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Dolopathos - Roman lorrain du XIIème siècle

XIIème s. - Dom Jean de Haute-Seille


Mémoires de l'Académie de Stanislas
1882


UN ROMANCIER LORRAIN DU XIIe SIÈCLE,
PAR M. L'ABBÉ MATHIEU.

I.

Messieurs, ceux d'entre vous qui sont allés en chemin de fer d'Avricourt à Cirey ont pu remarquer sur leur gauche, tout près de cette dernière ville, un verger clos de vieilles murailles en briques, au fond duquel on aperçoit une porte monumentale et quelques débris d'architecture ecclésiastique. C'est la tout ce qui reste de l'abbaye cistercienne de Haute-Seille fondée en 1140, par Agnès de Langstein, comtesse de Salm, et supprimée en 1791. Vers la fin du XIIe' siècle, vivait dans ce couvent un religieux spirituel et savant, très curieux de belles aventures et de récits merveilleux, qui mérite une place d'honneur dans l'histoire de la littérature populaire, et qui, loin d'avoir été prophète dans son pays, y est a. peine connu. Il s'appelait Jean ; il a écrit un petit livre intitulé : Dolopathos, sive de Rege et septem Sapientibus, dans l'espérance de transmettre a. la postérité des histoires qu'il jugeait avec raison intéressantes; mais il avait eu le tort de les raconter en latin, au moment même ou la langue des trouvères prenait son essor. C'était, dès le XIIe siècle, une erreur d'espérer la gloire pour une oeuvre composée dans une langue morte, et d'écrire à la postérité en latin aucune de ces lettres, suivant un mot connu, n'est arrivée à son adresse. Le livre du bon moine Jean n'est pas sorti du monde des religieux et des clercs, et il a précédé les oeuvres latines de Dante, de Pétrarque, de l'Arioste, de la foule des Vida, des Vanière et des Santeuil dans la nécropole que le peuple ne visite jamais, et où ne descendent que les lecteurs érudits dont notre éducation contemporaine diminuera de plus en plus le nombre.
Cependant le Dolopathos avait été fort remarqué; quelques années après son apparition, un trouvère probablement né dans notre région et appelé Herbert, le traduisit en un poème de 12,901 vers français de huit syllabes, au début duquel il rend hommage au moine de Haute-Seille
Un blancs moines de bonne vie
De Haute-Selve l'abbaye
A cette histoire novellée,
Par biau latin l'a ordenée:
Herbers la velt en romans trère
Et del roman un livre fère.

Et plus loin :
Si com dom Jehans nos devise
Qui en latin l'histoire a mise.

La traduction, Messieurs, comme il arrive quelquefois, éclipsa l'original, et par une application nouvelle du Sic vos non vobis, Herbert se fit un nom et Jean tomba peu à peu dans l'oubli Le Dolopathos français, signalé dès 1581 par le président Claude Fauchet, par Huet en 1670, en 1751 par Dom Calmet qui, n'y regardant pas de près, ne fait qu'un seul personnage de Jean et d'Herbert, analysé inexactement en 1838 par M. Daunou, dans le tome XIXe de l'Histoire littéraire et étudié de plus près la même année par M. Leroux de Lincy, fut publié intégralement en 1856, dans la collection Janet, par MM. Charles Brunetet: Anatole de Montaiglon. Je ne reprocherai à la préface fort savante de.ces messieurs qu'une grosse hérésie de géographie historique, qui est une nouvelle preuve de l'ignorance avec laquelle les plus doctes Parisiens ont souvent parlé de notre Lorraine.
« Haute-Seille, disent-ils, de l'évêché de Nancy, dans le diocèse de Toul. » C'est comme si l'on disait « Laxou de la préfecture de Nancy, dans le département des Vosges », et il y a là, tout à la fois, un non-sens et une erreur, provenant de ce que ces messieurs ne savent pas que Nancy n'a été érigé en évêché qu'en 1777.
Qu'était devenu, cependant, le manuscrit latin du moine Jean ? C'est la question que se posaient les érudits depuis que lu publication de MM.Brunetet de Montaiglon avait ramené l'attention sur l'oeuvre originale. On savait que le Dolopathos latin existait encore au XVIIe siècle par Dom Martène qui l'avait vu à l'abbaye d'Orval, et qui, dans son Amplissima Collectio, en avait publié la dédicace adressée à un évêque de Metz appelé Bertrand. C'est du côté d'Orval que chercha en 1873, un jeune savant allemand, M. Hermann oesterley. Il avait lu (je crois que c'est dans le président Jeantin) une dramatique histoire de moines s'échappant, en 1793, de leur abbaye assiégée, par un long souterrain, et transportant à Luxembourg leurs trésors et leurs manuscrits précieux. M. le président Jeantin a rendu en histoire beaucoup d'arrêts sujets à cassation, et l'on a soupçonné qu'il tenait d'une vieille servante le récit, absolument imaginaire, de cette évasion souterraine. En suivant une piste fausse, on arrive quelquefois sur le gibier. M. oesterley fit des recherches à la bibliothèque de Luxembourg, où se trouvent, en effet, des papiers d'Orval, et il eut la joie très vive de découvrir le texte authentique du Dolopathos latin, le même qu'avait signalé Dom Martène, dans un manuscrit du XIIIe siècle, dont il remplit les pages 139 à 170. Il publia sa découverte en 1873, chez Trübner, libraire de l'Université de Strasbourg, en une brochure in-8° de cent pages qui a pour titre Johannis de alta silva Dolopathis sive de Rege et Sapientibus, et qui est précédée d'une introduction en allemand, d'où j'ai extrait une partie des renseignements qui précèdent.
Tel est, Messieurs, le petit livre que je vous demande la permission de parcourir avec vous. Il m'a semblé qu'il ne fallait pas laisser les Allemands s'en occuper tout seuls et que c'était un devoir de rendre pour un instant la parole, dans une compagnie française et lorraine, à un homme d'esprit qui était Lorrain et Français de langue et qui n'a pas obtenu dans sa patrie toute la réputation qu'il méritait. Nos voisins, Messieurs, sans que nous le remarquions assez, poursuivent dans le domaine de l'histoire, un système de conquête et d'annexion pareil à celui que, pour notre malheur, ils ont accompli sur notre sol. C'est ainsi que dans les Monumentia Germaniae historica, et dans une foule d'autres publications, ils tirent à eux et revendiquent comme Allemands nos pères du moyen âge, qui, pourtant, ne les aimaient guère. En 1878, ils ont publié à Metz, en deux.volumes in-8", une histoire allemande de Lorraine écrite dans ce sens. Strasbourg est le siège d'une société pour l'étude des sources de l'histoire allemande, qui a fait paraître, outre notre Dolopathos, un poème lorrain du Xe siècle, l'Ecbasis captivi, composé par un moine de Toul sous l'épiscopat de saint Gauzelin, et absolument inconnu dans notre région. Usons, au moins, de la seule ressource qui reste aux annexés malgré eux la protestation, le culte des vieux souvenirs, l'espérance d'une revanche, même sur le domaine scientifique, et ne nous laissons point enlever sans rien dire, Dom Jean de Haute-Seille, le seul écrivain, à peu près, qu'ait produit la Lorraine au XIIe siècle.

II.

Le livre s'ouvre par la dédicace qu'avait déjà publiée Dom Martène: « Au Révérend Père et seigneur Bertrand, évêque de Metz, par la volonté de Dieu, frère Jean, moine quelconque de Haute-Seille, souhaite de vivre heureusement et de terminer plus heureusement encore le cours de sa vie. »
Ce Bertrand occupa le siège de Metz de 1180 à 1212, et il est célèbre dans l'histoire de cette ville pour avoir changé le mode d'élection de l'échevin et créé le conseil des Treize, qui a immortalisé la bourgeoisie messine. C'était un prélat pieux et de bonnes moeurs, quoique Allemand, dont les vertus suffisent à expliquer la marque de déférence de notre moine, sans qu'il soit besoin de recourir à l'hypothèse que Haute-Seille ait été détachée de Toul en 1184: et rattachée à Metz, comme le disent MM. Brunet et de Montaiglon, d'après les Bénédictins de l'Histoire de Metz, qui ne citent aucune preuve.
Haute-Seille était située sur les limites des deux diocèses, et possédait des domaines dans chacun d'eux, mais le Gallia Christiana et tous les Pouillés la placent dans le diocèse de Toul.
Les souhaits de bonheur sont suivis d'un éloge pompeux des vertus de Bertrand
« Je cherchais dans les profondeurs des cloîtres et sous les bandelettes des pontifes, un homme en qui mon coeur pût se complaire, un homme de vertu, saint, juste, parfait, versé dans les lois divines et humaines, et j'étais désespéré de ne point le trouver, et mes yeux étaient devenus deux sources de larmes quand j'ai vu resplendir votre sainteté plus évidente que la lumière. La joie de cette découverte a égalé la tristesse que m'avait causée l'insuccès de mes recherches. Allant donc à vous comme à la colonne inébranlable, comme à la lampe ardente et luisante, dans l'espérance d'emprunter quelque chose de vos qualités et de votre éclat, j'envoie à votre paternité les prémices de mon faible génie, ce livre du Roi et des Sept Sages, en sollicitant pour lui la censure de votre Minerve et l'autorité de votre patronage. » Ces effusions d'admiration et de louanges sont familières à tous les auteurs de dédicaces, mais elles s'expliquent d'autant mieux ici que Jean a été le contemporain du grand scandale que donnait, sur le siège de Toul, un prélat de la famille ducale, nommé par faveur, Maheu ou Mathieu, dont Jean de Bayon nous a raconté les amours infâmes et la fin tragique.
Le moine de Haute-Seille explique ensuite le but de son oeuvre. Il admire par-dessus tout les philosophes anciens, entendant par ce nom ceux qui ont disserté sur la nature des choses ou célèbre les exploits des héros, c'est-à-dire les philosophes proprement dits, les historiens et les poètes, auxquels leurs chefs-d'oeuvre ont valu des statues d'or et des honneurs divins. Pendant qu'il était plongé dans l'étude des Anciens, il s'est rappelé tout à coup les événements merveilleux arrivés sous un roi oublié par l'histoire. Il a pensé que ce serait bien dommage de laisser perdre le souvenir de si belles aventures, et, malgré sa faiblesse d'esprit et de style, il entreprend de les raconter à sa manière, avec les ornements de langage qu'il pourra trouver, agissant ainsi non point par vanité, mais seulement pour s'exercer et par amour des choses extraordinaires : Solius exercitii gratia et amore gestorum. Il termine son préambule par cet avertissement : Au reste, « lecteur, si tu remarques des fautes, pardonne-moi et sache bien que je ne me suis guère fatigué à étudier les règles de Cyprien et que je n'ai point séjourné dans les jardins fleuris de Quintilien et de Tullius. »
Ne prenez pas trop au sérieux, Messieurs, ces protestations d'humilité que les auteurs d'autrefois prodiguaient. Le bon moine se trompe ou nous trompe sur son compte, car c'est un esprit très cultivé, nourri de la fleur de l'antiquité latine, familier même avec le grec et qui en remontrerait sans peine aux bacheliers, peut-être même aux licenciés et à quelques docteurs de nos jours.
Sa narration, quoique vivante, naturelle et bien suivie, forme une brillante mosaïque où les citations de l'Écriture sainte, celles des poètes et des prosateurs classiques se trouvent très habilement enchâssées et fondues dans le texte, et à en juger par ces échantillons, la bibliothèque de l'abbaye de Haute-Seille devait être fort bien pourvue.

