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La jeune fille
française et son avenir
Conférences faites au Cours pratique ménager
Saint-Sulpice
par MM. Taudière, Reverdy, l'abbé Courbe, le docteur
Okinczyc et l'abbé G. Jeanjean
Éd. Lethielleux (Paris), 1912
CINQUIÈME CONFÉRENCE
PAR M. l’Abbé JEANJEAN
CHARGÉ DE COURS (PSYCHOLOGIE INFANTILE) A L’ INSTITUT
CATHOLIQUE
L’ÉDUCATION DU PREMIER AGE
Mesdames,
Mesdemoiselles,
Je me propose de vous parler de l’éducation des enfants
du premier âge. Cette éducation est nécessairement
familiale, puisque les tout petits n’ont encore abordé
ni l’école ni le collège. Au reste, la culture, faite au
foyer, est beaucoup plus importante que la formation
scolaire. Et voici pourquoi.
L’enfant qui vient en classe n’y arrive pas neuf. Il a
vécu déjà pendant trois, cinq ou huit ans, dans un
milieu donné et il y a contracté des habitudes. Or, vous
le savez, l’habitude est une seconde nature. Ces
habitudes, vieilles de plusieurs années, seront donc
détruites très difficilement plus tard. D’autant plus
que, même à cette époque, l’influence de la famille
reste prépondérante. En effet, les temps scolaires ne
constituent qu’une faible partie de la vie de l’enfant.
Car, même pour les internes, il y a les jours de sortie
et, surtout, les vacances, pendant lesquelles l’élève
est, à nouveau, plongé dans ce milieu familial. Au bref,
le collège peut donc donner une certaine éducation, mais
il faut que cette éducation ait été préparée dans la
famille, qu’elle y soit soutenue durant toute la
scolarité, et qu'après ce temps, elle y soit continuée.
Or, on constate que cette pratique est généralement peu
suivie. De trop nombreux parents viennent, quand leur
enfant atteint sa sixième année, proposer à des maîtres
de travailler à son éducation, alors qu’il s’agit, en
réalité, d'une véritable rééducation à entreprendre.
Mais, en morale comme en médecine, il est plus facile de
prévenir que de guérir. Il convient donc de répandre de
plus en plus dans le grand public et, par lui, dans le
peuple, cette vérité élémentaire que les parents ont un
devoir éducatif à remplir vis-à-vis de leurs enfants. Ce
devoir imposé par Dieu et par la nature elle-même, on ne
s’en acquitte pas en confiant son accomplissement à des
personnes étrangères : un éducateur de carrière, même
catholique, ne doit jamais être qu’un collaborateur de
la famille. En aucun cas, il ne sera son remplaçant.
Je reconnais d'ailleurs que les générations qui montent
s’occupent volontiers de l’enfant. Il y a des pères et
des mères de famille dont, à ce sujet, le dévouement est
admirable. Malheureusement, leurs efforts ne sont pas
toujours couronnés de succès. Car ils n’ont d’autre
guide que leur tendresse. Et la tendresse est aveugle,
alors que l'éducation exige infiniment de sagesse, de
savoir-faire et de doigté.
Pourtant, les directions éclairées de l’Eglise,
l’expérience millénaire des éducateurs et, d’autre part,
les multiples recherches de psychologie infantile
entreprises un peu partout, depuis quelques années,
mettent à la disposition des parents un certain nombre
de moyens éducatifs éprouvés.
Ces moyens, je ne puis songer à les exposer, même d’une
façon sommaire, dans le cadre étroit d’une conférence.
Je limiterai donc cet entretien et vous présenterai
simplement, d’une façon aussi claire et aussi précise
que possible, quelques indications générales, quelques
aperçus utiles en matière d’éducation intellectuelle,
morale et religieuse.
I
Quand l’enfant vient au monde, il
nous parait étonnamment pauvre. Une vie physique
médiocre, une vie mentale tellement rudimentaire que
rien ne la manifeste au dehors, voilà l’héritage dont il
est d’abord loti. Mais c’est un faux pauvre sur qui nous
aurions mauvaise grâce à nous apitoyer. Il est
prodigieusement riche. Seulement, ses capitaux dorment à
l’ombre et il ne sait point encore en tirer profit.
