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LE GÉNÉRAL COMTE KLEIN

Le Pays lorrain, 1930. [Notes renumérotées]
A. DEDENON

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Si le texte ci-dessous a été publié dans la revue "Le pays Lorrain", le même éditeur en a fait un tirage à part la même année 1930, sous la forme d'un fascicule de 24 pages (format 16 x 24 cm). C'est ce document dont nous donnons la reproduction ci-contre en format PDF.

UNE ILLUSTRATION POUR BLAMONT
LE GÉNÉRAL COMTE KLEIN

Le général Klein, plus volontiers nommé comte Louis vers la fin de sa vie, à sa place marquée dans les fastes de la Révolution et de l'Empire. Sans voir en lui un personnage de premier plan, il faut lui reconnaître un rôle glorieux et une conduite toujours noble et droite. Napoléon Ier, qui se connaissait en hommes, rendit hommage à sa valeur militaire en lui conférant ses plus hautes décorations et, après l'avoir fait comte, en voulant que son nom figurât, parmi ceux de ses braves, sur l'Arc de triomphe de l'Etoile.
Toute sa vie, tient dans ces deux mots : Honneur et Patrie, qui sont la devise de ses armoiries, ou dans ces autres qui leur ressemblent: Courage et Loyauté. Son excellent ami, le marquis Turgot, l'a rappelé sur sa tombe, en prononçant son éloge funèbre.
Si les historiens parlent peu de ce général et ne relatent ses hauts faits qu'en courtes digressions, son passé mérite d'être mis en plus grande lumière. C'est la raison qui nous a fait entreprendre ce travail.

LES DÉBUTS - Louis-Dominique-Antoine Klein naquit à Blâmont, le 24 janvier 1761. C'est pour la gracieuse petite cité un honneur d'avoir abrité son berceau. Il faut avouer cependant quelle n'eut guère, dans la suite, d'autre service à lui rendre.
Toute fière alors d'être le siège; d'un bailliage réputé, elle comptait dans son sein une bourgeoisie élégante, distinguée, ou brillaient les Regnier, les Regnault, les Fromental, les Vaultrin et d'autres magistrats renommés. Tout ce monde était légiste à certaines heures, mais ne dédaignait pas les occupations qui profitent et enrichissent.
Le père de notre héros, Jacques-Louis Klein, fut attiré dans ce milieu par son mariage en 1760 et n'y fit point tache.
Sa famille, installée dans les environs de Sarrebourg, fournissait des avocats de père en fils, ce qui ne l'empêchait pas de demander à une exploitation agricole les ressources que ne lui donnait pas l'exercice de sa profession libérale.
L'ancêtre, Jean-Jacques, marié à Marguerite Medicus, soeur d'un curé d'Abreschwiller, était avocat au bailliage de Sarrebourg. Après avoir résidé quelque temps sur ses terres, à Hesse (1), il avait exploité, comme admodiateur, le patrimoine de la Commanderie de Saint-Jean-de-Bassel (2), Il eut deux fils et une fille: Jean-Jacques, avocat, qui fit souche près de Sarrebourg; Jacques-Louis, également avocat, qui fut le père du futur général; Marie-Catherine, qui vint habiter Blâmont comme son frère Ces deux derniers entrèrent dans une famille de leur rang, la famille Mayeur, en épousant l'un, Thérèse Mayeur l'autre, Dominique son frère, tous deux enfants de Dominique Mayeur, avocat et conseiller à l'Hôtel de Ville de Blâmont, et de Thérèse Miller. Leur grand-père était venu se fixer là, en 1735, après avoir été exempt de la Maréchaussée. A la fin de sa vie, il avait géré la Poste aux chevaux.
Dans cette société de province, les familles se trouvaient souvent alliées entre elles par des soudures multiples. On y faisait état de sa dignité, on y affectait même des dehors de noblesse, et les gens de robe surtout se glorifiaient d'avoir supplanté les gens d'épée. Ces dispositions semblent avoir fourni au futur général les germes de son tempérament fougueux et chevaleresque.
Les parents du jeune Dominique-Louis Klein vécurent quelque temps sous le toit de la famille Mayeur, s'adonnant au commerce, comme l'attestent les actes de baptême de leurs enfants. Leur condition s'améliora vite. Une note des archives communales nous apprend que, le 12 septembre 1761, le roi Stanislas leur conféra la charge lucrative de Maître de Poste à Blâmont. Après l'aîné naquirent ensuite deux filles.: Marguerite-Charlotte (1765), qui épousera Jean-Claude Vaultrin en 1784 et Marie-Thérèse (1766), qui épousera Dominique Lallevée en 1786.
Après la naissance de son troisième enfant, la famille Klein dut sortir de la petite ville et chercher une autre situation, car aucun acte administratif n'en fait plus mention jusqu'en 1777. Les deux beaux-frères, Klein et Mayeur, louent ensemble, à cette époque, les prés du Prieuré de Fricourt. On sait de plus que Klein gère à Blâmont le relais de la Poste aux chevaux (3), l'ayant repris à la mort de son beau-père.
En 1781, son foyer s'enrichit d'un dernier enfant, dont la vie sera courte. Le parrain fut Dominique-Louis, le frère aîné, revenu de Paris tout frais émoulu avec le titre d'avocat au Parlement de Nancy. Mais la mort surprit, en 1787, le chef de famille dans la force de l'âge, à 51 ans, alors que florissait son entreprise.
Dans l'absence des dix années, que nous avons résumées plus haut, le jeune Louis Klein dut accomplir ses premières études mais dans quel lieu et dans quelle école, tout nous en échappe. Il eut pu, dans sa paroisse natale, suivre la classe de latinité très prospère,, où se formèrent nombre de ses contemporains, avant de devenir prêtres ou magistrats; mais on ne retrouvera rien de commun entre eux et notre étudiant car ceux-là resteront attachés aux idées traditionnelles, tandis que celui-ci adoptera plutôt les doctrines des Philosophes.
Tout porte à croire que notre adolescent partit de bonne heure pour Paris et qu'il dut à des influences restées inconnues d'être admis dans l'entourage de Louis XVI. C'est ainsi qu'à l'âge de 16 ans, il entra dans le corps de la gendarmerie royale et fut inscrit dans la compagnie des Gardes de la Porte du roi (4). On sait que cette troupe d'élite, au nombre de quarante hommes, devait fournir des gardes, stationnant tout le jour à la porte du Louvre, avec mission de veiller à la sécurité du monarque. Ce poste très envié conférait le grade de sous-lieutenant et le titre d'écuyer donnant droit à une appellation seigneuriale.