III.

Je lis, dans la première phrase, ces mots fameux que nous avons tous entendus dans notre enfance et par lesquels débutent tous les beaux contes Il y avait une fois ! Fuit rex quidam, il y avait une fois un roi ! ce roi anonyme des féeries, plus riche que Crésus, plus magnifique que Louis XIV, plus puissant que Napoléon, plus populaire que Henri IV, qui règne depuis des milliers d'années sur les imaginations enfantines et naïves C'est en vain que les républiques s'établissent et détrônent ses collègues en chair et en os, c'est en vain qu'une histoire et une raison maussades contestent jusqu'à son existence, c'est en vain que le théâtre de nos jours le fait à plaisir idiot et gâteux, il n'en garde pas moins sa couronne de diamant, ses palais enchantés, ses coursiers rapides comme l'éclair, son budget inépuisable, ses armées, son incomparable prestige. A travers toutes nos révolutions, son jeune peuple lui est resté fidèle, et l'heureux monarque continuera à gouverner les royaumes de la fantaisie, longtemps, bien longtemps encore, tant qu'il y aura de petites têtes blondes hantées par l'amour du merveilleux et de jolies lèvres roses pour dire à une mère ingénieuse Conte-nous l'histoire du Prince Charmant ou celle de Cendrillon !
Il y avait donc une fois un roi que, faute de nom propre, notre moine appelle symboliquement Dolopathos, c'est-à-dire, d'après son étymologie que je ne garantis pas, souffre-douleur ou souffre-dol, roi destiné à souffrir et à être trompé. Il régnait en Sicile sous la suzeraineté de l'empereur Auguste qui lui avait donné sa nièce Agrippa en mariage (1), et comme c'était la perle des monarques pour la justice et la bonté, il avait fait de la Sicile une sorte de paradis terrestre. Son seul chagrin venait de ce qu'il n'avait pas d'enfant. Enfin la reine conçut, après bien des années de stérilité. Le roi, tout joyeux, consulta sur l'avenir les devins et les mathématiciens qui inspectèrent les étoiles et lui dirent Ce sera un garçon, il vivra, sera grand philosophe et aura beaucoup d'embûches à éviter; mais il régnera dans la maison de son père et adorera le Dieu suprême. Notre moine ajoute ici cette réflexion irrévérencieuse pour les devins et les mathématiciens « Ce n'était pas leur science qui leur avait ainsi révélé l'avenir, mais celui qui fit autre- fois parler l'âne de Balaam. »
L'enfant vint au monde et son père lui donna le nom de Luscinien, parce que le jour de sa naissance il avait aperçu une croix lumineuse. Pendant sept ans, Luscinien fut abandonné aux mains des femmes, suivant la coutume antique: « C'est l'usage que les fils de rois et de nobles ne soient admis à la table de leurs pères qu'après la septième année révolue. » Au septième anniversaire de sa naissance, il fut présenté à l'heure du repas à son père et aux nobles convives de son père qui l'admirèrent beaucoup, car il était devenu charmant. A qui confier l'éducation d'un enfant de si grande espérance ? Le roi se rappela fort à propos cette sentence de Platon, « que le monde serait heureux si les philosophes régnaient ou si les rois philosophaient », et il résolut de choisir pour précepteur de son fils un philosophe qui lui apprendrait les arts libéraux, l'histoire et la manière de gouverner. En ce temps-là, florissait à Rome le fameux poète Virgile, qui « étant né à Mantoue, ville de Sicile a, était bien connu du roi dont il avait reçu des présents.
Que les membres de la Société de géographie qui m'écoutent ne jugent pas trop sévèrement cette grosse erreur. Il y avait si loin de Haute-Seille à Mantoue, et les cartes d'état-major étaient si imparfaites à cette époque que le pauvre moine mérite au moins les circonstances atténuantes.
C'est donc à Virgile, le prince des philosophes de ce temps, que l'enfant fut envoyé pour être instruit et mis en état de déjouer les embûches dont il était menacé. Il paraît que Virgile tenait à Rome une sorte de petit collège, car Luscinien, au bout d'un an, surpassait en grec et en latin ses camarades qui avaient quatre et cinq ans d'études, et il fut merveilleusement aidé par un petit manuel mystérieux où son maître avait renfermée en abrégé, les sept arts libéraux. Virgile ne le prêtait à personne, pas même pour une heure, il l'avait refusé à l'empereur lui-même, et il ne le confiait qu'a Luscinien avec lequel il s'enfermait pour l'expliquer. Un élève aussi favorisé fut bientôt versé dans tous les mystères du trivium et du quadrinum, dont il estimait surtout la dernière partie, l'astronomie.
Grâce à certaines règles enseignées par Virgile, il pouvait, en interrogeant le mouvement des planètes et l'aspect du ciel, savoir ce qui se passait dans le monde entier, et il tira bientôt grand profit de cette science. C'est ainsi qu'ayant, par l'astronomie, appris que des condisciples jaloux voulaient l'empoisonner dans un festin, il accepta l'invitation, et quand parut le breuvage qui renfermait la mort, il obligea les conjurés à boire les premiers et les vit mourir sous ses yeux.
Voilà donc Luscinien devenu un grand philosophe dans un âge encore tendre, puisqu'il ne passa que sept ans avec Virgile. Malgré sa gloire précoce, il gardait pour son maître la déférence du plus humble disciple, et pour ne pas se mettre au-dessus de lui, même physiquement, il abaissait sa grande taille au niveau de la petite stature du poète, et se tenait à côté de lui, le corps tout courbé. C'était peut-être pousser le respect un peu loin, mais dans toute l'histoire de cette éducation, vous apercevrez la marque toute vive de cette admiration, de cette sorte de dévotion extraordinaire et touchante que le moyen âge tout entier témoigne à Virgile, et dont, un siècle et demi plus tard, le poète de la Divine Comédie s'est fait l'immortel interprète.

IV.

Le précepteur n'avait plus rien à apprendre au disciple; mais avant leur séparation se place une scène capitale qui est la clef de tout le roman.
Un jour que Virgile était sorti pour une promenade, Luscinien, resté seul au logis, repassait, dans le fameux manuel, les règles de l'astronomie, quand tout à coup il pousse un grand cri et tombe évanoui. Les serviteurs s'empressent autour de lui et lui prodiguent des soins qui le raniment; Virgile rentre sur ces entrefaites, et Luscinien lui fait la douloureuse confidence qui suit:
« Pendant que vous étiez à vous promener, ô le plus grand des hommes, j'avais pris notre petit livre pour en graver définitivement les règles dans ma mémoire. Voilà que, dès la première page, j'apprends, au changement de l'air, que ma mère chérie est morte, que mon père Dolopathos s'est remarié, et qu'il vient d'envoyer une ambassade chargée de me ramener dans ma patrie pour y être couronné. La mort de ma mère et la perspective de notre séparation m'ont causé un saisissement qui a failli m'être mortel.
« Je savais tout cela, répond Virgile, et je ne vous en ai rien dit pour ne pas vous effrayer avant le temps. Le moment est venu de montrer sur le trône un roi-philosophe et un philosophe-roi, en tempérant la majesté royale par la discipline philosophique et en relevant la philosophie par l'éclat de la majesté royale. Mais, avant de nous séparer, vous allez me prêter un serment. Jurez qu'a partir du jour où nous nous quitterons, vous ne direz plus un seul mot à personne, ni en route, ni dans votre patrie, ni au roi, ni à la reine, ni à aucun des grands, ni à âme qui vive, jusqu'à ce que vous me revoyiez »
Le pauvre Luscinien éprouve une hésitation bien naturelle avant de s'engager. « La langue, dit-il, tourne si facilement J'aurai beau mettre un frein à la mienne et me fermer la bouche avec une porte de fer, quand tout le royaume viendra me saluer, pourrai-je retenir quelques paroles aimables ? ». Cependant, sur les Instances de Virgile, il prête le serment, et vous allez voir avec quelle constance héroïque il le tient. Les ambassadeurs arrivent pour le ramener en Sicile, il s'arrache en pleurant des bras de Virgile, et à partir de ce moment, il ne dit plus un mot. On approche, tout le royaume s'émeut, Dolopathos, les rois tributaires de Dolopathos, les princes, les magistrats, le peuple s'avancent en cortège magnifique sur la route qui mène de Palerme à Rome, le détroit de Messine, il faut bien le croire, n'existant point encore. Je vous épargne. Messieurs, la description de toute cette pompe que, « ni Cicéron avec toute son éloquence, ni Homère accompagné des neuf Muses », ne suffiraient, à chanter dignement. Le père et le fils se rencontrent et tombent dans les bras l'un de l'autre, puis les rois, les princes, les soldats, les jeunes gens, la reine, les dames, les jeunes filles, tout le monde se jette sur Luscinien et l'accable de démonstrations de respect et de tendresse. « Nous avons baisé toute la Bretagne », écrivait une fois Mme°de Sévigné. Luscinien, ce jour-la, fut baisé par toute la Sicile, même par les dames, « qu'aucun mari jaloux ne retint, nullam mariti retraxit zelotypia », même par les jeunes filles dont la pudeur n'eut rien à souffrir de ces chastes caresses, nullam pudor virginalis ab oculis que caste et Pudice offerebantur redarguit, si bien que tout occupé d'embrasser le royaume, personne ne s'aperçut d'abord qu'il ne disait rien.
Le lendemain, pourtant, il fallut bien que la triste vérité se manifestât. Dolopathos va de bon matin trouver son fils et lui tient un beau discours pour lui annoncer qu'il veut abdiquer et le couronner à sa place. Luscinien ne répond rien, le roi s'étonne, le presse, soupçonne Virgile ou les ambassadeurs de quelque maléfice, et enfin le jeune prince écrit un petit billet par lequel il déclare que ni Virgile, ni les ambassadeurs ne sont pour rien dans son mutisme, et qu'il a perdu la parole à la suite du chagrin causé par la mort de sa mère.

