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Les archives de la Lorraine pendant la grande guerre
 


Bibliothèque de l'École des Chartes
1918

LES ARCHIVES DE LA LORRAINE PENDANT LA GUERRE.

Sous le titre de « Protection de guerre des archives de la Lorraine française (1) », le directeur d'archives, Dr A. Ruppel, a publié, pendant la troisième année de la guerre, un mémoire assez étendu sur l'état des archives des départements de Meurthe-et-Moselle, de la Meuse et quelques autres localités envahies par les armées allemandes.
Chargé à la fin de janvier 1915, par le chef de l'administration civile allemande du gouvernement de Metz, de prendre, pour le territoire de Longwy et Briey, les mesures nécessaires à l'égard des archives, « en raison de leur inestimable valeur administrative et historique », il visita environ deux cent soixante localités, et fit transporter par camion ou chemin de fer une soixantaine de fonds d'archives à Metz.
Le mémoire se divise en plusieurs parties d'inégal intérêt.
Dans une courte introduction l'auteur examine, en spécialiste, l'utilité des précautions à prendre pour protéger les archives menacées par les nouveaux engins de destruction, dont il constate les résultats terrifiants à Longwy-Haut, Audun-le-Roman et Étain. Il remarque avec raison que les oeuvres d'art (surtout en pierre ou en marbre) ont été en général plus respectées que les archives par les soldats et les habitants. Le papier et le parchemin étaient forcément plus exposés à la destruction par le feu, puisqu'on s'en est même servi comme combustible. De plus, par mesure de précaution on les transportait souvent dans des caves humides, des greniers mal fermés, où ils devenaient vite la pâture des souris, comme à Avril, Domrémy, Haumont et Charency-Vezin, à Pannes, Buzy, Arrancy et Hagéville.
Les limites topographiques, qui avaient été assignées en 1915 au Dr Ruppel, furent peu à peu étendues en 1916, si bien qu'il estime à plus d'un millier le nombre d'archives qu'il examina, sans compter celles qui avaient été détruites; et son activité paraît s'être étendue très loin, puisqu'il cite même Tracy-le-Val, dans l'Oise. Ses remarques présentent donc un réel intérêt. Mais visiblement inquiet des responsabilités, en présence de tant de ruines, il insinue à maintes reprises que les destructions doivent être attribuées à « l'artillerie et aux grenades françaises », ce qui est rarement contrôlable. En outre, tout en reconnaissant le zèle de certains maires, curés, notaires, secrétaires de mairies, institutrices, percepteurs et châtelains, l'auteur a cru devoir flétrir la méfiance de la plupart des habitants, ainsi que le manque de franchise de certains gardiens; au contraire, il vante à plusieurs reprises, de façon exagérée, le courage des soldats allemands qui, dans des localités bombardées, ont emballé, sous sa direction, les liasses de documents pour les emporter avec eux.
Enfin, à propos de la valeur réelle des archives, qu'il fait d'ailleurs bien ressortir aux yeux des profanes, il a jugé utile de citer un factum anti-français écrit en 1678, à l'occasion du pillage de Zweibrücken, et de rappeler les excès de la soldatesque suédoise au cours de la guerre de Trente ans. Mais il est bien obligé de reconnaître que les archives de Zweibrücken et de Spire échappèrent à la destruction en 1678 et 1689, et il ne pourrait en dire autant des précieux manuscrits de la bibliothèque de Strasbourg, brûlés au cours du bombardement de 1870, ni des archives françaises détruites par l'invasion allemande de 1914-1918, dont il constate lui-même la perte.
Le mémoire du Dr Ruppel prend ensuite les allures d'un cours de l'École des chartes, tant il énumère soigneusement toutes les mesures prises en France pour le classement des archives. Son résumé est d'ailleurs exact et complet, et il rend hommage aux efforts des archivistes-paléographes, principalement des inspecteurs d'archives, ce qui ne l'empêche pas, un peu plus loin, de signaler avec complaisance les défectuosités résultant, selon lui, d'incurie, et surtout la prétendue absence d'inventaires.
