BLAMONT.INFO

Documents sur Blâmont (54) et le Blâmontois

 Présentation

 Documents

 Recherche

 Contact

 
 Plan du site
 Historique du site
 
Texte précédent (dans l'ordre de mise en ligne)

Retour à la liste des textes

Texte suivant (dans l'ordre de mise en ligne)


Antoine-Alexandre Jandel (1783-1862), architecte de l'hôtel de ville



Dans son Histoire du Blâmontois dans les temps modernes, l'abbé Dedenon livre cette très courte information : « A Blâmont, les locaux de l'hospice devenaient insuffisants : ils furent agrandis, en 1827. Ceux de l'hôtel de ville surtout criaient misère : ils furent remplacés par l'édifice actuel, dont le dessin est dû à l'architecte Jeandel.»

Jean Nicolas Antoine Alexandre Jandel naît à Pompey le 6 octobre 1783. Il est le fils de Jean Nicolas Jandel, avocat au parlement, seigneur de Braux, de Nayves-en-Blois et de Méligny (et ancien Directeur et caissier de la verrerie de baccarat), qui habite Nancy mais dispose d'une maison de campagne à Pompey.
L'acte de mariage d'Antoine Alexandre Jandel et Marie Elisabeth Josephine Chabert à Gerbeviller le 13 août 1809, porte la mention « élève ingénieur des Ponts-et-Chaussée, domicilié à Champey ». Le terme « élève » n'est pourtant plus de mise, car si Jandel est parfois cité comme « architecte », il apparait le plus souvent sous sa véritable désignation « ingénieur des ponts et chaussées », ayant intégré l'école polytechnique à compter du 1er frimaire an XII (23 novembre 1803) et été admis le 30 octobre 1806 dans le service public des Ponts-et-Chaussées.

De nombreux éléments biographiques sur Jean Nicolas, Antoine Alexandre et son épouse, figurent dans la « Vie du révérendissime père Alexandre-Vincent Jandel soixante-treizième maitre général des frères-prêcheurs » (par Hyacinthe-Marie Cormier, Ed. Paris 1896), biographie consacrée au fils aîné du couple.

Un premier projet de construction d'un hôtel de ville à Blâmont, avec halle, école et tribunal est présenté par Jandel en 1828 pour un montant de 85.000 francs sans honoraires et 5.000 francs de vieux matériaux. Ce projet, avec halle au rez-de-chaussée, hôtel de ville et salle de justice de paix au premier niveau et écoles au second niveau, est rejeté par un rapport du 22 février 1828 qui soulève divers problèmes :
  • il manque le plans des caves ;
  • les escaliers donnant sur halles pourraient avoir deux révolutions au lieu d'une ;
  • la distribution des pièces de l'hôtel de ville est fortement critiquée : il faut créer pièce de dégagement donnant accès au secrétariat, aux archives, au cabinet du maire ;
  • pour la justice de paix, il n'y a pas de cabinet prévu pour le juge et une pièce de dégagement est à créer ;
  • la présence des écoles au-dessus de la salle du Conseil municipal est jugée incorrecte à cause du bruit ;
  • les plans ne présentent pas de latrines, et il convient d'en faire à chaque étage ;
  • les piles des élévations aux angles du rez-de-chaussée sont trop faibles ;
  • il convient de faire une arcade d'entrée aux vestibules devant les escaliers, et au premier niveau, de faire reposer les croisées sur un bandeau et de prévoir un encadrement aux croisées côté place ;
  • la hauteur de 4,15 mètres sous poutres est jugée insuffisante ;
  • dans le salle du conseil une cheminée est jugée préférable au poêle ;
  • deux grands escaliers sont considérés comme inutiles, tout comme les greniers.
Jandel refera son projet en tenant compte de ces observations, et le projet sera définitivement adopté le 23 juin 1829, pour un total de 93.000 francs (hors honoraires) : le bâtiment comprend la halle au blé avec corps de garde et pompe à incendie au rez-de-chaussée, et hôtel de ville et justice de paix au premier étage. Les matériaux sont la pierre de taille, la maçonnerie de moellons pour le surplus des murs, et la charpente est en chêne et sapin.

