Alors ce fut comme si on ne voyait plus clair. Tout le monde s'est jeté dehors.
Et puis on est rentré quand on a vu que les autres ne suivaient pas... Et on a vu les morts et les blessés... Vingt-deux morts et dix-sept blessés.
Ce fut une scène atroce. Des familles étaient fauchées. Une morte avait son poupon de six semaines entre les bras. Une autre avait été tuée en allaitant son petit qu'on retrouva vivant dans ses jupes. Une femme sur le point d'accoucher avait le pied arraché; son mari, son père et sa mère étaient tués autour d'elle.
On l'emporta dans la salle d'école. Et là, elle cria pendant plusieurs jours, couchée sur la paille. On l'évacua ensuite à Mars-la-Tour, et elle put enfin mourir, ayant mis au monde un enfant mort.
Les plus gravement blessés furent laissés dans l'église, avec les cadavres, jusqu'au lendemain. Sur l'autel intact, la statue de la Vierge contemplait cette hécatombe de femmes, d'enfants et de vieillards.
- Ma pauvre femme demandait tout le temps à boire, dit un vieux. On ne m'a pas laissé lui apporter de l'eau. Elle n'est morte que trente-six heures plus tard...
Un effrayant dialogue s'engage entre ces hommes et ces femmes assis sur les bancs.
- Moi, j'ai eu ma fille de vingt ans tuée.
- Et moi, ma mère et mes trois sœurs...
- Et moi, mon mari...
- Cette petite fille que vous voyez là, toute pâlotte, c'est une orpheline que sa cousine avait recueillie... Sa cousine fut coupée en deux...
- Ah ! quand on est ensemble, on en parle, et c'est comme si on était encore là...
Ils racontent leur départ précipité quelques jours plus tard, les longs trajets sur les routes; ils portaient leurs enfants, trop fatigués. Les blessés s'en allaient sur des chariots. Plusieurs moururent avant d'arriver en Allemagne. A Metz, la foule accourut pour les regarder passer. Et ils ont vu des dames allemandes qui pleuraient. Ils allèrent dans un endroit, puis dans un autre. A la caserne, où ils passèrent les dernières semaines, ils furent bien traités. Les soldats étaient des réservistes, qui avaient des femmes et des enfants.
On croit rêver en écoutant ces rescapés, à qui les pires malheurs apparaissaient chose toute naturelle, désormais. Rien ne saurait plus les surprendre ni les émouvoir. Et cette expression prend une signification saisissante: - Nous avons pleuré toutes nos larmes...
A dix heures, le premier convoi fut conduit au tramway qui allait l'emmener à Annemasse.
Un public apitoyé regardait. Des femmes, spontanément, avaient apporté à la rue de Berne des paquets de vêtements, et elles pleuraient tout en les distribuant. D'autres, sur le trottoir, attendaient le passage des Français et leur donnèrent des objets. L'une d'elles, entendant une vieille paysanne regretter son parapluie laissé « là-bas », s'écria: - Attendez, madame ! Bientôt elle nous rejoignait, tout essoufflée, et remit un parapluie à la pauvre vieille ébahie, en s'excusant de ce qu' « il n'était pas tout neuf ».
Une autre, à son tour, arriva en courant avec un manteau bien chaud qu'elle lui posa sur les épaules.
Nous avons regardé s'éloigner les voitures.
Où vont-ils ? Qui va les recueillir et les aider, leur faire retrouver - en dépit des souvenirs effroyables et du regret de la ferme détruite, - un peu de bonheur ? Souvent le convoi arrivait par le train de neuf heures du soir. A la hâte, on formait le cortège. On faisait passer les hommes d'abord, les vieillards, les impotents, les jeunes garçons. Puis venaient les femmes. Beaucoup d'entre elles avaient des bébés dans les bras et des petits qui s'accrochaient à leurs jupes.
Par les rues noires, dans la nuit, nous les conduisions au restaurant. Nous passions entre deux haies de gens, avertis on ne sait comment, qui attendaient les Français sinistrés, public silencieux, respectueux, apitoyé.
Ceux d'entre nous qui portent des enfants sentent cette pitié frémissante, ce mouvement des figures qui se penchent vers le petit être endormi. Des mains se tendent, offrent du chocolat, des friandises, des vêtements.
Une femme retire son écharpe de laine et enveloppe une fillette au passage.

Le cortège des victimes - 1914-1916

On installe les réfugiés au restaurant de tempérance, à Montbrillant, dans deux salles.
On leur sert un repas chaud. Il y a des fleurs sur les tables. Les dames s'emparent des petits, afin que les mères puissent manger.
On distribue du lait aux bébés. On prépare des biberons pour la nuit. Les commissaires secondent les servantes, emportent les assiettes vides. Le propriétaire du restaurant voyant un enfant presque nu sous sa robe, s'écrie: - Je vais voir là-haut, si ma femme n'a pas quelque chose à lui donner...
Dans les allées et venues de ceux qui servent, les conversations s'engagent, à demi voix d'abord, puis plus haut. Il fait bon. Les visages fatigués se détendent. Quelques-uns prennent une expression de bien-être.
D'autres demeurent tristes et anxieux. Beaucoup de femmes ont leur mari, leur fils à la guerre et n'ont point encore reçu de nouvelles. L'une d'elles, en grand deuil, raconte qu'elle a eu son mari blessé d'un coup de feu et qu'on l'a éloignée de son agonie.
Quelques-unes se demandent avec angoisse si on les laissera retourner chez elles, dans des régions proches de la ligne de feu.
Leur maison ne leur sera-t-elle pas interdite ? Tous se montrent très touchés de la sympathie qu'ils sentent autour d'eux. Ils l'ont sentie tout de suite, lorsqu'ils sont arrivés à la frontière suisse. Ils s'attendaient à coucher dans les gares... Tandis qu'on les a accueillis et soignés, à Schaffhouse, et sur tout le parcours, à Zurich, à Berne, à Lausanne; on leur a donné des vêtements, des fruits, des friandises. A Berne, ils ont vu un de nos officiers, et ils ont crié : Vive la Suisse ! Nous les écoutons, et nos yeux se remplissent de larmes : avec l'affreux souvenir de leur catastrophe, ils emportent le nom de notre pays, et ce nom leur est doux.
Dans le bâtiment d'école où des lits sont préparés, où des tables sont fleuries, les commissaires procèdent aux formalités administratives.
Nous emmenons les mères et les enfants dans la salle de douches. Il y a de l'eau chaude, des tubs et des cuvettes alignées sur les bancs. Et l'on commence la toilette des tout petits.
Des femmes nous disent: - Voilà trois mois que nous sommes en voyage, tantôt dans un village, tantôt dans l'autre... Hier, à Schaffhouse, nous avons dormi dans un lit, nous nous sommes déshabillées pour la première fois.
Bientôt, la salle est transformée en pouponnière. Les bébés, étendus sur les lits, agitent leurs membres, tandis qu'on les frictionne. Quelques-uns pleurent. Il est tard. Ils ont sommeil. D'autres continuent à sourire.
Tous ces bébés qui viennent de si loin, et qui ont traversé tant de choses, placides, épanouis dans leur merveilleuse ignorance, eux les tout petits, à qui rien ne manque, tant qu'ils sont enveloppés des bras maternels...
Un garçonnet s'est déshabillé seul, tandis que sa mère s'occupe de ses cadets, et il est là qui nous regarde, tout nu et souriant.
Tandis que, penchées ensemble sur les lits, nous aidons les mères à emmailloter les petits, elles nous confient leurs difficultés et leur détresse.
Une jeune femme sanglote en langeant son nouveau-né. On vient de l'avertir qu'elle ne pourra pas, sans doute, retourner dans sa ville menacée. Elle dit: - Je ne sais plus où aller... je ne connais personne...
Une fillette gazouille. Elle veut raconter, elle aussi. Elle dit: - Les Allemands... ils m'ont pris ma poupée.
Son papa est parti à la guerre, mais il aurait bien dû rester avec eux, puisqu'ils ont eu la guerre dans leur village.
J'avise un bel enfant, gras et rose, qui sourit à sa mère tandis qu'elle lui fait sa toilette.
- Quel beau bébé, madame ? Quel âge a-t-il ? Elle se redresse, et je vois qu'elle est toute jeune. Elle répond orgueilleusement: - Quatre mois ! je le nourris... Ce que j'en ai mangé de tristes choses pour me conserver mon lait ! Les autres, ça les dégoûtait... Moi, je ne regardais pas ! Je pensais seulement à mon petit, et je mangeais tout, n'importe quoi ! Aussi, voyez comme il est lourd.
Elle le soupèse avec fierté.
Et elle répète: - Ce que j'en ai mangé, de tristes choses...
On amène une enfant qui vient d'être pansée à l'infirmerie. Six ans. Elle a son bras en écharpe.
- Ce sont les Allemands qui t'ont blessé ta menotte ?
Elle lève un doux visage très tranquille et tout blanc. Sa voix frêle répond: - Mais non, madame... nous étions dans l'église...
Alors les femmes, à demi voix, racontent l'histoire de cette petite fille solitaire que l'une d'entre elles a emmenée par charité.
Sa maman, qui habite Paris, l'envoya avec sa sœur de trois ans passer l'été chez ses grands-parents, à Dompierre-aux-Bois.
Dompierre-aux-Bois, oui, nous connaissons ce nom désormais tragique. Nous nous rappelons d'autres récits qu'on nous a faits en pleurant. L'église éventrée par un obus. La mort tombant tout à coup sur les réfugiés pêle-mêle...
Le grand-père, la grand'mère, l'oncle, la tante et la sœur de la fillette furent tués. Et maintenant, on la ramène à Paris, et sa maman ne sait rien encore.
Dans cette salle remplie du pépiement des tout petits, cette évocation est intolérable: ce corps de trois ans qu'on emportait, et la grande soeur, échappée par miracle, qui "suivait sans comprendre.
- Et les blessés ne guériront pas... ajoute une vieille femme de quatre-vingt-deux ans.
Sa main est bien longue à guérir... Elle suppure toujours.
Les bébés sont couchés, frais et calmés, ils vont s'endormir. Et les mères entourent la jeune fille suisse-alémanique qui les accompagna de Schaffhouse. Elle va les quitter.
Toutes veulent lui dire adieu, lui prennent les mains, la remercient.
- Mademoiselle... je voudrais bien vous embrasser...
Et ces inconnues de la veille échangent des baisers...