Châteaubriand, dans ses Mémoires, appréciera ainsi cette noblesse du troisième âgé : « noblesse des vanités qui s'éteint, venant après celle des privilèges qui a joui, et après celle des supériorités qui a mérité ».
Notre gendarme fut quelque peu vaniteux comme ses camarades et s'empressa d'arborer, avec son brillant uniforme, le titre de Klein de Bettling (5), qu'il transmit à ses enfants. Comme son. emploi lui laissait des loisirs, il suivit des cours de droit et, à vingt ans, put se faire inscrire, comme avocat, au Parlement de Nancy. II revint alors à Blâmont, pétillant Île jeunesse et de vie, juste à temps pour tenir sur les fonts de baptême ce dernier frère qui ne devait pas vivre; dans l'acte, il est simplement dit: avocat au Parlement.
Sa famille et sa petite patrie espéraient alors le reprendre à la capitale, car le brillant officier avait trouvé moyen de se faire mettre en congé renouvelable, tout en restant attaché, au moins de nom, au service du Roi. Pour s'occuper du bailliage, il offrit ses services aux administrateurs et obtînt la charge importante de lieutenant particulier, sous les ordres de Jean-Baptiste Fromental, son lieutenant général. Que se passa-t-il ? Trouva-t-il ennuyeux ce poste de magistrat ? Se jugea-t-il dépaysé en province? On l'ignore. On sait, du moins, qu'au bout de deux ans, il avait résigné sa charge au profit de Christophe Batelot. L'agitation de l'armée l'attirant de nouveau, il avait cherché à se replonger dans la vie des camps: aussi est-il nommé, dans un acte de 1786, lieutenant de la Connétablie royale.
Entre temps cependant, il avait songé à se créer un foyer et, tout en soignant ses intérêts militaires à Paris, s'était fait Blâmont des occupations lucratives. Bien lui en prit, car la Maison militaire du roi fut licenciée, par raison d'économie, en 1787 et sa solde de Garde Porte-Roy réduite à une vague pension. Rien n'indique le genre de commerce auquel il sa livra, mais on sait qu'il l'exerçait encore en mai 1792, quand on dressa la liste des citoyens actifs.
L'épouse, qu'il choisit en 1783, était digne de lui. Elle se nommait Marie-Agathe Pierron. Née à Herbéviller elle était la fille d'un villageois de marque, qui avait été maire et procureur en la Seigneurie du lieu. Deux fi|s vinrent réjouir leur foyer: Marie-Arsène-Edouard, né en 1784 et Dominique, né en 1786. L'avenir s'annonçait plein d'espérances.
Mais la Révolution approchait et l'opinion publique était en effervescence. Un courant d'aspirations nouvelles s'infiltrait dans les esprits et gagnait Blâmont comme les bourgs les plus perdus du royaume. Entraîné par sa bouillante nature et ses relations avec la capitale, Louis Klein dut être un apôtre zélé des réformes que l'on prônait. Cependant sa personne est laissée dans l'ombre par ses compatriotes. Aucune des places nombreuses, que nécessitent les organismes nouveaux, ne lui est offerte. Pourquoi cette froideur à son égard ? Est-ce impopularité ou manque de prestige ? On le tient à telle distance, qu'en formant la Garde Nationale on ne lui confie aucun grade. Son ardeur de patriote s'en froisse et il imagine d'équiper à ses frais un peloton de chasseurs à cheval, qu'il ajoute aux quatre bataillons de fantassins réglementaires. On le laisse faire, puis échouer, sans songer à le dédommager.
Décidément la vraie guerre sera nécessaire pour épanouir ses talents. Il ne tardera pas à être servi à souhait.

CAMPAGNES DU GÉNÉRAL KLEIN PENDANT LES GUERRES DE LA RÉPUBLIQUE. - Les premiers grondements de la guerre extérieure s'annoncent vers la fin de 1791. Klein devine qu'enfin sa voie va s'ouvrir. II écrit au ministre de la Guerre, Narbonne, pour solliciter un brevet de lieutenant dans un régiment de cavalerie, « étant, dit-il, très, capable de commander une des sections de la guerre » Puis il énumère les étapes de son passé, comme Garde en Porte du roy: entrée, 1er juin 1777; en congé, 1783; en réserve, 1785; rentré en service, 1786; licencié avec la compagnie, 1er octobre 1787, Les autorités du district de Blâmont, en appuyant sa demande, certifient que « le cy-devant Garde de la Porte du roy a prouvé son patriotisme et son amour du bien public, en commandant son corps de chasseurs nationaux à cheval, que, par là, il a été engagé à de grandes dépenses pour la fourniture des chevaux et des objets nécessaires... » (6). Le général Defrance, dépêche de Lunéville, le 25 janvier, une lettre dans le même sens.
Sur les entrefaites, Klein a été envoyé à Givet dans l'infanterie, mais il n'est qu'à moitié satisfait. Il revient à la charge pour être muté dans la cavalerie, où il préfère servir, Le 10 mars, il s'adresse de nouveau au ministre Berthier, pour se plaindre des retards qu'on met à le contenter. « Il y a plusieurs morveux (sic) autour de moi, écrit-il, qui sont nommés et n'ont aucune raison de l'être. Ces jours derniers encore, un enfant, nommé Benoit, vient d'être placé dans Schomberg-Dragons et, de sa vie, n'est jamais monté à cheval. Les Gardes de la Porte du roy doivent-ils donc être proscrits sous le nouveau régime comme sous l'ancien ? ».
Le ministre Servan répondit, le 20 mai, par un avis qui le maintenait à Givet, mais lui décernait un brevet pour un régiment de dragons. Cette mutation traînant encore en longueur, voici, en juin, une réclamation nouvelle au ministre Duportail; une autre à d'Angerville, maréchal de camp; une autre à Pille et enfin une missive à La Fayette, contenant la menace de quitter l'armée, si on refuse de le mettre dans la cavalerie.
