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Les Châtelains de Blâmont - E. Ambroise (1/2)
 

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La plaquette publiée en 1904 par Emile Ambroise (qui signe alors uniquement E.A) est un document très rare : elle n'est citée que dans l'avant propos de l'Histoire du Blâmontois dans les temps modernes de Dedenon.

Il n'existait pas à notre connaissance de version numérique de ce document, et encore moins en mode texte, permettant recherche et manipulation aisée : le présent texte est issu d'une correction apportée après reconnaissance optique de caractères, et peut donc, malgré le soin apporté, contenir encore des erreurs. Pour cette raison, vous pouvez consulter en PDF le document d'origine ci-contre.

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Notice sur les Châtelains de Blâmont
par E. A.
Docteur en droit
Associé correspondant de l'Académie de Stanislas
E. Bastien, Libraire-Éditeur
Lunéville

Notice

La bibliothèque du Comice agricole de Lunéville renferme un manuscrit vénérable, qui, sans être dépourvu de tout intérêt au point de vue agricole, serait cependant mieux à sa place dans une collection d'ouvrages historiques.
Ce sont les comptes que les Châtelains du Comté de Blâmont ont dressés et soumis à l'approbation de la Chambre des Comptes de Lorraine, à l'appui de leur gestion au cours des années 1604-1612-1634 et 1668.
La lecture en est parfois difficile; car les abréviations et signes conventionnels rendent notamment certains noms propres à peu près indéchiffrables. Elle est fastidieuse aussi, il faut le dire, à cause de la multiplicité des détails de même nature dont beaucoup sont d'un mince intérêt. Ce manuscrit appartenait à M. R. C..., propriétaire du domaine des Sallières (près de Blâmont) pour lequel il avait un intérêt spécial, car on y trouve relatées les origines de cette propriété fort ancienne, circonstance heureuse qui l'a soustrait à une destruction certaine.
Si, après s'être préalablement résigné à quelques déceptions, l'on veut s'imposer la tâche de lire jusqu'au bout ces pages jaunies, on ne tarde pas à voir la plupart de leurs lignes arides et sèches s'animer en quelque sorte à la lumière des faits historiques, et se parer, malgré l'étroitesse du cadre, de tout le charme d'une peinture archaïque, naïve et colorée. Les détails, menus en apparence, mais nombreux et piquants, environnent les faits généraux, et bien connus auxquels ils se rattachent, d'une atmosphère de réalité vivante, et l'on y sent, prise sur le vif, l'empreinte qu'ont laissée sur le sol et dans la vie journalière du peuple, les institutions et les tragiques évènements de cette époque.
Impression plutôt douloureuse. Les premiers comptes, ceux de 1604 et 1612, rendent témoignage de la prospérité des pays lorrains, aux beaux jours de leur indépendance, quatre ans avant la mort du plus grand de nos ducs, Charles III, et quatre ans après l'avènement de Henry II digne héritier des traditions politiques et administratives de son père. Mais le compte de 1634 nous dépeint en des détails navrants, la confusion et le désarroi qui firent cortège à la première invasion française (septembre 1633). Les traces de l'attaque et de la prise du Château de Blâmont prélude de sa destruction totale deux ans après, y apparaissent à chaque page, trahissant et expliquant l'embarras du comptable, pris entre ses sentiments de fidélité au duc son maître, et les exigences brutales des envahisseurs.
Quant au compte de 1668, il n'est autre chose que le relevé général des ruines matériel les et financières accumulées sur le pays par trente ans de ravages, et un lugubre recensement des débris d'une population décimée par la peste et la guerre.
Est-ce le hasard qui a réuni sous le même parchemin ces quatre documents, qu'aucun lien logique ne semble relier l'un à l'autre, puisqu'ijs s'échelonnent au contraire à intervalles inégaux, sur une période de 64 ans ? Ou bien est-ce la piété de quelque lorrain patriote qui, de la poudre des archives, a voulu extraire comme un faisceau de jalons authentiques, propres à disputer à l'oubli les étapes successives par lesquelles son pays s'est acheminé vers la ruine ?
Quoi qu'il en soit, on ne pouvait guère, parmi des documents de ce genre, faire un choix plus judicieux pour marquer les principales phases de la décadence du duché de Lorraine au 17e siècle, C'est cet intérêt de contraste, qu'il soit voulu ou fortuit, qui nous semble se dégager de la lecture du manuscrit; en même temps que cette saveur spéciale, ce parfum de terroir, fait des naïvetés du style et des incorrections de l'orthographe dont se grisent volontiers les fervents du culte de la terre lorraine.

