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La Sorcellerie en Lorraine - E. Rey
(notes renumérotées)


Bulletin de la Société philomatique vosgienne
1935-36

La Sorcellerie en Lorraine et particulièrement dans les Vosges
Du XIIIe au XVIIe siècle (1)

Dès la plus haute antiquité l'homme a cru pouvoir, en vue de satisfaire ses désirs, exercer une action sur ses semblables, sur les forces naturelles et surnaturelles, sur les esprits des morts.
La magie est d'autant plus développée que l'homme est plus ignorant des réalités scientifiques, et qu'il relègue dans le domaine du mystère et du surnaturel tout ce qu'il ne comprend pas. On sait l'importance du sorcier chez les peuplades nègres, dont les chefs n'entreprennent rien sans l'avoir consulté.
La magie primitive est donc inséparable de la religion ; tout phénomène dont la cause n'est pas connue est attribué à un dieu.
Les mille divinités gracieuses ou terribles qui peuplent et animent la nature dans la mythologie gréco-romaine furent détrônées et rejetées dans la troupe des démons par le christianisme vainqueur.
Les prêtres égyptiens étaient des magiciens qui arrivaient à produire des phénomènes impressionnants, et prétendaient soumettre à leurs désirs toutes les divinités, surtout au moyen de formules.
La Chaldée est en quelque sorte la terre de prédilection de la magie, de la divination - codifiée à Babylone -, de l'astrologie.
Les mages de la Perse (les noms grecs de magos et mageia sont empruntés à la langue de ce pays) essayaient leur pouvoir contre les mauvais esprits et employaient les prières pour s'adresser aux bons.
Les Hébreux furent aussi des grands magiciens. Ils ont classifié les anges et les démons, sous l'influence iranienne. Leurs grands démons comme Asmodée et Astaroth viennent l'un de Perse, l'autre de Syrie.
On sait la place importante que la magie, bien que restant en dehors de la religion et de la théogonie officielles - à l'exception du culte reconnu d'Hécate, la déesse des carrefours, l'Artémis des ombres - tient dans légende grecque : la Toison d'or, la sombre Médée, Circe qui transforma en pourceaux les compagnons d'Ulysse, la scène de nécromancie du XIe chant de l'Odyssée, où Ulysse évoque au moyen de rites magiques les ombres des défunts, sont présents à toutes les mémoires.
Toute une idylle de Théocrite est consacrée à diverses opérations de magie amoureuse, auxquelles se livre une jeune délaissée pour enchaîner et ramener l'amant volage. On y rencontre surtout des procédés d'envoûtement par symboles représentatifs. De la farine répandue dans le feu représente les os de l'infidèle ; une branche de laurier livrée aux flammes figure sa chair ; de la cire fondue doit le faire fondre d'amour. Pour s'emparer de la volonté de l'infidèle, elle émiette dans le feu une frange de son manteau.
L'auteur mentionne aussi l'emploi d'un philtre et au besoin d'un poison enseigné par un Assyrien.
Virgile a imité d'assez près cette idylle dans la 8e bucolique. Il s'agit toujours pour la bergère de ramener le volage par des moyens magiques, avant tout des formules. L'image qui le représente est entourée de 9 fils de trois couleurs, liés de trois noeuds (numero Deus impare gaudet). La farine est répandue, la branche de laurier brûlée ; les objets ayant appartenu à Daphnis sont confiés à la terre du seuil, pour qu'il le franchisse à nouveau. Il est question dans cette églogue d'un berger sorcier qui a donné à l'amoureuse des herbes empoisonnées, recueillies dans le Pont (souvenir de Médée ou de Mithridate), et qui se change en loup (la lycanthropie est de tous les temps), se cache dans les forêts, fait sortir les ombres du tombeau, fait passer les moissons d'un champ dans un autre (crime prévu par la loi des XII tables). On portera les mêmes accusations contre les sorciers de France.
Les Musulmans, qui ont transmis ou retransmis à l'occident barbare les secrets de la magie et de la démonologie orientales, emploient les fumigations, les incantations, les talismans, les horoscopes. On le voit dans les Mille et Une Nuits. Ils distinguent la magie divine, qui n'a en vue que le bien, et la magie diabolique, qui s'adresse aux êtres surnaturels. Ils attribuent de terribles résultats au mauvais oeil et pratiquent la divination. Ils connaissent même une sorte de magie scientifique, origine de l'alchimie, utilisant les phénomènes naturels, obtenant par fraude des illusions, visions, hallucinations, pour lesquelles ils usent surtout des parfums et de certains stupéfiants ou excitants du système nerveux, tels que le haschisch.
En somme il y a magie partout où une volonté forte agit sur une volonté plus faible, où une connaissance approfondie de la nature permet d'en utiliser les forces au profit de l'homme ; ou, si l'on veut une définition plus scientifique, c'est l'application de la volonté humaine dynamisée à l'évolution rapide des forces de la nature : magie blanche, lorsqu'elle poursuit un but désintéressé ou salutaire, magie noire, goétie ou sorcellerie, quand elle a en vue un but de haine et se livre à des pratiques destinées à l'amoindrissement physique, au dommage matériel ou à la mort de quelqu'un.
Nos sorcières du moyen-âge et du XVIe siècle font de la magie noire avec l'aide du diable, influant sur la destinée des êtres vivants par les sorts - de là leur nom - qu'elles jettent et qu'elles arrêtent. Pourquoi cette sorcellerie s'est-elle ainsi développée dans l'occident chrétien ? Diverses explications en ont été données : Fruit de la misère et de l'oppression, dit Michelet. Les misérables se réunissent la nuit, se livrent à des conciliabules où ils exhalent leur révolte, à des danses qui sont comme la « reprise de l'orgie païenne par un peuple de serfs », rêvent un adoucissement de leur sort, s'adressent à la redoutable puissance qui est réputée donner les biens de ce monde, satisfaire les désirs qu'on lui exprime, révéler l'avenir lorsqu'on se donne à elle. Des malades et des demi-fous, diront d'autres ; ces épidémies nerveuses (flagellants, danseurs de Saint-Guy) ne sont pas rares au moyen-âge ; leur imagination leur facilite des visions dépourvues de réalité. La très forte proportion de femmes sorcières - il y en a toujours eu beaucoup plus que d'hommes - donne de la vraisemblance à cette opinion. Le sexe féminin est, en effet, beaucoup plus impressionnable que l'autre, et beaucoup plus sensible aux radiations magnétiques ; aujourd'hui, comme autrefois, on compte bien plus de voyantes que de voyants ; la femme lit plus aisément dans la pensée d'autrui ; sa faculté d'intuition est souvent bien plus développée que celle de l'homme.
Il ne faut pas non plus perdre de vue, dans l'explication des faits de sorcellerie, que bien des gens avaient reçu par tradition ou autrement certaines recettes ou formules - tels les « guérisseurs du secret » qu'on rencontre encore parfois dans nos villages -, possédaient la connaissance des plantes et de leurs vertus, notamment celle des solanées (belladone, jusquiame, staphysaigre, stramonium ou herbe aux Sorciers), qui peuvent être salutaires, mais aussi fort dangereuses - cela dépend de la dose - et produisent des effets que ne connaissait pas la médecine officielle de jadis, mais que connaissaient très bien les spécialistes en matière de poisons. Certains aussi usaient de leur puissance magnétique pour influencer les sujets sensibles, soulager leurs maux, ou au contraire les troubler, les terroriser, leur faire voir ce qui n'existait pas. Les médecins d'autrefois ignoraient aussi ces forces mystérieuses. Aussi attribuait-on au diable tous les faits qu'il n'était pas possible d'expliquer scientifiquement.
Le Diable ! c'est l'épouvantail de nos ancêtres, dont l'Eglise a fait un article de foi. Le nier serait une hérésie, mais lui vouer un culte en est une autre, et à partir du XVe siècle, la sorcellerie prend surtout aux yeux des prêtres, des magistrats et du peuple, la figure d'un culte démoniaque avec ses dogmes et ses rites, ses magiciens et ses devins. L'importance que donnait l'Eglise au prince de l'air, tel était le domaine qu'on lui attribuait, la puissance terrifiante qu'elle lui reconnaissait, allant jusqu'à enseigner que Dieu lui permettait de répandre le mal dans le monde, d'attaquer les fidèles jusque dans le sanctuaire, pendant la prière, de contrebalancer en quelque sorte sa toute puissance, en lui donnant une véritable délégation divine (c'est le mot de N. Remy), n'était pas faite pour diminuer son prestige dans les masses ignorantes.
Et puis, en se plaçant à un autre point de vue, qui est celui de Michelet, le diable est plus près de la grande nature, de cette nature reléguée hors de toute réalité par la philosophie scolastique ; refoulée, réprimée, honnie par les mystiques, qui tiennent pour négligeable tout ce qui est matière et corps. Le paysan a conservé un culte secret pour le chêne des fées, la source bienfaisante : on connaît la vogue dont jouissent encore les bonnes fontaines du Limousin, que l'Eglise, ne pouvant résister au courant, a placées depuis sous le vocable de certains saints. Il a peuplé cette nature d'un monde d'esprits bienveillants ou taquins : lutins, sotrets, follets, culas, korrigans (en Bretagne), qui rendent des services à la ferme, en taquinent parfois les habitants, bêtes et gens, ou tendent des pièges à l'homme attardé. On a très peur des démons ; on craint à chaque pas de les rencontrer, surtout la nuit. Mais certains des noms qu'ils portent en Lorraine ne sont point ces noms mystérieux et terribles qui figurent dans les catalogues hébraïques. Ils s'appellent : Maître Persil (le vert bleu) au pays de Metz, Persin dans les Vosges. D'autres noms, plus rares et plus sporadiques, évoquent encore les couleurs de la nature : Verdelet, Saute-Buisson, Joli-Bois, Zum Wald fliegen en Lorraine Allemande, Gruenlaeubel en Alsace. Dans les miniatures les diables sont souvent colorés en vert. Les Vosges connaissent encore Napnel, démon secondaire, inférieur à Persin, dont le nom est plus mystérieux.
Quoi qu'il en soit, avant la fin du XVe siècle, les procès de sorcellerie sont assez rares dans notre région.
On trouve bien au XIIIe siècle un décret du Duc de Lorraine Raoul « Que celui qui fera magie, sortilège, billet de sort, (les sortes antiques), pronostic d'oiseau (les augures) ou se vantera d'avoir chevauché la nuit avec Diane ou telle autre vieille qui se dit magicienne, sera honni et paiera 10 (sols) tournois ».
Les quelques exemples de procès recueillis par G. Save montrent que la sorcellerie au Moyen-Age est encore très loin de la forme et de l'importance qu'elle a prise plus tard.
Les Juifs étaient souvent accusés de sorcellerie. Un de ceux-ci, résidant à Saint-Dié dans le quartier qui avait été assigné à ceux de sa race par les Ducs Mathieu II et Ferry III, fut accusé d'avoir endormi une fille chrétienne, sa servante, et d'en avoir profité pour lui tirer dehors la matrice. Il avoue, mais refuse d'indiquer le but de cette sauvage opération. Il fut condamné à mort et traîné au supplice attaché à la queue d'un cheval.
En 1408 autre histoire, plus galante que démoniaque: On lit dans les mémoires de Florentin le Thierriat, qu'en 1408 « fut grande déconfiture de femmes que disait-on avoir privautés et blandities avec certain gentilhomme qu'avait Chatel en Vosges et qu'avait nom Romaric Bertrand ». Accusé « d'avoir science de négromancie et sorcellerie », il avoua que « par malengin et sorcellerie du diable avait mis à mal maintes filles et femmes ». Ce malengin devait être en effet d'une réelle puissance, si on en juge par le nombre des victimes, 18 dans une même journée, qui d'ailleurs ne gardaient pas trop mauvais souvenir de leur aventure, mais au contraire « confessaient avoir enduré tel saoulement de plaisir que n'avaient eu onc en leur vie un tel pourchas ».
Le dit Bertrand, qui avait « grande repentance, fut, par la grâce de Mgr le Duc, gratifié d'un prêtre qui l'entendit à confesse et résipiscence ». Ce n'était pas l'usage du temps, mais, depuis 7 ans, celui « de nos voisins de France ».