V.

Vous pouvez jugez, Messieurs, de la désolation de l'infortuné Dolopathos à cette découverte, et de celle de tout le royaume, quand se répandit la fatale nouvelle: le fils du roi est muet On résolut de différer le couronnement et d'essayer de quelque remède. Comme la tristesse paraissait être la cause du mal, la reine et les conseillers du roi crurent qu'ils en triompheraient en amusant le jeune prince et en le provoquant au plaisir de toutes les façons. On le livre donc aux filles d'honneur de la reine qui s'appliquent à le corrompre.
Ici, Messieurs, je glisse rapidement et je passe tous les détails très libres dans lesquels entre notre « moine de bonne vie », dans un livre dédié à un évêque renommé pour sa sainteté. C'est le cas de nous rappeler une observation très juste des moralistes, qui est d'une application fréquente quand il s'agit de la littérature du moyen âge: à savoir que si la vertu ne change point et si la morale chrétienne condamne toujours les mêmes vices, les hommes se font, suivant les temps, une idée bien différente des convenances extérieures, des bienséances du style et de la pudeur dans les discours. On s'entend assez facilement sur ce qu'il est permis de faire, mais beaucoup moins sur ce qu'il est permis de dire, et on ne saurait juger de la valeur morale d'un peuple par la réserve apparente des discours ou des entretiens. Il y a des époques et des gens qui bravent l'honnêteté dans les mots en l'observant dans les actions, tout comme on voit des sociétés et des personnes très pudibondes sans être pudiques.
Nous valons probablement beaucoup moins que les bonnes religieuses pour lesquelles Roswitha, abbesse de Gandersbeim, composait, au Xe siècle, des comédies vertueuses au fond, mais d'une forme tellement libre qu'on n'oserait certainement les jouer aujourd'hui dans aucun établissement d'instruction.
Quoi qu'il en soit, les filles d'honneur perdirent leur temps et leurs artifices malhonnêtes avec Luscinien qui demeura aussi vertueux que muet. C'est alors que la, belle-mère entre en scène et veut essayer à son tour le pouvoir de ses charmes. Elle se décore de pierreries, d'anneaux, de colliers, de vêtements splendides, peint sa figure « avec du lait et des roses », et laisse tomber sa chevelure d'or sur ses épaules. On eut dit une seconde Hélène, capable, elle aussi, d'allumer la guerre dans tout l'Orient. Armée de cette redoutable beauté, elle va trouver le jeune prince et renouvelle les tentatives de ses filles d'honneur. Elle se heurte contre la même résistance inflexible mais, se prenant alors a, ses propres filets, elle conçoit pour celui qu'elle ne peut séduire une passion ardente qui ne reculera devant aucun moyen de vengeance. Elle confie ses ardeurs honteuses et son ressentiment à ses filles d'honneur, et, sur le conseil de l'une d'elles, elle imagine un stratagème qui doit perdre l'innocent et le punir de sa vertu obstinée. Un matin, elle se rend auprès de Luscinien et, devant lui, s'arrache les cheveux, se déchire la figure avec ses ongles, ensanglante ses vêtements, puis se met à pousser d'effroyables cris qui retentissent dans tout le palais. Ses complices accourent et ajoutent par leurs clameurs et leur désolation feinte à l'horreur de la scène, puis « toutes ensemble, la grande couleuvre et les petites sortant de leur caverne », vont trouver le roi et dénoncer à sa vengeance l'infâme qui a osé attenter à l'honneur de la reine sa belle-mère. Quel nouveau coup pour Dolopathos, surpris en plein conseil des ministres par cette effroyable aventure Il se plaint de son malheur aux dieux, qu'il a servis avec une piété si mal récompensée, aux fallacieux mathématiciens et aux devins menteurs qui ont prédit à son fils un règne glorieux, et il interpelle violemment ce fils lui-même qui avait suivi son accusatrice et qui assistait à toute cette scène avec l'air le plus simple et le visage le plus serein du monde, mais toujours sans dire mot. Un combat terrible se livre dans le coeur du père entre son affection et son devoir. Enfin, la justice l'emporte, le roi se décide à punir le coupable et consulte ses conseillers sur la peine à lui infliger. Ceux-ci, qui auraient bien voulu échapper à la responsabilité d'une telle sentence, hésitent, se récusent, demandent à s'en aller, et, enfin pressés par leur maître, ils déclarent que les lois prononcent, dans ce cas, le dernier supplice. Le roi ratifie la sentence, un héraut la publie et parcourt la ville en ordonnant à tous les sujets, petits et grands, de se rendre, le lendemain, dans la plaine voisine en portant du bois et de la paille. Le lendemain, tout le monde se rend dans la plaine indiquée, le bois et la paille sont entassés en un vaste bûcher auquel plus de deux cent mille personnes contribuent, la reine et les filles d'honneur se présentent chacune avec un petit fagot, et l'infortuné Dolopathos paraît tenant d'une main le feu et de l'autre une torche de paille. Quant à Luscinien lui-même, semblable à un agneau innocent et doux, il se laisse mener au supplice les pieds nus et les mains liées derrière le dos.

VI.

Le roi met le feu au bûcher de sa propre main, puis, quand la flamme s'élève ardente et haute, il ordonne d'y jeter son fils. Personne n'a le courage d'exécuter cet ordre, le roi insiste, les sujets refusent, et pendant ce débat, voila qu'un vieillard à la barbe longue et aux cheveux blancs, tenant dans la main droite un rameau d'olivier, s'avance sur une mule à travers les flots pressés du peuple. II met pied à terre, salue le roi qui l'interroge sur sa patrie et le but de son voyage, et s'exprime en ces termes :
-Je suis Romain de nation, et on m'appelle un des sept Sages. J'ai l'habitude de courir le monde pour m'instruire de ce que j'ignore, et enseigner ce que je sais.
- Vous arrivez à propos, répond Dolopathos; j'ai grand besoin de conseillers sages, car la Sicile en est absolument dépourvue.
- Si votre Majesté le permet, reprend le vieillard, j'aimerais de savoir ce qu'a fait ce beau jeune homme et ce que signifie ce bûcher.
Le roi lui expose l'affaire en détail, à quoi le sage réplique: « Qu'un père mette son propre fils mort, c'est de la cruauté ou de la justice poussée à-outrance. Laissez-moi, puisque c'est ma profession, tirer du trésor de ma mémoire un récit qui pourra vous éclairer. » Tous font silence, le vieillard monte sur un tertre et raconte l'histoire d'un jeune prodigue qui, après s'être ruiné en générosité, emmena sa femme, son enfant au berceau, son chien, son cheval et son faucon dans un pays lointain où il cacha sa pauvreté et vécut péniblement du produit de sa chasse. Un jour que le gibier manquait et qu'il avait prolongé son absence, sa femme sortit pour demander du pain à une voisine, laissant seuls au logis l'enfant au berceau et le chien. Un serpent se glissant alors dans la chambre, se dirigeait vers le berceau et allait atteindre le pauvre petit quand le chien rompant sa chaîne, tua la bête venimeuse et entraîna son cadavre loin du berceau qui, s'étant renversé dans la lutte, recouvrit l'enfant. Le père rentra sur ces entrefaites, trouva le chien avec la gueule ensanglantée et s'imaginant qu'il avait dévoré l'enfant qui était caché par le berceau, il tua la pauvre bête dans un accès de fureur dont le cheval et le faucon eux- mêmes furent encore les innocentes victimes.
A ce récit d'une erreur fâcheuse, le sage ajoute le conseil de relire les lois, et, pour son salaire, demande qu'on diffère d'un jour le supplice du jeune homme. Le roi exauce cette prière, on passe la journée à relire le Code pénal sans trouver un article qui permette d'épargner Luscinien, et le lendemain tous les préparatifs du supplice se renouvellent. Mais, vous le devinez bien, un second sage arrive à point nommé pour empêcher l'exécution. Comme le premier, il raconte une histoire et obtient un nouveau délai. La même aventure se reproduit les jours suivants, et comme il y avait sept sages, cela fait sept récits pour démontrer qu'il y a des questions très délicates et très difficiles trancher, qu'on voit arriver des choses bien extraordinaires, que ce monde est rempli de trompeurs et de trompés, et qu'enfin il faut se défier des femmes en général et des belles-mères en particulier. Si vous le voulez bien, Messieurs, j'analyserai rapidement ces différents récits.

SECONDE HISTOIRE
Le Trésorier du roi.