1604-1612
Le Château de Blamont

Le duc de Lorraine avait acquis le Comté de Blâmont en 1503. C'était un beau domaine en ce sens qu'il renfermait fort peu de seigneuries particulières, et que dans les 15 localités qui le composaient, le duc était, selon l'expression du temps « seigneur haut justicier, moyen et bas, sans part ni portion d'autrui ».
Le Châtelain de Blâmont, conservateur et régisseur, mais non commandant militaire de la forteresse, était responsable du mobilier, de la vaisselle et des munitions de guerre renfermées dans le château. Il nous en donne de curieux et minutieux inventaires. Il était en même temps gruyer, c' est-à-dire agent-forestier du Comté, ce qui nous permet de tirer de ses comptes la liste complète de toutes les forêts, de toutes les fourrières, de tous les étangs, de toutes les scieries qui appartenaient au duc ; d'y trouver la somme des produits qu'on pouvait y recueillir en bois de chauffage ou de charpente, en céréales, pois et fèves, sans omettre le poivre et le gingembre, et enfin de reconstituer les grandes pêches annuelles, qui duraient plusieurs semaines, et pendant lesquelles avait lieu la vente du poisson, principale source des revenus du domaine.
Blâmont avait été pendant quelques années (1552-1559) la résidence de la duchesse douairière de Lorraine, Christine de Danemark, veuve du duc François, et mère du duc régnant Charles Ill. Christine de Danemark était une très glande princesse et une femme supérieure. Elle avait, comme régente du duché, pendant la minorité de son fils, fait preuve d'une grande énergie et lutté de son mieux contre les empiètements de la France. Mais elle avait contre elle d'être la nièce de Charles-Quint, c'est-à-dire soupçonnée de ménager en Lorraine l'influence allemande. Le roi de France, Henry II avait, par un abus criant de sa force, retiré à Christine la régence du duché, et mis la main sur le jeune duc qu'il fit élever à sa Cour. C'est sous le coup de cette double humiliation, que la duchesse était venue se retirer à Blâmont. Le Château avait donc été meublé comme il convenait pour le séjour d'une si grande princesse. Elle le quitta, et y revint plusieurs fois, jusqu'à sa mort qui survint en 1590, et nous allons voir que quatorze ans après, en 1604, Blâmont était encore tout rempli de son souvenir. Toutefois après elle, le Château éprouvé déjà lors de l'attaque de l'armée protestante en 1587, était resté la plupart du temps inhabité. Il servait de gîte momentané, soit au duc, soit à de grands personnages qui traversaient la Lorraine. En 1595, on l'avait aménagé pour recevoir le prince Maximilien de Bavière, lorsqu'il vint, en grand équipage célébrer ses fiançailles avec la princesse Elisabeth. Mais en dehors de ces circonstances, il semble que le Château ait été quelque peu abandonné. Il avait été démuni de son artillerie, et l'on avait serré dans des coffres les tapisseries, les tentures et autres objets de valeur qui avalent servi à la duchesse. Malgré ces précautions, le temps et « les artisons » faisaient leur oeuvre.

