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L'abbé Grégoire très controversé - 1819
 


Nous avons déjà publié l'article Journal des Débats du 19 novembre 1819 (L'abbé Grégoire controversé - 1819), fort peu courtois envers l'abbé Grégoire. La relation des mêmes événements en décembre 1819 par L'Ami de la religion et du roi est encore plus violente, et s'appuie sur un long exposé en septembre de la même année.


L'Ami de la religion et du roi
N° 554 - Mercredi 1er décembre 1819

M. Grégoire n'a point paru à la messe du Saint-Esprit, ni à la séance royale; mais il a envoyé tous ses papiers, et entr'autres son acte de naissance, d'où il résulte qu'il est fils de Basile Grégoire, manouvrier, et qu'il est né, le 4 décembre 1750, à Vého, village près Blamont, en Lorraine. Ainsi, il n'y a pas de doute qu'il se présentera à la chambre. Sera-t-il admis ? C'est ce que nous saurons sous peu de jours. En attendant, on doit convenir qu'il faut s'être bien endurci au blâme pour s'exposer, comme il l'a fait, à voir rappeler tous ses dits et gestes. Depuis deux ou trois mois, chacun cite de
lui de nouveaux traits, tous plus révoltans les uns que les autre. Nous avons dans le temps fourni notre continrent pour son éloge ; et nous renvoyons à l'article qui le concerne, dans-notre dernier volume, N°. 535. Que pourrions nous ajouter aux citations que nous avons données de ses discours et de ses écrits, et entr'autres à passage louchant d'une homélie épiscopale, prononcé en chaire dans la cathédrale de Blois, en 1792 : Oh ! avec quelle joie je porterois ma tête sur le billot, si à côté devait tomber celle du dernier des tyrans ? Quand on pense que ces douces paroles ont été proférées par un évêque, dans une église et en chaire, on admire comment un tel homme, au lieu de se montrer avec audace, n'est pas allé cacher sa honte dans la retraite la plus obscure. Que si à ce trait révoltant, il vous plait d'ajouter cette autre phrase, extraite, dit-on, d'un rapport fait a la convention, en l'an II, sur les inscriptions des monuments publics : Il faut que tout ce qui est beau, tout ce qui est grand, entre dans la définition du sans culotisme, on se demande s'il y a assez de sifflets en Europe pour accueillir cette hideuse image et son ignoble auteur.


L'Ami de la religion et du roi
N° 535 - Samedi 25 septembre 1819
(notes renumerotées)

SUR M. GRÉGOIRE
Il parut, en 1814, un petit imprimé de seize pages in-8°., intitulé : Réponse aux calomnies contre M. Grégoire, ancien membre de la Convention nationale, ou Extraits de ses discours et de ses écrits. Cet imprimé offre encore plus d'intérêt en ce moment, où M. Grégoire reparoît de nouveau sur la scène, et où il est sans doute flatté d'appeler sur lui l'attention publique. Nous allons en conséquence mettre sous les yeux du lecteur ce qui nous a le plus frappé dans cette réponse, et nous n'y ajouterons que quelques passages qui avoient échappé à l'auteur:
M. Grégoire se plaint d'être en butte à la calomnie, qui lui attribue ries écrits qu'il n'a pas faits; il se plaint qu'elle a interpolé ses ouvrages, et qu'elle le déchire par des diatribes. Ces réclamations nous ont paru dignes d'être examinées. L'amour de la vérité nous a donc engagés à recueillir les passages des écrits de M. Grégoire, qui peuvent le mieux fixer l'opinion sur le compte d'un des plus illustres membres de la Convention nationale. Nous avons puisé dans les sources, nous citons ses propres paroles, nous indiquons soigneusement d'où elles sont tirées. C'est donc M. Grégoire seul que l'on va lire; c'est lui-même qui va répondre à ses détracteurs : il faudrait qu'ils fussent bien mal avisés pour avoir encore désormais recours à la calomnie contre ce sensible et intéressant écrivain, ainsi que l'appelle si bien son collègue, M. Moyse, dans l'écrit qu'il a publié pour le justifier.