Il y avait au temps passé un roi très riche dont les trésors étaient entassés dans une haute tour. Son ancien trésorier, retiré des affaires, se laissa entraîner par un fils prodigue à voler son maître, et pénétra dans la tour en perçant une ouverture dans la muraille. Le roi s'aperçut du larcin, et pour en découvrir les auteurs, s'adressa à un vieillard aveugle qui possédait une grande expérience dans la matière, ayant eu lui-même les yeux crevés pour vol. Sur les conseils de cet ancêtre de Vidocq, on allume un feu de bois vert dans la tour, et la fumée, en s'échappant par l'ouverture mal rebouchée, montre par où les voleurs ont passé. Pour arriver ensuite à les prendre, on dispose au-dessous de l'ouverture une grande cuve qu'on remplit de ciment. Le vieux trésorier revient en débouchant l'ouverture, tombe dans le piège jusqu'au cou, et y reste englué. Son fils, resté sur la brèche faite dans la muraille, essaie inutilement de le tirer d'affaire. Se voyant perdu, le larron prend un parti héroïque pour n'être pas reconnu et pour épargner aux siens le déshonneur de son crime. « Coupe-moi la tête et emporte-la bien vite », dit-il à son fils et celui-ci se résigne à exécuter l'horrible commandement.
Le lendemain, le roi pénètre dans la tour et ne trouve que le tronc sanglant et méconnaissable. Il communique la découverte à son Vidocq qui dit en souriant « Voilà certes, un rusé voleur ! C'est certainement un noble qui, pour ne pas perdre sa famille, s'est fait décapiter par son compagnon ! Le cas devient difficile. Il faut essayer d'un autre expédient. Que l'on attache le tronc à la queue d'un cheval, qu'on le promène à travers toutes les villes du royaume et que les soldats s'emparent de tous ceux qu'ils verront pleurer l'émotion trahira la famille du coupable. »
Ainsi dit, ainsi fait. Le fils voit passer le cadavre de son père, il devine le stratagème, et afin de pouvoir pleurer librement, il se coupe prestement le pouce gauche et se met à pousser des cris lamentables, lui et tous les siens. On le conduit au roi qui l'accuse de complicité. « Je suis innocent, répond-il, je pleure non sur le cadavre, mais sur mon pouce coupé par mégarde. » La promenade sanglante est recommencée le lendemain, le fils éprouve la même émotion et les mêmes craintes, et afin de justifier de nouveau sa douleur, il pousse son petit garçon dans un puits, et se lamente ensuite avec toute sa famille. On le ramène au roi auquel il raconte sa nouvelle infortune. Le monarque plaignant de tout son coeur le malheureux qui a perdu coup sur coup son pouce et son fils, le renvoie libre en lui donnant cent marcs d'argent.
Vous voyez, Messieurs, quelle habileté déployaient, dès ces temps reculés, les voleurs des deniers publics. C'est à se demander comment le second des sept Sages a été si bien informé, et par quelle divination il a connu les détails d'un larcin resté secret et impuni.

TROISIÈME HISTOIRE.
Le meilleur ami.

Il y avait une fois un roi de Rome tout jeune qui, assiégé dans sa capitale par un ennemi victorieux et pressé par la famine, prescrivit de tuer comme bouches inutiles tous les vieillards de l'un et l'autre sexe, avec peine de mort pour quiconque désobéirait. Cet ordre fut exécuté et il y eut un massacre universel des parents par les enfants. Un seul fils épargna son père en le tenant caché dans une retraite profonde dont lui seul connaissait le secret avec sa jeune femme.
La paix s'étant rétablie, ce fils qui était de condition noble, fut appelé dans les conseils du roi où il prit un grand ascendant, grâce à la direction secrète qu'il recevait de son père. Les jaloux soupçonnèrent l'existence du vieillard, et dans une pensée de vengeance, ils poussèrent le roi à donner de grandes fêtes et à exiger que chacun des invités y amenât son meilleur ami, son pire ennemi, son meilleur serviteur et le meilleur comédien ou bateleur qu'il pourrait trouver. Ils espéraient amener leur rival détesté à produire son père comme son meilleur ami, et le roi à les faire périr tous les deux comme coupables de désobéissance. Le vieillard soupçonna le piège tendu à son fils et lui enseigna la manière d'y échapper. Le jeune homme se présenta à la fête avec son chien, son âne, sa femme et son tout petit enfant, et, traversant le palais à la tête de ce cortège inattendu, alla prendre sa place aux côtés du roi.
Cette entrée fit scandale d'autant plus que l'âne, peu accoutumé aux fêtes royales, tendit la queue et se mit à braire en entendant les instruments de musique. On chercha à exciter le roi contre le téméraire qui n'avait pas craint de remplir le palais de pareils monstres, mais l'accusé n'eut pas de peine à se justifier par des explications victorieuses.
« Ce chien, dit-il, vous représente mon meilleur ami : pour moi il affronte tous les périls, il me nourrit de sa chasse, il m'aime, il n'est jamais gai loin de moi et jamais triste avec moi.
« Mon serviteur le plus fidèle, le plus patient, le plus sobre, c'est cet âne.
« Y-a-t-il un meilleur comédien que ce petit garçon ? C'est un acteur consommé qui joue tous les jours une pièce nouvelle, imitant tout ce qu'il voit et tout ce qu'il entend, parlant par gestes, passant en un moment des larmes au rire, et tout cela avec un naturel parfait, sans artifice et sans espoir de salaire. Quant à mon pire ennemi, le voilà, c'est ma femme. » A ces mots, l'épouse entre en fureur « Monstre de malice et d'ingratitude s'écrie-t-elle, voila donc comme il me récompense d'avoir soigné son père dans une cave ! - O roi, réplique le jeune homme, tu vois que je n'ai pas tort, puisque, pour un mot, la voila qui révèle l'existence de mon père et me dévoue à une sentence de mort. » Le roi admirant la finesse du jeune homme et la vérité de ses discours, non seulement fit grâce au père et au fils, mais envoya immédiatement chercher le vieillard qui fut tiré de sa cave, comblé d'honneurs, et nommé peu après grand juge du pays.
Le troisième sage, Messieurs, ne dit rien de l'explication orageuse que les deux époux eurent certainement ensemble au retour de la fête.

QUATRIÈME HISTOIRE
Le Débiteur insolvable, ou la Contrainte par corps.

Une jeune orpheline, riche et savante dans l'art magique, était demandée en mariage par de nombreux prétendants. Loin de les repousser, elle les accueillait tous et promettait à chacun d'eux ses faveurs et sa main, moyennant un cautionnement préalable de cent marcs d'argent, puis elle les endormait d'un sommeil magique au moyen d'une plume de stryge qu'elle plaçait sous leur oreiller et les renvoyait le lendemain penauds et dépouillés. Après avoir beaucoup augmenté sa fortune par ce moyen, elle finit par épouser un gentilhomme pauvre qui s'était débarrassé du talisman, mais qui avait emprunté le cautionnement de cent marcs avec cette clause terrible, que s'il ne les rendait pas à l'échéance, il laisserait couper sur son corps un poids de chair équivalent à celui de l'argent prêté.
L'heureux époux oublia l'échéance et fut poursuivi devant le roi par son créancier, qui repoussa impitoyablement la somme en espèces et exigea le paiement en nature. Le roi et les pairs qui l'assistaient étaient fort embarrassés, quand l'épouse du débiteur, recourant à son art magique et se métamorphosant, se présenta devant le roi en se donnant comme un chevalier étranger très versé dans la jurisprudence. Elle parvint à se faire nommer arbitre du litige, et, trouvant le créancier inflexible, elle acquiesça en apparence à la demande, fit étendre son mari tout nu sur un drap et dit au réclamant « Vous allez vous payer sur le corps de ce jeune homme, mais si vous prenez un scrupule en plus ou en moins, si vous laissez tomber une seule goutte de sang sur ce drap, c'est vous qui mourrez, votre corps, sera abandonné aux oiseaux de proie et vos biens confisqués. » Le misérable redoutant pour lui-même l'exécution de cette sentence, demanda grâce à son tour et offrit cent marcs d'argent pour se tirer de ce mauvais pas.

CINQUIÈME HISTOIRE
La Poule.

Un ancien roi des Romains partant pour la guerre, traversait un hameau où vivait, avec son fils unique, une pauvre veuve n'ayant pour tout bien au monde qu'une petite poule. Comme l'armée passait devant la chaumière de cette femme, le fils du roi qui portait un faucon sur le poing, à la manière des nobles, le lança sur la poule, et la pauvre volatile était expirante quand le fils de la veuve accourant, tua l'oiseau de proie d'un coup de bâton. Le fils du roi, furieux de la perte de sou faucon, perça le jeune homme de son épée et s'enfuit.
La veuve éplorée alla crier justice auprès du monarque qui voulut bien interrompre son expédition, revint à Rome et rendit la décision suivante « J'estime que la mort du faucon a payé pour celle de la poule. En ce qui concerne ton fils, je te donne le choix entre deux partis ou bien, si tu l'exiges, je tuerai le mien, ou bien, si tu te décides qu'il vivra, je te le donnerai en place du mort, pour qu'il t'honore et t'obéisse le reste de tes jours. ? »
La veuve, comme on le pense bien, adopta ce dernier parti, elle passa de sa chaumière dans le pa lais et échangea ses vêtements grossiers contre une belle robe de pourpre.

SIXIÈME HISTOIRE
Le Chef de brigands et ses fils.