LE MOBILIER

Les deux inventaires de 1604 et de 1612, identiques sur ce point, énoncent que « à la chambre étant au bout de la salle en bas. à main droite en entrant au Château, appelée communément chambre de la chapelle, est trouve ce qui suit: en un coffre bahut, appelé garde-robe, couvert de cuir noir, bien vieil et bien cassé, barré néanmoins de fer, cinq douzaines et 3 linaux de lin, toile de Flandre.... les deux meilleures douzaines furent envoyées à Nancy pour les fêtes de noces de Monseigneur le duc Maximilien de Bavière, comme appert par le mandement de son altesse au compte de l'année 95 ».
«.... Cinq autres couverts de taffetas violet changeant, ledit taffetas est tout rompu et deschiré par le dessous, et néantmoins serait été racommodé pour la venue de Monseigneur le duc de Baviere..... »
Au cours de cette très longue énumération on trouve encore « onze gros lits de plume, couverts de Cutty de Flandre tous bons, cinq desquels y a quelques petites pièces », vingt paillasses, vingt-cinq mantes de laine rouge, dont plusieurs « fort vieilles et toutes percées et mangées des artisons, desquelles n'y a moins l'on pouvait (se) servir ».
Quelques-uns des objets ayant meublé plus spécialement les appartements particuliers de la duchesse Christine (à laquelle à raison de ses prétentions au trône de Danemark, on donnait le titre de Majesté) témoignent d'une richesse vraiment princière: « Deux grands rideaux de drap rouge, desquels sa Majesté se servait à mettre à l'entour de son lit... iceux étant bons... Cinq autres petits de même drap, cinq ciels de lit d'escarlatte rouge à quatre pantes, le fond et docier aussi escarlatte, doublés du devant et au pied de crespine d'or.... Trois rideaux de mesme escarlatte servant au même lit, celui du devant et du pied garnis de frangettes d'or... La couverte de lit est de même escarlatte doublé d'une toile incarnate..... Ladite couverte néantrnoins fut prise et dérobée lorsque M. le Cardinal de Lorraine retourna la première fois de Saverne, avec d'autres meubles appartenant au Châtelain.... Un autre ciel de lit plat de damas cramoisi, doublé d'une toilette incarnate... frangettes de soie cramoisie, couverte de crespine d'or dedans et dehors, et docier de même damas... garni de frangettes d'or et de soie.... Un autre lit à l'impériale, de gros drap bleu, ayant des franges de même laine, six pavillons de serge, trois tappis de drap vert, quatre couvertes de velours noire, etc.
Viennent ensuite les tapisseries qui décoraient les murs des appartements: « 38 pièces de tapisseries de diverses fassons de cuir d'or d'Espagne, mais vieilles et rompues en plusieurs lieus, deux desquelles sont coupées mêmement en deux pièces. - Deux grands tappis de Turquie, d une litière de velours noir, doublé de sattin cramoisi, avec une petite broderie de fillet d'or par dessus, ledit velours et sattin n'étant nullement usé. »
Cette litière fort somptueuse ayant été réclamée par la princesse Dorothée de Lorraine, Duchesse de Brunswick, son frère, le duc Charles III avait ordonné qu'elle fut « menée et conduite au lieu de Nancy, et illec délivrée à madame la duchesse, parceque madite dame disait lui appartenir.»

Dans la salle correspondant à la première, c'est-à-dire « en bas entrant au Château à main gauche » on avait rassemblé la vaisselle; 45 grands plats d'étain « neufs et entiers marqués aux armes de feue sa majesté », 89 petits plats, 44 assiettes la plupart « toutes neuves », 16 sallières d'étain, « 16 pots de chambre d'estaing marqués au fond des armes de feue sa majesté » 32 chandeliers de cuivre ou d'étain etc. sans parler de 34 plats de fer blanc « tout rompus et enrouillés ».
Les meubles de bois étaient restés disséminés dans toutes les chambres. « Ils ne sont icy spécifié les lieux où ils sont, d'autant que le Châtelain ni autre n'ont su dire les noms de la chambre» 34 escabeaux, 13 dressoirs de cuisine, 85 bancs tant grands que petits, 15 crédances de chêne « aucunes étant faites en formes de buffet », 13 couchettes de sapin, 18 chassits de chêne, 44 tables de sapin dont huit dans le dongeon (donjon), 56 grands chandeliers de bois, couverts de feuilles d'argent, enfin 2 grands bouges « ès cassemattes dudit château »,
Tout ce mobilier, évidemment à l'usage des gens de la suite et des soldats, contraste par sa simplicité avec la richesse des meubles réservés à la duchesse. On sent que depuis sa mort, les objets de valeur ont été pour la plupart enlevés, et le comptable réitère d'ailleurs ses plaintes et doléances à ce sujet, en 1612 non moins qu'en 1604.
« Remontrant humblement que combien qu'il soit, comme du passé, tait inventaire de tous les meubles qui étaient par ci-devant au château, ci est-ce que la plus grande partie et les plus apparents et meilleurs d'iceux sont été envoyés à Nancy... qui est l'occasion que ledit remontrant prie très humblement l'en décharger. »

