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Le Préfet MIRMAN
1865-1941

Au fil des articles sur les atrocités allemandes commises en Lorraine (et notamment à Blâmont), apparaît souvent le préfet Léon Mirman (voir par exemple Histoire illustrée de la guerre de 14, avec illustrations T. 4 p. 208, autre illustration sur Bourreaux par Ordre - 1914, et les cartes postales en bas de cette page). Il nous a donc paru utile de compléter ces informations par un article de 1918 sur ce préfet d'exception dans des circonstances exceptionnelles.
NDLR : on regrettera cependant que l'article commence par une erreur, le prénom du préfet étant Léon et non Louis.


La revue hebdomadaire - 4 mai 1918

UN GRAND PRÉFET

I

Le 9 août 1914, M, Louis Mirman était nommé préfet de Meurthe-et-Moselle. Ancien élève de l'École normale, agrégé es sciences, professeur de mathématiques au lycée de Reims, député de 1893 à 1905, puis directeur de l'Assistance publique au ministère de l'Intérieur, il était alors âgé de quarante-neuf ans passés. Le poste qu'il acceptait n'était pas sans péril. Bien que les hordes allemandes eussent fait irruption en masse par la Belgique pour se jeter de là sur nos provinces du Nord, l'ennemi avait gardé à l'Est des contingents considérables, et l'on pouvait craindre que Nancy, ville ouverte et qui n'est qu'à quinze kilomètres de la frontière, ne tombât entre ses mains. On avait d'autant plus lieu de le craindre, que, voyant la direction prise par les armées allemandes, nous dûmes porter vers lai Belgique la plus grande partie de nos forces concentrées d'abord du côté de l'Est.
Le 5 août, alors que les Belges étaient déjà aux prises, les hostilités avaient commencé en Lorraine. Les Allemands; franchissant la frontière tout à la fois au nord et au sud de Nancy, se rendaient maîtres de Briey et s'emparaient, non loin de Lunéville, de plusieurs villages dans là région de Blamont. Les troupes françaises, entrant en action, à leur tour, repoussaient de cette région l'envahisseur, pénétraient dans la Lorraine annexée et s'avançaient jusqu'à Château-Salins. Les Lorrains purent connaître, dès ce moment, de quelle manière les Allemands faisaient la guerre. Usant des mêmes procédés qu'ils pratiquaient en Belgique, ils ne s'étaient pas contentés d'occuper Briey ; ils avaient pillé le pays, ne respectant que les terrains miniers, qu'ils comptaient exploiter à leur profit, avaient brûlé un village et emmené des otages. Ce n'était que le prélude de plus grands excès.
Telle était la situation, encore incertaine de part et d'autre, quand M. Mirman alla prendre possession de son poste. Il s'y rendait animé de cette ardeur patriotique qui, se substituant en France à la fièvre des partis, s'était alors communiquée à toute la nation.