M. Grégoire fut un des premiers curés qui abandonnèrent leur ordre, en juin 1789, pour se réunir au tiers, et il soutint constamment ce que cette première démarche avoit fait présager de lui. .Le 8 juillet 1789, il s'opposa fortement à l'approche des troupes que le Roi appeloit vers Paris, et il dit à cette occasion, que si les François consentoient à redevenir esclaves, ils seroient la lie des nations. Le 13, il parla contre la cour; le 14, jour de la prise de la Bastille, il dénonça les ministres qui avoient fait avancer des troupes pour empêcher l'insurrection. Le 5 octobre, il dénonça M. de Bouillé et le repas des gardes-du corps. Le 18 janvier 1791, nommé président de l'assemblée affiliée à la société des Amis des noirs, il fut un de leurs plus ardens protecteurs, et fut accusé d'avoir provoqué par ses écrits l'insurrection de ces hommes faciles à égarer. Lors du voyage de Varennes, il demanda que Louis XVI fût mis en jugement ; lui et sept de ses collègues proposèrent la convocation d'une Convention nationale pour juger le Roi. Ainsi c'est à lui qu'appartient cette heureuse idée, et il a le mérite d'avoir prononcé le premier ce nom devenu depuis si fameux.
On se rappelle que, le 3 mars 1792, un nommé Simonneau, maire d'Etampes, fut tué dans le marché de cette ville, en voulant y maintenir l'ordre. On lui rendit de grands honneurs, et M. Grégoire, alors évêque de Loir et Cher, fit célébrer un service pour lui dans la cathédrale de Blois, et ne voulut pas laisser à d'autres le soin de prononcer un discours en cette circonstance. Ce discours est d'une énergie remarquable. Nous en citerons quelques fragmens :
« Autrefois nos temples retentissoient de cantiques lorsque dans une guerre entreprise pour assouvir la luxure ou l'ambition d'un roi, quelques milliers d'hommes avoient été massacrés. Lui-même il alloit offrir au ciel des actions de grâces abhorrées du ciel, quand il pouvoit agrandir sa domination sur des débris, des cadavres, et river les fers de ceux qu'il nommait ses sujets. Autrefois on ordonnoit des prières publiques quand la fécondité d'une reine promettait à l'Etat un être de plus pour le dévorer, ou quand un bourreau du peuple, près de terminer sa carrière, craignoit d'aller rendre compte au père du genre humain de ses attentats contre l'humanité. Autrefois on faisoit l'éloge funèbre d'un haut et puissant seigneur ou prince immobile dans son cercueil, qui souvent n'avoit été qu'un fainéant titré on un brigand couronné. Le plus oppresseur fut toujours le plus flatté, parce que la bassesse se traîne sur les pas de la terreur. Quand les pleurs d'une cour débordée dévoient être pour le peuple le signal de l'allégresse, le peuple portail stupidement le deuil de la mort de ses maîtres, après avoir porté, par ses malheurs, le deuil de leur vie...
Dans Simonneau, l'Homme-Dieu a trouvé un imitateur... O Simonneau ! du séjour éternel, sans doute, tu nous entends... Il semble que l'avantage de te revoir dans le séjour du bonheur doublera le nôtre.
Comparez l'état actuel de la France avec les temps qui l'ont précédé. Des rois fainéans et libertins remettoient à des brigands les rênes de l'Etat. Chambord élevé par des mains esclaves, Menars bâti en l'honneur d'une impure, (en note : Sardanapale régnoit alors et la cour valoit le maître), sont, à vos portes, des monumens qui attestent les malheurs de vos pères et les vôtres. Alors... la France couverte d'esclaves et de tyran, retentissoit des scandales de ceux-ci, des gémissemens de ceux là.
