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La mort du Lieutenant Quinquet - 15 août 1914

 


Ce texte relate la mort de Paul Quinquet, Lieutenant au 95ème Régiment d'Infanterie, 2ème Bataillon, 7ème compagnie, dont la tombe est au cimetière communal de Blâmont (voir article et photographies « 15 août 1914 »).
Paul Rimbault, lieutenant officier d'approvisionnement du 95ème RI en août 1914, nous donne des informations plus précises que celles issues de la citation de l'armée («  a chargé à la baïonnette, à la tête de sa section. Le 15 août 1914, et est tombé mortellement blessé en entrant dans la tranchée ennemie. »), même s'il ne mentionne pas les deux dépositions faites devant le procureur de la République de Bourges, reprises dans cet extrait :

« Pendant la nuit du 14 au 15 août, le lieutenant Quinquet, du 95e d'infanterie, fut blessé d'une balle à la cuisse, et sa compagnie, obligée de battre en retraite, le laissa à l'endroit où il était tombé. Dans la matinée qui suivit, les allemands furent refoulés, et on reconnut sur le terrain le corps de l'officier, dont la poitrine avait été défoncée à coup de crosse. »

Le Moniteur scientifique du docteur Quesneville: journal des sciences pures et appliquées - 1915

On notera cependant qu'un doute persiste sur ces dépositions puisqu'elles seront retirées du rapport officiel de 1916.


L'Effort Algérien
31 octobre 1931

Le Mort aux Gants blancs

Chaque année quand arrivent les premiers jours de novembre, la pensée de ceux qui ont fait la guerre va naturellement vers ceux qui, en août 1914 ont été les premiers à tomber pour les cités charnelles, ainsi que l'a écrit Péguy.
Comme nous les avons oubliés nos grands morts de la grande hécatombe ! Et pourtant nous leur avions juré un souvenir impérissable... nous n'allions vivre que pour eux !
Hélas ! la profondeur d'oubli de l'âme humaine est insondable... et après tout, cela est peut-être mieux ainsi, car la vie serait trop pesante à l'homme s'il devait se rappeler sans cesse ses anciennes misères !
Tout de même, en cette veille de Toussaint, réunissons-nous quelques instants autour de nos souvenirs, tel le vieillard autour de la cendre de son foyer. Malgré tout, ils réchauffent un peu, car - ainsi que l'a écrit Ronsard -: La matière demeure, et la forme se perd.
Et c'était une riche matière que celle de ces enfants de 20 ans qui ont offert à la Patrie l'aube de leurs jours...
Je n'oublierai jamais les premiers morts de mon régiment.
C'était en Lorraine, le 14 août 1914.
Jusqu'ici, la guerre avait été pour nous une marche militaire, un peu plus dure que celles des manoeuvres - mais rien de plus.
Débarqués à Charmes, nous avions traversé sans coup férir et sous un soleil de plomb, Hadigny-les-Verrières, Moyemont, Domptail, Hablainville, Domèvre...
Quand on avait trop chaud, on chantait pour se donner du courage :
Nous irons à Berlin,
Manger de la choucroute,
Nous irons à Berlin,
Manger du Prussien...

Ce n'était pas féroce comme vers, mais en ce temps-là on croyait que c'était arrivé !...
A Hadigny, notre aumônier, le P. Rameau, - un Jésuite qui devait être tué plus tard - nous avait dit notre première messe de guerre et avait paraphrasé la parole de l'Evangile : « Rien n'est plus agréable à Dieu que de donner sa vie pour son frère... »
On disait que les Bavarois fuyaient devant nous... Oui, ils fuyaient, mais pour mieux nous attirer : et sur notre droite on apercevait les ruines de Badonviller fumer dans le ciel gris du soir...
Le 14 août nous arrivons devant Blamont. Notre divisionnaire, le général de Maud'huy, fait venir notre colonel - qui lui aussi devait tomber 15 jours plus tard - et lui dit : « L'ennemi est retranché au nord de la ville. A la nuit tombante, vous enverrez un de vos bataillons le déloger. »
La nuit arriva. Une compagnie du 2e bataillon partit en avant-garde. Elle avait pour chef le lieutenant Q..., un joli garçon, charmant, blond, peau-fin, toujours tiré à 4 épingles... Avec cela artiste, et plus fait en apparence pour mener un boston que pour égorger ses semblables...
Une, deux, dix balles sifflent dans la nuit noire. C'était une mitrailleuse ennemie. Où était-elle?.. On ne voyait rien.
Toute la compagnie s'arrêta d'instinct comme un mur. Le lieutenant, qui mettait ses gants blancs, car il était de la grande Ecole, se retourna : - Eh bien ! quoi... suivez-moi, fit-il à mi-voix. Les hommes restaient immobiles, fixés à terre... Alors l'enfant blond tira du fourreau son grand sabre et d'une voix rageuse hurla : En Avant !
Douze hommes le suivirent... Malheureusement l'officier était myope et la nuit épaisse. Il perdit son binocle et avec sa poignée de soldats, il alla heurter l'infernale machine qui les laboura tous, en bloc...
Ce fut tout... La compagnie fit demi-tour... Et voilà ce que les historiens ont appelé le combat de Blamont !
Le surlendemain, j'ai revu mon camarade dans le cimetière de la petite ville-frontière... Sa douzaine de braves lui faisaient escorte... Ils étaient tous alignés le long de leur tombe, les yeux encore grands ouverts, vitreux, sans d'autres souillures apparentes que quelques filets de sang figé... Mon jeune ami avait les poings fermés comme on les tient quand on charge... Des mouches allaient çà et là sur sa dépouille; des femmes du pays en passant se signaient et lui jetaient des fleurs...
La guerre était finie pour lui... En 10 jours il avait couvert sa course. Il n'allait connaître ni l'atroce hiver de 1915, ni l'enfer de Verdun, ni les révoltes de 1917, ni le redressement de Foch...
De plein pied et sans d'autre effort que quelques minutes d'angoisse il était passé sous l'Arc de Triomphe et entré dans l'immortalité...
Q... était un fin lettré... Il devait connaître la parole du philosophe * : « Celui qui a compris qu'il est plus que lui-même, sait qu'en se perdant il perd peu de chose... »
Et voilà pourquoi sans doute, en cette nuit d'août, cet enfant blond qui était à l'âge où l'on croit, avait offert sa jeunesse à la Patrie en mettant ses gants blancs !

Paul RIMBAULT


* NDLR :  Friedrich Daniel Ernst Schleiermacher (Breslau, 21 novembre 1768 - Berlin, 12 février 1834) - Discours sur la religion

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