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Chanoine Gustave Jeanjean (1876-1951)


Joseph-Gustave Jeanjean est né le 6 août 1876 à Barbas, fils du cordonnier Joseph Alfred Jeanjean et Marie Josephine Godot.

Il devance l’appel de la classe en s’engageant volontairement le 11 novembre 1895 pour trois ans, à Nancy au 26ème régiment d’infanterie.
Il étudie au petit Séminaire de Pont-à-Mousson, puis au grand Séminaire de Nancy. Il est ordonné prêtre en 1899.
Vicaire à Nancy, de 1901 à 1906, il étudie à la faculté des lettres de Nancy, où il devient licencié es-lettres en juin 1906.

Professeur de Philosophie à l'Ecole Saint-Sigisbert de Nancy en 1907 et 1908, il mène des études de physiologie et de psychologie expérimentale avec Binet à la Sorbonne (Paris), Nermann en Allemagne, Jotoyko à Bruxelles, en 1909 et 1910.
Chargé de cours à l'Institut Catholique de Paris à la rentrée de 1910, directeur du collège diocésain de Passey à Paris (de 1911 à 1914), il devient en 1912 professeur à l’Institut catholique, 21 rue d’Asas, où il enseigne la philosophie scolastique et le droit canonique.

Il est mobilisé le 1er août 1914 comme infirmier à la 23ème section, affecté à l’hôpital n° 4 à Troyes du 5 août à novembre 1914, puis au train de ramassage n° 1 de la 6ème armée de novembre 1914 à juin 1915. Il est réformé n° 2 en novembre 1915 pour dépression psychique, asthénie et affaiblissement extrême, maintenu réformé n° 2 à Troyes le 14 mars 1916 puis réformé n° 1 avec pension d’invalidité de 25 % en octobre 1919.

Il est titularisé en 1921 comme professeur de psychologie appliqué à l’Institut catholique (et directeur du laboratoire de psychologie appliquée). En 1924, il crée à l’Institut catholique un centre de consultations gratuites pour enfants avec examen psychique et concours médical (plus de 8000 examens réalisés jusqu’en 1936) et un service d’orientation professionnelle.

De 1931 à 1932, il effectue trois missions d’enseignement à l’Université de Montréal (pour l’institut scientifique franco-canadien, qui lui organise plus de 50 conférences), qui le nomme Docteur honoris causa en philosophie (23 mars 1931), et à la Ligue d’Hygiène mentale de la Province de Québec. Chevalier de la légion d’honneur par décret du 19 janvier 1936, alors professeur à l’Institut catholique de Paris.

Gustave Jeanjean décède à Castres-Gironde le 3 septembre 1951.

La Croix
27 novembre 1951

Le chanoine Gustave Jeanjean
LA CROIX a fait part, en son temps, du décès du chanoine Jeanjean, ancien professeur de psychologie et directeur de laboratoire à l’institut catholique de Paris.
Né à Barbas, près de Blamont (Meurthe-et-Moselle) en 1876. Gustave Jeanjean fit d excellentes études aux Séminaires de Nancy. Il v fut formé par un corps professoral d’élite dans un diocèse où le travail intellectuel est de tradition et en grand honneur. Toutefois. sa vocation scientifique ne se manifesta qu'après son ordination sacerdotale en 1899. Il est bientôt relevé de son ministère paroissial pour recevoir la charge la classe de philosophie de Saint-Sigisbert. Brillant professeur, il continue de s'instruire durant les vacances dans les Universités allemandes et aussi à Louvain où il était l’hôte de son compatriote et ami le regretté P. Merkten.
Ses travaux attirent sur lui l’attention. Après plusieurs années de professorat à Nancy, M. l’abbé Jeanjean vient à Pans où, pendant quelque temps, il dirigera l’école Saint-Jean de Passy et, jusqu'à la récente guerre, occupera la chaire de psychologie pédagogique de l’Institut catholique.
« Il y créa et rendit célèbre un laboratoire où, avec sa chanté et sa science reconnues, il se livre à
enfants anormaux, à l’amélioration physique et morale de leur sort. Pendant de longues années, en liaison avec des législateurs compréhensifs, avec les sommités de la médecine et de la magistrature, il s'occupera de soigner, d’orienter, de reclasser tous ces petits malheureux. » (La Croix de l’Est.)
C’est par milliers que des enfants furent ainsi scrupuleusement examinés par lui et suivis dans la vie.
Dans les années d'avant 1914 et entre les deux guerres, son renom s était étendu à travers le monde. Il fut appelé à donner des conférences à Bruxelles, Louvain, Gand, dans les Universités canadiennes. Il était à ce titre, chevalier de la Légion d’honneur et docteur honorés causa de Montréal.
Le courageux labeur de M. l’abbé Jeanjean fut d’autant plus méritoire qu'au cours de la guerre de 1914 il avait été blessé Réformé à la suite d'une déchirure grave du poumon, il dut se soigner d’abord en Suisse et plus tard à Cannes où il laissa un profond souvenir.
Demeuré de santé fragile, et ressaisi par son atavisme paysan, le chanoine Jeanjean vint s’installer à Pontoise, près de l’école Saint-Martin où il mit gracieusement à la disposition de jeunes professeurs, dans une école nouvelle tous les services que sa science et sa vaste expérience lui permettaient de rendre. En 1938. il prenait la direction du collège de Normandie en partit au début d’avril 1940 pour se retirer à Castres (Gironde), où il devait mourir, le 3 septembre, d’une crise d'angine de poitrine.
Ces lignes ne sont que les prémices d une brochure en préparation qui détaillera, outre l'existence du chanoine Jeanjean. les traits de cet homme très vivant, de ce caractère original, primesautier et avisé de cet esprit aiguisé et bolide. de cet ami fidèle et délicat, de ce prêtre qui transforma toujours ses études et consultations scientifiques en ministère apostolique, en message de lumière, en offrande de charité
M. Duprey.