Cependant la vieille femme continue à parler: - Le plus terrible, ce n'étaient pas nos maisons brûlées, c'est que les soldats allemands nous ont emmenés comme des malfaiteurs - des soldats qui avaient leur baïonnette sortie ! Singulière conception paysanne : ce départ forcé, cette escorte de soldats lui paraissent une honte au bout de sa longue vie de travail honnête. Cela elle ne peut le pardonner.
Ce qui nous surprend toujours au milieu des récits de bombardement et d'incendie, c'est le calme de ces gens qui racontent ces choses. Ils ne protestent pas. La perte de leurs biens leur apparaît comme une conséquence inévitable: - Qu'est-ce que vous voulez, c'est la guerre...
Tandis que les bourgeois, les propriétaires des fabriques brûlées, s'indignent, invectivent et se révoltent, eux, les pauvres gens, habitués aux fatalités, ils parlent de leur désastre sans haine, d'un ton paisible. Ils ne savent pas où ils iront. Bien sûr, on les enverra quelque part où ils pourront être tranquilles. Ils acceptent tout d'avance. N'est-ce pas, on ne pouvait empêcher ces choses...
Leur malheur les revêt d'une sorte de dignité. Ils en ont tant vu ! D'autres sont plus malheureux encore. Ils disent : « Voyez cette femme, son mari est mort... sa maison est brûlée... elle est sans nouvelles de son fils... Et celle-ci, elle a perdu son enfant... » Douceur des cœurs qui, tout déchirés, trouvent encore de la compassion pour les autres...
Un jour, en vertu d'un hasard, qu'on avait tout fait pour prévenir, une colonne de vieillards et de jeunes garçons français rencontra, dans la rue, le convoi des internés allemands, au grand émoi des commissaires. Le résultat fut inattendu. Un vieil homme français a soulevé son chapeau, en disant: - Ce sont de pauvres bougres comme nous...
Et ce fut tout.
Un soir, à l'infirmerie, on a amené une vieille paysanne française. Ici encore c'était un fait tout à fait exceptionnel imposé par des circonstances particulières: les autres lits étaient occupés par des Allemandes.
Dans la chambre silencieuse et demi-obscure, la vieille femme, assise sur son séant, se mit à parler. Elle était d'un village près de Saint-Mihiel qui fut occupé par les Allemands et bombardé ensuite, au centre même de la bataille. On les fit passer en Allemagne. Ils allèrent dans un endroit, puis dans un autre, à Sarrebourg, et enfin à Saverne où on les mit dans une prison. On leur dit bien qu'ils n'étaient pas comme les autres prisonniers. Mais il n'y avait point de place ailleurs. Les sœurs étaient bien gentilles pour eux. Ce n'était pas leur faute s'ils n'étaient pas bien nourris... elles donnaient ce qu'elles avaient. Alors des dames de Saverne, - des Alsaciennes, dont les sympathies sont françaises, - sont venues les voir.
Et elles ont apporté des vêtements, du linge aux plus dénués, et de la nourriture, des saucisses...
Elle s'arrête et son masque blême et ridé sourit à ce souvenir. Sans doute ne sait-elle pas lire : une de ces vieilles paysannes telles qu'on en rencontre encore dans les campagnes reculées et dont toute la vie s'écoule, resserrée, entre les murs de leur ferme.
Tantôt elle parle avec vivacité, et tantôt elle s'arrête, regarde fixement devant elle comme si elle contemplait en elle-même des images, images toutes proches encore et toutes fraîches. Elle dit: - A présent, on n'a plus une chaise à soi, plus une fourchette, plus rien...
Je demande: - Votre village a-t-il été brûlé ? Elle acquiesce:
- Oui... beaucoup de maisons ont brûlé.
- Mais pas la vôtre ? Elle répond: - Pardon...
Et elle se tait un moment, la tête penchée.
Elle a deux fils à l'armée et deux filles qui se sont sauvées avant elle et dont elle ne sait plus rien. Pendant douze jours, le village fut bombardé continuellement ; tous les habitants se cachaient dans les caves. Et quand une cave s'écroulait, ils allaient dans une autre. Elle est restée jusqu'au dernier moment, à cause du bétail; à la fin, elle a lâché toutes ses bêtes parce que l'écurie brûlait. Celui qui n'a pas vu, il ne peut pas se figurer...
Elle ajoute: - Qu'est-ce que voulez ? c'est la guerre...
Cependant à travers ces paroles toutes simples, coupées de silence, les images terribles apparaissent, emplissent peu à peu la salle où les Allemandes se taisent et écoutent
Une jeune fille, étendue sur le lit voisin, s'est soulevée. Elle ne perd pas une parole.
La vieille femme reprend: - Les soldats allemands, je ne peux pas me plaindre... Naturellement ils nous demandaient des choses. Fallait bien qu'ils mangent, n'est-ce pas ? Mais ce n'était pas leur faute s'ils étaient là. Il fallait bien qu'ils aillent pour leur pays, comme nos garçons pour le nôtre. Et ils auraient autant aimé rester chez eux, bien sûr. Quand il n'y a plus rien eu à manger, ils nous donnaient de leur rata. Et je lavais leurs affaires. Quand les obus venaient ils se fourraient avec nous dans les caves. On était là tous ensemble.
Elle oublie de manger son potage qui refroidit sur ses genoux. Elle continue: - Le jour qu'on a dû partir, je faisais la soupe pour les porcs. Un officier allemand a écrit quelque chose sur la porte. Alors les Allemands ont tiré du canon. Ils tiraient au-dessus de nous, sur les Français qui étaient au bas de la côte, au delà des vignes. Ah ! ils ne s'amusaient pas à chercher du raisin...
Elle s'arrête un instant avec un sourire: elle sourit à sa tragique plaisanterie.
- Et les Français, ils tiraient d'en bas sur le village. Et ce sont leurs obus qui ont mis le feu à nos maisons. Quand je voyais des Allemands blessés par terre, je pleurais aussi, comme pour les nôtres... On nous a dit qu'il valait mieux partir. Alors on a tout laissé, les denrées, le raisin, le bétail. On est parti sans pouvoir rien emporter. Les maisons brûlaient. Ça faisait un beau feu.
Elle ajoute: - Ah ! oui... c'est une terrible guerre.
J'écoutais comme dans un rêve déconcertant cette évocation poignante de l'invasion et de la bataille au milieu de ces femmes allemandes qui, peu à peu, cessaient d'être hostiles, se laissaient gagner par une pitié que je lisais sur leur visage, et cette pitié devenait de l'admiration pour cette vieille ignorante, si fruste et si simple, qui ne se plaignait pas et trouvait encore moyen de sourire.
La jeune fille allemande prit la parole à son tour. Elle n'avait pas été internée. Elle était infirmière chez une dame américaine, et, avec sa maîtresse, elle avait traversé la France et vu des blessés. Et ces blessés Français étaient si gais ! Et elle ajouta tout à coup, en se tournant vers la paysanne lorraine: - Vous avez bien raison, vous avez bien raison de sourire ! Il faut garder tout son courage ! Et j'eus l'impression que la pauvre vieille dépouillée était une victorieuse, elle qui avait su s'emparer de ces cœurs d'ennemies et les plier à l'admiration.
Tandis que passent, pressés autour de leur mère, les enfants rapatriés, les plus petits, indifférents et souriants, les aînés gardant parfois leur mine pâlotte et leurs yeux tristes, refusant de se laisser distraire, je repense toujours à cette petite fille de Lorraine que j'ai connue dans un village de Haute-Savoie où ses parents furent évacués. Une petite fille de dix ans qui promenait autour d'elle des regards effrayés, et « qu'on ne vit jamais rire ».
Sa mère disait: - Elle était pourtant bien robuste, avec de bonnes joues. Mais elle a souffert. Les enfants, ils ont plus de peine à supporter...
Cette femme avait les gestes mornes de ceux qui ont traversé une catastrophe interminable.
Elle appelait sa fillette, assise dans un coin, les mains pendantes.
- Va donc jouer avec les autres ! Les paysannes, devinant son souci, disaient: - C'est si jeune ! Elle oubliera ! Regardez-

Le cortège des victimes - 1914-1916

donc ceux-ci comme ils ont repris, déjà ! La mère secouait la tête. Les enfants ne sont pas tous pareils, n'est-ce pas ? Une petite fille blonde aux yeux gris qui regardaient toujours au loin...
Naguère, lorsqu'elle s'éveillait, la journée ne lui paraissait pas assez longue. Elle rougissait de joie quand la maîtresse l'embrassait au sortir de la classe. Volontiers elle se figurait que tout le monde est bon, lorsque la voisine lui rapportait du marché de Lunéville des gâteaux qu'elle partageait avec ses amies. Le soir, elle jouait sur la place du village, tandis que les plus grandes se promenaient en se donnant le bras. Elle disait sa prière avant de s'endormir et savait que le bon Dieu l'aimait bien.
La chose effroyable arriva. Des coups de fusil qu'on tirait sur les hommes.
La fuite dans les caves où l'on se tenait tapis les uns contre les autres... Son père qui pleurait...
Et puis la faim... Elle n'osait pas dire combien elle avait faim... Un vieil homme de leur ferme avait déclaré: - Cela ne peut pas durer plus longtemps, il faut du pain pour les enfants...
Alors la nuit, en se cachant, il apporta trois miches...
Cet homme, on ne le revit pas. Après elle ne savait plus. Les scènes se confondaient.
Des figures terrorisées passaient devant elle.
On disait que M. le maire était devenu fou...
Puis les soldats français entrèrent. On put manger et dormir.
Mais un matin, sa mère la prit par la main: - Vite, il faut s'en aller ! Tous ceux du village s'enfuyaient. Les uns avaient des sacs et des brouettes, bientôt ils les abandonnèrent pour courir plus vite. Ce qui la frappa d'horreur ce fut la vieille boiteuse qu'on dut laisser au bord du chemin et qui les appela longtemps d'une voix désespérée.
Au haut de la côte, ils se retournèrent. Et tout le village brûlait. Elle cherchait à reconnaître leur ferme dans les flammes. Mais sa mère l'entraîna.
Ils marchèrent sans repos, sans nourriture tout le jour. Ils arrivèrent à un autre village. Le lendemain il y eut la bataille tout autour d'eux. Réfugiés dans une cave, ils entendaient l'éclatement des obus et des cris, des hurlements d'hommes. La petite fille pensait que la fin du monde était venue.
Seulement le bon Dieu les avait oubliés...