Aussitôt arrivé à Nancy, il adressait, aux habitants de Meurthe-et-Moselle une proclamation dans laquelle il disait que c'était pour lui un honneur et une joie d'avoir été appelé, en cette heure solennelle, à la tête de ce département frontière. « Je vous apporte une foi profonde, et que rien ne saurait ébranler, dans les destinées de notre France, dans la victoire définitive du droit, dans la libération prochaine de nos frères de l'Alsace et de la Lorraine », et il ajoutait ces mots qui ne pouvaient que lui attirer tout d'abord la sympathie de ses futurs administrés : « Je vous amène ce qu'après la patrie je chéris le plus, ma femme et mes six enfants, qui seront fiers de partager vos épreuves, de concourir à vos oeuvres et de s'unir à vos espérances. »
Le jour où il publiait cette proclamation, le 11 août, le nouveau préfet allait à Lunéville visiter les établissements hospitaliers et y saluer nos premiers blessés. Ce même jour, Pont-à-Mousson était bombardé par les canons des, forts de Metz. Le lendemain, à la première heure, il se rendait dans la ville bombardée. Désormais, partout où il y aura des blessés, partout où il y aura des victimes, il viendra apporter des paroles de consolation, et honorer les courages. Cependant les Allemands continuaient leurs agressions. En même temps que s'avançant au-dessus de Briey, ils se présentaient devant Longwy et sommaient le commandant de la place de se rendre, ils se montraient de nouveau aux environs de Lunéville, traversant les villages plus qu'ils n'y séjournaient et s'y livrant à des excès et des violences de toute sorte. M. Mirman ayant, après leur départ, parcouru ces villages, un spectacle lamentable s'offrit à ses yeux. Toutes les habitations avaient été pillée. Ici un village entier avait été mis à sac. Ailleurs plus de la moitié des maisons avaient été brûlées. A Badonviller, où les Allemands avaient séjourné davantage, l'église, outre les maisons détruites, avait été incendiée. Dans presque toutes les communes, des habitants avaient été pris comme otages. Sans motif, sans prétexte, des hommes, des femmes avaient été tués. A Badonviller, la femme du maire avait été fusillée, alors que; sur les ordres du commandant allemand, elle ouvrait les fenêtres de sa maison.
M. Mirman distribua des secours d'urgence, en promit de plus amples et dressa un procès-verbal de tous ces forfaits, afin, disait-il, qu'au jour de la justice; réparation en fût imposée à leurs auteurs. Mme Mirman, qui l'avait accompagné en cette lugubre visite, s'était donné une autre mission ; elle alla dans les communes où des meurtres avaient été commis et, au nom de toutes les femmes de France; déposa des fleurs sur les tombes dès femmes assassinées.
Le but dès Allemands; en perpétrant ces forfaits, était d'agir sur les populations par la terreur. Rien n'égala ceux auxquels ils se livrèrent dans Nomeny, chef-lieu de canton à vingt-huit kilomètres au nord de Nancy. Le 20 août au matin, ils apparurent soudain, « incendiant, pillant, massacrant tout ». Nombre d'habitants, et parmi eux des femmes, des enfants, des vieillards, qui s'étaient d'abord, cachés dans les caves, craignant d'être atteints par l'incendie; cherchèrent à gagner la campagne.. « En fuyant à travers les rues, a raconté l'un d'eux, on voyait les maisons qui s'écroulaient. Partout on était obligé de passer par-dessus des corps étendus sur la chaussée. De tous côtés, devant, derrière, tout flambait. » Après de longues et douloureuses pérégrinations, ces malheureux parvinrent enfin, aux lignes françaises, d'où des voitures d'ambulance les amenèrent à Nancy.
L'arrivée de ces fugitifs, leur aspect misérable, les récits qu'ils firent, les yeux encore épouvantés de ce qu'ils avaient vu, jetèrent l'émotion dans la ville. Des nouvelles inquiétantes, survenues coup sur coup, ajoutèrent encore à cette émotion. Nos avant-gardes, qui, en terre annexée, occupaient Château-Salins, Dieuze et avaient atteint Morhange, étaient contraintes, après une lutte opiniâtre, de se replier sur la Seille, limite des deux Lorraines. Le 22 août, l'ennemi s'emparait de Lunéville. Bientôt on apprenait que Longwy avait capitulé après soixante heures de bombardement. On commença à craindre pour Nancy. Vainement le préfet, l'autorité militaire s'efforçaient de rassurer la population.
Déjà plus d'un s'imaginait voir l'ennemi déboucher dans les rues.
Nancy était effectivement menacée. Les Allemands approchaient. Le kaiser se portait en personne sur la frontière, avec un régiment de ses cuirassiers blancs, s'apprêtant à faire dans la capitale de la Lorraine une entrée triomphale. On sait comment le général de Castelnau, commandant de nos forces en Lorraine, para au péril par la bataille du Grand-Couronné, bataille meurtrière, qui, avec des intervalles d'accalmie, dura douze jours et prit fin du 6 au 7 septembre. L'ennemi, qui avait subi des pertes considérables, se vit arrêté, et Nancy fut sauvée.