L'heure était grave et les hostilités étaient ouvertes avec les pays voisins. Klein se vit enfin à la tête d'un détachement du 11er égiment de chasseurs à cheval. Après la prise de Longwy, Givet fut investi et sa garnison menacée d'être séparée des autres troupes françaises; il lui fallut après le 10 septembre, rejoindre à Grandpré, près de Vouziers, l'Armée du Nord qu'organisait Dumouriez.
Le 20 septembre, jour de la bataille de Valmy, le commandant Klein reçut le baptême du feu et révéla soudain toute l'intrépidité de son courage. Nous ne décrirons pas l'attaque légendaire du plateau de La Lune, ni la charge épique de Kellermann contre les bouches à feu prussiennes. Klein en était. Enthousiaste comme ses compagnons, il put redescendre du fameux plateau en chantant la Marseillaise et en exaltant le drapeau tricolore dont les plis éclatants s'ombrageaient pour la première fois des laurier de la victoire.
Ce, beau début l'engagea sans retour dans la voie de l'héroïsme, où il conquit rapidement les grades supérieurs de l'armée. Sa carrière sera dès-lors étonnante, comme son culte pour là Nation et son affection pour ses hommes, son grand sabre et son cheval même. On n'y surprendra ni intrigue, ni trahison, ni défaillance malgré les exemples tout proches qui auraient pu l'entraîner. Pourquoi faut-il, cependant que le tourbillon des batailles lui ait fait délaisser et sa ville natale, qu'il ne reverra plus, et sa famille, dont il va se séparer tout à fait ? C'est une lacune qu'on regrette et une, tache sur un tel caractère.
Par contre, sa digne compagne aura grand mérite en vivant retirée à Herbéviller et en Inculquant à ses deux fils des vertus, qui en feront des soldats aussi vaillants que leur père.
Mais il faut en revenir aux exploits de notre héros, que nous allons raconter, en nous inspirant des deux éloges funèbres qui furent prononcés sur sa tombe et à la Chambre des Pairs.
Après Valmy, remarque Louis Madelin, les soldats de la République, fous de joie, se croyaient capables de conquérir le monde. De fait, ils allaient, de ce pas, envahir la Belgique et les, Pays-Bas, L'Autrichien était l'adversaire et c'était pour ces pays un maître abhorré. En apportant la liberté, les Français trouvèrent chez l'habitant de multiples complaisances et leur avance fut plutôt une marche triomphale. Le commandant Klein, mis à l'avant-garde, eut maintes occasions de montrer son humeur aventureuse et hardie. En novembre 1792, il combattit coup sur coup à Mons, à Jemmapes et à Bruxelles.
Quand Miranda fut détaché pour aller entamer la, Hollande et assiéger Maastricht, Klein lui fut adjoint comme aide de camp. Il n'était alors question que des limites naturelles assignées à la France; Pyrénées, Alpes et Rhin. Or, à la fin de janvier 1793, par l'élan des armées républicaines, ce programme admirable était réalisé.
Le régicide, en provoquant la réaction indignée des Autrichiens, vint interrompre tous ces succès. Le 3 mars, il fallut abandonner Maastricht, puis Liège, et venir à Bruxelles chercher un abri. Dans ce recul, le commandant Klein, placé à l'arrière, sut, par des charges adroites et audacieuses, tenir l'ennemi à distance et épargner à son corps des pertes douloureuses. Peu après, survint la défaite de Nerwinden et la défection de Dumouriez.
Etranger aux intrigues politiques et inspiré seulement par l'amour de la Nation, Klein suivit sans peine la voix de son devoir et garda tous ses hommes au général Dampierre. Il fallut reculer encore et laisser les villes du Nord investies pour de longs mois.
La première campagne du Nord finit ainsi lamentable et triste. « Nous étions perdus cent fois pour une, a écrit le général Thiébaut, sans les lenteurs systématiques des Autrichiens. Eux seuls nous ont sauvés, en nous donnant le temps de refaire des soldats, des officiers et des généraux ».
L'été suivant se passa dans les camps. Klein y fit oeuvre de patriote en éduquant les recrues, de petits paysans et des ouvriers, qui venaient en tremblant, mais qui, une fois aguerris, devaient encore faire trembler l'Europe.
Une nouvelle campagne du Nord reprit en septembre, sous les ordres de Jourdan. Klein fit partie de son Etat-Major. Il se signala à Hondschoote (6 septembre) avec le général Houchard, puis à Wattignies (15 octobre) avec le général Jourdan.
Les opérations sur ce front languirent ensuite, faute de programme bien arrêté, et l'armée piétina sur les bords de la Sambre, la passant et la repassant jusqu'à quatre fois sans résultat. A la bataille de Fleurus, Klein rendit à Marceau de tels services qu'il fut désigné pour le grade de général de brigade.
La campagne de Sambre et Meuse suivit, rétablissant presque les frontières naturelles, Ce fut au témoignage de Soult, l'époque où il y eut le plus de vertus dans les camps: confiance dans les généraux, discipline dans les rangs, endurance parmi des soldats rudes et actifs, mépris pour les politiciens.
Tout l'hiver (1794-1795) se passa à conquérir le pays rhénan jusqu'à Dusseldorf. Le grand ruisseau - ainsi nommait-on le Rhin - fut franchi et la Hesse-Darmstadt envahie. Le général Klein, sous les ordres de Beurnonville, retrouve son poste favori: l'avant-garde et y fait merveille. Intrépide et vigilant, il sait garder le contact avec l'adversaire, épier ses ruses et déjouer ses manoeuvres, tout en assurant la sécurité de tous. Les deux exploits suivants suffiraient à le rendre célèbre.
On avançait vers Dusseldorf, quand on fut arrêté par la Roër, affluent de la Meuse, grossie par la fonte des neiges. Klein avait atteint la rive avec ses éclaireurs, quand il aperçoit de l'autre côté les Autrichiens prêts à ouvrir le feu. Que faire ? N'écoutant que son audace, notre général pousse son cheval en avant, entre, le premier dans le lit de la rivière et sort des flots, suivi de ses chasseurs. Les Autrichiens en sont tellement stupéfaits qu'ils lâchent pied sans coup férir. Jourdan accourt et offre sur place au héros ses plus vives félicitations.
