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Description de Lunéville - 1731


Bulletin de la Société philomatique vosgienne
1910

DESCRIPTION DE LUNÉVILLE, DE NANCY ET DE LA COUR DE LORRAINE EN 1731

Le document dont nous publions une traduction semble à peu près ignoré des historiens lorrains (1) ; il est contenu dans un recueil assez peu répandu hors de l'Allemagne. Ce sont les impressions d'un voyageur allemand qui visita la Lorraine en l'année 1731 et sut se montrer observateur assez sagace. Le lecteur y trouvera quelques détails curieux sur la cour du duc Francois III, sur le cérémonial qui y était observé, sur les personnages qui y vivaient; il y verra comment était organisée la célèbre Académie de gentilshommes de Lunéville et il y puisera quelques renseignements biographiques sur deux des célèbres professeurs qui y enseignèrent, Valentin Jamerai Du Val et Philippe Vayringe ; enfin il apprendra ce qu'un étranger pensait de la ville de Nancy, quelques années avant les embellissements de Stanislas, au moment où l'ancienne dynastie était encore maîtresse de la Lorraine.
Jean-Georges Keyssler, notre voyageur, était né en l'année 1689 à Thurnau, qui est aujourd'hui une petite localité dans le district de Kulmbach, non loin de Bayreuth, en Bavière. Il fit de bonnes études classiques dans sa ville natale, puis à l'Université de Halle. Il se destinait à la jurisprudence; mais la destinée fit de lui, au lieu d'un avocat ou d'un magistrat, un voyageur et un savant. Il fut nommé précepteur des jeunes comtes de Giech, dont la famille possédait Thurnau, et il accompagna ses élèves en 1713 dans leur tour d'Europe, visitant avec eux l' Allemagne, la Hollande, la France ; il s'acquitta si bien de sa tâche qu'il fut choisi, en 1716, par M. de Bernstorf, premier ministre du roi d'Angleterre Georges Ier en son électorat du Hanovre, pour faire l'éducation de ses petits-fils ; il séjourna tour à tour en Hanovre et en Angleterre, publia une série de dissertations sur des divinités gauloises, fut nommé membre de la Société royale des sciences de Grande-Bretagne, visita une première fois la Lorraine, puis, de 1729 à -1731, entreprit avec ses élèves de longs voyages qui les devaient mener en Suisse, en Italie, en Autriche, en Bohême, en Lorraine et en France, Il eut l'idée d'écrire ses impressions en de longues lettres qui furent livrées à la publicité en 1740 sous le titre: Neueste Reisen durch Teutschland, Boehmen, Ungarn, die Schweiz, Italien·und Lothringen, avec une· suite en 1741. L'ouvrage souleva de vives· critiques, mais il excita aussi une grande curiosité. Des·extraits en furent traduits·en anglais. et en hollandais. Keyssler à ce moment était déjà atteint en sa santé. Après ses nombreux· voyages, il s'était consacré à diriger la bibliothèque et les collections des seigneurs de Bernstorf et il mourut, le 21 juin 1743, à Stratenbourg (2), âgé de 54 ans (3).
Un de ses amis, Gottfried Schütze, recteur du pedagogium d'Altona, donna en 1751· une seconde édition des Neueste Reisen à Hanovre, chez Nicolas Foerster, en 2 tomes in-4° de·1556 pages, plus la table. C'est de cette édition que nous nous servons (4). L'unique lettre sur la Lorraine que nous traduisons est la 99e de la collection: elle s'étend de la. page 1478 à 1490. Elle porte la date de Nancy 24 juin 1731. Keyssler a dû venir en Lorraine avant le départ définitif du duc François III qui eut lieu en avril 1731. Il fut certainement reçu avec ses élèves à la cour; on conçoit que les renseignements qu'il donne sont ceux qui pouvaient surtout intéresser de jeunes gentilshommes allemands : voilà pourquoi il insiste tant sur l'Académie de Lunéville.
CHR. PFISTER.


99e LETTRE
DE LUNÉVILLE, NANCY & LA COUR DE LORRAINE

Lunéville n'était avant 1702 qu'un méchant endroit; mais, comme les Français avaient mis au début de ce siècle garnison dans Nancy (5), le précédent duc de Lorraine (6) se rendit en cette localité, pour que l'Empereur ne pût le soupçonner de partialité; il Y construisit un château (7) où, dans la suite, il prit l'habitude de résider au moins en été. Il y a treize ans ce bâtiment fut en grande partie détruit par un incendie (8), mais il fut rétabli rapidement et plus beau qu'auparavant, comme un phénix ressuscite de ses cendres. Le château était au début. recouvert de plaques de fer, auxquelles on avait donné un vernis qui les préserverait, croyait-on, de toute trace de rouille; mais l'expérience montra qu'on s'était trompé; et. comme, par-dessus le marché, ces plaques n'avaient pas été exactement ajustées, la pluie pénétra dans l'édifice et pourrit les poutres; aussi, l'an passé, le duc dut s'installer à Commercy (9) pour qu'on pût faire une nouvelle toiture; il en coûta plus de 400.000 livres.
Le jardin derrière le château s'étend jusqu'à la rivière Vezouse et est très bien aménagé. Toute la région voisine est un peu basse et marécageuse. La cour est fort brillante; pourtant, depuis l'année 1716 où je fus pour la première fois à Lunéville (10), beaucoup de choses se sont modifiées. Sous le duc précédent, le nombre des serviteurs était si grand que l'on comptait plus de 50 officiers de la chambre (11), et il eût été impossible d'entretenir un tel luxe de fonctionnaires, si ]es traitements avaient été les mêmes qu'aux antres cours. Mais la masse des gens qui aspiraient après des titres était telle, soit dans la nationalité lorraine, soit même parmi les Français, que le duc s'en tira à bon compte; de ces 50 officiers, à peine 20 avaient un traitement et il n'était que de 600 livres lorraines, ce qui fait de 90 à 96 reichsthaler. Le président du Parlement de Lorraine avait 2.000 livres et un secrétaire d'État autant. Mais cette modicité de traitement faisait que les fonctionnaires ne vivaient pas selon leur état et l'on vit des officiers de la chambre qui ne pouvaient entretenir aucun domestique. Le duc actuel (12) n'a que 12 officiers de la chambre dont chacun reçoit annuellement 1.200 livres.
Autrefois il y avait à la cour 14 tables, à savoir quatre pour la famille ducale, une pour le grand-maître, une pour le sous-maître d'hôtel, une pour les officiers de la chambre, une pour les officiers qui montaient la garde, une pour les aumôniers et les confesseurs, etc. Mais maintenant il n'y a jamais plus de quatre tables, dont la première est pour le duc et les gentilshommes qu'il fait inviter; à la seconde mange la duchesse mère (13) avec les princesses et les dames; la 3e est celle du maréchal (14). où mangent les étrangers qui ne vont pas à la table du duc, avec leurs chambellans ; la 4e est pour les officiers de la chambre et les autres officiers. Le soir il n'y a pas de table du duc, parce que celui-ci mange avec sa mère; il invite un certain nombre de gentilshommes et la duchesse autant de dames. Après le repas, on se livre à de petits jeux et, si la société doit être divisée en deux compagnies, le duc en dirige une et Monseigneur (à savoir le frère du duc, le prince Charles) (15) l'autre. Des deux princesses soeurs du duc, la plus jeune, Anne, née en 1714, est d'une rare beauté (16). Madame mère est née en l'année 1676 et appartient à la maison d'Orléans. Ce mariage fut conseillé à la maison de Lorraine, après la paix de Ryswick, par l'ambassadeur suédois M. de Lilienroth (17) comme un moyen de vivre en meilleurs termes avec la France, et il fut presque aussitôt célébré (18). La duchesse aime le jeu, les comédies, les promenades en voiture et autres réjouissances de cette nature. Elle ne s'est jamais montrée bien disposée pour les Allemands, tandis que son mari leur accorda toujours beaucoup de faveurs. Parmi les jeux de cartes, Madame Royale a toujours préféré le lansquenet, et quoique ce jeu, de même que les autres jeux de hasard avec lesquels les jeunes gens se ruinent souvent, fût interdit dans le pays, on le joue néanmoins à la cour et chacun peut y tenter fortune, sans avoir à faire la preuve de ses aïeux ou de ses services nobles. Le présent duc parle bien l'allemand et plus volontiers que le français. Il est de taille moyenne et porte ses propres cheveux qui frisent et sont de couleur brune. Monsieur son frère est un peu plus grand et plus blond. Il est à présumer que le duc sera l'un des plus grands princes de l'Europe, tant par sa puissance que par son administration (19). On ne saurait assez louer la sagesse et la prudence dont il a fait preuve en ses jeunes années en toutes circonstances. Il est en général très cordial pendant ses chasses et même presque familier ; aussi certains étrangers s'étaient imaginé, parce qu'ils se croyaient un peu plus que d'autres à cause de leur parenté avec de hauts fonctionnaires impériaux (20), que même hors des chasses et à la cour ils pouvaient se montrer assez libres avec lui; mais un seul mot, un geste et même le silence leur firent comprendre qu'ils s'étaient trompés (21). Il s'efforce de bien cacher ses pensées. Il choisit lui-même les gens de sa domesticité, et ne veut pas qu'on lui arrache une faveur à force d'insistance. Ses habits sont sans recherche et entièrement étrangers à la mode française; mais comme, l'année dernière, il se rendit de Bar à Paris pour prêter hommage (22), il se fit faire dans la capitale des habits très somptueux à la dernière mode; son envoyé lui en apporta tout un coffre plein à une journée de marche de Paris; mais, après son retour en Lorraine, il ne les porta plus jamais. Tant qu'il séjourna à Versailles, il se conduisit avec tant d'habileté, adoptant tous les usages français, qu'on pouvait croire que dès l'enfance il avait été élevé en France à la cour. Il a prouvé aussi à diverses reprises qu'il- savait s'acquérir, par d'habiles concessions, l'estime des autres nations. Il est entièrement chaste, ce qui est une vertu rare chez de jeunes et grands seigneurs; jamais on ne lui a soupçonné de maîtresse. Il écoute ses ministres, mais ne se laisse pas gouverner par eux.