Hôtel de Ville - 1829
Hôtel de Ville - 1829
Rez-de-chaussée
Hôtel de Ville - 1829
Hôtel de Ville - 1829
Entresol
Hôtel de Ville - 1829
Hôtel de Ville - 1829
Premier étage
Hôtel de Ville - 1829
Hôtel de Ville - 1829
Coupe
Hôtel de Ville - 1829
Hôtel de Ville - 1829
Façade sur la place
 

Parmi les projets et réalisations de Antoine Alexandre Jandel on peut citer :
  • en 1815, des travaux pour les gendarmeries de Nancy, Lunéville, Toul, Bayon, Baccarat, Vézelise, et Blâmont (coût de 3.945 francs pour cette dernière) ;
  • en 1820, un projet de réparation de la couverture de l'église de Saint-Nicolas de Port ;
  • en 1820, la construction, à la demande du Préfet, du presbytère de Laloeuf, et de l'école de Vroncourt ;
  • en 1820, des travaux à la gendarmerie de Vézelise ;
  • en 1822, des travaux destinés à changer le cours de la Meurthe au haras de Rosières-aux-Salines ;
  • en 1822, la construction d'un hangar pour le haras de Rosières-aux-Salines ;
  • en 1823, un projet ajournée de restauration de l'asile d'aliéné de Laxou ;
  • en 1823, des travaux des reconstruction du manège du haras de Rosières-aux-Salines ;
  • en 1827, un projet de réparation au séminaire de Nancy, pour reconstruire la couverture, le plâtre et les enduits des murs et plafonds, établir un maître-autel et deux autels secondaires, le menuiserie, etc. Le projet sera refusé avec ce commentaire peu flatteur : « Jandel est sorti de ses attributions naturelles et il serait sage de ne point envahir les fonctions d'architecte pour lesquelles il ne paraît pas posséder l'acquis nécessaire » ;
  • en 1828, des travaux au séminaire de Nancy pour la réparation de la chapelle ;
  • ...
Antoine Alexandre Jandel décède à Nancy le 18 décembre 1862 (son épouse y est décédée le 29 septembre 1854).


Vie du révérendissime père Alexandre-Vincent Jandel soixante-treizième maitre général des frères-prêcheurs
Hyacinthe-Marie Cormier (Ed. Paris 1896).

