|
En ce mois d’août 1939,
l’Univers israélite présente une version romancée de l’action de
l’abbé Grégoire pour l’émancipation des juifs, qu’il oppose à la
« barbarie qui, sous le nom de racisme, s’étale honteusement
au-delà de nos frontières ». On discerne en effet
l’inquiétude devant les agissements de l’Allemagne, quelques
jours seulement avant l’invasion de la Pologne et l’entrée en
guerre de la France. Ce « pays qui garantit intégralement à
tous ses enfants, sans distinction d’origine, les mêmes droits à
la vie, les mêmes droits aux honneurs, les mêmes droits à la
pensée libre » ne résistera pas à l’invasion allemande,
puisque seront très vite prises des dispositions antisémites,
formalisées dès le décret-loi du 3 octobre 1940 « portant statut
des Juifs ».
|
L'Univers israélite
25 août 1939
L‘abbé Grégoire
Né à Vého
(Meurthe-et-Moselle) le 4 décembre 1750
Mort à Paris le 28 mai 1831 |

Collection Dr A. Bernheim. |
Quelques années avant la
Révolution, dans la petite commune d’Embermesnil, en
Meurthe-et-Moselle, un colporteur Israélite, débouchant d'une
ruelle, le jour de la Fête-Dieu, tomba dans une procession ;
impossible d’avancer ni de reculer tant la foule était compacte.
Reconnu comme Juif, on cria au colporteur: « A genoux, le Juif !
». Comme il ne s’exécutait pas, des clameurs partirent de tous
côtés : « C’est un Juif ; il vient pour nous braver; à bas le
Juif, il faut qu’il meure ! ». Déjà la foule l’a saisi quand un
prêtre s’avance et réclamant le silence : « Mes frères, dit-il,
cet homme n’appartient pas à notre religion : nous ne pouvons
donc exiger de lui qu’il respecte ce que nous adorons, et il n’a
pas voulu nous braver, sans cela il serait fou : il n’est que la
victime d’un malheureux hasard. Qu'il vive, qu’il aille redire
aux siens que nous professons ici la vraie religion, celle de la
justice et de la tolérance ».
Dans ces paroles adressées à ses paroissiens d’Embermesnil,
l’abbé Grégoire se manifestait tout entier.
Déjà, en 1779. il avait publié un Mémoire sur les moyens de
recréer le peuple juif et partant de l'amener à la vertu et au
bonheur. Cet opuscule avait passé, semble-t-il, assez inaperçu :
il n'en fut pas de même, en 1788, lorsque Grégoire fit paraître
un ouvrage plus complet. son Essai sur la régénération physique
et morale des Juifs, couronné par la Société des Sciences et des
Arts de Metz, qui avait ouvert un concours sur cette question :
« Est-il moyen de rendre les Juifs plus utiles et plus heureux
en France ? »
Avec sa Lettre à Messieurs les députés du clergé et à tous les
curés de la nation où il exposait les griefs du bas clergé, la
publication de l'Essai sur la régénération des Juifs marque, en
quelque sorte, les débuts de l’abbé Grégoire dans la vie
politique. Sympathiquement connu de beaucoup de prêtres de
Loraine, mais par contre, combattu souvent dans le haut clergé,
il est déjà une personnalité assez marquante lorsqu’il arrive
aux Etats généraux de 89, élu par le baillage de Nancy. Quelques
semaines plus tard, à l’Assemblée Constituante, il va commencer
à jouer un rôle de tout premier plan. L’émancipation civique des
Juifs, l’abolition de l'esclavage des nègres : ces deux grandes
conquêtes de l’esprit humain dominent l'œuvre si vaste de
Grégoire: elles auraient suffi à assurer sa gloire à travers les
siècles.
La première fois que l’abbé Grégoire intervint à la Constituante
en faveur des Juifs, ce fut le 3 août 1789 ; il venait défendre
des Israélites d’Alsace, victimes de quelques émeutiers : « Ne
suis-je pas, s’écria-t-il, le ministre d’une religion qui
regarde tous les hommes comme frères ? » Son collègue de
l’Assemblée, le pasteur Rabaut Saint-Etienne insista : « Je
demande la liberté pour ces peuples toujours proscrits,
vagabonds sur le globe, ces peuples voués à l’humiliation, les
Juifs. ».
Mais c’est le 14 octobre 89 - tous les Israélites doivent
retenir celle date - qu’eut lieu une séance à jamais mémorable.
Un débat venait de s’ouvrir sur cette question qu’on appelait
l’affaire des Juifs. Dans la défense de la « nation »
persécutée, comme on s'exprimait alors, Grégoire fut secondé,
notamment, par Robespierre, Mirabeau, Adrien Du Port, le comte
Stanislas Clermont-Tonnerre, le comte de Castellane et le duc de
La Rochefoucaut-Liancourt. Déjà, au cours de la session, des
discussions, souvent passionnée avaient éclaté à ce sujet. Mais
la séance du 14 présenta un fait nouveau et sensationnel : les
délégués des communautés juives d’Alsace et de Lorraine parurent
eux-mêmes ce jour-là, à la barre de l’Assemblée ; ils étaient
conduits par l’un d’eux, Beer Isaac Beer, de Nancy, qui prit la
parole en ces termes :
- « C’est au nom de l’Eternel, auteur de toute justice et de
toute vérité, c’est au nom de ce Dieu qui, en donnant à chacun
les mêmes droits, a prescrit les mêmes devoirs; c’est au nom de
l’humanité outragée depuis tant de siècles par les traitements
ignominieux qu’ont subis dans presque toutes les contrées de la
terre les malheureux descendants du plus ancien de tous les
peuples, que nous venons aujourd’hui vous conjurer de vouloir
bien prendre en considération leur destinée déplorable. »
Isaac Beer en a terminé. La délégation va se retirer : le
président Freteau l’invite à demeurer dans la salle.