Sous le précédent règne, le prince de Craon, de la maison de Beauvau, était tout-puissant, et le duc ne cessait de l'enrichir (23). Il ne lui donna pas seulement la seigneurie de Craon (24), mais la charge de grand-écuyer; souvent au billard ou aux autres jeux, il le laissait gagner 30.000 livres et davantage, et lui faisait encore d'autres cadeaux. Sa femme peut encore maintenant se proclamer belle, quoiqu'elle ait donné le jour à 23 enfants. L'aînée de ses filles est coadjutrice de Remiremont. La plus jeune (25) semblait destinée à une grande fortune, lorsque le duc précédent la maria au prince de Lixheim (26), de la maison de Lorraine-Harcourt. Le père de ce seigneur était le comte de Marsan, sa mère, Catherine-Thérèse, comtesse de Matignon (27). Avant son mariage, il commandait un régiment français qu'il conserva depuis, et, à cause de la croix de Malte qu'il portait, on l'appelait le chevalier de Lorraine. A cause de ce mariage la fille du prince de Craon, devenue princesse de Lixheim, reçut l'honneur du tabouret chez Madame Royale (28), et son mari la charge de grand-maître (29) qui lui donnait le premier rang après le duc, avec un traitement annuel de 24.000 livres, à charge pour lui d'entretenir deux fois par jour une table pour 12 à 14 personnes.. Ceci se passa en 1721. Mais, si heureux- que pouvait sembler ce mariage, -il apporta peu de satisfaction aux deux principaux intéressés. Le jeune prince s'était marié malgré lui; et, bien que la dame ne manquât ni d'intelligence ni de beauté, il ne se décida jamais à vivre avec elle comme mari avec femme. Il arriva récemment qu'il se rendit sur un bien de l'évêque de Metz, Coislin (30), sans savoir que sa femme s'y trouvait. L'évêque pensa à cette occasion faire une bonne oeuvre per piam fraudem, et, lorsqu'à minuit l'assemblée se dispersa, il s'excusa auprès du prince de n'avoir plus d'autre chambre et de lit à lui offrir que ceux de la princesse. Le prince répondit fort poliment qu'il s'en contentait; et, lorsqu'on lui eut annoncé que la princesse était déshabillée et couchée, il la suivit dans la chambre. Le lendemain l'évêque voulut féliciter la dame pour la consommation du mariage; mais elle lui donna à entendre qu'elle ne pouvait accepter ce compliment: le prince avait passé toute la nuit sur un fauteuil sans s'être déshabillé (31).
Que la Lorraine ait appartenu autrefois au royaume allemand, c'est une vérité bien connue; mais on sait aussi comment, au siècle précédent, ce pays s'est détaché de ses anciens liens et est devenu une souveraineté (32). Par suite de ce changement, le cérémonial à la cour lorraine est devenu. excessif : le duc ne donne dans sa maison la main droite à aucun prince régnant, à moins que ce ne soit un électeur (comme était le frère du duc précédent) (33). Les services à la cour sont disposés à la manière française; la plus haute juridiction du pays porte le nom de parlement. Dans le duché de Bar, on peut en appeler des tribunaux locaux au Parlement de Paris, et ce petit pays, par suite des devoirs de fief qu'il doit au roi de France, cause beaucoup de tracas à la maison de Lorraine, surtout puisque cet hommage doit être prêté devant le trône royal par le duc en propre personne, à genoux sur un carreau, sans épée, chapeau ni canne. Après la mort du roi Louis XIV, le duc fit ses efforts pour faire accomplir cette cérémonie par un représentant et, comme on le rapporte, le régent était assez disposé à le permettre, lorsque le Parlement de Paris s'y opposa : on en resta de la sorte à l'ancien système; on différa seulement l'hommage jusqu'à ce que le jeune roi prît possession par lui-même du gouvernement, et le duc actuel dut l'année dernière accomplir les mêmes formalités désagréables par lesquelles son père avait passé en 1699. Je ne sais pas s'il est vrai, comme il m'est assuré, que lors du dernier hommage les portes de l'appartement s'ouvrirent, au moment où le duc se trouvait à genoux, bien qu'on eût promis de ne les ouvrir aux spectateurs qu'au moment où le duc serait de nouveau debout (34).
Les fiefs allemands qui consistent en Nomeny (35) et dans quelques autres terres et droits, le duc les a relevés aussi l'année dernière de S.M. Impériale, mais par un délégué. La seigneurie de Commercy constitue une souveraineté à part, qui avait été donnée jadis, en échange d'autres biens (36), au prince de Vaudemont, Charles-Henri, autrefois gouverneur de Milan; mais après la mort de ce prince décédé en 1723 sans héritier, elle fit retour au duché de Lorraine.
La religion catholique romaine n'est pas seulement la religion dominante dans tous les états lorrains, mais c'est la seule religion tolérée. Le zèle pour cette religion va si loin que tout sujet qui s'aviserait de la quitter pour embrasser le protestantisme aurait à redouter la mort, même s'il n'avait commis aucun autre crime, Cette loi cruelle fut faite par le duc Charles II (37) qui fut général de la ligue française et qui voulait par là étaler aux yeux de tout le monde son orthodoxie. Ses successeurs renouvelèrent de temps en temps cette ordonnance, et, comme je l'ai appris avec d'autres détails du savant professeur juris publici de Genève, M. Neccar (38), on a pendu encore au temps de Léopold un individu en effigie pour ce méfait: il eut tout juste le temps de gagner le large.
Aussi, il faut s'étonner qu'on eût permis de célébrer le culte protestant à la femme du duc Henri de Lorraine (39), Catherine, fille du roi de Navarre Antoine et soeur du roi de France Henri IV: il est vrai que les cérémonies eurent lieu en secret au château de La Malgrange (40). On ne fait pas la moindre tracasserie à cause de leur foi aux voyageurs ou étrangers protestants qui séjournent en Lorraine; mais, s'ils meurent, ils ne peuvent être enterrés que hors des limites du duché. De cette règle ne fut pas excepté le baron de Forstner (41) qui, pendant de longues années, s'était trouvé en qualité de ministre d'Etat au service du duc et qui avait bien mérité de la Lorraine; son corps dut être transporté, en 1724, à Sainte-Marie-aux-Mines, à une journée de marche de Nancy, qui appartient moitié à la Lorraine, moitié aux Birkenfeld (42).
Quand le bon Dieu est porté devant une sentinelle ou devant un corps de garde, les soldats doivent tomber à genoux et présentent les armes tête nue; le tambour bat aux champs. Le zèle des catholiques de Cologne, de Trèves et d'autres provinces allemandes voisines va souvent si loin que même les catholiques des autres. pays en blâment l'exagération et trouvent beaucoup de leurs pratiques superstitieuses; mais il faut avouer que les Lorrains ne leur cèdent en rien. Ils ont encore cela de commun avec les Français qu'ils ne reconnaissent aucun droit d'asile aux malfaiteurs dans les bâtiments du culte, et ainsi ils préviennent bien des crimes.
La noblesse de Lorraine avait autrefois beaucoup de privilèges: les nobles prenaient part in corpore aux états généraux; mais depuis Charles IV (43) ils ont perdu ce droit et leur influence a beaucoup diminué. Pourtant, ils possèdent encore des fiefs considérables et la coutume veut que tout bien roturier soumis à l'impôt en soit affranchi aussitôt qu'il devient la propriété d'un gentilhomme et il en est ainsi jusqu'à ce que ce bien retourne à des roturiers. Dans le duché de Bar, quiconque a une mère noble est réputé gentilhomme, même si le père est de condition bourgeoise (44). Les ducs de Lorraine ont, comme seigneurs souverains, le droit d'anoblir; mais on peut deviner aisément qu'il y eut à ce sujet de grands abus : il y eut des gens indignes ou méchants qui, pour une petite somme ou par d'autres moyens, acquirent des patrons et furent nommés dans l'ordre privilégié qui aurait dû être réservé gratuitement à des personnes distinguées par leurs services. Le prince de Vaudémont, comme souverain de Commercy, put aussi distribuer des lettres de noblesse. Ainsi peu à peu les revenus du duc ont diminué ou bien une plus grande charge pèse sur les autres sujets, parce que les nobles sont affranchis d'impôts pour leurs personnes et leurs biens. Les anciens nobles ne méprisent pas seulement les nouveaux, mais encore ce qu'on appelle les gens de robe, ou les gens qui font profession de leur plume, même s'ils appartiennent à d'anciennes familles.