[Page 1]
Le Père Alexandre-Vincent Jandel naquit à Gerbéviller, en Lorraine, l'an 1810. Rien de remarquable, sous le rapport de la noblesse ou de la fortune, ne signale ses ancêtres. Son aïeul paternel était fils d'un simple paysan chargé du transport des matériaux dans une usine de verrerie, à Saint-Quirin. L'enfant aimait sans doute à monter sur la voiture de son père pour y prendre ses ébats ; l'abbé de Saint-Ignon, propriétaire de l'usine, le remarqua, s'intéressa à lui et lui fit faire ses études. Il était, en effet, supérieurement doué, devint avocat brillant au parlement de Nancy, et se fit une fortune. Malheureusement, il était joueur; tout son avoir dut être vendu peu à peu, pour payer ses dettes.
Marié en 1769, il eut en 1783 un fils qu'il appela Antoine-Alexandre. Celui-ci, négligé par son père, passa une partie de son enfance à Champel, près de Lunéville, maison de campagne qui avait échappé aux dilapidations du jeu.
Il ne lui resta plus tard, comme souvenir de ses premières années, que la douce et triste image de sa mère enlevée à son affection, quand il n'avait que sept ans, après avoir beaucoup souffert. En dehors de là, il ne se rappelait que le passage de nombreux régiments pendant la révolution, et les longues chevauchées faites à travers les bois, avec un brave Hongrois, prisonnier des campagnes d'Italie, devenu son fidèle serviteur, presque son ami. Il tenait d'ailleurs de sa race une haute stature, un tempérament robuste, une force de corps peu commune, que cette vie au grand air avait contribué à développer.
Malgré les lacunes de son instruction primaire, il fut admis, en 1804, à l'Ecole polytechnique où il eut pour répétiteur Arago, le futur membre de l'Institut et du Gouvernement provisoire de 1848. Il sortit un des premiers de cette école, et y remplit lui-même les fonctions de répétiteur pendant un an, après ses cours d'application des ponts et chaussées.
De retour à Champel et jugeant le moment venu de s'établir dans le monde, il jeta les yeux sur une jeune personne de Gerbéviller, appelée Mlle Joséphine Chabert-Marquis, soeur d'un de ses camarades de l'Ecole polytechnique (*).
Mlle Chabert n'était pas moins remarquable par sa foi vive que par son jugement droit, son énergie, son esprit d'initiative et l'aménité de ses manières. Au plus fort delà terreur, le curé de Gerbéviller, M. Bessat, avait dû s'exiler, et le vicaire, M. Hunal, se tenait caché près du pays, errant dans les bois ou de maison en maison ; Joséphine, âgée à peine de 14 ans, secondait vaillamment le ministère de ce jeune prêtre. Ses parents, il faut le dire, étaient de connivence; moins actifs qu'elle, ils donnaient leur fortune ; et l'argenterie, à son tour, y passa. L'abbé Hunal, qu'elle tenait au courant de tout, venait fréquemment la nuit, à l'aide de déguisements successifs qu'elle inventait et lui enseignait à bien porter, pour administrer les secours de la religion aux fidèles. Que de fois ne vit-on pas Mlle Chabert, à la faveur des ténèbres, sans craindre ni la police ni les autres dangers, porter de petits enfants entre ses bras pour leur procurer le bienfait du baptême ? Et combien de ces pauvres créatures nées de parents forcenés révolutionnaires entre tous, ne lui durent-elles pas leur admission dans le sein de l'Eglise ?
Un enfant, en particulier, fruit de l'inconduite, excita sa compassion; elle s'en constitua la marraine, et le secourut constamment dans sa pauvreté. Joseph, elle l'avait ainsi appelé, en souvenir de son propre nom de Joséphine, répondit mal à ce dévouement ; par un coup de tête il s'engagea dans l'infanterie de marine et passa au Sénégal. Quand il en revint malade et sans ressources, elle le soigna, lui acheta les outils de sa profession et le maria, sans le ramener pour cela à des habitudes régulières. Usé par la boisson, il mourut à l'hôpital de Nancy; mais chrétiennement; c'était la récompense de plus de trente ans de charité et de prières.
Gerbéviller ne fut pas, du reste, l'unique théâtre du courage de Joséphine, elle alla même jusqu'à pénétrer dans la prison de Nancy pour y consoler sa parente Mme de Foucault, qui fut inopinément sauvée de la mort, par la chute de Robespierre, le 9 thermidor.