Quelles expressions pourroient peindre l'horreur du crime commis en la personne du maire d'Etampes et récemment de celui de Rouffac ! Attenter à la vie de l'homme public (1), c'est vouloir décourager tous les magistrats du peuple, anéantir la loi et assassiner la nation.
Ils versent le fiel sur les sociétés d'amis de la constitution, où l'on prêche sans cesse la subordination aux lois, le payement des contributions, et dont la gloire est d'avoir pour ennemis tous les ennemis du bien.
Périsse celui qui oseroit proposer une honteuse capitulation !
Dans chaque siècle, une centaine de brigands se relaie pour torturer l'humanité. Tour à tour ils se vautrent dans la fange de la luxure ou se baignent dans le sang des nations Leur existence est une preuve de plus de l'existence des enfers, et leur domination donne sans doute une idée assez exacte de l'empire des démons. Aujourd'hui c'est la guerre de la liberté, de l'égalité contre les privilèges, et c'est avec raison qu'on a crié: La guerre aux tyrans, la paix aux nations ; à ceux-là il faut lancer le tonnerre, à celles-ci présenter l'olivier de la paix II s'agit d'exterminer le despotisme, d'anéantir son orgueil stupide, de purger la terre, de broyer ces monstres qui se disputent les lambeaux des hommes. Il faut que le sceptre des despotes s'incline avec respect devant la majesté nationale, sinon, qu'il soit brisé sur leurs têtes, que les fragmens soient jetés épars sur leurs tombeaux, et que le drapeau de la liberté soit planté sur le cadavre de la tyrannie... Oh! avec quelle joie je porterois ma tête sur le billot, si à côté devoit tomber celle du dernier des tyrans !

Arrêtons-nous ici ; car aussi bien celle dernière pensée donne seule la mesure d'un orateur. Quel pathétique dans cette exclamation : Oh ! avec quelle joie je porterois ma tête sur le billot, si à-côté devait tomber celle du dernier des tyrans ! et cela a été dit en chaire devant les autels du Dieu de charité ! Que l'on est heureux de trouver de tels sentimens dans son coeur, et combien un tel voeu est digne d'un philanthrope, d'un chrétien, d'un évêque ! Ne pourroit-on pas écrire cette phrase en gros caractères sur la place où va siéger M. Grégoire dans la chambre ?
Nous passerons au discours de M. Grégoire dans la Convention nationale, le 21 septembre. 1792. Le comédien Collot-d'Herbois émit le premier, dans cette séance, le projet d'abolir la royauté; mais M. Grégoire fut celui qui l'énonça avec plus de force. Certes, dit-il, personne de nous ne proposera jamais de conserver en Fiance la race funeste des rois. Nous savons trop bien que toutes les dynasties n'ont jamais été que des races dévorantes qui ne vivoient que de chair humaine. Mais il faut pleinement rassurer les amis de la liberté. Il faut détruire ce talisman dont la force magique seroit propre à stupéfier encore bien des hommes. Je demande donc que par une loi solennelle, vous consacriez l'abolition de la royauté (2).
Un membre ayant proposé de discuter cette proposition, M. Grégoire reprit vivement la parole : Eh ! qu'est-il besoin de discuter, dit-il, quand tout le monde est d'accord ? Les rois sont, dans l'ordre moral, ce que les monstres sont dans l'ordre physique. Les cours sont l'atelier des crimes et la tanière des tyrans. L'histoire des rois est le martyrologe des nations. Des que nous sommes tous également pénétrés de cette vérité, qu'est-il besoin de discuter (3) ?
Ce fut apparemment ce zèle qui procura a M. Grégoire l'honneur d'être nommé, peu après, président de In Convention nationale. Il y prononça, le 15 novembre 1792, un discours sur un jugement mémorable. Voici les passages les plus remarquables de ce discours :
« La postérité s'étonnera sans doute qu'on ait pu mettre en question su une nation entière a le privilège de quiconque délègue, et si elle peut juger son premier commis. Il y a seize mois aujourd'hui, qu'à cette tribune, j'ai prouvé que Louis XVI pouvoit être mis en jugement. J'avois l'honneur de figurer dans la classe peu nombreuse de patriotes qui luttoient, mais avec désavantage, contre la masse des brigands de l'assemblée constituante » (4).