L'ARSENAL

Si l'on avait dégarni les appartements, on avait non moins largement puisé dans les magasins d'armes et de munitions.
Le comptable remontre, en effet, que le 26 d'août 1591, suivant le commandement de Monseigneur le Cardinal général lors au pays, en l'absence de son altesse, on avait envoyé à Lunéville « huit pièces de campagne de fer forgé et montées sur roues avec 39 douzaines et dix balles de plomb, faict la plus grande partie avec des carreaux de fer enclos en icelles...., 7 petits essieux servant à les mener par pays, 7 petits coffres ferrés pour mettre balles, 6 moules à faire balles, etc., etc. »
L'année 1591 avait été en effet, l'une des plus critiques du règne de Charles Ill. Le danger d'une invasion française dans le Barrois, et d'une attaque des bandes allemandes levées pour le compte du roi de Navarre, avait obligé le duc à prendre en personne le commandement de ses troupes. C'est alors qu'il avait confié à son fils le célèbre Cardinal de Lorraine, les fonctions de lieutenant-général. C'est à ces graves évènements que se rattache la mise en défense de Lunéville au moyen de l'artillerie prise dans les places secondaires, notamment à Blâmont.
(Voir Digot, t. IV, p. 274)
Depuis lors, il ne restait plus, pour la défense de ce château, aucun canon, mais seulement 45 harquebuses à crocq, soit en ter, soit en bronze; 28 à mèche « pour soldat à pied », plus trois petites pour tirer en parade, enfin 921 livres de poudre, 238 livres de plomb, 92 livres de mèches... et « quatre hallebardes sur lesquelles sont gravées les armoiries de feue sa Majesté de Danemark, qui servent à ceux qui font la garde du château ».
La garde du château était assurée par des levées de paysans, qui formaient quatre guets permanents. Après la mort de la duchesse Christine, le sieur de St-Balmont, gouverneur, avait « mis dehors les quatre guets du château », mais ils avaient été rétablis en 1602, et l'on avait fait revivre: l'ancienne redevance féodale qui en assurait le recrutement. « S'il y a quelques jeunes hommes des villages de la Comté, qui ait désobéi au commandement du maire du lieu, quand il est commandé de se venir présenter au château dudit Blamont, le lendemain de la nativité de Notre Seigneur, qui est le jour que. tous les jeunes hommes des villages y sont assemblés, que le châtelain a accoutumé de faire le choix et élection des guets qui se choisissent par chacun an pour la garde ordinaire dudit château » celui qui sera reconnu avoir désobéi, sera « multé » de 25 francs d'amende.
Cette garnison consommait, 36 resaulx de blé, un resal de pois et fèves, cinq francs et 10 gros de chandelle, plus le chauffage. C'était d'ailleurs, la principale dépense d'intérêt public qui grevait les revenus du domaine, outre les gages des officiers.

LES FONCTIONNAIRES

Le châtelain recevait cinquante francs en argent, douze resaulx de blé et autant d'avoine. Il était logé au château et bien chauffé, car « le chauffage du châtelain se prend ordnairement à la Haie-Vauthier, scavoir tant en bois de fagottage qu'en bois de corde, estant les habitants de villages de Fromonville, Repaix, Antrepierre et Barbas,.attenus et obligés de rendre par chacun an ledit bois audit château par corvée; que chacune charrue payant rente à son Altesse est obligée de faire un charroi avec quatre chevaux seulement, à chacune haute fête de l'année, comme à Pâques, la Pentecôte, la Toussaint et Noël, et ledit châtelain est obligé de leur payer à ses frais leurs droits, scavoir deux miches à chacun, et la miche pouvant valoir 8 deniers ».
C'était quinze ou seize voitures à quatre chevaux ; (16 en 1612 - 15 en 1604).
Comme, gruyer, le châtelain touchait en outre 3 francs, comme gouverneur des étangs 16 francs plus 4 francs « pour ses houzeaux ». On dépensait d'ailleurs cinq francs pour « la graisse et le rabillage » des houzeaux de tous les valets d'étangs.
Outre ses gagèe, le châtelain prélevait trente gros (2 fr. 50) pour le papier et parchemin du compte qu'il dressait chaque année; et comme il était tenu de faire avec son contrôleur le voyage de Nancy, pour présenter et « faire ouïr» son compte à la Cour, et d'y séjourner en attendant l'approbation, il avait droit pour ce déplacement à 50 francs.
II avait d'ailleurs grand soin de porter en compte toutes ses dépenses.
« Dépenses faites par le châtelain, contrôleur et les forestier, recueillant les deniers de la foresterie avec les grains, 11 francs 6 gros. »
Quand il lui arrivait d'abuser quelques peu, la Chambre des Comptes le rappelait paternellement à la modération: « Voyage du comptable pour visiter et marquer les coupes, trente-quatre francs. »
On lit en marge:
« Alloué pour cette fois, et ne soit plus fait semblable dépense, attendu qu'il est du devoir des comptables de faire leurs visites et voyages à leurs frais. »
La liste des fonctionnaires du Comté est assez brève. En dehors du châtelain et de son contrôleur, nous ne voyons figurer que le garde des « hauts-bois des montagnes » et les deux forestiers du plat pays, recevant chacun dix francs en argent, et une part dans les amendes des délinquants.
Mais la duchesse Christine avait, de son vivant, distribué bien des largesses autour d'elle, sous forme de rentes viagères, qui continuaient à grever les finances du Comté: « deux cent vingt-cinq francs à Marguerite Celée, veuve de feu Thomas Guégitirna (?) prévôt et receveur de Blâmont. qu'il a plu à feue sa Majesté lui octroyer en faveur de mariage.
« Cent francs à Meshille Obry, veuve de Francisque Brusauilles, vivant châtelain et gruyer.
« Trois cents francs, qu'il a plu à sa Majesté, octroyer à ce comptable, en considération et récompense de vingt-cinq ans qu'il il été à son service et suite ordinaire. »
Ces gratifications paraissent fort généreuses, si on les compare à la modicité des appointements ordinaires. II semble bien d'ailleurs, comme nous le verrons plus loin que la famille Thabouret héréditairement titulaire de la charge de châtelain, s'y soit enrichie.

