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Histoire de l'abbaye de Saint-Sauveur et de Domèvre  (5/10)

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Mémoires de la Société d'archéologie lorraine - 1898

HISTOIRE DE L'ABBAYE DE SAINT-SAUVEUR ET DE DOMEVRE 1010-1789
Par M. l'abbé CHATTON

QUATRIÈME PARTIE
L'abbaye de Domèvre depuis la réforme de saint Pierre Fourier jusqu'à la grande Révolution (1625-1789)


CHAPITRE II
LES BATIMENTS DE L'ABBAYE DEPUIS LA RÉFORME DE LA COMMUNAUTÉ JUSQU'A LA GRANDE RÉVOLUTION
(1620-1789)

Sommaire : I. Etat des bâtiments de l'abbaye pendant la guerre de Trente ans. - II. Restauration vers 1672. - III. Complète reconstruction des bâtiments claustraux sur un plan nouveau (1723-1733). - IV. Reconstruction de l'église abbatiale et du quartier abbatial (1733-1770). - V. Les sept cloches de l'abbaye. - VI. Démolition et restes du monastère. - VII. Restes des monuments funéraires de l'abbaye.

1. - L'abbé Fabri (1614 1636) ne négligea rien pour parfaire l'oeuvre de ses prédécesseurs dans la mesure de ses forces. Le bon Père écrivait que ce digne abbé se dévoua jusqu'à porter lui-même des planches, des pierres et autres matériaux, et que le 28 août, devant un grand concours de peuple et après un riche sermon du P. Fagot le jeune, de la Compagnie de Jésus, il bénit solennellement le nouveau cloître. Cependant, pour mettre d'accord le récit adressé à l'abbé Hugo (1) avec ces informations qui paraissent incontestables, on peut conjecturer qu'avant 1672 on ne construisit à neuf aucun bâtiment de grande importance. Cela est très vraisemblable, car, avant cette clate, on fut longtemps sous le poids de calamités plus grandes que toutes celles qu'on avait déjà endurées avec tant d'impatience. Et, en effet, c'est l'époque de la guerre de Trente ans, qui dépeupla la Lorraine dans la première moitié du XVIIe siècle. Tant de malheurs ne permettaient aucune entreprise un peu coûteuse ; quand on pouvait à peine trouver de quoi ne pas mourir de faim, comment eût-on pensé à construire des maisons luxueuses ou même confortables ?
Nous lisons dans le procès-verbal de la visite annuelle faite le 25 septembre 1644 par le Supérieur de la Congrégation (2) : « C'est pour la seconde fois que nous ordonnons absolument que l'on réfectionne la tour qui respond à la chapelle Saint-Augustin et le conduict qui est voisin de la muraille, pour éviter une ruine qui est infaillible si ces ouvrages sont plus longtemps négligés. » Si l'on observe que les parties les plus anciennes de cette tour, largement ébréchée par l'incendie de 1587, ne pouvaient avoir que cinquante ans d'âge (3), on en conclura que cette caducité précoce était due à une nouvelle tentative de destruction. C'est assez dire que l'abbaye fut visitée par les Suédois et que ceux-ci avaient représenté sur leurs étendards, dès 1632 : un homme fendu en deux à coups de hache et force soldats qui portaient des flambeaux à la main contre le mot Lolharingia (4).
Nous possédons une lettre de l'abbé Clément Philippe, datée du 9 avril 1649 (5), dans laquelle il adresse ses doléances à la Cour et nous donne quelques détails sur la situation du couvent durant cette période de dévastation.
En voici le sens : Il rappelle qu'il fut obligé, ainsi que ses religieux, de quitter l'abbaye dès le commencement de l'invasion. Longtemps il dut vivre d'emprunt et de la charité des gens de bien ; longtemps il souffrit les tristesses de l'exil. Enfin, quand un ciel plus clément parut promettre des jours moins tourmentés, il rentra au bercail avec trois religieux ; mais il eut à gémir en voyant l'état lamentable des bâtiments qui avaient été abandonnés à la brutalité des gens de guerre et aux intempéries des saisons. Il se trouva dans un tel dénûment qu'il fut forcé « de laisser ruyner la toicture d'une partie des collatéraux d'icelle abbaye pour ne trouver seulement argent d'emprunt pour la réparer. « Et peult le Sr suppliant dire avec vérité qu'il croit n'y avoir maison présentement plus désolée en ces quartiers et plus subjecte au passage et courses qu'icelle comme s'a veu n'y a environ que deux ans, qu'elle fut pillée de rechef par une compagnie de cavallerie. »
Nous savons d'autre part que ce qui avait été emporté avait été acquis à force de fatigues et d'industrie. Les religieux allaient desservir des paroisses même très éloignées pour retirer de ce ministère pénible de quoi suffire à leur subsistance ; ils avaient pris « à laix quelque beslail pour faire quelque peu de labour afin de pouvoir vivoter et empescher la ruyne totale de ladite abbaye en tâchant de l'entretenir seulement de couverture ». Nous trouvons, en effet, dans les comptes de 1641 (6) une note qui mentionne l'achat de blé de semence, de quatre boeufs, d'un cheval, d'un char et d'une charrette pour la culture, dépenses qui furent couvertes en partie par la vente de meubles d'église.