Peu de jours après, le général de Castelnau faisait transmettre à M. Mirman, par téléphone, le texte du célèbre ordre du jour par lequel le général Joffre annonçait la victoire de la Marne. De quelque joie que le transportât cette nouvelle, il jugea devoir attendre qu'elle lui fût communiquée officiellement avant d'en instruire là population. Mais il songea aux blessés qui, en ce moment, remplissaient les hôpitaux de Nancy. Allait-il leur faire attendre la joie qu'il éprouvait lui-même ? Ne leur était-elle pas due comme le prix de leur courage et du sang qu'ils avaient versé ? Dans des pages qu'il écrivait plus tard au mois de mai 1917, il a raconté de quels sentiments il fut alors agité. C'était la nuit, et, par ordre, toutes lumières étaient éteintes dans la ville. Tant que je vivrai, a-t-il écrit, je me rappellerai « ces instants bénis pendant lesquels, sous la dictée trop lente à mon gré du téléphoniste; je traçais ces mots inoubliables La bataille qui se livre depuis cinq: jours s'achève en une victoire incontestable: Je me rappellerai ces heures d'allégresse magnifique durant lesquelles, à travers les rues désertes et silencieuses, dans la nuit opaque, en auto sans phare, à folle allure, au risque de me rompre les os je filai aux quatre coins de le ville, pour aller porter, dans les ambulances, aux blessés qui, par leur héroïsme, l'avaient rendue possible, cette nouvelle de la Résurrection de la France. »
Avant que la population fût informée officiellement de ce grand événement, elle en put voir les heureux effets. La situation autour de Nancy s'était tout d'un coup dégagée; Ce n'est pas que les Allemands, au moment de s'éloigner, n'eussent fait encore acte d'hostilité. Dans la nuit du 9 au 10 septembre, leur artillerie avait lancé quarante obus sur la ville. Mais c'était leur adieu à la capitale de la Lorraine où ils s'étaient flattés d'entrer en maîtres. Le 12 au matin, ils abandonnaient Lunéville qu'ils avaient occupée trois semaines. Bientôt le préfet pouvait notifier aux populations que l'ennemi évacuait le département et qu'un grand nombre de communes étaient libérées de sa présence.
Le jour où les Allemands quittaient Lunéville, M. Mirman s'y rendait. Selon leur système de terreur, ils ne s'en étaient pas retirés sans y accomplir leur oeuvre habituelle de destruction. L'hôtel de ville et une centaine de maisons avaient été brûlés. Dans toutes les localités qu'ils avaient évacuées et que M. Mirman se fit un devoir de visiter, c'était le même spectacle de désolation. A ceux des malheureux habitants qui étaient restés en ces lieux bouleversés, il s'efforçait par ses paroles de leur redonner de l'espoir, et, leur annonçant que l'invasion était arrêtée par notre victoire de la Marne : « Reprenez confiance, leur disait-il; la France victorieuse vous rendra les foyers où vous avez travaillé, aimé et souffert. »
Il termina à Gerbéviller ce douloureux pèlerinage. Cette commune, jadis si riante, avait subi le sort de Nomeny et n'était plus qu'un désert. Sur quatre cent soixante-quinze maisons, vingt au plus étaient encore habitables, A l'incendie et au pillage les Allemands avaient ajouté le meurtre, n'épargnant ni les femmes, ni les vieillards. M. Mirman traversa ces ruines pour aller saluer de sa respectueuse admiration, une religieuse, la soeur Julie. On ne saurait trop rappeler que, directrice d'un petit hôpital où elle avait recueilli des malades et des blessés, cette noble femme, digne en effet de toute admiration, avait continué à les soigner au milieu de la tourmente, ayant à peine de quoi les nourrir, se glissant la nuit dans, les maisons écroulées pour y recouvrir des vivres et, par son courage héroïque, imposant aux barbares le respect de sa mission de dévouement.