 

La jeune fille française et son avenir
Conférences faites au Cours pratique ménager Saint-Sulpice
par MM. Taudière, Reverdy, l'abbé Courbe, le docteur Okinczyc et l'abbé G. Jeanjean
Éd. Lethielleux (Paris), 1912
CINQUIÈME CONFÉRENCE
PAR M. l’Abbé JEANJEAN
CHARGÉ DE COURS (PSYCHOLOGIE INFANTILE) A L’ INSTITUT CATHOLIQUE

L’ÉDUCATION DU PREMIER AGE

Mesdames,
Mesdemoiselles,
Je me propose de vous parler de l’éducation des enfants du premier âge. Cette éducation est nécessairement familiale, puisque les tout petits n’ont encore abordé ni l’école ni le collège. Au reste, la culture, faite au foyer, est beaucoup plus importante que la formation scolaire. Et voici pourquoi.
L’enfant qui vient en classe n’y arrive pas neuf. Il a vécu déjà pendant trois, cinq ou huit ans, dans un milieu donné et il y a contracté des habitudes. Or, vous le savez, l’habitude est une seconde nature. Ces habitudes, vieilles de plusieurs années, seront donc détruites très difficilement plus tard. D’autant plus que, même à cette époque, l’influence de la famille reste prépondérante. En effet, les temps scolaires ne constituent qu’une faible partie de la vie de l’enfant. Car, même pour les internes, il y a les jours de sortie et, surtout, les vacances, pendant lesquelles l’élève est, à nouveau, plongé dans ce milieu familial. Au bref, le collège peut donc donner une certaine éducation, mais il faut que cette éducation ait été préparée dans la famille, qu’elle y soit soutenue durant toute la scolarité, et qu'après ce temps, elle y soit continuée.
Or, on constate que cette pratique est généralement peu suivie. De trop nombreux parents viennent, quand leur enfant atteint sa sixième année, proposer à des maîtres de travailler à son éducation, alors qu’il s’agit, en réalité, d'une véritable rééducation à entreprendre.
Mais, en morale comme en médecine, il est plus facile de prévenir que de guérir. Il convient donc de répandre de plus en plus dans le grand public et, par lui, dans le peuple, cette vérité élémentaire que les parents ont un devoir éducatif à remplir vis-à-vis de leurs enfants. Ce devoir imposé par Dieu et par la nature elle-même, on ne s’en acquitte pas en confiant son accomplissement à des personnes étrangères : un éducateur de carrière, même catholique, ne doit jamais être qu’un collaborateur de la famille. En aucun cas, il ne sera son remplaçant.
Je reconnais d'ailleurs que les générations qui montent s’occupent volontiers de l’enfant. Il y a des pères et des mères de famille dont, à ce sujet, le dévouement est admirable. Malheureusement, leurs efforts ne sont pas toujours couronnés de succès. Car ils n’ont d’autre guide que leur tendresse. Et la tendresse est aveugle, alors que l'éducation exige infiniment de sagesse, de savoir-faire et de doigté.
Pourtant, les directions éclairées de l’Eglise, l’expérience millénaire des éducateurs et, d’autre part, les multiples recherches de psychologie infantile entreprises un peu partout, depuis quelques années, mettent à la disposition des parents un certain nombre de moyens éducatifs éprouvés.
Ces moyens, je ne puis songer à les exposer, même d’une façon sommaire, dans le cadre étroit d’une conférence. Je limiterai donc cet entretien et vous présenterai simplement, d’une façon aussi claire et aussi précise que possible, quelques indications générales, quelques aperçus utiles en matière d’éducation intellectuelle, morale et religieuse.

I

Quand l’enfant vient au monde, il nous parait étonnamment pauvre. Une vie physique médiocre, une vie mentale tellement rudimentaire que rien ne la manifeste au dehors, voilà l’héritage dont il est d’abord loti. Mais c’est un faux pauvre sur qui nous aurions mauvaise grâce à nous apitoyer. Il est prodigieusement riche. Seulement, ses capitaux dorment à l’ombre et il ne sait point encore en tirer profit. Attendons un peu, et puisque Dieu lui a prêté la vie, laissons le vivre. Nous verrons se manifester successivement en lui toutes ces richesses cachées. Des cris nous feront vite entendre qu'il a faim et nous révéleront de suite la présence de ce puissant et précieux instinct de conservation dont le Créateur l’a doté ! Puis, quelques heures après sa naissance, ses yeux réagiront à la lumière et, quelques semaines plus tard, ses oreilles au bruit. El bientôt des émotions apparaîtront, joie, colère, peur, tendresse, etc. ; les mouvements maladroits du début se coordonneront, les cordes vocales vibreront et, enfin, les lèvres articuleront des sons et des mots, expressions de plus en plus parfaites de la pensée et des sentiments intérieurs. Ces réactions spontanées sont si nombreuses qu'un éducateur avisé pourrait, quelques mois après leur éclosion, y découvrir déjà les traits fondamentaux de ce qu'on appellera, dans la suite, un tempérament.
Mais toute cette préparation à la vie pendant laquelle l'enfant apprend à voir, à entendre, à se mouvoir, à penser, à parler — je ne parle que des fonctions principales, — ne va pas sans une grande fatigue. Pour que ce labeur immense soit accompli sans surmenage, il importe que nous ne le précipitions pas. Le développement physique et mental doit rester sagement progressif. Il faut donc y doser les efforts, y sérier les difficultés.
Or, un trop grand nombre de parents ignorent malheureusement cette règle élémentaire d’hygiène. Parce qu’un bébé plus nerveux que les autres et doué d’une sensibilité plus vive, reproduit avec bonheur des gestes vus ou des paroles entendues, on applaudit, avec des cris d’admiration, à ce qu’on appelle sa merveilleuse précocité et qui n’est, la plupart du temps, qu’une excellente mémoire. Et l’on impose à cette mémoire le dressage nécessaire à la production d’un « phénomène ». Mais, à vouloir façonner trop vite un aigle, on risque de gaver seulement un dindon. Nous avons tous connu de ces petits prodiges, pétris d’orgueil pour avoir été trop vantés et qui, après une enfance éclatante, achevaient, dans la rancœur des « ratés », leur vie désormais inféconde. De même qu’une floraison trop riche épuise parfois toute la sève d’un arbre et rend impossible la formation des fruits.
Il convient aussi que celle première activité de l’enfant — laquelle est, probablement, plus intense que toutes celles qui suivront, — s’exerce dans le calme et, chaque fois que ce sera possible, au grand air. La résistance nerveuse des tout petits n’a pas les mêmes limites que la nôtre. Si donc l’on ajoute, au travail déjà pénible de la culture spontanée que se donne le bébé, la surcharge d’un milieu agile, on crée, comme à plaisir, un candidat au surmenage et à tous les accidents variés qui en résultent. Vivre trop et trop vite use et déprime les jeunes organismes aussi bien que les vieux. Réservons donc à l'enfant, dans nos demeures urbaines, la chambre qui soit le mieux à l’abri des bruits du dehors et même du dedans. Et multiplions, par la promenade et par le jeu, ses heures de séjour dans les parcs et les jardins, quand nous ne pouvons lui offrir la libre jouissance d'une campagne spacieuse.
Ainsi lui permettrons-nous de faire, dans de bonnes conditions, ce noviciat de la vie que constitue l'enfance.

