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Gare d'Avricourt - 1880
 


Le Rhin français
Camille Farcy
1880

La nouvelle frontière, tracé international essentiellement fantaisiste, uniquement justifié par la nécessité pour les Allemands de tenir entre leurs mains l'embranchement de la ville de Dieuze, célèbre par ses salines, est d'un abord désagréable pour les voyageurs. Réveillés en plein sommeil, à une heure du matin, il leur faut défiler lentement avec armes et bagages devant les employés de la douane impériale, vider tous les compartiments de leurs valises, attendre la formation du nouveau train. C'est à la station de Deutsch-Avricourt, joli village, caché dans un vallon à gauche de la voie ferrée, que s'accomplissent ces formalités.
L'aspect des employés allemands est pénible pour ceux des voyageurs français qui n'ont jamais franchi cette frontière fictive..
Je suis blasé sur ce répugnant spectacle. Familiarisé avec la douane germanique par de nombreux voyages à Vienne, la vue des casquettes plates, les cris rauques des contrôleurs du chemin de fer Elsass-Lothringen, les perquisitions brutales au fond des malles m'agacent encore, mais ne m'émeuvent plus.
Ne suis-je pas ici en pleine terre française d'en deçà des Vosges, au milieu des paysans lorrains? Ne suis-je pas pour ainsi dire chez moi? Et quels sujets d'études dans cet antre administratif germain bâti sur la lisière même de la conquête !
Il y a chez les braves campagnards, portant le sarrau par-dessus leur veste de ratine, qui se pressent aux guichets pour prendre des billets allemands quelque chose de goguenard, de gauloisement moqueur. L'employé à lunettes, la casquette à fond rouge rabattue sur les yeux, se penche sur la tablette de marbre blanc de son guichet et convertit à coups de crayon les marcks en francs et les centimes en pfennings.
Les conversations entre gens du pays suivent leur cours :
« N'oublie pas mes commissions pour Lunéville !
- Il n'y a pas de danger.
- Donnez-moi une troisième Sarrebourg ! »
Les employés n'ont plus les airs insolemment vainqueurs d'il y a huit ans. Ils se font parfois humbles, de cette humilité juive si commune chez les Allemands. Quelques-uns guettent le pourboire et le reçoivent obséquieusement de la main de l'ancien ennemi. Il a fallu bon gré, mal gré apprendre le français et le parler. Certains annexés ont pris la casquette, c'est l'expression consacrée. Ceux-là trouvent toujours moyen de vous rendre quelque service. « Le pain est dur à gagner, allez, monsieur ! »
Somme toute, Avricourt apparaît comme un campement. La gare monumentale construite en grès rouge des Vosges a des airs de tente en plein vent et de caravansérail. La compagnie de l'Est, elle, n'a dressé à Avricourt français qu'une immense baraque de bois, un en-cas provisoire.
Si les nuances que je viens de signaler n'échappent pas à ceux qui ont fréquemment traversé cette frontière, l'émotion est grande chez les Français nouveaux venus. Ils supputent l'importance de la conquête et s'étonnent. Un jeune homme qui avait fait route avec nous depuis Paris, nous dit en entendant annoncer Avricourt : « Alors, dans une demi-heure, nous serons à Strasbourg? »
Il ne voulait pas croire qu'il restait encore 112 kilomètres à parcourir, les Vosges à traverser, treize stations aux noms germanisés à saluer au passage.
Les quelques minutes passées en attendant le départ du train dans l'immense salle garnie de sièges et de tables de bois découpés à l'emporte-pièce, à la mode allemande, et baptisée du nom de restauration, ne sont pas perdues pour l'observateur. On y assiste à cette scène muette qui se renouvelle dans tous les lieux publics de Thionville à Altkirck, et de Schirmeck à Wissembourg : la séparation volontaire des conquérants et des conquis. Le paysan lorrain en entrant dans cette salle jette un rapide coup d'oeil sur les assistants et va se placer du côté des Français.
Ici la Gaule, plus loin la Germanie. Et quelle Germanie ! Un ramassis de trafiquants d'outre-Rhin venus pour chercher fortune et que la persistante hostilité des populations a ruinés, des Israélites minables, qui ne trouvent, ô prodige ! ni à vendre ni à acheter, des employés mécontents, regrettant leurs misères d'autrefois en Prusse, et envoyant au diable la grande pensée du règne de Guillaume.
Il faut changer ici sa monnaie. Ne nous en plaignons pas. L'envie d'imposer à l'Europe un système monétaire anti-décimal a coûté cher à l'innocente Germanie. Cependant le garçon qui m'apporte les piles de marcks et de pfennings, argent et nickel mêlés, s'excuse comme il peut :
« C'est de la bien vilaine monnaie, monsieur, mais il en faut ! »
Et comme l'employé ouvre avec fracas les portes de la restauration, engageant les voyageurs à prendre leurs places, le buvetier continue :
« Vous avez le temps, ne vous pressez pas, cet imbécile n'en fait jamais d'autres ! »
Cependant, la campagne s'est éveillée, sous les rayons d'un chaud soleil d'août. De grandes charrettes lorraines à quatre chevaux traversent les champs, conduisant à leur travail des escouades de villageois.
Avricourt faisait partie du riche canton de Blamont dont le chef-lieu est encore en France, ainsi qu'un village voisin, Emberménil, cure de l'abbé Grégoire quand il fut envoyé par ses concitoyens aux états généraux de 1789. A la sortie d'Avricourt se détache l'embranchement de Dieuze, prolongé depuis l'annexion jusqu'à Bensdorf. Les fameuses salines de Dieuze livrent à la consommation pour plus de cinq millions de francs de produits. Cette petite ville était, au vieux temps des ducs, une place forte lorraine dont les abords furent longtemps défendus par l'inondation, grâce aux écluses de l'étang de Lindre. C'est ainsi que l'ennemi dut s'éloigner en 1641. La grande voie romaine de Strasbourg à Metz passait dans le voisinage, à Tarquimpol, le Decem Vagi de la table Théodosienne.
Aussitôt en route, nous traversons la forêt de Réchicourt-Ie-Château, autre forteresse du moyen âge. On entre bientôt dans l'ancien canton de Lorquin dont le sol est couvert de vestiges des lignes de retranchements élevés par les Romains. [...]
 

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