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Carte ancienne du Pays de Blâmont

Les Dépenses du Domaine

Les réparations annuelles faites au château, absorbaient une très grande partie des revenus du domaine. Elles sont expliquées avec grands détails, et fournissent une foule de renseignements sur les agencements intérieurs du château, le mode de construction, les prétentions des ouvriers: je cite au hasard:
« Nicolas et ses compagnons massons ont fourni, taillé et assis dix marches de pierre de taille au-dessus de l'échelle que l'on monte pour aller à la tour du sénéchal. » Le s charpentiers ont fourni une crèche de soixante pieds (20 mètres) de long.
On a remplacé par un fourneau de fer fondu, celui en ferre tout rompu qui était au poêle du châtelain.
Ou a payé 387 lozanges pour les fenêtres des chambres et offices, et trois pièces de grand verre ès armoiries des fenêtres des salles.
Il a fallu tirer hors, le vieux tour du puits qui était tombé dedans et empêchait la descente de la seille à tirer l'eau.
Le recouvreur réclame pour avoir plusieurs fois et « signamment lorsqu'il faisait de grandes pluies » visité toute la toiture « pour du tout mieux reconnaître et remarquer les gouttières ». Mais la cour a mis en marge « Alloué pour cette fois, et ne soit plus fait semblable dépense, d'autant que les recouvreurs ont été payés de leur peine ».
Enfin, on voit figurer la dépense relative à quatre ventilions, pour mettre aux lucarnes qui sont à la toiture de la tour de la grosse cloche du rologe du château
Bref, ces réparations avaient coulé en 1604, sept sent cinquante-deux francs, et en 1612, cinq cent quarante-cinq francs.
La réparation des digues, cors-volants, et loges des nombreux étangs, était également une source de lourdes dépenses. Et ce pendant les dépenses générales varient peu: 2.412 francs en 1604, 2.425 francs en 1612. En 1668, nous les voyons tomber à 1.633 francs; mais à cette époque, les étangs étaient affermés pour 25 ans, on ne faisait plus de largesses à personne, et le château était en ruine.