II

Plusieurs fois, au cours de ses visites dans les localités éprouvées, M. Mirman avait été amené à parler de l'union, que, malgré, la différence des opinions et des croyances, montraient alors, tous les Français et qui était une des grandes forces de la patrie menacée. Il le fit de nouveau dans un écrit public, à propos d'une lettre que lui adressait le yicaire général d'Albi, aumônier des armées en campagne, lettre dans laquelle lui était signalée la conduite remarquable d'une institutrice de Minorville, commune de l'arrondissement de Toul. Cette institutrice avait transformé son école en ambulance et, aidée de six ou sept jeunes filles, ses anciennes élèves, y avait, de jour et de nuit, donné ses soins à des blessés, en dépit du bombardement qui avait fait fuir la plupart des habitants. « J'ai tenu, monsieur le préfet, disait l'aumônier, à signaler ce fait à votre très haut patriotisme. Mon témoignage en faveur d'une institutrice ne vous paraîtra pas suspect. J'ose espérer qu!il ne vous surprendra pas; je cherche tout ce qui peut faire la France plus noble et plus belle. »
M. Mirman, touché de cette lettre, aussi honorable pour son auteur que pour celle qui en était l'objet, crut devoir la publier, avec un commentaire où il la donnait comme exemple. « Sur le champ de bataille, y disait-il, instituteurs et congréganistes rivalisent de courage. Dans les ambulances, infirmières religieuses et laïques rivalisent de dévouement ; et, tandis que les laïques exaltent l'héroïsme des religieuses, des vicaires généraux exaltent l'héroïsme des institutrices. Ainsi partout, s'affirme l'union nationale qui fait la grandeur magnifique de l'heure présente, et grâce à laquelle la France obtiendra la victoire, puisqu'elle en est digne. »
Cependant, non seulement de Nomény, maïs de Badonviller, de Gerbéviller, de Port-sur-Seille, de Crevic et de nombre d'autres villages incendiés ou dévastés, une foule de malheureux étaient venus chercher asile à Nancy. Au 10 septembre, on comptait 657 de ces fugitifs, auxquels peu après, venaient s'ajouter 300 autres. Toute une partie du pays lorrain était représentée dans ce lot de misères et de deuils. Il y avait peu d'hommes valides ; c'étaient surtout des vieillards, des femmes, des enfants, des jeunes filles. M. Mirman s'occupa aussitôt de les hospitaliser. On commença par les loger aux abords de la ville, en un lieu dit Gentilly, dans un immeuble qui d'ordinaire recevait des écoliers à l'époque des vacances. En même temps, par les soins du préfet, était formé un comité de secours sous le nom de « Comité d'assistance nancéienne aux réfugiés des villages lorrains ». M. Mirman en accepta la présidence d'honneur ; mais il désira que lui fût associé, au même titre, avec le maire de la ville dont il avait pu apprécier le zèle, l'évêque de Nancy, Mgr Turinaz, doyen de l'épiscopat français, prélat de haute vertu, qui, se trouvant en Italie lors de la déclaration de guerre, s'était hâté de retourner au milieu de ses ouailles pour partager leurs périls (1). Des souscriptions, en tête desquelles s'inscrivit le préfet, des subventions de la municipalité et du département, des dons généreux furent les premières ressources du comité.
L'asile offert aux réfugiés dans l'établissement de Gentilly n'était que provisoire. L'autorité militaire avait mis à là disposition du préfet pour une installation définitive une vaste caserne, alors vide, la caserne Molitor - ainsi appelée du nom d'un maréchal de France natif des mêmes régions, - qu'on se hâta d'aménager en vue de sa nouvelle destination. En quelques mois, le nombre des réfugiés s'était accru de telle sorte, qu'en janvier 1915 cette caserne en abritait 2.00, venus de 167 communes.
