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Marthe RICHARD - Polémique
(15 août 1889 - 9 février 1982)

Voir aussi :
-
Marthe Richard - Mémoires
-
Marthe Richard - Biographie
-
Marthe Richard - Homonymie
- Marthe Richard - Le début d'une légende
-
Marthe Richard, espionne dénoncée par la presse


Charles CHENEVIER - La Grande Maison - 1976

Le 24 février 1971, à la télévision, Les Dossiers de l'Écran ont consacré une soirée à Marthe Richard, après diffusion du film « Marthe Richard espionne au service de la France ». Lors de cette émission, Charles Chenevier, ancien sous-directeur de la police judiciaire, dénonce les mystifications de Marthe Richard sur son passé d'aviatrice, d'espionne et de résistante. Pour se justifier, Marthe Richard publie début 1974,, « Mon destin de femme ». Charles Chenevier, qui regrettait déjà le peu de temps disponible lors du débat de 1971, reprend alors en détail ses accusations dans son livre « La Grande Maison » édité en 1976. 

Mais le 12 novembre 1976, en référé, Marthe Richard demande la saisie du livre de Charles Chenevier au motif que le premier chapitre qui lui est consacré porte une atteinte à sa personne, et que de nombreux passages évoquent l'intimité de sa vie privée. Retenant ces motifs, et estimant  que le dommage risquait d'être irréparable par l'attribution ultérieure de dommages-intérets, le juge autorise la saisie de tous les exemplaires du livre. Pour cette raison, une grande partie des noms, de l'extrait ci-dessous du chapitre intitulé « Marthe Richard - L'espionne qui venait du chaud et qui n'existait pas » a été rendue anonyme.
Nous reviendrons dans de prochains articles sur les mémoires de Marthe Richard, et sur sa biographie.
Note : A l'occasion de la sortie de ce livre, Charles Chenevier sera invité par Jacques Chancel le 15 décembre 1976 dans son émission Radioscopie. Il reviendra une fois de plus sur les motivations de sa dénonciation de Marthe Richard.
Ecouter un extrait des premières minutes.

[...] je m'élève tranquillement contre l'odieuse escroquerie d'une femme qui voulut s'égaler à Mata-Hari. L'espionne allemande tomba sous les balles françaises. Elle avait joué, elle avait perdu. Elle mérite notre respect. L'autre a triché, a menti, a usurpé gloire et notoriété. Elle mérite notre mépris.
Je cite ici à comparaître Marthe Richard, espionne au service de la France. Et puisque, à un récent « Dossier de l'Ecran », on ne m'a pas laissé la parole, tant est grand le souci de cultiver les « mythes » pour éblouir, rassurer le grand public, je vais la reprendre ici, à voix haute.
Ces « Dossiers de l'Ecran » se déroulaient sur le thème « Une femme et sa légende ». Peu m'importe la femme, mais je vais détruire la légende, une légende qu'elle a bâtie de ses mensonges, sans vergogne, au mépris de la plus élémentaire décence. Pire, elle a vécu, et bien vécu, de son histoire, tandis que d'autres femmes faisaient le sacrifice total et payaient de leur vie le devoir d'écrire la nôtre.
Il faut effacer du tableau noir le nom de Marthe Richard. Dans nos écoles nous avons mieux à proposer à nos enfants en matière d'authentiques héroïnes. Parmi les « anonymes », il n'y a, hélas ! que l'embarras du choix. Pour avoir « fait du renseignement » au cours de cette dernière guerre, quarante-sept Françaises ont été fusillées ou décapitées à la hache dans les prisons allemandes. L'une d'elles a connu la plus affreuse des morts. Refusant de parler, ses bourreaux l'ont brûlée vive au lance-flammes. Non ! Marthe Richard, vous n'êtes pas Jeanne d'Arc.
Faut-il vous parler aussi, des milliers de femmes résistantes mortes dans les camps de déportation? Le martyrologe des Françaises est impressionnant. Vos mensonges les salissent. Voilà pourquoi je vais les dénoncer, pourquoi, après ces « Dossiers de l'Ecran » au cours desquels vous n'aviez pas le beau rôle, sans avouer pour autant votre forfaiture, j'ai entrepris ma dernière enquête.