Attendons un peu, et puisque Dieu lui a prêté la vie,
laissons le vivre. Nous verrons se manifester
successivement en lui toutes ces richesses cachées. Des
cris nous feront vite entendre qu'il a faim et nous
révéleront de suite la présence de ce puissant et
précieux instinct de conservation dont le Créateur l’a
doté ! Puis, quelques heures après sa naissance, ses
yeux réagiront à la lumière et, quelques semaines plus
tard, ses oreilles au bruit. El bientôt des émotions
apparaîtront, joie, colère, peur, tendresse, etc. ; les
mouvements maladroits du début se coordonneront, les
cordes vocales vibreront et, enfin, les lèvres
articuleront des sons et des mots, expressions de plus
en plus parfaites de la pensée et des sentiments
intérieurs. Ces réactions spontanées sont si nombreuses
qu'un éducateur avisé pourrait, quelques mois après leur
éclosion, y découvrir déjà les traits fondamentaux de ce
qu'on appellera, dans la suite, un tempérament.
Mais toute cette préparation à la vie pendant laquelle
l'enfant apprend à voir, à entendre, à se mouvoir, à
penser, à parler — je ne parle que des fonctions
principales, — ne va pas sans une grande fatigue. Pour
que ce labeur immense soit accompli sans surmenage, il
importe que nous ne le précipitions pas. Le
développement physique et mental doit rester sagement
progressif. Il faut donc y doser les efforts, y sérier
les difficultés.
Or, un trop grand nombre de parents ignorent
malheureusement cette règle élémentaire d’hygiène. Parce
qu’un bébé plus nerveux que les autres et doué d’une
sensibilité plus vive, reproduit avec bonheur des gestes
vus ou des paroles entendues, on applaudit, avec des
cris d’admiration, à ce qu’on appelle sa merveilleuse
précocité et qui n’est, la plupart du temps, qu’une
excellente mémoire. Et l’on impose à cette mémoire le
dressage nécessaire à la production d’un « phénomène ».
Mais, à vouloir façonner trop vite un aigle, on risque
de gaver seulement un dindon. Nous avons tous connu de
ces petits prodiges, pétris d’orgueil pour avoir été
trop vantés et qui, après une enfance éclatante,
achevaient, dans la rancœur des « ratés », leur vie
désormais inféconde. De même qu’une floraison trop riche
épuise parfois toute la sève d’un arbre et rend
impossible la formation des fruits.
Il convient aussi que celle première activité de
l’enfant — laquelle est, probablement, plus intense que
toutes celles qui suivront, — s’exerce dans le calme et,
chaque fois que ce sera possible, au grand air. La
résistance nerveuse des tout petits n’a pas les mêmes
limites que la nôtre. Si donc l’on ajoute, au travail
déjà pénible de la culture spontanée que se donne le
bébé, la surcharge d’un milieu agile, on crée, comme à
plaisir, un candidat au surmenage et à tous les
accidents variés qui en résultent. Vivre trop et trop
vite use et déprime les jeunes organismes aussi bien que
les vieux. Réservons donc à l'enfant, dans nos demeures
urbaines, la chambre qui soit le mieux à l’abri des
bruits du dehors et même du dedans. Et multiplions, par
la promenade et par le jeu, ses heures de séjour dans
les parcs et les jardins, quand nous ne pouvons lui
offrir la libre jouissance d'une campagne spacieuse.
Ainsi lui permettrons-nous de faire, dans de bonnes
conditions, ce noviciat de la vie que constitue
l'enfance.
II
Lorsque l'enfant est en possession
de tous ses instruments de travail, qu’il sait voir,
entendre, se mouvoir, penser un peu et parler, il est
temps de commencer son éducation intellectuelle. J’ai
dit éducation intellectuelle et non instruction, parce
que les deux choses ne se confondent pas, malgré la
vigueur du préjugé contraire.
Il n’y a, en effet, aucune relation, ou presque, entre
la formation de l’esprit par l'éducation et son meublage
par l’instruction. Car il faut construire une maison
avant de la meubler. Or, cette formation de l’esprit
doit être entreprise déjà par la famille, alors que
l’acquisition de l’instruction peut très bien être
reportée au temps d’école ou de collège. Je ne vois
aucun inconvénient sérieux à laisser un enfant se
développer librement, bien à son aise, jusqu’à sa
sixième année, sans écriture et même sans lecture, à
condition qu’on lui ait appris non seulement à voir mais
à regarder, non seulement à entendre mais à écouter, non
seulement à se mouvoir mais à s’adapter, non seulement à
répéter des choses apprises par cœur, mais à bien
comparer, à bien juger, à bien raisonner. Et c'est en
cela précisément que consiste l’éducation
intellectuelle.