II. - Ce fut seulement vers 1672 (7) qu'on entreprit une restauration générale. Les documents qui nous restent sont presque muets sur ce point ; cette date ne nous est révélée que par un accord conclu le 29 septembre 1671 entre l'abbé et les religieux, où on lit que les réparations qui se trouvent présentement à faire aux bâtiments claustraux et réguliers, à l'église et à la tour, seront désormais à la charge des religieux. » L'apostille suivante d'un procureur de la maison nous prouve qu'en 1673 les travaux étaient en train d'être poussés avec vigueur :
« Il faut encore aux maçons, dit-il, pour le reste de la maçonnerie : 1.000 fr.
« Pour la couverture de la maison : 129 fr. 8 gr.
« Pour un autre marché fait avec les maçons : 100 fr.
« Il faut, de plus, aux maçons 23 réseaux de blé et 40 livres de beurre ;
« Aux charpentiers, 350 fr. (8). »
A la fin du XVIIe siècle, l'abbaye se trouva restaurée tant bien que mal à force de petites réfections, mais l'année 1716 interrompit tout à coup une ère de prospérité commencée.
Dans la nuit du 24 au 25 avril, la grange et les écuries de la mense conventuelle furent consumées en trois heures de temps par un violent incendie ; 200 poules, 600 aunes de toile, le fourrage, etc., devinrent la proie des flammes. On fut obligé de rompre les barreaux de la fenêtre d'une chambre où couchaient deux servantes pour les sauver, une fille de 10 ans, endormie, fut carbonisée dans l'écurie.
Les pertes, qui furent considérables, auraient pu l'être bien davantage « sans le secours charitable des habitants de Domèvre,. qui, par un zèle louable et une affection inexprimable, aidèrent à sauver les greniers, dans lesquels il y avait plus de 200 paires de réseaux de froment et avoine, et à conserver les bâtiments réguliers, sous lesquels l'incendie avait commencé. Les femmes et les filles portèrent tant d'eau, et avec tant de promptitude et d'exactitude, qu'il semblait qu'un ruisseau coulât continuellement sur le feu sans l'éteindre. On ne connaît personne, dans le village, qui n'ait témoigné son zèle et son affection pour l'abhaye... Nous reconnûmes le même zèle pour nous aidera enlever les ruines causées par l'incendie et faire les charrois de pierre, chaux, sable et grand bois de maronnage fournis gratuitement à la mense conventuelle par le T. R. P. Collin pour la construction du nouveau bâtiment (9). »