Le film servant de prétexte aux « Dossiers » est l'oeuvre de Raymond Bernard d'après le récit du commandant Ladoux, l'homme qui inventa « Marthe Richard », authentique officier de renseignements. Ce film, l'intéressée n'a pas fait que le tolérer, elle l'a adopté, en a approuvé le scénario, cautionné l'authenticité. Le film « marcha » bien, d'autant qu'Edwige Feuillère et Eric von Stroheim en étaient les éblouissants interprètes, ce qui fit que le public, lui, ne marcha pas : il courut. Du jour au lendemain, Marthe Richard était célèbre et le restera, prolongeant cette gloire jusqu'au 13 avril 1946 où cette gardienne zélée du patrimoine français fit fermer les « maisons closes », ce qui ne manque pas d'être comique, on verra plus loin pourquoi...
« Si vous avez manqué le début... » voici comment commence l'existence exemplaire de Marthe Richard :« En août 1914, des soldats allemands en armes entrent à Wattignies, en Alsace. Dans leur maison, les Richard et leurs deux filles, Marthe et Suzanne, écoutent, angoissés, le bruit des bottes. Ne pouvant plus y tenir, le père prend un fusil et tire par la fenêtre. Les soldats envahissent la maison. Sur l'ordre d'un capitaine de uhlans, implacable, le père et la mère sont fusillés contre le mur de la grange. Dans la nuit, Marthe s'enfuit à travers bois avec sa petite soeur. Elles se heurtent à une sentinelle qui tire. Suzanne tombe morte. Marthe désespérée parvient à gagner les lignes françaises. Elle veut venger ses morts et servir la France... » Ne pleurez pas ! Je vais vous dire ce qu'il en est de Marthe Richard et des siens.
En vérité, elle est née Marthe B..., le 15 avril 1889, à Blamont (Meurthe-et-Moselle), de Louis B... son père et Marie-Elisabeth L..., sa mère. Elle fait des études primaires dans une bonne institution catholique de Cirey-sur-Vezouze puis rentre chez ses parents qui, désireux de préparer son avenir, lui font apprendre la profession de couturière. L'ennui naquit pour elle de trop avoir piqué et elle se faufile tard dans la nuit avec des jeunes gens de son âge. Pour filer tout court, loin des récriminations familiales, à Nancy. A seize ans, le dé à coudre paraît parfois la mer à boire tandis que le plus vieux métier du monde tisse la trame dangereuse d'illusoires facilités... Heureusement la police veille.
Au mois de mai 1905, prise en flagrant délit de racolage, le Service des Moeurs reconduit la cousette délictueuse chez ses parents. L'accueil de papa B... n'a rien de bienveillant. D'une poigne maladroite, il tente de raccommoder les dégâts. Inutile. Sa petite Marthe fugue de nouveau, du côté de Nancy, ville de garnison. Cela ne l'empêche pas d'avoir un coeur. Elle l'a donné à Antoine M..., Italien. Il prétend exercer le métier de sculpteur tout en se disant candidat ingénieur aux Travaux Publics. Ce qui est un trait d'humour, car le fait est que le bitume et le trottoir sont sa vraie spécialité. Tandis que Marthe arpente, lui encaisse. Ce sont ses statuts... Sa manière d'envisager le partage des richesses devient une profession de foi lorsqu'il se livre à une molle activité de propagandiste anarchiste.
Le 5 janvier 1907, Marthe se présente au Service des Moeurs déclarant vouloir se rendre en Italie. Faire la connaissance des parents d'Antoine ? Sûrement pas. On la retrouve à Paris arpentant allégrement le « carreau des Halles ». Un noceur impénitent, Louis R... mandataire aux Halles, propriétaire d'immeubles au Mans, la rencontre dans un restaurant de nuit, en tombe amoureux et l'épouse le 13 avril 1915 à la mairie du XVIe.
Marthe R... dans l'honorable souci de régulariser totalement sa situation, fait un saut à Nancy pour obtenir sa radiation des contrôles de la prostitution. L'enquête va établir que la vie menée par Marthe à Paris n'est pas plus exemplaire que celle menée dans le passé à Nancy ; compte tenu également qu'elle s'est rendue coupable d'une fausse déclaration (« Je vais en Italie »), sa radiation lui est refusée. Je signale que nous sommes en 1915... entamé de six mois. Les parents de Marthe, ses frères et soeurs toujours vivants. Après les avoir « fusillés » allégrement par méchants Allemands interposés, tueurs de sa petite soeur en prime, Marthe R... s'invente des activités nobles. En tout cas si difficilement contrôlables que je n'en ai trouvé de traces nulle part.