Mais quels moyens avons-nous à notre disposition pour
entreprendre, au foyer, ce travail essentiel ? Voici.
Avant d’aborder la formation des fonctions supérieures
de l’esprit, il convient d’assurer à l’enfant l’exercice
d’une sensibilité saine, condition indispensable de
perceptions justes et de jugements droits. Et comme, en
pratique, nous nous servons surtout, dans la vie, de le
vue, de l’ouïe et du toucher, nous développerons, de
préférence, la vision, l’audition et l’habilité manuelle
des tout petits.
La vision d’abord. Car la plupart des écoliers et même
la plupart des adultes ne savent pas regarder. Bien des
fois, j’ai demandé à des personnes très cultivées de me
reproduire, par le dessin ou par une description parlée,
un objet que nous venions d’examiner ensemble. A peu
près toujours, cette description avait des lacunes et,
ce qui est plus grave, elle contenait parfois des
détails inventés. Car si notre observation est
habituellement paresseuse et d’une approximation très
grossière, notre imagination peut nous jouer le mauvais
tour de combler ces lacunes par un emprunt inconscient à
nos expériences passées. Souvent aussi, j’ai fait
dessiner de mémoire, par des enfants, des animaux déjà
connus d’eux, un cheval par exemple, dont je leur avais
mis par surcroît l’image ou la photographie sous les
yeux. Le résultat était identique. Et la même vision
médiocre aboutissait à la même déformation de la
réalité, par soustraction et par addition de traits.
Il faut donc habituer l’enfant non seulement à voir en
gros, mais à observer attentivement et en détail.
Exigeons de lui qu’il nous décrive correctement, par le
récit, ce qu’il a vu. Et, dès qu’il a quelques années,
mettons-lui en main du papier et des crayons, surtout
des crayons de couleur. Sous les gaucheries inévitables
des premiers dessins, nous percevrons vite les
imperfections de sa vision. Nous l’obligerons à
recommencer son travail, qui est encore un jeu, tant que
la reproduction ne sera pas complète. Et, par la loi du
moindre effort et pour éviter ces recommencements,
l’enfant regardera ensuite à peu près convenablement du
premier coup.
Cette première culture, en même temps qu’elle intéresse
l’enfant et l’habitue à regarder, fait aussi l’éducation
de sa main. On peut même, à ce sujet, trouver étrange
que, dans nos programmes scolaires, l’enseignement de
l’écriture précède celui du dessin. En effet, l'écriture
n’est rien d’autre qu’un dessin très compliqué et qui
exige déjà une certaine habileté manuelle. Enfin, si
l’on oblige l’enfant, ainsi que cela se passe avec les
méthodes nouvelles, non seulement à reproduire
exactement un objet simple, feuille, fleur ou fruit,
mais encore à en tirer les éléments d’une décoration
quelconque, d’une frise par exemple, on aura travaillé,
du même coup, au développement de son imagination.
Mais il ne suffit pas, dans la vie, de savoir regarder,
il faut savoir écouter. Et cela est vrai surtout quand
il s’agit de l’école et du collège où, malheureusement,
la plus grande partie de la classe est parlée ! Nous
abusons trop, en France, de cet enseignement verbal. Et
il en sort des conséquences fâcheuses. Car, d’une part,
cet enseignement fatigue l’enfant plus que tout autre,
et, d’autre part, il favorise la passivité et, sans
doute, la paresse de l’écolier. Un élève ainsi préparé
saura peut-être parler, il ne saura pas agir. A moins
que, précisément à cause de cette erreur initiale, il ne
prenne sa parole pour de l’action, ainsi qu’on le voit
chez beaucoup de nos contemporains. Quoi qu’il en soit,
il faudra toujours faire, dans la famille, l’éducation
de l’ouïe. La manière en sera simple, puisque l’enfant
nous l’imposera lui-même en nous demandant... des
histoires, ces bonnes histoires de jadis que l’on met si
facilement de côté aujourd’hui et qui étaient la poésie
de notre enfance.
Pour la culture des mouvements et du toucher, nous
utiliserons surtout le jeu, ce jeu qui est
véritablement, selon la théorie de Karl Groos,
l’apprentissage de la vie. Or, on sait que les jeux
d’enfant sont infiniment variés. L’emploi de certains
jouets modernes, lesquels sont des merveilles
d’ingéniosité, accentuera davantage encore le caractère
éducateur du jeu et développera, chez le bébé, cette
adresse des doigts dont je parlais tout à l’heure. Mais
on devra recourir également aux vieux jeux d’autrefois :
jeux de course, de lutte, de chasse, etc... qui créaient
chez nos aînés tant de hardiesse, d'initiative et
d’endurance.
