BLAMONT.INFO

Documents sur Blâmont (54) et le Blâmontois

 Présentation

 Documents

 Recherche

 Contact

 
 Plan du site
 Historique du site
 
Texte précédent (dans l'ordre de mise en ligne)

Retour à la liste des textes - Classement chronologique et thématique

 

 

Lunéville : la statue de l'abbé Grégoire - Polémiques 1885

(voir aussi les autres documents sur l'abbé Grégoire)


L'Espérance : courrier de Nancy
14 juillet 1885

NANCY,
14 Juillet 1885.

LA STATUE DE L'ABBE GREGOIRE

Si cette statue, qu'on a inaugurée dimanche, à Lunéville, est un objet de scandale pour les catholiques, elle devrait être un objet d'étonnement pour les libres-penseurs qui veulent, réellement, penser librement. En temps d'équilibre intellectuel et moral, on n'eût jamais songé à mettre sur un piédestal l'ancien curé d'Emberménil. Il n'avait pas la taille d'un grand homme, et ne saurait être proposé comme modèle à personne. Royaliste jusqu'à près de quarante ans, prêtre schismatique, évêque constitutionnel, régicide au moins d'intention, sénateur conservateur et comte de l'empire, obstiné dans sa révolte jusqu'à la mort, à plusieurs de ces titres, Grégoire s'est de lui-même séparé des fidèles, et de tous les hommes qui aiment les opinions fixes et les beaux caractères.
Pour justifier sa versatilité, on dit qu'il a été fait comte malgré lui. Napoléon n'était pas un maître commode, et brisait facilement toute résistance. Mais que sont donc des convictions pour lesquelles on ne se peut résigner à souffrir ?
Est-ce aussi malgré lui que, le 6 avril 1814, il a signé le projet d'une Constitution rappelant Louis XVIII au trône ? est-ce malgré lui, enfin, qu'il s'est laissé pensionner par la Restauration ?
Les républicains ne recommandent-ils cet homme à l'admiration publique qu'afin d'imiter un jour sa conduite ? Si la monarchie revenait, que de Grégoires se laisseraient faire une douce violence pour accepter des places, des titres et, surtout, des traitements ! Absolument comme cela s'est fait à l'avènement du premier empire.
Mais s'il est étrange de voir des républicains tresser des couronnes à un comte de l'empire, il est plus étrange encore de voir des libres-penseurs exalter un prêtre, schismatique il est vrai, mais qui, dans son erreur, a conservé une foi inébranlable en la plupart des dogmes catholiques.
Les adversaires des curés élèvent une statue à celui qui écrivait à ses anciens paroissiens ; « Voyez si ceux qui se montrent les ennemis de leurs curés ne sont pas presque toujours les plus mauvais sujets d'une paroisse ? » Les partisans de la libre-pensée ne savent donc pas que Grégoire a donné cette leçon à leurs prédécesseurs : « Je ne connais rien de plus fou, de plus impolitique, que d'avoir voulu greffer le républicanisme sur l'impiété, c'est-à-dire sur ce qui lui est le plus opposé, au lieu de montrer partout la sainte alliance du christianisme et de la démocratie. »
Si, avant de pérorer devant la statue de Grégoire, MM. Viox et Allain-Targé avaient relu ce passage, peut-être auraient-ils moins jeté de fleurs et moins brûlé d'encens en l'honneur d'un calotin.
On a dit que si Grégoire vivait aujourd'hui, il serait conservateur. Ce n'est pas certain du tout. Il devrait l'être, mais combien d'autres devraient l'être aussi qui trahissent, par faiblesse; l'intérêt public et même quelquefois leurs propres intérêts !
Ce prêtre est un exemple du tort qu'on fait à certains hommes, quand on les enlève à leur milieu et à leur mission. Resté
simple curé d'Emberménil, il serait resté fidèle à son devoir, dévoué, pieux, tolérant, charitable, un vrai modèle du curé de campagne. Comment, transporté dans une autre sphère, est-il devenu un jacobin enragé et un prêtre parjure ? La tête lui a-t-elle tourné sur les hauteurs, ou, par crainte et par calcul, s'est-il mis à hurler avec les loups ? En ce temps-là, savait-on déjà se mettre prudemment du côté du manche ?
Ici, redressons, en passant, une erreur qui s'est glissée dans quelques journaux : on a dit que Grégoire avait siégé successivement à la Constituante, à la Législative et à la Convention. C'est impossible, car en se séparant, par une fausse délicatesse qui déchaîna sur le pays d'incalculables malheurs, la Constituante avait décidé qu'aucun de ses membres ne ferait partie de l'Assemblée nouvelle. Grégoire n'a donc été que Constituant et Conventionnel. C'est bien assez.
Mais revenons à ses admirateurs.
Quels motifs leur ont fait choisir, en quelque sorte pour patron, ce curé, cet évêque, ce jacobin ?
C'est que Grégoire s'était séparé de l'Eglise, et, ensuite, c'est qu'il s'était employé à fonder la République.
Au fond, la fête de dimanche était moins en l'honneur de Grégoire qu'en l'honneur du régime dont il fût un des pères.
De la fermeté de ce républicanisme, on sait ce qu'il faut penser. Il y avait avec lui des accommodements !
Une faute était ici à commettre, et notre piètre gouvernement n'y a pas manqué.
Sur le socle de la statue figurent, entre autres inscriptions, ces mots de Grégoire :
« L'histoire des rois est le martyrologe des nations ! Que cette pompeuse niaiserie fût célébrée dans le Progrès et d'autres feuilles républicaines, il n'y avait pas grand inconvénient. La presse est libre chez nous, et chacun peut, à ses risques et périls, dire ce que bon lui semble. C'était déjà plus grave que ces mots fussent choisis par un comité; mais là encore c'était affaire de libre initiative. Où la faute éclate dans toute son étendue, c'est par la présence, à l'inauguration, d'un membre du gouvernement. Car enfin, ces mots « l'histoire des rois est le martyrologe des nations! » sont une injure jetée à toute l'Europe monarchique, - c'est-à-dire à presque toute l'Europe. Quand Grégoire laissait tomber cette sottise du haut de la tribune, la France était en guerre avec la plupart des puissances. Nous ne sommes pas, aujourd'hui, dans la même situation. Ni nous ne voulons, ni nous ne devons nous brouiller avec personne. Pourquoi donc alors un ministre est-il venu ratifier, en quelque sorte, au nom du gouvernement, une inscription qui blesse tous les Souverains? Croit-on que l'empereur de Russie et l'empereur d'Autriche, pour ne citer que ces deux princes, seront flattés d'apprendre quelle maxime la République française professe à leur endroit?
Non, un gouvernement sage et prudent n'aurait .pas commis cette algarade sur sa frontière la plus exposée, et se serait gardé de blesser l'Europe pour faire plaisir à quelques Francs-Maçons !
Il aurait fait passer, comme c'eût été son devoir, l'intérêt de la France avant l'intérêt de la République.

Mentions légales

 blamont.info - Hébergement : Amen.fr

Partagez : Facebook Twitter Google+ LinkedIn tumblr Pinterest Email