Il fallut, comme on le conçoit, introduire une certaine discipline parmi cette multitude ; il fallut régler une existence en commun à laquelle n'étaient nullement préparés ces pauvres gens, tous habitués à la vie rurale. Encore n'était-ce pas tout que de leur donner le logement et l'alimentation, de leur procurer aussi des vêtements dont beaucoup étaient à peine pourvus, de subvenir en un mot à leurs besoins matériels de toute nature. Un long temps devant s'écouler avant que leurs villages fussent relevés de leurs ruines et que ces malheureux pussent retrouver leurs foyers, allait-on laisser les hommes, - à la vérité peu nombreux, - et les femmes dans l'oisiveté, les enfants sans éléments d'instruction et ceux déjà grands, garçons et filles, sans quelque enseignement professionnel qui leur permît de gagner plus tard, leur subsistance ? C'est pour répondre à ces diverses questions que fut organisée une oeuvre aussi importante qu'originale, sûr laquelle, en raison de son importance, il convient d'insister, et dont M. Mirman fut l'actif et dévoué initiateur.
Il nomma une commission chargée de l'administration générale des services, à la tête desquels fut placé un directeur aidé d'un personnel de surveillance. Pour mieux se reconnaître entre les réfugiés de tant de localités différentes, on inscrivit à l'entrée de chacune des chambres qu'ils occupaient le nom du village dont ils étaient originaires. Les repas se prirent en commun dans onze réfectoires, dont trois réservés aux hommes et huit aux femmes et aux enfants. Une infirmerie fut installée, où les malades furent visités par des médecins de la ville. Il y eut aussi un orphelinat, où les tout petits, les uns orphelins, les autres séparés momentanément de leurs parents, reçurent des soins particuliers. On institua dans la caserne même douze classes d'instruction primaire, que les enfants, ayant l'âge de scolarité, furent tenus de fréquenter. On y institua également des cours d'apprentissage pour les jeunes gens de treize à dix-sept ans et un enseignement ménager pour les jeunes filles du même âge. On établit enfin, en vue de certaines cérémonies, jusqu'à une salle des fêtes.
Là ne se bornèrent pas les dispositions intérieures. Afin de soustraire au désoeuvrement les femmes dont les soins à donner aux enfants n'absorbaient pas tout le temps, et aussi pour qu'elles pussent se faire quelques ressources, on créa un ouvroir, auquel fut affectée une salle qui contint 50, puis 120 et plus tard 200 ouvrières. Quant aux hommes, on procura aux plus valides du travail au dehors, tout en continuant, le soir, à les hospitaliser. Ceux des réfugiés qui désiraient suivre les exercices de la religion durent, dans les commencements, se rendre aux églises de la ville ; mais ce déplacement offrant des inconvénients pour beaucoup d'entre eux, surtout pendant la saison d'hiver, on transforma en chapelle une grande salle servant de gymnase tout proche des bâtiments, et, avec l'approbation de l'évêque, un prêtre, réfugié lui-même, accepta la mission, d'y célébrer les offices. La caserne Molitor fut ainsi dans la capitale lorraine comme une petite ville, où était organisé tout ce qui était nécessaire à la vie morale et matérielle d'une cité.
Cet asile ne suffit bientôt plus à hospitaliser les réfugiés lorrains qui ne cessaient d'affluer, et M. Mirman obtint l'usage d'une seconde caserne, la caserne Drouot. Elle fut aménagée sur le même plan. Elle eut, comme la première, son hôpital, son orphelinat, ses groupes scolaires, ses cours d'apprentissage, son école ménagère, son ouvroir, son église. On doit dire, au reste, que les réfugiés ne faisaient parfois dans ces asiles qu'un séjour temporaire. Des femmes et surtout des jeunes filles furent placées, comme domestiques au dehors et à demeure par l'entremise du Comité d'assistance. Un certain nombre, de réfugiés quittèrent aussi ces asiles, soit pour habiter, dans Nancy, chez des parents ou des amis, soit pour aller, hors de Nancy s'établir en des villages restés exempts des atteintes de l'ennemi ou non totalement détruits. De là, outre les décès, des vides remplis par de nouveaux arrivants C'est ce qui explique, à ne parler que de la caserne Molitor, comment, en septembre 1915, elle avait reçu 4.171 réfugiés et, l'année suivante 6.200.