Cette éducation de la vue par le dessin et, si l’on
veut, par l’image, cette culture de l’ouïe par le récit
et par le conte, cette formation du corps et de la main
par le jeu, constituent la première éducation familiale.
En la faisant ou, tout au moins, en la dirigeant, nous
constaterons que l’enfant, s’il est poussé vers la
science par cette admirable curiosité que Dieu a mise en
lui, ne peut se livrer longtemps à la même occupation.
Tout est susceptible de l'intéresser, mais aucun intérêt
ne dure chez lui. C’est, en apparence, le règne des
caprices. Et il ne faut pas nous en étonner. Car les
tout petits sont d’abord saisis par les choses plus
qu’ils ne les saisissent eux-mêmes. Leur attention est
non pas même spontanée, comme le prétendent les
psychologues, mais forcée. Or, l’attention les fatigue
vite. Ils échappent donc à cette fatigue en changeant
d’occupation. La distraction n’est, chez eux, qu'une
défense en quelque sorte automatique contre le
surmenage. Et pourtant, il faut faire succéder de la
stabilité à leur mobilité, de l’attention voulue à leur
attention forcée. On y arrivera vite en dosant
progressivement et méthodiquement les efforts qu’on
exige d’eux et en prolongeant peu à peu la durée de
leurs actes d’attention.
Enfin, quand l’éducation sensorielle est suffisamment
avancée, il sera nécessaire d’aborder, dans la famille,
la culture des fonctions supérieures de l’esprit. Elle
se reliera d’ailleurs, d’une façon toute naturelle, à la
première. En effet, l’enfant qui aura pris l’habitude
d’examiner les personnes et les choses, qui s’en sera
fait par conséquent des représentations justes, les
comparera mieux et pourra émettre, à leur endroit, des
jugements plus droits. Et plus tard, après avoir comparé
et jugé pendant quelque temps, il pourra raisonner
correctement. Ainsi donc, lorsque nous aurons appris à
un enfant à bien regarder, à bien écouter, à être adroit
et hardi, à comparer, à juger et à raisonner
convenablement, nous pourrons l’envoyer à l’école ou au
collège. Il y sera bien préparé. La lecture et
l'écriture seront un jeu pour lui, puisqu’il sait
observer et dessiner. Et les classes seront bien
assimilées, puisqu’il est capable d’attention soutenue.
Et parce qu’il n’est encore ni fatigué, ni ennuyé, nous
pourrons lui mettre les bouchées doubles et lui faire
faire, par exemple, sa dixième et sa neuvième en une
année, sa huitième et sa septième en une autre, à
condition que nous ayons un bon maître sous la main.
Et, par là, nous échapperons à cette véritable
suppression de l’enfance dont nous sommes aujourd'hui
les témoins attristés. Car nos bébés modernes subissent
la persécution du savoir forcé jusque dans les bras de
leur nourrice allemande ou la compagnie de leur
gouvernante anglaise. Les marchandes de participes les
poursuivent jusqu’à l’école maternelle. Et cela devient
un tel abus et crée chez ces pauvres petits êtres sans
joie des dégoûts si définitifs pour l'instruction qu’il
faudra peut-être, dans un avenir assez rapproché, rendre
l’ignorance obligatoire pour les petits enfants.
III
L’éducation morale et religieuse
de l’enfant doit accompagner et compléter sa formation
intellectuelle. Et de même que celle-ci satisfait à un
besoin passionné de savoir, manifesté en lui par la
curiosité, celle-là correspond à des tendances profondes
de sa sensibilité, de sa raison et de sa volonté. Cette
éducation doit être, comme l’autre, entreprise dans la
famille. Et les personnes, qui la réservent seule au
prêtre, sacrifient la part la plus importante de leur
devoir éducatif.
Avant d’aborder l’examen, je me permettrai de vous
faire, au point de vue psychologique, trois remarques
essentielles. La première concerne l'imitation, la
seconde, l'habitude, et la troisième, l'activité.
Commençons par l’imitation. Le tout petit, au début de
sa vie, n’est pas encore capable d’une action raisonnée.
Et comme, d’autre part, il est poussé à agir, il se
contente d’imiter. Même plus tard, il continuera à
imiter. Et moins il sera développé personnellement, plus
il imitera. Car ce sont les faibles et les débiles de
l’esprit qui composent toujours le troupeau des moutons
de Panurge. Nous devons donc utiliser celte loi de
l'imitation, si bien étudiée par le sociologue de Tarde.