Beaucoup de temps passa... elle ne savait plus. La journée était pareille à la nuit. On entendait des blessés qui appelaient doucement: - Camarades, pitié ! pitié I Camarades...
Et personne n'osait aller vers eux.
Il fallut se sauver encore. Des soldats français, tout saignants, se traînaient dans la rue et demandaient à boire. Et la petite fille stupéfaite vit sa mère se détourner en pressant le pas.
Quand on fut sorti du village, on dut enjamber des corps et des corps. Il y en avait... des Français, des Allemands couchés pêle-mêle. Et les chevaux, le ventre ouvert. Et du sang... Sa mère l'entraînait: - Ne regarde pas...
Et puis cette odeur dont le seul souvenir vous ôte le goût du pain...
Ils marchèrent longtemps. Ses pieds lui faisaient si mal qu'elle ne comprenait pas comment elle se tenait encore debout. On voyait une ville là-bas, au bord de la plaine.
Il fallait l'atteindre. Son père et sa mère lui donnaient la main... Mais comme cette ville se rapprochait lentement ! Enfin on les avait entassés dans un wagon.
Et ils étaient partis sans savoir où.
Maintenant, ils étaient bien... ce village tranquille ressemblait au sien; les gens lui parlaient doucement... Mais il lui semblait qu'elle ne pourrait plus redevenir comme avant.
Sa mère gémissait: - Dire qu'on a tout perdu et qu'on est chez des étrangers...
La petite fille souffrait d'un mal plus profond que le chagrin de la ferme détruite. Elle ne savait pas l'expliquer avec des paroles.
Seulement quand on s'asseyait avec les hôtes autour de la table dans cette ferme qui était désormais sa demeure et qu'on lui disait: - Mange... sa gorge se serrait et les bouchées ne descendaient pas.
Des fillettes la prenaient par la main, l'emmenaient. Elles étaient amicales et joyeuses.
Il y avait autour du village des arbres chargés de fruits. Les raisins mûrissaient dans les vignes. Sur les seuils les poules picoraient comme naguère. Il faisait beau. Elle retrouvait des aspects familiers. Rien ne semblait changé.
D'autres enfants venus de loin, eux aussi jouaient, acclimatés déjà. Elle ne pouvait pas... Bientôt on la retrouvait assise à l'écart, le regard fixe, petite figure pâle qui ne riait plus.
Rien ne la réconciliait avec le monde qu'elle avait découvert tout à coup si cruel.
Les vêtements, les jouets qu'on lui donna, les paroles de tendresse, les soins maternels mêmes restaient impuissants à exorciser ce pauvre cœur de fillette confiante et croyante.
Ce fut un peu plus de deux semaines après son arrivée qu'elle mourut. Le médecin déclara que cette plaie légère qu'elle avait au pied s'était envenimée, déterminant l'infection générale. Mais le père pensait qu'elle avait eu « les sangs tournés ». La petite fille avait vu trop de choses...
Les paysans groupés autour de la fosse étroite hochaient la tête, apitoyés. Amener une enfant de si loin et puis la voir mourir en trois jours...
Tandis que défilent dans nos rues les familles rapatriées, je regarde ces têtes brunes ou blondes, ces visages de huit ans, de dix ans, - l'âge où l'on souffre déjà, mais où l'on ne sait pas encore expliquer sa souffrance. - Combien de petites filles trop sensibles et de garçons précoces, la nuit s'éveillent en sursaut, baignés de sueur, et subissent de nouveau les heures d'épouvante ? Si l'on pouvait raconter ces choses... énumérer ces paroles, ces cas extraordinaires ou navrants. Chaque jour c'étaient d'autres détresses. On vivait en pleine tragédie, toujours la même, et toujours différente, renouvelée à l'infini. La douleur sans nom de la guerre pénétrait avec chaque convoi dans ces salles, devenait l'air même que nous respirions, et il semblait que nous n'aurions jamais assez de sympathie et de tendresse pour alléger cette atmosphère chargée de catastrophes.
Une femme en deuil, la figure vieillie avant l'âge, à l'écart, effondrée sur sa valise, ne parlait à personne, refusant du geste le thé qu'on lui offrait, se détournant lorsqu'on voulait lui parler. Une dame genevoise s'assit à côté d'elle et s'empara de sa main, doucement.
- Qui avez-vous perdu ? Alors, elle dit d'une voix basse et accablée: - Ma petite fille...
Et elle reprit, les yeux fixés dans le vide, comme si elle contemplait la scène affreuse: - Elle avait sept ans... Une balle l'a attrapée, là, sous mes yeux...
Il y eut un silence. Aucune parole n'était possible. La mère ajouta: - Elle n'avait pourtant rien fait...
Les deux femmes se taisaient. Les mots blessent de telles douleurs. Cette malheureuse, depuis des semaines toute seule avec le déchirement de son cœur, sentit cette affection offerte. Et soudain, elle se mit à pleurer. Elle pleura longtemps. C'étaient les premières larmes qu'elle versait.
En la voyant sangloter ainsi, le visage dans ses deux mains, je repensais à une parole d'enfant entendue naguère. Un instituteur avait demandé à ses élèves: - Qu'est-ce que c'est que de pleurer ? Les bambins hésitaient, ne sachant définir.
- Voyons, quand est-ce qu'on pleure ? L'un d'eux répondit: - Quand on est un petit peu moins malheureux.
Cette femme solitaire, était peut-être un peu moins malheureuse, puisqu'elle pleurait...
De tels deuils n'étaient pas rares. En avons-nous vu passer des mères qui avaient perdu leur enfant ! maladies, fatigues, changement d'existence... Il en est qui disparurent dans la bousculade du départ. D'autres moururent en wagon.
Une jeune Lorraine raconta que sa sœur, qui avait deux petits enfants, étant sortie pour leur chercher du lait, retrouva sa maison en flammes. Les deux petits criaient aux fenêtres. Elle voulait se précipiter. Les soldats, afin de la sauver, la retinrent. Les enfants furent brûlés. Depuis lors on n'a plus rien su d'elle. Peut-être est-elle devenue folle.
Beaucoup de vieilles paysannes qui n'avaient jamais quitté leur village, qui l'avaient vu bombarder et incendier, considéraient comme leur suprême malheur l'obligation d'en partir.
- Quand même c'était tout brûlé chez nous, on s'y plaisait bien, dit l'une d'elles.
Au cours d'un de ces trajets, je donnais le bras à une femme hâve, l'air misérable et qui se traînait, et je dis, apitoyée: - Vous avez bien souffert...
Alors elle me lança un coup de coude presque brutal, et avec un regard affolé, elle chuchota: - Taisez-vous donc I Vous n'avez pas vu l'gendarme, là tout près ! J'crois qu'il vous a entendue.
Pauvre femme désorientée, à l'esprit malade. Elle n'avait pas encore compris qu'elle était en Suisse.
Ces malheureux n'en revenaient pas d'être les objets d'attention et de soin. Ils ne savaient comment exprimer leur reconnaissance.
- Oh ! monsieur, dites-moi votre nom que je le mette dans mes prières, disait une évacuée à l'un des commissaires.
Une méridionale, âgée, souffrant d'une inflammation de la gorge, ne pouvait pas croire qu'on ne lui laissait pas payer les oranges qu'on lui donnait: - Vous ne voulez pas me dire que vous faites tout cela pour rien du tout, dites ! Et la joie que leur causaient les distributions de bonbons et de pastilles !
- Oh ! madame, ce que c'est que d'avoir quelque chose de bon dans la bouche ! Comme ça nous change...
Une vieille Alsacienne, parlant très mal le français, à qui un commissaire avait donné un petit drapeau bleu blanc rouge, demanda: - Moi, je peux garder, souvenir ? Il lui répondit affirmativement.
Alors elle se mit à pleurer. Et dans son émoi, perdant un peu la tête, elle essuyait ses larmes avec le drapeau.
Une femme, dans un coin, se tenait impassible, son petit aux bras. Elle avait suivi machinalement le cortège. Et la fatigue l'accablait à tel point qu'elle ne voyait même plus la saleté de son enfant, ni les haillons humides dont il était emmailloté.
Un commissaire, doucement, le lui prit des bras, et après l'avoir rassurée, il alla le confier aux dames de la pouponnière.
Une Samaritaine rapporta le bébé, un beau bébé frais et rose, ayant des langes neufs, une robe de flanelle immaculée, une brassière de laine souple, des bas, des souliers blancs. Avec sa mine souriante et reposée, le soin délicat de sa mise, il semblait un de ces enfants choyés que l'on présente au dessert à sa famille ravie. La jeune fille le promenait de groupe en groupe, demandant: - A qui le bébé ? Mais elle n'obtenait point de réponse. Alors un sauveteur auxiliaire s'empara de l'enfant, et, debout sur une table, il le montrait à la foule des évacués en criant d'une voix qui dominait le tumulte des conversations: - A qui le bébé ? Une voix basse et tremblante répondit enfin: - A moi, Monsieur...
La mère l'avait reconnu. Elle avait hésité un moment : depuis bien des semaines, elle n'avait pas vu à son petit cette belle mine.
Alors elle le prit et le serra contre elle. Et elle ne put rien dire, tant elle pleurait en l'embrassant.
Une de mes amies apportait chaque matin du fil et des aiguilles afin de recoudre les boutons des pauvres vêtements. Un jour, elle remit des boutons à la veste d'un homme âgé, à la figure respectable et très digne. La couture de son manteau avait craqué. Des épingles le maintenaient tant bien que mal.
Elle se mit en devoir de le recoudre. Lui la regardait faire, tout ahuri. Sans doute, ce geste de femme lui rappelait-il son abandon actuel, évoquait peut-être d'autres visages féminins penchés sur ses nippes, autrefois.
Une émotion l'étreignit qu'il ne savait pas dire. Alors, tandis qu'elle rapprochait de lui sa figure, pour lui parler, - il était un peu sourd, - tout d'un coup, il lui appliqua sur la joue un bon gros baiser. Et il la considérait avec un sourire, comme s'il venait de faire la chose la plus naturelle du monde aussi naturelle que de laisser rajuster son manteau...
Elle, sentant toute la détresse exprimée par ce baiser, refoulait ses larmes, et il lui semblait, en regardant la foule misérable qui se pressait dans l'atmosphère épaissie de la salle, que toute la tristesse et toute la gratitude de ces êtres s'épanchaient sans parole, et venaient à elle dans ce baiser.