A quelque temps de là, il s'agit de passer le Rhin et la Lahn, torrent impétueux, qui coule sur sa rive droite. Les Prussiens sont en position sur la rive opposée, derrière une ligne de canons. Déjà la brigade Mayer a traversé l'obstacle et se trouve aux prises avec l'ennemi. Elle plie et court risque d'être refoulée. Klein a vu le danger. Prompt comme l'éclair, il prend un parti qui le met à deux doigts de sa perte. Car, sans prendre la précaution, de sonder la profondeur de l'eau, il y entraîne son escadron et tombe dans un gouffre. Il va périr avec son cheval. Il crie au secours d'une voix tonnante. Fort heureusement accourt le frère du général Soult qui se précipite, l'empoigne et le sauve. A peine sorti de l'eau, le rescapé galope de plus belle et se rend maître de la position sans recevoir la moindre égratignure. Souvent pareille témérité serait fatale; l'heureux général dut se croire invulnérable et se montra toujours plus intrépide.
Quelques jours plus tard, il pénètre le premier et de vive force dans les murs de Wurtzbourg, en Bavière. Il recommence ce coup d'audace à Bamberg, à la tête seulement de cinquante hommes. Les Autrichiens, qui sont plus d'un millier, l'entourent. Une lutte inégale et meurtrière s'engage et dure peu. Les ennemis sont certains qu'il va se rendre. Mais non, le fougueux cavalier a trouvé moyen de percer les rangs et de s'échapper, à leur complet ébahissement.
En rase campagne ses succès ne furent pas moindres. Il fit reculer la cavalerie autrichienne à Salzbach et dans les combats sanglants de Langfeld, d'Albermansdorff et de Walebach. C'était pendant l'hiver de 1795, hiver terrible avec des froids atteignant 17 degrés en-dessous de zéro. Les soldats n'étaient vêtus que de haillons et manquaient de paye; cependant leur moral était indomptable. Vienne était leur objectif, d'après un plan tracé par Carnot et approuvé par le Directoire. Les marches furent pénibles à travers la Bavière sillonnée d'innombrables cours d'eaux, mais chacun préférait ces fatigues aux ennuis du cantonnement, Soudain, en décembre, la défection de Pichegru fit avorter le plan tout près de sa réussite. Les troupes se découragèrent et Jourdan fut obligé, dès janvier 1796, de rétrograder jusqu'au Rhin.
Le général Klein fut remis à l'arrière, pour reprendre, pendant le repli, son rôle de protection. C'est alors qu'il brisa les offensives de Neumarck et d'Amberg et que, durant une semaine, il couvrit une retraite qui se fit en bon ordre, malgré des chemins effroyables. Jourdan comptait arrêter son recul à Wurtzbourg; il dut fuir encore, abandonner le Mein, puis la Lahn, enfin repasser le Rhin. On évalue à cinq ou six mille hommes les pertes subies dans cette déroute. La plus sensible fut celle du général Marceau.
Pendant un an, l'armée de Sambre et Meuse resta cantonnée dans les provinces du Nord, occupée à se réorganiser. Ce long répit permit aux généraux de revenir à Paris, où la plupart fréquentaient des salons et couraient des aventures romanesques, pendant que Bonaparte s'apprêtait à reprendre en main les destinées de la France. Le général Klein, exempt de tous ces reproches, prenait plutôt plaisir à former les recrues, en leur communiquant un patriotisme mâle et farouche, modelé sur celui des Brutus et des Gracques. Il incarnait, peut-on dire, le type du soldat de la République, aventureux, fou de gloire, vrai démon - que l'on prenne ce terme en bonne part - possédé de la furia francesa.
L'occasion était belle de revoir les siens et de consacrer quelques semaines à la vie familiale. Or, le seul renseignement que nous ayons à ce sujet est d'un laconisme douloureux: « Klein ne reprit jamais la vie commune avec sa femme ». On peut croire cependant que, de loin, il donnait ses directives pour l'éducation de ses fils, car, en ce temps-là même, ceux-ci se préparaient à devenir soldats comme leur père. Chose surprenante et bien caractéristique de l'époque, ces deux enfants s'engagèrent l'un à seize ans, l'autre à quatorze, et commencèrent, dès les plus humbles rangs, une carrière militaire qui fut rapidement brillante. Après tous ces services rendus à la Nation, le grade de générai de division n'était pas immérité : Klein se le vit décerner en avril 1799.

CAMPAGNES DU GÉNERAL KLEIN SOUS LE CONSULAT ET L'EMPIRE. - Aussitôt proclamé Consul, Bonaparte fit reprendre l'offensive contre Vienne et achemina vers l'Allemagne l'Armée du Danube, sous les ordres de Jourdan (mars 1799). Klein fit partie de l'expédition. On sait que la journée du 25 mars porta un coup fatal à la fortune du général en chef, malgré l'aide que lui apporta Klein, son ami fidèle. Hoche, en succédant à Jourdan, replaça notre intrépide cavalier à l'avant-garde on pouvait s'attendre à des exploits nouveaux.
Dans une charge furieuse, Klein réussit, en effet, à culbuter un régiment de hussards commandé par Barco. Une autre fois, il débusqua l'ennemi des hauteurs d'Ukerath et d'Altenkirchen, au nord de Coblence. Plus tard, avec six mille homme, il en attaqua dix mille et fit parmi eux plus de prisonniers qu'il n'avait de combattants...
Six mois se passèrent. La campagne changea tout à coup d'orientation et Klein dut se rendre en Suisse, on Masséna l'établit chef de sa réserve. Le 25 septembre 1799, se déroula la tragique bataille de Zurich. Le général Mortier, combattant à gauche de la ville, courait grand risque de se faire écraser par les masses profondes de Korsakoff ; Klein vit le danger, accourut avec ses grenadiers et refoula les colonnes russes jusque sur les escarpements de la Limmath. Les deux héros entrèrent ensuite côte à côte dans la ville et balayèrent, de rue en rue, tous les groupes russes qui l'occupaient; le prestige, dont jouissait jusqu'alors la puissance moscovite, fut ainsi rompu; La France, a-t-on dit, dut alors son salut à la victoire de Zurich et à celle de Bergen, remportée en Hollande. Pourtant le général Klein ne se plaisait pas dans ce pays de montagnes et il écrivit lettres sur lettres pour être réintégré dans l'Armée du Rhin. Le 7 thermidor an VII (26 juillet 1799), il s'adresse ainsi au ministre de la Guerre, Bernadotte, qui tenait son quartier général à Berne:
« Mon cher général,
« J'ai eu l'honneur de t'écrire pour te témoigner la douce satisfaction qu'a éprouvée un de tes anciens camarades, en te voyant accepter ta direction de la guerre, dans un temps si difficile.