Tout ce que nous voudrons voir reproduit par l'enfant,
qu’il s’agisse d’états d’âme et d’émotions, de jugements
et de raisonnements, d’actions ou de pratiques, nous le
réaliserons d’abord un certain nombre de fois devant
lui. Et, peu à peu, grâce à celle copie instinctive des
grandes personnes qui le caractérise, le bébé se mettra
à l’unisson de ses éducateurs. Ce sont eux qui feront
encore sa vie en le façonnant, pour une part, à leur
image et ressemblance.
Mais aussi faudra-t-il écarter soigneusement de ce petit
imitateur les gestes et les paroles dont on le veut
préserver. On devra donc surveiller étroitement le
milieu social qui entoure le berceau et, spécialement,
le personnel domestique. Il y a tant de parents qui
gémissent de rencontrer chez leurs enfants des manières
défectueuses et, parfois, de mauvaises habitudes,
lesquelles ont été contractées tout simplement à leur
foyer au contact des valets ou des bonnes !
Puis, lorsque les bonnes actions auront été produites,
il conviendra de les fixer fortement par l'habitude. Et
cela s’obtiendra facilement par la répétition de ces
actions. Dès que l’habitude est suffisamment ancrée,
elle se comporte, ainsi qu'on le dit, comme une seconde
nature et, en particulier, elle crée des besoins de plus
en plus impérieux. Le fumeur ne peut plus se passer de
sa cigarette et le buveur de son petit verre d’alcool.
Et qu’on ne prétende pas qu’on ne s’habitue qu’aux
choses agréables. Le collégien qui essaie de jouer à
l'adulte en allumant son premier cigare n’y recueille
généralement qu’un malaise douloureux. Par vanité
d'adolescent il domine ce mal de cœur et recommence. Il
recommence même tant et si bien que cela devient pour
lui une nécessité tyrannique de fumeur. Enfin, et pour
préserver l'enfant des actions mauvaises, il conviendra
d'orienter très vite son activité. S'il fait si souvent
le mal, c'est que nous ne l'invitons pas assez à faire
le bien. Au lieu donc de l’enfermer d’abord dans un
cercle de prohibitions qui l’enserrent comme un carcan
et lui font trouver si pénible le joug de la religion et
de la morale, commençons par ouvrir de larges voies à
l'expansion de sa vie débordante. Changeons l’ordre des
vieux manuels, qui dans une première colonne
inscrivaient : « Ne dites pas », et, dans une seconde
seulement : « Dites ». Mettons hardiment à la première
page de sa vie morale : « Faites », et reportons à la
seconde : « Ne faites pas. » Car il est plus facile
d’éviter le mal quand on agit bien que d’être vertueux
quand on ne fait rien du tout. C’est l’oisiveté imposée
à certains enfants par des parents trop amoureux de leur
tranquillité et de leurs aises qui est la cause première
de bien des défauts et de bien des vices.
Cette remarque s’appliquera également au traitement des
mauvaises habitudes. Nous y suivrons les conseils des
maîtres de la vie spirituelle, qui ont été de si
profonds psychologues. Au lieu de combattre directement
un défaut, d’y insister, d’y revenir constamment, ce
qui, à la longue, peut désespérer l’enfant et, en tout
cas, constitue toujours une suggestion dangereuse, nous
travaillerons à développer, puis à fixer par la
répétition la vertu opposée à ce défaut. Du défaut
lui-même nous parlerons le moins possible, soucieux que
nous serons de le faire oublier.
Il est bien entendu que ce ne sont là que des moyens
humains, lesquels seraient inefficaces si nous ne
demandions et n’obtenions le secours de Dieu. Mais il
faut, ici comme ailleurs, mettre en pratique le vieux
proverbe ; « Aide- toi, le Ciel t’aidera », et ne pas
prendre pour de la vertu cet abandon prétendu à la
Providence qui n'est que paresse ou fatalisme déguisé.
Examinons maintenant la tâche éducative de la famille en
ce qui concerne le développement moral et religieux de
la sensibilité, de l'intelligence et de l’activité de
l’enfant.