Dès 1372 les Chroniques de Metz signalent l'exécution de quatre personnes brûlées pour « user de certains charmes défendus par l'Eglise ». Le cadavre d'un complice, qui s'était étranglé en prison, fut brûlé avec eux.
En 1437, un bombardier de la ville de Metz fut suspecté de sortilège à cause de son adresse au tir. Il fut envoyé à Rome, pour demander l'absolution.
En 1448, une femme ne fut que marquée en trois places au visage avec un fer chaud. Un homme fut banni à 10 lieues. Jusqu'alors la justice savait parfois montrer quelque indulgence.
En avril 1456, une gelée qui abîma les vignes fut imputée aux sorciers. Sur dénonciation d'un jeune homme de Pont-à-Mousson, on saisit quatre hommes à Pont-à-Mousson, un homme et trois femmes à Nomeny, trois femmes à Toul, un homme à Vic, qui furent tous brûlés. L'un des accusés avoua avoir provoqué la gelée par une mixture diabolique jetée dans une fontaine près du village de Delme.

La même année Jehannette, dite la Béguine d'Arches, femme de Jean Camus, fut incarcérée à Epinal à la requête du Procureur du Roi, comme sorcière et vaudoise. Le procès fut instruit par un inquisiteur de la foi et autres clercs et gens notables. Après avoir enduré toutes les tortures, elle meurt en prison. L'inquisiteur la fit néanmoins brûler. Mais ses biens, déclarés acquis au roi, durent, en vertu de la coutume, faire retour au mari « maître et seigneur de tous les biens meubles de la femme ».
En 1456 la servante d'un notaire fut battue par des sorciers à Metz ; trois femmes et un homme furent reconnus coupables et brûlés.
En 1488 on rejette sur les sorciers la responsabilité d'une année particulièrement pluvieuse : 25 femmes et 3 hommes de la région de Metz la payèrent de leur vie.
Le 26 août 1482, Idate, femme de Colin Paternotre du Mesnil, « convaincue de triaige et genocherie - on donnait dans nos régions le nom de genots aux sorciers - et matière contre la saint foi... fut arse, brûlée et fulminée » à Senones, ses biens étant confisqués au profit de l'abbé et du monastère ; suivant la coutume, les officiers de l'abbé la livrèrent pour exécution au bras séculier, dans l'espèce Jean du Puy, prévôt des comtes de Salm.
Mais l'Eglise s'apprête à la guerre à outrance contre la sorcellerie, assimilée à une hérésie. En 1484, Innocent VIII lance une bulle terrible contre l'hérésie des sorcières.
Voici un aperçu du contenu de cette bulle :
On lui a signalé que dans certaines parties de l'Allemagne, en particulier dans les régions de Mayence, Cologne, Trêves, Salzbourg et Brème, beaucoup de personnes des deux sexes, oublieuses de leur salut et tournant le dos à la foi catholique, commettent des abus avec des démons incubes et succubes, et par leurs incantations, charmes, conjurations, superstitions et sortilèges impies, excès, crimes et délits, font périr, étouffer, mourir enfants nouveau-nés, petits d'animaux, produits du sol, raisins, fruits des arbres, aussi des hommes, femmes, troupeaux et autres animaux divers ; les vignes, vergers, pâturages, blés et autres plantes comestibles ; qu'ils frappent et tourmentent de tortures et douleurs redoutables, tant intérieurement qu'extérieurement, hommes, femmes, bestiaux et autres êtres vivants ; empêchent les hommes d'engendrer et les femmes de concevoir : renient d'une bouche sacrilège la foi reçue à leur baptême ; ne craignent pas de commettre et de perpétrer, à l'instigation de l'ennemi du genre humain, un grand nombre d'autres actes impies, excessifs, criminels, au péril de leur âme, à l'offense de la majesté divine, donnant un exemple pernicieux et scandaleux pour le plus grand nombre.
Aussi délègue-t-il comme inquisiteurs de l'hérésie en Allemagne supérieure deux savants professeurs en théologie, appartenant à l'ordre des Frères prêcheurs, son cher fils Henri Institoris et Jacques Sprenger, à qui il assigne certaines parties du cours du Rhin. Il leur recommande de n'avoir aucune considération pour la condition sociale des coupables et les privilèges dont ils peuvent jouir ; mande à l'évêque de Strasbourg de leur prêter son concours le plus actif, de ne pas les laisser gêner dans leur mission par l'autorité de quiconque ; de recourir à toutes les peines spirituelles dont il dispose, d'aggraver et de réaggraver les sentences, faisant appel, si besoin est, au bras séculier.
Il promet l'indignation de Dieu et des Saints Pierre et Paul à tous ceux qui tenteront d'enfreindre son édit ou de s'y opposer par téméraire audace.
Cependant, malgré le zèle de Sprenger et ses émules laïcs, dans la région lorraine le mal ne se développe pas encore notablement avant 1550. En 1520 le Duc Antoine recommandait « de ne procéder contre les sorciers qu'avec circonspection et lorsque il y aurait partie formelle ».
Ce n'est que dans la deuxième moitié du siècle que s'étend l'épidémie, en relation indirecte avec l'apparition de la religion réformée. En effet, l'introduction en France de cette religion, dont les germes furent apportés en Lorraine par les troupes allemandes allant au siège de Metz en 1552, aggrava les rigueurs dont étaient l'objet les hérétiques, et par suite les sorciers, la sorcellerie étant considérée comme une hérésie.
Comme il arrive toujours, la violence des persécutions, sans oublier la connaissance plus approfondie des poisons, multiplia le nombre des sorciers.
C'est pour toutes ces raisons que la sorcellerie prit alors son plein développement : La période comprise entre 1550 et 1650 en constitue, si l'on peut s'exprimer ainsi, l'âge classique.
D'ailleurs, ce siècle de haute culture, de renaissance philosophique, artistique, littéraire, scientifique, baignait néanmoins dans le merveilleux, comme l'a montré Me M. Garçon dans sa conférence du 21 janvier 1935 à l'Université des Annales. C'est l'âge d'or des astrologues, dont s'entourent tous les grands de ce monde, y compris les papes, bien que la divination ait été officiellement proscrite par l'Eglise et les princes chrétiens.
C'est l'époque des prophéties obscures, mais parfois étonnantes de vérité, du médecin astrologue Nostradamus, qui montra à Catherine de Médicis, dans le miroir magique, la destinée de ses fils et l'avènement du Béarnais, après la mort du dernier. Savants, sorcières, Egyptiens nomades (bohémiens actuels) se mêlent de divination sous toutes les formes, à l'aide des moyens les plus divers.
Les dépositions des sorciers arrêtés se ressemblent toutes. Ils retracent les mêmes scènes, indiquent les mêmes moyens d'arriver à leur but, disent les mêmes choses sur les attitudes et les actes du démon, s'attribuent les mêmes pouvoirs. En réalité, par peur de la torture ou par l'effet de celle-ci, ils répondent affirmativement aux questions, toujours les mêmes, que leur pose le juge, muni sans doute d'un formulaire ad hoc, visiblement conforme au contenu de la bulle papale citée plus haut.
Essayons de tracer un tableau d'ensemble, en nous inspirant de la Démonolatrie du célèbre procureur général de Lorraine, N. Remy.
Tout d'abord la rencontre du démon et du futur sorcier. Persin s'entend à attirer et à corrompre les hommes, et surtout les femmes, puisqu'il y a toujours eu beaucoup plus de sorcières que de sorciers. Il séduit les passionnés et les amoureux en leur donnant l'espoir de posséder l'objet de leurs désirs, parfois en se transformant en succube pour s'emparer de leur coeur et les amener à renier Dieu, la grande affaire qu'il poursuit toujours ; les malheureux, par l'appât des richesses ; mais les bourses qu'il donne, au lieu de contenir de l'argent, ne montrent, quand on les ouvre, que poussière ou feuilles desséchées. Une seule femme reconnaît avoir reçu trois écus réels ; les trésors qu'il promet se révèlent inaccessibles, à moins que le chercheur ne meure victime de ses avides recherches : précaution de la bonté et de la providence divine, dit Remy, qui ajoute philosophiquement : « s'il pouvait donner de vraies richesses, l'honnêteté de personne ne serait garantie contre de tels attraits ». Il attire les assoiffés de vengeance par la promesse de satisfaire leur rancune et l'offre de substances pouvant tuer l'ennemi, le rendre malade ou le guérir, ce qui est plus rare et plus difficile, car le lion furieux, comme dit l'Ecriture, se laisse malaisément arracher sa proie.
II se montre sous forme matérielle, le plus souvent sous l'aspect d'un homme d'apparence honorable, vêtu de noir comme les notables : le noir est la couleur des démons et de leurs desseins. Mais il porte une ample et longue houppelande, sans doute pour cacher la difformité de ses pieds fourchus. Il témoigne le désir d'aider son interlocuteur, mais il faut d'abord que celui-ci rompe le lien baptismal et le reconnaisse pour maître.
Si les appâts qu'il présente à l'humaine faiblesse sont inopérants, il se fait pressant, menaçant. Claude Morel (1586) déclare qu'ayant résisté aux prières et aux belles paroles, il céda à la menace que lui fit Persin de faire mourir sa femme et ses enfants. Il menace aussi une femme de faire tomber le mur de sa maison. Il provoque des phénomènes redoutables : perte des moissons, tremblements de terre, chaleurs excessives, violentes tempêtes, pour enchaîner les volontés des hommes, les pousser à se livrer à lui, et ainsi étendre de plus en plus son pouvoir. Très habile à tromper, il se présente parfois sous la forme d'un homme ou d'une femme de bien, ne donnant que de bons conseils, exhortant à la piété. Il enseigne ainsi à ses adeptes l'hypocrisie nécessaire pour voiler leurs méfaits sous une apparence respectable.
Le néophyte embrigadé dans l'armée infernale doit maintenant se rendre aux réunions du sabbat. Voici la scène, telle qu'elle est racontée dans les interrogatoires des sorciers :
Tout le monde est couché, il fait nuit noire, l'heure approche. Les sorciers s'apprêtent à se rendre à l'assemblée, soit le grand sabbat, quatre fois par an, soit le petit sabbat, beaucoup plus souvent. Les nuits du mercredi au jeudi, du samedi au dimanche sont préférées en pays lorrain, car le diable ne peut être partout à la fois ; le sabbat a lieu dans un endroit écarté, sauvage, rocheux ; dans les bois l'été. On en signale dans l'Ormont, à la Roche des Fées, (celle-ci porte encore une inscription constatant qu'elle a été exorcisée en 1555) ; plus loin encore à la Planchette près d'Entre-deux-Eaux ; à la cascade de Combrimont, au pré de Raves, au sommet du Bressoir ou du Hohneck pour les sorciers de la région montagneuse. Il réunit une nombreuse assistance, au moins 500, dit un sorcier interrogé.
Après s'être enduites d'un certain onguent, les sorcières mettent un pied sur la crémaillère de la grande cheminée et s élèvent en l'air, puis sont transportées au lieu de la réunion. Elles chevauchent des montures aussi diverses qu'étranges : manche à balai, passoire, roseau, bâton à deux fourches dont on se sert pour atteler les chevaux ; ou bien elles trouvent à leur porte une monture complaisante, un cheval, un taureau, un chien noir. Quand il y avait un fleuve à passer, le démon s'en chargeait lui-même. Quand le trajet n'est pas long, elles le font à pied.
La présence des sorciers au sabbat était-elle réelle ?
La question était controversée. N. Remy, que son orthodoxie oblige à croire tout ce qu'enseigne l'Eglise, mais qui est tout de même un homme cultivé et éclairé, admet la présence réelle, mais concède néanmoins que cette présence est souvent imaginaire.
Bodin, juriste angevin, cite des femmes qui n'ont pas quitté leur lit, et qui, au réveil, racontent en confidence ce qu'elles ont vu ; d'autres s'agitaient violemment pendant leur sommeil, comme saisies de fortes douleurs.