« Je te priais, mon général, par la même lettre, de vouloir bien m'employer à l'Armée du Rhin, pour plusieurs raisons, en pensant y être plus utile que partout ailleurs, puisque j'ai pu faire mon étude principale de l'arme de la cavalerie.
« En cette Helvétie, on n'a besoin que de piétons,
« Il y a quelque temps que le général en chef Masséna me donna l'espoir de reprendre la division de cavalerie, que le général Jourdan m'avait confiée.
« Je suis inutile dans ce pays; je te prie donc de m'envoyer à l'Armée du Rhin y reprendre mon poste; je supporte avec peine mon inaction dans les montagnes.
« Salut, amitié et respect,
« Généra! KLEIN ».
La Paix européenne, proposée dans les premiers mois de 1800, échoua. Klein y gagna d'être rappelé à l'armée d'Allemagne, sous les ordres de Moreau, pour recommencer la guerre.
Il prit bientôt part aux combats de Schaffouse et de Stokach (3 et 5 mai 1800) et aux affaires d'Engen et de Marskirch.
La campagne fut heureuse et, après Höchstaedt, les Français pénétrèrent à Munich. La journée de Hohenlinden déconcerta tellement les Autrichiens qu'ils laissèrent les adversaires franchir en six jours l'Inn, la Salza et l'Ens et avancer jusqu'aux portes de Vienne. La paix de Lunéville (9 février) intervint juste à temps pour sauver leur capitale.
Dans ces affaires, la cavalerie avait le beau rôle. Klein put y déployer sa valeur coutumière et y gagner une gloire presque égale à celle des grands chefs, placés à la tête des opérations. Cependant il eut à se mesurer pour la première fois avec l'adversité il fut blessé et eut des chevaux tués sous lui.
Pour lui permettre de se guérir, il fallut lui imposer le repos. On le mit temporairement en non activité (1801). Après avoir été inspecteur général de la cavalerie (1802), on lui rendit le commandement de la première division de dragons (1803). La croix de la Légion d'honneur vint récompenser ses mérites, le 11 décembre suivant.
Survint la triste affaire du complot de Cadoudal. Le général Klein était loin de l'approuver, mais il était l'ami de Moreau, qui fut reconnu complice du conspirateur. Une méfiance légitime porta Bonaparte à tenir Klein à l'écart. Ce fâcheux soupçon pouvait engendrer, dans la suite, les plus funestes conséquences. Par bonheur, le grand juge Regnier, plus tard duc de Massa, intervint en faveur de son compatriote - c'est du moins l'opinion qui subsiste dans le Blâmontois - Il avait grand pouvoir sur l'esprit du Maître, il en profita pour faire cesser sa disgrâce.
Quand l'Empire fut constitué, une Cour devint nécessaire et elle fut grandiose. L'aristocratie nouvelle fut presque entièrement militaire. Les dignités qu'elle comportait, furent acceptées même par ceux qui avaient proscrit les anciennes. Une première liste de cinquante ducs parut et Klein était du nombre ; mais elle fut réduite à vingt et le nom de notre général n'y figurait point. Qu'en pensa-t-il ? Tout du moins fut-il heureux de recevoir la plaque de grand officier de la Légion d'honneur (14 juin 1804). Le trône s'entourait de magnificence. Les âmes les plus républicaines se laissèrent entraîner peu à peu et Klein, tout comme ses camarades, consentit à devenir un courtisan assidu.
La guerre ayant recommencé en 1805, Napoléon forma la Grande Armée et en dirigea la moitié, sous la conduite de Murat et de Ney, vers la route classique qui menait en Autriche. Le général Klein se mit en marche avec ses dragons. A Donawerth, en passant le Danube, il eut l'occasion de se signaler (25 septembre). A Wertingen, quelques jours après, il réussit a envelopper une division de quatre escadrons de cuirassiers autrichiens ; après une charge brillante, il les réduisit à déposer les armes. A EIchingen, aidé par le général Beaumont, il mit en déroute le prince Ferdinand. A Languenau, il décimale la division Werneck. A Albeck, il fit prisonnier le général autrichien O'Donnel. A Merschen, il força le lieutenant-général Wanpek à capituler, et annihila l'effort de six bataillons.
Tous ces succès enchantèrent Napoléon, qui écrivît dans son dixième Bulletin de l'Armée « le prince Murat a été très satisfait du général Klein ». Ce court billet valait un titre de noblesse; le bénéficiaire en fut extrêmement flatté. A ce propos, citons la très juste remarque de M. Viennet, l'orateur de la Chambre des Pairs « Les esprits dominés par les intérêts matériels ne peuvent sentir aujourd'hui tout ce qu'il y avait de magie et d'entraînement dans cet éloge du plus grand homme des temps modernes. On l'enviait comme une distinction qui donnait l'immortalité à un homme et l'illustration à une famille ».
Grisé par l'éloge, Klein s'acharna contre l'ennemi qu'il n'avait fait qu'entamer. Il retrouva Werneck à Neresheim et, le poursuivant Jusqu'à Nordlingen, il le livra à Murat avec son Etat-Major et son corps d'armée. Il fut ensuite détaché sur la rive gauche du Danube et participa au glorieux fait d'armes de Diemstein, en aidant le maréchal Mortier à combattre 25.000 Russes avec 4.000 Français. Ainsi se retrouvaient les deux héros de Zurich en face des mêmes Russes, coïncidence bien faite pour électriser leur courage.
En Bohême, l'armée française put circuler sans encombre et aboutir aux champs glorieux d'Austerlitz. Klein y fut digne de lui-même, comme tous les acteurs de cette journée triomphante. La paix fut signée, trois jours après, et ce fut le repos, ou tout au moins un intermède, qui permit aux belligérants de refaire leurs forces.