La sensibilité, si exquise et si vibrante, des tout
petits doit être dirigée de bonne heure du coté des
choses saintes. Et puisqu’ils sont si sensibles à la
contagion des états affectifs, nous ne craindrons pas de
manifester devant eux nos émotions religieuses. Les
mères sont si habiles et savent si bien s'y prendre
lorsqu’il s'agit de faire payer de retour leur propre
tendresse. Ce qu’elles réalisent avec tant de perfection
pour un motif légitime sans doute, mais tout de même un
peu égoïste, qu’elles l’appliquent donc aussi à
l’éducation. Si une mère pieuse prend son enfant en ses
bras, joint ses petites mains et lui parle, avec toute
son âme, du Dieu qu’elle adore, du Sauveur qu’elle aime,
de la Vierge qu’elle prie, très vite le cœur de cet
enfant se mettra à l’unisson du sien. Et ce petit ange,
préparé à cette vie nouvelle par la grâce du baptême,
aimera la religion avant de la connaître. Et cela lui
donnera précisément le désir de la connaître, alors que
tant d’autres, n’ayant eu d’abord de cette religion que
l’impression, toujours pénible, d’une leçon de
catéchisme à étudier, la prendront en dégoût.
Mais nous ne nous contenterons pas d’avoir fait naître
ces émotions religieuses. Car il n’y a rien de si
instable et de si fragile que le sentiment. Une vie qui
ne reposerait que sur cela serait mal assise. Il suffit,
pour s’en rendre compte, de voir ce que sont devenues
certaines âmes protestantes, à sensibilité pourtant
chrétienne, mais qui n'avaient, pour étayer ce faible
édifice, ni croyances précises, ni pratiques
déterminées. Veillons donc, avant même que l’enfant soit
capable d'une instruction un peu complète, à lui faire
contracter l'habitude des pratiques religieuses. Grâce
aux récentes décisions du Souverain Pontife, l'enfant
peut participer à côté de sa mère aux sacrements de
Pénitence et d’Eucharistie, et trouver là les grâces
qu’appelait sa prière si fraîche, si naïve et si
confiante. Ainsi le conduira-t-on à l‘église dès ses
premières années, à condition qu’on lui ait expliqué le
sens général des cérémonies liturgiques et qu'il ne s'y
puisse ennuyer, ce qui serait fâcheux pour son
développement futur.
Enfin, nous commencerons, au fur et à mesure des progrès
de sa raison, son instruction religieuse proprement
dite, que tant de parents confondent encore avec
l’éducation elle-même. Mais il faudra s’y dépouiller de
cette mentalité d’adultes qui nous fait penser et parler
autrement que l’enfant. Défions nous tout spécialement
du verbalisme et surtout des abstractions. L’enfant ne
saisit d’abord que les choses concrètes, ne s’intéresse
qu’aux choses concrètes. Il nous le manifeste par son
goût passionné pour les histoires. Et puisque
Notre-Seigneur lui-même a enseigné, non pas les enfants,
mais les hommes eux mêmes en leur parlant en paraboles,
n’employons pas, au début, d’autres méthodes. Nous avons
assez d’histoires et d’histoires vraies dans l’Ancien et
le Nouveau Testament, dans la vie des Saints et le
développement de l’Eglise, pour alimenter notre
enseignement. Après les faits, mais après seulement,
après les faits, entendus ou lus dans des manuels bien
illustrés, viendra l'étude de leur expression
théologique : le dogme, ou de leur expression morale :
les commandements, ou de leur expression liturgique :
les sacrements et les fêtes, étude qui sera faite
surtout au catéchisme, mais avec, encore, la
collaboration de la famille. L’enfant soumis à ce
développement progressif et intégral de sa sensibilité,
de sa raison et de son activité, sera bien armé pour
affronter les luttes de la vie. Grâce à cette formation
qui l’enserrera d’une triple chaîne de sentiments, de
croyances et de pratiques, il résistera mieux aux orages
de la tête ou du cœur, aux suggestions de l’impiété, de
l’immoralité ou de la paresse.
Je vous soumets très simplement, Mesdemoiselles, ces
quelques idées qui ne sont point neuves, mais qui sont
vraies et qui ont été soumises au contrôle de
l’expérience séculaire du catholicisme. J’ose vous
demander d’y réfléchir, de les méditer et, lorsque la
vie vous en fournira l’occasion, de les appliquer.
Il faudra d’ailleurs que cette application soit faite de
façon ferme et forte. Le catholicisme reste, à l’heure
présente, le seul dépositaire de la notion d’autorité
dans le monde. C’est donc en habituant l'enfant à
accepter l’autorité familiale que nous l’amènerons à se
soumettre complètement et joyeusement à l’autorité
absolue de l'Église, interprète de l’autorité suprême de
Dieu.
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