Un peu avant, elle s'est mise à voler. Exprimons-nous plus clairement : « à pratiquer l'aviation » et aurait obtenu son brevet de pilote le 23 juin 1913. Difficile à vérifier. Il y a comme un trou d'air dans les registres. En revanche, Marthe B... se vante d'avoir battu le record féminin de distance sur le parcours Le Crotoy-Zurich, au mois de février 1914. La réalité est moins brillante. Le seul record qu'elle pourrait prétendre battre à ce propos est un record de rire. Celui du film « Adémaï Aviateur ». Encore l'avion était-il piloté pour cette tentative Le Crotoy-Zurich par l'aviateur Poulet, Marthe n'étant que passagère. Une série de pannes, des hauts mais surtout des bas, mirent l'avion en difficulté. Il fallut le démonter dans une prairie, numéroter les abattis, les ranger dans un fourgon du chemin de fer.
C'est par cette voie que Poulet et Marthe B... purent enfin joindre Zurich. A Zurich, Marthe B... décide de faire une exhibition. On remonte l'avion. Elle s'installe aux commandes et redémonte d'un seul coup l'appareil en l'écrasant au sol. Le seul record battu est celui de rapidité pour « casser du bois ». On est loin du « record féminin de distance » sauf si l'on reconnaît déjà que Marthe envoie loin le bouchon...
Nullement découragée par ces accidents, dès la bataille de la Marne elle hante les couloirs du ministère de la Guerre, proposant de fonder une « Union patriotique des Aviatrices de France ». En quelque sorte « Guynemer nous voilà! ». Ses propositions repoussées elle n'en fonda pas moins ladite association, à titre privé, naturellement la secrétaire générale d'une « Union » groupant sept membres...
La guerre continue de tuer. Les parents de Marthe, ses frères et soeurs de vivre. Le 25 mai 1916, Louis R..., son mari, lui, est tué au front. Dès lors ce n'est plus Marthe B..., mais Marthe R... veuve d'un héros mort pour la France qui hante les bureaux du ministère de la Guerre. Naturellement les services de sécurité se sont penchés sur le passé de cette jeune femme que l'on voit trop souvent dans les couloirs du ministère de la Guerre d'un pays qui est en guerre... Bientôt son passé, léger, très léger, se chuchote au creux de la main.
Cela excite la curiosité du capitaine Ladoux, du 2e Bureau. Pas seulement sa curiosité... Une femme comme Marthe R... pourrait rendre bien des services au Service... Pourquoi ne pas l'essayer ? Le 2e Bureau l'essaie. En la chargeant d'une mission « bidon » en Espagne. Pourquoi « bidon » ? Parce que l'on n'a pas le droit de faire prendre des risques réels à des « agents » sous prétexte de tester une « nouvelle », ni de casser une affaire en mettant une débutante sur celle-ci. De surcroît on la place sous le contrôle de l'agent Joseph Davrichewy (né le 28 octobre 1882, à Cori, Géorgie), plus connu sous le pseudonyme de Jean Violan ou encore de « Zozo ». La « mission » dura trois mois.
Marthe R... fut notée par ses responsables « culottée mais inintelligente ».., et plus tard Jean Violan, son « ange gardien », fut le premier à déclarer nettement, sans ambages ni ambiguïté, en 1947 :« Marthe Richard est une « imposteuse ». Ce n'est ni une héroïne nationale ni une espionne de grande classe... » Impossible d'être plus net, ni plus précis. D'ailleurs on ne confia plus de « mission », même « bidon », à Marthe Richard. Vous avez noté le « Richard » au lieu de « R... ». L'intéressée a dit et redit que c'étaient les Allemands qui l'avaient baptisée ainsi. C'est naturellement faux.
J'écris « naturellement » car le faux semble aussi naturel à cette curieuse « espionne » que le vrai. Dramatique en matière de renseignements.
Voyons donc le « vrai ». En 1932, le capitaine, devenu commandant, Ladoux est en pourparlers avec un éditeur pour préparer un «roman» d'espionnage en utilisant ses souvenirs de son passage au 2e Bureau. Il apparaît vite que son livre sera trop ardu, trop sévère, en un mot pas assez commercial. Il faudrait le « corser » d'une histoire d'amour. Faire un livre d'espionnage-amour sans femme, l'entreprise est difficile... Ladoux s'ouvre de son problème à Jean Violan. Ce dernier, rigolard à la pensée de certains « exploits » de sa protégée d'autrefois, lui parle de Marthe R... - Pas si bête, constate Ladoux. Mais qu'est-elle devenue ? Je ne peux rien faire sans son accord. - Je me charge de la retrouver...
Et voilà « Zozo » sur les traces encore chaudes en train de remonter la piste. Pour ce spécialiste ce sera un jeu d'enfant, d'autant que les « traces » sont profondes...