II

Lorsque l'enfant est en possession de tous ses instruments de travail, qu’il sait voir, entendre, se mouvoir, penser un peu et parler, il est temps de commencer son éducation intellectuelle. J’ai dit éducation intellectuelle et non instruction, parce que les deux choses ne se confondent pas, malgré la vigueur du préjugé contraire.
Il n’y a, en effet, aucune relation, ou presque, entre la formation de l’esprit par l'éducation et son meublage par l’instruction. Car il faut construire une maison avant de la meubler. Or, cette formation de l’esprit doit être entreprise déjà par la famille, alors que l’acquisition de l’instruction peut très bien être reportée au temps d’école ou de collège. Je ne vois aucun inconvénient sérieux à laisser un enfant se développer librement, bien à son aise, jusqu’à sa sixième année, sans écriture et même sans lecture, à condition qu’on lui ait appris non seulement à voir mais à regarder, non seulement à entendre mais à écouter, non seulement à se mouvoir mais à s’adapter, non seulement à répéter des choses apprises par cœur, mais à bien comparer, à bien juger, à bien raisonner. Et c'est en cela précisément que consiste l’éducation intellectuelle.
Mais quels moyens avons-nous à notre disposition pour entreprendre, au foyer, ce travail essentiel ? Voici.
Avant d’aborder la formation des fonctions supérieures de l’esprit, il convient d’assurer à l’enfant l’exercice d’une sensibilité saine, condition indispensable de perceptions justes et de jugements droits. Et comme, en pratique, nous nous servons surtout, dans la vie, de le vue, de l’ouïe et du toucher, nous développerons, de préférence, la vision, l’audition et l’habilité manuelle des tout petits.
La vision d’abord. Car la plupart des écoliers et même la plupart des adultes ne savent pas regarder. Bien des fois, j’ai demandé à des personnes très cultivées de me reproduire, par le dessin ou par une description parlée, un objet que nous venions d’examiner ensemble. A peu près toujours, cette description avait des lacunes et, ce qui est plus grave, elle contenait parfois des détails inventés. Car si notre observation est habituellement paresseuse et d’une approximation très grossière, notre imagination peut nous jouer le mauvais tour de combler ces lacunes par un emprunt inconscient à nos expériences passées. Souvent aussi, j’ai fait dessiner de mémoire, par des enfants, des animaux déjà connus d’eux, un cheval par exemple, dont je leur avais mis par surcroît l’image ou la photographie sous les yeux. Le résultat était identique. Et la même vision médiocre aboutissait à la même déformation de la réalité, par soustraction et par addition de traits.
Il faut donc habituer l’enfant non seulement à voir en gros, mais à observer attentivement et en détail. Exigeons de lui qu’il nous décrive correctement, par le récit, ce qu’il a vu. Et, dès qu’il a quelques années, mettons-lui en main du papier et des crayons, surtout des crayons de couleur. Sous les gaucheries inévitables des premiers dessins, nous percevrons vite les imperfections de sa vision. Nous l’obligerons à recommencer son travail, qui est encore un jeu, tant que la reproduction ne sera pas complète. Et, par la loi du moindre effort et pour éviter ces recommencements, l’enfant regardera ensuite à peu près convenablement du premier coup.
Cette première culture, en même temps qu’elle intéresse l’enfant et l’habitue à regarder, fait aussi l’éducation de sa main. On peut même, à ce sujet, trouver étrange que, dans nos programmes scolaires, l’enseignement de l’écriture précède celui du dessin. En effet, l'écriture n’est rien d’autre qu’un dessin très compliqué et qui exige déjà une certaine habileté manuelle. Enfin, si l’on oblige l’enfant, ainsi que cela se passe avec les méthodes nouvelles, non seulement à reproduire exactement un objet simple, feuille, fleur ou fruit, mais encore à en tirer les éléments d’une décoration quelconque, d’une frise par exemple, on aura travaillé, du même coup, au développement de son imagination.
Mais il ne suffit pas, dans la vie, de savoir regarder, il faut savoir écouter. Et cela est vrai surtout quand il s’agit de l’école et du collège où, malheureusement, la plus grande partie de la classe est parlée ! Nous abusons trop, en France, de cet enseignement verbal. Et il en sort des conséquences fâcheuses. Car, d’une part, cet enseignement fatigue l’enfant plus que tout autre, et, d’autre part, il favorise la passivité et, sans doute, la paresse de l’écolier. Un élève ainsi préparé saura peut-être parler, il ne saura pas agir. A moins que, précisément à cause de cette erreur initiale, il ne prenne sa parole pour de l’action, ainsi qu’on le voit chez beaucoup de nos contemporains. Quoi qu’il en soit, il faudra toujours faire, dans la famille, l’éducation de l’ouïe. La manière en sera simple, puisque l’enfant nous l’imposera lui-même en nous demandant... des histoires, ces bonnes histoires de jadis que l’on met si facilement de côté aujourd’hui et qui étaient la poésie de notre enfance.
Pour la culture des mouvements et du toucher, nous utiliserons surtout le jeu, ce jeu qui est véritablement, selon la théorie de Karl Groos, l’apprentissage de la vie. Or, on sait que les jeux d’enfant sont infiniment variés. L’emploi de certains jouets modernes, lesquels sont des merveilles d’ingéniosité, accentuera davantage encore le caractère éducateur du jeu et développera, chez le bébé, cette adresse des doigts dont je parlais tout à l’heure. Mais on devra recourir également aux vieux jeux d’autrefois : jeux de course, de lutte, de chasse, etc... qui créaient chez nos aînés tant de hardiesse, d'initiative et d’endurance.
Cette éducation de la vue par le dessin et, si l’on veut, par l’image, cette culture de l’ouïe par le récit et par le conte, cette formation du corps et de la main par le jeu, constituent la première éducation familiale. En la faisant ou, tout au moins, en la dirigeant, nous constaterons que l’enfant, s’il est poussé vers la science par cette admirable curiosité que Dieu a mise en lui, ne peut se livrer longtemps à la même occupation. Tout est susceptible de l'intéresser, mais aucun intérêt ne dure chez lui. C’est, en apparence, le règne des caprices. Et il ne faut pas nous en étonner. Car les tout petits sont d’abord saisis par les choses plus qu’ils ne les saisissent eux-mêmes. Leur attention est non pas même spontanée, comme le prétendent les psychologues, mais forcée. Or, l’attention les fatigue vite. Ils échappent donc à cette fatigue en changeant d’occupation. La distraction n’est, chez eux, qu'une défense en quelque sorte automatique contre le surmenage. Et pourtant, il faut faire succéder de la stabilité à leur mobilité, de l’attention voulue à leur attention forcée. On y arrivera vite en dosant progressivement et méthodiquement les efforts qu’on exige d’eux et en prolongeant peu à peu la durée de leurs actes d’attention.
Enfin, quand l’éducation sensorielle est suffisamment avancée, il sera nécessaire d’aborder, dans la famille, la culture des fonctions supérieures de l’esprit. Elle se reliera d’ailleurs, d’une façon toute naturelle, à la première. En effet, l’enfant qui aura pris l’habitude d’examiner les personnes et les choses, qui s’en sera fait par conséquent des représentations justes, les comparera mieux et pourra émettre, à leur endroit, des jugements plus droits. Et plus tard, après avoir comparé et jugé pendant quelque temps, il pourra raisonner correctement. Ainsi donc, lorsque nous aurons appris à un enfant à bien regarder, à bien écouter, à être adroit et hardi, à comparer, à juger et à raisonner convenablement, nous pourrons l’envoyer à l’école ou au collège. Il y sera bien préparé. La lecture et l'écriture seront un jeu pour lui, puisqu’il sait observer et dessiner. Et les classes seront bien assimilées, puisqu’il est capable d’attention soutenue. Et parce qu’il n’est encore ni fatigué, ni ennuyé, nous pourrons lui mettre les bouchées doubles et lui faire faire, par exemple, sa dixième et sa neuvième en une année, sa huitième et sa septième en une autre, à condition que nous ayons un bon maître sous la main.
Et, par là, nous échapperons à cette véritable suppression de l’enfance dont nous sommes aujourd'hui les témoins attristés. Car nos bébés modernes subissent la persécution du savoir forcé jusque dans les bras de leur nourrice allemande ou la compagnie de leur gouvernante anglaise. Les marchandes de participes les poursuivent jusqu’à l’école maternelle. Et cela devient un tel abus et crée chez ces pauvres petits êtres sans joie des dégoûts si définitifs pour l'instruction qu’il faudra peut-être, dans un avenir assez rapproché, rendre l’ignorance obligatoire pour les petits enfants.