Il passe en revue les diverses séries dont se composent les archives communales registres paroissiaux et d'état civil, dont il fait l'historique, registres municipaux et cadastres, et il mentionne en passant les archives de familles, de notaires, et les archives judiciaires, donnant à titre d'exemple un aperçu de quelques documents remarquables des archives de Briey, de Longwy et de Longuyon. Ces dernières, dont la mise en ordre est due surtout au juge de paix Louis Lepezel, remontent au XIIe siècle. Il cite également quelques pièces curieuses des archives de Saint-Mihiel et mentionne les fonds, avec leurs dates, des archives de Thiaucourt, Cirey, Sancy, Serrouville (cant. d'Audun-le-Roman), Batilly, Moineville, Mars-la-Tour, Onville (cant. de Briey), Labry, Norroy-le-Sec, Olley (cant. de Conflans), Cosnes-et-Romain, Gorcy, Herserange, Mont-Saint-Martin, Ville-au-Montois (cant. de Longwy), Allondrelle, Beuville, Charency-Vezin, Cons-la-Grandville, Epiez, Fresnois-la-Montagne, Grand-Failly, Montigny, Othe, Petit-Failly, Pierrepont, Saint-Jean devant Marville, Saint-Pancré, Tellaneourt, Ugny, Villers-la-Chèvre, Villiers-le-Rond et Viviers (cant. de Longuyon), des châteaux de Sainte-Marie près Blâmont (arr. de Lunéville), de la Vigne près Cirey, de Montauban près de Ham (Somme).
Moins original est le chapitre relatif au cadre de classement des archives communales. Mais, aussitôt après, il entre enfin complètement dans le vif de son sujet, en décrivant l'état dans lequel il trouva les dépôts des localités qu'il explora.
A Briey, il constata un grand désordre dans le grenier de la sous-préfecture, où les archives gisaient pêle-mêle. A Étain, les épaves se trouvaient entassées dans deux salles restées intactes, à l'hôtel de ville. Beaucoup de pièces manquaient, et on ne voyait ni registres d'état civil, ni registres paroissiaux, ni registres municipaux, ni cadastres. De même à Longuyon, les archives antérieures à 1790 manquaient. A Longwy-Haut, une partie des archives fut sauvée et déposée en grand désordre dans une maison particulière. A Saint-Mihiel, les archives communales et une partie de la bibliothèque, qui avait beaucoup souffert, purent être transportées à Metz.
A Allamont et Arrancy, débris d'archives, ravitaillement et équipements militaires, tout était mélangé dans les armoires. A Avillers, ce qui restait avait été entassé dans une cheminée. A Affléville, tout avait brûlé, sauf quelques registres paroissiaux dans une armoire à porcelaine. A Beney, la salle des archives étant devenue buanderie, le résidu des archives en désordre était enfermé dans des armoires clouées il y manquait les pièces les plus importantes, états-civils, cadastres, etc. A Billy, les archives communales étaient brûlées, mais celles de la paroisse purent être retirées de la boue et des ordures. A Blâmont, tout était pêle-mêle dans des caisses. Les archives de Bouxières-sous-Froidmont furent transportées à Mardigny, puis à Metz. A Buzy, par suite de l'éboulement d'un mur démoli par une grenade, des débris seuls purent être recueillis. A Chaillon, tout était perdu, sauf quelques restes des archives paroissiales et notariales qui furent portées à Vigneulles. A Charency-Vezin et à Domrémy-la-Canne, les archives avaient été descendues dans des caves, à l'humidité. A Conflans, l'institutrice et la femme du maire avaient transporté les archives dans un bâtiment solidement construit, mais le Dr Ruppel suppose que les bombardements ultérieurs ont dû les détruire. A Euvezin, les archives communales furent retrouvées, non sans peine, dans des armoires du château. A Fillières et Foameix, tout avait brûlé, sauf en ce dernier endroit des restes importants des archives paroissiales conservés dans la sacristie. A Jaulny, les pièces étaient gardées soit à la mairie, soit dans le bâtiment de l'école. A Leintrey, les débris recueillis dans les ruines portaient les traces de l'incendie. A Malavillers, presque tout était détruit, quelques épaves furent portées à Fentsch. A Marville et Montigny-sur-Chiers, tout avait brûlé. A Montmédy, les archives communales étaient en ordre; les archives judiciaires de même, dans des armoires bien fermées. A Muzeray, les archives se trouvaient dans la maison du maire et le grenier du presbytère. A Nonsard, les archives étaient chez le maire et dans le grenier de la mairie. A Olley, une partie des archives était chez l'habitant ainsi les registres paroissiaux chez la soeur du curé. A Ollières, où il n'y avait plus que deux vieillards comme habitants, des restes d'archives se trouvaient encore dans l'école. A Saint-Benoît, les archives et la bibliothèque étaient pêle-mêle dans une caisse à la mairie : deux prisonniers français du 13e d'infanterie aidèrent au triage. Au château de Sainte-Marie, tout avait été détruit, sauf quelques épaves enterrées sous les ruines. A Saint-Maurice-sous-les-Côtes, l'explosion d'un parc de munitions força les habitants à se réfugier dans les caves, et les archives furent confiées à la garde de la « Kommandantur ». A Senon, les archives communales étaient brûlées; des restes des archives paroissiales furent déterrées dans les ruines de l'église détruite en 1914. A Thiaucourt, les importantes archives communales et notariales purent être préservées. A Viéville-en-Haye, le Dr Ruppel recueillit quelques restes d'archives dans la paille et les décombres, devant la mairie. A Viéville-sous-les-Côtes, l'accès des archives était solidement barricadé. A Warcq, tout était détruit. Enfin, à Woël, les archives communales avaient été protégées par la femme de l'instituteur, qui fut elle-même grièvement blessée par une grenade.