Le mathématicien et philosophe épicurien Gassendi rencontra dans les Basses-Alpes un berger réputé sorcier, entraîné par une troupe furieuse qui voulait lui faire un mauvais parti, car, en bien des endroits, la population, crédule et apeurée, se montrait au moins aussi féroce que les juges envers les gens soupçonnés de sorcellerie. Gassendi entreprit donc de démontrer aux poursuivants que les scènes sabbatiques racontées par le pseudo coupable étaient purement imaginaires. Il feint de vouloir participer à l'expérience. Le berger avale la pilule qui lui permettait, disait-il, de se rendre au sabbat. Bien entendu il ne quitte pas son lit, mais débite mille extravagances, rêve tout haut, comme on fait dans le cauchemar. Au réveil, il donne force détails sur le sabbat auquel il a assisté. Pour convaincre ceux qui doutaient encore, Gassendi recommence sur certains d'entre eux. Ceux qui n'ont pas pris la drogue, se rendent compte que les autres n'ont pas quitté leur lit. Une femme de Florence affirmait à son réveil qu'elle avait très bien senti la piqûre et la brûlure du diable.
Il n'était pas difficile alors de se procurer toutes les drogues qu'on voulait. La vente des toxiques et des stupéfiants n'était pas réglementée, et les apothicaires. ou parfumeurs vendaient librement « le diable en bouteilles », ou, plus prosaïquement, les moyens de provoquer la maladie ou la mort ; car bien souvent la sorcellerie et ses pratiques servaient de paravent au crime : on l'a bien vu chez la Voisin et ses pareilles.
Les plantes produisant de pareils effets ne sont pas rares, par exemple certaines solanées : belladone, jusquiame, stramoine ou haschisch, mandragore, népenthès, agissant sur l'intelligence et provoquant une sorte d'ivresse. R. Thimmy, dans son reportage sur la magie aux colonies, expose les curieux effets de deux plantes exotiques : le Peyotl, petite cactée de l'Amérique du Nord, dont la récolte est chez certaines tribus indiennes un acte religieux, et dont l'extrait chloroformique transporte dans le monde invisible, provoque des visions fantastiques, - et le Yagé, herbe du bassin de l'Amazone, qui permet de voir à distance et de prédire l'avenir ; l'alcaloïde qui en est tiré a reçu de son inventeur le nom de télépathine.
Mais poursuivons la description du sabbat.
On est arrivé ; beaucoup sont masqués : il s'agit de ne pas être reconnu, et Maître Persin défend avec rigueur de dénoncer ses complices quand on est arrêté.
Puis c'est l'hommage rendu au démon qui préside, assis sur un tertre élevé, ou à celui qui en joue le rôle, si la réunion est réelle, et il a dû y en avoir comme dans toutes les confréries ou sociétés secrètes. Ainsi que cela se passe dans la société civile, on lui rend l'hommage de vassalité en l'embrassant ; mais on l'adore à l'envers, tête en bas, pieds en l'air, en lui tournant le dos.

Tous ceux qui sont là ont signé avec lui un pacte, de leur sang ; ils ont reçu la marque du diable (stigma diaboli). La région touchée ou pincée par lui est comme mortifiée, insensible, ne saignant pas lorsqu'on y enfonce profondément des aiguilles. Cette marque est la première chose que recherchent les enquêteurs pour s'assurer que l'accusée est sorcière : on voit couramment aujourd'hui des sujets hypnotiques, des fakirs se transpercer certaines parties du corps ou de la face sans douleur ni émission de sang. Les médecins de la Salpêtrière connaissent ces états d'insensibilité locale ; mais les juges de cette époque là en ignoraient la cause et les attribuaient au contact de la griffe démoniaque.
Il y a un grand repas magnifiquement servi, mais souvent sans table ; les mets n'étaient pas en rapport avec les apprêts apparents. Les réponses des sorciers les déclarent mauvais, fades, répugnants, incapables d'apaiser la faim ni la soif. Ils parlent de chair humaine, voire de cadavre, disent avoir mangé du chat, du chien, du chevreau noir, du crapaud, etc. Jean Michel d'Etival (1590) dit « que les assistants n'ont pas la vue claire ; tout leur apparaît trouble, confus, incertain, comme à ceux qui ont le regard hésitant et obscurci par l'ivresse; la crainte, le sommeil ».
Le sel et le pain sont rigoureusement proscrits de ces agapes, car ces substances ont un caractère divin. Dans l'ancienne loi, Dieu n'agréait pas de victime sans sel. On l'emploie dans le baptême, on le mêle à l'eau bénite destinée aux exorcismes. De même pour le pain : chez les Hébreux on offrait à Dieu les pains de proposition, et dans la nouvelle loi, on lui offre le pain eucharistique.
Après le repas viennent les danses. Elles ont toujours été l'un des éléments importants des cultes secrets. Mais ici tout se fait d'étrange sorte. C'est une ronde à laquelle tout le monde prend part : jeunes, vieux, hommes, femmes, estropiés, valides. On tourne de droite à gauche, en se tournant le dos. Des musiciens se servant de n'importe quoi en guise d'instrument, accompagnent ces ébats de déments d'airs désagréables et ridicules. Ce ne sont que bruits rauques, voix sèches, sifflements, hurlements. Cependant, bien qu'on sorte de là brisé, au point de garder le lit deux jours, que le plaisir éprouvé ait été fort problématique, il faut remercier le président infernal, comme si on avait goûté des joies réelles. Il ne fait pas bon s'y soustraire, car il pleuvrait des coups : le diable n'est pas un maître indulgent.
Mais l'aube approche. Le coq va chanter, et son chant est particulièrement pénible à maître Persin et à ses adeptes, dont il contrarie l'action ; les cloches aussi, d'ailleurs : le diable, entendant l'Angelus, laissa tomber, comme à bout de forces, une sorcière qu'il ramenait chez elle. Avant la séparation, un dernier baiser doit lui être donné. Mais il a souvent le mauvais goût de se changer en un bouc horrible et très malodorant, et de présenter à ses fidèles vassaux l'envers de son visage.
II a fallu au cours de la cérémonie rendre compte de tous les maléfices qu'on a opérés. Celui (ou celle) qui est resté depuis le dernier sabbat sans faire de mal à personne est durement battu. C'est au point que si, par crainte de se faire prendre, par pitié, ou pour toute autre raison, elle n'a pas fait périr la personne ou l'animal qui lui était désigné, elle était parfois obligée de sacrifier son mari ou son propre enfant, ou son veau, par peur d'horribles représailles. N. Remy rapporte plusieurs dépositions dans ce sens.
Le démon se chargeait de leur fournir de quoi accomplir leurs maléfices. Il donne des poudres : une noire pour faire mourir, une grise (parfois rouge) pour détruire la santé, une blanche pour guérir. Les « parfumeurs » italiens avaient fait de bons élèves.
Ces poudres agissent par ingestion ou par simple aspersion. En 1587 une femme, par jalousie amoureuse contre une jeune fille, l'asperge de poudre à l'aide d'un goupillon, pendant qu'elle prie à l'église : elle tombe malade et meurt. Une autre à Blainville, 1587, furieuse de n'avoir pas, elle seule, été invitée à un repas de fête, asperge un enfant fraîchement baptisé, sans que ceux qui le portaient s'en aperçoivent, et le fait ainsi mourir. Cette conception d'une permission donnée par Dieu au diable de frapper même ceux qui le prient ou viennent de recevoir un sacrement, apparaît comme bien dangereuse, car elle n'était pas peu faite pour détourner de lui les craintifs et les donner à son rival.
Les sorcières ont des baguettes enduites de poudre ou d'onguent, qu'elles emportent comme pour mener un troupeau. Elles en frappent comme par plaisanterie ceux qu'elles veulent perdre, ainsi que leur bétail, à moins que la victime ne soit protégée spécialement par la divinité.
II leur suffit même d'en toucher le bord du vêtement pour que mort s'en suive. Mais le contact est sans effet pour ceux ou celles à qui elles n'ont pas l'intention de nuire. Il en est de même des brins d'herbes, poussières, brins de paille ou autres menus objets qu'elles répandent sur. le sol : ils ne nuisent qu'à ceux qu'elles veulent maléficier et ne causent aucun dommage aux autres. Toutes les substances employées par elles n'ont aucune efficacité propre et n'acquièrent de pouvoir que de la puissance démoniaque : c'est du moins ce qu'on croyait alors.
Rose Gérardin (Etival 1586) avoue avoir donné une maladie mortelle à Etienne Aubert en répandant une poudre sur son seuil avant le jour. Barbeline Rayel empoisonne ainsi une porte d'étable : 3 chevaux meurent. Une autre à Arracourt (1587) tarit le lait d'une femme en répandant de l'herbe sur le seuil, et fait mourir son enfant.
Parfois le démon permet à la sorcière de guérir ceux qu'elle a frappés, mais le plus souvent il lui faut une compensation sous forme d'un malheur plus grave, ou d'une aggravation momentanée de la maladie et des souffrances et d'un retard apporté à la guérison.
La médecine est impuissante contre les maladies provenant d'un maléfice. Seul son auteur peut en détruire l'effet, et l'on est souvent obligé de le battre pour l'y décider. Se faire guérir ainsi ne paraît pas exempt de péché à N. Remy.
Mais les sorcières ne peuvent rien contre leurs juges, malgré toute la haine qu'elles et leur maître éprouvent pour les persécuteurs des sorciers. Elles ont beau lui demander de les venger de leurs bourreaux, il se reconnaît impuissant.
Elles ont leurs officines pleines d'insectes, de plantes, de métaux que la nature a pourvus de poisons, mais N. Remy se garde de les indiquer, afin de ne renseigner personne. Il a même recommandé aux greffiers de passer ces renseignements dans la lecture publique de l'interrogatoire.
Elles usent fréquemment de cadavres d'enfants morts sans baptême, qu'elles vont déterrer la nuit, se servent de leurs viscères pour la composition de leurs drogues infernales : les empoisonneurs professionnels de l'époque connaissaient bien le redoutable pouvoir des venins de putréfaction.
D'autre part les sorcières continuent les pratiques de la magie ancienne : philtres et envoûtements.
La vente des philtres, substances destinées à faire naître l'amour, a toujours été un commerce très lucratif. Comme dans l'antiquité, comme chez les nègres contemporains, il entre le plus souvent dans leur composition des substances tout à fait étranges. Voici, à titre d'exemple, une vieille recette découverte dans un vieux grimoire : « un coeur de colombe, un foie de passereau, la matrice d'une hirondelle, un rognon de lièvre ; réduire en poudre impalpable, et la personne qui composera le philtre ajoutera partie égale de son sang séché et pulvérisé de même ». Le sang a toujours eu en magie une très grande importance, dès les temps primitifs. Le sang de deux hommes, mélangé dans une coupe, scelle leur amitié éternelle ; le sang de la jeune fille, mélangé aux alcools, est encore le philtre le plus répandu dans les Balkans et l'Amérique latine.
Chez les nègres on fait entrer dans les philtres des choses beaucoup plus répugnantes, allant jusqu'aux excréments. La Voisin se révéla plus pratique. Le charme qu'elle vendit à Mme de Montespan pour raviver la flamme du roi Soleil, contenait bien de la poussière de taupes desséchées, du sang de chauve-souris et autres ingrédients fort peu ragoûtants, mais elle avait eu soin d'y ajouter de la poudre de cantharide.
Les sorciers se livraient aussi, pour faire naître l'amour, aux procédés de l'envoûtement. Cette opération repose sur le principe suivant : toute parcelle du corps humain a toujours été considérée comme participante des forces vitales de l'ensemble. Ainsi les cheveux, les ongles, le sang détachés du corps, son image même gardent avec lui une dépendance réciproque. En agissant sur une partie on croyait atteindre l'ensemble. Ainsi Didon au 4e chant de l'Enéide, simulant une opération magique destinée à faire revenir Enée, place sur le bûcher une image du fugitif et des objets lui ayant appartenu ou l'ayant touché.
Les expériences du colonel de Rochas démontrent la possibilité scientifique de l'envoûtement par extériorisation de la sensibilité de quelqu'un dans un objet quelconque.
Les envoûteurs d'autrefois incorporaient au volt (de Vultus, poupée représentant la personne visée), des ongles, des cheveux ou un morceau de vêtement appartenant à l'homme désiré ou détesté, car l'envoûtement se pratique aussi dans un but de haine.