Après 1918, Marthe R... participe allégrement aux joies de la paix et mène la folle vie parisienne d'alors. Son autre passion, l'aviation, ne l'a pas quittée. Elle est au mieux avec plusieurs directeurs ou propriétaires d'usines de la région parisienne. Singulièrement dans le même temps, plusieurs « fuites » sont constatées au niveau des bureaux d'études. Des plans secrets ainsi que des « procédés » de fabrication se trouvent entre les mains de l'Intelligence Service. Marthe R... est fortement suspectée.
Elle ne fait pas mystère de ses relations et fréquente assidûment la colonie anglaise de Paris. Au point qu'elle ne tarde pas à faire la connaissance de M. Thomas C..., sujet britannique né le 1er septembre 1886 à Manchester. Ce dernier est victime d'un sérieux « coup de foudre » car quelques semaines à peine après avoir fait la connaissance de Marthe, il l'épouse le 15 avril 1926 à la mairie du IXe.
Thomas C... est un personnage important. Directeur financier de la Fondation Rockefeller pour la France, ses relations sur le plan international sont impressionnantes. Marthe C... en profite largement. Son mari l'entraîne de soirées en soirées parmi tout le gratin politico-social d'alors, comme l'intelligentsia fort remuante des arts et lettres.
Il se fâche quand même lorsque son épouse manifeste une admiration sans retenue envers Paul P.... Marthe en profite pour mieux asseoir son avenir et obtient de Thomas qu'il envisage en « gentleman » son avenir personnel. Ce à quoi il consent en prenant des dispositions financières au profit de sa femme. Celle-ci obtient, dans le cas où il viendrait à mourir, le versement d'une rente servie par la Fondation Rockefeller à sa veuve...
Quelques mois plus tard il meurt le 14 août 1928 à Genève dans des conditions bizarres, plutôt suspectes, restées curieusement mal connues. La Fondation Rockefeller commença alors à servir à sa veuve une rente mensuelle de 2.000 francs, somme énorme pour l'époque (qu'elle lui sert toujours), indexée au coût de la vie.
Marthe C... n'a pas à cacher son chagrin. Elle est la « Veuve Joyeuse » reconnue et adulée par beaucoup. Sa vie mondaine, ses sorties nocturnes dans les boîtes à la mode, ses retours au petit matin en galante compagnie, de très « douteuses » relations, attirent sur elle l'attention de la Brigade mondaine qui effectue plusieurs enquêtes à son sujet, tant il apparaît qu'elle n'est pas suffisamment éloignée de certains trafics de stupéfiants.
Jean Violan en ce début 1932 en sait assez sur Marthe C.... Il donne communication à Ladoux pas rebuté du tout par ce dossier. Peut-être cela l'arrange-t-il ? Toujours est-il qu'il possède enfin son héroïne. Une héroïne pas bégueule, disposée à endosser tous les exploits, fussent-ils d'alcôve. De plus elle existe. Il ne l'a pas inventée. Une vraie mine d'or pour l'auteur et l'éditeur cette Marthe C... ....
Mais voyons : ce n'est pas français ça, C... ! Quelle reprenne son nom de jeune fille. B... ? Impossible : ça fait boche. Alors pour l'espionne française n° 1, merci bien. Donc ce sera Marthe R...... Pas très littéraire R... ça sonne mal. - Marthe Richard... très bien Richard... français en diable, s'extasie Ladoux qui vient d'inventer le nom de son héroïne de roman, et sans s'en douter de l'Héroïne tout court.
Alors quand Marthe B... nous dit que ce sont les Allemands qui l'ont baptisée Richard, son histoire est déjà plutôt mal partie. Le livre du commandant Ladoux, ex-chef du 2e Bureau, présenté de telle façon que l'on pouvait croire à sa qualité de document historique, connut un très grand succès et du jour au lendemain fit de Marthe Richard l'espionne du siècle et l'indéboulonnable héroïne nationale que l'on sait. Inutile de s'appesantir là-dessus ni sur l'art consommé avec lequel Marthe B... sut prolonger à son profit pareille aubaine de gloire à vingt centimes le feuilleton.