III

L’éducation morale et religieuse de l’enfant doit accompagner et compléter sa formation intellectuelle. Et de même que celle-ci satisfait à un besoin passionné de savoir, manifesté en lui par la curiosité, celle-là correspond à des tendances profondes de sa sensibilité, de sa raison et de sa volonté. Cette éducation doit être, comme l’autre, entreprise dans la famille. Et les personnes, qui la réservent seule au prêtre, sacrifient la part la plus importante de leur devoir éducatif.
Avant d’aborder l’examen, je me permettrai de vous faire, au point de vue psychologique, trois remarques essentielles. La première concerne l'imitation, la seconde, l'habitude, et la troisième, l'activité. Commençons par l’imitation. Le tout petit, au début de sa vie, n’est pas encore capable d’une action raisonnée. Et comme, d’autre part, il est poussé à agir, il se contente d’imiter. Même plus tard, il continuera à imiter. Et moins il sera développé personnellement, plus il imitera. Car ce sont les faibles et les débiles de l’esprit qui composent toujours le troupeau des moutons de Panurge. Nous devons donc utiliser celte loi de l'imitation, si bien étudiée par le sociologue de Tarde. Tout ce que nous voudrons voir reproduit par l'enfant, qu’il s’agisse d’états d’âme et d’émotions, de jugements et de raisonnements, d’actions ou de pratiques, nous le réaliserons d’abord un certain nombre de fois devant lui. Et, peu à peu, grâce à celle copie instinctive des grandes personnes qui le caractérise, le bébé se mettra à l’unisson de ses éducateurs. Ce sont eux qui feront encore sa vie en le façonnant, pour une part, à leur image et ressemblance.
Mais aussi faudra-t-il écarter soigneusement de ce petit imitateur les gestes et les paroles dont on le veut préserver. On devra donc surveiller étroitement le milieu social qui entoure le berceau et, spécialement, le personnel domestique. Il y a tant de parents qui gémissent de rencontrer chez leurs enfants des manières défectueuses et, parfois, de mauvaises habitudes, lesquelles ont été contractées tout simplement à leur foyer au contact des valets ou des bonnes !
Puis, lorsque les bonnes actions auront été produites, il conviendra de les fixer fortement par l'habitude. Et cela s’obtiendra facilement par la répétition de ces actions. Dès que l’habitude est suffisamment ancrée, elle se comporte, ainsi qu'on le dit, comme une seconde nature et, en particulier, elle crée des besoins de plus en plus impérieux. Le fumeur ne peut plus se passer de sa cigarette et le buveur de son petit verre d’alcool. Et qu’on ne prétende pas qu’on ne s’habitue qu’aux choses agréables. Le collégien qui essaie de jouer à l'adulte en allumant son premier cigare n’y recueille généralement qu’un malaise douloureux. Par vanité d'adolescent il domine ce mal de cœur et recommence. Il recommence même tant et si bien que cela devient pour lui une nécessité tyrannique de fumeur. Enfin, et pour préserver l'enfant des actions mauvaises, il conviendra d'orienter très vite son activité. S'il fait si souvent le mal, c'est que nous ne l'invitons pas assez à faire le bien. Au lieu donc de l’enfermer d’abord dans un cercle de prohibitions qui l’enserrent comme un carcan et lui font trouver si pénible le joug de la religion et de la morale, commençons par ouvrir de larges voies à l'expansion de sa vie débordante. Changeons l’ordre des vieux manuels, qui dans une première colonne inscrivaient : « Ne dites pas », et, dans une seconde seulement : « Dites ». Mettons hardiment à la première page de sa vie morale : « Faites », et reportons à la seconde : « Ne faites pas. » Car il est plus facile d’éviter le mal quand on agit bien que d’être vertueux quand on ne fait rien du tout. C’est l’oisiveté imposée à certains enfants par des parents trop amoureux de leur tranquillité et de leurs aises qui est la cause première de bien des défauts et de bien des vices.
Cette remarque s’appliquera également au traitement des mauvaises habitudes. Nous y suivrons les conseils des maîtres de la vie spirituelle, qui ont été de si profonds psychologues. Au lieu de combattre directement un défaut, d’y insister, d’y revenir constamment, ce qui, à la longue, peut désespérer l’enfant et, en tout cas, constitue toujours une suggestion dangereuse, nous travaillerons à développer, puis à fixer par la répétition la vertu opposée à ce défaut. Du défaut lui-même nous parlerons le moins possible, soucieux que nous serons de le faire oublier.
Il est bien entendu que ce ne sont là que des moyens humains, lesquels seraient inefficaces si nous ne demandions et n’obtenions le secours de Dieu. Mais il faut, ici comme ailleurs, mettre en pratique le vieux proverbe ; « Aide- toi, le Ciel t’aidera », et ne pas prendre pour de la vertu cet abandon prétendu à la Providence qui n'est que paresse ou fatalisme déguisé.