M. Mirman faisait des visites presque quotidiennes dans ces casernes-asiles s'entretenant avec les hospitalisés, s'informant de leur état, relevant leur courage et leur rendant confiance. Mme Mirman y venait aussi, s'occupant surtout des enfants et, par sa bonté agissante et généreuse, méritant le nom de « fée bienfaitrice » que lui donnaient les enfants et leurs mères. Telle fut bientôt la réputation de ces établissements; que nul étranger n'arrivait à Nancy sans aller les visiter, et plus d'un en témoigna ouvertement son admiration. Du mois de mars 1913 à décembre 1916, on vit s'y présenter des journalistes français et d'autres pays, de hauts fonctionnaires, des députés, des ministres, des délégations anglaise et américaine, l'ambassadeur des Etats-Unis.
Le Président de la République y vint lui-même à deux reprises, en janvier et en mai 1916. Lors de sa seconde visite, M. Mirman, en le remerciant publiquement d'avoir bien voulu honorer de sa présence les oeuvres nancéiennes, lui disait : « L'entreprise était téméraire de garder ici des milliers de réfugiés à quelques kilomètres du combat, dans une ville dont le ravitaillement fut plus d'une fois malaisé.
Nous aurions pu, en 1914 et au commencement de 1915, rejeter le fardeau sur d'autres et envoyer nos réfugiés hors de la zone des armées. Nous avons tenu à honneur d'en maintenir le plus grand nombre possible près de nous, afin de leur donner un peu de notre coeur, afin aussi de les moins éloigner de la terre lorraine qui leur est chère entre toutes ; et lorsque viendra le jour où leurs foyers leur seront rendus, nous serons largement récompensés de nos peines si, en quittant ces asiles, ils emportent de leur long exil un souvenir moins amer. » Un conseiller général du département, vice-président du Comité d'assistance, prenant la parole à son tour et énumérant les heureux résultats obtenus dans ces, établissements, ajoutait : ces résultats, nous les devons surtout, « et je le dis bien haut, au précieux concours de M. Mirman, l'ardent patriote, chez qui l'assistance prêtée à l'infortune est comme une seconde nature ».

III

Si je me suis étendu sur cette oeuvre des réfugiés, c'est que, dans ses principes essentiels, sinon dans tous les détails d'application, elle est l'oeuvre propre de M. Mirman. Dans d'autres domaines, il n'exerçait pas une influence moins heureuse. Je pourrais rappeler quelle attention constante il donnait aux intérêts économiques de son département et, en particulier, comment par ses discours répétés, par des affiches, par la promesse de récompenses, il encourageait lés cultivateurs à reprendre le travail de la terre dans les communes dévastées, y exhortant, à défaut des hommes mobilisés, les femmes et les enfants. « L'agriculteur, en travaillant pour la commune, disait-il, travaille aussi pour la France.. » La victoire ne dépend pas uniquement de l'action militaire, disait-il encore ; il faut que les civils luttent de leur côté pour parer aux désastres économiques dont la guerre est la cause, « et la vaillance française doit s'affirmer par le travail, comme elle s'affirme par les armes ». Ses appels incessants, auxquels s'ajoutèrent d'utiles secours - tels que des semences distribuées en 1915 à 145 communes, - ne restèrent pas sans effet, et il a été constaté que le département de Meurthe-et-Moselle, si proche qu'il soit du front, est l'un de ceux où, comme rendement agricole, se sont produits les plus grands résultats.