Tout le monde ne fut pas dupe et le courageux Jean Galtier-Boissière tonna dans Le Crapouillot : « Le cas de Marthe Richard constitue une excellente démonstration du bluff ordinaire à la plupart des agents « secrets ». D'un bagage de « renseignements » fort léger, elle a tiré avec habileté le maximum de profit publicitaire et commercial. Il est vrai qu'elle a été aidée dans la fabrication de sa légende par le capitaine Ladoux, son ancien chef, qui semble d'ailleurs ne s'être avisé que tardivement de ses mérites. » Plus tard Jean Violan, qui eut toujours un oeil sur elle, écrira : « Le livre que lui consacra Ladoux... est sans rapport avec la réalité. C'était bien plutôt une fiction destinée à impressionner le public dans un but déterminé : celui d'exalter l'importance de l'espionnage pour la Défense nationale. Ladoux lui prêta donc nombre d'aventures imaginaires. » Toutefois, coïncidence ou autre chose, un événement important va consolider dans l'esprit du public l'idée qu'il tient en Marthe Richard l'espionne selon son coeur : par décret du président de la République Albert Lebrun, rendu sur la proposition du président du Conseil, ministre des Affaires étrangères Edouard Daladier, est élevée à la dignité de chevalier dans l'Ordre de la Légion d'honneur, Mme C..., née Marthe B... . L'on nous a dit que le gouvernement français désirait témoigner à M. Thomas C..., sa gratitude pour l'aide importante apportée à la France par la Fondation Rockefeller et qu'il devait être décoré de la Légion d'honneur quand survint sa mort. Or, nous le savons, il est mort en 1928. Il aura donc fallu cinq ans de réflexion au gouvernement français pour à travers lui honorer sa veuve? Serait-ce alors parce que l'on a acquis la certitude que Mme Veuve C... était bien la grande espionne annoncée par voix de roman ?
Que non ! Loin de là... Aussi lorsque j'ai entendu « l'héroïne » déclarer superbement : « Mata-Hari a eu la croix de bois et moi la Légion d'honneur. Cela aurait pu être le contraire. Ce sont les risques du métier », j'en ai rougi pour elle. Car elle tendait à faire croire, et le déclara au cours d'interviews à la presse, qu'elle avait obtenu cette Légion d'honneur au cours de la guerre 14-18 pour services rendus à la Défense nationale. Il n'en est naturellement rien. En fait et en vérité Marthe Richard n'a jamais été décorée du ruban rouge. Elle a multiplié les agissements, les rendez-vous dans les salons privés des ministères, faisant valoir qu'à travers sa veuve l'on se devait d'honorer la mémoire de feu Thomas C.... N'avait-il pas fait des dons somptueux à la France ? Notamment un de cinq millions pour aider à la restauration du château de Versailles ? La belle sut plaider sa cause. Quelqu'un d'important, le coeur chaviré de tant de générosités, se laissa fléchir par trop d'assiduités. Dans le Journal Officiel du 21 janvier 1933, page 620, cette raffinée a droit à son coup de rouge. Mais c'est Mme C... qui en bénéficie, au titre des « Affaires étrangères », avec la mention « Services signalés rendus aux intérêts français ». A travers elle, on honore finalement Thomas C.... Seul. Marthe Richard, elle, aurait été décorée « à titre militaire » avec une citation « pour faits de guerre » et ne pouvait l'être que par le ministère de la Guerre. Entre Mata-Hari qui gagna sa croix de bois et Marthe Richard qui triche avec la Légion d'honneur d'un autre, il y a plus que le fossé de Vincennes à franchir. D'avoir osé le faire ne l'honore guère, mais il est encore plus indécent de n'avoir pas laissé Mata-Hari dormir en paix. Cette fameuse Légion d'honneur elle en tirera tout le profit possible. Le livre de Ladoux en bénéficie pour ses ventes. On aurait voulu faire, avant la lettre, une opération de promotion en accordant la bande rouge au livre que l'on n'aurait pas mieux réussi.
Poursuivant son avantage, Marthe Richard publie dans Paris-Soir ses « Mémoires ». A écoeurer un Ian Fleming, à le persuader à tout jamais qu'il n'a pas un gramme d'imagination. Un tissu d'aventures rocambolesques à hurler de rire. Et puis là-dessus le film « Marthe Richard espionne au service de la France » avec le début que vous savez : le père et la mère fusillés, la petite soeur jumelle abattue férocement...
Comme on plaint Marthe Richard. Comme on a tort ! Sa mère a été écrasée par un train le 2 juin 1924 à un passage à niveau à Nancy. Son père est décédé dans cette ville le 6 octobre 1925. Sa soeur Jeanne décédera le 29 avril 1945 à Nancy. Sa soeur jumelle Berthe, qui avait vingt-cinq ans en 1914 et ne pouvait être la fillette du film, vivait toujours en 1971. Il est difficile d'être plus odieusement abusif que d'inventer la mort des siens pour donner vie à une gloire imaginaire.