Examinons maintenant la tâche éducative de la famille en ce qui concerne le développement moral et religieux de la sensibilité, de l'intelligence et de l’activité de l’enfant.
La sensibilité, si exquise et si vibrante, des tout petits doit être dirigée de bonne heure du coté des choses saintes. Et puisqu’ils sont si sensibles à la contagion des états affectifs, nous ne craindrons pas de manifester devant eux nos émotions religieuses. Les mères sont si habiles et savent si bien s'y prendre lorsqu’il s'agit de faire payer de retour leur propre tendresse. Ce qu’elles réalisent avec tant de perfection pour un motif légitime sans doute, mais tout de même un peu égoïste, qu’elles l’appliquent donc aussi à l’éducation. Si une mère pieuse prend son enfant en ses bras, joint ses petites mains et lui parle, avec toute son âme, du Dieu qu’elle adore, du Sauveur qu’elle aime, de la Vierge qu’elle prie, très vite le cœur de cet enfant se mettra à l’unisson du sien. Et ce petit ange, préparé à cette vie nouvelle par la grâce du baptême, aimera la religion avant de la connaître. Et cela lui donnera précisément le désir de la connaître, alors que tant d’autres, n’ayant eu d’abord de cette religion que l’impression, toujours pénible, d’une leçon de catéchisme à étudier, la prendront en dégoût.
Mais nous ne nous contenterons pas d’avoir fait naître ces émotions religieuses. Car il n’y a rien de si instable et de si fragile que le sentiment. Une vie qui ne reposerait que sur cela serait mal assise. Il suffit, pour s’en rendre compte, de voir ce que sont devenues certaines âmes protestantes, à sensibilité pourtant chrétienne, mais qui n'avaient, pour étayer ce faible édifice, ni croyances précises, ni pratiques déterminées. Veillons donc, avant même que l’enfant soit capable d'une instruction un peu complète, à lui faire contracter l'habitude des pratiques religieuses. Grâce aux récentes décisions du Souverain Pontife, l'enfant peut participer à côté de sa mère aux sacrements de Pénitence et d’Eucharistie, et trouver là les grâces qu’appelait sa prière si fraîche, si naïve et si confiante. Ainsi le conduira-t-on à l‘église dès ses premières années, à condition qu’on lui ait expliqué le sens général des cérémonies liturgiques et qu'il ne s'y puisse ennuyer, ce qui serait fâcheux pour son développement futur.
Enfin, nous commencerons, au fur et à mesure des progrès de sa raison, son instruction religieuse proprement dite, que tant de parents confondent encore avec l’éducation elle-même. Mais il faudra s’y dépouiller de cette mentalité d’adultes qui nous fait penser et parler autrement que l’enfant. Défions nous tout spécialement du verbalisme et surtout des abstractions. L’enfant ne saisit d’abord que les choses concrètes, ne s’intéresse qu’aux choses concrètes. Il nous le manifeste par son goût passionné pour les histoires. Et puisque Notre-Seigneur lui-même a enseigné, non pas les enfants, mais les hommes eux mêmes en leur parlant en paraboles, n’employons pas, au début, d’autres méthodes. Nous avons assez d’histoires et d’histoires vraies dans l’Ancien et le Nouveau Testament, dans la vie des Saints et le développement de l’Eglise, pour alimenter notre enseignement. Après les faits, mais après seulement, après les faits, entendus ou lus dans des manuels bien illustrés, viendra l'étude de leur expression théologique : le dogme, ou de leur expression morale : les commandements, ou de leur expression liturgique : les sacrements et les fêtes, étude qui sera faite surtout au catéchisme, mais avec, encore, la collaboration de la famille. L’enfant soumis à ce développement progressif et intégral de sa sensibilité, de sa raison et de son activité, sera bien armé pour affronter les luttes de la vie. Grâce à cette formation qui l’enserrera d’une triple chaîne de sentiments, de croyances et de pratiques, il résistera mieux aux orages de la tête ou du cœur, aux suggestions de l’impiété, de l’immoralité ou de la paresse.
Je vous soumets très simplement, Mesdemoiselles, ces quelques idées qui ne sont point neuves, mais qui sont vraies et qui ont été soumises au contrôle de l’expérience séculaire du catholicisme. J’ose vous demander d’y réfléchir, de les méditer et, lorsque la vie vous en fournira l’occasion, de les appliquer.
Il faudra d’ailleurs que cette application soit faite de façon ferme et forte. Le catholicisme reste, à l’heure présente, le seul dépositaire de la notion d’autorité dans le monde. C’est donc en habituant l'enfant à accepter l’autorité familiale que nous l’amènerons à se soumettre complètement et joyeusement à l’autorité absolue de l'Église, interprète de l’autorité suprême de Dieu.