III. - Nous entrons maintenant dans une ère nouvelle pour l'histoire des bâtiments de l'abbaye de Domèvre. Grâce à la bonne administration des menses sous la prélature de l'abbé Collin, grâce aussi à la tranquillité du règne florissant de Léopold et à la fertilité d'un certain nombre d'années, le P. Piart, en prenant possession de la dignité abbatiale, trouva les finances de la maison dans un état prospère. Comme il était actif et entreprenant, il proposa de transformer entièrement la maison qu'il avait à gouverner. Les cellules n'étaient plus suffisantes pour loger les Chanoines, dont le nombre était considérablement augmenté ; la plupart des constructions, faites de pièces et de morceaux de tous les âges, étaient irrégulières et tout à fait incommodes (10) ; le service y était gêné, les intérêts matériels et la discipline en souffraient. Il résolut donc de renverser méthodiquement tout le couvent et de le redresser d'après un plan nouveau que nous donnons ici en regard.
Il se mit à l'oeuvre dès 1723. Le 13 mai, il fit solennellement la pose de la première pierre et fit graver l'inscription suivante en lettres majuscules pour en perpétuer la mémoire :
D. O. M.
JOANNES BAPTISTA PAART
CAN. REG. CONG. SALV. NOSTRI ABBAS TITULARIS SANCTI SALVATORIS DE DOMNO APRO, PRIMUM LAPIDEM MONASTERII A FUNDAMENTIS AERE UTRIUSQUE MENSAE COMMUNI AD MAJOREM DEI GLORIAM ET RELIGIONIS INCREMENTUM CONSTRUENDI, ASTANTIBUS R. P. GERARDO LEBRUN PRIORE ET QUINDECIM ALIIS CONCANONICIS PRETER SEXDECIM ALIOS IN PARAECIIS DEGENTES, LUSTRAVIT ET POSUIT.
XIII MAR ANNO DNI MDCCXXIII (11).

Cette pièce commémorative était placée sous l'angle saillant, à droite, en entrant au jardin potager.
II serait fastidieux de parcourir les détails que nous avons pu trouver sur le progrès des travaux, année par année, pendant la période de 1723 à 1733, que dura la reconstruction du couvent. Nous nous contenterons de constater que, tous les ans, soit pour l'entrepreneur nommé Calabrès, soit pour les maçons, les charpentiers, les voituriers, les pierres, les planches, les chênes, les sapins et autres matériaux, on dépensait environ 6 ou 7.000 fr.
Lepage (12) fait confusion et commet un anachronisme lorsqu'il avance que tous les travaux de 1723 à 1733 furent exécutés d'après les plans de l'abbé Fabri, qui, pendant son séjour à Rome, avait appris les règles de l'architecture et du dessin. Le P. Fabri fut abbé un siècle auparavant, de 1614 à 1636 ; de plus, il n'a jamais séjourné à Rome, mais bien l'abbé Piart, qui, en sa qualité de postulateur de la Cause de béatification du P. Fourier, n'y passa pas moins de dix sept années. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir tracé les plans des bâtiments réguliers, de la nouvelle église et du quartier abbatial moderne. Il est possible que le dessin que nous avons sous les yeux, et dont nous donnons ici une reproduction réduite, soit le plan qui sortit de sa plume. Ce plan, qui est dressé sur une grande échelle, est entre les mains du P. Rogie, de la Congrégation de Notre-Sauveur, et ne porte aucune signature ni aucune indication écrite (13). - Le P. Piart avait un aide qui pouvait le suppléer pendant ses longues absences ; c'était le frère Simon Marchand, coadjuteur. Il était à la fois maçon et architecte ; il avait travaillé avec succès dans différentes maisons de la Congrégation et s'était signalé surtout dans la construction de la nef et des collatéraux de l'église d'Autrey. Il n'était pas moins remarquable par ses vertus chrétiennes et surtout par son obéissance à toute épreuve.
Il mourut, âgé d'au moins 75 ans, en décembre 1730.