Au début de ce siècle on attribua au duc de Lorraine, dans le traité de partage (45), au lieu de son pays actuel, le duché de Milan, et le duc, par crainte de la France, dut accepter cette proposition (46) ; mais il exigea que tous les potentats de l'Europe donnassent leur assentiment à ce changement, et que tous les droits qu'il possédait en Lorraine, y compris la souveraineté, fussent attribués au duché de Milan; il prévoyait bien que ces deux articles soulèveraient de telles difficultés que toute la négociation serait vaine, même au cas où nul autre changement ne surviendrait en Europe (47). Les revenus annuels du duc se montent à environ deux millions de florins du Rhin (48); sur cette somme les salines de Rosières et de Dieuze rapportent, dit-on, à elles seules 1.400.000 livres. Actuellement un florin du Rhin vaut 3 livres 5 sous. Les territoires du duc sont très étendus; mais en beaucoup d'endroits ils sont coupés par des districts français et séparés les uns des autres. Du côté de la Franche-Comté et des Vosges le sol est moins fertile et je doute que cette infériorité soit compensée par les quelques mines de fer, de cuivre, d'étain et d'argent, et aussi par les agathes, les chalcédoines, les grenats et autres pierres fines qu'on y trouve (49).
L'Académie de gentilshommes de Lunéville jouit depuis longtemps d'une grande réputation; mais actuellement surtout elle est fort bien ordonnée sous la surveillance du baron Schack (50). On y reçoit aussi de~ protestants; on leur demande seulement par complaisance qu'ils fassent maigre le vendredi et le samedi avec leurs camarades, à moins qu'ils ne puissent supporter cette nourriture. La table est bonne; à midi on sert jusqu'à dix plats sans compter les entremets et le dessert; le soir il y a neuf plats. M. de Schack, gouverneur, mange toujours avec ses élèves. Chaque jour quelques académistes sont appelés à la table du duc; ils prennent souvent part aux chasses ducales; en ce cas, le duc fournit les chevaux. En ce moment il y a 15 gentilshommes à l'Académie, et à peu près autant de jeunes étrangers séjournent à Lunéville, en dehors de l'Académie, pour profiter partie de la cour, partie des leçons privées des maîtres. On apprend à l'Académie l'histoire ancienne et moderne, la géographie, la chronologie, les mathématiques, la philosophie, physicam experimentalem, le droit naturel, le droit civil romain, le droit public allemand (le professeur est :M. Begnicourt, un disciple du vieux Vitriarius) (51), sans compter les langues italienne, française et allemande. En outre il y a des leçons d'équitation, d'escrime, de danse et des exercices militaires (52).
Chacun peut choisir ce qu'il désire avant tout apprendre. A l'Ecole de cavalerie il y a quarante chevaux, mais le nombre en sera bientôt élevé à soixante.
Celui qui compte rester quelques mois à Lunéville, quand même il ne serait plus jeune, a profit à se faire inscrire chaque mois à l'Académie. S'il ne suit pas des leçons de professeur, il ne dépensera rien pour cela, et les autres frais sont calculés selon la durée du séjour. Un gentilhomme dépense par an à l'Académie pour la table 600 livres de Lorraine, pour les exercitia 600 livres, pour un précepteur 600, pour un valet de chambre 350, pour un laquais 200, pour les meubles nécessaires 180, pour l'entrée une fois pour toutes 300, pour les valets d'écurie 12, pour les baguettes 18, pour la messe 4. Le total de toutes ces dépenses (sans compter le précepteur et les domestiques) est ainsi de 1.714 livres de Lorraine; or, on ne comptera à un gentilhomme de passage pour un mois passé à l'Académie que 142 livres 16 sols et 8 deniers, soit 44 florins du Rhin. Pour le second mois on ne lui demandera que 117 livres 16 sols et 8 deniers.
Les externes, c'est-à-dire ceux qui ne logent pas à l'Académie, donnent pour le premier mois 100 livres et chaque mois suivant 40 livres, et pour les baguettes chaque mois 30 sols. L'entrée se monte à une vingtaine de livres. Les maîtres des exercices et des langues comme ceux qui enseignent l'art des fortifications, donnent chaque semaine cinq leçons, mais ne peuvent exiger des étrangers plus de 20 livres par mois.
Aucun de ces académistes, s'il n'a pas un précepteur particulier, ne peut après le souper sortir de l'Académie sans permission du gouverneur. S'il a précepteur particulier, le consentement de ce dernier est nécessaire pour une telle sortie. Semblable permission est exigée, si un académiste veut passer la nuit hors de l'Académie. Après minuit la porte de l'Académie n'est plus ouverte sans permission spéciale. Personne ne peut avoir un chien à l'Académie. Personne ne peut jouer d'instrument de musique le soir passé dix heures et le jour pendant les heures consacrées aux leçons publiques de droit, d'histoire et de mathématiques, à la danse et à l'escrime. Personne n'a le droit de manger dans sa chambre sans permission du gouverneur, et hors le cas de maladie. Aucun laquais loué ne peut rester à l'Académie après minuit. Aucun gentilhomme ne peut avoir plus d'une chambre, même s'il voulait payer pour deux. Chacun doit restituer sa chambre dans l'état où elle lui a été cédée. Il n'est permis à aucun laquais, qu'il ait livrée ou non, de porter une épée; cette autorisation n'est donnée qu'aux valets de chambre. Chaque gentilhomme fournit son couteau, sa cuiller et sa fourchette pour la table. Personne ne peut se faire faire de nouvelle clef sans en avoir avisé le contrôleur. Le domestique qui rassemble les cendres est tenu de les porter aussitôt hors de la maison. Aucun laquais ne peut se tenir à la cuisine, s'il n'a à y faire pour son maître et cela seulement aux heures des repas. Tout gentilhomme malade doit aussitôt prévenir le gouverneur de l'Académie; celui-ci le fait visiter par un médecin qui fait rapport sur la maladie. Les différends qui s'élèvent entre les académistes sont soumis au gouverneur qui, dans les circonstances graves, en réfère au duc. Il est défendu à tous les négociants de faire aucun prêt ou de livrer quoi que ce soit à crédit aux gentilshommes de l'Académie, à moins que le précepteur ou, à son défaut, le gouverneur de l'Académie ne donne garantie. Si les marchands contreviennent à cet ordre, ils perdront l'argent qu'ils auront avancé. Aucune porte n'aura de verrou ou d'autre loquet qui pourrait empêcher le gouverneur de pénétrer dans les chambres des académistes. Tous les jeux de hasard sont. interdits aux académistes soit entre eux, soit avec les étrangers (53).
Pour que les précepteurs puissent veiller plus efficacement sur les gentilshommes qui leur sont confiés, ils ont toujours entrée libre à l'Académie et à la cour; ils sont présentés au duc à leur arrivée en même temps que leurs élèves. Cette liberté d'accompagner les jeunes gentilshommes est très utile; ailleurs on constate les nombreux dangers qu'entraîne l'habitude d'exclure les précepteurs, à cause de l'inégalité de leur condition, précisément de ces sociétés où la surveillance est le plus nécessaire. Au dernier carnaval à Lunéville il y avait chaque soir une table spéciale pour les précepteurs. Ils ont de même à la Comédie leur place marquée derrière leurs élèves gentilshommes,
Etrangers et académistes peuvent chaque jour venir à la cour; et comme Lunéville est un petit endroit, la plus légère folie qu'un jeune gentilhomme peut faire est aussitôt connue à la cour et les dames ne cessent pas de railler à ce propos le coupable de façon spirituelle. La crainte d'une pareille moquerie les empêche de commettre des fautes et leur impose une conduite prudente.
Je dois pourtant dire que les Allemands, comme dans d'autres institutions, se tiennent trop entre eux et ne parlent guère que l'allemand. Puis quelques-uns sont gênés de ce qu'il faille se procurer, plus qu'ailleurs, des habits trop chers à cause des festins et des galas. Enfin, quoique les jeux de hasard soient interdits, les jeux de commerce (54) entraînent assez loin des jeunes gens qui ne sont pas des maîtres au jeu, et celui qui se laisse entraîner par les dames à jouer ne peut plus tard leur échapper que difficilement. Sans doute on ne perd chaque soir plus d'un louis ou deux; mais de semblables dépenses se présentent souvent et finissent. par faire une somme considérable. Ce sont là des défauts auxquels il n'est pas possible de remédier avec des ordonnances. Rien n'est parfait en ce monde et tout dépend en ces cas de la sagesse du voyageur. Il serait à souhaiter qu'on n'envoyât en voyage que des jeunes gens assez expérimentés et vertueux pour que la visite des pays étrangers tournât à leur profit et à celui de leur patrie.