Un vieillard entrait en Suisse pour la seconde fois comme prisonnier de guerre ; il fut interné en 1870, avec l'armée de Bourbaki. Alors il demanda à revoir le lieu de son internement. On le conduisit à l'église de la Fusterie. En passant sur le pont du Mont-Blanc, notre hôte d'autrefois a reconnu l'île Bousseau, il s'est souvenu qu'on l'y avait conduit en promenade. Il considéra longtemps l'église, en fit le tour, et sans cesse il la comparait avec la lointaine image qu'il avait gardée. Il se souvint qu'il y avait « des séparations ». Il dit que « ça l'avait beaucoup intéressé de revoir ça ». Puis il demeura un moment en silence. Peut-être songeait-il aux années qui avaient coulé entre ces deux voyages... Et sans s'étonner de voir les mêmes événements se reproduire à de longs intervalles, comme un rythme inexorable, il s'émerveillait que le sort l'eût ramené dans cette ville. Soudain, il recouvra la parole. Et il ne trouvait pas assez de remerciements...
Je revois un ménage d'octogénaires, un petit vieux et une petite vieille courbés et ratatinés. Ils cheminaient péniblement, les derniers du cortège en se tenant par le bras. Les regards ahuris qu'ils promenaient autour d'eux, leur air d'être plus dépaysés encore que les autres, disaient bien qu'ils en étaient à leur premier voyage... et quel voyage ! Leurs vêtements étaient des haillons. Lorsque le cortège fut entré, et que, l'appel terminé, on voulut les conduire aux vestiaires respectifs des hommes et des femmes, ils protestèrent d'une seule voix: - Nous ne voulons pas nous séparer ! Elle, surtout, n'y pouvait consentir. Et elle suppliait le commissaire: - Mon bon Monsieur, il ne faut pas nous séparer, nous sommes si vieux ! Et puis, vous savez, avec cette méchante guerre, il ne nous reste pas beaucoup à vivre, qui sait ? Et puis, vous savez c'est aujourd'hui cinquante ans qu'on s'étions mariés ! A ce mot, ils se regardèrent, souriants au milieu de leur détresse.
Leurs noces d'or... Un demi-siècle d'amour, un demi-siècle de vie commune, et de souffrances partagées, jusqu'à cette souffrance ultime de la perte du foyer et de l'exil... Et c'était aujourd'hui leur anniversaire.
Cependant, le vieillard, qui comprenait mieux les choses, rassurait sa femme et la persuadait à demi. Elle se laissa emmener au vestiaire. Mais à voir sa répugnance, nous sentions bien que son inquiétude persistait.
Pendant ces longues et terribles semaines, leur principal souci ne fut-il pas de demeurer ensemble ? Ce fut lui qui reparut le premier dans la grande salle. Il était méconnaissable, serré dans une redingote noire, une fleur à la boutonnière ; il avait peigné ses mèches grises et lavé ses mains. Il avait pris un air de respectabilité et l'attitude d'un homme qui célèbre son cinquantième anniversaire de mariage. Il se tenait près de la porte, attendant sa femme. Mais lorsqu'il la vit venir, il ne la reconnut point, non plus qu'elle ne le reconnut lui-même. Des vêtements presque neufs la transformaient : une jupe, une jaquette.
Elle avait un visage net de vieille femme bien propre. Elle approchait, timide, un peu gauche, les yeux inquiets et pleins de larmes; elle voyait son mari et continuait à le chercher.
Ils sont face à face. Leurs regards se rencontrent. Ils se retrouvent. Et tout à coup, ils tombent dans les bras l'un de l'autre. Et ils pleurent ensemble.
Mais, cette fois, il y a, dans ces larmes, de la joie.
Une heure de détente, c'était celle où l'on conduisait les rapatriés à leur repas. Souvent, quand l'heure des convois s'y prêtait, c'était aux Cuisines populaires. Autour des longues tables garnies de fleurs, on les faisait asseoir.
Et ils retrouvaient un sourire à la vue de ces bouquets préparés pour eux et qu'on distribuait aux femmes à l'instant du départ.
Jamais nous n'avons manqué de fleurs... Les propriétaires de serres en envoyaient, tous ceux qui possédaient une plate-bande la dépouillaient, et les fleuristes et les pauvres femmes du marché apportaient leur bouquet
Les commissaires et les dames aidaient au service. On faisait la chaîne, on passait les assiettes. Et parmi ces serviteurs bénévoles il y avait des gendarmes et des professeurs éminents. On voyait de braves agents s'appliquant à faire manger des enfants ahuris ou fatigués qui oubliaient leur nourriture.
Chez tous les témoins de ces misères il y avait un tel désir d'aider, une émotion si poignante, que les différences de culture et de milieu étaient, par miracle, effacées.
Autour des victimes, il n'y avait plus qu'une communion de pensée, un élan semblable; ce n'est pas un des moindres bienfaits que nous devions à ces malheureux.
Le repas fini, on les reconduisait à l'école.
Les agents, les commissaires et les dames se chargeaient des enfants. S'il pleuvait, on les portait pour ne pas que tous ces petits pieds fussent mouillés. Et l'on ouvrait tous les parapluies, une collection de parapluies qui furent envoyés anonymement à la gare pour abriter les internés.
Je me rappelle un soir, en particulier. A l'extrémité d'une table, un groupe d'hommes graves et tristes remerciaient avec une politesse extrême chaque fois qu'on leur passait une assiette. Tous avaient des habits pareillement pauvres et salis. Mais deux ou trois d'entre eux, aux figures plus affinées, semblaient des hommes cultivés. Après le dessert, on servit le café. Puis le signal du départ fut donné. Les mères rassemblaient les enfants, serraient dans leur sac les biberons de lait chaud. On retrouvait les joujoux des petits, les cannes des vieillards. Au milieu de ce brouhaha, tout à coup, personne ne sut comment, un silence se fit. Et l'on vit se lever un des hommes qui occupaient le bout de la table. Un instant il se tint là, tout droit, immobile, muet et les yeux fermés. Je me souviens qu'il avait une longue barbe grise et que son visage, en pleine lumière avait une sorte de beauté solennelle que je n'avais point remarquée tout à l'heure. Et soudain il se mit à parler. Il parla, les yeux clos, d'une voix un peu hésitante, un peu brisée, et qui s'affermissait. Et il s'adressait à tous ces hommes et ces femmes qui se taisaient autour de lui.
- Mes amis, ne quittons pas la Suisse sans l'avoir bénie et remerciée. Je me rappellerai, ma vie entière, ce repas de ce soir, servi par des mains amies. Voilà des mois que personne ne nous a servis ainsi. Là-bas, on nous apportait bien notre manger, mais comment ! Et ici on nous a servis ! servis avec amour. Nous ne l'oublierons jamais.
Merci I Et les autres, après lui, de répéter: Merci ! Tous les rapatriés nous entouraient. Et ce furent d'éloquentes poignées de main, de ces étreintes vigoureuses où ceux qui ne savent parler mettent le trop-plein de leurs sentiments. Et nous pensions que c'était notre pays qu'ils remerciaient ainsi...
Le matin nous les escortions au tramway.
Une foule était toujours là, massée le long du trottoir pour les regarder partir. Lorsque tous étaient assis, qu'on avait rendu les petits enfants aux mères, installé tant bien que mal, sur les banquettes, les plus vieux et les plus souffrants, le tramway à quatre voitures s'ébranlait, et tous, aux portières, nous envoyaient un dernier adieu. Alors, en répondant à leurs signes amicaux, nous sentions en nous comme un bizarre déchirement.
Jamais plus nous ne reverrons leurs visages...
Us vont se disperser. Ils s'en iront aux quatre coins de la France. Ce convoi, qui était comme un être vivant aux multiples douleurs, ne sera plus. Pendant un jour, il nous fut donné de participer à la vie de ces hommes et de ces femmes, de pénétrer dans leur chagrin ou leurs difficultés... Il ne s'agit point là de rencontres banales. A de telles heures, tout ce qui est extérieur et de convention est balayé : les cœurs se rencontrent et se trouvent et se laissent déchiffrer; ils s'épanchent sans paroles, et se joignent par ce qu'il y a en eux de plus profond, de plus douloureux et de plus vivant... On s'attache à ces amis d'une heure qui se sont montrés à vous si vrais. Leurs visages reviendront nous visiter. Et nous nous demanderons : Où sont-ils ? Ont-ils enfin un peu d'oubli ? L'apaisement est-il venu ?

Il y eut des convois plus lamentables encore. Il y eut des asiles d'incurables dont on évacuait à la fois tous les malades. Les plus valides se traînaient appuyés sur des cannes. On portait les autres dans les automobiles. Et les infirmes arrivaient sur des brancards. Oh ! cette file de brancards qui se suivaient le long de la rue...
Il y eut de pauvres folles qui répétaient continuellement de vaines paroles et des gestes d'insensées, qui agitaient sans relâche les mêmes inquiétudes. Pour la plupart d'entre elles, ce désordre de leur esprit fut causé par leur épouvante.
Il y eut des convois entiers d'hommes, tout jeunes garçons et vieillards, qui revenaient des camps de concentration. On les avait pris dès les premiers jours de la guerre, séparés de leur famille. Et dans le désarroi de cet adieu brusqué, ils avaient dû partir, pleins d'ahurissement et de douleur, ne comprenant plus. Parmi eux, des maires, des prêtres, emmenés comme otages. Leurs figures hâves en disaient long... Ils étaient couverts de vermine.
- Ne m'approchez pas, madame, s'exclamait un jeune garçon, obligeamment. Je suis plein de poux...
Ces minables adolescents se réveillaient lorsqu'on leur distribuait des cigarettes. Ils nous entouraient à l'envi. Et chacun voulait raconter son histoire... Ils tiraient de leurs poches les couteaux ingénieusement fabriqués avec un cercle de tonneau découpé et aiguisé, les cuillères qu'ils avaient façonnées dans du bois. Et tandis que nous considérions leurs maigres visages, nous n'avions pas besoin de leurs récits pour connaître leurs souffrances.
Ces garçons de quatorze, de quinze ans, depuis des mois étaient sans nouvelles de leurs parents. Les vieux furent arrachés à leur femme, demeurée là-bas. Des hommes réformés se mettaient à pleurer tout à coup en parlant de leurs petits. Et quelle consolation donner ? Le pays dévasté, le bien anéanti, tout cela, ils s'y résigneraient encore. Mais ne rien savoir...
- J'ai sept enfants... et ma femme devait accoucher du huitième... et je ne sais rien...
- J'ai cinq enfants... le plus petit a deux ans...