Tels sont les « exemples », comme dit l'auteur du mémoire, qui montrent que les archives communales ont été en grande partie détruites sur le front de Verdun, et qu'ailleurs elles ont été pillées en partie et détériorées par le séjour dans des caves humides, comme à Heudicourt, ou dans de mauvais greniers, comme à Pannes, quand elles ne sont pas tombées au fumier, comme à Buzy.
Quelles sont donc les mesures de conservation préconisées par le Dr Ruppel ? Au début, ne prévoyant pas la durée de la guerre, il ne se préoccupa que de trouver sur place les endroits les meilleurs pour la mise à l'abri de ce qui subsistait des archives, et de fournir aux autorités locales, civiles ou militaires, les instructions destinées à les guider pour les loger au mieux et les aménager. Il fait allusion à l'accueil réservé de certains maires ou de certaines institutrices qui voyaient, dans ces « confiscations » du gouvernement allemand, des moyens de préparer une « annexion », et en paraît étonné. C'est le contraire, cependant, qui eût été plutôt de nature à surprendre.
Là où il y avait un danger trop immédiat de bombardement, le Dr Ruppel, selon les instructions qu'il avait reçues, fit transporter les archives à Metz, au « Bezirksarchiv », en chemin de fer ou en automobile, avec l'aide de la troupe, de manière à pouvoir y mettre ensuite un peu d'ordre, et les inventorier sommairement, avec l'aide de ses collaborateurs les Drs Abert-Würzburg et Karl Heinrich Schäfer-Rom. Voici les noms des localités, châteaux ou familles dont les archives furent ainsi déplacées Allamont, Amenoncourt, Arrancy, Boismont, Briey, Bouxières-sous-Froidmont, Bulgnéville, Buzy, familles Châtillon et Chonet de Bollemont, Cirey, Creuë, Doncourt-aux-Templiers, Étain, Essey-Maizerais, Euvezin, Foameix, de Fréhaut, Hadonville, Harville, Hattonchâtel, Igney, Joeuf, Jonville, Joppécourt, Küchli, Labry, Lahayville, Laix, Leintrey, Lexy, Loison, Montauban, Montsec, Morville, Mailly, Vilsec, Closel, Moulotte, de Metz, Nonsard, Ollières, Pannes, Port-sur-Seille, Richécourt, Rogie (abbé, à Vaudoncourt), Saint-Benoît, Saint-Hilaire, Sainte-Marie, près Blâmont, Saint-Mihiel, Saint-Pancré, Saint-Remy, Saint-Supplet, maison Salomon, à Hattonchâtel, Senon, Senonville, Sponville, Thiaucourt, Vaudoncourt, Vigneulles, Vittonville, Woël, Xousse.
Le Dr Ruppel fait observer que, dans bien des cas, il n'avait plus trouvé, et par suite transporté à Metz, que des épaves, et il conclut en déclarant que l'accusation lancée par les journaux français contre les soldats allemands, d'avoir été des « destructeurs à la manière des barbares », n'était qu'une calomnie, ajoutant que tout ce qu'il avait fait lui-même, il l'avait accompli « dans l'intérêt de la civilisation, de la science, de l'administration », et non pas, en fin de compte, pour s'assurer « la propriété même » des collections de documents dont il avait pris possession.