 

Le soleil
31 mars 1931

LES COURS DE L’ABBE G. JEANJEAN

Le Chanoine Gustave Jeanjean, professeur de psychologie appliquée à l’Institut catholique de Paris a commencé, hier, à l’Université Laval la série des cours qu’il donnera à Québec.
M. le chanoine Gustave Jeanjean, professeur de psychologie appliquée à l’Institut Catholique de Paris et Conférencier de l'Institut Scientifique Franco-Canadien, a commencé hier la série de ses cours dans la salle des Promotions de Université Laval. Hier après-midi, il donnait sa première conférence devant le personnel enseignant de notre ville et hier soir, devant le public en général.
Même en supposant que la réputation de M. le chanoine Jeanjean ne se soit pas rendue jusqu’à nous, nous aurions vite fait de nous convaincre de la grande érudition et de la précieuse expérience possédées par le distingué professeur de l’Institut Catholique. Ses définitions sont claires, ses explications simples et ses exemples, tirés d ’expériences personnelles, sont toujours frappants.
Voici le "Curriculum Vitae." de M. le chanoine :
Gustave JEANJEAN, né le 6 août 1876 à Barbas Meurthe-et-Moselle.
Etudes au petit Séminaire de Pont-à-Mousson et au grand Séminaire de Nancy.
Vicaire à Nancy, de 1901 à 1906.
Licence-ès-lettres (Philosophie) à la Faculté de Nancy en juin 1906 (Prix de licence).
Professeur de Philosophie à l'Ecole St-Sigisbert de Nancy en 1907 et 1908.
Etudes de physiologie et de psychologie expérimentale avec Binet à Paris, Nermann en Allemagne, Jotoyko à Bruxelles, en 1909 et 1910.
Chargé de cours à l'Institut Catholique de Paris à la rentrée de 1910, titularisé en 1921 comme professeur de Psychologie infantile et de Psychologie appliquée, (avec comme travail supplémentaire, la direction du collège diocésain de Passey, à Paris (de 1911 à la guerre).
Création et direction du Laboratoire de Psychologie appliquée en 1924. La même année, création d’une consultation gratuite pour enfants anormaux, avec la Docteur Chatelin et, en 1928, création d’un service gratuit d ’orientation professionnelle avec le Docteur Baille.
Près de 6000 enfants, normaux et anormaux, examinés au Laboratoire depuis 1909.
Pas de publications, sauf quelques articles techniques et de nombreuses recensions critiques en différentes revues.
Chanoine honoraire de Nice.
Chevalier de l’Ordre de la Couronne de Belgique.
Aux deux séances, hier après-midi et hier soir, la salle des Promotions était complètement remplie et l'auditoire distingué qui s’y pressa marqua un vif enthousiasme pour les remarques judicieuses du conférencier.
Le cours de l'après-midi commença à quatre heures et demie. M. le chanoine JeanJean fut présenté aux auditeurs par Mgr Camille Roy ex-recteur de l’Université Laval. Il fit un délicat éloge du professeur qui allait prendre la parole, rappela sa grande expérience en matière pédagogiques, remarqua que M. le chanoine Jeanjean était un blessé de la grande guerre, ce qui ne l'empêchait pas de consacrer toutes les forces qui lui restent à la grande cause de la pédagogie
Avant de rapporter en abrégé, les conférences du chanoine Jeanjean, nous noterons quelques changements qui ont été faits au programme des cours. Voici l’ordre qui sera suivi:
Mardi, 31 mars, L’adaptation des programmes. - Les tests d’intelligence et d'instruction.
Mercredi, 1er avril. L'organisation moderne d’une classe. - Les tests d’aptitude; le profil mental.
Jeudi. 9 avril. Les techniques rationalistes. - Les arriérés de l’intelligence.
Vendredi, 10 avril, Ies Ecoles nouvelles. - Dépistage, triage et rééducation des arriérés.
Samedi, 11 avril, Les méthodes actives - Les anormaux du caractère.
Lundi, 13 avril. L’apprentissage du travail en classe. - L’éducation sur mesure.
Mercredi, 15 avril. Le contrôle du travail scolaire.
A la séance du soir, qui était l'ouverture des cours publics, on remarquait Mgr Ph.-J. Fillion, recteur de l’Université Laval, qui présenta le conférencier; Mgr Camille Roy, ex-recteur de l’Université; M. le Dr Desloges, surintendant des asiles d’aliénés de Montréal, M. le Dr E. Dubé, professeur à l’Université de Montréal. Ces deux derniers étaient les hôtes de l’Université Laval; M. le Dr Arthur Rousseau, doyen de la Faculté de Médecine, M. le Dr Saluste Roy, M. le Dr J.-C. Miller, M. H.-R. de St-Victor. agent consulaire de France; un grand nombre de prêtres et ecclésiastiques du Séminaire de Québec, etc.