Ils lui brûlent le coeur ou le lardent d'épingles : l'homme devait ou se consumer d'amour ou dépérir et mourir. En plein XIXe siècle, une bonne femme prescrivait à une consultante d'enfoncer des épingles dans la photographie du bien-aimé. A chaque coup d'épingle donné à la place du coeur, la cliente devait réciter l'oraison d'un saint, avec quelques additions individuelles. Ce manège devait durer 9 jours : étrange neuvaine et étrange rôle à faire jouer à un saint ! Avec la dernière épingle elle devait se piquer au doigt, puis quand elle rencontrerait l'aimé, lui enfoncer cette épingle dans le pouce et le lier ainsi pour toujours.
Au Moyen-Age et au XVIe siècle d'illustres personnages pratiquèrent l'envoûtement contre ceux qui leur portaient ombrage.
Les ligueurs fabriquèrent, dit-on, de nombreux volts contre Henri III, les déposèrent dans l'église le 26 janvier 1589, et, après la messe, les piquèrent d'aiguilles .On ne manqua pas d'y voir la cause indirecte de l'assassinat du roi. Mais tous les magiciens sont d'accord pour reconnaître que l'envoûtement maléfique est beaucoup plus difficile à réaliser que l'envoûtement amoureux.
Les sorcières passaient aussi pour pouvoir empêcher les rapports entre époux. Il suffisait de cacher dans le lit conjugal une aiguille ayant cousu le suaire d'un mort. En Allemagne on jetait dans le puits des jeunes mariés un cadenas fermé à clef. Certaines plantes, telles que des grains de mil dans les souliers de la mariée ou dans la poche de l'époux étaient réputées efficaces contre les entreprises très redoutées des « noueurs d'aiguillette ». Les maléfices portaient parfois sur les enfants. Le fait de mettre au monde des monstres était attribué à des pratiques ou à des influences démoniaques.
Les sorcières ne s'en prennent pas seulement aux êtres vivants, mais aux biens de la terre. A la campagne leur haine s'exerce surtout sur les récoltes et le bétail, encore plus précieux à beaucoup que la vie humaine. A certains jours la sorcière était censée s'emparer du lait des vaches qu'elle détournait dans un manche à balai ou une hache lui appartenant, ou, sous la forme d'un animal, allait les téter dans l'étable. Elle jetait des sorts au blé, empêchait le beurre de se faire, mettait des vers dans la farine, ramassait la rosée dans un drap et avec elle la fertilité de la terre. Elles opéraient en lançant des poudres sur les champs ensemencés, jetaient le mauvais oeil aux plantes, même quand elles étaient déjà levées. Encore en 1850, aux environs de Dinan, on considéra comme la cause première d'une maladie qui frappa les pommes de terre, la malédiction de domestiques de ferme fatigués d'en trop manger.
Ou bien encore la sorcière apprenait de son maître infernal à lancer sur les récoltes et terres ensemencées des insectes ou rongeurs divers qui les ravagent et les dévorent en un instant. Alix Viole, de Taintrux (1583), après avoir beaucoup couru avec ses compagnes, à la manière des Bacchantes, lançait en l'air une poussière menue donnée par le démon, d'où naissaient des nuées d'insectes, qui aussitôt ravageaient tout.
D'autres ont fait naître dans les champs une multitude de mulots qui s'élançaient en terre pour couper les racines. Une autre avoue avoir lancé sur les bêtes de ceux à qui elle voulait du mal un taon qui les piquait jusqu'à la mort. Elle y arrivait chaque fois qu'elle le voulait, en arrachant la première plante venue et en la lançant sur le sol après avoir prononcé certaines paroles. Encore en 1735 une invasion de chenilles arpenteuses fut attribuée à la sorcellerie.
On croyait si bien au pouvoir maléfique des insectes à la disposition des sorciers, que l'on trouve au IXe siècle une formule d'exorcisme contre eux ; ils étaient excommuniés comme agents du diable.
D'autres animaux encore passent pour jouer un rôle important en sorcellerie ; ils sont en général de couleur noire : en premier lieu les chats, considérés en bien des endroits comme des êtres diaboliques. On disait que, devenus vieux, ils fréquentaient le sabbat. De nos jours encore, en maintes régions de la France, la vue d'un chat noir est considérée comme un mauvais présage.
Les poules noires jouent un rôle de premier plan, notamment dans les pactes avec le démon. Dans le Berry, le diable en donne parfois une en échange de l'âme. Dans la Creuse elles sont considérées comme l'incarnation du démon au service des personnes qui lui sont vendues. Au Berry, en Béarn, on lui présente une poule noire dans un carrefour.
Les reptiles, batraciens et sauriens ont tenu en sorcellerie une grande place, dont il reste encore des traces. La possession de certains reptiles passait, à l'époque de la répression à outrance, pour une présomption de culpabilité. Il ne faut pas hésiter, dit Bodin, à poursuivre celles qui ont des crapauds ou des lézards. En Béarn, c'est un gage donné par le démon. En Armagnac, on croyait que les crapauds assistaient au sabbat, amenés par leur possesseur. Ces animaux entrent dans les breuvages magiques ou servent à faire des talismans.
Les sorcières elles-mêmes passaient pour pouvoir prendre des apparences de reptiles. Les mentions de métamorphoses d'êtres humains en animaux ne sont pas rares. Le démon lui-même en donne l'exemple. II prend toutes les formes animales qu'il veut, notamment celle d'un chien, qui n'inspire pas de méfiance à ceux qui le voient.
Didier Finance, de Saint-Dié, quand il était couché au milieu de ses compatriotes, avait à ses pieds un chien, duquel, en abaissant la main, il recevait du poison, et le donnait ensuite à qui il voulait. Le démon prend aussi la forme d'un cheval pour transporter ses fidèles au sabbat ; d'une mouche, pour se glisser dans l'oreille du sorcier et lui transmettre ses messages, notamment lorsqu'il est en prison, pour l'inviter à ne pas avouer dans les tortures ; d'un chat, pour s'introduire la nuit, dans les maisons. Un berger, jaloux d'un confrère mieux vu que lui, fait venir le démon sous la forme d'un loup, qui massacre le troupeau du bon berger, pour le faire accuser d'incurie. Il lui a suffi pour cela d'arracher une herbe poussée sur un tronc d'arbre, en prononçant quelques paroles : Aussitôt le loup était là.
D'autres fois, il se fait ours, pour inspirer plus de frayeur. Mais il a une prédilection pour le bouc, animal cornu, agressif, remarquable par sa mauvaise odeur, car le démon est essentiellement malpropre et défend les soins de propreté ; l'eau a, en effet, un pouvoir purificateur reconnu par toutes les religions. De plus, l'animal a un aspect difforme et hideux, convenant tout à fait aux incarnations démoniaques (cf les anciennes divinités chèvre-pieds : Aegipans, Satires, Faunes). En somme il aime à faire peur (comme l'antique Dieu Pan) et se mêle constamment à la vie des hommes, pour leur plus grand mal.
Les sorcières disposent encore d'autres moyens pour nuire et causer aux hommes des dommages matériels, souvent irréparables.
Elles reconnaissent que le démon leur donne le pouvoir de provoquer des orages en faisant bouillir une pierre dans la marmite, - (dès que, par l'effet de l'ébullition, la pierre commence à s'agiter, l'orage arrive), - de faire naître des nuages, de s'élever avec eux, de les diriger et de les faire crever en grêle où elles veulent.
Pour obtenir ce résultat, on bat l'eau avec une baguette reçue du démon, jusqu'à ce que vapeurs et brouillard se forment. Dominique Zahel, de Rougiville, et une autre ajoutent qu'avant de battre l'eau, le démon y lançait une fiole de terre où il avait mis quelque chose d'inconnu des assistants, ou même des pierres de la taille des grêlons qu'il s'agissait de faire tomber. Nous reconnaissons là les procédés de la magie imitative. D'autres fois on fait couler du suif de chandelle dans l'eau et on y répand une poudre préparée, puis on la frappe avec des verges noires données par le démon, en répétant des paroles de malédiction.
Quand le sorcier ou la sorcière vogue dans les nuages (ces transports sont reconnus réels par les plus grands pères de l'Eglise : Saint Ambroise, Saint Augustin, Saint Thomas, le Christ lui-même ayant été transporté dans les airs par le démon), il en descend très commodément et sans heurt, « comme un oiseau se pose ».
Pourtant, quelquefois, ils restent accrochés aux arbres ou sur les toits. Certains ont été surpris après l'orage dans cette situation incommode.
Un certain Cunin, de Moncey (1586), travaillant à son foin et chassé par l'orage, se hâte de rentrer. Il aperçoit au sommet d'un chêne une vieille voisine, que vraisemblablement le nuage avait laissé tomber. Il l'apostrophe sans douceur. La femme demande pardon, lui recommande le secret, lui promet qu'il ne lui sera jamais fait de mal. Inutile d'ajouter qu'elle fit connaissance avec les bûchers de N. Remy.
Celui-ci, faisant appel à ses souvenirs personnels, rapporte que des bergers d'Houécourt (Vosges), surpris par un violent orage, se réfugient dans la forêt. Ils voient au sommet d'un arbre deux paysans accrochés aux branches, et si ahuris - n'est-ce pas naturel quand on tombe des nues ? - que visiblement leur présence en ce lieu n'était pas naturelle ni spontanée. Leurs vêtements étaient sales, comme s'ils avaient rampé dans la boue. Leur sort fut le même que celui de la vieille.
D'après M. Sebillot (Hist. du Folk-lore français), il n'est pas rare, encore aujourd'hui, de rencontrer des survivances de cette croyance.
Parmi les malheurs provoqués, il faut aussi mentionner les incendies, causés soit par des pierres lancées contre la maison, soit par des poudres qu'on y place, soit en y renversant une marmite du haut d'une cheminée.
Presque toujours l'accusation de sorcellerie était doublée de celle de vénéfice, c'est-à-dire d'empoisonnement, la seule qui méritât vraiment d'être retenue, et qui était souvent justifiée.
En effet, les Italiens apportèrent en France au XVIe siècle leur science consommée - il est certains de leurs savants mélanges que nous ignorons encore - des divers poisons d'origine minérale, végétale ou animale, capables de faire passer les gêneurs, progressivement ou brusquement, de vie à trépas, sans laisser dans les viscères de traces reconnaissables aux médecins légistes de l'époque, les symptômes de ces empoisonnements présentant de réelles analogies avec ceux de maladies classées. Beaucoup de ces docteurs en morts lentes ou subites suivirent chez nous les reines florentines, et - coïncidence troublante ! - c'est précisément de 1550 à 1650 que se multiplient les maladies et décès étranges, les épidémies extraordinaires, dont la voix publique rendait les sorciers responsables. La vente des produits pharmaceutiques et chimiques n'étant pas contrôlée comme aujourd'hui, trop de gens connaissaient de redoutables recettes et en trafiquaient.
Les juges, comme le clergé et le peuple, ne se trompaient que sur un point, en attribuant au diable la révélation ou la remise des dangereuses substances qui devaient provoquer la maladie, la déchéance et la mort.
Aussi les sorciers inspiraient-ils à tous une grande terreur. La haine furieuse que leur témoignait le peuple, jointe au redoublement de sévérité de l'Eglise, amena le duc de Lorraine, Charles III, à intensifier de son côté la répression.
En 1580 il intima à son nouveau procureur général, N. Remy, l'ordre « de ne donner aux sorciers un instant de repos ».
Remy s'acquitta de sa mission avec le plus grand zèle.
« Je compte que depuis 16 ans (1580-96) que je juge à mort en Lorraine, il n'y a pas eu moins de 800 sorciers convaincus, envoyés au supplice par notre tribunal, outre un nombre à peu près égal de ceux qui ont échappé par la fuite ou par leur constance à ne rien avouer dans les tortures ».