A l'occasion de l'Académie de Lunéville, je ne puis m'empêcher de raconter les étranges destinées du professeur actuel d'histoire et de géographie nommé Du Val (55). C'est le fils d'un paysan bourguignon (56) et il vint comme enfant en Lorraine, où, à quatre lieues de Nancy (57), il gardait dans un village les troupeaux: Mais dès son enfance il montrait un très grand désir de s'instruire, et, comme il ne pouvait le satisfaire autrement, il rassemblait des escargots, des chenilles et autres bêtes semblables, pour les observer de près. Il n'y avait personne dans le village auquel il n'adressât ses demandes: d'où vient telle ou telle chose? Pour quel motif cela est-il ainsi et non autrement? Mais les réponses, comme bien l'on peut supposer, étaient telles qu'il savait encore moins après ces questions qu'auparavant. Un jour il aperçut chez un garçon du village les fables d'Esope avec des planches sur cuivre, ce qui augmenta sa passion de s'instruire. Il ne savait pas encore lire et les autres jeunes gens, qui avaient poussé leur science jusqu'à la lecture, n'avaient pas toujours envie de lui expliquer les sujets représentés par les images, Il forma dès lors le dessein de ne pas se reposer avant qu'il sût lire, Il n'épargna rien pour y parvenir et, en toute occasion, il mettait de côté un peu d'argent et il le donnait à des garçons plus âgés afin qu'ils lui apprissent les lettres. Quand il eut atteint ce but, il mit la main sur un calendrier où étaient représentés les douze signes du zodiaque. Il les chercha dans le ciel et crut les avoir trouvés, et, quoique sur ce point comme sur bien d'autres il se fit des idées fausses, il acquit bien des notions que d'autres savaient à peine après une longue étude. Il arriva qu'un jour, comme il passa à Nancy devant la boutique d'un marchand d'estampes, il aperçut à la devanture une carte qui représentait le monde. Ce lui fut une nouvelle occasion de réflexions, et, après qu'il l'eût achetée, il passa bien des heures à l'étudier. Au début, il prit les degrés représentés en noir pour des milles français; mais quand il eut réfléchi qu'en venant de Bourgogne en Lorraine il avait parcouru plusieurs milles qui auraient occupé sur une telle carte un espace bien plus petit, il s'aperçut de l'impossibilité de sa première hypothèse: la vraie signification de ces signes et de beaucoup d'autres sur les cartes dont peu à peu il se procura un certain nombre, ne put être devinée par lui qu'avec une peine incroyable.
Mais bientôt, à cause de son tempérament, ami du silence, il fut fatigué de son séjour au milieu de jeunes paysans sauvages, et il se rendit chez quelques ermites qui habitaient à une demi-lieue de Lunéville, dans un bois, pour les servir et garder les six ou huit vaches qu'ils entretenaient (58). Ces ermites étaient eux-mêmes des ignorants; mais Du Val trouva chez eux. occasion de lire divers livres et d'apprendre bien des choses des hommes qui venaient visiter les reclus. Tout ce qu'il pouvait épargner sur ses gages modiques fut consacré à l'achat de livres et de cartes. Il aperçut sur certaines de ces dernières les armoiries de seigneurs, et comme elles contenaient des griffons, des aigles doubles, des lions avec deux queues et autres animaux merveilleux, il s'informa auprès d'un de ses amis pour savoir si de telles bêtes existaient: comme il apprit que ces signes appartenaient à une science spéciale qu'on appelait le blason, il écrivit sur un morceau de papier ce nom qui lui était auparavant inconnu, courut à Nancy, dans une librairie, acheta un livre sur la science des armoiries (59), et étudia à fond cette science sans le secours d'aucun maître (60). Il avait atteint ainsi l'âge de 2l ans, lorsqu'en 1717, en automne, comme il garda un jour les vaches dans la forêt, sous un arbre, ayant avec lui son Atlas, l'ancien duc de Lorraine (61) avec le duc actuel (62), vinrent à chasser dans ce canton. Le précepteur du prince, M. de Pfütschner (63), homme de haut mérite et qui aujourd'hui jouit comme conseiller secret d'une grande autorité auprès de son maître, surprit Du Val au milieu de ses études. Trouver un berger avec ses longs cheveux bruns en désordre, revêtu d'un misérable habit de lin, au milieu d'une série de cartes, sembla à :M. de Pfütschner chose si extraordinaire qu'il en informa le prince (64) ; celui-ci s'approcha et interrogea le berger sur son passe-temps. Du Val répondit à toutes les questions avec beaucoup d'intelligence et montra que, dans diverses sciences, il avait des connaissances solides. Le prince voulut le prendre avec lui à la cour et à son service ; mais Du Val qui avait lu dans des livres de morale combien périlleuse était la vie à la cour et qui avait vu à la ville des laquais de grands seigneurs se quereller et se battre étant ivres, répondit en toute liberté: « Si je dois simplement servir le prince, je préfère rester auprès de mon troupeau, dans ma situation actuelle; mais si l'on me donne occasion de lire des livres et d'y apprendre quelque chose, je suis prêt à suivre n'importe qui. » La réponse plut au prince qui fit venir ce berger à la cour et qui fit en sorte auprès du duc que Du Val fût envoyé à l'Université de Pont-à-Mousson (65).
Le désir de lire De Rustica de Varron fit qu'en peu de temps il devint maître de la langue latine, et, avec ce secours, rien ne lui fut désormais difficile. Lorsqu'il eut terminé avec beaucoup d'éclat ses études à Pont-à-Mousson, le duc le fit voyager en France (66). Ses principales connaissances sont l'histoire ancienne et moderne, la géographie, les antiquités et les anciennes monnaies. Je l'ai entendu faire un cours sur l'empire des Carthaginois et j'ai admiré l'habileté avec laquelle il savait mêler ensemble l'histoire, la géographie, les moeurs des peuples et les merveilleuses médailles. Il a reçu tout récemment la place de professeur à l'Académie des gentilshommes avec des appointements de 700 livres (67). Comme bibliothécaire (68) il touche 1000 livres, a le logement au château ainsi que la table avec le confesseur du duc. Ce qu'il faut surtout louer en lui, ce sont sa modestie et sa politesse. Il ne rougit point de la médiocrité de ses origines; au contraire il se plait à raconter comme dans son intelligence une idée s'est formée après une autre, et combien il fut heureux même en sa mauvaise fortune. Il visite souvent en compagnie de quelques amis l'ermitage d'où l'a tiré la grâce du duc: il y possède encore une chambre et a l'intention d'y bâtir une petite maison. Il a fait représenter en un tableau le misérable vêtement dans lequel de Pfütschner l'a trouvé dans la foret sous un arbre, en même temps que le paysage et la manière dont il est entré en conversation avec le prince (69). A propos de la bibliothèque qui a été créée au château, il m'a raconté que le premier livre acquis fut celui de Rosenthal, De feodis (70) qu'il fallait consulter à propos d'une querelle féodale entre la maison de Lorraine et l'électeur palatin (71): on ne put trouver ce livre, qui pourtant n'est pas rare, chez aucun libraire de Nancy et pourtant il fallait que la maison de Lorraine recherchât un passage de ce volume. Aujourd'hui cette bibliothèque possède un nombre respectable d'ouvrages choisis et on ne cesse pas de l'augmenter (72). Dans la salle de la bibliothèque se trouvent deux globes de Coronelli (73) dont l'un, le globe coelestis, est, au jugement de Du Val, bon et utile, à cause des orbites de quelques comètes qui y sont marqués, et dont l'autre, le terrestris, est rempli de fautes. La bibliothèque renferme aussi 3500 vieilles monnaies, parmi lesquelles les monnaies anciennes sont en parfait état de conservation (74)· La transformation de Du Val de boursier en savant professeur présente des particularités curieuses (75) : pourtant on trouverait pour le fond de cette histoire quelques exemples analogues; ainsi Dominique Mecherino, un peintre italien connu, mais qui est plus célèbre sous le nom de Beccafumi, étudiait le dessin sans aucun maître et tout en gardant les moutons; un gentilhomme de Sienne, Laurent Beccafumi, le tira de cette condition médiocre pour lui faire apprendre la peinture (76).
Du Val n'est pas le seul à Lunéville qui dut sa science plus à l'instinct de sa nature qu'à l'enseignement d'autrui. ·Un autre exemple y est fourni dans la personne d'un mathématicien nommé Vayringe. Celui-ci, jusqu'à 28 ans, était un paysan marchant derrière la charrue (77) ; mais, depuis son enfance, il avait un grand goût pour la mécanique et l'art de tourner. Après avoir bien contemplé une broche qui tournait sans contrepoids, il fut amené à s'occuper d'horlogerie; il se rendit enfin à Nancy où il acheva un certain nombre d'oeuvres artistiques, jusqu'au jour où le hasard fit tomber sous les yeux de M. de Pfütschner une montre fabriquée par lui et qui, bien que n'ayant que trois roues, marquait les heures et sonnait à répétition. M. de Pfütschner recommanda l'artisan au duc et fit en sorte qu'il fût envoyé aux frais de S.A. en Angleterre (78). Vayringe y resta treize mois et reçut en mathématiques les leçons du célèbre Desaguilliers (79). Son zèle infatigable, ses hautes capacités firent de lui un mécanicien célèbre et il occupe aujourd'hui la place de professeur Physices experimentalis à l'Académie, avec un traitement de 1200 livres. Le cabinet des machines est confié à sa direction. L'homme mérite la réputation d'un modeste savant qui, pas plus que Du Val, ne fait un secret de son état antérieur, mais proclame bien haut comme tous les deux doivent leur situation à M. de Pfütschner. J'ai vu chez Vayringe une imitation faite avec un petit nombre de roues de cette machine que le mécanicien anglais Holey avait inventée pour le prince Eugène et qui représente le système de Copernic. De la même façon, Vayringe a amélioré la machine qui, avec l'aide de feu, sert à élever l'eau (80). Le duc actuel parla un jour à Lunéville des miroirs incandescents qu'il avait vus chez les Jésuites de Prague, et à l'aide desquels, sans rayons de soleil, simplement par des charbons enflammés, on pouvait allumer un objet d'une extrémité de la chambre à l'autre. Vayringe pria M. de Pfütschner d'écrire à Prague pour avoir des renseignements sur ces miroirs; mais les Jésuites qui n'aiment pas à communiquer leur science, répondirent simplement que ces miroirs étaient préparés d'après la linea parobolica primi generis. Aussitôt qu'il l'eut. appris, Vayringe n'eut pas de cesse jusqu'à ce qu'il eût confectionné deux de ces miroirs, qui envoyaient leurs rayons à soixante pas et allumaient un objet aisément inflammable. Mais les miroirs qui se trouvent ici n'agissent pas à aussi grande distance que ceux de Prague, parce qu'ils ne sont pas assez lisses ni assez bien dorés, ce qui est essentiel. On se sert pour faire ces miroirs de la même fonte que pour les cloches, avec laquelle on confectionne aussi les cylindres qui servent en optique. A l'aide de ces miroirs deux personnes peuvent communiquer, même en parlant bas, sans qu'un individu placé au milieu d'eux n'entende rien : c'est une expérience qu'on peut aussi faire sous des voûtes elliptiques (81).