COURS DE L'APRES-MIDI
"J’ai contracté une dette envers les Canadiens-Français " dit au début le chanoine Jeanjean. Au cours de la Grande Guerre, j'ai été blessé et c’est à l’hôpital franco-canadien de Dinard que j'ai été soigné. J'étais donc heureux de répondre à l’appel fait par M. Jean Dalbis, professeur à Montréal, de venir parler devant des auditoires franco-canadiens, me souvenant du mois et demi passé à Dinard."
Le professeur fit allusion ensuite à la grande expérience qu'il avait acquise au cours des 25 années et plus qu'il s’occupe des problèmes de la pédagogie et particulièrement de l’hygiène mentale. Il a examiné plus de 6,000 cas, parmi lesquels se trouvaient des "sous-normaux", des normaux et des "sur-normaux" . M. le chanoine Jeanjean n’entama pas directement les sujets de ses cours. Pour cette première séance il ne fit que donner des notions préparatoires qui serviront à faire comprendre ce qu'il dira plus tard. Il donna plusieurs définitions de la plus haute importance qu'il fait bon de retenir si l'on veut saisir tout le sens des autres leçons. Puis il donna le programme des huit journées des cours, programme que nous avons reproduit plus haut.
Parlant de la psychologie appliqué ou psychotechnie, le conférencier rappela que c’était une science toute récente qui s’est développée très rapidement. Elle consiste dans le classement, l’orientation et la sélection professionnelle des élèves. C’est une science originale qui ajoute aux vérités générales une connaissance propre aux sciences de la vie.
La pédagogie expérimentale est l’application de la psychotechnie à l’étude et à l'enseignement.
Le conférencier donna ensuite le but de l’éducation qui est de « procurer aux enfants et aux adolescents un développement physique, intellectuel, moral et religieux aussi complet et aussi harmonieux que possible ».
Le mot "adolescent" a été ajouté ici à dessein. Jusqu’ici on n'a pas assez fait attention à cette classe d'élèves qui demande pourtant une attention toute particulière. De même, les mots "développement religieux" montrent l’importance qu’il y a d’inculquer des principes de foi et de religion dans l’âme des élèves de façon à ce que plus tard "à valeur intellectuelle égale, un catholique soit supérieur à un autre."
Plus loin nous trouvons la définition du mot "Instruction" : Elle consiste à "procurer aux enfants, aux adolescents et aux adultes les connaissances à la fois théoriques et pratiques nécessaires à la vie individuelle, sociale et professionnelle ". Ici le conférencier fait remarquer le mot "professionnel" qu’il a intercalé dans sa définition. Actuellement, dit-il, l'instruction a quelque chose de trop livresque, de trop scientifique, de fermé qui fait oublier un peu les réalités en face desquelles l’élève se trouvera plus tard.
Le distingué professeur fait remarquer une fois pour toutes que les remarques, exemples et critiques qu'il formule ne s’appliquent qu’aux institutions françaises, ne connaissant pas suffisamment les nôtres pour se permettre de telles remarques.
Le mot tapageur de Victor Hugo "Ouvrir une école, c’est fermer une prison" est absolument faux. Il n’est pas suffisant "d’ingurgiter" la science à l'élève, il faut y mettre la manière : il faut d’abord lui prendre l’âme.
"La vie scolaire" dit le conférencier "comporte un mélange d’enseignement et d’éducation. L’éducation est malheureusement trop négligée : c’est pourtant le point capital. "Pour être capable de donner à l’élève à la fois l’instruction et l’éducation, il faut certaines qualités qui sont : premièrement : la possession de certaines aptitudes spéciales : l’autorité (qui est un don) ; la clarté et la précision de pensée, de l’ordre et de la méthode; la compréhension et l’amour de l’enfant et, naturellement, la compréhension de son devoir."
Le conférencier parla de l’état actuel de la pédagogie en France, regrettant, qu’on l'ait si négligée jusqu’à présent. "Toutes les lechniques se transforment" dit-il. "sauf celle de l’enseignement". Il y a bien des professeurs à l'esprit supérieur, mais, étant des cas isolés, leur expérience se perd avec leur disparition et nous assistons à un continuel recommencement dans ce domaine."
II ne suffit pas, pour avoir un bon personnel dans les maisons d'instruction et d'éducation d’éliminer les inaptes, il faut aussi aux autres un apprentissage théorique et pratique de l'enseignement, en entraînement professionnel plus ou moins long. Le mot tant de fois répété : "C'est en forgeant qu’on devient forgeron" est complètement faux. Il faut faire de l’apprentissage.
"Qu'est-ce que la pédagogie théorique par rapport à tout ceci ? C’est l’ensemble des connaissances qu'il importe de posséder pour exercer avec le meilleur rendement possible son métier (ministère d’éducation). N’ayons pas peur d'adopter les méthodes améliorées : ne confondons pas la routine avec la tradition et ne gâtons pas ce beau mot de tradition.
En terminant, le savant professeur annonça le sujet de son prochain cours qui sera le suivant : "Comment adapter les programmes de manière à produire plus et mieux, comme on fait d’ailleurs dans l’industrie. On enverra promener les batailles sur les programmes et on s'en tiendra au perfectionnement de la technique. On étudiera le temps mal employé, les exercices inutiles, etc.