L'orateur réfute le principe de l'inviolabilité du Roi, puis il continue ainsi :
« La royauté fut toujours pour moi un objet d'horreur; mais Louis XVI n'en est plus revêtu. Je me dépouille de toute animadversion contre lui, peur le juger d'une manière impartiale ; d'ailleurs, il a tout fait pour obtenir le mépris, qu'il n'y a plus de place à la haine (5)... Rappelez vous toutes ses perfidies, et voyez sil n'a pas réduit l'art de la contre-révolution en système, et s'il ne fut pas toujours le chef des conspirateurs (6)... Quel homme s'est joué, avec plus d'effronterie, de la foi des sermens (7) ?.... Ce digne descendant de Louis XI venoit, sans y être invité, dire à l'assemblée, que les ennemis les plus dangereux de l'Etat étoient ceux qui répandoient des doutes sur sa loyauté. Il rentroit ensuite dans son tripot monarchique, dans ce château qui étoit le repaire de tous les crimes. Il alloit avec Jésabel, avec sa cour, combiner et mûrir tous les genres de perfidie. Grâces à Louis XVI et aux émigrés, plus que jamais l'univers saura ce que valent la parole d'un roi et la foi d'un gentilhomme (8)....
Quoi! celui qui s'efforça sans cesse d'égarer l'opinion publique, d'avilir les législateurs, de paralyser la volonté nationale, d'étouffer la liberté, de déchirer le sein de la patrie, d'affamer, d'égorger un peuple qui avoit accumulé les honneurs sur sa tête, qui économisoit des deniers de misère pour l'assouvir, cet homme eût été le roi d'un peuple généreux ! Non, il n'en fut jamais que le bourreau, et dès-lors il est pour nous un prisonnier de guerre, il doit être traité comme un ennemi (9) Est-il un parent, un ami de nos frères immolés sur la frontière ou dans la journée du 10 août, qui n'ait eu le droit de traîner le cadavre aux pieds de Louis XVI, en lui disant : Voilà ton ouvrage ! Et cet homme ne seroit pas jugeable ! Législateurs, pourquoi donc êtes-vous ici (10) ?.... Vos commettans ne vous ont-ils pas chargés de prononcer sur son sort (11) ?.... L'histoire, qui burinera ses crimes, pourra le peindre d'un seul trait. Aux Tuileries, des milliers d'hommes étoient égorgés par son ordre; il entendoit le canon qui vomissoit, sur les citoyens, le carnage et la mort, et là il mangeoit, il digéroît. Ses trahisons ont enfin amené notre délivrance (12)...
Il importe au bonheur, à la liberté de l'espèce humaine que Louis soit jugé .... La raison approche de sa maturité; elle sonne le canon d'alarme contre les tyrans... Tous les monument de l'histoire déposent que les rois sont la classe d'hommes la plus immorale....; que cette classe d'êtres purulens fut toujours la lèpre des gouvernemens et l'écume de l'espère humaine. Dans toutes les contrées de l'univers, ils ont imprimés leurs pas sanglans ; des millions d'hommes, des milliards d'hommes, immolés à leurs querelles atroces, semblent, du silence des tombeaux, élever la voix et crier vengeance... Qu'arriveroit-il, si, au moment où les peuples vont briser leurs fers, vous assuriez l'impunité à Louis XVI ? L'Europe douterait si ce n'est pas pusillanimité de votre part. Les despotes saisiroient habilement ce moyen d'attacher encore quelque importance à l'absurde maxime qu'ils tiennent leur couronne de Dieu et de leur épée, d'égarer l'opinion, et de river le fer des peuples au moment où les peuples, prêts à broyer ces monstres qui se disputent les lambeaux des hommes, alloient prouver qu'ils tiennent leur liberté de Dieu et de leurs sabres. L'impunité d'un seul homme seroit un outrage à la justice, un attentat contre la liberté universelle » (13)...