Cela ferait donc une moyenne de 100 accusés par année. Pour l'ensemble des XVIe et XVIIe siècles, dit M. G. Save, si on avait tous les documents, on arriverait à un total effrayant. Il évalue, d'après ce qui reste des archives du Chapitre, vendues au poids sous la Restauration, le total des sorciers exécutés entre 1550 et 1650, la grande majorité entre 1600 et 1629, dans l'arrondissement de Saint-Dié et les domaines extérieurs du Chapitre, à 230, dont 73 hommes et 157 femmes. Il y en a eu certainement bien davantage, et cette liste ne doit pas même représenter 1/3 du total véritable. Pour se rapprocher de la réalité, il convient d'estimer à plus de 600 le nombre des sorciers brûlés dans l'arrondissement, plus environ 400 qui échappèrent au supplice. On peut compter que l'arrondissement de Saint-Dié entre pour environ 1/6 dans le total des procès de sorcellerie du duché de Lorraine, y compris le Bassigny et les Trois Evêchés. - De 1611 à 1616, il fournit plus de la moitié du total ; en 1629, il en atteint les 7/8.
La liste des 230 victimes dont on possède les noms se répartit comme suit : Saint-Dié ville, 27 entre 1530 et 1670, dont 10 hommes et 17 femmes ; Raon-l'Etape, de 1608 à 1629, 28 (5 hommes, 23 femmes), avec des années massives comme 1616 (6 cas), 1619 (4 cas), 1629 (7 cas) ; la Neuveville-les-Raon, de 1614 à 1629, 45 (8 hommes, 37 femmes), dont 6 en 1616 ; dans la région de Senones, qui comprenait Marzelay et Robache, 16, dont 2 hommes et 14 femmes ; Etival, de 1584 à 1627, fournit 9 cas, dont 4 dans la seule année 1614; le ban d'Etival complet donne 25 cas (7 hommes, 18 femmes); le ban de Fraize qui comprenait Sainte-Marguerite, la Bolle et Taintrux, donne un total de 72 (28 hommes, 44 femmes), dont 6 dans la seule localité de Fraize en 1589 ; on voit que N. Remy y séjourna cette année-là ; d'autres maxima y apparaissent en 1611, où l'on relève trois cas à la Bolle, 2 à Taintrux ; la vallée de la Fave (25 cas, dont 11 hommes et 14 femmes) paraît atteindre le maximum en 1617 et 18 ; - enfin le domaine du Chapitre extérieur à l'arrondissement présente 22 cas, presque tous échelonnés de 1602 à 1629. D'après les graphiques établis par M. G. Save, la contagion semble avoir suivi l'itinéraire Raon (recrudescence à partir de 1609), Etival (1610) ; ban de Fraize (1611), Saint-Dié (1612), vallée de la Fave (1613). A Saint-Dié ville, la sorcellerie semble plutôt à l'état latent, et ne présente que 3 faibles maxima en 1605, 1612, 1630.
En tous cas N. Remy est, lui aussi, frappé du grand nombre des sorciers.
« Avec tant d'ennemis du genre humain, écrit-il, il est étonnant qu'il n'arrive pas plus de malheurs ».
Aussi estime-t-il déplacée toute pitié envers cette espèce de criminels. Il s'appuie sur de doctes citations. « C'est une impiété pour les juges, dit Cassiodore, d'être indulgents pour ceux dont la bonté de Dieu ne souffre pas l'impunité »... « Quand on supprime l'impie, on amène le Christ »... « Ceux qui ne châtient pas les méchants font tort aux bons » (Pythagore).
Aussi « malheur à ceux qui cherchent à écarter l'odieux d'un crime horrible et exécrable et diminuent le châtiment par les excuses de crainte, d'âge, de sexe, d'ignorance et de séduction. Personne de sensé ne saurait invoquer de tels prétextes, même dans des affaires moins graves... Qu'est-ce autre chose que de provoquer et attaquer Dieu ouvertement ? a dit Saint Paul... La vie des sorciers est ouvertement souillée par tant d'impiétés, de vénéfices, de monstrueuses débauches, de crimes odieux ; je ne doute pas qu'il soit légitime de leur faire subir toutes sortes de tortures avant de les brûler, et pour qu'ils expient leurs crimes par des châtiments mérités, et pour qu'ils servent d'exemple aux autres, et les détournent du mal par la gravité du supplice ».
Et il est fortifié dans sa résolution par la certitude que les sorciers, une fois voués aux démons, fût-ce par leurs parents dès leur jeune âge, sont inguérissables. En admettant même qu'ils aient été trop faibles pour résister à la chute, les épargner, c'est laisser la vie à des chiens enragés, sous prétexte que ce n'est pas de leur faute s'ils en sont arrivés là.
Le traitement le plus doux réservé aux enfants des sorciers était d'être fustigés par trois fois autour du bûcher de leurs parents. Souvent les juges se sont demandé s'il ne fallait pas faire périr aussi fillettes et garçonnets.
On conçoit qu'avec de pareilles dispositions chez les juges, les accusés n'avaient à attendre aucune indulgence. Les procédures étaient à peu près invariables, et souvent expéditives.
N. Remy, aussitôt sa mission reçue, se rend à Epinal, pour examiner les femmes « qui ont été accusées et décelées par Victorine Voiriat, fille possédée du malin esprit, que l'on exorcise à Epinal », et les mener dans cette ville en vue d'une confrontation, car les dénonciations des sorciers condamnés ont joué un rôle important dans l'extension du fléau. Ces désespérés, déprimés par la prison, corps et âme brisés par d'effroyables tortures, n'attendant qu'une mort affreuse, étaient, on le conçoit, pleins de rage contre leurs semblables, et dénonçaient ceux à qui ils en voulaient, souvent ceux-là même qui les avaient dénoncés, ceux dont ils avaient eu à se plaindre, fussent-ils de leur parenté proche.
II s'en trouva parfois de plus malins, qui dénonçaient leur curé. En 1608, dans la prévôté de Lamarche, Thomas Gaudel déclara avoir rencontré au Sabbat tous les membres du tribunal, depuis . le procureur général du Bassigny jusqu'au greffier. Ceux-ci, bien embarrassés, se rendirent à Langres pour consulter les plus fameux avocats sur ce cas peu banal. A Besançon deux sorciers dénoncèrent l'inquisiteur lui-même. Mais en général cela n'arrangeait guère leurs propres affaires.
N. Remy se déplaçait assez souvent ; il fit de fréquentes visites dans les Vosges, car les cantons montagneux en particulier étaient des nids de sorciers. A Marzelay, en décembre 1584, il fit brûler toute une famille ; à Fraize, en septembre 1589, six jeunes femmes sont victimes de son zèle ; à Bertrimoutier, il campe six jours, décimant le village. Il revient trois fois à Etival, en .1586, 89 et 90.
Le sorcier, aussitôt dénoncé, est l'objet d'une information ouverte à la requête du procureur d'office ; les voisins sont appelés, rapportant des commérages, racontant des choses futiles ou énormes, que le greffier transcrit fidèlement. Le procureur conclut à prise de corps.
L'accusé, arrêté, est soumis à l'interrogat, ou audition de bouche, suivi du récolement. Les témoins sont de nouveau appelés, confrontés avec l'accusé. Celui-ci discute les témoignages et a droit de « reprocher » les témoins, s'ils ont jadis commis quelque indignité.
Si l'accusé avouait, les justices locales pouvaient statuer après examen de la procédure par le maître échevin et les échevins de Nancy, qui formaient le « tribunal du Change ». Inutile d'ajouter que les sentences étaient toujours confirmées par lui, sinon aggravées.
S'il n'avouait pas, une sentence préparatoire le condamnait à être complètement rasé par la « vile personne » du lieu, tondeur de chiens ou cureur d'égouts, de crainte que le diable ne fît retraite en un point quelconque de son système pileux et ne déjouât la sagacité des enquêteurs, et mis ensuite entre les mains de l'exécuteur des hautes oeuvres pour subir la question ordinaire ou extraordinaire.
A Saint-Dié, dans la sinistre chambre basse de la tour Mathiate, on employait trois sortes de supplices : d'abord les grésillons, deux lames de fer parallèles formant étau, pouvant se serrer par des vis, entre lesquelles on serrait progressivement les ongles des mains et des pieds. Ceux qui se prennent le doigt dans une porte peuvent se rendre compte de la douleur que provoquait cette opération ; puis l'échelle, sur laquelle le patient est étendu, pieds liés à l'échelle, mains liées à un tourniquet, ce qui permet des tractions extensives dans le sens vertical, qu'on peut graduer à volonté, et on ne se faisait pas faute d'imprimer au tourniquet un mouvement de rotation de plus en plus ample. Quand le malheureux avait le corps tendu à se rompre, arqué au point de ne plus toucher l'échelle que par les extrémités, on lui glissait sous les reins une pièce de bois prismatique dont l'arête vive lui entrait dans les chairs. Si ces horreurs ne suffisaient pas, on en arrivait aux tortillons. Les bras étaient ficelés au corps par des cordes ; les jambes ficelées de leur côté. On introduisait un bâton dans les cordes et on le tournait de manière que celles-ci pénétrassent de plus en plus dans la chair. Il fallait que le patient eût une extraordinaire résistance à la douleur, une force de volonté presque invraisemblable, pour ne pas avouer tout ce que lui demandait le juge et ne pas en inventer au besoin. C'est presque toujours ce qui arrivait. Quelques accusés pourtant, surtout des femmes, montrèrent un courage extraordinaire. La veuve de Nicolas Paticier, de Saint-Dié (1630) subit tous les degrés de la torture et déclara qu'elle n'avouerait rien, dût-on la mettre en pièces.
Certains se suicidaient en prison quand ils en avaient le moyen, afin d'échapper à toutes les horreurs qui les attendaient. Le diable était censé les y pousser, pour éviter leurs aveux. N. Remy pouvait dire avec raison : « Ma justice est si bonne, que 16 qui furent arrêtés l'autre jour n'attendirent pas et s'étranglèrent tout d'abord ».
D'autres appelaient de tous leurs voeux le supplice final, qui, selon Remy, leur permettait d'expier leurs fautes et de se concilier ainsi la miséricorde divine, ou, selon les déclarations de certains d'entre eux, de se soustraire plus vite à la dure tyrannie du démon. En réalité, ils avaient sans doute hâte d'abréger leurs terribles épreuves.
Au cours des séances de torture, on mettait parfois l'accusé à délivre, et on l'étendait près du feu, car il était nu ; on ne manquait pas alors de l'inciter de nouveau aux aveux.
Ceux qui, par extraordinaire, sortaient victorieux de ces atroces interrogatoires, n'y gagnaient pas grand'chose, car le tribunal du Change ordonnait souvent une nouvelle application de la question.
Le procès-verbal de la question, écrit par un tabellion sous la dictée du maire, assisté de deux témoins, était soumis au procureur d'office avec les autres actes de procédure ; il donnait ses conclusions; les maires et gens de justice demandaient de nouveau l'avis du maître échevin et des échevins de Nancy, et la sentence définitive était alors prononcée.
Si l'accusé était absous, ce qui, on le conçoit vu les moyens employés, était fort rare, il n'était pas quitte pour cela avec la justice. Il était mis en liberté jusqu'à rappel. La sentence ne mentionnait pas l'acquittement, mais déclarait seulement que, pour cette fois, « il ne serait passé plus outre », et que le procès demeurait « en l'état ». Il n'en fallait guère pour se faire reprendre (2).
S'il était condamné, il n'avait plus qu'à attendre l'exécution, la condamnation étant sans appel.
Il appartenait au seigneur suzerain d'en assurer l'exécution. On lui délivrait alors le prisonnier. Voici comment les choses se passaient à Saint-Dié, d'après F. de Chanteau (Notes pour servir à l'histoire du Chapitre de Saint-Dié) :
« Le maire, accompagné du procureur d'office et des bourgeois et sujets du chapitre en armes, conduisait le condamné sur une pierre carrée qui séparait la seigneurie du duc de celle du chapitre. Là, « après avoir appelé hautement et intelligemment le prévôt par trois diverses fois », le maire prononçait la sentence définitive en ces termes :
« Monsieur le Prévôt, je vous délivre ce patient tout nud et chargé de son procès pour en faire l'exécution suivant l'avis du maître échevin et des échevins de Nancy, que je confirme à sentence ».