C’est alors qu’apparaît l’abbé Grégoire. Il demande que soit
traitée immédiatement l’affaire des Juifs et que leurs délégués
soient admis à l’honneur d’assister à la séance ; ils s’assoient
sur les bancs: « Ce jour-là, pour la première fois, écrit M.
Grunebaum-Ballin, les Israélites de France ont eu le sentiment
d’être des citoyens français ».
Et pourtant, il fallut attendre encore deux ans pour qu’ils
pussent obtenir la reconnaissance officielle et entière de leurs
droits civiques. Le 27 septembre 1791, sur la proposition de Du
Port, député de la noblesse de Paris, ancien conseiller au
Parlement, parut enfin le décret proclamant définitivement que
les Juifs, sous la condition de prêter serment, seront désormais
citoyens français : « Ils sont, dit le décret, confondus dans le
droit commun de tout Français ».
Le 14 octobre 89 avait été une grande date dans l’histoire du
judaïsme; le 27 septembre 91 est une grande date dans l’histoire
de la civilisation.
Ainsi le nom d’Adrien Du Port, entre plusieurs autres
d’ailleurs, reste étroitement associé à celui de Grégoire.
N’est-il pas cependant permis de dire que ce lut lui. Grégoire,
le principal et le plus glorieux artisan de l’œuvre
d’émancipation des Juifs ?
D’abord, parce qu’il en fut le véritable initiateur en France.
Certes, l’on ne saurait sans injustice oublier le rôle important
de Mirabeau qui, déjà, en 1787, avait publié son étude sur Moïse
Mendelssohn et la réforme politique des Juifs : il n’est pas
douteux toutefois que Grégoire, qui, d’ailleurs, avait précédé
Mirabeau dans son Mémoire de 1779, ait plus nettement que
quiconque abordé la question juive. Aucun homme de son époque
n’a lutté avec autant d’acharnement pour le triomphe de celte
généreuse idée. Dédaigneux de tous les sarcasmes - et ils ne lui
manquèrent pas - celui que le Journal de la Cour appelait par
dérision « protecteur des Juifs » apparait d’autant plus grand
qu’en somme il n’éprouvait pour la confession mosaïque aucune
dilection particulière. Profondément chrétien, l’évêque de Blois
risqua vingt fois l’échafaud pour ne pas abjurer sa foi à
l’époque de la Terreur hébertiste, alors qu’il continuait à
siéger en robe violette sur les bancs de la Convention. Dans sa
défense des juifs et des protestants, comme dans sa défense des
noirs, c’est le seul sentiment de la dignité humaine qui l’a
guidé : « Assurément, a-t-il écrit, je crois le juif, le
protestant, le théophilanthrope dans la route de l’erreur: mais
comme membres de la société civile, ils ont autant de droits que
moi à bâtir un temple, à le fréquenter publiquement ; toute la
législation politique à l’égard des diverses sociétés
religieuses doit être renfermée dans ces mots : empêche qu’on ne
les trouble et qu’elles ne troublent ».
Trois jours avant sa mort, il disait encore dans son délire : «
On m’a dit que des protestants et des juifs sont venus me voir ;
quoiqu’ils ne soient pas de ma religion, je désire qu’on leur
témoigne ma reconnaissance ».
Ce champion de toutes les nobles causes sentait pourtant, hélas
! qu’il n’avait pu faire disparaître complètement le préjugé de
l’antisémitisme. « J’ai eu, disait-il, le plaisir de voir siéger
à côté de moi, sur le siège législatif, des protestants, des
nègres, des sangs-mêlés, mais, à mon grand regret, pas un juif
».
Si Grégoire pouvait revenir parmi nous, il éprouverait une
immense déception et un immense orgueil. L’homme qui avait écrit
: « L’esprit humain s’est émancipé et ne peut plus rétrograder ;
le cri de la liberté retentit dans les deux mondes », cet
homme-là serait atterré par le spectacle de la barbarie qui,
sous le nom de racisme, s’étale honteusement au-delà de nos
frontières. Mais ce même homme qui, aussi, avait écrit : « La
France s’est placée à l’avant-garde des nations », l’aurait vue
avec fierté, notre France, toujours fidèle à son destin, donnant
au monde entier l’exemple d’un pays qui garantit intégralement à
tous ses enfants, sans distinction d’origine, les mêmes droits à
la vie, les mêmes droits aux honneurs, les mêmes droits à la
pensée libre.
Chez nous du moins ce rêve de Grégoire s’est réalisé.
Les Juifs de France ne l’oublieront jamais.
Jean TILD. |