Avec toutes ces qualités, la jeune fille montrait des aptitudes littéraires très avancées pour son âge. Elle ne se lassait pas, ont raconté ses intimes, de lire les auteurs du dix-septième siècle ; elle avait surtout la fibre cornélienne. Enthousiaste et énergique comme Charlotte Corday, pieuse et raisonnable comme Mme de Lescure, elle se tenait, par ses aspirations, à mi-chemin de ces deux femmes célèbres, mais était de leur taille par l'intelligence et le coeur. En vain, son confesseur lui reprochait-il sa passion pour Racine et autres tragiques ; il la trouvait impénitente. Elle excellait aussi à interpréter les romances sentimentales de l'époque, et un jour elle ne put maîtriser à l'église un accès de fou rire, en entendant chanter un cantique sur l'air d'une romance peu faite pour le saint lieu.
Quoique ses préférences fussent pour les charmes de l'esprit, elle ne dédaignait pas les ornements extérieurs et les portait fort bien. Un jour qu'elle assistait au sermon de la Congrégation de la sainte Vierge, dont malgré tout, ses qualités sérieuses et son' ascendant sur les jeunes filles l'avaient fait nommer présidente, le prédicateur tonna contre le luxe et les ajustements des femmes, et il crut donner le coup décisif par cette apostrophe : « Du reste, en êtes-vous pour cela plus belles ? » - « Oui », répondit tout bas la présidente ; et elle accentua son dire par un geste de la tête. Le prédicateur, sans entendre le mot, remarqua le geste et lui en demanda raison à la sacristie, après la séance ; mais elle maintint son sentiment. Elle n'entendait pas contester les dangers d'une parure abusive, au point de vue de la piété; mais prétendre qu'au point de vue de la grâce extérieure, il n'en ressort aucun embellissement, lui semblait une fausseté. Elle mettait du reste, dans cette application à la toilette, la plus grande innocence; et tout en elle, soin de la parure, gracieuseté dans les manières, passion littéraire, faisait place à une dignité fière devant l'ombre du mal.
Ce fut à cette époque qu'elle connut M. Jandel, jeune ingénieur; elle gagna promptement ses sympathies et n'hésita pas à les lui rendre. Son extérieur distingué, la convenance de ses manières, ses talents précoces, la bonté répandue sur son visage, tout lui plaisait. Le projet d'alliance fut donc bientôt arrêté. La malheureuse question de fortune faillit tout faire échouer ; Joséphine n'avait pour toute dot que ses qualités personnelles ; et le père du jeune homme, ruiné par le jeu, voulait une belle-fille qui apportât de la fortune. Avec sa volonté de fer, il s'opposa plusieurs années au mariage, mais se heurta contre une énergie persévérante, d'autant plus forte qu'elle était revêtue de formes plus respectueuses. Enfin, en 1809, à demi vaincu par la fermeté de son fils, à demi subjugué par les qualités de la jeune fille, il donna son consentement, sans toutefois fournir aucun secours pécuniaire. C'était assez pour les deux fiancés. Ils s'unirent devant l'Eglise, et Dieu ne tarda pas à leur donner de meilleures richesses que l'or et les pierreries.
Trois enfants furent le fruit de leur mariage, un fils et deux filles. L'ainé, celui-là même dont nous retraçons la vie, naquit le 18 juillet 1810, la veille de la fête de saint Vincent de Paul, à Gerbéviller, pendant un séjour qu'y faisait accidentellement sa mère, car le jeune ménage, à cause de la profession du mari, habitait Nancy. On le baptisa sous le nom de Jean-Joseph-Alexandre, dans la chapelle du château, ancienne église des Carmes. Depuis cette époque, sa mère se sentit une plus spéciale dévotion pour cette chapelle, lieu de son propre baptême; elle y entrait souvent pour prier, tandis qu'elle laissait son enfant jouer sur l'herbe, près de la porte, afin de ne pas le perdre de vue. Lui aussi se rappelait avec délices, surtout à la fin de sa vie, ce sanctuaire, et ses jeux enfantins sur la pelouse, et la piété de sa mère. Aussi, quand on restaura la chapelle, il tint à honneur, en reconnaissance de ces grâces premières, de lui offrir une partie du corps de saint Tharcise, protomartyr de l'Eucharistie, qu'il avait pu obtenir à Naples.