Il est hors de doute que ce discours auroit eu plus de force, si nous avions pu le citer ici en entier; mais sa longueur nous a obligés de nous contenter de ces extraits ; il faut savoir se borner même dans les meilleures choses.
Six jours après ce discours, M. Grégoire eut à répondre, en qualité de président, aux députés des Savoyards nouvellement conquis. Sa réponse fut fort applaudie dans l'assemblée. L'orateur dit entr'autres :
« Dès l'origine des sociétés, les rois sont en révolte ouverte contre les nations, mais les nations commencent à se lever en masse pour écraser les rois. ... Il arrive donc ce moment, où l'orgueil stupide des tyrans sera humilié, où les négriers et les rois seront l'horreur de l'Europe purifiée, où leur perversité héréditaire n'existera plus que dans les archives du crime Les efforts des rois sont le codicille de la royauté... Les statues des Capet ont roulé dans la poussière; elles se changent en canons pour les foudroyer s'ils osoient relever la tête pour lutter contre la nation. Si quelqu'un tentoit de nous imposer de nouveaux fers, nous les briserions sur sa tête. La liberté ne périra chez nous que quand il n'y aura plus de François, et périssent tous les François plutôt que d'en voir un seul esclave » (14).
Ce dernier voeu surtout fut couvert d'applaudissemens. L'assemblée et les tribunes témoignèrent à l'orateur, par des battemens de mains prolongés, combien ils admiraient son énergie; et il faut convenir, en effet, qu'on ne trouve, dans les écrits des Pères de l'Eglise-, rien qui approche de ce zèle charitable et de cette vigueur épiscopale.
Le 27 novembre 1792, le même orateur fit un rapport sur la réunion de la Savoie à la France. Ce rapport fut très goûté dans la Convention- Nous n'en citerons que ces phrases :
« Les peuples trouveront toujours en nous appui et fraternité, à moins qu'ils ne veuillent remplacer les tyrans par des tyrans. Car, si mon voisin nourrit des serpens, j'ai droit de les étouffer par la crainte d'en être victime... Le sort en est jeté, nous sommes lancés dans la carrière. Tous les gouvernemens sont nos ennemis, tous les peuples sont nos amis. Nous serons détruits, ou ils seront libres. Ils le seront, et la hache de la liberté, après avoir brisé les trônes, s'abaissera sur la tête de quiconque voudrait en rassembler les débris » (15).
On voit que l'auteur revient souvent sur son idée favorite, et qu'il aime non-seulement à déployer son zèle contre la tyrannie, mais à montrer toute son horreur pour les rois eux-mêmes. Il ne peut résister au plaisir de présenter fréquemment ces images énergiques: Ecraser les rois, broyer ces monstres, étouffer ces serpens, briser leurs têtes...
Trabit sua quemque voluptas.
Au mois de janvier 1793 lors du jugement de Louis XVI, M. Grégoire étoit absent. Il avoit été envoyé en Savoie pour y organiser la révolution, et l'on a prétendu qu'il s'étoit fort bien acquitté de sa mission. Mais nous ne devons parler que de la lettre que M. Grégoire et ses trois collègues, Hérault, Simon et Jagot, écrivirent de Chambéri, à la Convention, le 14 janvier 1793. Elle est ainsi conçue :
« Nous apprenons par les papiers publics que la convention doit prononcer demain sur Louis Capet. Privés (16) de prendre part à vos délibérations, mais instruits, par une lecture réfléchie des pièces imprimées, et par la connoissance que chacun de nous avoit acquise depuis long-temps des trahisons non interrompues de ce roi parjure, nous croyons que c'est un devoir pour tous les députés d'annoncer leur opinion publiquement, et que ce serait une lâcheté de profiter de notre éloignement pour nous soustraire à cette obligation. Nous proférons donc que notre voeu est pour la condamnation de Louis Capet, par la convention, sans appel au peuple. Nous proférons ce voeu dans la plus intime conviction, à cette distance des agitations où la vérité se montre sans mélange, et dans le voisinage du tyran piémontois » (17).