De Nancy à Lunéville il y a cinq lieues; on change de poste à Saint-Nicolas, petite localité où se rendent de nombreux pèlerinages, à cause des reliques de saint Nicolas, évêque de Myre. A une demi-lieue de Nancy, on laisse à gauche sur une petite hauteur le château de plaisance des ducs, La Malgrange, On y jouit d'une vue agréable; les bâtiments ont été commencés avec luxe; mais ils ne sont pas terminés et il est à prévoir qu'ils ne le seront jamais (82), Plus près de la ville se trouve une chapelle, Notre-Dame de Bonsecours, qui, à cause de nombreux miracles dont elle a été le théâtre, jouit d'une grande réputation.
Nancy est située dans une belle plaine à une demi-lieue de la Meurthe; elle se divise en Ville-Vieille et VilleNeuve, Cette dernière a des rues droites et larges avec beaucoup de belles maisons dont les toits, selon la coutume du pays, sont si plans que l'on peut s'y promener à l'aise, Dans la Ville-Vieille la grande place allongée (83) et la Grande-Rue devant le palais ont bel aspect. Il a fallu, pour satisfaire les Français, abattre les travaux de fortification et il n'en est rien demeuré que le mur et quelques bastions (84) C'est en cet état que la ville a été restituée aux ducs de Lorraine par le traité de Ryswick et le duc ne peut fortifier Nancy ni aucun autre lieu sans le consentement du roi de France.
De l'ancien palais une partie a été détruite et le duc précédent a commencé un nouveau palais; mais son entreprise a été arrêtée, si bien que seul est debout le corps de logis (85) : celui-ci n'a pas de portail, mais, à sa place, cinq portes qui se succèdent (86) : il y en a sept analogues au rathhaus d'Amsterdam. Le duc actuel vient rarement à Nancy. Dans le palais on voit. dix-huit belles tapisseries qui représentent les exploits du duc Charles IV (87). On montre aussi deux vieux sabres des Bourguignons qui ont été battus près de Nancy sous Charles le Téméraire (88), et surtout le casque de ce héros ambitieux: il est recouvert de velours rouge, porte une plume jaune et un cercle de taffetas jaune (89). En souvenir de la victoire, le capitaine des Suisses porte en ses mains ce casque chaque année à une procession et deux autres suisses portent les deux sabres (90). Près du palais on a disposé sur un bastion un jardin d'où l'on jouit d'une vue étendue (91). Au jardin touche l'Opéra dont la salle a été faite sur les plans de l'architecte italien Bibiéna, le même qui a élevé l'Opéra de Vienne (92). La grandeur n'a rien de remarquable ; mais la disposition générale est ingénieuse. La salle est ornée de chaque côté d'une belle tribune.
En ce qui concerne les édifices ecclésiastiques, on admire maintenant l'église primatiale bâtie en pierres de taille avec deux tours et une belle coupole à la manière italienne (93). Cette église ne se trouve pas sous l'autorité du métropolitain (94) de Lorraine (qui est l'évêque de Toul), mais elle est soumise immédiatement au pape : voilà pourquoi elle porte le nom de primatiale. Le chapitre se compose d'un primat et de seize chanoines (95) ; ces derniers ne sont pas obligés de montrer leurs ancêtres (96). Le duc nomme le primat sans consulter le chapitre et le pape le confirme. Ses revenus se montent, avec l'abbaye de L'Isle qui est unie à la dignité primatiale (97), à 36.000 livres qui, depuis l'année 1715 où est mort le dernier primat, le duc Charles-Joseph-Ignace, électeur de Trèves et évêque d'Osnabrück (98), sont employés, avec l'assentiment du pape, à la construction de l'église.
Dans l'église de Saint-Georges est enterré le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, qui mourut le 5 janvier 1477 dans la bataille de Nancy; quelques-uns prétendent que ses ossements ont été transportés en 1550 à Bruges en Flandre par Marie, reine de Hongrie et régente des Pays-Bas (99). Son tombeau à Nancy le montre les mains jointes, la tète couchée sur un coussin; à ses pieds un lion (100). Chytrteus (101) et Merian (102) reproduisent les inscriptions de ce monument, et la première pièce commence ainsi:
Carolus hoc busto Burgundae gloria gentis
Conditur, Europae qui fuit ante timor.
On y lit aussi:
Bella Ducum, Regumque et Caesaris omnia spernens,
Totus in effuso sanguine laetus erat.....
Discite terrenis quid sit confidere rebus,
Hic toties victor denique victus adest.
Dans cette même église Saint-Georges se trouvent aussi les tombeaux des anciens ducs de Lorraine; les ducs plus récents reposent dans l'église des Capucins (103).
A propos de Nancy je dois encore faire mention du célèbre médailleur et graveur des monnayes de S. Alt. Royale, Ferdinand St- Urbain, qui demeure à la Monnaie. Il est originaire de Nancy (104), et en exerçant son art et l'architecture, il a passé 25 ans chez Hamerani (105) à Rome, sous les papes Innocent XI, Alexandre VIII, Innocent XII et Clément XI (106). Il jouit d'une telle réputation que le pape actuel (107), qui l'avait connu, alors qu'il était simple cardinal et trésorier pontifical, ne voulut faire exécuter que par lui l'empreinte de sa grande médaille (108). J'ai déjà parlé ailleurs du vernis que Saint-Urbain sait donner à ses grandes médailles de bronze (109).
Je pars d'ici pour la France et l'Angleterre et pense revenir par les Pays-Bas autrichiens et les Pays-Bas unis (110).
Nancy, le 24 juin 1731.

 (1) Il a pourtant été connu d'ARTHUR BENOIT, qui avait réuni tant de notes sur l'histoire de Lorraine et qui le cite dans son étude, Les protestants du duché de Lorraine sous le règne de Stanislas dans la Revue d'Alsace, 1885, p. 36 ; il n'a pas été ignoré du regretté H. BAUMONT, Etudes sur le règne de Léopold, qui le mentionne à diverses reprises, voir p. 276, n. 3 et 277, n. 4.
(2) Cercle de Lauenbourg, en Schleswig-Holstein,
(3) Les éléments de cette courte biographie sont empruntés à la préface mise par Gottfried Schütze en tête de son édition des. Neueste Reisen, Cf. FORMEY, Eloge des Académiciens de Berlin et de divers autres savants, t. II, pp. 141-155, Berlin,1757. Article de Ratzel dans l'Allgemeine Deutsche Biographie, t. XV., p. 702.
(4) Une troisième édition, non modifiée, porte la date de Hanovre 1776,
(5) Les Français entrèrent dans Nancy le 3 décembre 1702 et y demeurèrent jusqu'au 11 novembre 1714.
(6) Léopold (1698-1729).
(7) Lunéville possédait au moyen-âge un château féodal qui fut remplacé en partie sous Henri II (1608·1624) par une maison de plaisance. Les anciennes constructions furent rasées après 1702, et le château actuel fut élevé sur les plans de Germain Boffrand. Il était terminé en 1706.
(8) Cet incendie éclata le 3 janvier 1719. Il consuma une aile et la chapelle. Sept personnes périrent dans les flammes. Cf. H. BAUMONT, Histoire de Lunéville, p. 117.
(9) La cour s'installa à Commercy du début de septembre 1730 jusqu'au 25 octobre, Journal de Nicolas, p. 81.
(10) Nous n'avons pas de détail sur ce premier voyage de Keyssler à Lunéville.
(11) En 1729, 70 officiers de la chambre sont mentionnés au compte des gages, et la maison civile comprenait près de 500 serviteurs de tout rang. LEPAGE, Les offices des duchés de Lorraine et de Bar dans les M.S.A.L., 1869, p. 344.
(12) François Ill, (1729-1737),
(13) Elisabeth-Charlotte, fille de Philippe d'Orléans et de la princesse Palatine.
(14) Elle était tenue par le grand maître. C'était depuis le 1er juillet 1721, Jacques-Henri de Lorraine, prince de Lixheim.
(15) Il naquit le 12 décembre 1712, devint plus tard au nom de l'Autriche, gouverneur des Pays-Bas et mourut au château de Tervueren près de Louvain le 4 juillet 1780.