Les justiciers n'étaient tenus, en effet, de délivrer le criminel au seigneur suzerain que « tout nud et chargé de son procès ». En fait, après le prononcé de la sentence, le criminel demandait au maire de conserver ses vêtements « pour l'honneur de Dieu », ce que celui-ci accordait toujours, en faisant toutefois, dans un procès-verbal, une réserve de non préjudice aux droits du Chapitre ».
Quelques exemples concrets permettront de mieux se rendre compte de ce qu'étaient ces procès, de l'inanité de beaucoup de témoignages, de la fausseté de certaines dénonciations.
Voici quelques cas cités par M. Dumont :
En 1629, la femme d'un pâtre de Coencourt est accusée devant la justice de Saint-Dié. Un témoin a réclamé son dû à la prévenue, qui l'a payé en colère : huit jours après, son cheval devient enragé. Un autre a manqué de se noyer « dans une mare si petite que chacun s'en étonnait ». Un troisième déclare qu'un de ses poulains ayant renversé du linge de la prévenue, a enflé trois jours après ; il « la menaça longtemps pour la forcer à le guérir ». Sa mère a eu une dispute avec la prévenue ; elle est morte deux ans après. Un quatrième affirme qu'une de ses vaches a crevé peu après un procès qu'il avait eu avec un parent de la prévenue. A un autre elle a escamoté ses chevaux, puis les a fait réapparaître. Ou bien ce sont ses chevaux qui ne veulent plus avancer, parce que leur propriétaire a refusé de charroyer du foin de la prévenue, et se remettent en marche dès qu'il a accepté. C'est une femme qui tombe malade à la suite d'une dispute avec la prévenue, laquelle a toujours chez elle plusieurs chats noirs et gris, qui crient et font un bruit épouvantable. Le chat était un animal diabolique.
A Epinal, en 1564, c'est un homme qui tombe malade cinq mois après que sa femme eut une querelle avec le prévenu Borel. Celui-ci en a fait passer un autre sous son bras (c'est une manière de jeter un sort, comme de toucher à quelqu'un l'épaule, si le touché n'a pas la précaution d'en faire autant aussitôt, un peu plus bas, à son toucheur) qui est tombé malade et est mort 8 jours après. Un troisième a vu Borel battant l'eau avec un homme de grande stature ; un signe de croix du témoin a fait disparaître le géant.
Un jeune marié de Vomécourt a été touché à l'épaule par Pierron Humbert.qui lui disait quelques plaisanteries. Aussitôt il tombe en langueur, se croît victime d'un sort et accuse Humbert.
Jehennon, veuve d'Hidoulf le Regnard, de Robache (1602), au cours d'un 2e interrogatoire demandé par les échevins de Nancy, confirme ses réponses et aveux, sauf ses dénonciations contre de prétendus complices rencontrés au sabbat ; elle dit ne les avoir accusés « qu'en haine et dédain de leurs dépositions comme témoins ». A quoi tenaient alors l'honneur et la vie des gens !
François Lhermite (Saint-Dié 1630) a tout nié jusqu'aux tortillons. A bout de force, il déclare avoir rencontré un ours noir, qui lui a conseillé d'être toujours homme de bien. C'est là une des ruses familières au démon, comme le déclare N. Remy. Puis il reconnaît toutes les sottises imaginables, même que le diable l'assistait pendant la torture et le regardait par la toiture de la tour.
En 1603 une octogénaire de Bayon a fait en soignant une vache un signe de croix et quelques grimaces, la vache ne guérit pas. Son fils, qui voulait lui faire abandonner une pièce de terre (ô Zola !) menace de la faire brûler comme sorcière. Peut-être eût-elle échappé, mais elle fut dénoncée par une autre sorcière condamnée.
Voici encore quatre procès particulièrement intéressants, sur lesquels nous possédons toutes les précisions désirables.
Le premier a pour théâtre la région de Mirecourt.
Jean Aubri, né à Saint-Prancher vers 1522, après avoir appris à Metz le métier de tisserand, revient au pays et se marie. Son frère Claudin passe sa jeunesse au pays, apprend à Mirecourt le métier de retondeur, se marie, puis se fait tisserand comme son frère et, par surcroît, garde les troupeaux de la commune.
Des voisins imputent aux deux frères des faits de sorcellerie. Leur père avait été « genot » et passait pour avoir empoisonné la mère d'un villageois, qui n'avait pu être guérie que « par le moyen d'un devin ».
Le boulanger Claudin Husson avait refusé de louer une partie de sa maison à Claudin Aubri : Or le même jour « vint un tourbillon de vent qui se mit en sa cheminée en telle impétuosité qu'il emporta le feu parmi sa chambre ». C'était évidemment un tour du diable suscité par Aubri.
Dès qu il y avait eu une discussion entre des gens du pays et le berger, les bêtes mouraient par sortilèges consistant en attouchements, malins regards.
Mengin Variot, laboureur, était allé voir supplicier un genot à Dolaincourt. Il s'en vanta auprès de Jean Aubri et ajouta qu'il voudrait qu'on en fît autant à tous les sorciers. Aubri le regarda d'un oeil mauvais, il tomba malade aussitôt. Quelques jours plus tard, il fut guéri par Claudin Aubri.
Jean Aubri devait 15 fr. à Claudotte, fille de feu Claudin Didelot.
Elle va le trouver ; insultée par lui, elle eut l'imprudence de dire « que c'était trop la faire aller dans la maison d'un genot ». Jean la rappelle, et finit par lui faire accepter un morceau de pain. « Aussitôt elle perdit ses esprits » et fut « tellement perturbée », qu'elle abandonna le logis, erra à travers champs plusieurs semaines, échoua à Gemmelaincourt, près Vittel, chez un oncle, « fort ébahi de la voir en si piteux état », qui la reconduit à Saint-Prancher.
Elle rencontre Jean Aubri, qui lui fixe une date pour acquitter sa dette, et « cependant monta sur le pied dextre » de l'ensorcelée, qui guérit au bout de deux jours, et redevint « gaillarde ». Mais, pendant ces deux jours elle fut très malade, « pensa mourir, mettant dehors par le nez grande effusion de sang, qui coulait si fort, que tous ceux qui la voyaient disaient que c'était la sorcerie et poison que ledit Jehan lui avait donné, qui sortait de son cerveau ». Après quoi, elle « retrouva son bon esprit ».
Les deux frères furent accusés par « communs bruits ». Le prévôt de Châtenois informa. Arrêtés, ils sont enfermés au domicile d'André Jacquinot, où, à minuit, se produit un fait diabolique. Des coups sont frappés à la porte ; un garde dit avoir senti passer quelqu'un près de lui ». Mais on ne trouve rien dans la maison.
Interrogé, Claudin proteste de son innocence, nie tout. Jean confirme. Mais les témoins accusent. Par peur du supplice et de la question, Jean se tue. Le procureur général Remy - il était au début de sa carrière - ordonne la question contre Claudin. L'échelle, le supplice de l'eau (c'en est à peu près le seul exemple en Lorraine), les tortillons, restent sans effet. On recommence l'eau : il continue d'affirmer son innocence. Trois fois les cordeaux sont resserrés, aucun aveu n'est obtenu. Il est détaché, puis réconforté. Il fut condamné le 26 juillet 1586 « à être banni et exilé et à être relégué du pays, sous peine de la hart ».
Le deuxième cas est celui de Bastien Jean Viney, raconté par G. Save, en 1611. C'est l'année où on brûla le plus de sorciers dans l'arrondissement de Saint-Dié, la dernière année de la vie de Nicolas Remy, où les bans d'Etival et de Fraize fournissent les trois quarts des exécutions de Lorraine. Le ban de Saint-Dié (Plainfaing) eut cinq exécutés cette année là, dont précisément Viney. C'était un cultivateur de 50 ans, dont la soeur était mariée au lieutenant de mairie du ban de Saint-Dié. Riche et un peu original, surtout après boire, il achetait des terres, prêtait facilement de l'argent, parfois à gros intérêts, en offrait même à des connaissances de rencontre, mais le refusait brutalement aux quémandeurs. D'où rancune, et des obligés et des évincés. Quand il avait bu, il faisait de grands gestes et divaguait tout haut ; quand il discutait, il disait souvent : que le diable m'emporte ! Il devait donc être sorcier.
Il fut désigné comme complice par Cath. Bartremeix, sa voisine, torturée quelques mois plus tôt, qui prétendait être allée avec lui au sabbat sur le Brézouard. Les témoins ne manquèrent pas de charger Viney, créancier gênant pour certains. Voici quelques échantillons des témoignages recueillis :
Une femme déclare que son fils Claudel se disputait avec Adam, le fils de Viney ; celui-ci gronde l'enfant et le menace du diable. L'été ou l'automne suivant, Claudel tombe du toit, où il se trouvait avec Adam : vengeance par vénéfice du prévenu. Le même Claudel, qui devait être assez maladroit, tombe sur un couteau ouvert, il perd l'oeil : vénéfice de Viney ! Explication : Viney avait prêté de l'argent à son mari et convoitait un de ses champs, disant même au laboureur, qui y avait semé de l'orge, « qu'il serait empêché d'y beaucoup moissonner ou recueillir ». En effet, rien ne leva : Vénéfice encore !
Claudon Jean-Claude, ayant reçu une aide du prévenu, lui avait promis de lui-même « un voilon laitant » (veau de lait). La promesse n'ayant pas été tenue, la femme de Viney vint réclamer un petit tourélat (jeune taureau). Discussion : c'est un veau qui a été promis, non un taureau. Dès lors, il n'a pu élever aucun taureau : sortilège de Viney !
Un autre raconte des histoires de morts d'animaux, dont certaines ont été prédites par Viney. Après boire il disait parfois qu'il avait de l'argent quand il voulait, que le diable lui en donnait.
Quelle imprudence !
Il passait pour manier un diabolique, communément appelé mariotte ou diable familier. Un voisin lui demande de le lui prêter. Viney refuse en disant à l'autre « qu'il ne le sçaurait nourrir ». Redoutable plaisanterie !
Un chapelier nouveau marié avait emprunté 7 francs à Viney pour son commerce, moyennant 2 blancs d'intérêt par semaine. Ils sont restés deux semaines sans payer. Un chapeau envoyé comme compensation a été refusé. Ils ont constaté que les 7 francs ne leur ont fait aucun profit, « ains s'en allaient comme rosée et toute la marchandise qui en provenait ». Ils ont eux-mêmes failli périr dans la neige. Vénéfice, évidemment !
Puis ce sont des histoires d'animaux tombés malades ou morts à la suite de disputes avec le prévenu, ou d'intérêts irrégulièrement payés.
A un autre, Viney a offert de l'accompagner à la fougir la veille de la Saint-Jean, au pré de Raves ou sur le Brézouard ; là, il fallait se prosterner devant le diable, ne sonner mot quoi qu'on vît ou entendît, laisser sur place un chapeau ou autre chose, pour que le diable y dépose graine ou branche de fougère, afin d'avoir du bien. On pouvait rester homme de bien, pourvu qu'on se signât. Sots et dangereux propos !
Viney reconnaît les marchés passés, les prêts d'argent, mais nie avec les plus vigoureux serments tous les maléfices qu'on lui prête.
Au cours de la confrontation, les témoins répètent leurs déclarations. Viney accepte les faits vrais, mais continue à repousser toutes les accusations de maléfice. Il y avait parmi les témoins douze débiteurs de l'accusé. Beau sujet d'étude pour un romancier naturaliste, que l'état d'esprit des villageois d'alors : rancunes mesquines, haines secrètes, inimitiés héréditaires entre familles, paroles de menace dites dans des moments de colère, âpreté au gain, ingratitude pour les services rendus. Combien les magistrats de Strasbourg étaient avisés, qui, terrifiés par le nombre des dénonciateurs de sorciers, les faisaient coudre dans un sac et jeter dans l'Ill du haut du pont du Corbeau, quand leur témoignage était reconnu faux !
Mais, en Lorraine, il était très difficile à un accusé de sorcellerie de se défendre. II ne pouvait citer de témoin contradictoire, ni prendre de défenseur. II n'avait plus ni parents, ni amis, ni soutien. Les magistrats pensaient que tout témoignage, tout plaidoyer en faveur d'un sorcier était payé par Satan ; le témoin favorable ou l'avocat devenaient eux-mêmes suspects de sorcellerie. La procédure contre Viney suivit donc le cours habituel. Les échevins de Nancy approuvèrent naturellement l'application de la question demandée par le procureur du Chapitre de Saint-Dié. Ils approuvaient presque toujours, et le Chapitre était si content d'eux, que dès 1559, il leur fit une pension « pro meritis praesentibus et futuris » outre 4 francs qu'ils recevaient pour la révision de chaque procès.