IV. - Lorsque la maison des religieux, avec ses dépendances, fut entièrement achevée, on résolut de renverser la façade de l'église, qui était très difforme. On projeta même de refaire celle ci tout entière à neuf, pour lui donner des proportions plus majestueuses et plus dignes de sa situation prépondérante. Domèvre, en effet, à cette époque, était le chef lieu d'une juridiction qu'on prétendait quasi-épiscopale. La vieille église était irrégulière, comme toutes celles qui ont été souvent rapiécées (14). Construite vers 1573, brûlée et en partie effondrée en 1587, restaurée puis maltraitée pendant la guerre de Trente ans, elle offrait l'aspect d'un édifice pauvre, sans grâce, médiocre en tout genre. Les voûtes étaient lézardées, la toiture était en mauvais état, et il n'y avait qu'une tour. C'était trop misérable pour satisfaire l'amour-propre d'un abbé de Domèvre, surtout celui du P. Piart.
On se mit à l'oeuvre dès la même année 1733. La première pierre fut bénite le 13 des calendes de décembre (15), et l'on plaça au-dessus une lame épaisse de plomb, sur laquelle avait été gravée l'inscription suivante :
D. O. M.
OMNIS HONOR ET GLORIA
COEPTIS ANNO 1723 A FUNDAMENTIS AEDIBUS CANONIALIBUS ABBATLE SANCTI SALVATORIS IN DOMAPRO, CLAUSTRO, SACRISTIA, ATRIIS, DEAMBULACRO, HORREIS, HORTIS, VINEIS, STAGNIS ET DOMIBUS APUD SANCTUM SALVATOREM ET ALBIMONTEM, AC IIS ASSE UTRIUSQUE MENSAE COMMUNI ANNO 1733 ABSOLUTIS, LAPIDEM PRIMARIUM PRO ECCLESIAE VESTIBULO, CAMPANILI ALTERO ET CURIA ABBATIALI CONSTRUENDIS J.-B. PlART, CAN. REG. PRIMUS ASSISTENS CONG. SALV. NRI, ABBAS DOMAPRENSIS,S SEDI APOSTOLICAE IMMEDIATUS CUM JURISDICTIONE EPISCOPALI ET TERRITORIO, AC PROTONOTARIUS APLICUS (16) RITE LUSTRAVIT, ASSISTENTIBUS E DOMO CONCANONICIS SEXDECIM, PRAETER ALIOS NOVEMDECIM IN PAR.ECIIS EJUSDEM ABBATLE REGULARIBUS MINISTRANTES ET ADJUTORES LAÏCOS, ATQUE POSUIT IN HONOREM DEIPAR.E ET B. P. FORERII,ADJECTIS NUMISMATIBUS SACRIS ET MONETIS CIVILIBUS
XIII KAL. DECEMBRIS EJUSDEM ANNI, SUMMO PONTIFICE CLEMENTE XII et FRANCISCO III LOTHARIXGI.E ET BARRI DUCE.

Au printemps de 1734, malgré les rumeurs de guerre qui circulaient et la présence des troupes françaises, qui avaient pris leurs quartiers en Lorraine, on poussa les travaux avec activité ; on entreprit la construction de la façade de l'église et de son vestibule, ainsi que d'un second clocher. On démolit le quartier abbatial, qui masquait le portail de cette église, et on le rebâtit dans le même alignement que celle-ci.
Nous croyons que la nouvelle église surpassait de beaucoup l'ancienne par ses proportions et l'élégance de sa structure, car les travaux durèrent plus de 30 années, grevant annuellement le budget de l'abbaye d'au moins 8.000 fr., sans compter les nombreuses fournitures du domaine des religieux, telles que planches, bois de constructions, tuiles (17), etc. Il y aurait quelque profit à parcourir les volumineux registres de comptes de cette époque (18) ; ils nous apprendraient, dans leur langage laconique, soit la durée, la nature et le prix des travaux exécutés, soit le nom des artistes qui ont apporté le concours de leur talent. Voici seulement ce qui résulte des mentions les plus intéressantes ; on voit figurer parmi les noms de ceux qui émargèrent au budget de l'abbaye ceux de Pierson, l'architecte de l'église; de Calabrès, entrepreneur (19) ; des sculpteurs Durand, François (20), Jacquard, qui furent presque constamment employés à la décoration des bâtiments ou du mobilier, des années 1751 à 1762 ; du peintre Fachot, en 1761 ; du marbrier Launois, en 1758 (21) ; de Liard, architecte, qui fit le dessin du plan de l'église abbatiale (22) ; enfin de Barret, maître charpentier, et de Gaspard, maître serrurier et maréchal (23).