Un célèbre chef de brigands, enrichi par ses rapines, se décida sur la fin de sa vie, à passer à la vertu et à faire souche d'honnêtes gens. Il proposa à ses trois fils de leur distribuer ses biens à condition qu'ils embrasseraient une profession honorable. Tous trois refusèrent à l'unanimité, déclarant qu'ils préféraient continuer le métier de leur père.
« A votre aise, leur dit celui-ci, soyez brigands, courez les chemins par tous les temps au péril de votre vie; mais vous n'aurez pas une obole de moi, et je vous avertis qu'on finit mal dans ce métier-la. » La nuit même qui suivit, les trois jeunes gens s'emparèrent du cheval de la reine au moyen du stratagème suivant :
Cette bête incomparable ne mangeait que d'une seule espèce d'herbe. Ils cachèrent le plus petit d'entre eux dans une butte de ce fourrage, qu'ils portèrent au marché et vendirent au palefrenier de la reine. Le voleur ainsi introduit jusque dans le râtelier attendit la nuit, et pendant que tout le monde dormait, il emmena le cheval avec son harnachement magnifique et même ses grelots d'or qu'il enduisit de cire. Il venait d'arriver au rendez-vous fixé par ses frères, quand tous les trois furent atteints par les soldats envoyés à leur poursuite, qui les saisirent et les ramenèrent à la reine. Celle- ci, voyant ces trois beaux jeunes gens et apprenant qu'ils étaient les fils de l'ancien chef de brigands avec lequel (chose bien singulière) elle était fort liée, fit venir le père et lui offrit de racheter ses enfants; mais le vieillard tint sa parole et refusa absolument de débourser pour eux même une obole. « Au moins, dit la reine, racontez-moi les plus belles aventures de votre vie de brigand. Soit répliqua le vieillard, un récit, cela ne coûte rien. » Il prend la parole et tire de ses souvenirs passés, trois aventures extraordinaires qui viennent se greffer sur la sixième histoire et la compliquent.
Première aventure. C'est celle d'Ulysse chez Polyphème, avec quelques variantes. Le chef de brigands, dans une expédition malheureuse, est pris avec sa bande par un géant qui les enferme dans sa caverne et se met à les manger les uns après les autres, en forçant les survivants à partager ses festins cannibales. Le géant n'est point borgne, mais il a très mal aux yeux. Le chef se donne comme médecin, lui promet de le guérir et compose un collyre effroyable au moyen duquel il l'aveugle complètement et s'échappe à peu près comme Ulysse, sans oublier aussi d'insulter le monstre. Polyphème sort de sa caverne et feignant un accès de générosité « Il ne convient pas, dit-il, que tu quittes un personnage comme moi sans recevoir un cadeau et il jette un anneau d'or à son insulteur, qui le ramasse et le passe à son doigt. Mais c'était un anneau magique et ensorcelé, et voilà le malheureux qui, poussé par une force invincible, s'écrie malgré lui en se sauvant « Me voici ! me voici ! » Polyphème le suit à la voix et va l'atteindre quand le fugitif, ne pouvant se débarrasser de l'anneau fatal, se coupe le doigt et se sauve.
Seconde et troisième aventure. Ce sont les deux parties du même récit dont je laisse parler le héros:
« Une fois délivré du géant, j'errai pendant deux jours dans des solitudes affreuses où je ne rencontrai que des monstres. Enfin, du haut d'une montagne, j'aperçus une vallée noire et profonde d'où montait une colonne de fumée. Je descendis, et au pied de la montagne j'aperçus les cadavres de trois brigands récemment pendus et à côté une cabane dont la porte était ouverte et dans laquelle je trouvai une petite femme avec un petit garçon qui se chauffaient à un brasier. Je lui demande ce qu'elle faisait là toute seule, ou est son mari et à quelle distance je me trouve d'un lieu habité. Elle me répond en pleurant que je suis à trente milles de toute terre habitable, que la nuit passée elle a été enlevée avec son fils par des êtres qu'on appelle stryges ou vampires et transportée dans ce désert avec l'ordre de faire cuire son propre fils et de le servir aux stryges. Touché d'une pareille situation, je lui promets mon secours, et malgré ma fatigue, je décroche le plus gros des trois pendus, je l'apporte à la femme en lui disant de l'apprêter aux stryges en place de l'enfant que je cache soigneusement dans le creux d'un arbre, et je me cache moi-même tout près de la cabane pour attendre les événements. Voilà qu'a la nuit tombante, je vois descendre de la montagne, avec un grand bruit, une nuée de créatures pareilles à des guenons qui traînaient derrière elles je ne sais quels lambeaux sanglants. Elles entrent dans la maison, allument un grand feu et se mettent à dévorer ces lambeaux, puis après quelque intervalle l'appétit leur revient et elles se partagent les morceaux du voleur. « Est-ce bien ton fils ou un autre corps que nous avons mangé, dit à la femme celle qui paraissait la première de ces vampires femelles. Je suppose que tu as épargné ton fils et que tu nous as servi un des trois pendus. Allez », ajouta-t-elle en s'adressant à trois de ses subordonnées, « rapportez-moi un morceau de chacun de ces trois voleurs. En entendant ces paroles, je cours me suspendre à la place du voleur qui manquait; les stryges viennent, coupent une tranche dans la partie postérieure de chaque cadavre et dans ma cuisse, qui en porte encore la trace, puis elles retournent à leur chef. Je pense, ô reine, que j'ai bien gagnée par le récit de cette aventure, la grâce de mon second fils. Voici pour le troisième
« Gravement blessé, je descends de la potence et j'essaie inutilement d'étancher mon sang. Mais plus occupé de la pauvre femme que de moi-même, je reprends mon poste d'observation, j'entends le vampire en chef dire après avoir goûté de ma chair: « Allez me chercher le voleur du milieu, c'est celui dont la viande est la plus fraîche et la meilleure. Je saute de nouveau à la potence, on m'en détache, on me traîne, à travers les ronces et les épines, jusque dans la cuisine infernale, et toutes déjà aiguisaient leurs dents et me dévoraient du regard, quand tout à coup, épouvantées par je ne sais quelle puissance secrète, elles poussent un grand cri et disparaissent comme un tourbillon, par la porte, par le toit, par toutes les ouvertures de la maison. Le jour venu, je m'enfuis avec la femme et son fils, et après un voyage de quarante jours, dans une solitude on nous ne vivions que d'herbes et de feuilles, nous retrouvâmes des hommes et je rendis mes deux protégés à leur famille. »
Pour prix de ces trois narrations, le vieux voleur reçut la liberté de ses trois fils.
Après la sixième histoire, la reine et les filles d'honneur, qui grondaient à chaque nouveau délai, éclatent plus furieuses, d'autant plus que le sixième sage, au lieu de ne demander qu'un jour de répit pour le condamné, sollicitait sa grâce complète. Les rois et les princes assesseurs, au contraire, inclinaient à la clémence pour en finir, car ils trouvaient que les assises se prolongeaient trop longtemps. Le roi, poussé à bout par les injures de sa femme, prit les dieux à témoin, que le lendemain la sentence serait exécutée, et le lendemain, en effet, on alluma un plus grand feu que de coutume, mais personne n'eut le courage d'y jeter Luscinien et le septième sage eut le temps d'arriver pour raconter son histoire, qui est, si je ne me trompe, la plus belle de toutes, mais qui renferme le plus terrible acte d'accusation qu'on ait jamais dressé contre une belle-mère.

SEPTIÈME HISTOIRE
Les Cygnes.