Cette lettre est authentique. Elle a été copiée aux archives sur l'original des procès-verbaux de la Convention, et la copie en a été certifiée par le garde des archives, feu Camus, ami de l'auteur. D'ailleurs, M. Grégoire a lui-même reconnu cette lettre, et l'a fait insérer en entier dans un petit écrit destiné à persuader qu'il n'avoit pas voté la mort de Louis XVI. Dans cet écrit, qui est sous le nom de M. Moyse, évêque constitutionnel du Jura, et qui a été inséré dans Les Annales de la Religion (de Desbois), tome XIV, pages 35 et suivantes, on fait celle question:
A quoi M. Grégoire vouloit-il que Louis XVI fût condamné : et on répond : à l'existence. Plus bas, l'auteur répète que M. Grégoire vouloit que Louis XVI fût condamné à vivre. Il faut être de bon compte ; sans la gravité du sujet, on prendroit cette explication pour une mauvaise plaisanterie. On ne condamne point à vivre ; il n'y a pas besoin pour cela de condamnation. Puisque M. Grégoire a voulu que Louis XVI fût jugé, puisqu'il s'est si fort élevé contre ceux qui lui assureroient l'impunité, puisque dans ses discours, il a cherché à provoquer l'animadversion contre l'accusé, puisqu'il l'a peint comme un tyran et un bourreau, puisqu'il a voté pour sa condamnation sans appel au peuple, il ne peut être soupçonné d'avoir été trop favorable à Louis. Ce n'est pas tout-à-fait ainsi que s'y sont pris ceux qui vouloient le sauver. Ils ne l'ont pas peint sous de si noires couleurs, ils n'ont pas dit qu'ils le condamnaient, ils n'ont pas repoussé l'appel au peuple.
A l'appui de son apologie, M. Moyse, dans l'écrit que rois venons de citer, rapporte un passage du discours de M. Grégoire, du 15 novembre 1792, dont nous avons déjà donné quelques extraits. Voici ce passage, qui paroit en effet atténuer le vote de M. Grégoire :
« Et moi aussi je réprouve la peine De mort, et je l'espère, ce reste de barbarie disparaîtra de nos lois. Il suffit à la société que le coupable ne puisse plus nuire. Assimilé en tout aux autres criminels, Louis Capet partagera le bienfait de la loi, si vous abrogez la peine de mort. Vous le condamnerez alors à l'existence, afin que l'horreur de ses forfaits l'assiège sans cesse, et le poursuive dans le silence de la solitude » (18).
M. Moyse conclut de la, que son collègue n'a condamné Louis XVI qu'à vivre. Mais dans ce passage même, M. Grégoire ne parle pas formellement contre la mort de l'accusé. Il dit que Louis partagera le bienfait de la loi, si on abroge la peine de mort. Mais si on ne l'abroge pas, Louis, qui est assimilé en tout aux autres criminels, doit subir le même sort qu'eux. Or, au mois de janvier 1793, quand M. Grégoire écrivit sa lettre, la .peine de mort n'avoit pas été abrogée. Il le savoit; le Roi devoit donc, dans les principes de l'auteur, être assimilé en tout aux autres criminels, et subir le même sort qu'eux. Le condamner alors, c'étoit donc le destiner à la même peine, d'autant mieux que l'auteur a soin d'écarter l'appel au peuple, qui avoit été invoqué pour sauver Louis. Si M. Grégoire l'a condamné, il doit donc passer pour un de ses condamnateurs. Car, sans doute, il est inoui dans les annales de la jurisprudence, que condamner ait voulu dire acquitter, et qu'un juge qui condamne, soit censé avoir voulu sauver. Il n'y a pas de tribunal où une telle interprétation fût admise, et où, lorsqu'il s'agit pour un accusé de la peine de mort, le juge qui l'auroit condamné, fût recevable, après coup, à dire qu'il ne l'avoit condamné qu'à vivre. L'explication qu'on a imaginée si long-temps après l'événement, et dans un temps où il y avoit quelque intérêt à manifester des opinions plus douces, cette explication est bénigne, sans doute, mais quelques-uns la jugeroient un peu tardive, et surtout un peu forcée.