Quel qu'ait été le fond de sa pensée sur le rôle qu'il eut à remplir, il a grand tort de vouloir se solidariser, comme il le fait, avec l'armée allemande tout entière, y compris ses chefs. C'est ce qui l'amène à ces remarques contradictoires où, tout en faisant profession de sentiments pacifiques, il fait montre néanmoins des préjugés belliqueux les plus étroits et les développe avec complaisance, anecdotes à l'appui.
Il termine par un tableau détaillé du cadre de classement des archives communales françaises et par une bibliographie des ouvrages relatifs aux dépôts lorrains, qui compte trente-sept numéros et qu'il aurait pu utilement compléter en consultant l'État des inventaires des Archives nationales, départementales, communales et hospitalières, publié en 1902 par la direction des Archives, et l'Annuaire des bibliothèques et des archives, publié en 1912 sous les auspices du ministère de l'Instruction publique. Toutefois, avant de terminer, il ajoute que, « par prudence », des précautions analogues ont été prises à partir du mois d'avril 1916, on devine pourquoi, pour les archives des communes de la Lorraine annexée, et il en donne les noms, une trentaine.
D'accord avec le professeur J. B. Keune, directeur du musée de Metz, chargé par son gouvernement de centraliser les oeuvres d'art expédiées par l'armée allemande, il réunit en même temps les manuscrits et incunables de la bibliothèque de Saint-Mihiel, ainsi que ceux d'Étain, Aulnois et Phlin.
En passant, il note qu'il trouva à Haucourt un assez grand nombre de travaux manuscrits de l'abbé Viansson-Ponté sur l'arrondissement de Briey; à Vaudoncourt, une histoire de la Congrégation de Notre-Dame par l'abbé Rogie, et, à Buzy, les manuscrits et parchemins (provenant de l'évêché de Verdun) de la collection particulière du curé Gillant, qui la tenait de son oncle, l'auteur du Pouillé du diocèse de Verdun.
En résumé, s'il est indéniable que les déplacements de fonds d'archives ou de bibliothèques présentent toujours, comme l'on sait, les plus grands risques de pertes, ils ont pu néanmoins, au cours de la dernière guerre, offrir certains avantages, et, ainsi qu'on vient de le constater, être jugés nécessaires par les envahisseurs eux-mêmes. Il est vrai qu'il était dans leurs plans de s'assurer de ces documents une possession moins précaire en les transportant, suivant les circonstances, d'abord à Metz ou à Valenciennes, puis de là à Leipzig, Bruxelles et même à Berlin, ainsi qu'on l'a vu par la suite. Ce système de déplacement a été aussi pratiqué sur notre front, quand il fut possible de le mettre à exécution, par exemple à Arras, Reims, Soissons, Verdun, etc., et je me souviens d'avoir vu, en mai 1917, diverses archives de la Somme dans des boîtes à cigares anglaises entreposées à la préfecture d'Amiens.
Reste une question que le Dr Ruppel n'a pas envisagée et qui est aujourd'hui capitale, c'est celle de l'indemnité due pour les destructions de documents historiques français, résultant de l'agression allemande. Il n'y a aucune base précise qui permette d'estimer en espèces les pertes irréparables d'archives et de manuscrits dans nos provinces dévastées. Seuls des documents et des manuscrits concernant l'histoire de France et conservés dans les dépôts d'Allemagne peuvent, dans une certaine mesure, compenser les destructions opérées. Il est donc indispensable que très prochainement une Commission de spécialistes soit appelée à désigner les pièces d'archives et les manuscrits historiques français que le gouvernement allemand devra remettre à la France, pour la réparation juridique de tous ces dommages qu'il est impossible d'évaluer en argent.

Ph. LAUER.

(1). Kriegsschutz der Archive in Franzôsisch-Lothringen, von Archivdirektor Dr Ruppel (Sonderabdruck aus dem Jahrbuch der Gesellschaft für lothringische Geschichte und Altertumskunde, t. XXVII-XXVIII, p. 428-487). Metz, 1917, Verlag der Gesellschaft, in-8°, 60 p.

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