Un jeune prince, s'étant un jour égaré à la chasse, aperçut au fond d'une vallée solitaire une nymphe d'une admirable beauté qui se baignait dans une fontaine en tenant dans sa main une chaîne d'or qui lui servait de talisman. Il en fut Immédiatement épris, enleva le talisman, la demanda en mariage, et ils célébrèrent leurs noces en plein air, auprès de la fontaine. Au milieu du silence de la nuit, la nouvelle épouse apprit, en considérant l'état, du ciel, qu'elle avait conçu six fils et une fille, et, toute tremblante, elle fit part de sa découverte à son mari. Celui-ci la rassura par des paroles affectueuses, et le lendemain il la ramena et l'installa dans son château. Mais la mère du jeune homme, voyant la nymphe, fut immédiatement tourmentée par une horrible jalousie, et pensant qu'elle allait perdre quelque chose de son influence et de son pouvoir domestiques, elle s'efforça de semer la discorde et la haine dans le jeune ménage, et n'y réussissant point, elle dissimula, faisant bon visage à sa bru, l'honorant comme sa maîtresse, la caressant comme sa fille, et attendant l'heure de la vengeance.
Au temps voulu, la princesse mit au monde, suivant qu'elle l'avait prédit, six fils et une fille qui portaient tous autour du cou une petite chaîne d'or. La belle-mère les reçut, puis mettant à exécution le crime qu'elle projetait depuis longtemps, elle profita du sommeil de l'accouchée pour les dérober et mettre à leur place sept petits chiens nouveau-nés. Quant aux enfants, elle les confia à un serviteur fidèle en l'obligeant, sous la foi du serment, à les étrangler ou à les noyer. Le serviteur les emporta dans la forêt, les déposa sous un arbre, et au moment de les tuer, recula devant l'horreur du crime et s'en alla en les laissant en vie. La Providence qui veille sur toute la nature et principalement sur la race humaine, envoya là, à point nommé, un philosophe qui s'était retiré dans la forêt pour méditer plus librement et avait élu domicile dans une caverne. Il recueillit les pauvres petits abandonnés, les porta dans sa grotte et les nourrit pendant sept ans avec le lait d'une biche apprivoisée.
Vous devinez, Messieurs, ce qui s'était passé au château dans l'intervalle. Dès que le serviteur fut parti, la maudite vieille (nefanda anus) appela son fils « Vois, lui dit-elle, les beaux enfants que t'a donnés ta femme Et elle lui montra les petits chiens. Le fils, trop crédule, prit en horreur celle qu'il chérissait tant: immédiatement il fit noyer les petits chiens, et sans permettre à la mère un mot de justification, il la fit enfouir toute vive, jusqu'à la gorge, au milieu du palais, en ordonnant à tous, soldats, serviteurs, bouffons et parasites, de se laver les mains, avant chaque repas, au-dessus de la tête de la malheureuse et de les essuyer ensuite avec ses cheveux, puis de lui donner exactement la même nourriture qu'aux chiens. Elle supporta cet outrage sept années de suite et perdit tous ses charmes; sa peau blanche comme la neige devint horriblement noire, ses yeux se creusèrent, son front se sillonna de rides, elle vit sa chevelure souillée par les valets et fut changée en véritable squelette. Les enfants, au contraire, très bien soignés par le philosophe bienfaisant, passèrent, au bout de sept ans, du régime de lait de biche au gibier qu'ils prenaient à la chasse. Un jour que le père chassait lui-même dans cette forêt, il les rencontra tous les sept avec leurs chaînes d'or autour du cou. Il voulut les prendre et les poursuivit, mais ce fut en vain, il les perdit presque aussitôt de vue, et de retour dans son palais, il raconta à sa mère ce qu'il avait vu. La misérable soupçonne aussitôt la vérité, elle interroge son serviteur qui avoue ce qui s'est passé, et elle lui dit : « Mon fils les a trouvés aujourd'hui, cherche-les toi-même, enlève à tout prix leurs chaînes d'or, sinon nous sommes perdus tous les deux. Le serviteur se met en campagne, et le quatrième jour, il les aperçoit qui, changés en cygnes, se jouaient au milieu d'un fleuve, tandis que leur soeur, assise sur le rivage, gardait les chaînes d'or. Il s'approche tout doucement, enlève les chaînes, à l'exception de celle de la fille, et les rapporte tout joyeux à sa maîtresse qui fait venir immédiatement l'orfèvre et lui demande d'en faire une coupe d'or. L'artiste emporta les chaînes, mais il essaya inutilement, soit de les fondre au feu, soit de les briser au marteau il ne réussit qu'à endommager un seul chaînon de l'une des six. Il prit alors le parti de se servir de son or à lui, fit une coupe, et la remit à la mégère qui la déposa précieusement dans son écrin, sans jamais boire dedans, sans jamais la montrer à personne.
Cependant les six enfants transformés en cygnes et ne pouvant, à cause de la perte de leurs chaînes, reprendre la forme humaine, déploraient leur sort par les chants les plus doux. Ils prirent leur vol avec leur soeur qui s'était métamorphosée comme eux, et vinrent s'abattre, après une longue traite, sur un vaste étang qui baignait les murs d'un château, le château de leur père ! Le châtelain accoudé tout pensif à une fenêtre qui donnait sur l'étang, aperçut ces oiseaux qui étaient inconnus dans ces parages, admira leur beauté et la douceur de leurs chants, défendit à ses gens de les inquiéter et prescrivit de leur jeter les restes de sa table pour qu'ils n'abandonnassent plus son étang. L'ordre fut exécuté, et c'était merveille de voir chaque jour les cygnes accourir et poursuivre dans les eaux les morceaux de pain et les fragments de poissons qui leur étaient lancés. Quant à leur petite soeur, elle avait repris sa forme humaine et mendiait chaque jour dans le château, comme une orpheline. Ce qu'elle recevait, elle le partageait avec la pauvre nymphe, toujours enterrée jusqu'à la gorge, dont elle pleurait l'infortune par bonté naturelle, sans savoir que c'était sa mère, et elle portait le reste à ses frères. Ils accouraient en battant des ailes, sur le bord de l'étang, prenaient leur nourriture dans son sein, elle les embrassait et les caressait l'un après l'autre, puis elle remontait au château où elle passait toutes les nuits à côté de sa mère qu'elle ne connaissait point. On la voyait descendre chaque jour vers l'étang, on la voyait pleurer sur la nymphe enfouie et on trouvait de la ressemblance entre les deux visages. Le châtelain, qui, obéissant à son insu à la voix du sang, la regardait souvent, finit par la faire venir.
Il remarqua la chaîne d'or, se souvint de sa nymphe, et dit « Qui es-tu donc, petite fille ? Quels sont tes parents ? et pourquoi appelles-tu ainsi les cygnes ? Elle répondit en pleurant: « Si on pouvait naître sans parents, je dirais que je n'en ai point, car je ne les connais pas. Quant aux cygnes, ce sont mes frères. » Puis elle raconta comment ils avaient été recueillis par le philosophe et nourris de lait de biche, puis comment ses frères avaient perdu leur chaînette d'or et n'avaient pu reprendre la forme humaine.
La vieille belle-mère, « réceptacle d'iniquité, la plus méchante de toutes les plus méchantes femmes », entendait tout cela avec son serviteur, et les deux complices échangeaient des regards de honte. Le Dieu qui venge les opprimés permit qu'ils essayassent de tuer la petite fille. Au moment où elle descendait vers l'étang, le serviteur la suit une épée à la main, mais au moment où il va frapper, le châtelain survient, lui arrache l'épée et tire de lui les aveux les plus complets.
La belle-mère scélérate est démasquée, l'affaire de la coupe est éclaircie, les chaînes d'or rapportées, et la petite soeur toute joyeuse va les rendre à ses frères qui reprennent immédiatement la forme humaine, excepté un seul, celui dont la chaîne avait été ébréchée. Resté cygne, il s'attacha à un de ses frères, dont il tira, par la suite, la barque avec sa chaîne d'or et c'est lui qui a rendu immortel le nom de Chevalier du Cygne. Le père retrouva ses enfants, les enfants retrouvèrent leur père et leur mère, car la nymphe fut immédiatement tirée de son trou, lavée, parfumée et rendue à sa beauté première. Enfin, la détestable vieille, suivant la peine du talion, alla remplacer sa belle-fille dans la fosse qu'elle lui avait creusée.
Ainsi finit, Messieurs, la septième histoire, trop peu connue des belles-mères sur lesquelles elle ne paraît pas avoir exercé dans la suite des temps une sensible influence.
Il semblait que la cause de Luscinien devait être gagnée définitivement par ce dernier et habile avocat. Il n'en fut rien, la reine éclata en invectives plus furieuses que jamais contre « le vieillard radoteur » et contre son mari. « Me voici, c'est moi qu'il faut livrer aux flammes, puisque vous épargnez l'impudique. » Dolopathos, incapable de résister à cet ouragan de colère, veut en finir à tout prix, et déjà il soulevait son fils pour le jeter dans les flammes, quand Virgile, notre Virgile (Virgilius noster), monté sur un coursier ailé, arrive avec la rapidité de l'éclair. « Arrête, ô roi, s'écrie-t-il, ne touche point à l'innocent ! » Luscinien, voyant son précepteur, semble s'éveiller et rompt enfin son terrible silence. « Salut, ô maître », lui dit-il. Le roi est stupéfait, les princes s'étonnent, le peuple accourt et tous demeurent l'oreille tendue et stupides comme des ânes (stupidi ut asini perseverant). Virgile adresse alors à la reine des reproches sanglants et va jusqu'à maudire la femme en général. « C'est par elle que les rois sont menés, les villes détruites, les pays dévastés, le sang le plus noble versé. C'est une femme qui a perdu le monde, la femme est un fléau ! » Puis il raconte aussi son histoire, que je trouve, Messieurs, s'il faut l'avouer, peu digne du personnage et des apostrophes éloquentes qui la précèdent.

Histoire de Virgile.

« Un philosophe de mes amis, voulant prendre femme, me consulta à ce sujet. Je l'en détournai de toutes mes forces en lui représentant qu'une femme est incompatible avec la philosophie et que c'est un être qu'on ne peut pas garder. Il me répondit qu'il avait un moyen sûr de n'être pas trompé par la sienne et passa outre. Il se maria donc contre mon gré, bâtit une tour solide qui n'avait qu'une petite fenêtre et une petite porte, et y enferma sa femme, et ne laissant entrer âme qui vive. Il tenait toujours la porte fermée, portait toujours la, clef sur lui et, la nuit, la plaçait sous son oreiller. Ils n'étaient mariés que depuis quelques jours et il montait sa garde avec le plus grand soin, quand la femme, enfermée seule dans sa tour et regardant par la fenêtre, aperçoit un jeune homme devant la porte de la maison d'en face. Elle le regarde, elle en devient éperdument éprise, elle l'appelle et lui jette par la fenêtre un billet pour lui indiquer comment ils pourront se voir. Son philosophe rentre; elle l'accueille d'une façon charmante, lui prodigue des marques de tendresse et l'enivre d'un vin très fort; puis, quand elle le voit bien endormi, elle s'empare de la clef, ouvre la porte et court chez son jeune homme. Le philosophe s'éveille, et les fumées du vin étant passées, il comprend son malheur, et se lève aussitôt pour aller fermer la porte en dedans et empêcher, le retour de l'adultère. Elle revient et trouvant la porte fermée et son mari debout, elle lui demande d'ouvrir, le supplie, pleure et fait toutes les plus belles promesses de sagesse pour l'avenir. Le mari ne se laisse point toucher et jure que le lendemain il la poursuivra comme adultère devant leurs amis et devant les juges. Elle crie alors qu'elle va se noyer dans le puits qui est tout près, jette dedans une énorme pierre, puis se cache elle-même derrière une statue. Le philosophe entendant le bruit de la chute, ouvre sa porte, court au puits et manoeuvre avec la corde pour la retirer. Pendant qu'il est ainsi occupée la coquine ne fait qu'un saut dans la maison, ferme et barricade la porte, puis prend le rôle d'accusatrice et lui reproche tout ce qu'elle a fait elle-même. C'est au tour du mari de supplier et de promettre. Il s'engage à ne plus l'enfermer, obtient la permission de rentrer et profite de sa liberté reconquise pour renverser sa tour, se débarrasser de sa femme et retourner à la philosophie. »

VII.

Virgile, après son récit, poursuit son réquisitoire victorieux contre la reine, et démontre juridiquement ]a nullité de toute la procédure suivie, car les lois n'interdisent à personne de se défendre, elles ne permettent de condamner les sourds et les muets que pour des faits évidents, et Luscinien n'a point été entendu ; qu'il parle donc ! Luscinien, qui a la langue déliée, raconte les tentatives malhonnêtes auxquelles il a été en butte, et son discours produit sur le jury une telle impression que la reine et les filles d'honneur sont jetées dans le bûcher par acclamation. L'innocence triomphe, le jeune prince est couronné, l'assemblée se disperse ensuite et chacun retourne à ses affaires.
Dolopathos ne survécut pas longtemps aux émotions de ce drame et mourut l'année suivante. Il fut suivi de près dans la tombe par Virgile qui s'était fixé auprès de son élève et qui, sur le point de rendre le dernier soupir, enfouit son merveilleux manuel dans une cachette si profonde qu'on ne l'a jamais retrouvé et que nous devons renoncer à tout espoir d'en tirer parti.
Arrivés à ce point de la narration, Messieurs, nous attendons naturellement la formule finale, qui est consacrée depuis des siècles : Luscinien fut heureux, il se maria et il eut beaucoup d'enfants. Jean de Haute-Seille ne termine point de cette façon vulgaire. Luscinien règne heureusement jusqu'aux dernières années de l'empire de Tibère, puis il voit arriver en Sicile un apôtre de la foi chrétienne, l'interroge et écoute une exposition en règle de la doctrine nouvelle, qui ne tient pas moins d'une quinzaine de pages, et qui ne manque assurément ni de science, ni d'une certaine élévation de langage. Rassurez-vous pourtant, Messieurs; j'ai déjà mis votre patience à l'épreuve avec un prédicateur contemporain, et je vous épargnerai celui du douzième siècle.
L'apôtre appuie ses discours par un miracle éclatant il ressuscite un mort. Luscinien se convertit avec une grande partie de son peuple, puis confiant son royaume à un ami fidèle, il part à pied pour le pèlerinage de Terre-Sainte avec le saint homme qui l'a baptisé. Que fit-il, que devint-il en Palestine ? personne n'en a rien su. Ce qui est certain, c'est qu'on ne le revit jamais dans son royaume. L'histoire, Messieurs, finit là, et si elle vous a paru extraordinaire, le bon moine rappelle en quelques lignes de conclusion qu'il ne vous raconte pas ce qu'il a vu, mais ce qu'il a entendu, qu'il ne garantit rien; qu'après tout, il y a des faits dont personne ne doute et qui sont tout aussi merveilleux et qu'enfin il ne force personne à le lire.