Dans sa première enfance la santé du petit Alex (c'est ainsi qu'on l'avait surnommé), donna de vives et continuelles inquiétudes à ses parents, tant il était chétif et malingre; sa mère, d'autre part, ne put continuer à le nourrir, malgré le désir ardent qu'elle en avait. Mais, craignant qu'une nourrice ne transmît à l'enfant quelque chose de ses infirmités physiques ou morales, elle se résolut de l'élever au biberon. Ce qu'il lui fallut de sollicitudes, d'industrie et de patience ne peut s'exprimer; néanmoins elle réussit. Pendant ses quatorze premiers mois, le petit enfant avait été souffreteux, ses plaintes étaient si continuelles qu'une nuit, ne l'entendant pas, ses parents accoururent à son berceau, tremblant de le trouver mort ; mais il dormait paisiblement, et ce sommeil favorable continua depuis lors.
La naissance d'une autre enfant, Gabrielle, vint compléter la joie des parents (**). Le foyer se peuplait, s'emplissant d'une pieuse allégresse. Avant tout, Dieu y régnait et y versait ses grâces. M. Jandel, indifférent pendant sa jeunesse en matière religieuse, comme presque toute sa génération, avait cherché la vérité d'un coeur droit; les conférences de M. de Frayssinous assidûment suivies à Paris pendant ses loisirs d'étudiant, l'avaient éclairé. L'ascendant de sa chère Joséphine acheva en lui l'oeuvre de la persuasion. Une fois convaincu, il alla jusqu'au bout et ne dévia plus ; c'était avec une noble et généreuse simplicité qu'il accomplissait tous ses devoirs religieux, sans ostentation, comme sans respect humain.
M. Jandel avait pour qualité principale un coeur aimant et dévoué ; en lui le sentiment prévenait la réflexion et lui nuisait souvent. Sa femme, tout aussi généreuse, mais douée d'une raison plus pénétrante et plus maîtresse d'elle-même, tempérait par son influence l'excès des qualités de son mari; aussi ne parlait-il d'elle qu'avec une sorte d'admiration. Parfois pourtant il passait outre à ses avis ou négligeait de la consulter, ce dont il avait presque toujours à se repentir.. Mme Jandel ne se prévalut jamais de ces déconvenues pour faire montre de la solidité de son jugement. Si elle avait de l'esprit, il était sans ostentation et surtout sans malignité.
Grâce à ce tact délicat, la paix régnait dans la maison ; et M. Jandel s'y plaisait. Jouir de cette vie d'intérieur sous le regard de Dieu, dans son pays natal, avec des devoirs professionnels qui l'intéressaient, quelques amitiés qu'il savait choisir, et des travaux agricoles bien plus propres, il faut l'avouer, à le distraire qu'à l'enrichir, c'était assez pour son ambition, car c'était assez pour son coeur. On ne tarda pas cependant à lui offrir un poste d'ingénieur en chef, mais le déplacement était une condition, il remercia modestement. Une seule fois il fut détaché de Nancy pour faire à Luxembourg le service de capitaine du génie. La place n'était pas assiégée, mais simplement observée ; il prit part cependant, aux avant-postes, à quelques engagements où il fit bravement son devoir et eut son cheval tué sous lui ; Dieu protégea ses jours, pour lui, sans doute, mais aussi pour sa jeune famille, sur qui reposaient tant d'espérances.
Elevés par d'aussi dignes parents, les deux enfants ne pouvaient manquer de grandir dans la vertu. En Gabrielle, se manifestaient plutôt les qualités du père; Alexandre était le portrait de sa mère. Elle s'occupa spécialement de son éducation et y suivit, sans la connaître, la maxime qu'un cardinal dominicain, le B. Jean-Dominique, donnait pour règle à une mère de famille : « Elevez votre fils pour Dieu, puis pour ses parents, en particulier pour vous qui êtes sa mère, mais aussi pour le bien public, et formez-le à supporter l'adversité. » L'enfant conserva toute la vie pour sa mère un amour de prédilection. Même après avoir grandi, il quêtait volontiers ses caresses, qu'il lui restituait avec usure, de la manière la plus naïve et la plus gracieuse. En même temps, il montrait pour son autorité un respect profond; car on l'avait habitué à agir pour Dieu dont les parents sont les représentants visibles. Mme Jandel avait su lui inspirer de tels sentiments de piété, que la pénitence la plus sensible dont elle pût le menacer était de ne pas le mener à la messe ; cette crainte le ramenait de suite au devoir. Une seule fois la punition lui fut imposée, et elle lui fit verser tant de larmes, que la mère n'eut plus le courage d'y revenir.