Les voix se brisent. Les pâles visages barbus se crispent et se détournent. Les larmes silencieuses de ces hommes sont plus émouvantes que tous les sanglots des femmes.
- Ah ! pour ceux-là qui sont tous ensemble, ce n'est encore rien...
Les parents du soldat qui ignorent son sort, connaissent les alternatives d'angoisse et d'espérance. Peut-être, demain, recevront-ils des nouvelles du fils offert à la patrie. Et s'il est sacrifié, ce sacrifice affreux sera rendu moins dur par le sentiment qu'il est mort en faisant son devoir. Mais trembler pour la femme et les petits demeurés dans le pays dévasté, être certain que toute démarche est, d'avance, condamnée 5 On sait que depuis peu de semaines il est devenu possible de transmettre de brèves nouvelles dans la France envahie)...
Je me rappelle l'attitude accablée, les larmes lentes d'un vieillard dont la femme était restée là-bas.
- On ne s'était jamais quitté, dit-il. Et à présent...
Sa voix se brisait. Il se taisait. Et cette pauvre douleur contenue de ce vieil homme au rude visage s'échappait malgré lui.
Un bossu, maigre et jaune, me dit qu'il est perdu, qu'il va à Évian pour y mourir.
Le régime du camp a aggravé sa maladie de foie. Et la phtisie l'a pris. Sa femme et sa fille sont restées dans la Meuse. Il me montre une lettre que sa femme a pu lui faire parvenir en Allemagne, une lettre bien écrite, très tendre, lui recommandant de se soigner: « Tu es ce que nous avons de plus cher... ».
Il considère la feuille de papier avec un sourire navré et les larmes aux yeux.
- Je ne les reverrai pas. Je sais que je suis perdu. Je connais un peu de médecine.
Il se tait. Puis il reprend: - Avant la guerre, j'étais aussi heureux, plus heureux que Monsieur Poincaré... Ma femme, elle a trente-cinq ans... Nous avons une belle enfant qui pousse comme un chêne...
Et il redit: - Nous étions heureux. J'ai toujours été pour la vie de famille...
Alors, comme s'il ne pouvait échapper à l'obsession de son drame, il raconte: - Et nous aurions pu nous sauver. Nous étions même déjà partis avec le bétail. Puis, nous avons pensé : « Les Allemands ne viendront pas », et nous sommes retournés à la maison. A quoi tiennent les choses ? La plupart de ces hommes sont dans le plus absolu dénuement. Ils ne possèdent plus un sou, à la lettre. Ils ont des papiers allemands qu'on leur a donnés en échange des économies de toute leur existence.
Il me souvient d'un homme, encore jeune, d'allure digne, une figure qui attirait le respect; il était maire de son village. Il était dans l'aisance, avant. Mon amie lui raccommodait ses nippes. Il lui dit tout à coup, en hésitant, avec un accent de honte: - Madame... puisque vous êtes si bonne...
voudriez-vous me donner quatre sous... pour acheter du tabac.
Quelquefois, les femmes d'un village sont emmenées dans une autre direction que les hommes. Et ces deux convois s'en vont, l'un à droite, l'autre à gauche, dans l'inconnu.
Une évacuée, ainsi séparée de son mari et de son fils, nous a fait en quelques brèves paroles le tableau de ces départs.
- Un jour, on a dit qu'on allait partir. On a réuni les hommes et les garçons sur la place et toutes les femmes en dehors du village. Tout ce monde criait et pleurait. Et les hommes sont allés par les champs... et nous, par la route... Et on ne s'est plus jamais revu. On n'a plus eu de nouvelles...
Et puis les enfants qu'il fallait traîner... les quelques objets indispensables qu'il fallait porter... les interminables marches le long des routes, jusqu'à la station de chemin de fer, à travers tout ce désespoir...
Quelques-uns, parmi les évacués, n'ont pas terminé leur voyage.
Tandis que leurs frères de misère s'apprêtaient à partir, l'automobile de l'hôpital venait les chercher. Les Samaritains les transportaient de l'infirmerie, où ils furent soignés dès leur arrivée, dans la voiture. Et ce fut leur suprême trajet.
A l'hôpital, on les entoura de sollicitude et d'affection. Le docteur et les infirmières qui les avaient reçus, rue de Berne, leur faisaient jusqu'à la fin des visites d'amis. Et lorsque est venue pour eux la dernière heure, ils ne se sont pas sentis seuls.
S'ils n'ont pu retrouver la terre de leur patrie, ils ont du moins leur sépulture dans une terre amie... Ils ont bien gagné leur repos.
A partir du mois de mars 1915, l'entreprise du rapatriement des évacués fut militarisée.
Des soldats de la territoriale remplacèrent les gendarmes et la police civile. Ce furent eux qui donnèrent le bras aux vieillards, qui se chargèrent des paquets, qui portèrent les enfants. Et rien n'était joli comme de voir ces blonds petits des Ardennes et du Nord endormis sur l'épaule d'un brave fantassin grisonnant. Ces pères de famille retrouvaient, pour arrêter les pleurs des bébés fatigués et dépaysés, les petits noms qu'ils adressaient à leurs mioches, autrefois. Et les enfants, rassurés, leur souriaient, frottaient leurs joues aux moustaches des soldats paternels qui savaient si bien les porter.
Désormais, les convois de cinq cents évacués arrivaient deux fois par jour, régulièrement, à heure fixe. Après l'appel, rue de Berne, après qu'on les eut ravitaillés, qu'on eut secouru les plus pauvres et soigné les plus malades, ils repartaient presque immédiatement, les tramways les conduisaient à Annemasse. Et beaucoup d'entre nous se désolaient, en les voyant si nombreux, de ce qu'il devenait impossible de donner à chacun de ces malheureux assez de réconfort. Ils étaient tant ! et l'heure était si courte ! Il fallait aller au plus pressé, et se contenter de dispenser aux malades et aux enfants les soins d'urgence.
Alors ce fut la foule qui se chargea de compléter cet accueil que les circonstances voulaient trop sommaire au gré de nos cœurs apitoyés. Ce fut elle qui donna à nos hôtes, dès l'instant où ils foulaient le sol de Genève, cette atmosphère de sympathie et de tendresse qui leur était si douce, qui les faisait se redresser et sourire et pleurer, verser de ces larmes qui allègent le malheur.
On connaissait le moment de l'arrivée. Il n'y avait plus de flottement. Et chaque jour, le matin et l'après-midi, la foule se massait aux environs de la gare, silencieuse, recueillie, les mains pleines de présents. Il y avait là toute la population de Genève, des magistrats, des ouvriers, des professeurs, des pasteurs, des employés. Il y avait là tous les habitants de ces quartiers modestes où passaient chaque jour les lugubres cortèges et qui ne sont jamais lassés de donner. Il y avait beaucoup de femmes. Et toutes amenaient leurs enfants. Les petits tenaient des rouleaux de chocolat, des fleurs et des jouets.
Les parents apportaient des vêtements, des sacs, des valises, de la menue monnaie. De pauvres femmes avaient des filets tout remplis de provisions.
On attendait, docilement. Les soldats passaient, refoulant les groupes afin de maintenir le passage libre. On obéissait. Les automobiles, prêtées aux Samaritains par leurs possesseurs, défilaient, se rangeaient devant le quai.
Le train était arrivé. Les automobiles repartaient presque aussitôt, emportant les malades. Sur le perron de la gare, encadrés par les soldats, on voyait paraître les premiers rangs des rapatriés. Ils descendaient lentement. Ils défilaient. D'autres suivaient.
Et toute la foule alors, massée à droite et à gauche, d'un même mouvement, se rapprochait, les mains tendues. Et rien n'était beau comme cette irrésistible avancée au passage des victimes. Il semblait qu'on eût voulu les envelopper et les garder. Elles ne voyaient plus rien de la ville étrangère, plus rien que deux murailles vivantes, des visages tendus vers elles, des mains qui leur donnaient.
C'était comme une affirmation spontanée de bienvenue, une protestation, sans paroles, contre les maux dont elles souffraient. C'était comme une offrande unanime des cœurs. Les évacués en passant recevaient cet amour. Et des larmes de délivrance répondaient aux larmes de pitié.
La foule encadrait le cortège et l'escortait jusqu'à l'école. Parfois des conversations se nouaient au vol. Les pauvres gens s'arrêtaient un instant afin de remercier. Une expression de surprise joyeuse transfigurait soudain les visages si las.
Les soldats, obéissant à leur consigne, pressaient la marche. Mais, bénévoles, ils laissaient se poursuivre cet émouvant échange et ils aidaient les voyageurs aux mains embarrassées. On sentait qu'en eux-mêmes ils approuvaient la foule.
Sur le trottoir, devant la porte, les passants regardaient se refermer les grilles. Et, lorsque deux heures plus tard, on faisait sortir les évacués pour les conduire au tramway, ils retrouvaient la foule accourue comme à un cher rendez-vous.
Et tous les jours c'était ainsi.
Au mois de janvier 1916 passèrent les derniers convois réguliers venant directement de la France envahie - les derniers jusqu'à ce jour (quelques convois égrenés ont passé pendant le printemps). Ils étaient composés de familles indigentes et nombreuses, évacuées d'office.
Ce furent encore d'inénarrables misères.
Jour après jour, à la fin de l'après-midi, on voyait les évacués descendre le grand escalier qui aboutit à la rue de Lausanne : toutes ces figures échelonnées, si défaites et si tristes, qui ondulaient vers nous... toutes ces femmes en cheveux, ces grappes d'enfants, accrochés à leurs jupes, ces nouveau-nés empaquetés, ces vieilles de la campagne, en bonnets ruchés, un châle mince croisé sur la poitrine, ces couples âgés qui se tenaient par le bras... ces paysans vêtus de blouses ou de vestes en futaine, ces bons visages rudes, hérissés de poils blancs, cette allure lente et roide, ces vieux corps qu'on devine tout perclus, écrasés d'une fatigue immense... Beaucoup de femmes pleurent. Et la foule qui les attend, s'efforce de les consoler au passage.
- Ne pleurez plus... courage ! Bon courage !...
Et ce piétinement de troupeau, ces sabots qui traînent sur le pavé, cette docilité... cette attitude humble de gens terrorisés... Un vieux qui descendait du trottoir remonte précipitamment. Un autre, si courbé qu'il semblait chercher quelque chose par terre, tâche de presser le pas.
Des lambeaux de conversations s'engagent entre eux et la foule.
- Oui... tout est détruit chez nous...
- Près de Craonne... Oh ! le canon... On se mettait dans nos caves...