VIII.

Vous connaissez le Dolopathos, Messieurs; le temps et la. science me manquent également pour traiter les intéressantes questions de littérature comparée qu'il soulève. Un gros volume ne suffirait pas à les approfondir et je puis à peine les indiquer.
L'aventure du prince muet condamné à mort sur l'accusation d'une marâtre et sauvé, de jour en jour, par un récit que viennent faire successivement sept hommes sages, se trouve dans toutes les littératures connues, et les livres qui la racontent ont joui d'une popularité qu'aucune oeuvre classique n'a obtenue et qui, au dire du célèbre Allemand Görres, n'a été surpassée que par les livres saints. Je vous fais grâce de la preuve et des énumérations que vous pourrez voir dans les travaux publiés sur la question, par MM..Gôrres, Adelbert Keller, oesterley, Goedeke et Moussafia en Allemagne; Dunlop en Angleterre; Comparetti en Italie; Dacier, Daunou, Loiseleur, Deslongchamps, Leroux de Lincy, Brunet, de Montaiglon, Gaston Paris en France. Sans sortir de notre pays, cette fiction romanesque a donné naissance d'abord au Dolopathos latin et français, puis à un groupe de récits latins et français, presque tous anonymes, que l'on désigne sous le nom général de Roman des sept Sages, et qui comprend
1° L'abrégé fait au XIVe siècle, par le dominicain Jean Petit, d'un livre perdu, appelé Liber de septem Sapientibus;
2° Une rédaction latine imprimée au XVe siècle
3° Un poème français du XIIIe siècle, renfermant 5,061 vers, publié en 1836 à Tubingue, par M. Adel bert Keller, avec une introduction, en allemand, de 246 pages;
4° Diverses rédactions françaises conservées dans vingt-quatre manuscrits, dont M. Gaston Paris a publié, en 1876, celle qui lui a paru la meilleure.
Le Roman des sept Sages (c'est-à-dire l'ensemble des travaux ci-dessus mentionnés) e été souvent, mais bien à tort, confondu avec le Dolopathos.
L'oeuvre du moine Jean, bien antérieure aux autres par la date, ne leur ressemble que par le cadre, et elle en diffère profondément par la composition, les histoires et le style.
Vous vous rappelez, Messieurs, que les sages seuls ont pris la parole, chacun d'eux est venu faire son récit et la marâtre s'est bornée à gronder sourdement d'abord, puis à crier plus fort, puis à éclater en scènes violentes.
Dans le Roman des Sept Sages, la reine réfute le récit de chaque sage par un récit contradictoire destiné à aigrir le père contre son fils et contre les donneurs de conseils qui prétendent en savoir plus que les autres et se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Il y a même des rédactions où le sage réplique par un second discours, comme devant nos tribunaux où la défense se réserve le dernier mot.
Le Dolopathos est écrit avec art, par un homme d'esprit qui n'est pas très fort en géographie, mais qui sait son histoire et qui distingue entre les temps et les civilisations. Le Roman marie de la façon la plus bizarre, l'antiquité païenne au christianisme et confond toutes les époques avec un mépris superbe de la chronologie et de la vraisemblance. C'est ainsi qu'il nous montre Hippocrate entouré de gens d'église, et qu'il nous apprend que le roi, père du héros muet, s'appelle Marcomeris, fils de Priam, qu'il a été sauvé du sac de Troie par sa nourrice, qu'il est devenu empereur de Rome et de Constantinople, roi de France et, avec cela, gendre du roi de Carthage.
Dans le Roman, trois seulement des récits du Dolopathos sont reproduits : le Chien et le Serpent, le Trésorier du roi, la Femme et la Tour, et le Trésor du roi est raconté, non plus par un sage, mais par la. reine pour montrer combien les rois sont exposés à être trompés.
Je ne veux pas, Messieurs, vous fatiguer de tous ces récits qui sont venus successivement s'intercaler dans le cadre si commode de la fiction primitive. Il y en a un pourtant que je veux vous signaler parce qu'il prête à d'intéressantes observations littéraires et morales. Vous pourrez le lire, soit dans le poème publié en 1836 par M. Keller, soit dans l'édition de M. Gaston Paris, soit dans le tome XIXe de l'Histoire littéraire. D'ailleurs vous le connaissez déjà par Pétrone et La Fontaine; c'est le conte antique de Matrone d'Éphèse, cette veuve éplorée qui jure de s'ensevelir, toute vivante, dans le mausolée où repose son défunt chéri, puis qui laisse pénétrer dans le sanctuaire de sa douleur un soldat chargé de garder les corps de trois malfaiteurs pendus au gibet voisin, puis qui s'attache au soldat et le retient à dîner, si bien qu'on dérobe un des trois pendus, puis qui, enfin, pour épargner la mort au soldat négligent, conseille de remplacer le cadavre dérobé par celui du mari auquel elle avait juré de ne pas survivre et qu'elle remplace presque aussitôt par le soldat.
Avez-vous déjà remarqué, Messieurs, comme une seule et même anecdote se transforme, suivant le tour d'esprit, l'humeur et le caractère des gens qui la racontent ? C'est vous qui en êtes le père, c'est vous qui l'avez lancée, et vous la reconnaissez à peine quand elle vous revient, après avoir fait seulement le tour de la ville. Il en est de même de ces vieilles histoires qui viennent échouer dans nos almanachs après avoir couru le monde pendant des centaines d'années chaque peuple, chaque époque les raconte à sa manière et les marque en passant de son empreinte.
Dans le Roman des sept Sages, Éphèse, le croiriez-vous, Messieurs, c'est la Lorraine, et la matrone se trouve être une de nos compatriotes. Voilà une héroïne que ni D. Calmet et ni votre regretté confrère Digot n'ont connue, et je ne sache pas que notre vénérable président d'honneur lui-même, qui a revendiqué avec tant d'éloquence les gloires lorraines oubliées, ait jamais songé à celle- là. Écoutez pourtant (2).
« Il y eut jadis un comte en Lorraine, sage, prude et courtois. Il print à femme une jeune dame de bon et hault lignage qui tant étoit belle que plus ne pouvait. Ils se jouoient ensemble très-souvent comme deux enfants le vouloir de l'ung étoit celui de l'autre, onques deux personnes ne furent mieux assemblées par mariage (3).
Il mourut. De dire comment
Ce serait un détail frivole,
pense La Fontaine. Notre conteur n'est pas de son avis et il expose que le comte s'amusant un jour à déchiqueter un bâton avec son couteau, la comtesse voulut lui prendre le bâton et se blessa légèrement avec le couteau. Elle se pâma comme si elle allait mourir, quoiqu'elle n'eût qu'une égratignure, et le comte « se doulousa » tellement de la pensée d'avoir fait un petit mal et une grande peur à sa femme, qu'il en mourut le lendemain. La dame considérant « que par l'amour d'elle il avait reçu la mort », alla s'établir au cimetière, sur la fosse de l'époux ravi si prématurément à sa tendresse, et ses parents lui bâtirent là une logette où ils apportèrent des vivres et lui offrirent des gens pour demeurer avec elle. Celle d'Éphèse accepta une servante délurée qui se fit l'avocate du diable; notre compatriote « ne voulut ne boire, ne mengier, ne avoir compaignie se nom de Dieu seulement ». Dans notre pays, Messieurs, les trois pendus n'étaient point des malfaiteurs vulgaires, gardés par un simple soldat, mais de puissants seigneurs révoltés, sur les cadavres desquels veillait un chevalier tout armé sur son cheval. Or, on était à la Saint-Andrieu « qu'il est yver et sont les nuits et longues, et froides et ennuyeuses ». Le chevalier aperçut « la clarté de chaudelle au cimetière et se pourpense qu'il iroit là pour se chauffer
Il heurte à « l'huis de la logette » et la dame demande qui est là. « Hélas, ma belle amye, je suis Hervieu, je garde là trois pendus. mais le temps est si merveilleux que nul ne peut durer hors et vous prie que ung petit je me chauffe, je vous jure que par moi vous n'aurez honte ne villanie. »
Il entre, apprend de l'éplorée sa résolution de mourir, la combat inutilement et les choses se passent en tout bien tout honneur. Mais pendant qu'ils causaient, on dérobe le pendu, le chevalier s'en aperçoit en reprenant sa faction et vient conter son ennui et le péril de mort qu'il va courir. Tandis que, dans La Fontaine, tous les deux s'aiment déjà quand le vol arrive, et que nous sommes préparés à l'abandon du mort par une gradation descendante, très finement observée, la matrone lorraine, brusquement, sans avoir auparavant adressé la moindre parole d'affection au chevalier, lui dit en voyant son chagrin « Venez avant, c'est monseigneur qui au jour d'hier a été enfoui, il n'est encore de rien empiré nous le deffouyrons et le mettrons au gibet au lieu du larron. » Ils le défouirent et le troussèrent sur le cheval du chevalier. Et Messieurs, c'est elle-même qui lui mit la hart au col et le pendit Le conte finit là dans Pétrone et dans La Fontaine, mais la matrone lorraine a ajouté au crime de sa commère d'Éphèse, des raffinements de perversité inconnus à l'antiquité. « Tout cela n'est rien, dit le chevalier en voyant le mari installé à la place du pendu. Celui qui était là avait les dents rompues, et si la justice du roi vient, on reconnaîtra la supercherie. »
Or, la dame saisissant une grosse pierre, remonta à l'échelle et d'un seul coup brisa à son seigneur et mari toutes ses dents !
« II y a encore plus, reprend le chevalier. Il avait le côté percé d'un épieu.
« - Baillez-moi votre épée, dit la dame. » Elle remonte en haut du gibet, et frappe son mari de si bon coeur « qu'elle lui fait l'épée outrepasser ».
Voilà, Messieurs, les exploits de la malheureuse Lorraine qui avait dit: « Dici je ne partyrai, mon mari mourut pour moi, je lui en rendrai le reguerdon ! » Vous comprendrez l'exclamation du narrateur « Ah ! Dieu, quelle femme est-ce ! »
La Fontaine prend fort gaiement son parti de la pendaison
Car de mettre au patibulaire
Le corps d'un mari tant aimé,
Ce n'était pas peut-être une si grande affaire,
Cela lui sauvait l'autre, et tout considéré,
Mieux vaut goujat debout qu'empereur enterré.