Les Recettes du Domaine

A quelles sources puisait-on les recettes qui constituaient les revenus du Comté ?
Ces sources étaient ingénieuses et complexes. Elles découlaient indifféremment, et sans qu'il en soit fait aucune distinction à ce point de vue, aussi bien de la puissance féodale que du droit de propriété. Les comptes se contentent de séparer seulement les recettes en argent des recettes en nature.
Les premières sont de beaucoup les plus importantes.
Recettes en deniers à cause des rivières;
Recettes à cause de la foresterie;
Recettes pour bois vendu, notamment pour le service des salines de Rozières;
Recettes provenant des pièces de bois sapins vendues « au Cuvelier des valons du bois de Bousson; »
Recettes provenant des bois secs et couronnés ne portant aucun fruit, ou tombés par les grands vents »;
Bois taillis pour les gages des officiers ;
Recettes advenant des vains pâturages ;
Recettes des amendes des buis du plat-pays. et de la montagne;
Amendes de désobéissance;
Amendes de la chasse;
Amendes des étang- ;
Rachat de services féodaux, location d'étangs, d'herbes et droit de pâture dans les forêts.
Terres assencées, vente des roseaux des étangs et fourières, vente de chapons, de poivre, de gingembre,
et enfin la pêche des étangs.
Chacune de ces sources de revenus, fait l'objet d'un chapitre spécial, où tout est soigneusement décrit et expliqué.
A propos de la location du droit de pêche dans la Vezouse, on nous décrit tout le cours de la rivière, depuis son entrée sur le territoire de Blâmont, jusqu'à sa sortie, ainsi que les formalités de la mise en adjudication; et des explications analogues, détaillées et précises, se renouvellent pour la location de chaque cours d'eau, de même que pour celle de la pâture ou paxon dans les cantons forestiers.
« La rivière de Blâmont, appelée Vezouse, appartenant à son Altesse, commençant au lieu qu'on dit au faux-xaux du battand à piller écorces de Claude Brouille, que l'on appelle hauterive, les pacquis de Blâmont du côté de Saint-Jean... et le flinaige de Fromonville et la rivière dudit lieu d'autre part.... comme appert par des bornes.... continuant ladite rivière jusqu'au ruisseau de Barbezieux, etc., etc., a été donné à encheoir (enchérir) pour un an, à qui plus, à estainte de la chandelle, escheu (est échue), comme au plus offrant et dernier enchérisseur à Claudin Joseph, pour la somme de douze francs, tiercé et croisé par Melchior, monta l'encheutte (l'enchère) tiercement et croisement à la somme de 19 francs 9 gros 6 deniers obol...
Les vins ont monté à la part de son altesse, au taux de 10 0/0 à sept gros cinq deniers, en quoi son Altesse prend la moitié et les enchérisseurs l'autre.
Ce qui nous frappe dans ces antiques procédés d'adjudication, c'est l'ingéniosité des moyens mis en oeuvre pour échauffer les enchères. en piquant, en même temps que l'amour-propre du paysan, sa naturelle gourmandise, le tout pour le plus grand profit du seigneur.
L'opération commençait sur la mise aux enchères à l'extinction de la chandelle, procédé primitif qu'a rendu populaire la gracieuse musique de Boiëldieu ; seulement ici le plus offrant et dernier enchérisseur n'est nullement sûr de demeurer l'heureux acquéreur de l'objet acheté sur ses économies. Il est exposé à se voir imrnédiatement tiercé, croisé, moienné et finalement dépossédé, si sa convoitise ne l'entraîne jusqu'au point de faire des folies.
Tiercé, c'est ajouter moitié de la dernière enchère. Moienner, c:est doubler le tout.
Croiser, c'est ajouter encore un dixième,
C'est ainsi que le prix d'abord fixé au moment de l'estaincte de la chandelle peut se trouver plus que triplé. Or les exemples de ces surenchères déraisonnables sont donnés souvent à propos des droits de pâture que la nécessité de faire vivre le bétail, obligeait des communes, insuffisamment pourvues de prairies, à se disputer avec acharnement.
« La paxon du gratteux des Arrabois a été escheutte à la commune de Reillon, pour la somme de cinq francs, tiercé, moitié et croisé par la commune de Blémerey, monta l'encheutte, tiercement, moitiément et croisement à la somme de seize francs six gros. »)
L'usage des francs-vins, qui s'ajoutaient encore au prix, s'est perpétué jusqu'aujourd'hui, réduit toutefois au taux moins excessif de 5 0/0 au lieu de dix. Mais ce qui ne laisse pas d'être curieux, c'est l'usage qui était fait de ce supplément de prix. II appartenait pour moitié au duc et pour moitié aux enchérisseurs ; immoral mais infaillible moyen de cacher au paysan, sous l'appât d'un avantage illusoire, le danger d'une mise imprudemment lancée. L'illusion se dissipait vite, car il va sans dire, qu'alors comme aujourd'hui, dès après la vente faite, l'on se retrouve à la taverne où suivant une expression qui n'a rien perdu de son actualité, il faut bien boire les francs-vins.
En outre des redevances en argent, il s'en payait aussi en nature. Par exemple, les « pêcheurs de la rivière de Domjevin, doivent au château de Blâmont trois services de poissons, scavoir aux veilles de l'Assomption, à la Toussaint et Noël, et on leur doit pour chacun service, leur dîner de trois gros. »
Pour les ruisseaux de la montagne, l'usage industriel de l'eau se louait indépendamment de la pêche, pour l'exploitation des scieries. Plusieurs de ces petites usines mentionnées au XVIIe siècle existent encore, et n'ont point changé de nom :
« La rivière des scyes des montagnes commence au-dessus le bois le Moine, ledit bois d'une part, et depuis la scye Malvoy et Mauchet (Mauvay et Machet) et va jusqu'au bois proche la Boudouze de Bousson d'une part, et les bois de Messieurs de Châtillon d'autre part, a été échu comme au plus offrant à Chrétien, marquaire, pour un franc. »
Mais ce revenu était tort incertain, car on n'exploitait pas toujours les forêts : « Ne se fait ici aucune recette en deniers des scyes des montagnes à cause elles sont vagues ».