Le trait suivant témoigne quelle était, dans l'enfant, à l'âge de cinq ou six ans, la droiture de coeur. Un jour on le cherche partout, mais en vain. Qu'est-il devenu ? Se serait-il permis, contre sa coutume, d'aller jouer dans le voisinage ? Aurait-il été victime de quelque accident ? L'anxiété est indescriptible dans toute la maison. Enfin on le trouve dans une grande chambre noire, à genoux : « Que fais-tu là, malheureux enfant ? - Je me punis tout seul ! - Eh! qu'as-tu donc fait ? - J'ai désobéi »; - et il rapporte le grief enfantin dont il s'est rendu coupable. - « Mais, lui observe-t-on, ta mère ne l'a pas vu. - C'est égal, le bon Dieu l'a vu ; je me punis tout seul. »
Il parait qu'il en avait agi souvent de la sorte, sans que personne l'eût soupçonné, tant il s'appliquait à cacher ces pénitences volontaires.
Sous l'influence de ces vues de foi si simples et si hautes, les autres sentiments auxquels on fait appel pour agir sur le coeur de l'enfance, comme la crainte de contrister les parents, le désir de leur plaire, l'ambition de mériter leurs éloges, se développaient à l'aise dans le jeune Alexandre, sans péril de trahir les espérances ou de dégénérer en défauts. Aussi faisait-il la consolation de toute la famille, et la confiance de sa mère allait-elle jusqu'à le consulter sur les affaires embarrassantes de la maison.
Pour donner une base solide à son éducation littéraire à laquelle elle tenait tant, Mme Jandel plaça son fils pendant quelque temps à l'école des Frères, qui venaient de s'établir à Nancy. Là, encore, il se fit remarquer par sa sagesse précoce ; la croix d'honneur brillait si habituellement sur sa poitrine qu'il y semblait abonné, et il la portait avec autant d'aisance que de modestie. Dans les processions il tenait volontiers l'oriflamme ; à l'autel il se faisait un bonheur de servir comme enfant de choeur; et il se permettait parfois d'amicales remontrances aux autres petits clercs dissipés, leur citant avec véhémence certains passages d'un sermon qu'il avait entendu sur les peines de l'autre vie.
Il est certain cependant, que les premiers éléments du latin et du grec lui furent donnés à la maison paternelle, par un employé du bureau de son père nommé Jacquinet, ancien chef d'étude au collège, jeune homme instruit et consciencieux ; car il ne ménageait pas davantage le fils de son ingénieur que s'il eût été l'enfant d'un subalterne. Heureusement que l'élève était capable de tenir à ce régime ; et même d'y gagner, pour la trempe du caractère. Telles étaient son application et ses aptitudes, que, peu de temps après, le maître vint exposer son embarras à M. Jandel ; « Votre fils en sait maintenant autant que moi, si ce n'est plus; je ne puis rien lui apprendre, ni même répondre à ses questions. »
L'élève et le maître, séparés dès lors, conservèrent l'un de l'autre le plus affectueux souvenir. Bien des années plus tard, ayant appris que le P. Jandel faisait à Mirecourt une mission, M. Jacquinet s'y rendit, et, après une prédication dans laquelle le Missionnaire avait ravi son auditoire par l'onction de sa parole, l'ancien professeur le saisit au sortir même de l'église, dans une chaleureuse accolade, et s'écria tout ému : « Voici mon élève ! » Le P. Jandel, revenu de son étonnement, répondait avec affection : « Voilà mon bon maître ! » Cette rencontre laissa de délicieux souvenirs à M. Jacquinet qui se plaisait à la raconter à ses enfants.
L'éducation de Gabrielle fut aussi l'objet de grands soins de la part de ses parents ; ils la lui firent commencer dans l'un des pensionnats les plus estimés de Nancy. Son frère, chargé de la conduire régulièrement en classe chaque jour, s'acquittait de son mandat avec un sérieux et une dignité que l'on remarquait partout sur son passage. Les petites élèves, frappées de son air modeste et bon, ne le regardaient qu'avec vénération : c'était, à leurs yeux, l'image d'un ange qui passait.