Il s'attachait surtout à maintenir le moral de la population. Ce n'est certes pas que les Lorrains eussent besoin d'être soutenus dans leur patriotisme ; mais, par moments, leur fermeté eût pu être ébranlée. Si, depuis l'affaire du Grand-Couronné, Nancy n'était plus attaquée, elle était toujours convoitée. Usant de leurs procédés accoutumés, les Allemands cherchaient à la dominer par la peur. A partir de décembre 1914 et pendant toute l'année 1915, il ne se passa pas de mois, parfois pas de semaine, que des taubes ne vinssent survoler la ville et y jeter des engins meurtriers. À quelque heure que ce fût de la nuit, car c'était la nuit qu'ils faisaient leur oeuvre - M. Mirman se portait aussitôt là où il apprenait ou supposait qu'il y avait des victimes. De temps à autre, Nancy était, en outre, bombardée par des canons à longue portée. Dans la seule année 1916, On a compté quinze de ces bombardements (2), Dans le cours de 1917, Nancy fut souvent encore visitée par des taupes ; elle le fut même par des gothas avec torpilles, particulièrement dans les nuits dès 16 et 17 octobre, où il y eut des morts et de nombreux blessés. Devant ces; dangers répétés, une partie notable des habitants avait commencé à quitter la ville. M. Mirman ne laissa pas de garder sa famille auprès de lui, donnant par là tout à la fois un encouragement et un exemple.
Ce n'était pas seulement sur Nancy que l'Allemand exerçait sa malfaisance criminelle. Il bombardait Badonviller; Lunéville, localités déjà si éprouvées. Pont-à-Mousson surtout était l'objet de ses attentats. En février 1916, cette ville avait subi soixante-quinze bombardements, et ce ne devaient pas être les derniers. Je ne sais si M. Mirman a eu sous les yeux ces mots qu'écrivait un professeur d'outre-Rhin: « Il faut espérer que les peuples, si acharnés; aujourd'hui les uns contre les autres, se rapprocheront. Les Français sont légers, superficiels et oublient volontiers ; nous finirons bien par nous entendre. » M. Mirman est du nombre dé ceux qui ne veulent pas qu'on oublie. Lors d'un pèlerinage qu'il accomplissait à Gerbéviller, où il allait saluer les tombes des nombreuses victimes de la barbarie allemande: « Oui, disait-il, j'ai peur, j'ai froid au coeur à la pensée que des Français pourraient encore cette fois oublier. »
C'est pour perpétuer la haine sacrée de l'ennemi qu'au mois d'août 1916, avec le concours du maire de Nancy et de celui de Lunéville, il a fondé La ligue du souvenir. Il a fait plus ; aidé du même concours, il a publié une brochure, dans laquelle, s'appuyant sur les enquêtes faites par le Gouvernement et sur les témoignages les plus sûrs, il a énuméré les principaux forfaits commis par les Allemands, brochure intitulée Leurs crimes et destinée à être partout répandue (3). Elle le fut si promptement que, dès janvier 1917, était tiré le millionième exemplaire. A la fin de cette année, le tirage avait dépassé deux millions.
La présente année 1918 allait amener dans Nancy des changements inattendus. En février dernier, le général Pétain, étant venu avec le président du Conseil dans la capitale de la Lorraine, ordonna, pour des raisons militaires, d'évacuer d'urgence les hôpitaux et tout d'abord les casernes des réfugiés, de fermer les lycées et les autres établissements scolaires, de préparer l'exode des enfants de l'agglomération nancéienne et d'inviter à sortir de la ville toutes les personnes ne coopérant pas directement à la vie économique du département.