Le XIIIe siècle, Messieurs, ne partageait point cette morale relâchée et la coquine fut bien punie. Le chevalier (qui avait pourtant laissé faire) se révolta contre tant de perversité. « Orde p... s'écria-t-il, fausse, mauvaise traîtresse. Allez, fuyez de cy... qui vous jugeroit par droit et par raison, vous seriez arse et brûlée. » Et, comme vous le voyez, Messieurs, la comédie ne finit point du tout par un mariage, « et la dame, dit le poète du XIIIe siècle, cheust entre deux selles. »
Voilà ce qu'est devenu, sous la main rude d'un honnête homme du XIIIe siècle, le bijou si finement ciselé par un païen romain du second, et si heureusement retouché dans la suite par un païen gaulois du XVIIe.

IX.

D'où ces vieilles histoires sont-elles arrivées dans notre pays et comment nos ancêtres ont-ils entendu parler du prince muet et des sept sages qui l'ont sauvé ? Y a-t-il dans le Dolopathos, une part d'invention originale dont on puisse faire honneur au religieux de Haute-Seille ? On a disserté doctement sur ces questions, Messieurs, et il n'y a pas de raison pour que les dissertations finissent de sitôt, car elles sont difficiles à résoudre. Cette fiction romanesque, ces aventures merveilleuses, ces rois, ces trésors, ces brigands, ces magiciens et ces magiciennes, tout cela ne ressemble guère la Lorraine du XIIe siècle et nous donne, au contraire, la sensation toute vive des Mille et une Nuits et de l'Orient. C'est de l'Inde, vous le savez, que tous les beaux contes ont pris leur vol pour se répandre jusqu'aux extrémités du monde. C'est dans la vallée du Gange qu'à une époque très reculée, l'imagination humaine, féconde et exubérante comme la nature, a enfanté la plupart des récits qui ont amusé ou instruit notre race, et, en effet. Messieurs, en remontant de siècle en siècle et de peuple en peuple, du français au latin, du latin au grec, du grec au syriaque, du syriaque à l'hébreu, de l'hébreu à l'arabe, de l'arabe au persan, du persan à l'hindou, on arrive à un livre des Sept Vizirs, du Pédagogue et de la Femme du roi, composé par Sendabad, ou Sindibad, ou Sendabard, dont les orientalistes et M. Silvestre de Sacy, en particulier, ont découvert l'existence.
« Le petit ruisseau, comme dit Görres, est donc descendu des montagnes de l'Inde, puis il s'est dirigé pendant des siècles de l'Est à l'Ouest, à travers les immenses plaines de l'Asie, en se grossissant toujours en route, et de nombreuses générations de peuples s'y sont désaltérées. »
Qu'il y a loin, Messieurs, des rives du Gange à celles de la Vesouze, la petite rivière qui baigne les murs de Haute-Seille ! Qui donc a introduit au couvent les Sept Vizirs, le Pedagogue et la Femme du roi ? Qui les a présentés au moine Jean ? Jus qu'à présent, on disait que c'était un Grec ou un Latin, et tout récemment encore, M. Aubertin, auteur d'une Histoire de la langue et de la littérature française au moyen, excellente d'ailleurs, affirmait avec une faute d'orthographe et une faute de géographie, que « Don Jehan, moine de l'abbaye de Haute-Selve, au diocèse de Metz, mit en latin le texte grec du roman ».
Ce texte grec, connu et analysé au XVIIIe siècle par Dacier, a été publié en 1828 par M. Boissonade qui a donné son nom au livre; le roi s'y appelle Cyrus, le précepteur Syntipas, et le jeune prince est tout à la fois muet et anonyme. Il n'y a pour cette assertion de M. Aubertin qu'un petit malheur, c'est que le Dolopathos ne ressemble nullement au Syntipas, comme vous pourrez vous en convaincre en consultant le texte de Boissonade, ou simplement l'analyse de Dacier, si, comme moi, vous comprenez plus facilement le grec quand il est traduit en français.
M. Aubertin se serait épargné cette erreur s'il avait seulement ouvert le Dolopathos à la troisième page « Pendant que j'admirais le génie des Anciens, je me suis rappelé tout d'un coup un roi sous le règne duquel et auquel arrivèrent des choses merveilleuses. Comme les écrivains n'en ont rien dit ou n'en ont rien su, j'ai craint qu'elles ne tombassent peu à peu dans l'oubli et j'ai entrepris de les écrire... Quae quidem adhuc scriptoribus intacta vel forsan incognita permanebant... » Le témoignage est formel ce n'est donc pas sur un texte écrit que le moine a travaillé, quoiqu'on rédigeant il se soit souvenu des classiques. C'est une tradition orale et vivante qu'il a recueillie, et si vous me demandez d'ou elle lui venait, je ne trouve qu'une réponse plausible à faire, et je vous dirai: des pèlerins de Terre-Sainte. Ce sont les croisés lorrains qui ont rapporté d'Orient dans notre province l'histoire du Prince muet et des sept Sages. Jean l'a entendue de leur bouche, c'est lui qui, le premier, l'a racontée « en beau latin », c'est à lui qu'Herbert l'a empruntée sans y rien changer, car ses treize mille vers ne sont guère qu'une paraphrase assez monotone de l'original; et c'est de la Lorraine que la légende est partie pour faire son tour de France et d'Europe, et s'enrichir en voyageant, car les légendes sont le contraire de la pierre qui roule et ressemblent bien plus à la boule de neige. Est-ce à dire que les chevaliers revenus de Terre-Sainte aient dicté, et que Don Jehan n'ait fait que tenir la plume ! Non Messieurs, il est évident qu'outre son beau latin, il a mis beaucoup du sien dans la composition, dans le choix, l'arrangement et les détails des récits, quoique en pareille matière et à pareille distance, on ne puisse rien déterminer avec une entière précision. Ainsi, c'est de lui, très probablement, qu'est venue l'idée d'attribuer à Virgile un rôle prépondérant dans l'action, c'est lui qui a semé dans la narration les réflexions pieuses et morales et lui a donné, autant qu'il a pu, une couleur édifiante qu'elle n'avait pas naturellement, c'est lui qui a introduit le christianisme dans l'oeuvre et a fait le dénouement. En définitive, il s'est montré écrivain assez original et assez intéressant pour mériter sa petite place dans notre galerie lorraine, et j'espère. Messieurs, que grâce à vous, il ne sera plus tout à fait ignoré dans son propre pays.
Il doit être aussi considéré dans une certaine mesure comme un des bienfaiteurs de nos pères, et j'ai remarqué dans son introduction quelques paroles touchantes que je veux vous citer en terminant. « Il y a, dit-il, des écrivains pour ainsi dire hallucinés, qui remplissent leurs livres de fictions bizarres, monstrueuses et discordantes. Je les crois utiles pourtant, parce que, à la façon des jongleurs, ils ont consolé la misère humaine... Vice joculatorum, humanae miseriae solatium parebuerunt ». Voila, Messieurs, un mot qui fait honneur à notre bon moine et une pensée qui doit nous rendre indulgents pour son oeuvre et pour toute la littérature du moyen âge. Les hommes de ce temps-la ont souffert plus que ceux du nôtre, cela est incontestable. En revanche, ne vous paraissent-ils pas plus forts, moins inquiets, moins mélancoliques, plus sains de corps et d'âme, plus gais même et, passez-moi le néologisme, mieux équilibrés que nous ? D'ou leur venait cette constitution vigoureuse ? Si je ne me trompe, de deux éléments qui se trouvent réunis dans l'oeuvre de Don Jehan ; d'une part, une foi profonde et précise qui leur inspirait la résignation, et, de l'autre, une jeunesse d'imagination et de coeur qui les rendait sensibles à, la fiction, et capables de goûter les illusions consolantes qu'elle procure à ceux qui s'en laissent charmer. De nos jours, la condition des hommes est devenue infiniment plus douce; mais ils sont moins satisfaits de ce qu'ils possèdent que tourmentés de ce qui leur manque, et une grande tristesse pèse sur les âmes, parce qu'elles ne regardent point en haut et qu'elles ont perdu le sens de l'idéal.
Au moment même où je lisais à votre intention, les inventions naïves du Roman des sept Sages, j'ai été, comme vous, douloureusement surpris par des clameurs haineuses, des revendications sauvages, des menaces de guerre sociale, et il m'a semblé que la scène du Dolopathos devenait sous nos yeux une allégorie vivante et sinistre.
La voilà bien, cette marâtre qui pousse des cris de mort et réclame des supplices ! C'est cette démagogie grossière, jalouse et cruelle, qui veut à tout prix s'assouvir, et le malheureux contre lequel elle s'acharne, c'est notre cher pays lui-même, dont elle met en péril la richesse, la renommée, la civilisation et jusqu'à l'existence. Qu'ils viennent les sages à la langue persuasive qui ont secouru le prince, qu'ils viennent les Orphées dont la lyre sait dompter les bêtes fauves, qu'ils viennent les apôtres qui ont ressuscité les morts et converti le peuple de Sicile ! Que la religion, l'art et la philosophie s'entendent pour éclairer les intelligences, désarmer les bras en pacifiant et en élevant les coeurs, et qu'ils réussissent ainsi à sauver la grandeur de la France !


(1) Les dix premières pages n'offrent point grand intérêt et racontent la prospérité de la Sicile, la corruption qui en fut la suite, les plaintes portées à la cour d'Auguste contre le roi, la justification victorieuse de celui-ci et la manière dont il réforma les moeurs de ses sujets.
(2) Je cite la rédaction éditée par M. G. Paris, en rajeunissant quelque peu le texte.
(3) &. Paris, le Roman des sept Sages, p. 36.
 

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