Au surplus, M. Grégoire a pris lui-même la peine d'éclaircir la question, et de mettre dans le plus grand jour son sentiment sur le jugement de Louis XVI. Il a composé, en l'an 2, après la mort du Roi, un petit écrit, intitulé : Essai historique et patriotique sur les arbres de la liberté (19). Le nom de l'auteur y est toutes lettres, avec sa qualité de membre de la Convention nationale. Or, dans cet écrit, M. Grégoire rappelle, plusieurs fois, quoique sans beaucoup de nécessité, la fin tragique de Louis XVI, et la manière dont il en parle n'est pas tout-à-fait d'un homme qui déplorât cette fin. Il dit, par exemple :
« Tout ce qui est royal, ne doit figurer que dans les archives du crime. La destruction d'une bête féroce, la cessation d'une peste, la mort d'un rat, sont pour l'humanité des motifs d'allégresse. Tandis
que par des chansons triomphales nous célébrons l'époque où le tyran monta sur l'échafaud, l'Anglois avili porte le deuil anniversaire de Charles Ier, l'Anglois s'incline devant Tibère et Séjan » (20)
Quelques lignes plus bas, l'auteur dit :
« Ah ! qu'ils ne se découragent point (les patriotes anglois); qu'ils aient une marche intrépide et concertée. La massue de la vérité est en leurs mains. Avec elle ils terrasseront les brigands de la cour de Saint James, et planteront sur les cadavres sanglans de la tyrannie l'arbre de la liberté, qui ne peut prospérer s'il n'est arrosé du sang des rois » (21).
M. Grégoire ne pouvoit manifester, d'une manière plus précise et plus franche, son sentiment sur la mort des rois. Il poursuit ainsi :
« La main impure de Capet avoit déshonoré un arbre planté dans le jardin national au nom de la liberté qu'il vouloit assassiner: La convention a autorisé à le renverser (22) .... Alors ils (les peuples) courront aux armes pour exterminer jusqu'au dernier rejeton de la race sanguinaire des rois » (23).
Enfin, l'auteur s'explique avec non moins de force encore dans ce curieux passage, le dernier que nous ayons à citer :
« Aristogilon, que Thucydide et Lucien nous peignent comme le plus pauvre et le plus vertueux de ses concitoyens, comme un vrai sans-culotte, de concert avec son ami Harinodius, tua le Capet d'Athènes, le tyran Pisistrate, qui avoit à peu près l'âge et la scélératesse de celui que nous avons exterminé » (24).
Que nous avons exterminé ! Il est difficile d'être plus clair et plus énergique, et ces passages nous semblent lever tous les doutes sur l'opinion de M. Grégoire dans le jugement du Roi. Assurément, il n'a pas condamné Louis XVI à vivre, celui qui voit dans la mort d'un roi, comme dans la destruction d'une bête féroce, des motifs d'allégresse; celui qui célèbre par des chansons triomphales l'époque du 21 janvier; celui qui jugé que l'arbre de la liberté ne peut prospérer s'il n'est arrosé du sang des rois. Assurément on ne peut pas l'accuser d'avoir voulu sauver Louis XVI,- celui qui se compte lui-même au nombre des exterminateurs de ce prince, celui qui l'appelle un parjure, un scélérat, un bourreau, celui qui ne parle que d'écraser, d'étouffer, d'exterminer les rois. M. Grégoire est sensible et intéressant (25). .Mais ce grand homme n'a pas cru pouvoir déroger à ses principes. La royauté fut toujours pour lui un objet d'horreur; et puisqu'il pense que l'arbre de la liberté ne peut prospérer s'il n'est arrosé du sang des rois, il est clair qu'il a du appeler la haine et la vengeance contre un prince qui avait déshonoré de sa main impure un arbre planté au nom de la liberté qu'il vouloit assassiner. M. Grégoire est donc fondé à dire qu'il l'a exterminé. C'est un honneur qu'il réclame, et qu'on ne peut lui ravir sans injustice.