- Chez nous, quatre-vingts civils tués par les obus...
- Moi, j'allais dans les champs travailler sous les balles... avec ma petite... une balle s'est éclaboussée contre mon sabot... On n'y faisait plus attention...
- Un obus a éclaté dans notre maison...
L'institutrice était là, elle a eu le pied emporté... on n'a jamais pu retrouver ce pied dans la chambre...
Trois enfants voyagent seuls. Leur mère a été fusillée.
Une femme a sept petits autour d'elle, deux qu'elle a adoptés.
- Qu'est-ce que vous voulez ? On ne pouvait pas les laisser, n'est-ce pas ? Ah ! les jours de pluie ce cortège lent piétinant dans l'eau, ces femmes harassées, ces petits tombant dans la boue et qu'on relève tout emplâtrés, ces toux, ces voix d'enfants, ces vieux impassibles et muets, ces passants qui pleurent...
Des Français réfugiés à Genève, des rapatriés distribués en Savoie, venaient, dans l'espoir d'obtenir des nouvelles des leurs restés là-bas, confiants dans un hasard miraculeux...
Quelquefois on voyait une femme se détacher tout à coup de la foule et tomber dans les bras d'une évacuée : des amis, des parents qui se retrouvaient.
Pendant tout le dernier printemps une mère est venue ainsi à chaque convoi attendre ses deux enfants. Un soir d'été, ils passèrent.
Ce sont eux qui l'ont reconnue, au moment où le tramway allait partir pour Annemasse.
Ils se sont précipités hors de la voiture, ils se sont jetés sur elle... « Maman ! » Devant l'école de la rue de Berne', une femme de ménage, en tablier bleu, demande la permission d'entrer: - « Mon filleul » est dans ce convoi... Je veux le voir... Il a cinquante-quatre ans « mon filleul ». A présent, il faudra que j'en prenne un autre à qui je puisse envoyer mes colis...
On sort de l'automobile des vieux inertes, des femmes qu'il faut porter.
On voit les groupes s'enfoncer dans la pénombre, les infirmiers soutenant des malheureux dont on n'aperçoit que les dos voûtés et une mèche de cheveux gris. L'un d'eux a dit: - Comme il aurait mieux valu mourir avant...
Ruines humaines qui ne possèdent plus rien sur la terre qu'un corps infirme... toutes les douleurs aggravées, rendues irrémédiables...
Les autres malades attendent leur tour, dans la voiture, immobiles, tels qu'on les a placés, sans étonnement et sans paroles.
Je revois un de ces vieux indifférents qui, au moment où l'auto démarra, eut tout à coup comme un éclair de conscience. Il se découvrit, il eut une sorte de sourire. Le vent dressait des mèches grises autour de son visage blême. Et jusqu'à l'instant où l'auto disparut, tout au bout de la rue, nous avons vu cette figure penchée vers nous et comme éclairée par cette pensée qu'il n'avait pas exprimée.
Et je revois cette grand'mère qui portait un petit-fils de deux ans et faisait marcher les quatre autres devant elle, petits gars de quatre à huit ans, qu'on n'aurait pas pris pour des frères car ils étaient presque de la même taille et vêtus de hardes disparates.
Elle avait un mince visage durci et rouge, encadré par un bonnet de vieux crêpe dont les brides serraient ses joues ridées. Elle disait en redressant l'enfant appuyé à son épaule: - Ils sont lourds...
Elle allait droit devant elle, ployée sous son fardeau, sans regarder à droite ni à gauche. Parfois elle proférait quelques mots à demi voix et il fallait se pencher sur elle pour comprendre: - J'en ai élevé onze...
- Ma fille... ils l'ont gardée là-bas...
Elle s'en allait dans l'inconnu, avec sa figure immobile, comme sourde aux paroles, les yeux fixés au loin, dans le passé peut-être, toute seule, chargée des cinq petits-fils, recommençant dans sa vieillesse le travail de sa longue vie, et n'ayant que cette parole résignée: - Ils sont lourds.
Images de la détresse humaine qui nous poursuivront désormais. Obsession des malheurs créés par cette guerre... Notre génération, qui fut témoin de telles choses, n'aura pas trop de toutes ses forces pour essayer de réparer... de reconstruire.
Rien n'est plus affreux que la détresse de ces octogénaires qu'on déracine et qui souvent font tout seuls le voyage, arrachés aux leurs, arrachés à la demeure où leur vie s'écoula, comme cette femme de quatre-vingt-huit ans que nous avons vue dans un cortège et qui avait avec elle, pour tout bagage et pour unique compagne, une petite chienne qu'elle emportait enveloppée dans des linges.
Elle nous la montra, disant: - J'ai eu bien du mal à la sauver... Je l'ai cachée pendant trois mois...
Elle ajouta: - J'habitais une petite maison... On m'a pris ma maison...
Et une femme à côté d'elle appuya: - Elle est de notre village... On lui a tout pris... Mais ne vous inquiétez pas, je prends soin d'elle.
Alors nous avons demandé à la vieille: - Qu'est-ce que vous avez comme argent ? On va vous le changer: Elle répondit: - Rien... je n'ai rien...
Et, montrant la petite chienne, elle redit: - C'est tout ce qui me reste.
On lui donna un panier pour installer sa chienne. On mit au cou de la bête un collier.
La joie enfantine, la reconnaissance que témoigna la vieille dépouillée nous faisait mal.
Dans un autre convoi se trouvait encore une vieille femme qui voyageait solitaire.
Elle avait quatre-vingt-cinq ans. C'était une paysanne de mise décente : une jupe noire, un bonnet noir, une figure mince et épuisée, un visage fin qui semblait en cire jaunie.
Une paysanne qui ne savait pas lire et qui, sans doute, n'avait jamais quitté son village.
Elle aussi disait: - On m'a tout pris... je n'ai plus rien...
Elle ne savait plus où était sa fille. Elle l'avait perdue. On la fit aller d'un côté et sa fille de l'autre. Se retrouveront-elles ? De son petit-fils qui se bat, depuis le commencement de la guerre, elle n'a aucune nouvelle...
Elle dit: - J'ai tout vu et j'ai tout souffert...
On lui offrit des vêtements. Du linge lui ferait-il plaisir ? Un manteau, des souliers ? Mais elle remuait doucement la tête. Et elle a dit à celle qui l'interrogeait ainsi: - Pourquoi est-ce que tu fais ça pour mon pauvre corps ? Il est fini...
Ce tutoiement biblique avait quelque chose de poignant. Mon amie, saisie, et les larmes aux yeux, insista doucement: - Dites-moi, je vous en prie, qu'est-ce que je puis faire pour vous ? La vieille femme répondit: - Rien... j'ai tout perdu... Embrasse-moi ! Mon amie se souviendra toujours de ce baiser, de l'étreinte fervente de cette paysanne mystique qui lui dit tout à coup: - On se verra là-haut ! Alors malgré les protestations de la vieille femme on l'habilla de neuf. A chaque chose qu'on lui donnait, elle redisait, doucement obstinée: - Ça ne vaut pas la peine... Mon pauvre corps... c'est fini, vois-tu...
Lorsque vint le moment de rejoindre le convoi en marche, et qu'on vint la chercher pour l'installer dans l'automobile, la vieille voyageuse redit en se séparant de celles qui l'avaient accueillie: - Mais on se reverra là-haut ! Son expression de certitude heureuse transfigurait le visage ruiné. Celle qui avait « tout vu et tout souffert » et pour qui les choses du monde étaient désormais comme si elles n'étaient point, laissait derrière elle une impression d'admiration. Elle n'était pas seulement résignée : la certitude que sa douleur lui avait donnée la rendait riche d'une richesse qu'aucune contingence humaine ne pouvait atteindre désormais.
Ainsi jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, passait le cortège des victimes. Ceux qui l'ont vu passer garderont intacte cette vision de désespoir. Jamais on ne contempla tant de détresses réunies, un pareil gaspillage de bonheurs, de santés et de vies. Les convois d'épaves nous présentaient continuellement la face la plus cruelle de la guerre, celle que n'illumine point l'héroïsme de ceux qui se donnent, et vont à la mort en chantant, les clairons sonnant la charge, les drapeaux, les parades militaires, tout ce qui dissimule un peu en le couvrant de gloire, l'effroyable carnage.
L'héroïsme de ces troupeaux humains s'appelle de la résignation. Ils sont courbés par les contraintes, accoutumés aux vexations, dociles aux ordres, muets et tristes. Ils sont conscients que leur malheur est inutile à leur patrie. La grandeur qui s'élève du sacrifice volontaire n'est point leur partage... Ils ne peuvent relever la tête et sourire à leur mal glorieux.
Et cependant de ces souffrances en apparence vaines s'élève une autre grandeur. On aime encore davantage le sol dont on fut chassé, le pays en l'honneur duquel on a tout perdu. Il ne reste à ces Français que leur qualité de Français, et cette qualité leur tiendra lieu de tout désormais.
Pareils à cette vieille femme qui retrouvait des larmes en baisant les trois couleurs, ils avaient, en présence de leur drapeau dont ils ont été privés si longtemps, un frisson que ne connaîtront pas les autres Français.
Ils ont subi l'invasion, la terreur, le bombardement, l'incendie. Ils ont vu brûler leur maison et tuer leurs frères. Ils se souviendront. Ils seront les premiers à proclamer à chaque instant de leur vie: « Restons ensemble ! Serrons-nous les uns contre les autres, soyons forts pour que jamais la guerre ne revienne... » Et ces paroles qu'ils ne nous ont point dites, nous les avons néanmoins entendues.
Et nous les faisons nôtres. Elles demeurent après qu'ils ont passé.
FIN

NOTICE HISTORIQUE

LES DÉMARCHES PRÉLIMINAIRES
Lorsque la guerre éclata, les États belligérants, en général, signifièrent aux ressortissants des nations ennemies d'avoir à quitter immédiatement leurs territoires. Ce fut pour tous ceux-ci une perturbation profonde. Un grand nombre de ces expulsés, pour des raisons diverses (encombrement des trains, difficultés de se procurer leurs papiers de légitimation, etc.), ne purent franchir les frontières. Ils furent alors internés.
Telle fut la première catégorie des civils que la Suisse rapatria. Les convois de civils français furent en nombre peu considérable. Bientôt une seconde catégorie d'internés leur succéda: des prisonniers habitant les provinces envahies envoyés et gardés en Allemagne et, après un séjour plus ou moins long dans les camps de concentration et les forteresses, rendus à la France.