LA FORESTERIE

On appelait foresterie les produits du bois vif ou mort, les droits de passage à travers les forêts pour atteindre les prairies situées au-delà, le produit des herbes, des fourrières, etc,
En l'année 1612, il n'avait été fourni aucun bois pour les salines de Rozières; on n'avait tiré des sapinières que « des pièces de bois pour les Cuveliers des vallons du buis de Bousson » soit 114 francs; et les bois secs ou tombés par les grands vents, tant en montagne qu'au plat-pays, s'étaient vendus 248 francs. Le prix, presque uniforme, est de un franc et quelques gros par arbre; le pâturage ou paxon dans les forêts était mis en adjudication, comme nous l'avons vu, Il avait rapporté 142 francs en 1604, 522 francs en 1612,
La pâture dans les bois était aussi une source de revenus, mais il avait tout un code de mesures rigoureuses et arbitraires pour empêcher que l'exercice de ce droit immémorial, ne servit de prétexte à des délits forestiers.
La « déclaration des amendes et gagières des bois et en quoi elles consistent, tant pour les mésusants que pour le bétail » ne comprend pas moins de onze articles, dont le texte se répète identique dans le compte de chaque année; et ses prescriptions sont sévères :
« La moindre amende est de cinq francs scavoir trois francs quatre gros qui font les deux tiers pour son Altesse et l'autre au forestier juré qui aura luit le rapport. »
« Tout quidam mesurant au huis nuitamment avec hache, scie, crochets et autres outils, repris ou trouvé par les forestiers jurés, le tout doit être confisqué et mullé d'amende arbitraire. »
Pour mieux assurer la répression, on en rend responsables les habitants. « Advenant le cas où lesdits habitants de villes et villages après avoir trouvé les mésusants ne feraient le rapport dans les vingt-quatre heures », ils seront frappés eux-mêmes d'une amende arbitraire au profit de son Altesse,
C'est ainsi que furent relevés en 1612, vingt-six contraventions qui rapportèrent au duc 117 francs 19 gros,
Tout un chapitre est aussi consacré à l'énumération des amendes de désobéissance, par exemple « venant occasion pour faire promptement des charois de crovées l'entretènement et réparation des étangs.... ceux qui feraient difficulté au commandement des forestiers et valets d'étangs » l'amende est de dix francs pour la première fois, de 25 francs la seconde, et arbitraire pour la troisième, avec obligation de satisfaire aux dommages-intérêts.
Le résultat de ces sévérités était péremptoire. C'était la soumission absolue. » Receptes pour l'un de ce compte... néant. »
« Item amendes de chasse, taxées par l'ordonnance.. néant.
On respectait pour les mêmes raisons les étangs du domaine, principale source de ses revenus: et gardés d'ailleurs par des forestiers et valets d'étangs, intéressés aux prises. Ce code était même le plus rigoureux.
« Pour quant les officiers des étangs font transporter les poissons ou alevins, s'il se trouvait quelqu'un des charretiers qui ait pris quelque poisson » c'était 25 francs d'amende pour la première fois, amende arbitraire et punition corporelle pour la seconde.
« Item celui qui fait délit aux chaussées des etangs, carpières ou réservoirs ». « Pour tout troupeau de porques qui soit trouvé dans les étangs en quel temps ce soit » dix francs d'amende, et la seconde fois, confiscation du troupeau.
On louait aussi, pour un prix modique les fourrières, c'est-à-dire les terrains vagues ou dégarnis d'arbres aux approches des forêts, à la condition « d'arracher les épines et les vieux troncs d'arbres, et de les rendre en bonne nature de prairie à la fin desquelles années de bail. »
Augmenter les fourrières, était une des principales préoccupation du châtelain. Il ne manque jamais de faire ressortir le nombre de fourrières nouvelles qu'il a créées pour le bien du service de son Altesse. Ce zèle toutefois ne s'exerçait pas sans léser d'autres intérêts, notamment ceux des Communes qui payaient pour la pâture dans les forêts. Aussi les voyons-nous en 1634, sans doute à ln faveur du désordre et du relâchement, que les graves évènements de cette année avaient jetés dans l'administration, se refuser positivement à payer les redevances ordinaires.
Un chapitre est aussi consacré à la recette de poivre et gingembre. C'était le moulin de Blémerey qui était affecté à la mouture de ces épices pour le Château et le Comté. Mais il semble qu'on eut depuis longtemps renoncé à ce procédé primitif. En 1612 la recette avait été nulle, l'étang de Blémerev étant vague; il l'était déja en 1604 et en 1634, le moulin est ruiné. Il n'en est plus question en 1668.
Le compte mentionne enfin comme dernier chapitre de recettes, « 14 chappons » qui ont été vendus 9 francs 4 gros; en 1604, 15 chapons s'étaient vendus dix francs, ce qui donne comme prix moyen 6 à 8 gros (le franc comprenant 12 gros). En 1634, le chapon se vend deux francs. On peut conjecturer que ce renchérissement énorme, du prix d'un objet alimentaire d'usage aussi commun, était dû aux ravages de l'année précédente.