Le générât Klein, de retour à Paris, prit goût aux délices qu'offrait la Cour enchanteresse des Tuileries. On sait l'incomparable éclat de ses fêtes, les uniformes ruisselants d'or, les groupes étincelants d'esprit, les honneurs répandus à profusion. L'Empereur en était venu à exiger qu'au bras de ses généraux ne parûssent que des femmes capables de rehausser leur valeur par leur beauté et l'élévation de leur rang. Or, à en croire des chroniques malicieuses, il n'en était pas toujours ainsi, et le Maître aurait enjoint à plusieurs de contracter des mariages mieux assortis. Notre général reçut-il un ordre semblable, ou avait-il déjà commencé son idylle ? Peu importe. Son temps de relâche, telle une autre Capoue, permit à notre général, parvenu à l'âge de 44 ans, d'épouser Henriette-MarieThérèse d'Arberg, qui en avait à peine 25. La loi religieuse ne le lui permettait pas; mais elle pesait peu sur un homme qui s'en était affranchi dès l'enfance, et puis le divorce était à la mode, et c'en était assez pour persuader à une conscience facile de se contenter de !a sanction civile.
La jeune épousée était fille de la comtesse d'Arberg, dame d'honneur de l'impératrice Joséphine (7). Coïncidence singulière. Elle se rattachait à Herbéviller par des origines qui n'étaient pas très lointaines. Sa trisaïeule était fille de Didier Bannerot seigneur de ce lieu au XVIIe siècle, et femme de François de Roquefeuille, seigneur d'Ogéviller. Comme plusieurs rejetons de la noblesse lorraine, leurs enfants s'étaient mis au service de l'Autriche et la comtesse d'Arberg en descendait. Elle occupait à Bruxelles un rang élevé, de même que son mari, qui commandait un régiment impérial, quand la Révolution brabançonne les plongea tous deux dans la ruine. Napoléon, ayant rencontré cette famille en France, se souvint de son malheur, quand il forma sa Cour, et lui proposa des emplois relevés près de sa personne. Mais le comte, absorbé par son chagrin, ne voulut pas quitter Bruxelles et y vécut en compagnie d'une de ses filles. La femme, au contraire, accepta, dans l'intérêt de ses enfants, l'offre bienfaisante et vint à Paris avec un fils et deux filles. Tous étaient remarquables par leur distinction ils firent l'ornement de la Cour Impériale la mère, comme dame, les filles, comme demoiselles d'honneur de l'Impératrice, le fils, comme chambellan de l'Empereur (8).
Les occasions furent favorables. Mme d'Arberg, en particulier, agréa pour ses filles les demandes en mariage que présentèrent presque en même temps deux généraux d'origine modeste, mais célèbres par leurs hauts faits. L'un était notre général Klein l'autre, le général Mouton, qui fut maréchal et comte de Lobau. Les deux mariages furent conclus en 1805 et 1806, avant la reprise des hostilités avec la Prusse.
La. grande armée se remit en marche, le 8 octobre, opéra sa concentration à Bamberg et entra tout de suite en action. La bataille d'Iéna fut livrée, le 14. « Les dragons du général Klein, dit M. Viennet à la Chambre des Pairs, étaient accourus à marches forcées. A peine sont-ils engagés, qu'ils exécutent une charge dont la vigueur révèle la présence de leur chef intrépide. Ils contribuent largement à une déroute qui terrasse comme la foudre et le trône du Grand Frédéric et la renommée de ses lieutenants et l'orgueil de ses imprudente héritiers. Jamais victoire plus entière n'avait mieux justifié les combinaisons du génie de la guerre. Jamais dispersion ne fut plus rapide et plus étrange. De l'Elster à la Baltique, de l'Elbe à la Vistule, ce n'était que confusion et désordre, un pêle-mêle de légions victorieuses courant à la poursuite des vaincus et de divisions fugitives, décimées, mutilées, ne sachant où trouver un asile contre les coups du vainqueur ». Dans ce désordre immense, sans précédent dans l'histoire d'un art si fertile en incidents merveilleux, le général Klein se rencontre tout à coup avec le corps prussien de Blücher. Celui-ci est supérieur en nombre, mais ses troupes sont vaincues d'avance et lui-même n'a plus d'audace que pour tromper.
Sommé de se rendre, Blücher répond qu'un armistice a été signé et qu'il rejoint les cantonnements qu'on lui a indiqués.
Klein le croit et lui ouvre le passage. Ce brave a dans le coeur autant de loyauté que de fougue. Esclave de sa parole, il ne sait pas douter de la parole des autres. Incapable de tromper, il ne pense pas qu'un vieux soldat puisse le tromper lui-même.
Napoléon, en l'apprenant, ne put retenir un mouvement de mauvaise humeur et blâma ce qu'il appela: la simplicité du général. La disgrâce cependant ne fut pas longue et l'Empereur n'était pas homme à se priver pour si peu, du concours d'un pareil lieutenant. Au bout de huit jours, il retira sa parole amère et ne parla plus que de la bonne foi française abusée par un général prussien. Les dragons ne perdirent pas leur digne chef; bien mieux, ils eurent l'honneur d'être passés en revue par l'Empereur lai-même et comblés de décorations. L'Europe put lire ensuite, dans le vingt-huitième Bulletin de l'Armée « la division Klein a donné avec distinction à la bataille d'Iéna et a enfoncé plusieurs carrés d'infanterie prussienne ».
Si courte qu'elle fût, la disgrâce avait vivement affecté le coeur de Klein et on sent percer son amertume quand on lit cette confidence: « ma bonne foi m'a fait manquer mon bâton de maréchal ». Cependant on devine que la blessure fut guérie par l'éloge flatteur du chef prestigieux.
Bientôt se présenta l'occasion d'une éclatante vengeance. Le 24 décembre, la trace de l'Allemand perfide est retrouvée; sa cavalerie a osé franchir les rives de l'Urka. Klein l'assaille, la décime et la rejette dans les flots. Deux jours après, a lien le combat de Golymin; sa conduite y est si belle que Murat le couvre encore d'éloges.
Mais voici l'écueil contre lequel va se briser une carrière si bien remplie : la bataille d'Eylau (7 février 1807). Klein y prélude par une charge brillante qui sauve une brigade française. L'action principale aura lieu le lendemain. La neige couvre le sol; les rafales fouettent le visage des soldats. Napoléon est posté au cimetière fameux et attend que Davoust débouche. Le péril augmente et les renforts n'arrivent pas. L'Empereur exaspéré crie à Murat « Nous laisseras-tu dévorer par ces gens-là ? » Klein entend, comprend, fonce dans l'affreuse mêlée et contient l'ennemi jusqu'à l'arrivée de Ney et de Davoust; l'ennemi finit par se retirer. Mais les pertes sont énormes; après le combat, la plaine présente un spectacle horrible devant lequel Napoléon recule épouvanté. De son côté, le général Klein a payé cher son audace; il a reçu plusieurs coups de sabre à la tête. Aucune de ses blessures n'est mortelle, mais toutes seront longues à guérir. Il fallut bien se résigner à prendre un repos prolongé, sauf à laisser l'armée poursuivre sa campagne.