(16) Des nombreuses filles de Léopold deux seules survivaient en 1731. Elisabeth-Thérèse, née le 15 octobre 1711 et qui épousa en 1737 Charles-Emmanuel III, roi de Sardaigne. (Elle mourut à Turin le 3 juillet 1741) ; et Anne-Charlotte, née le 17 mai 1714, qui fut élue abbesse de Remiremont en 1735. (Elle mourut à Mons le 7 novembre 1773).
(17) M. de Lilienroth représentait la Suède au congrès de Ryswick. Cf. H. BAUMONT, Etudes sur le règne du duc Léopold, p. 35.
(18) Il fut célébré à la chapelle du palais de Fontainebleau le13 octobre 1699. L.e duc d'Elbeuf représentait Léopold.
(19) Keyssler, en tant qu'allemand, est très favorable à François III. Gottfried Schütze, qui réédita en 1751 les voyages, renchérit encore et ajoute en note: « Que ces prédictions ont été accomplies et que le frère s'est acquis de son côté la réputation d'un des plus grands héros de notre siècle, ce sont des faits que tous nos lecteurs connaissent. »
(20) François III avait été élevé à la cour de Vienne et on lui destinait la main d'une princesse impériale.
(21) En réalité François III fut très hautain envers les étrangers comme envers les Lorrains. Il les tenait à distance et il était tort difficile de lui parler. Voir sur son caractère les lettres de d'Audiffret, résident de Louis XV à Nancy. Histoire de Nancy, t. III.p.404, n.2.
(22) Ce voyage se place à la fin de janvier 1730. La cérémonie de l'hommage eut lieu à Versailles le 1er février.
(23) Sur le prince de Craon, voir BAUMONT, Etudes sur le règne de Léopold, p.269.
(24) M. de Craon acheta pour 1.100.000 francs que lui donna Léopold, la terre de Haudonviller qui fut érigée en marquisat par lettres patentes du 21 août 1712. DURIVAL, Description de la Lorraine, t. I. p. 106. Cette terre prit le nom de Craon et devint, en 1767, Croismare.
(25) Anne-Marguerite-Gabrielle.
(26) Jacques-Henri de Lorraine, né le 24 mars 1698. Le mariage fut célébré le 19 août 1721. Voir l'acte dans CHARLES DENIS, Inventaire des registres de l'état civil de Lunéville, p. 84.
(27) Charles de Lorraine, fils de Henri de Lorraine, comte d'Harcourt, avait épousé en premières noces Marie d'Albret, en secondes noces Catherine- Thérèse de Matignon, veuve de Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay.
(28) La duchesse Elisabeth-Charlotte.
(29) Il reçut cette charge quelque temps avant son mariage, le 1er juillet 1721. LEPAGE, Les offices des duchés de Lorraine et de Bar, dans les M.S.A.L., 1869, p. 356. Lepage dit que le prince touchait 36.000 livres de gages.
(30) Henri-Charles, duc de Coislin, pair de France, évêque et prince de Metz, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit et premier aumônier du roi, mort le 28 novembre 1732.
(31) Gottfried Schütze ajoute ici cette note : « Le prince de Lixheim resta sur le carreau, en 1734, dans un duel avec le duc de Richelieu sur les bords du Rhin, quoique les journaux eussent annoncé qu'il était mort dans la tranchée devant Philippsbourg. Sa veuve se remaria en 1739 avec l'envoyé français à la cour impériale, le marquis de Mirepoix ». Il s'agit de Pierre-Louis de Lévis, marquis de Mirepoix, qui avait épousé en premières noces Gabrielle-Henriette Bernard, petite-fille du fameux banquier Samuel Bernard.
(32) Ici Keyssler se trompe. La souveraineté de la Lorraine fut reconnue par Charles-Quint au traité de Nuremberg de 1542. Il y avait donc en 1731 près de deux siècles.
(33) Charles de Lorraine, né le 24 novembre 1680, évêque d'Olmütz et d'Osnabruck dès 1698; plus tard coadjuteur et archevêque électeur de Trèves, mort le 4 décembre 1715.
(34) Il semble bien que cette anecdote est fausse. Au contraire. on eut, en 1730, à Paris, beaucoup d'égards pour le duc de Lorraine, qui était fiancé à Marie- Thérèse. Il logea au Palais royal chez le duc d'Orléans, son cousin-germain, et on lui permit pendant son voyage de garder l'incognito, comme il avait été fait, en 1699, pour Léopold.
(35) Le marquisat de Nomeny avait été acquis par le duc de Lorraine Henri II, en 1612. Les ducs de Lorraine relevaient encore de l'Empereur les marquisats de Pont-à-Mousson et d'Hattonchâtel, la vouerie de la ville de Toul et de Remiremont, et des droits qu'en réalité ils n'exerçaient plus depuis longtemps et dont la formule d'hommage continuait de faire mention, comme celui de présider les duels judiciaires entre le Rhin et la Meuse, de frapper monnaie dans la ville d'Yve en Hainaut, etc.
(36) Le prince de Vaudemont obtint Commercy le 31 décembre 1707, mais il renonça à la terre de Fénétrange et au comté de Falkenstein. Léopold avait reçu Commercy en 1702, à la mort du prince de Commercy, Charles-François, fils du prince de Lillebonne et petits-fils de Charles IV, neveu par suite du prince de Vaudemont.
(37) Celui que nous appelons Charles III. Il n'est pas exact de dire qu'il fut général de la Ligue.
(38) Charles-Frédéric Necker était fils d'un avocat de Cüstrin. Gouverneur d'un jeune baron de Bernstorf, il vint à Genève avec son élève et y noua quelques relations. En 1721, on créa pour lui dans cette ville une chaire de droit public germanique: il se maria bientôt avec une genevoise et reçut le droit de bourgeoisie le 28 janvier 1726. Il publia en 1741 la Description da Gouvernement présent du corps germanique. Il est le père de Jacques Necker, ministre de Louis XVI. Il mourut en 1761. Cf. EUG. RITT, Notes sur Madame de Staël, ses ancêtres et sa famille, Genève, 1899. CH. BORGEAUD, Histoire da l'Université de Genève, Genève, 1900, pp. 518·520.
(39) Lisez plutôt la femme du duc de Bar Henri. Catherine mourut en 1603 et son mari épousa Marguerite de Gonzague en 1606 avant qu'il devint duc de Lorraine.
(40) Histoire de Nancy, t. II, p. 129.
(41) Le baron de Forstner était un diplomate, d'origine anglaise, au service de la Lorraine; avec Bourcier de Montureux il représenta le duc Léopold au congrès d'Utrecht.
(42) Les Birkenfeld avaient hérité, en 1673, de la seigneurie de Ribaupierre dont relevait la moitié de la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines.
(43) Charles IV convoqua en 1625 les états généraux qui attribuèrent le duché à son père François de Vaudémont ; celui-ci abdiqua en faveur de son fils qui tint désormais le duché de son chef et non de celui de sa femme Nicole. Depuis ce temps, les états ne furent plus réunis.
(44) D'après les coutumes de Bar et de Saint-Mihiel, les fils pouvaient hériter de la noblesse maternelle en abandonnant au fisc le tiers des biens paternels, si le père était roturier. Voir sur les abus qu'entraînait cette coutume un article de FOURIER DE BACOURT dans le J.S.A.L., 1896, p. 101.
(45) Il s'agit du second traité de partage de la monarchie espagnole qui fut signé à Londres le 3 mars 1700.
(46) Le traité de partage fut soumis à. Léopold le 24 mai 1700 et signé par lui le 16 juin. Le duc de Lorraine, quoiqu'en prétende Keyssler, accepta volontiers le Milanais qui était une province plus grande et plus riche que la Lorraine. Il demanda seulement à Louis XIV des garanties pour l'avenir et chercha il dégager sa responsabilité vis-à-vis de l'Empereur. BAU MONT, o.c., p. 90.
(47) A la mort du roi d'Espagne Charles II (1er novembre 1700), Louis XIV accepta le testament de ce prince, conférant an duc d'Anjou la totalité de la monarchie espagnole; le traité de partage se trouva par suite annulé.
(48) Ce chiffre de 6 millions 1/2 de livres parait un peu trop élevé.
(49) « Le. pays est riche en mines d'argent, de cuivre, de fer, d'étain et de plomb; et on trouve même des perles au pied du mont Vogèse, des pierres d'azur, et la meilleure matière pour faire les miroirs, La terre y produit aussi des cassidoines d'une telle grandeur qu'on en fait de très beaux ouvrages et des coupes entières. » Les délices de la France ou description des provinces et villes capitales d'icelle depuis la paix de Ryswick. Amsterdam, 1699, t. I, p. 287.
(50) Sur cette Académie, voir Histoire de Nancy, t. III, p. 247 LUCIEN DULUC, L'Académie de Lunéville, dans la Lorraine Artiste, 1892, p. 505. L'Académie avait d'abord eu comme gouverneur le baron de Ceccaty et avait été installée à Nancy dans l'hôtel du primat. En 1709, elle fut transférée une première fois à Lunéville; après 1715, elle revint à Nancy sur la place de la Carrière (hôtel des pages), pour être définitivement fixée à Lunéville vers 1725. Là elle fut installée sur les bords de la Vezouse, dans un hôtel qui prit le nom d'hôtel des pages.