La Pèche des Etangs.

« S'ensuit la pêche de l'estang d'Albe (albus mons - Blanc-rnont - Blâmont) et a commencé le 15 du mois de mars, et fini le dernier dudit mois, et a vallu le cent de carpes 24 francs, le jeune poisson 13 francs, et le cuveau de roussaille 22 gros. »
La pêche des étangs était la grosse recette, et l'opération la plus considérable des fonctions du Châtelain. Ces étangs étaient fort nombreux : Blemerey, Autrepierre, Raucogney, Vilvancourt, Combray, Albe, etc. On en pêchait chaque année un ou plusieurs. En 1604, c'était Cornbray et Vilvancourt, en 1612 Albe.
Les résultats de la pèche sont énoncés jour par jour, avec les quantités vendues à chaque particulier. Au début c'est le petit poisson, la roussaille, qui domine;
Demenge Didier Roy, prend 4 cuveaux, Monsieur de Domevre, un quarteron de perchettes, etc
Plus tard, lorsque les eaux ont baissé davantage, ce sont les carpes.
Monsieur de Barbas, deux cents;
Le curé d'Amenoncourt, deux cents;
Le maire jobard, un quarteron;
Le curé de Reillon, un quarteron, etc., etc.
Au total on vendait pour 626 francs 8 gros, C'était un maigre résultat. En 1604, la pêche avait produit 1577 francs et l'on avait réservé beaucoup de poissons pour alimenter les autres étangs.
Du produit brut de ces pêches. il fallait défalquer les dépenses et elles étaient importantes : 250 repas à dix valets d'étangs, à 5 gros 11 deniers l'un (moitié d'un franc), le diner des marchands, les paniers; en tout 156 francs, non compris le traitement des valets, à 6 francs l'un, plus quatre francs pour les houzeaux.
L'entretien de ces étangs coûtait également fort cher. Il s'y produisait des accidents, ou vilains fondoirs, et il fallait en hâte chercher jusqu'à Aspach l'ouvrier spécial ou tarillon capable de bien « recouvrir les cors-volants et
les bien corroyer et remettre en hon état avec neuf attachement, barrage, couillard, tarillon, etc. ».
En 1612, l'étang de Vilvaucourt avait ainsi absorbé 313 francs, celui d'Albe 126. Le produit de la pêche avait donc été largement absorbé par les dépenses, mais les étangs pêchés en 1604 avaient, comme nous l'avons vu, rapporté beaucoup plus. Aussi la balance des recettes et des dépenses s'en était-elle heureusement ressentie.
En 1604, il restait dû par le comptable 1031 francs;
En 1612, l'excédant se réduisait à 234 francs seulement. Il semble que l'on puisse conclure de cette comparaison
que, sans la pêche des étangs, le domaine de Blâmont n'eut apporté aucun appoint aux ressources du trésor ducal. Et pourtant l'idée qui se dégage de l'examen de ces comptes, est celle d'une exacte et scrupuleuse gestion: soigneusement contrôlée, et point oppressive. Les produits principaux du domaine, sont mis à l'enchère; les taxes basées sur l'usage immémorial, n'ont rien d'excessif, et la grosse dépense, celle du château, ne devait soulever de graves critiques, puisque cette forteresse défendait le pays, et servait de refuge aux paysans en temps de crise. Quant aux largesses qu'avait faites la Duchesse Christine, elles profitaient à d'anciens serviteurs, et ne sortaient pas du pays.
La situation était devenue bien différente en 1634.

(à suivre)

 

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