Le moment où M. Mirman reçut cet ordre fut, de son aveu, l'un des plus douloureux qu'il eût connus depuis le début de la guerre. « Tenir » avait été sa consigne constante, et l'on peut dire que l'ensemble de la population était resté, avec lui, fidèle à cette consigne. Mais, ainsi qu'il l'écrivait dans une lettre qu'il m'a fait l'honneur de m'adresser, « aujourd'hui plus que jamais, la discipline s'impose », et, homme de devoir avant tout, il se soumit. A un publiciste, étranger à la région, qui le questionnait au sujet de cette large et soudaine évacuation de Nancy : « Jusqu'ici, disait-il, ma femme et mes six enfants ne m'ont pas quitté un seul instant. S'il faut que la jeunesse s'en aille ailleurs, ceux de mes enfants qui sont d'âge scolaire partiront ; mais; Ils se doivent comme fils et comme fille du préfet, de ne partir que les derniers. Nous, les valides, nous demeurerons à notre poste... et nous travaillerons de toutes nos forces pour que, aussitôt la paix conclue, notre belle cité reprenne sa vie d'avant la guerre (1). »
L'une de ses grandes tristesses fut de se séparer des réfugiés. Il s'était attaché de coeur à ces pauvres exilés, et plus d'un de ses collaborateurs dans l'oeuvre de secours organisée pour eux partageait ces sentiments. Il obtint du moins du Gouvernement « qu'ils ne fussent pas dispersés comme des feuilles mortes emportées par un tourbillon ». Profitant de relations qu'il avait en d'autres provinces, il prit, des mesures pour qu'ils fussent transférés ensemble, ceux de la caserne Molitor à Caen et ceux de la caserne Drouot près de Cherbourg. Encore conservèrent-ils auprès d'eux leurs surveillants, leurs infirmières, leurs instituteurs et leurs institutrices, leurs directrices d'ouvroirs, en un mot tout le personnel auxiliaire appartenant à chacune de ces agglomérations. Inutile d'ajouter que le Comité d'assistance a continué et continue à leur égard sa mission protectrice.
La lettre que m'adressait M. Mirman contient sur ce départ, quelques lignes qu'on ne lira pas sans intérêt et par lesquelles je terminerai cette notice. « Cette double colonie de réfugiés, y disait-il; que j'avais recueillie dans nos casernes Molitor et Drouot en septembre octobre 1914, j'ai donc dû la faire partir de Nancy. Certes leur second exode ne fut pas tragique comme le premier. En 1914, ils avaient quitté des communes en flammes et avaient fui comme de pauvres bêtes traquées. Leur départ de Nancy s'est effectué dans un ordre parfait. Les membres de la commission administrative s'étaient multipliés. Chaque famille reçut un grand sac pour y mettre ses vêtements, chaque voyageur, petit ou grand, une musette avec des vivres pour plusieurs jours, et une couverture, pour le voyage. Des trains spéciaux avaient été organisés ; les directeurs étaient partis quelques jours auparavant pour préparer les installations. Au moment du départ, de petites douceurs furent distribuées. Les enfants, comme toujours insouciants, heureux du voyage, du changement, rayonnaient. Les vieux seuls étaient graves et attendris. Quand le premier train s'éloigna avec tous les voyageurs agitant mains et mouchoirs aux portières pour un dernier « au revoir », quand les membres de la commission administrative et moi sommes restés seuls sur le quai, nous nous sommes regardés, silencieux, les yeux pleins de larmes. » 

FÉLIX ROCQUAIN.

(1) Mgr Turinaz, qu'on a surnommé « l'évêque de la frontière », a dû, il y a quelque temps, en raison de l'état de sa santé, quitter Nancy, pour aller se faire soigner dans un couvent.
(2) Il y a quelques mois dans la cour des Invalidés, à Paris, avait été, exposé un obus de 380 avec une pancarte où on lisait : Nancy, 1916.
(3) Berger-Levrault, Nancy, 1916.


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Le Miroir n° 52 - 22 novembre 1914
Députés, Préfets et Maires héroïques

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