Le retour en France fut décidé pour le 20 mai. Dans le foyer qui t'attendait se présentèrent bientôt des joies très douces un fils lui naquit, qui prit le nom de Klein d'Arberg; l'Impératice combla le général d'égard et le fit nommer gouverneur du Palais. Toutes ces délices, cependant, ne lui faisaient pas oublier l'armée et son plus vif désir était de reprendre du service.
Quand les hostilités recommencèrent contre la Prusse et la Russie, en juin 1808, Klein voulut y participer encore. Il obtint satisfaction, le 8 mai 1809, en recevant un commandement sur des effectifs qui devaient rejoindre des troupes d'Allemagne. Le 15 août suivant, il fut affecté à l'armée du Nord, comme commandant en chef de la cavalerie c'est du moins ce que nous apprennent les archives du Ministère. En fait, il ne rejoignit aucune de ces destinations; son état de santé s'y opposa et il dut singulièrement le regretter. Sa carrière militaire était finie. Aussi richement remplie, elle n'était pas indigne du maréchalat.
Une anecdote, relevée par Louis. Benoît (9), arrière-neveu du général Klein, donne à entendre qu'en 1814, ce général, passant à Herbéviller à la tête de troupes en marche, reçut chez sa première femme une hospitalité grandiose et empressée. Cette fable, piquante par certains cotés, est certainement inexacte, et c'est heureux pour l'honneur de l'épouse délaissée. Une réception de ce genre a pu avoir lieu, mais en faveur du fils aîné des deux époux, déjà pourvu à cette époque d'un grade élevé et l'excellent accueil que lui fit sa mère fut de tout point légitime.

LA LONGUE RETRAITE DU COMTE LOUIS KLEIN - Contraint à prendre sa retraite, le général Klein fut honorablement traité par son souverain. Il reçut, par décret du 8 mars 1808, le titre envié de comte, avec une double dotation de 25.000 francs de rente annuelle prises l'une sur le Hanovre et l'autre sur la Westphalie (10). La nomination à un siège du Sénat suivit de près. Bien que moins ambitionnée, cette faveur permettait de servir encore la France et elle fut loyalement acceptée.
L'année suivante, l'Empereur répudiait Joséphine et préparait son union avec Marie-Louise d'Autriche. Cet événement fut pour le nouveau comte le sujet d'un gros embarras. Il ne pouvait blâmer un acte semblable à celui qu'il avait accompli lui-même, et, d'autre part, comment rester insensible à la douleur d'une épouse sacrifiée, qui continuait ses bienfaits à la famille de sa femme ? Le comte s'en tira en fréquentant les Tuileries autant qu'il fallait, mais en accordant une préférence marquée à la Malmaison. Il accentua cette attitude tous les jours davantage et, quand vint l'heure où l'idole de la France vit son crédit abattu, il n'eut point de scrupule à seconder ceux qui précipitaient sa chute. Le Sénat, on le sait, vota la déchéance de Napoléon. Klein, sans aucun doute, s'associa au verdict de cette majorité.
Avec de telles convictions, il fut facile au comte Louis de refuser obstinément toute fonction publique pendant les Cent-Jours; la suite ne lui en fit concevoir aucun regret. Cependant cette période eut pour lui bien des tristesses. La mort frappa coup sur coup dans son entourage; en Belgique, elle enleva le père, le frère et une soeur de sa femme, en France, sa belle-soeur, la générale Mouton; enfin, l'ex-impératrice elle-même, avec qui sombrait tout ce qui restait de la Malmaison.
M Sous la Seconde Restauration, le comte Klein retrouva son siège au Sénat, haute assemblée qui fut appelée peu après Chambre des Pairs. Etant titulaire à vie, il tint ce rang, sinon avec éclat, du moins fort longtemps trente ans. Il ne cessa de siéger qu'au soir de sa vie, quand son extrême vieillesse lui interdit toute sortie. Les honneurs ne l'oubliaient point dans cette retraite honorable.: la croix de l'Ordre de Saint Louis, la croix du Lion de Bavière, à des dates diverses, enfin la grand-croix de la Légion, d'honneur, en 1834.
Cette longue période de son existence n'offrira plus de faits saillants et peut tenir en un court résumé. Ses amis et familiers, lisons-nous dans son éloge funèbre, peuvent redire l'aménité de son commerce et le charme de sa compagnie. Toute sa conduite politique s'explique par son amour de la liberté. En cela son caractère n'a pas varié et, sous les glaces de l'âge, il restera ce qu'il était aux premiers jours de, la Révolution. Une autre célébrité du Blâmontois peut lui être comparée, c'est l'abbé Grégoire. Tous deux se coudoyaient dans la Haute Assemblée. Tous deux furent choyés sous tous les régimes et cependant retranchés vis-à-vis d'eux dans la plus irréductible indépendance.
Le comte Klein accepta la Charte de Louis XVIII, parce qu'elle donnait des garanties meilleures que les institutions impériales et qu'elle promettait un régime capable de consoler la France après ses désastres. Mais il n'hésitait pas à se ranger dans l'opposition, au risque d'être en minorité, lorsqu'il s'agissait de défendre des libertés qu'il croyait acquises. C'est ainsi qu'il repoussa le rétablissement du droit d'aînesse et l'abolition du divorce, les croyant contraires aux moeurs nouvelles de la famille. Il repoussa également la loi du sacrilège comme une atteinte à la liberté des cultes et cette loi plus sinistre encore, qui, sous prétexte de régler la pensée, étouffait la plainte et punissait le droit d'examen et de contrôle. Les torts, bien exagérés peut-être, de ce qu'on a appelé la Terreur blanche, durent lui fournir maints sujets d'indignation; de même, la condamnation ou l'exil de plusieurs généraux qui avaient été ses compagnons d'armes, comme Ney et Mouton. Ces mesures extrêmes, inévitables dans toutes les réactions, le rendaient plus tenace dans sa foi républicaine
Aussi, lorsqu'on 1830 il revit flotter le drapeau tricolore, sous lequel il avait combattu, ses yeux se mouillèrent de larmes, lit-on dans son éloge funèbre, et, sous le froid des ans, frémit à nouveau l'enthousiasme de sa jeunesse. Les chartes - et combien n'en vit-il pas? - n'eurent pas le don de l'émouvoir à ce point. Peu s'en fallut qu'il n'ait assisté trois fois au retour des trois couleurs bien aimées.