(51) Philippe Reinhard Vitriarius, né à Oppenheirn en 1647, fut un élève de Boecler à Strasbourg: il enseigna le droit public allemand à Genève et à Leyde, et mourut dans cette dernière ville le 30 juillet 1730. On connaît le grand succès qu'obtint son recueil de droit. le Vitriarius illustratus,
(52) C'est à cette Académie de Lunéville que Voltaire fait allusion dans le Siècle de Louis XIV: « Il (Léopold) établit à Lunéville une espèce d'Université sans pédantisme, où la jeune noblesse d'Allemagne venait se former; on y apprenait de véritables sciences, dans des écoles où la physique était démontrée aux yeux par des machines admirables. Il a cherché les talents. jusque dans les boutiques et les forèts pour les mettre au jour et les encourager. » Allusion à Jamerai Du Val dont il sera question plus loin.
(53) Ces détails qui sont jetés un peu pèle-mêle sont, selon toute apparence, empruntés à des prospectus de l'Académie,
(54) Le mot en français dans le texte. On désignait ainsi un certain nombre de jeux de cartes qui devaient récréer la société.
(55) La vie de Du Val a été souvent écrite. Nous citons la biographie faite par le docteur Mesny et qui parut à Florence en 1777, chez Joseph et Pierre Allegrini, 126 pages in-12, puis celle du chevalier de Koch, en tête des oeuvres de VALENTIN JAMERAI-DUVAL, Saint-Pétersbourg, l781.Memoires sur la vie de feu Monsieur Duval, Augustin Digot, dans les M.A.S., 1817, a publié sur Duval une Notice biographique et littéraire, en tous points excellente, Digot savait par une lettre de Duval publiée dans les oeuvres, tt. II, p: 292, Voilà de quoi suppléer à ce que le savant M. Keysler a publié autrefois de moi dans ses voyages) qu'un Allemand axait parlé de son héros: mais, dit-il, « nous n'avons trouvé le nom de Keyssler dans aucun dictionnaire biographique ». L'Importance de ces pages de Keyssler est assez grande. Datant de 1731, elles constituent la plus ancienne en date des biographies de Du Val; Keyssler venait de voir le professeur et avait recueilli de sa bouche les détails qu'il donne: nous avons dans ces pages une véritable interview.
(56) Il naquit à Arthonnay, canton de Cruzy, arrond. de Tonnerre (Yonne) et fut baptisé le 24 avril 1695. Cf. J.S.A.L., 1878, p. 250. Arthonnay est bien en Bourgogne, non en Champagne, comme il est dit souvent.
(57) Il vint en Lorraine après le grand hiver de 1709, âgé de 14 ans, Il s'engagea comme domestique chez un berger de Clezentaine, cant. de Rambervillers, Vosges.
(58) Il resta deux années à Clezentaine; au bout de ce temps, il fut recueilli par un ermite, frère Palémon, qui s'était retiré à la Rochotte, près de Deneuvre; il semble être demeuré assez longtemps dans l'ermitage. Il le quitta au début de 1714 et fut recueilli à un autre ermitage, celui de Sainte-Anne, près de Lunéville, au confluent de la Meurthe et de la Vezouze. Par un contrat passé devant le notaire Cognel le 18 janvier 1714, il engagea pour 10 ans ses services aux ermites à condition d'être entretenu, logé et vêtu, et de recevoir 21 francs par an. Dans ce contrat publié dans le J.S.A.L.,1860, p. 141, il prend un faux nom et un faux: état civil. Valentin du Val, natif de Villers, office de Mirecourt. On voit que ce nom de Du Val ne provient pas de sa rencontre avec le duc Léopold dans une vallée de la forêt de Vitrimont.
(59) Ce livre est l'ouvrage du P. Meuestrier, La Méthode du blason, Lyon, 1689, in-lê.
(60) Il fit preuve de ses connaissances héraldiques, en rendant à M. de Forstner le cachet blasonné en or qu'il avait trouvé dans la forêt. A. DIGOT, l. c 1 p. LV.
(61) Léopold.
(62) François III.
(63) Ptütschner était le fils d'un maître d'ecole de Wurtzbourg. Il vint chercher en 1717 fortune à Lunéville Comme maître de langue allemande; il devint précepteur du jeune François, qui, plein de reconnaissance, en fit, à son avènement, une sorte de premier ministre, au grand scandale des Lorrains.
(64) D'après une autre version, Du Val aurait été découvert le 13 mai 1717, étudiant au pied de son arbre, par le comte de Vidampierre, gouverneur des fils de Léopold. Celui-ci aurait appelé les deux princes Léopold-Clément et François-Etienne, M. de Pfütschner et plusieurs gentilshommes. A. DIGOT, p. LVII.
(65) Du Val resta à Pont-à-Mousson en 1717 et 17L8. Le duc lui donna une bourse, et les générosités de M. Pfütschner et de quelques seigneurs allemands lui permirent de pourvoir aux dépenses accessoires.
(66) Léopold l'emmena avec lui dans le séjour qu'il fit en France dans les derniers mois de 1718. Puis, en 1719, Du Val voyagea dans les Pays-Bas autrichiens et en Hollande.
(67) Il devint professeur à l'Académie en 1730, au moment où. François III réorganisa cette institution.
(68) Il avait été nommé bibliothécaire dès 1719 et ses appointements avaient été peu à peu augmentés.
(69) Peut-être est-il permis de reprocher à Du Val d'avoir trop souvent parlé de ses origines et d'avoir donné des versions un peu différentes sur son enfance.
(70) H. ROSENTHAL, Tractatus et synopsis juris feudalis, 1 vol. in-folio Francfort, Andrea.
(71) L'électeur palatin et le duc de Lorraine se disputaient, dans le comté de Falkenstein, la propriété des enfants des prêtres « et autres bambins d'un amour vague et furtif », ce qu'on appelait le jus wildfangiatus,
(72) En 1737, cette bibliothèque, avec le riche cabinet de physique de Vayringe, fut embarquée sur le Crosne à Nancy et conduite à Anvers. De là elle fut transportée sur une flottille à Livourne et par l'Arno, à Florence. Elle fut placée au palais Pizzi, à côte d'une ancienne bibliothèque des ducs de Toscane. Plus tard, les manuscrits furent réunis à la Laureutienne, et les livres donnés en partie à l'Université de Pise. Du Val raconta lui-même l'histoire de cette bibliothèque. oeuvres, t. II, p. 185. Il Y avait en 1737 une autre bibliothèque au Palais ducal de Nancy; elle fut laissée au corps des avocats de la ville. A corriger légèrement ce que nous ayons dit Histoire de Nancy, t. III, p. 760.
(73) Marc-Vincent Coronelli était né à Venise, mort en 1712.; il a publié une série de globes. Les deux plus grands terminés en 1683, se trouvent aujourd'hui à la Bibliothèque- nationale. On a de lui un grand nombre d'ouvrages géographiques.
(74) Ces médailles furent aussi transportées à Florence
(75) Duval suivit en 1737 la dynastie lorraine en Italie; il devint bibliothécaire à Florence. En 1748, il fut appelé à Vienne pour diriger la collection de monnaies et médailles modernes que l'ancien duc de Lorraine, devenu l'Empereur François Ier, venait de former. Il entra dès lors en relation avec de nombreux savants, fit des voyages en Allemagne, à Paris, revint en Lorraine (1752) où il reconstruisit l'ermitage de Saint-Joseph près de Messein. Cf. J. RENAULD, L'ermitage de Saint-Joseph de Messein près de Nancy, dans les M.S.A.L., 1882, pp. 80 et suiv. A Vienne il acheva le classement de son médailler et en publia divers catalogues. Il mourut à 8l ans, le 3 novembre 1775, après une vieillesse assez triste. En 1762, Du Val avait rencontré à l'ambassade de Russie à Vienne une jeune fille, Anastasie Socoloff, avec qui il entretint dans la suite une correspondance. Les lettres qu'il lui adressa se trouvent dans ses oeuvres, et constituent la partie principale des deux tomes qui furent publiés en 1784 par le chevalier Koch, frère du professeur de Strasbourg et qui avait résidé à Vienne. Une 2e édition en 3 vol. in-16 fut donnée à Paris en 1785 ; la publication n'eut pas le succès attendu et les oeuvres complètes en demeurèrent là. - Nous empruntons aux oeuvres trois estampes, l'une est le portrait de Jamerai Du Val par Bock; l'autre représente l'ermitage de Sainte-Anne près Lunéville, tel que Du Val le fit rebâtir en 1736, la troisième montre la rencontre du jeune berger avec la cour de Léopold: « Pacit et Admeti tauros formosus Apollo »,
(76) Beccafumi naquit en 1486 et mourut en 1551. On trouvera ces anecdotes dans la Vie des peintres de Vasari.
(77) Philippe Vayringe était né à. Nouillonpont, au canton de Spincourt, Meuse, le 20 septembre 1684. Il serait ainsi venu à Nancy en 1712; et, en effet, en 1713, il fut nommé horloger de la ville. Histoire de Nancy, t. III, p. 287.
(78) Le 22 octobre 1720, Léopold retint Vayringe comme l'un de ses « horlogeurs machinistes » aux gages de 300 livres. J.S.A.L. 1855, p. 81.