Puis ce fut la troisième catégorie : les évacués qui, saisis dans leurs villages, étaient renvoyés en France, en passant par la Suisse.
Il est surtout question, dans les pages qu'on vient de lire, des deux dernières catégories de rapatriés.

Dès le début de la guerre, la Confédération suisse offrit, en vue du rapatriement des internés civils (1) (il ne s'agissait pas encore des évacués), ses bons offices à la France, à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie. Et le 22 septembre 1914, le Conseil fédéral décidait la création d'un Bureau de rapatriement des internés civils (2) qui siégerait à Berne. Le même jour, il édictait un Règlement dont voici l'article premier: Article premier. - Il est créé sous la surveillance directe du Département politique un Bureau de rapatriement des internés civils. Ce bureau, dont le siège est à Berne, est chargé de transporter dans leur pays d'origine les femmes, enfants, infirmes, vieillards et autres personnes civiles non aptes à porter les armes et qui ont été retenus par ordre d'une autorité administrative ou militaire d'un des États impliqués dans la guerre actuelle (3).
Les négociations avec les Etats belligérants furent laborieuses. Il y avait, parmi les internés civils, des hommes mobilisables et il fallait faire un triage. L'entente s'établit d'abord sur cette base : on rendrait à leurs pays respectifs les femmes et les enfants, puis les hommes âgés de moins de dix-huit ans et de plus de cinquante ans (4).
Les frais de transport, dit le message, « seront supportés par les Etats d'origine des personnes à rapatrier... Il appartiendra, en revanche, à la bienfaisance publique de supporter les frais d'entretien et de logement des internés durant leur transit par la Suisse ». Cet appel de l'Etat aux individus est bien dans la tradition suisse, et l'on peut affirmer que, pas plus à Schaffhouse, qu'à Zurich ou à Genève, ou encore à Rorschach, et d'ailleurs dans aucune ville suisse, la « bienfaisance publique » ne faillit à son devoir.

L'ŒUVRE EN MARCHE
C'est le 22 octobre 1914 que les premiers internés français entrèrent en Suisse et le 2 novembre que passèrent les premiers Austro-Allemands. L'œuvre était en marche.
Le 21 décembre 1914, le Département politique fédéral, sur le vu de communications venues des pays intéressés, annonçait que le rapatriement des internés civils, sous forme de convois collectifs, devait être considéré comme terminé. Les Commissions d'étapes devaient arrêter leurs fonctions le 24 décembre.
En dépit de cette communication, les transports ne cessèrent pas. Le 5 janvier 1915, de nouveaux convois traversaient la Suisse.
C'étaient alors, presque exclusivement des évacués français provenant des départements occupés par les armées allemandes. Du 4 au 14 février 1915 seulement, Schaffhouse en reçut plus de 4.000. On se hâtait. Il était entendu, internationalement, que cette prolongation de transport devait prendre fin le 28 février. Chaque jour un convoi de 450 rapatriés environ quittait Schaffhouse pour Genève. Au 1er mars, 20,475 personnes retenues en pays ennemi, traversant la Suisse en 186 convois (le plus fort comptait 739 voyageurs), avaient rejoint leurs patries respectives.
Cependant, au début de mars 1915, le Bureau de Berne et les Commissions d'étapes furent officiellement dissous. La Confédération militarisait le transport des évacués. La direction des convois passait au Service territorial fédéral et, dès le 6 mars, sous la protection sympathique et la surveillance amicale des soldats du landsturm (5) et de Comités nommés à cet effet, les malheureux rapatriés continuaient à défiler.
Aujourd'hui encore, les convois ne sont pas arrêtés.
Organisation générale. - Il est évident qu'un pareil transport nécessitait une organisation assez compliquée et quelquefois délicate, et d'autant plus compliquée et délicate que les voyageurs composant les convois avaient souvent subi des misères sans nom - misères morales et physiques. Il y avait à prévoir non seulement le voyage en chemin de fer, mais encore le ravitaillement le long de la route et le logement. En outre, les convois transportaient beaucoup de malades, même un certain nombre de mourants... Il fallut parer à toutes les aventures.
Mais il est évident qu'on ne pouvait penser à tout et qu'au fur et à mesure que les besoins se préciseraient, il y aurait lieu de pourvoir à leur satisfaction. C'est ainsi que chaque Commission d'étapes vit se créer autour d'elle des organismes secondaires qui rendirent aux évacués des services aussi variés que nombreux (6).
A Genève, où beaucoup de convois arrivèrent le soir, le Conseil administratif de la Ville offrit de vastes locaux, dans plusieurs des écoles primaires, pour héberger les évacués. Un grand nombre de commissaires de bonne volonté, - dames et messieurs - des délégués de groupements constitués : Samaritains, Sauveteurs auxiliaires, les gendarmes, les employés des chemins de fer fédéraux, ceux des établissements publics où logèrent les évacués et les internés, le personnel des restaurants - spécialement celui des Cuisines populaires - furent chaque jour sur la brèche et l'on peut donner à tous ce témoignage qu'ils ont fait leur devoir.
Que les convois arrivassent aux premières heures du matin ou tard dans la soirée, toujours le personnel nécessaire était présent. Et quelquefois il y eut de rudes journées...
Dans les autres villes, avec quelques variantes dans la composition des « commissions » chargées du travail, ce fut la même bonne volonté unanime et, dans les grandes lignes, la même organisation.
Commissions d'étapes. - Le Département politique nomma, pour chaque ville, à l'extrémité des lignes à parcourir par les convois, des commissaires fédéraux, chargés de diriger la réception, le ravitaillement et la continuation du voyage des évacués et internés civils (7).
Dès la militarisation des convois, les commissions d'étapes furent supprimées. Et les comités fonctionnèrent désormais avec l'agrément de l'autorité militaire. Zurich qui, jusque-là, n'avait joué qu'un rôle secondaire, devint une étape principale. Son Comité agrandit considérablement ses fonctions, et son président (8) eut à mettre en œuvre une organisation très complète (9).
Les commissaires d'étapes et les présidents de Comités furent secondés par des dévouements sans nombre. Nous nous interdisons de citer des noms - il faudrait tous les citer - car l'anonymat, dans une œuvre comme celle-ci, est la règle.
Trajet. - Les internés civils et les évacués français entraient en Suisse à Schaffhouse. Ils quittaient notre pays à Genève, où des tramways les conduisaient à Annemasse, la ville la plus rapprochée de la frontière.
Les internés civils allemands et austro-hongrois arrivaient à Genève. De là ils étaient dirigés : les premiers à Singen (grand-duché de Bade) par Winterthour; les seconds à Bregenz (Vorarlberg) par Rorschach.
Le nombre de convois ayant traversé la Suisse dans les deux sens est, au moment où j'écris ces lignes, de 523.
Ravitaillement. - Le ravitaillement de ces très nombreux passagers (il y en eut jusqu'à 1.350 en une seule journée) fut évidemment la tâche la plus lourde que l'œuvre eut à accomplir. Il fallait nourrir tous ces voyageurs, mais il fallait aussi les soigner médicalement, les nettoyer, les laver et, presque toujours les habiller. Un grand nombre d'entre eux avaient été saisis dans la rue et emmenés sans avoir eu la possibilité de rentrer dans leur maison prendre quelques habits ou quelque peu de linge.
En hiver, nous avons vu arriver des femmes qui, capturées dans la belle saison, n'avaient sur elles que des vêtements d'été. Il fallut pourvoir à tout. A chaque étape, d'immenses vestiaires furent établis. Et c'est là peut-être que la « bienfaisance publique », comme disait le message du Conseil fédéral, fut la plus active. Dans tous les locaux, des quantités de vêtements, de souliers, de chapeaux, pour femmes, pour hommes et pour enfants, s'entassèrent. A Schaffhouse, ville de la Suisse alémanique, à l'extrême frontière, l'accueil fait aux évacués français était si cordial que le moins qu'on en peut dire, est de constater qu'il était simplement fraternel. En une seule journée, on apporta 600 (je dis : six cents) colis (10). Ce chiffre donne une idée de l'effort accompli dans chacune des villes d'étapes. Et il faut noter qu'il s'agit seulement ici des colis remis aux commissaires. Dans la rue, au passage, les évacués reçurent aussi beaucoup de présents. Plus tard, après la militarisation du service, la France expédia à l'adresse des villes d'étapes de nombreux vêtements (11).
Quant au ravitaillement alimentaire, il eut lieu selon les possibilités de chaque ville d'étape. A Genève, ce fut principalement à l'établissement modèle des Cuisines populaires et dans un restaurant de tempérance, à Montbrillant (12).
A Schaffhouse, où la vaste installation des Cuisines populaires n'existe pas, les évacués étaient répartis, par escouades, dans divers restaurants de la Ville et dans quelques hôtels. A Zurich, ils prenaient leurs repas dans la gare même. A Genève, le coucher avait lieu sur des paillasses militaires prêtées par l'Etat, installées dans les locaux scolaires - un des locaux, plus favorisé, eut des lits -; à Schaffhouse, les commissaires fédéraux avaient pris des arrangements avec divers hôtels et les évacués eurent le réconfort, en arrivant d'Allemagne, de trouver un bon bain et un bon lit.
Cette hospitalisation et ce ravitaillement furent quelquefois très difficiles. Souvent les trains étaient annoncés tardivement; souvent les convois comprenaient un nombre considérable de voyageurs, beaucoup plus que la quantité prévue, et il fallait trouver moyen de ne léser personne. Quelquefois même les trains se succédaient, annoncés au tout dernier moment, et c'est ainsi que pour parer à tout, il fallut avoir des commissaires de bonne volonté en permanence depuis les premières heures du matin jusque très avant dans la nuit.
Voici un seul exemple des difficultés rencontrées dans le travail, emprunté aux procès-verbaux du Comité schaffhousois:
Le 23 janvier 1915, deux trains, l'un de 578, l'autre de 739 internés, entrèrent en gare de Schaffhouse presque simultanément. On avait été avisé, la veille, à 9 heures du soir. Il avait fallu, toute la nuit, chauffer les locaux destinés aux arrivants. Il fallut se procurer la nourriture en quantité suffisante et le lait pour les enfants.