V. - C'est seulement vers 1770 que les travaux de construction et de décoration reçurent leur dernière perfection. C'est à cette année, ce semble; qu'il faut faire remonter aussi l'installation d'une grosse sonnerie, dont la voix puissante et la joyeuse harmonie annonçaient tous les jours de fête aux pays d'alentour. Cette sonnerie se composait de trois cloches, dont la première pesait 3.000 livres, la seconde 1.925 livres, et la troisième 1.425 livres (24). En 1792, elles furent descendues à grands frais et envoyées à l'autel de la Patrie, à Nancy, par ordre des administrateurs du district de Blâmont. Cependant l'une d'entre elles échappa à la profanation. En 1808, elle fut achetée pour l'église de Saint-Nicolas de Port et fut employée au service paroissial jusqu'en 1853. Son inscription est curieuse et rappelle qu'avant d'être refondue en 1770, elle avait déjà occupé une place dans les tours de Notre-Dame de Saint-Sauveur, et avait survécu aux malheurs de l'abbaye :
Jam fui Maria : post geminam hujus abbatiae ruinam reparata, nunc sum Maria-Joanna-Josepha, wcantibus praenobilibus ac prapotentibus Domino Joanne-Petro comite de Ligniville, Herbevillano dynaste, unà cum Domina Carola-Josepha-Antonia marchionissa de Croismare, benedicente R. P. D. D. Joanne-Joseph Leroy, Congregationis praeposito Generali ac Domaprensi abbate, anno Domini MDCCLXX.
Faite par Maurice et Amédée Bonnevie, l'an 1770 (25).

VI. - Nous regrettons vivement de n'avoir trouvé aucun plan figuratif de l'abbaye la représentant à son époque de splendeur. La vue de l'ensemble des bâtiments avec leurs lignes architecturales, des cloîtres avec leur aspect austère, de l'église avec son style et ses décorations tant intérieures qu'extérieures, nous eût reflété quelque chose de la vie intime et du goût des moines ; pour les étudier, nous nous serions plus facilement transportés au milieu d'eux par la pensée, nous les eussions observés avec plus de satisfaction et, ce semble aussi, avec plus de profit.
Maintenant il est trop tard. Presque tout a été rasé pendant la Révolution, Il ne reste qu'une partie du quartier abbatial, c'est-à-dire un rez-de-chaussée avec de magnifiques caves en dessous et un premier étage en dessus. Sur le flanc de la muraille du côté du village, on voit encore une pierre ouvragée qui représente une sphère surmontée d'une croix (26). Le bâtiment qui servait de bibliothèque est encore debout. Le pavillon qui faisait angle, et touchait à la plate-forme devant l'église, avait été destiné, au commencement du siècle, au logement du desservant ; il subsista jusqu'en 1830 sous le nom de maison rouge, abritant une industrie de tissage ; il a été entièrement démoli à cette époque (27). Plus bas, on voit encore un vaste carré flanqué de maisonnettes, qui semblent le défendre comme les bastions d'une forteresse. Ces maisons rustiques sont celles qui étaient occupées autrefois par la bouverie, la bergerie, le maréchal, le serrurier, les serviteurs et les servantes de tous noms de l'abbaye. Ce carré est la place de l'ancienne basse-cour ; elle a été pavée en pierres du pays, et chaque pierre est maintenant couverte d'un encadrement d'herbe ou de mousse, ce qui donne à cette cour l'aspect d'un vaste tapis dont le dessin serait formé par la juxtaposition de blancs compartiments rectangulaires, bordés d'une livrée de verdure. Dans le parc de la maison Keller, on remarque encore une porte dans le style de la Renaissance, avec le millésime de 1541 ; elle faisait partie du mur de clôture de l'ancien prieuré. Le blason a été martelé probablement a l'époque de la Révolution, quand l'ordre fut donné de faire disparaître tous les signes de la féodalité et dit fanatisme. Quant à l'église abbatiale, elle a été totalement démolie, et ses matériaux ont servi à la construction d'un château qui appartient actuellement à la famille Keller.