COURS DU SOIR
Le soir ce fut Mgr Philiéas-J. Fillion qui présenta le conférencier. Il rappela que le chanoine G. Jeanjean venait de l'Institut Catholique de Paris, ce qui est un titre d'attachement à lui pour nous, car beaucoup de nos canadiens-français sont allés chercher à cet Institut les connaissances qu’ils emploient actuellement d’une façon si heureuse pour la jeunesse de notre pays.
M. le chanoine déclara au commencement qu'il avait été édifié sur les milieux canadiens à Montréal. Il y a rencontré des auditoires à l’esprit ouvert, assidus, vibrants même. Il réalisa que les canadiens français avaient un "robuste appétit intellectuel".
Le conférencier a abordé hier soir le sujet des problèmes médico-pédagogiques.
"La vie moderne" dit en résumé le professeur, " se socialise de plus plus en plus, l'école et la médecine n'ont pas échappé à ce mouvement. Ils sont même les premiers à le sentir. Il faut absolument que les deux soient en collaboration étroite pour la solution des problèmes importants de l’éducation. Passons en revue ces problèmes.
Premier groupe: l’inspection médicale scolaire, qui est absolument indispensable. Il y a des préjugés sur le rôle de la médecine. C'est ainsi qu’on croit qu’il ne faut appeler le médecin que lorsqu'on est malade. Il est pourtant plus facile de prévenir que de guérir. Le conférencier souligna l’importance de la médecine au point de vue social. En France, il y a des œuvres en formation qui s’occupent du problème social au point de vue hygiène chez les jeunes. L’inspection médicale scolaire fonctionne, mais il manquait jusqu’ici une liaison entre la famille, le médecin et l’école. On commence à avoir maintenant un certain nombre d’assistantes médicales scolaires qui sort les liens nécessaires entre les trois unités mentionnées ci-haut.
Par l’inspection médicale on découvrira les élèves à vue courte et à audition faible. On tiendra compte aussi de leur poids et de leur taille ce qui esl important au point de vue de la croissance ; les grandes vagues de croissance provoquent des crises qu'il faut connaître pour que l'enfant soit traité comme il le doit. Autrement, des accidents peuvent survenir, tels que la tuberculose. Par l’inspection médicale on découvrira aussi les arriérés, les anormaux de caractère, les cas d'épilepsie larvée. Enfin l’inspection du médecin donnera de précieuses indications pour l'orientation professionnelle.
Deuxième groupe : Détermination du nombre total d’heures de travail de l’écolier, enfant ou adolescent, afin d'éviter le surmenage. En France, certaines institutions imposent 10 heures de travail par jour : c’est évidemment trop. C’est un gavage précoce qui se paiera, certainement plus tard. Là, la médecine doit intervenir auprès des "fabricants de programmes".
Troisièmement L’hygiène et la culture physique à l'école. On n’est pas assez organisé à ce point de vue. Il ne faut pas oublier que la variété du travail ne repose pas. Une seconde fatigue ne repose pas de la première. La difficulté est de trouver le temps de faire faire les exercices physiques, les programmes sont déjà si chargés... N’oublions pas dans la solution de ce problème que la fatigue intellectuelle ne repose pas de la fatigue physique, et vice-versa. Il est donc mauvais de couper les heures de classe avec des heures de gymnastique. On l'a vu par expérience dans les écoles de Paris. Après les classes on peut certainement faire effectuer par les écoliers des exercices respiratoires afin de les oxygéner. Ils feront aussi de la gymnastique rationnelle. Mais, avant de les remettre à l’étude, il faudra à tout prix les faire se reposer.
Abordant la question des sports, le conférencier déclara qu'il ne fallait pas en faire trop Les maladies de cœur sont spécialement à surveiller, surtout pour les coureurs.
Quatrièmement : Organisation de l’hygiène et prophylaxie. Il y a beaucoup à faire sur ce chapitre. Sur le sujet de la prophylaxie, il ne faut pas se rendre à certains excès. Le souci de se débarrasser trop complètement des mauvais microbes nous prive parfois des précieux services des bons microbes (et ils sont aussi nombreux que les autres).
Il importe avant tout de se rendre robuste afin que les leucocytes ou globules blancs du sang, qui, sont les agents de police de notre, système, puissent effectuer leur travail de surveillance de l’organisme avec efficacité.
L'enseignement de l'hygiène devrait s’incorporer davantage à l'enseignement primaire et secondaire. Il importe plus de faire de l’hygiène chez les jeunes que de leur bourrer les méninges avec des nomenclatures interminables de la botanique, sujets qu'ils oublieront le plus vite possible en sortant de l’école.
Cinquièmement, il y a enfin l’hygiène mentale qui est l’organisme social pour la lutte contre les grands fléaux sociaux.
Le mécanisme de la vie moderne nous détraque de plus en plus. On brûle sa vie, ce qui a sa répercussion sur l’avenir de la race. Le conférencier donne ici des exemples frappants de ce qui se produit chez l'enfant exposé à toutes les émotions de la vie des grandes villes modernes. Autant que possible, il importe d’éloigner l’enfant, surtout le débile de ces centres de surexcitation qui mettent son système nerveux en danger.
"Aussi est-il important d'organiser dès maintenant partout une ligue et des campagnes pour l’hygiène mentale.
"Dès maintenant il faut une liaison plus étroite entre l’école et la médecine car l’avenir de l’enfant est compromis par la vie trépidante et détraquante actuelle. Il faut développer de fortes moralités, des caractères bien équilibrés avec un haut niveau de vie religieuse."

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