Il fallut faire face à la réexpédition - sans confusion - des nombreux bagages (13). A 10 h. 55, le premier train partait pour Genève. Le second convoi fut retenu toute la journée. Il était particulièrement misérable et la population schaffhousoise se porta, par milliers, sur son passage et dans les hôtels, pour secourir ces malheureux. Le rapport journalier conclut sobrement: « Ce fut une des journées les plus fatigantes de notre travail et nous pouvons dire, avec satisfaction, que chacun fit son devoir avec conscience et dévouement. » Dans la rue, les commissaires - des deux sexes - avaient pour mission de porter les enfants et les paquets - dont quelquefois, à aucun prix, les évacués ne voulaient se débarrasser à la gare (14) - et souvent la population les aidait; dans les restaurants, ils secondaient le personnel, naturellement débordé, et l'on vit des « chaînes » de servants composées de représentants de toute la population : ouvriers, professeurs, gendarmes, magistrats, rapprochés dans une activité bienfaisante, réunis mieux que par tous les discours patriotiques, se passant l'un l'autre les bols de soupe et les assiettes de viande, les desserts ou les tasses de café.
Tout le long du trajet, à chaque arrêt du train et dans la rue, les rapatriés recevaient des vêtements, friandises, jouets pour les enfants, etc.
Change. - Aux têtes de ligne, à Schaffhouse et à Genève, les rapatriés qui le désiraient, pouvaient effectuer, dans les meilleures conditions possibles, le change des monnaies étrangères dont ils étaient porteurs.
Poste. - Les commissaires distribuaient des cartes postales, généralement affranchies (à Schaffhouse, au début de l'œuvre, elles l'étaient toutes). A Genève, dans les locaux affectés à la réception des évacués, on installa une sorte de bureau de poste où des quantités considérables de lettres et de télégrammes furent consignés.
Correspondances. - Les Bureaux de rapatriement des commissaires d'étapes recevaient des missives à l'adresse des évacués. A Genève, les noms des destinataires inscrits sur des tableaux attiraient l'attention des arrivants. Et les lettres classées par ordre alphabétique pouvaient ainsi leur être délivrées au passage.
Le Bureau de rapatriement de Berne, à lui seul, a reçu et expédié, grâce aux soins d'auxiliaires volontaires et seulement jusqu'au début de mars 1915, moment où les convois furent militarisés - 52.878 envois postaux.
Recherche des disparus. - Durant le trajet à travers la Suisse, on signale aux rapatriés l'Agence des prisonniers de Genève (Croix-Rouge internationale) pour la recherche des disparus.
En outre, le Bureau de Genève publie les listes de tous les rapatriés qui ont traversé la Suisse (noms, prénoms, âge, lieu de domicile en France (15).
Ces listes, dressées jusqu'au 29 février 1916, ont été envoyées par le Bureau de Genève à tous les camps de prisonniers en Allemagne. Les Français internés dans ces camps peuvent, en les consultant, savoir quelles sont les personnes de leur localité qui ont été rapatriées.
Soins médicaux. - A toutes les étapes, il y avait en permanence des personnes chargées de donner les soins médicaux aux évacués : délégués des Croix-Rouges, des Samaritains, infirmières et infirmiers, etc. Des médecins dirigeaient les services. Des brancardiers volontaires, des automobiles obligeamment prêtées par leurs propriétaires, étaient à la disposition des services médicaux et transportaient les plus malades.
A Schaffhouse, une première infirmerie disposant de quatre pièces, avec des lits, avait été établie dans la gare; à Zurich, la visite médicale se faisait dans les wagons mêmes; à Genève, une infirmerie avec service complet était dirigée par un médecin. Installée dans le bâtiment scolaire de la rue de Berne, elle rendit des services considérables.
Les convois renfermaient chaque fois de nombreux malades. Lorsque les cas étaient graves, les patients étaient dirigés sur les hôpitaux.
Dans un seul convoi, à Schaffhouse, 45 malades furent envoyés soit à l'infirmerie soit à l'hôpital.
Mais c'est à Genève que le service médical fut le plus achalandé. Il était assuré par la Société des Samaritains. Du 24 octobre 1914 au 31 janvier 1916, le médecin attaché à l'infirmerie eut à traiter 8.951 cas, ce qui, sur 108.564 rapatriés des divers pays belligérants, représente le 8,23 pour cent (16). 59 malades furent transportés dans les hôpitaux de Genève.
Décès. - Il y eut malheureusement à déplorer quelques décès : voyageurs tombés subitement malades en cours de route, malades insuffisamment soignés durant leur captivité et leur transport, vieillards surmenés, etc. A Schaffhouse moururent deux rapatriés; à Zurich, une jeune fille de vingt-deux ans. Chaque fois les corps étaient accompagnés au cimetière par les commissaires et les habitants. Des pierres commémoratives furent élevées sur les tombes des malheureuses victimes. A Genève, on eut à enregistrer 16 décès (17).
Statistique. - Les diverses installations aux étapes nécessitèrent évidemment des frais considérables. Ils ont été couverts par des dons.
Il est impossible d'établir une statistique exacte des dépenses faites jusqu'au moment de la militarisation des services, non plus que des sommes déboursées. Beaucoup de celles-ci le furent individuellement par les membres des Comités et ne figurèrent jamais dans la caisse commune.
Un chiffre cependant peut être précisé : à Zurich, le Comité avait encaissé, à fin décembre 1915, la somme de 75.000 francs. Il est également impossible de connaître avec précision la valeur des dons en nature (18). Si nous nous basons sur les indications des Comités de Zurich (n'oublions pas qu'il a commencé à fonctionner seulement dès mars 1915) et de Genève, on peut affirmer, sans crainte d'exagération, que les vêtements distribués aux diverses étapes, représentent, à eux seuls, une valeur marchande d'environ huit cent mille francs à un million.
Du 24 octobre 1914 au 31 mars 1916, il a passé en Suisse 523 convois, sur lesquels 148 étaient des convois austro-allemands.
Les 375 convois français ont transporté 97.753 voyageurs, sur lesquels 19.940 hommes, 45.834 femmes, 10.584 enfants de moins de quatre ans, 21.895 enfants de quatre à treize ans.
Les 148 convois austro-allemands ont transporté 1.678 hommes, 9.557 femmes, 906 enfants de moins de quatre ans et 1.545 enfants de quatre à treize ans, soit un total de 13.686 personnes.
En additionnant tous les rapatriés, sans distinction de nationalité, nous constatons que la Suisse a rendu à leurs pays respectifs 111.439 personnes.
Cette statistique s'arrête au 31 mars. Depuis ce jour, un certain nombre de convois ont passé et à la date où j'écris, d'autres sont annoncés.
Eugène Pittard.


(1) L'idée d'échanger les internés civils est née, en Suisse, dès le début de la guerre, simultanément dans beaucoup d'esprits, mais l'initiative de cet échange revient à M. Edouard Audéoud, de Genève, qui, d'ailleurs, fut nommé dans cette ville commissaire fédéral pour cet échange.
(2) Feuille fédérale, 1914, IV, p. 127.
M. le Dr professeur Ernest Rôthlisberger en fut nommé directeur.
(3) Ernest Rôthlisberger. Die schweizerische Hilfsaktion fur die Opfer des Krieges und das Heimschaffungswerk, Separatabdruck aus dem Politischen Jahrbuch der schweizerischen Eidgenossenschaft, Bern, 1915.
(4) En réalité les arrangements postérieurs permirent de rapatrier, en plus des femmes et des enfants, les hommes au-dessous de dix-sept ans et au-dessus de soixante ans, ainsi que ceux âgés de quarante-cinq à soixante ans manifestement inaptes au service militaire. Consulter les diverses « Communications » adressées par le Département politique fédéral et rassemblées par M. Rôthlisberger.
(5) Les soldats du landsturm sont, à peu près, l'équivalent des territoriaux français.
(6) Indications pour rechercher les personnes disparues, mise en rapport avec des parents ou des amis dans les villes suisses, distribution de cartes postales et de fleurs, prêts de parapluies, etc. Beaucoup parmi les commissaires bénévoles servirent de scribes à de pauvres gens illettrés; les tables des restaurants furent ornées en permanence de vases de fleurs et de bouquets, etc. Ces petits soins et ces petites attentions furent, nous le savons, très doux à ceux qui en ont bénéficié.
(7) Ce furent : à Schaffhouse, M. Henri Moser, puis M. Spahn ; à Korschach, M. le Dr Heberlein ; à Genève, M. Edouard Audéoud et M. Georges Werner.
(8) M. le pasteur Cuendet.
(9) Documents sur la guerre européenne. Le passage des rapatriés à Zurich, Bâle, 1915; un album de 56 pages.
(10) La ville de Schaffhouse ne compte que 15.000 habitants environ, sur lesquels il y a plus de 4.000 étrangers, Allemands pour la plupart.
A Genève les colis furent apportés en nombre considérable, venant de toutes les parties du canton. L'estimation en est impossible, car leur contenu s'écoulait chaque jour, comme un fleuve.
(11) Œuvre : « Le vêtement du prisonnier de guerre » à Paris.
(12) Consulter pour ce qui concerne le ravitaillement à Genève : Lucie Achard, Le passage des internés civils d Genève. Extrait du 49e rapport du Comité central du Bureau de bienfaisance. Genève (1915).
(13) 7.500 kilos de gros bagages seulement, pour un seul train. Les frais de cette journée s'élevèrent pour le ravitaillement et les frais de bagages à 3.789 fr. 05.
(14) Les bagages étaient parfois de qualités invraisemblables et telles qu'on peut seulement les supposer dans le trouble d'une pareille aventure.

(15) Liste des internés [ou des évacués] civils français dressées par les soins de M. Audéoud. Paris, Lyon, Genève. Il y en a déjà huit et un supplément.
(16) Dr Jean Késer, L'infirmerie des internés civils et des évacués à la rue de Berne, Genève. Brochure, Genève, 1916.
Voici quelques détails des cas traités : Appareil digestif et annexes, 1.935 : appareil circulatoire et maladies du sang, 1.203; appareil respiratoire, 1.198: contusions, plaies, abcès, ulcères, 1.113; dermatoses, 948; système nerveux, 857 ; maladie des yeux, 416 ; etc.
Cette statistique a été continuée.
(17) Au 31 janvier 1916.
(18) Nous entendons simplement les dons en vêtements. Il est impossible d'évaluer les autres.
Dans toutes les villes que traversaient les convois, des groupements de bonne volonté recueillirent des dons nombreux en faveur des rapatriés. Il en fut ainsi, d'ailleurs, dans d'autres villes où les convois ne passaient pas. Rappelons que lorsque le rapatriement fut confié au Service territorial (c'est-à-dire dès mars 1915), le Gouvernement français participa, dans une large mesure, au rééquipement des évacués.

 

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