On avait proposé aux habitants de Domèvre de la conserver pour l'usage du culte, mais ceux-ci ayant déclaré qu'elle leur était inutile, que son entretien leur serait une charge et qu'ils se contentaient de leur église paroissiale située au milieu du village, elle fut vendue comme lot d'une propriété nationale et condamnée à disparaître.
Nous ne rencontrons pas à Domèvre, comme à Saint-Sauveur, de monuments funéraires de personnes laïques. Il y avait sans doute des raisons à cela ; des abus criants avaient amené une législation nécessaire. Lorsque des seigneurs choisissaient leur sépulture dans l'église d'un couvent, ils le récompensaient largement de cette hospitalité posthume, et ces largesses en perspective pouvaient tenter des moines trop sensibles à l'appât des biens de ce monde ; plusieurs furent suspects de captation, pour avoir recherché avec trop d'avidité, près des puissants, la promesse de se faire enterrer dans leurs couvents, et cela au détriment de ceux qui semblaient être désignés tout naturellement pour recevoir leurs dépouilles mortelles. C'est pourquoi les conciles et les évêques défendirent de bonne heure d'exhorter les personnes laïques à élire par testament leur sépulture dans tel ou tel monastère ; ils le défendirent sous peine d'être obligé de restituer le corps du défunt à l'église désignée par le droit, sans tenir aucun compte des dispositions testamentaires ; le tout était aux frais des délinquants, et c'était l'interdit local en cas de contumace. Pour ce qui concerne le diocèse de Toul, cette défense formelle se trouvait déjà dans les statuts synodaux de Bertrand de la Tour d'Auvergne en 1359 (28), et elle fut renouvelée en 1515 (29) dans ceux qui furent imprimés pour la première fois par ordre de Hugues des Hazards. On comprend donc, après ces ordonnances du XIVe et du XVIe siècle, que Saint-Sauveur, abbaye assez ancienne, eût pu devenir une petite nécropole de la noblesse du pays, et que Domèvre, abbaye bâtie seulement à la fin du XVIe siècle, n'ait pas eu la même faveur, parce que, dans ce village, il n'y avait pas d'autres seigneurs temporels que les abbés, et que ceux-ci, en offrant une place sous les dalles de leur église à d'autres nobles du voisinage, s'exposaient à d'humiliantes revendications. D'ailleurs, la plupart des familles dont les ancêtres reposaient à Saint-Sauveur étaient éteintes.
Quant aux abbés, de droit ils recevaient l'inhumation dans le monastère qu'ils gouvernaient (30). Les monuments qui recouvraient les restes de ceux de Domèvre ont presque complètement disparu. Il ne reste que la pierre tombale du P. Collin, qui se trouve actuellement devant la porte d'entrée de l'église paroissiale. Sur cette pierre on lit encore, mais avec peine, cette inscription, limée par les pieds des passants : « Hic jacet... (pro)tonotarius apostol(icus)... in suprema Lotar... et Bari curià senator infulalus... pietate, zelo observantiae regularis... sacello - Obiit XXX Mart.an. MDCCXVII. » Au-dessus, un dessin en creux représente le chapeau de protonotaire, entre une mitre et une crosse dont la juridiction est tournée en dehors (signe de l'exemption spirituelle du monastère). Au dessous ont été gravées les armes du défunt avec sa devise : « In cruce salus, in charitate robur, in labore requies (31). » Mais le tout est très effacé.