[...]
[Page 268]
Le P. Jandel venait à peine de terminer ses laborieuses visites, qu'un coup douloureux le frappait au coeur : la nouvelle de la mort de sa mère, décédée à Nancy, le 29 septembre 1854, âgée de soixante-onze ans. Les deux dernières années de sa vie avaient été attristées par une maladie terrible, un ramollissement du cerveau, qui éteignit progressivement sa brillante intelligence. Parfois elle sentait elle-même l'envahissement de quelque chose comme de la folie ; elle pleurait alors et disait : « Ah, mes enfants! Dieu me frappe à l'endroit sensible; il m'humilie dans ce qui me rendait fière ! » Son affection pour les siens, surtout pour son Alex, surnagea dans ce naufrage; mais elle se démentait parfois vis-à-vis de son digne mari, qui, avec sa fille, l'entourait des soins les plus dévoués. Peu avant sa mort, elle recouvra en entier sa lucidité d'esprit et reçut les derniers sacrements avec une grande piété.
Le P. Jandel suivait avec angoisse les phases de la maladie de sa mère et s'associait aux épreuves de ceux qui la soignaient, particulièrement de sa soeur à qui il écrivait : « Ma mère affaiblie de tête est devenue égoïste ! ce qui était le plus antipathique à son caractère !! Il m'en coûte tant de ne plus avoir depuis bien des mois une seule ligne de sa main ! et pourtant je me garde bien de le dire, car je sens que ce serait pour elle une nouvelle source d'affliction. Je comprends, pauvre soeur, tout ce que ta vie a de pénible, et je prends une part bien vive à tes souffrances ; mais quelle belle couronne tu peux te préparer pour le Ciel, si tu sais les supporter en chrétienne ! Je ne cesse de le demander pour toi à Notre-Seigneur, afin qu'il ne permette pas que tu perdes le fruit de tant d'amertumes et de douleurs physiques et morales. Quant à venir la voir, je ne le puis à cause d'affaires qui réclament ici ma présence. Du reste, ma visite ne serait pas opportune, dans l'état d'affaiblissement et de tristesse où elle se trouve. Mon apparition ne pourrait guère manquer de lui produire une secousse funeste qui achèverait de l'anéantir moralement et qui, peut-être, compromettrait son existence. Elle est si faible, et les séparations lui ont toujours fait tant de mal, qu'il y aurait plus que de l'imprudence à lui ménager cette occasion. Elle n'en sentirait vivement que la souffrance, sans en avoir la joie ; aussi ai-je dit au Saint-Père, les larmes aux yeux, en lui demandant sa bénédiction pour elle, que je n'espérais plus la revoir, et il m'a répondu avec son onction plus que paternelle : Si Dieu l'appelle, elle ira vous attendre au Ciel. C'est bien en effet dans cette pensée de foi que se trouve toute consolation !
« La grâce que le bon Dieu lui a faite, en lui rendant pour quelques heures toute sa raison, afin de la préparer à recevoir les derniers sacrements, est et sera pour nous tous une grande consolation, et un immense adoucissement à l'épreuve qui nous est ménagée. Je suis heureux aussi de penser qu'elle m'a béni, et je te remercie avec effusion, d'avoir profité d'un de ses instants plus lucides pour le lui demander. A présent, quelle que soit l'heure où il plaise au Seigneur de l'appeler à lui, nous aurons la consolante pensée qu'elle n'a paru devant lui, que munie de tous les secours que prodigue la religion aux fidèles enfants de l'Eglise. Depuis plusieurs mois, je me prépare à cette perte, et je ne reçois jamais une de vos lettres sans regarder, avant de l'ouvrir, si elle n'est point cachetée de noir. » [...]
[Page 392]
A peine de retour de ce voyage, Dieu l'éprouva par la mort de son père : ce fut le 18 décembre 1862 que s'éteignit ce bon vieillard, âgé de quatre-vingts ans, miné peu à peu par une consomption lente et aussi par le désir de se trouver réuni à sa chère Joséphine. Jusqu'au dernier jour, il garda toute son intelligence et la tendresse de son coeur, ne songeant qu'à s'oublier pour les autres, et se montrant affable, doux, reconnaissant envers tous, plus particulièrement envers sa fille, son gendre et la famille de ce dernier.
Il eut la consolation de revoir encore une fois son fils, à Nancy, au mois d'août 1862. Celui-ci, en prenant alors congé de son père qu'il n'espérait plus revoir en ce monde, lui dit : « Mon Père, avant que je vous quitte, bénissez-moi », et il reçut à genoux la bénédiction paternelle. M. Jandel reprit : « Alexandre, tu m'as demandé de te bénir et je l'ai fait de toute mon âme; mais c'est à mon tour à demander ta bénédiction. » Et se soulevant avec effort, du canapé sur lequel il était assis, il s'agenouilla devant son fils, qui étendit les mains sur sa tête avec une prière muette. Tous deux se séparèrent trop émus pour prononcer une parole, laissant la même émotion à Gabrielle et à son mari, qui avaient été témoins de cette grande scène. Le P. Jandel avoua plus tard, que la séparation lui causa en ce moment une douleur si sensible, qu'elle dépassa celle qu'il éprouva ensuite en apprenant la mort. Dès qu'il en reçut la nouvelle, par sa soeur, il répondit :
« Dieu vient donc de rappeler à lui notre Père ! Adorons sa sainte volonté et remercions-le de nous l'avoir conservé si longtemps et de l'avoir si bien préparé à la mort. Quand on a le bonheur de voir mourir si chrétiennement ceux qu'on aime, on se reproche comme de l'égoïsme, de trop les regretter, et de s'affliger, alors qu'on les sait arrivés les premiers au terme du voyage, pour nous attendre dans la patrie. [...]

(*) Elle était née en 1781, dans une famille aux idées progressistes, mais ennemie des excès de la révolution; elle avait pour parent le conventionnel Marquis, connu pour avoir voté contre la mort de Louis XVI.
(**) Une fille nommée Victoire leur était née auparavant, mais avait peu vécu.

 

Rédaction : Thierry Meurant

 

Mentions légales

 blamont.info - Hébergement : Amen.fr

Partagez : Facebook Twitter Google+ LinkedIn tumblr Pinterest Email