Viney subit donc les trois degrés de la torture en la salle basse de la tour Mathiate. Après les premières épreuves, il avoue tout ce qu'on veut : la rencontre avec Napnel, sous la forme d'un petit homme habillé de noir, la marque qu'il lui imprime, la poudre qu'il reçoit de lui, et avec laquelle il déclare avoir empoisonné sa première femme, les animaux maléficiés, le sabbat ; s'il n'a pas avoué librement, c'est que Napnel « était en son corps, qui l'empêchait de dire la vérité, lequel lui est sorti par la bouche comme une fumée ». Toutes ces réponses étaient certainement suggérées par le juge. Il continue ses aveux les jours suivants : il fallait bien que toutes les questions du formulaire fussent passées en revue. II reconnaît les maléfices de tous ordres énumérés par Remy dans sa Démonolatrie.
Dans le dernier interrogatoire, il espère que ses aveux lui seront comptés et lui vaudront des adoucissements dans la mort et peut-être le pardon. Les juges avaient le droit de le faire espérer aux accusés, à l'aide d'une restriction mentale, qui mettait leur conscience en repos : « Avouez, et vous serez sauvé », sous-entendu : de la damnation éternelle.
Viney a désigné douze complices qui, torturés, en dénonceront d'autres. Les juges insistaient beaucoup sur ce point. Cela fait bien comprendre le développement exagéré de la sorcellerie, la contagion du fléau et son mouvement de translation.
L'exécution eut lieu dans les formes ordinaires ; on faisait à l'accusé la charité de l'étrangler subrepticement avant d'être grillé. Le feu éteint, le bourreau recherchait les os et les dispersait aux quatre points de l'horizon.
Les biens de Viney furent confisqués au profit du Chapitre, même ceux appartenant à la veuve et aux fils majeurs. Mais le Chapitre, menacé de procès, les rendit aux héritiers naturels, contre une somme de 300 francs.
Le procès d'Antoine Grévillon, sorcier et devin du val de Ramonchamp, brûlé à Arches en 1625, raconté par M. Ch. Sadoul, offre des points assez particuliers, par lesquels il diffère de la masse des autres.
Ancien soldat, il avait été quelque temps valet d'un médecin allemand et se mêlait de médecine. Son cerveau, un peu fêlé à la suite d'un coup de sabre, était meublé d'histoires merveilleuses, il vendait aux paysans des articles de ménage, des remèdes, de la poudre contre les vers, du mithridat de Venise et autres drogues. Il eut surtout pour maîtres les Sarrazins ou Egyptiens nomades, qui passaient pour posséder la science des mages et les secrets des anciens. On les craignait pour leurs vols et escroqueries, mais on les consultait de préférence aux médecins, qui prescrivaient des remèdes à peu près aussi bizarres que les leurs.
Le substitut du prévôt d'Arches requiert contre lui, pour avoir « es quartiers du val de Ramonchamp... vendu à plusieurs receptes et superstitions, tant pour la guérison du bétail qu'autrement, au moyen d'un diable familier, qu'il portait ».
Il avoue en avoir eu sept « qu'il a achetés, vendus et revendus ». Ils sont de la grosseur d'une mouche noire, « se grossissants et périssants ». Il les portait dans une boîte pareille à celles saisies sur lui. Il leur demandait des secrets pour guérir ses consultants, et obtenait toujours des réponses satisfaisantes. La graine trouvée sur lui était de la graine de fougère cueillie la veille de la Saint-Jean, vers la minuit.
Sur le conseil de son familier, il se servit de cette graine, mélangée à du mithridat de Venise, pour guérir la femme Godel et la fille Raguel.
Les herbes cueillies à la Saint-Jean passaient pour posséder des vertus talismaniques très efficaces. Le proverbe bien connu l'atteste.
Les plantes sont d'ailleurs très employées en sorcellerie. Les unes ont un pouvoir maléfique, d'autres au contraire sont une sauvegarde contre les entreprises des sorciers, tel le fenouil, que saint Joseph, disait-on, avait prisé. Au XVIe siècle on employait la feuille d'angélique.
En Normandie, deux fétus de paille posés en croix empêchent le diable d'entrer. Dans le Mentonnais, de l'ail répandu sur les berceaux préserve les enfants des maléfices. Dans la Gironde, il faut avoir un pied de fougère mâle dans la maison, un paquet de germandrée aquatique dans le magasin, une croix de verveine sauvage au-dessus de la porte, mais de façon que les étrangers ne puissent la voir. On porte dans des sachets des plantes bénies notamment de l'armoise, du millepertuis et du mille-feuilles, ou encore 3 feuilles de sauge, 3 feuilles de romarin et 3 de laurier. La sauge et la verveine ont toujours passé pour des plantes très bienfaisantes et très salutaires contre les entreprises des sorciers. « J'apporte la verveine et la sauge pourprée, qui brisent les enchantements » (opéra de Sigurd). En Suisse Romande, de la verveine dans les souliers évite les mauvaises rencontres. Dans le Mentonnais, on désensorcelle les animaux en leur faisant manger des légumes volés à la sorcière. De même les humains qui se croyaient ensorcelés pensaient se guérir en mangeant des aliments provenant de la maison de la sorcière.
Il est même certaines plantes qui passaient pour sensibles à la présence des sorciers, servaient à les dévoiler, car elles se flétrissaient et mouraient à leur contact.
Voici une curieuse recette que je recommande aux chasseurs pour attirer le gibier : mélanger du jus de jusquiame avec de la graisse et du sang provenant de l'espèce animale qu'on veut chasser. On partage cet onguent en autant de parties que l'on veut et on enfouit chacune d'elles peu profondément à diverses places ».
La recette n'est pas de GréviIIon, mais il devait en posséder d'au moins aussi curieuses, si l'on en juge par la méthode de diagnostic qu'il appliqua à la femme Godel.
« Elle avait une pauvreté dans elle, comme un sort, ce qu'il reconnut par son urine en la mettant sur un tire-braise tout rouge du feu ; lorsque la maladie est naturelle, l'urine devient rouge et se perd par chaleur ; si c'est un mal donné ou un sort, l'urine devient blanche et demeure sur le tire-braise sans se perdre ». Il tenait ce procédé du docteur de Spire qu'il avait servi.
GréviIIon, comme les guérisseurs du secret, qu'on voit encore parfois dans nos campagnes, employait aussi des formules ou des oraisons, qu'il disait efficaces pour certains cas déterminés (3). Quelquefois ces oraisons, si employées à la campagne, sont de vieilles formules païennes transformées par le Christianisme en prières adressées à certains saints, et qui, déformées de bouche en bouche, ont fini par être totalement incompréhensibles, ce qui ne nuit pas à leur prestige auprès des ignorants superstitieux.
Après cette digression, revenons aux diables familiers.
GréviIIon s'en servait à plusieurs fins, « entre autres, pour acheter de la marchandise à bon prix... il en aurait acheté pour savoir combien il paierait sa mercerie, et que ledit familier lui disait combien les marchands qui lui vendaient ladite marchandise en avaient
eux-mêmes payé premièrement ». Il avait convenu avec celui qu'il avait acheté à Lyon « de le nourrir des mêmes viandes que lui » ; quand il oubliait par hasard la pâture, il recevait des coups.
La croyance aux diables familiers était peu répandue en France. GréviIIon l'avait sans doute rapportée d'Allemagne. Grimm, dans les « Veillées allemandes », rapporte ce qu'on disait jadis dans son pays de ces esprits familiers, ressemblant à une araignée ou à un scorpion.qui portaient chance à leur possesseur, le faisaient aimer de tous, lui indiquaient des trésors cachés. Comme il doit entraîner son possesseur aux enfers, on ne le quitte pas. On ne peut se débarrasser de lui qu'en le vendant moins cher qu'on ne l'a acheté.
Le magistrat fait venir de Faucogney un diable que GréviIIon aurait vendu à un nommé N. Lamboley, mais GréviIIon ne le reconnaît pas et dit que c'est une mouche cantharide. II nie la vente.
Il reconnaît avoir conseillé à la femme Godel de suspendre une pièce d'argent à son cou et de la porter neuf jours, ainsi que de faire chauffer des pierres. Il nie avoir le pouvoir de divination. Une séance de divination faite avec trois chandelles dans une chambre à part, fut accompagnée, paraît-il, de bruits qui épouvantèrent ceux du logis. GréviIIon ne reconnaît pas ce fait.
Le prévôt d'Arches était bien embarrassé : le cas de GréviIIon ne ressemblait pas à celui des sorciers déjà vus. Pas de rencontre avec le démon, pas de pacte, pas de sabbat, pas de poudres diaboliques ; les relations avec l'enfer n'étaient pas sûres, les diables familiers pouvant être des esprits non maudits. Il a bien contre lui la divination, mais les devins étaient traités avec une certaine indulgence : certains religieux étaient devins et guérisseurs.
Le prévôt d'Arches consulte donc le procureur général de bailliage des Vosges. Celui-ci croit que la consultation de diables familiers est impossible sans pacte. Il faut donc lui faire son procès comme à un sorcier et magicien, et lui poser les questions rituelles, lui demander notamment s'il n'a pas été incommodé, « battu et travaillé du malin » le jour et à l'heure où lui procureur a fait « brûler et exorciser les broulleries desquelles il fut trouvé saisi ».
Il attend des nouvelles sur la suite de l'enquête. GréviIIon répond qu'il ne s'est servi de son diable familier que pour son commerce, qu'il n'a nullement été incommodé au moment indiqué par le Procureur général.
Devant l'insuccès de ses exorcismes, le prévôt en avise le Procureur général. Celui-ci répond par un rapport pédantesque et baroque, où il requiert la question ordinaire et extraordinaire, appliquée médiocrement, dans les formes habituelles, le corps préalablement rasé, les ongles rognés, le corps visité par un chirurgien expert « pour reconnaître s'il a marque insensible et non naturelle ». Ces conclusions ayant été approuvées par le tribunal du Change, la torture devait s'ensuivre.
GréviIIon ne subit que les grésillons et l'échelle. On ne lui avait trouvé sur le corps que des coups de sabre. II crie sous la torture, sans répondre aux questions et continue à nier. Sur l'échelle, il nie avoir dit à la femme Godel « qu'il ferait venir celui ou celle qui lui avait donné son sort » et lui transférerait sa maladie ; il nie avoir consulté le démon dans la chambre aux trois chandelles. Il confirme ses précédentes déclarations sur les remèdes donnés aux deux malades, sur l'indication de son familier. Il reconnaît avoir, sur son conseil, retardé la communion de la fille Raguel, « jusqu'à ce qu'il lui aurait donné le breuvage », et nie tout autre pacte avec le démon, en dehors de la nourriture à lui fournir ; il nie qu'il l'ait induit à renoncer à Dieu. II reconnaît avoir eu tort d'acheter des diables familiers et d'en avoir usé ; il y renonce, criant à Dieu merci.
Le Procureur général trouve ces aveux suffisants pour le faire brûler, mais il voudrait qu'on réitérât la question. Pour cette fois le tribunal du Change émit un avis différent. Le Procureur général requiert donc l'exécution dans les formes habituelles. Il ne restait plus qu'à prononcer la sentence. Les jugeants du ban d'Arches, assemblés « comme d'ancienneté » sous la halle, s'inclinent devant l'opinion du Procureur général et des échevins de Nancy. GréviIIon fut exécuté le 28 avril 1625 au pont d'Arches, après être resté 70 jours en prison.
Quant à Dominique Gordet, curé de Vomécourt, exécuté en 1632, c'était un prêtre très humain qui, comme l'avaient fait des légistes (Alciat), des médecins (Jean Wier), des sceptiques (Montaigne), avait protesté contre la rigueur des condamnations, et prouvé que les sorciers ne méritaient pas la peine du feu. Il se contentait d'exorciser ceux de sa paroisse, et de les en expulser, s'ils persistaient.
