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L'Espérance
: courrier de Nancy
14 juillet 1885
NANCY,
14 Juillet 1885.
LA STATUE DE L'ABBE GREGOIRE
Si cette statue, qu'on a inaugurée dimanche, à
Lunéville, est un objet de scandale pour les
catholiques, elle devrait être un objet d'étonnement
pour les libres-penseurs qui veulent, réellement, penser
librement. En temps d'équilibre intellectuel et moral,
on n'eût jamais songé à mettre sur un piédestal l'ancien
curé d'Emberménil. Il n'avait pas la taille d'un grand
homme, et ne saurait être proposé comme modèle à
personne. Royaliste jusqu'à près de quarante ans, prêtre
schismatique, évêque constitutionnel, régicide au moins
d'intention, sénateur conservateur et comte de l'empire,
obstiné dans sa révolte jusqu'à la mort, à plusieurs de
ces titres, Grégoire s'est de lui-même séparé des
fidèles, et de tous les hommes qui aiment les opinions
fixes et les beaux caractères.
Pour justifier sa versatilité, on dit qu'il a été fait
comte malgré lui. Napoléon n'était pas un maître
commode, et brisait facilement toute résistance. Mais
que sont donc des convictions pour lesquelles on ne se
peut résigner à souffrir ?
Est-ce aussi malgré lui que, le 6 avril 1814, il a signé
le projet d'une Constitution rappelant Louis XVIII au
trône ? est-ce malgré lui, enfin, qu'il s'est laissé
pensionner par la Restauration ?
Les républicains ne recommandent-ils cet homme à
l'admiration publique qu'afin d'imiter un jour sa
conduite ? Si la monarchie revenait, que de Grégoires se
laisseraient faire une douce violence pour accepter des
places, des titres et, surtout, des traitements !
Absolument comme cela s'est fait à l'avènement du
premier empire.
Mais s'il est étrange de voir des républicains tresser
des couronnes à un comte de l'empire, il est plus
étrange encore de voir des libres-penseurs exalter un
prêtre, schismatique il est vrai, mais qui, dans son
erreur, a conservé une foi inébranlable en la plupart
des dogmes catholiques.
Les adversaires des curés élèvent une statue à celui qui
écrivait à ses anciens paroissiens ; « Voyez si ceux qui
se montrent les ennemis de leurs curés ne sont pas
presque toujours les plus mauvais sujets d'une paroisse
? » Les partisans de la libre-pensée ne savent donc pas
que Grégoire a donné cette leçon à leurs prédécesseurs :
« Je ne connais rien de plus fou, de plus impolitique,
que d'avoir voulu greffer le républicanisme sur
l'impiété, c'est-à-dire sur ce qui lui est le plus
opposé, au lieu de montrer partout la sainte alliance du
christianisme et de la démocratie. »
Si, avant de pérorer devant la statue de Grégoire, MM.
Viox et Allain-Targé avaient relu ce passage, peut-être
auraient-ils moins jeté de fleurs et moins brûlé
d'encens en l'honneur d'un calotin.
On a dit que si Grégoire vivait aujourd'hui, il serait
conservateur. Ce n'est pas certain du tout. Il devrait
l'être, mais combien d'autres devraient l'être aussi qui
trahissent, par faiblesse; l'intérêt public et même
quelquefois leurs propres intérêts !
Ce prêtre est un exemple du tort qu'on fait à certains
hommes, quand on les enlève à leur milieu et à leur
mission. Resté
simple curé d'Emberménil, il serait resté fidèle à son
devoir, dévoué, pieux, tolérant, charitable, un vrai
modèle du curé de campagne. Comment, transporté dans une
autre sphère, est-il devenu un jacobin enragé et un
prêtre parjure ? La tête lui a-t-elle tourné sur les
hauteurs, ou, par crainte et par calcul, s'est-il mis à
hurler avec les loups ? En ce temps-là, savait-on déjà
se mettre prudemment du côté du manche ?
Ici, redressons, en passant, une erreur qui s'est
glissée dans quelques journaux : on a dit que Grégoire
avait siégé successivement à la Constituante, à la
Législative et à la Convention. C'est impossible, car en
se séparant, par une fausse délicatesse qui déchaîna sur
le pays d'incalculables malheurs, la Constituante avait
décidé qu'aucun de ses membres ne ferait partie de
l'Assemblée nouvelle. Grégoire n'a donc été que
Constituant et Conventionnel. C'est bien assez.
Mais revenons à ses admirateurs.
Quels motifs leur ont fait choisir, en quelque sorte
pour patron, ce curé, cet évêque, ce jacobin ?
C'est que Grégoire s'était séparé de l'Eglise, et,
ensuite, c'est qu'il s'était employé à fonder la
République.
Au fond, la fête de dimanche était moins en l'honneur de
Grégoire qu'en l'honneur du régime dont il fût un des
pères.
De la fermeté de ce républicanisme, on sait ce qu'il
faut penser. Il y avait avec lui des accommodements !
Une faute était ici à commettre, et notre piètre
gouvernement n'y a pas manqué.
Sur le socle de la statue figurent, entre autres
inscriptions, ces mots de Grégoire :
« L'histoire des rois est le martyrologe des nations !
Que cette pompeuse niaiserie fût célébrée dans le
Progrès et d'autres feuilles républicaines, il n'y avait
pas grand inconvénient. La presse est libre chez nous,
et chacun peut, à ses risques et périls, dire ce que bon
lui semble. C'était déjà plus grave que ces mots fussent
choisis par un comité; mais là encore c'était affaire de
libre initiative. Où la faute éclate dans toute son
étendue, c'est par la présence, à l'inauguration, d'un
membre du gouvernement. Car enfin, ces mots « l'histoire
des rois est le martyrologe des nations! » sont une
injure jetée à toute l'Europe monarchique, -
c'est-à-dire à presque toute l'Europe. Quand Grégoire
laissait tomber cette sottise du haut de la tribune, la
France était en guerre avec la plupart des puissances.
Nous ne sommes pas, aujourd'hui, dans la même situation.
Ni nous ne voulons, ni nous ne devons nous brouiller
avec personne. Pourquoi donc alors un ministre est-il
venu ratifier, en quelque sorte, au nom du gouvernement,
une inscription qui blesse tous les Souverains? Croit-on
que l'empereur de Russie et l'empereur d'Autriche, pour
ne citer que ces deux princes, seront flattés
d'apprendre quelle maxime la République française
professe à leur endroit?
Non, un gouvernement sage et prudent n'aurait .pas
commis cette algarade sur sa frontière la plus exposée,
et se serait gardé de blesser l'Europe pour faire
plaisir à quelques Francs-Maçons !
Il aurait fait passer, comme c'eût été son devoir,
l'intérêt de la France avant l'intérêt de la République. |