A dater de cette « Légion d'honneur », elle ne s'appelle plus que Marthe Richard. Voyageant beaucoup. Notamment en Afrique du Nord. Au Maroc elle rencontre Gilbert T..., trafiquant notoire, escroc qui sera condamné en 1937 à deux ans de prison pour « abus de confiance ». A Paris, Marthe Richard est fiancée à l'attaché militaire d'une grande ambassade étrangère. Il est follement amoureux d'elle. Naturellement les services secrets de son pays font une enquête sur le passé de la « future ». Bien des choses, mais encore plus certains détails apportés sur la mort de Thomas C... le font se récuser sur-le-champ. Au mois d'août 1939, Marthe Richard (qui est toujours et seulement Mme Veuve C...) formule une demande de réintégration dans la nationalité française. Du fait de son mariage avec Thomas C..., elle a acquis la nationalité britannique. Elle est titulaire d'une carte d'étranger délivrée par la préfecture de police de Paris. Autrement dit l'héroïne nationale n'est plus française et vous êtes en train de vous dire : ils vont se dépêcher de la récupérer pour notre capital historique... Pensez donc ! Le préfet de police, ayant pris connaissance de l'enquête effectuée sur elle, décide de surseoir. C'est fou comme on se l'arrache.
Pas contente, Marthe quitte Paris en 1939 pour l'Afrique du Nord : Algérie, Tunisie. La Grande Espionne n'a pas repris du Service... En 1940, elle revient pour trouver Paris occupé. Elle renouvelle sa demande de réintégration dans la nationalité française en 1942 et s'infiltre à Vichy dans les nouveaux milieux ministériels. Très vite, elle fait d'utiles conquêtes parmi les amis du président Pierre Laval. D'ailleurs à partir du cabinet du président et de celui de M. Barthélémy, garde des Sceaux, elle obtient une fausse carte d'identité. Jusqu'au moment où, le 3 octobre 1942, elle fait l'objet d'un arrêté d'éloignement des départements du Puy-de-Dôme et de l'Allier. Il semble que ce soit à la demande du capitaine Hallaur, adjoint du commandant Mermet du 2e Bureau, que cette humiliante mesure ait été prise.
On ne veut plus d'elle à Vichy et cela sur décision du 2e Bureau. Où sont ses amis des « Services » ? En revanche, on l'accepte fort bien à Paris où pourtant la Gestapo est plus cruelle et vigilante que jamais. Alors, là, il se passe quelque chose d'étrange, de mystérieux. Il n'est pas dit qu'un jour je trouve quoi... Je ne lâche pas facilement et les années ne comptent guère quand il s'agit de faire jaillir la vérité.
Oui ! il se passe quelque chose de singulier. Ou les Allemands voient en Mme C... un sujet britannique, donc voué au camp d'internement, ou ils la considèrent comme étant Marthe Richard espionne au service de la France. Le film est sorti en 1937. Tout le monde l'a en mémoire. La Gestapo le sait par coeur, elle l'a enregistré.- Dans ce film, Marthe traite très mal les Allemands. Ils n'y ont pas le beau rôle ces salauds qui fusillèrent ses parents et assassinèrent sa petite soeur ! Elle leur en fait voir de toutes les couleurs. Elle les ridiculise. Elle est responsable de la mort de dizaines de milliers d'entre eux. Elle l'a reconnu, dit, écrit. Sûr, cela va coûter cher à Marthe Richard. Au minimum ce qui est arrivé à Mata-Hari. Avec en prime, les tortures dont les maîtres du Reich savent gratifier leurs ennemis. Justement le commissaire divisionnaire Priolet qui arrêta Mata-Hari en 1917 a été arrêté par eux, décapité à la hache pour cette unique raison, dans la cour de la prison de Moabit à Berlin.
Eh bien, rien de tout cela n'arrive à Marthe Richard. Des Allemands plus curieux que d'autres sans doute veulent voir de près comment c'est fait une « héroïne française » et viennent dîner chez elle, rue du Général-Clavery dans le XVIe. Marthe Richard est non seulement très bien avec des miliciens, mais voilà qu'elle a retrouvé Gilbert T... (celui du Maroc). Ensemble ils organisent des trafics avec les Allemands, sans doute parce que ces derniers manquent de tout, les pauvres. A leur équipe s'associe Yves L., employé de la Gestapo de l'avenue Foch. Puis Marthe Richard se lie d'amitié avec Louis E... dit « Berger » et sa maîtresse Georgette G... « Berger » est lui un agent de la Gestapo de la rue des Saussaies, section IV E-III A. En 1945, E... dit « Berger » se retrouva inscrit sur la liste n° 1 des criminels de guerre. Il fut l'objet de diverses inculpations tant devant la Cour de justice pour intelligences avec l'ennemi, vol et faux en matière de cartes d'identité, détention de biens juifs, que devant le Tribunal militaire pour complicité d'homicides volontaires, de coups et blessures, vols et séquestrations. Il fut expulsé en Suisse son pays d'origine en 1950.