Ainsi parloit en 1814 l'auteur de la Réponse aux calomnies contre M. Grégoire; nous n'ajouterons rien à ses réflexions, et nous nous contenterons de remarquer que les passages qu'il cite paraissent tous tirés d'écrits authentiques et de pièces officielles. Il aurait bien dû envoyer son travail à MM. les électeurs de l'Isère pour servir de supplément à la notice flatteuse qu'on leur a distribuée en l'honneur de M. Grégoire.

(1) Est-ce que Louis XVI étoit moins un homme public que le maire d'Etampes ?
(2) Moniteur universel, séance du 21 septembre 1792, page 1125.
(3) lbid. même séance, page 1130.
(4) Le Procès de Louis XVI, ou Collection complète des opinions, discours et mémoires des membres de la Convention nationale sur les crimes de Louis XVI. tome Ier. des opinions. (A Paris, chez DeBarle, an III, en 9 volumes), page 104
(5) Même ouvrage, même volume, page 104.
(6) Ibid. page 105.
(7) Ibidem.
(8) Ibidem.
(9) Ibid. page 105.
(10) Ibidem.
(11) Ibidem.
(12) Ibid. page 106.
(13) Le Procès de Louis XVI, tome Ier., page 106.
(14) Journal des Débats et Décrets, séance du mercredi 21 novembre 1792, pag. 334 et suiv.
(15) Moniteur universel, séance du mardi 37 novembre 1792, page 1411.
(16) Quelle privation !
(17) « Collationné et trouvé conforme à l'original du procès- verbal, registre A II, n°. 184, et à l'imprimé in-folio du Bulletin de correspondance étant aux archives, par moi garde des archives. En foi de quoi j'ai signé et fait apposer le sceau des archives. Paris, le 2 vendémiaire an X de la république françoise. Signé, Camus ». C'est le certificat de l'archiviste, tel qu'il est rapporté dans l'écrit publié sous le nom de M. Moyse.
(18) Le Procès de Louis XVI, en 9 vol., tom. 1er. pag. 106, M. Moyse, dans son écrit sur l'opinion de M. Grégoire, n'a pas cité ce passage entier. Nous l'avons rétabli dans son intégralité.
(19) Un petit volume in-24. de 68 pages. A Paris, cher Desenne, Bleuet et Firmin Didot, an II de la république françoise.
(20) Essai historique et patriotique sur les arbres de la liberté, pag. 46 et 47.
(21) Même ouvrage, pag. 47 et 48.
(22) Ibid. pag. 48.
(23) Ibid. pag. 50.
(24) Essai historique, pag. 58, dans les notes du chapitre Ier. Dans le texte, ces mots, sans-culotte et Capet, sont en italique.
(25) De l'opinion de M. Grégoire dans le procès de Louis XVI, écrit imprimé dans les Annales de Desbois, loin. XIV, pag. 35 et suiv., et réimprimé, en 1810, avec un avertissement. Celle brochure est de 14 pages d'impression. C'est tout à la fin qu'un lit ces mots : Le sensible et intéressant évêque n'a pas terni sa gloire... Nous croyons en effet, comme M. Moyse, que son sensible et intéressant collègue n'a pas été dans le cas de ternir sa gloire.

 

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