(79) C'était un huguenot français né à La Rochelle en 1683. Son père, pasteur, quitta la France au moment de la Révocation, et se retira à Islington près de Greenwich. Le jeune Jean-Théophile acheva ses études à Oxford où il devint disciple de Keill et il remplaça son maître en 1710, Il se rendit ensuite à Londres ou, tout en exerçant le métier pastoral, il ouvrit un cours de philosophie expérimentale ; il y répéta un certain nombre d'expériences de Newton. En 1730, il fit une série de leçons à Amsterdam, Rotterdam et La Haye. Il mourut le 29 février 1744, ayant laissé de nombreux ouvrages de physique. Voir l'énumération dans HAAG, La France protestante, 2° édit., t.V, col. 261
(80) A noter cette application de la vapeur à des pompes. Plus tard, Vayringe donna les dessins d'une machine pour élever les eaux sur la butte Sainte-Geneviève de Paris.
(81) Nous possédons un programme d'un cours enseigné en 1732 par Vayringe à l'Académie de Lunéville et qui se termine ainsi: « Ce cours de philosophie naturelle n'étant que pour l'instruction de Messieurs de l'Académie, ils sont priez tres instamment d'y assister avec toute l'attention qu'une étude aussi intéressante exige; et comme on a remarqué que plusieurs externes souhaiteraient profiter des mêmes expériences, le Sr Vayringe veut bien leur en donner un Cours particulier, moyennant la somme de cinquante livres chacun qu'ils payeront en se faisant souscrire. Ces leçons se donneront le mardi et le samedi de chaque semaine à deux heures après midi. » - Vayringe suivit le duc en Italie et mourut jeune encore, le 24 mars 1746, d'une fièvre contractée dans un voyage. Jamerai Du Val écrivit la biographie de son ami que l'on trouve oeuvres, t. II, pp. 301 et suiv. Il envoya aussi à. Dom Calmet une lettre sur lui, oeuvres, t. II, p. 320. Une autre lettre à Dom Calmet du 4 août 1716 dans les M.S.A.L., 1873, p. 132. Dans cette lettre il est question de ce passage consacré à Vayringe par Keyssler : mais combien l'abbé Guillaume, l'éditeur, a défiguré le titre de notre ouvrage !
(82) Le château de La Malgrange fut commencé en 1711 sur les plans de Boffrand; mais, dès 1715, le duc Léopold prit cette demeure en grippe et les travaux furent arrêtés. Ils ne furent en effet jamais repris. Stanislas ordonna en 1738 la destruction du château de Boffrand, et édifia dans le voisinage un nouveau palais de 1739 à 1740. Ce dernier à son tour a été détruit à la mort du roi de Pologne, il n'en reste aujourd'hui que les communs.
(83) La place de la Carrière.
(84) Toutes les fortifications de la Ville-Neuve furent détruites et remplacées par un mur très laid; les ouvrages extérieurs furent aussi rasés à la Ville-Vieille qui conserva ses bastions et ses courtines. Keyssler ici n'est pas très précis.
(85) C'est le Louvre qui donnait sur la place de la Carrière. De l'ancien palais il restait la Porterie, la galerie des Cerfs et au nord le bâtiment dit de Léopold.
(86) Voir la représentation du Louvre de Boffrand dans son Livre d'Architecture. Nous l'avons reproduite, Histoire de Nancy, t. II, p. 53. On entrait en effet au rez-de-chaussée par cinq baies.
(87) Celui que nous appelons Charles V. L'auteur de ces tapisseries est Charles Mitté. S'agit- il ici des Batailles du duc Charles V qui sont aujourd'hui conservées à Vienne ? Cette suite comprend 24 pièces. Ou bien s'agit-il d'une autre série: les Conquêtes de Charles V, les Victoires de Charles V sur les Turcs, si tant est que ces suites soient distinctes. Cl. EUG. MUNTZ, Les fabriques de tapisseries de Nancy, dans les M.S.A.L., 1883, pp. 202 et suiv.
(88) Plus tard on fera de ces deux sabres ou espadons les épées de Charles le Téméraire.
(89) Cette description est très curieuse. Ce casque ne saurait être celui de Téméraire, qui fut envoyé à Louis XI dès le 12 janvier 1477. Cf. PIERRE BOYÉ, Le butin de Nancy. dans les M.S.A.L., 1905, p. 150.
(90) Voir le procès-verbal de la procession du 5 janvier 1715, dans BOYÉ, l.c., p.153.
(91) Le parterre d'en haut sur le bastion des Dames. Ce jardin fut ainsi rétabli après que Louis XIV eut, en 1673, relevé les forteresses de la ville.
(92) Sur l'Opéra de Nancy, voir Histoire de Nancy, t. III, pp. 272 et 862.
(93) C'est la cathédrale actuelle. Les deux ordres d'architecture et les deux tours étaient achevés en 1731 ; le troisième ordre ne sera terminé que plus tard en 1736. L'édifice ne sera livré au culte qu'en 1742.
(94) Keyssler veut dire ici l'évêque diocésain.
(95) Sur ces seize chanoines il y avait trois dignitaires, le grand·doyen, le chantre et l'écolâtre.
(96) C'est une inexactitude: depuis un édit de Léopold du 30 septembre 1698, les places de dignitaires et neuf places de chanoines sur 13 étaient réservées à des ecclésiastiques justifiant de trois degrés de noblesse du côté paternel. Mais les chapitres allemands étaient autrement exigeants sur les « lignes », et ainsi s'explique la légère erreur de Keyssler,
(97) L'abbaye de L'Isle-en-Barrois (cant. de Vaubecourt, Meuse) fut unie à la mense primatiale en remplacement de l'abbaye de Gorze dont les Français s'étaient emparés en 1661. Cf. Histoire de Nancy, t. II, p. 686.
(98) Sur lui, voir supra, p. 15, n. 3. Charles-Joseph-Ignace n'avait pas touché de 1703 à 1715 aux revenus de la mense primatiale qui furent employés à la construction de l'église; de 1715 à 1720 la charge de primat demeura vacante. En 1720, le duc Léopold conféra la primatie au fils de sa maîtresse, François- Vincent-Marc de Beauvau. Keyssler semble dire que ce jeune homme ne toucha pas aux revenus de la mense, ce qui me parait difficile à admettre.
(99) Le fait est exact; trois commissaires, Christophe de Schaumbourg, Martin Cupers, évêque de Chalcédoine, Antoine de Beaulaincourt, héraut de la Toison d'or, déterrèrent à Nancy les restes de Charles le Téméraire et les transférèrent à Bruges. Nous avons un récit de cette translation fait par Antoine de Beaulaincourt. Cf. M.S.A.L., 1855, p. 36. Marie, ancienne reine de Hongrie et régente des Pays-Bas, morte en 1558, était la soeur de Charles-Quint.
(100) Voir le dessin que nous avons reproduit Histoire de Nancy, t. I p. 239.
(101) NATHAN CHYTRAEUS, Variorum in Europa itinerum Delicioe, seu ex: cariis manuscriptis selectiora tantum inscriptionum. maxime recentium monumenta, Herbonae Nassoviorum, 1594, p. 755. On y lit: Lotharingica Nancie in Lotharingia, in oede D. Gregorii (sic pour Georgii), in tabulis arce adfixis. C'est la. plus ancienne reproduction de ces vers.
(102) Zueqab von etlichen. dess heyl. rom. Reichs Standen, Bisantz, Metz, Tull, Verdun, Lothringen, Francfort-am-Mayn [1615].
(103) Keyssler veut dire: à l'église des Cordeliers près laquelle s'élève la chapelle ronde.
(104) Il fut baptisé à Nancy le 30 juin 1658; il vint, selon toute apparence, à Rome en 1678, dans sa 20e année, et il y demeura 25 ans, jusqu'en 1703 où Léopold le rappela en Lorraine; il fut consulté sur les plans de la primatiale, et, à partir de 1704, fut graveur à la Monnaie.
(105) Les Hamerani étaient des médailleurs qui pendant de longues années ont exercé leur art à Rome.
(106) Innocent XI, 1676-1689; Alexandre VIII, 1689-1691 ; Innocent XII, 1691- 1700 ; Clément XI, -1700-1721.
(107) A Clément XI succéda Innocent XIII, 1721-1724, puis Benoit XIII, 1724- 1730, enfin Clement XII, 1730-1740. C'est lui qui est désigné par le «Pape actuel ».
(108) Gottfried Schütze ajoute en note: « Le pape l'a nommé, en mars 1735, chevalier romain, Le 15 octobre de cette année, Saint-Urbain a été fait membre de la Société des sciences de Bologne. » Il avait frappé en 1735 une médaille à la mémoire du fondateur de cette société, le général comte de Marcilli. Cf. LEPAGE, Ferdinand de Saint- Urbain, dans les M.S.A.L., 1866, p. 318. Saint-Urbain mourut le 10 janvier 1738, à 80 ans.
(109) Il en est question, p. 670, dans la lettre 52e, datée de Rome: « Les Hamerani ont trouvé à Rome un vernis spécial par lequel non seulement on donne aux médailles en bronze un très bel éclat, mais par lequel on leur assure une durée plus longue. Hedlinger en Suède, Geyssel à Nuremberg et Saint-Urbain à Nancy possèdent le secret de ce vernis, et ce dernier m'a assuré un jour qu'il consiste eu une matière sèche qu'on répand sur la médaille et qui ensuite est fondue par la chaleur et s'infiltre tellement dans la monnaie qu'elle ne peut plus être enlevée. »
(110) Keyssler n'a pas raconté la suite de son voyage; la lettre que nous avons traduite est la dernière du recueil.

 


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