« Dis-moi qui tu fréquentes je te dirai qui tu es », prétend la sagesse populaire. Qui était donc en 1945 Marthe Richard ? - Une résistante ! prétend-elle.
Pour rester fidèle au personnage inventé après 14-18, il fallait bien qu'elle prenne une part active à la Résistance. Cette « activité » on peut tout en connaître en lisant son livre Faire face. De quoi faire replier ses ailes à Guynemer. L'imagination pallie toutes les invraisemblances. Les activités de l'espionne toujours au service de la France se multiplient du réseau Darius, aux maquis des Alpes, puis de Savoie. Entretemps, car elle a toujours le temps, Marthe Richard sillonne les vertes campagnes pour recueillir les aviateurs alliés abattus par la D.C.A. ou les chasseurs allemands. Elle a une prédilection pour les aviateurs américains. On pourrait la croire tellement elle est prodigue en détails, tellement elle en a sauvé de ces « boys »; moi je ne la crois pas. Pour cette simple et élémentaire raison que ses signalés services à la bonne cause n'ont été enregistrés ni homologués nulle part.
Dieu sait que j'ai suffisamment tonné et tempêté contre des homologations pas très catholiques ; il était possible de tricher à la fin de la guerre. Rayon « tricheur », elle en connaît un brin Marthe Richard. Pourtant elle ne figure dans aucun réseau de la France Combattante, ni dans ceux de l'O.S.S. américain, ni dans les Buckmasters de l'Intelligence Service. Autrement dit, elle n'apparaît nulle part, elle est inconnue partout dans ces services officiels qui eurent à connaître de l'activité des maquisards et des résistants.
En ce qui concerne l'aide française apportée aux aviateurs alliés, le contrôle est aisé : Les « Aviateurs évadés de France » sont groupés en deux associations très actives aux U.S.A. et en Angleterre. Dans le courant de l'année 1969 une délégation américano-canadienne a projeté un pèlerinage en Hollande, Belgique et France pour retrouver et remercier leurs sauveteurs. Le major Patton (Américain), le colonel Labrosse (Canadien) m'ont envoyé, en ma qualité de président de la Fédération des Amicales des Réseaux de Renseignement et d'Evasion de la France Combattante, une liste de leurs sauveteurs connus et toutes indications utiles pour identifier les autres. Cela nous a demandé des semaines de travail, d'enquêtes. A plusieurs reprises, j'ai fait diffuser des communiqués dans la grande presse. Spontanément l'ensemble de la presse parisienne et régionale m'a apporté son aide et ouvert ses colonnes. Des reporters sont venus à la rescousse. Enfin nous avons pu réunir tous les sauveteurs vivants, des plus grands aux plus humbles. Ils ont pris part aux festivités grandioses et officielles qui ont eu lieu avec la participation des ministères intéressés. Ils étaient tous là aux côtés des membres de cette délégation américano-canadienne qui séjourna finalement en France du 10 au 19 juillet 1969. Au mois de novembre 1970, dans les mêmes conditions, nous avions la joie de recevoir une délégation de la R.A.F. A aucun moment le nom « fameux » pourtant de Marthe Richard ne fut évoqué par ces rescapés. A aucun moment aucun d'eux n'a manifesté le désir de la rencontrer soit pour lui-même, soit pour un camarade n'ayant pu effectuer le voyage. Je sais bien qu'elle détient un diplôme américain en remerciement pour l'aide apportée aux aviateurs... Mais, ce qui résume tout, c'est qu'en 1948 elle a tenté de se faire réintégrer une nouvelle fois dans la nationalité française. La préfecture de police ne lui répondit même pas... En 1951, elle limite ses ambitions à l'obtention d'une carte d'identité de résident privilégié (on l'accorde à tout étranger vivant normalement en France depuis trois ans). Elle lui fut refusée par une lettre du 16 mars 1951 notifiée le 2 avril 1951. Marthe Richard fait appel. Mais le préfet de police maintint son refus par lettre du 27 juillet 1951. Peut-on penser sérieusement que si ses titres de résistance étaient authentiques, on lui eût infligé pareille humiliation ? Ce vague diplôme américain dont j'ai la photographie ne suffit pas pour justifier des titres de guerre. Seules comptent les homologations officielles. Mais elle n'en est pas à un tour de force, à un bluff, à un faux près... La preuve est flagrante. La voici. Il fallait du culot, mais Marthe Richard a tous les culots : bien qu'Anglaise, elle réussit la gageure de se faire élire à la Libération, au Conseil municipal de Paris sur une liste de la Résistance unifiée, sous une fausse identité, puisque légalement Marthe Richard n'est pas son nom. Les habitants du Ve arrondissement, mal informés, non avertis, ont voté comme un seul homme pour cette « Marthe Richard », la célèbre espionne au service de la France, cette femme héros dévorant les Allemands tout crus...