Vers la fin, toute sortie lui était Impossible à cause de ses infirmités : sa 86e année approchait, quand la mort l'enleva, le 2 novembre 1845. Ses funérailles furent religieuses et célébrées dans l'église de la Madeleine (11). Après la cérémonie, le cortège se dirigea vers le cimetière du Père Lachaise. L'éloge funèbre fut prononcé, sur la tombe, par le marquis Turgot, parent du défunt, et, le lendemain, à la Chambre des Pairs, par Viennet, membre de la Haute Assemblée. On peut y lire cet adieu plein de sympathie « Dieu t'a donné une longue vie, mais le compte est facile à rendre. Les vertus que tu as pratiquées trouvent là-haut leur récompense. Reçois ici les derniers hommages du respect et de l'attachement, que tu as si bien mérités ».
Ici s'arrête notre tâche. Nous ajouterons cependant quelques indications sur le sort de ses proches.
La comtesse d'Arberg, sa femme, lui survécut jusqu'en 1852; elle fut inhumée, comme lui, au cimetière du Père Lachaise, à Paris. Leur fils, le comte Klein d'Arberg, ne songea pas à fonder une famille; il disparut vers 1860, laissant les lambeaux de sa fortune aux descendants du comte de Lobau.
Marie-Agathe Pierron, première femme du général Klein, s'éteignit à Ogéviller, te 10 novembre 1820 et fut inhumée, le lendemain, dans la tombe de sa famille, à Herbéviller. Ses deux fils lui firent honneur ainsi qu'à leur père. Entrés tous deux à l'armée, en 1800, l'un à seize ans, l'autre à quatorze, ils vécurent cote à côte dans un régiment de hussards et conquirent tous leurs grades à la pointe de l'épée. L'Empereur les discerna et les plaça dans sa garde. Le plus jeune fut le moins heureux. Nommé lieutenant de dragons, il fut envoyé à Maëstricht en 1800 et y trouva, la mort. L'aîné prit part à toutes les campagnes qui se déroulèrent de 1800 à 1814 ; il fut quelque temps aide de camp de son père, puis affecté aux grenadiers à cheval de la Garde Impériale. Resté fidèle à l'Empereur, il combattit à Waterloo dans ce corps d'élite. Mais, après la chute définitive de Napoléon, il fut mis en demi-solde, comme chef d'escadron (12).
Ces quelques pages serviront-elles à la mémoire d'un homme dont la bravoure fut grande et le patriotisme sans tache ? Peut-être. Elles seront, du moins, un hommage mérité à une célébrité locale, que Blâmont peut revendiquer comme une gloire de famille. Elles offriront en même temps, dans une physionomie qui reflète très bien son époque, un exemple qui peut aider à mieux connaître les guerres héroïques de la Révolution et du premier Empire.

A. DEDENON.


(1) Hesse, gros bourg, à l'est de Lorquin (Moselle).
(2) Saint-Jean-de-Bassel, commune de Gosselming, au nord de Sarrebourg,
(3) Ce relais se trouvait à l'endroit où fut plus tard le café Parisien et, de nos jours, le café Cuny, c'est-à-dire : à l'angle de la Grande-Rue et de la rue Voise actuelle. On vantait fort, au XVIIIe siècle, l'accueil et la cuisine de cet hôtel. Un voyageur écrit qu'il voulut emporter le bouchon d'une bouteille qu'on y avait servie, tellement lui avait plu le fumet du vin de pays qu'elle contenait.
(4) Ces détails ont été puisés aux archives du Ministère de la Guerre et nous les devons à la complaisance de MM, Octave Elie et Paul Delaval, de Nancy ; qu'ils reçoivent ici l'hommage de notre vive reconnaissance.
(5) Bettling est un écart de la commune de Hesse, sur la petite Bièvre; il eut autrefois qualité de fief et fut maître de sa justice; on se rappelle que le père du gendarme était né là et y avait des possessions.
(6) Arch. du Ministère de la Guerre.
(7) Arberg et non Aremberg, comme plusieurs l'ont écrit, était un fief autrichien, dont les armoiries, selon Georgel, étaient: de gueule au pal d'or chargé de trois chevrons de sable, casque couronné; cimier; un buste de vieillard habillé de l'écu, coiffé d'un bonnet albanais, pareillement aux armes de l'écu. Il y eut aussi Arberg, en Suisse, qui n'a rien de commun avec le précédent.
(8) Quoique belge, dit un auteur contemporain, ce jeune homme passait pour un des plus élégants fiançais d'une Cour qui se ressentait quelque peu de la rudesse des camps. Il mourut jeune, en 1814, préfet des Bouches du Wéser.
(9) Louis Benoit, né à Berthelming en 1826, bibliothécaire de la ville de Nancy, mort en 1874, auteur de plusieurs notices historiques concernant la région de Sarrebourg et de Lunéville.
(10) Armoiries de gueules au dextrochère armé de toutes pièces et d'argent, tenant une épée de même, au pal d'argent, chargé de trois chevrons brochant sur le tout. Tenants: deux sauvages armés de massues. L'ecu timbré d'un casque taré de front, grillé, orné de ses lambrequins et semé de la couronne de comte. Devise: Nonor et Patria. D'après Benoit, le pal chargé de trois chevrons forme la pièce principale des armoiries de l'illustre et ancienne famille des barons et comtes d'Arberg et du Saint Empire, originaires de Suisse. Le château d'Arberg (Arbing) est près d'Olten. Il ne faut pas confondre cette famille d'Arberg avec les princes d'Aremberg, en Belgique. Plusieurs auteurs ont fait cette confusion.
(11) Moniteur Universel, 5 et 6 novembre 1845.
(12) Retiré à Lunéville, il y mourut en 1843. De son mariage avec Mlle de Chéret, il eut deux fille, dont l'aînée épousa M. Morey, le distingué architecte de la basilique Saïnt-Epvre, de Nancy.

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