(A suivre)


(1) Arch. dép., H. 1383.
(2) Arch. dép., H. 1384.
(3) Les nouveaux bâtiments de l'abbaye avaient été entrepris vers 1573.
(4) Cf. Recueil de documents sur L'histoire de Lorraine, 1868, p. 195
(5) Arch. dép., H. 1375. - Lettre de l'an 1649.
(6) Arch. dép., H. 1379.
(7) Voir plus bas la biographie de l'abbé Lebègue. - Dans une de ses leltres, saint Pierre Fourier dit, en 1638, que l'abbaye de Domèvre était assez petite d'elle-même. Ceux qui avaient vu les bâtiments restaurés par l'abbé Lebègue disaient qu'ils avaient à peu près le même aspect que ceux qui furent élevés par l'abbé Piart, mais que ceux-ci étaient beaucoup plus vastes.
(8) Arch. dép., H. 1376. Un traité semblable avait déjà été signé en 1668. Lepage, Communes, I, p. 301.
(9) Arch. dep., H. 1385.
(10) Ce n'était pourtant pas l'avis de tous les religieux ; plusieurs estimaient que les bâtiments étaient dans un état convenable, et qu'un projet de reconstruction n'avait été inspiré à l'abbé que par son goût du luxe et son amour des grandeurs.
(11) Arch. dép., H. 1386, et Lepage, Communes, art. Domèvre.
(12) Communes de la Meurthe. I, p. 301.
(13) La légende que nous avons ajoutée est le résultat de nombreuses mentions que nous avons recueillies çà et là et que nous avons interprétées ; il se pourrait donc qu'elle fût fautive pour quelques détails. - Comparer ce plan au croquis qui fut tracé, en 1803, par le Sr' Lebrun, architecte à Lunéville. (Arch. dép., Vente de biens nationaux, 25 thermidor, an XI)
(14) L'église de l'ancien prieuré, sous l'invocation de saint Remy, servit de collatéral à la nouvelle église que l'on bâtit vers 1573, après la translation de l'abbaye de Saint-Sauveur à Domèvre. Dans un mémoire écrit en 1727, l'abbé Piart fait observer que ce collatéral était d'une architecture différente et plus ancienne que celle du reste de l'église abbatiale. (Arch. dép., H. 1473.)
(15) C'est-à-dire le 20 novembre.
(16) Abrévialion du mot Apostolicus.
(17) L'abbaye possédait une tuilerie à Domèvre. En 1725, trois fournées de tuiles et de briques, valant chacune près de cent écus, réussirent mal et ne purent servir. (Arch. dép., H. 1386.)
(18) Arch. dép., H. 1492, 1493, 1494 et 1497.
(19) Calabrès, entrepreneur et tailleur de pierres, gagnait 32 sols par jour ; il avait pour associés Nicolas, Joseph et Antoine Calabrès, qui gagnaient 29 sols et demi.
(20) Les sculptures de l'orgue et des confessionnaux sont l'oeuvre de François.
(21) Le maître-autel en marbre qui est aujourd'hui à l'église paroissiale de Domèvre, et qui vient de l'abbaye, a coûté 3066 livres en 1738.
(22) Il le fit avant 1752.
(23) Les religieux arrêtèrent les constructions en 1743, faute de ressources ; l'abbé n'avait pas voulu contribuer à leurs dépenses, quoiqu'il eût été condamné, par arrêt de la cour, à en supporter les deux tiers.
(24) La petite sonnerie se composait aussi de trois cloches, dont le poids était de 935, 715 et 535 livres. Le 27 décembre 1791, elle fut échangée contre les trois cloches de la paroisse de Vacqueville (Arch. dép., Q. 202). Enfin il y avait à l'abbaye une septième cloche pour les circonstances les moins solennelles.
(25) Badel, Les cloches de Saint-Nicolas de Port, Nancy, 1896.
(26) Ce sont les armes du P. Piart.
(27) Nous devons ce détail et plusieurs autres à M. l'abbé Thisserant, curé de Domèvre, à l'obligeance duquel nous aimons à rendre témoignage.
(28) Le manuscrit (peut-être original, écriture du XIVe siècle) se trouve à la bibliothèque de la Société d'archéologie lorraine, n° 73. - Baluze les a publiés dans son Histoire généalogique de la Laison d'Auvergne, t. II, p. 850.
(29) « Nous convoittons et désirons obvier et répugner au péril des âmes qui a accoustume de procéder de ce qui s'ensuyt. En la vertu de saincte obédience et soulz peinne de malédiction éternelle en ensuyvant le droit deffendons, et en prohibant et deffendant commandons que aulcung de nos clercs séculiers ou religieux, de quelque estât ou condition qu'il soit, de nos cité ou dyocèse, ne soit sy téméraire ni sy présumptueux de enduyre et exhorter aulcung ou aulcune à vouer, jurer ou par sa foy promettre d'eslire sa sépulture envers leur église ou ce elle est ja eslite, de ne la point muer ne changer. Et s'il se fait aultrement et contre notre statut adoncques iceulx induicts qui ont esleu en ce poinct, ne soient poinct enseveliz es dites églises par eulx esleultes, et qu'ils ne puissent poinct eslire aultre lieu en lieu de la peine d'avoir désobéy, mais sans contradiction quelconque, soient enseveliz envers icelles églises esquelles ils doibvent de droict se davanlure ils mouroient sans faire élection ou feussent mortz avant que de le faire... » (Extrait des Statuts de Hugues des Hazards, publiés en 1515, f'°s 94 et 95).
Celle ordonnance défend aux prêtres et aux religieux d'exhorter quelqu'un à choisir sa sépulture dans leur église, mais elle ne défend pas aux laïcs de choisir spontanément, hors de leur paroisse, leur lieu de sépulture.
(30) « Les religioux ne doibvent point eslire sépulture, mais les doibt on ensevelir en leur monastère synon que daventure ils feussent si loing que on ne les pourrait bonnement mener en leur monastère. » (Statuts synodaux de Hugues des Hazards, p. 95.)
(31) Cf. Journal de la Société d'archéologie lorraine, 1874, p. 130. (Note de M. Arthur Benoit.)

 

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