« Comment cela a-t-il bien pu se produire ? » va se demander l'honnête électeur. Simple comme bonjour : l'Anglaise Marthe Richard a utilisé une carte d'identité délivrée par les autorités compétentes mais sur de fausses justifications. Quand on est capable d'obtenir d'un service de police la preuve que l'on est française, ce n'est qu'un jeu d'enfant de se faire délivrer un vague diplôme américain. Non ? En tout cas les aviateurs américains, canadiens, anglais, sauvés par Marthe Richard, ont une surprenante particularité bien propre à leur spécialité : ils se sont tous envolés !
La peau de vache que je suis va lui faire une fleur. Je ne parlerai pas de l'affaire N... dont elle était l'amie. Une vilaine affaire. Je dirai deux mots sur N..., eu égard à sa qualité de représentant du Syndicat des maîtres d'hôtels meublés (sic!) (délicat euphémisme pour désigner les bordels »), simplement pour rappeler que l'action de Marthe Richard au Conseil Municipal de Paris, à un poste usurpé, décida finalement de la fermeture des maisons closes en France. Ainsi elle partira en claquant la porte par où elle était entrée dans la carrière. La boucle est bouclée. Triste paradoxe c'est donc une Anglaise, usurpant nationalité, nom, titres et fonctions, qui va nous jouer ce tour pendable. Marthe Richard ne nous aura rien épargné.
Je me suis toujours plaint de la « fermeture des maisons ». Je le dirai en cours de livre, je soulignerai l'aide apportée. En matière de police ces fermetures jouèrent un vilain tour aux policiers. C'est parmi les proxénètes accrédités que l'on recrute les meilleurs informateurs. Les « tauliers », les tenancières étaient nos meilleurs auxiliaires. Même les filles donnaient la main.
On ne juge la police qu'aux résultats qu'elle obtient pour protéger la société d'individus dangereux. Grâce aux bordels notre tâche était facilitée. C'était l'endroit où les « caïds » venaient dépenser l'argent de leurs crimes. Quant aux proxénètes, leur accorder un condé ne lèse personne. Ils ne sont pas très dangereux en général. Une bonne baffe à une fille est un sommet de leur activité physique. Tandis qu'un tueur n'est-ce pas...
Comme quoi Marthe Richard jusqu'au bout nous aura payé en monnaie de singe. Elle n'a même pas eu la reconnaissance du ventre. A la lecture de ceci, certains pourraient me trouver dur.
D'une manière générale, personne n'apprécie que soit déboulonnée une idole. Tant pis. Voyez-vous je n'ai d'estime que pour ceux qui prennent leurs risques. J'aime les joueurs mais je hais les tricheurs. Un truand risquant sa vie dans un coup, je ne le juge pas. Je l'arrête, si je peux, mais je laisse aux autres le soin de le juger. Seulement en lui je respecte toujours l'homme.
Ce que je reproche à Marthe Richard, c'est d'avoir triché, menti, bluffé, joué faussement un rôle héroïque pour la galerie, en ne risquant rien que gloire, honneur et prébendes. C'est pour avoir trop connu de filles de chez nous, sages, saines, propres, dignes, faire le sacrifice de leur vie pour rien, si ce n'est leur amour vrai de la France, que je pense qu'avaient au moins bien mérité d'être représentées par un modèle plus noble et moins frelaté. II faut appeler un coquin, un coquin. Une espionne, une espionne.
Ces filles, ces femmes, ces Françaises, sont restées jusqu'au bout dans l'anonymat. Que Marthe Richard retrouve celui qu'elle n'aurait jamais dû quitter. Les héros, les vrais sont toujours morts. Et Marthe Richard n'a jamais existé. Voilà ce que j'aurais dit aux « Dossiers de l'Ecran » si l'on m'avait laissé parler...


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