Il avait été accusé du crime de sortilège par deux femmes, qui se montraient disposées à soutenir leur accusation jusqu'à la mort, et plusieurs autres jeunes prévenus qui disaient l'avoir vu « ès assemblées diaboliques par plusieurs fois et y commettre plusieurs impiétés » ; il fut interrogé aussi « sur les abus par lui commis es exorcismes ». Le « vicaire général de Mgr le Cardinal de Lorraine en son évêché de Toul » requit contre lui la question ordinaire et extraordinaire par les grésillons, échelle et tortillons. Cette décision fut signifiée à l'accusé « en la tour dite la Joliette en l'hôtel épiscopal de Toul » le 26 avril 1631.
L'infortuné eut beau nier avant et pendant la torture, on ne lui épargna aucune douleur. Sous les grésillons il ne faisait que dire : « Jesu, Maria ! ou Bone Jesu ! ou Saint-Nicolas ! » nia tout pacte et toute assistance au sabbat.
Sur l'échelle, il crie : « Jesu, Maria ! Je meure ! » Il continue à nier tout maléfice, tout pacte, tout sabbat, criant : « Jesu, Maria ! mère de Dieu, aide-moi ! »
Tiré une seconde fois il profère les mêmes cris et les mêmes dénégations. On le tire plus fort, mêmes dénégations et mêmes cris ; même souhait de mort. On lui répète cinq ou six fois la question sur sa présence au sabbat, sans plus pouvoir lui arracher d'aveu. Criait seulement : « Saint-Nicolas ! Bone Jesu ! Mon Dieu, ayez pitié de moi ! vous rompez un innocent ». Il fut tiré une troisième fois, sans plus de résultat : « Je suis tué ! Ne me laissez, mater misericordiae » !
On lui demande comment il a guéri une personne laquelle avait un oeil « hors du lieu» ; a dit que ce fut par l'invocation du nom de Dieu et par l'huile d'olive, répétant toujours : « Jesu, Maria, mère de Dieu, Saint-Nicolas, ne me laissez pas ! Je remets mon âme entre les mains de Dieu. Je n'ai point vu de sabbat ni image de cire, ni distribué poudre... Libéra me a calumniis hominum, Maria, mater gratiae, mater misericordiae ! Saint Dominic, mon patron, aidez-moi ! Maria, mater gratiae, mater misericordiae, tu nos ab hoste protège et hora mortis suscipe ! Miséricorde ! Miséricorde ! Je meure ! Je meure ! ». Que pouvait en effet souhaiter d'autre que la mort cet honnête homme si injustement et si cruellement supplicié ? Et il ne cessait de protester de son innocence : « Sainte Marie, aidez-moi ! Je dis la vérité. Je n'ai jamais vu sabbat, ne sais que c'est. Je n ai point piqué d'image de cire, ni vu, et n'ai aucun pacte avec le diable, ni tacite ni exprès »... Malgré tout, le juge persiste à croire à sa culpabilité, disant qu'il était impossible qu'il ne fût sorcier, étant chargé de tant d'accusations et qu'il prît pitié de soi-même ; qu'il avait abusé des exorcismes et que cela ne peut être sans être coupable de sortilège ou d'hérésie. Il maintient avec la même énergie qu'il n'est pas sorcier.
On lui applique néanmoins les tortillons au bras gauche, cuisse, jambe gauche. Il proteste toujours qu'il n'a pas été au sabbat, disant : « Je meure ! Je suis rompu ! Jésus Marie ! Je renonce au diable ! ». Serré davantage, il crie toujours la vérité. On eut beau intensifier le supplice... « Je me donne à tous les bons anges. Miséricorde ! je demande à Dieu miséricorde ! » Cela dura environ un quart d'heure.
Ce martyr, contre lequel s'était si sauvagement acharnée la cruauté des tortionnaires, fut, malgré ses protestations réitérées d'innocence, lui aussi livré aux flammes. Peut-être expiait-il la faute d'avoir montré trop d'indulgence envers les sorciers.
Tirons le voile sur ces horreurs d'un temps heureusement révolu. L'heure n'était pas loin où les moeurs allaient devenir plus douces.
Avec la guerre de Trente ans et l'entrée des troupes suédoises dans l'Est, le nombre des sorciers diminue beaucoup. Les magistrats ont autre chose à faire, et le peuple des campagnes n'a plus le loisir de penser au sabbat.
Le Parlement de Paris, sous l'influence de Séguier, adopte bientôt pour jurisprudence qu'à l'avenir ceux qui se disent sorciers ne seront punis que s'ils ont réellement commis des crimes (4). En 1660 un maréchal ferrant, arrêté comme sorcier, est relâché. En 1670 le Parlement de Rouen, plus arriéré que celui de Paris, veut faire brûler quatorze sorciers. Mais Colbert empêche leur supplice et leur fait donner... de l'ellébore.
L'edit de 1682 est plus dur que la doctrine de Séguier ; il bannit du royaume les devins et devineresses, et applique la peine de mort à l'impiété compliquée de sortilège. II est vrai que dans le procès de la Brinvilliers, on avait vu la magie servir de paravent à de simples empoisonnements. La poudre de succession n'avait en réalité rien à voir avec la sorcellerie.
En 1736 trois hommes, un de Saint-Marc, deux de Bayon, furent poursuivis pour avoir consulté un devin. La procédure établit qu'ils s'étaient donnés au diable. Ils furent seulement blâmés. Celui qui avait joué le rôle du diable ne fut qu'admonesté, quoiqu'il leur eût soutiré deux écus. Le progrès des idées philosophiques faisait reléguer dans l'histoire les procès de sorcellerie.
Mais la croyance au merveilleux, la poursuite du mystère, le désir de connaître l'avenir, d'agir sur ses semblables et sur la destinée par l'utilisation des forces cachées sont loin d'être morts, et, de même qu'ils sont aussi anciens que l'homme, ils dureront autant que lui. Le XVIIIe siècle a vu Cagliostro, le Comte de Saint-Germain; la Révolution, Mademoiselle Lenormand. La page d'annonces de certains quotidiens et périodiques actuels est remplie de noms de devineresses, cartomanciennes, astrologues, magiciens divers.
On prétend lire dans l'avenir, diriger la chance aux loteries. On promet toujours l'amour et le succès dans les entreprises. Certains hommes politiques, et non des moindres, passent pour avoir recours aux voyantes, afin de connaître les secrets qui leur importent. On voit à Paris et ailleurs des mages de toutes sortes ; quelques détraquées essaient encore de susciter des incubes parmi les fumées de l'opium. Certains piqueurs du métro ont eu pour but des envoûtements d'amour.
R. Thimmy, dans son livre sur la magie à Paris, cite le cas d'un monsieur qui employait pour ce genre d'envoûtement des poupées semblables à celles des magiciens chinois, remplies d'un liquide qui imite le sang, les jambes formées de racines dont la forme vaguement humaine rappelle celle des racines de mandragore, si recherchées au XVe siècle.
Certains magiciens noirs pratiquent encore des envoûtements à but de mort ou de déchéance, mais ils sont heureusement beaucoup plus difficiles à réaliser que les précédents. L'auteur en cite un qui, pour satisfaire la haine jalouse d'une femme du monde (à qui il en coûta plus d'un million) contre la danseuse Jenny Dolly, alors à l'apogée de sa beauté et de son talent, provoqua un accident d'automobile, qui défigura l'artiste et amena pour elle la ruine totale et la misère.
II signale aussi une messe magique dite la nuit dans la crypte d'une église de banlieue en vue d'assurer un succès de tribune à un parlementaire fort connu, qui ne siège pas à la droite de l'assemblée.
On célèbre encore des messes lucifériennes, avec profanation d'hosties consacrées, usage d'hosties lucifériennes spéciales, de couleur noire, combustion d'acres parfums stupéfiants ou hallucinants, et, pour terminer, le déchaînement de l'orgie passionnelle, de préférence stérile. Dans telles cérémonies Vaudoo, qui ont eu pour théâtre la forêt de Saint-Germain, on égorgeait une poule noire, on aspergeait du sang d'un oiseau la victime humaine désignée, en vue de lui prendre son âme, on se livrait à des danses désordonnées, puis à l'orgie charnelle. Tout cela rappelle nos sabbats.
On utilise de plus en plus scientifiquement les fluides humains et les fluides astraux. Certains médiums acquièrent une puissance extraordinaire. R. Thimmy cite une femme très douée qui a pu, étant endormie par un maître très sérieux, répéter mot pour mot, dans un salon parisien, un discours prononcé en turc au Parlement d'Ankara, où l'expérimentateur l'avait envoyée. La sténographie révéla qu'elle ne s'était pas trompée d'une ligne.
Dans les pays nègres, la magie est pratiquée couramment avec succès, les primitifs étant plus accessibles que les peuples évolués au maniement et à l'influence des forces occultes. Il y a encore de beaux jours pour la magie blanche et noire. La grande différence avec la France d'autrefois est qu'on ne poursuit plus les magiciens que s'ils ajoutent à leurs pratiques occultes des délits de droit commun, tels qu'escroquerie ou exercice illégal de la médecine.
« Il ne semble vraiment pas, dit R. Thimmy dans sa conclusion, que l'on puisse, sans parti pris, nier le mystère... Sans doute convient-il d'éviter une crédulité excessive : ce serait faire, superstitieusement, le jeu des charlatans », et il va sans dire que, dans ce domaine surtout, les charlatans pullulent. Il n'en est pas moins persuadé « qu'il y a à Paris un nombre impossible à fixer de gens qui ont le pouvoir d'agir sur la volonté des autres, et surtout sur celle des femmes, qui est faible ».
Les méthodes, en dehors de certains perfectionnements dus à des découvertes scientifiques, ne diffèrent pas très sensiblement de celles de l'antiquité et du M.-A. et le voile du mystère n'est pas encore près d'être soulevé.
Et puis les magiciens vraiment puissants sont peu nombreux ; pour acquérir un réel pouvoir, il faut une longue initiation et un pénible entraînement, et ce pouvoir, quand il existe, ne peut s exercer que dans un champ très restreint, car ces hommes ne peuvent agir efficacement que si leurs méthodes ne sont pas divulguées.
Que cette causerie vous laisse donc tous dormir bien tranquilles ! Nul mage noir, nulle sorcière ne viendra troubler votre sommeil.

E. REY, Agrégé de l'Université
Professeur honoraire au Lycée Buffon.


14 novembre 1572. - Sentence d'expulsion du territoire de Moyenmoutier portée contre « Barbon, femme à Claudon Barret », accusée de sorcellerie (original donné par M. le Dr Fournier à la Société philomatique vosgienne de Saint-Dié et publié dans le Bulletin de cette Société, 1884,85, p. 96). (Bulletin de la Société Philomatique vosgienne, 27e année, 1901-1902. L'Abbaye de Moyenmoutier : Etude historique par l'abbé Jérôme, suite, p. 79 en note.).
Reproduction de l'original sur parchemin qui se trouve à la Bibliothèque municipale de Saint-Dié).

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(1) Conférence faite à l'Assemblée Générale de la Société Philomatique (1935).
(2) Marguerite Picard, veuve de P. Bourlier, bourgeois de La Côte-les-Fontenoy, subit toutes les tortures sans rien dire. Condamnée au bannissement, elle fut forcée de s'arrêter à peu de distance de la ville pour panser ses blessures. Elle fut reprise et emprisonnée.
Une autre femme, relâchée en 1599, jusqu'à rappel, fut dénoncée deux ans après par un condamné, et succomba.
(3) En voici une pour guérir les femmes en travail d'enfant et les faire heureusement accoucher :
Madame de vierge sein,
prêtez-moi vos dignes clés ;
Quand j'en aurai fait,
je vous les rendrai,
Si Dieu plaît.
(4) « Les paroles magiques n'ont aucun pouvoir, écrivait Cyrano de Bergerac : elles couvrent sous des mots barbares les malignes vertus des simples dont tous les enchanteurs empoisonnent le bétail. Eh bien ! pourquoi donc ne les faites-vous pas mourir en qualité d'empoisonneurs et non de sorciers » ?

 

 

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