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Histoire du Blâmontois dans les temps modernes (I)
 

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Abbé Alphonse Dedenon (1865-1940)
Impr. Vagner, 3, rue du Manège (Nancy) - 1930

I. Le Comté de Blâmont, annexé au Duché de Lorraine.
II. La Prévôté et le Bailliage.
III. Le District et les Cantons.
IV. Le Canton actuel de Blâmont.

L'Histoire du Blâmontois dans les temps modernes est une source majeure d'information : tombée dans le domaine public en 2010, cette version numérique intégrale permet de faciliter les recherches, y compris dans l'édition papier publiée en 1994 par Office d'édition & de diffusion du livre d'histoire.
Le présent texte est issu d'une correction apportée après reconnaissance optique de caractères, et peut donc, malgré le soin apporté, contenir encore des erreurs.
Par ailleurs, les notes de bas de page ont été ici renumérotées et placées en fin de ce document.

NDLR :
L'abbé Dedenon a laissé dans ses carnets des notes manuscrites indiquant diverses corrections à apporter à ce texte.


AVANT-PROPOS

L'histoire du Blâmontois n'est pas dépourvue d'intérêt, surtout pour les personnes qui l'habitent ou qui, nées dans ce pays, ont gardé avec lui quelque attache. A tout coeur bien né la patrie est chère, la petite patrie aussi bien que la grande.
Nous possédons déjà une notable partie de cette histoire. Elle est contenue dans la remarquable notice de M. le comte B. de Martimprey sur Les Sires et Comtes de Blâmont, publiée par la Société d'Archéologie Lorraine, dans ses Mémoires de 1890 et 1891. Là se trouve exposée la période des débuts, avec la formation du Comté et les gestes de la famille qui l'a gouverné, non sans éclat, pendant trois siècles. Peu de détails ont échappé au chroniqueur consciencieux, et son mérite est grand d'avoir mis en pleine lumière un passé si lointain. Il serait superflu de revenir sur ses patientes recherches.
Mais son étude s'arrête aux premières années du XVIe siècle, au moment où s'éteint la noble famille des Comtes de Blâmont. Le pays n'en a pas moins continué ses destinées jusqu'à nos jours, et les phases nouvelles de son histoire sont comparables aux anciennes pour leur importance et leur intérêt.
Nous nous proposons d'aborder ce sujet et de retracer cette période plus rapprochée de nous. L'étude en sera plus facile, puisqu'avec le temps les documents deviennent plus clairs et plus abondants et qu'il suffira d'eu faire un classement méthodique. Notre seule ambition est d'offrir un récit succinct, substantiel, en laissant au lecteur curieux le soin de retrouver des détails plus complets dans les sources que nous indiquerons.
L'évolution des faits nous servira de guide pour la marche et les divisions du livre. Il nous faudra donc envisager successivement le pays sous l'autorité des ducs de Lorraine : Comté annexé ; sous le régime français : Prévôté et Bailliage; sous la Révolution et l'Empire : District et Canton; enfin sous les divers régimes qui se sont succédé au XIXe siècle : Canton actuel.
Nous nous arrêterons à la guerre franco-allemande de 1870. Vouloir étudier les faits contemporains serait une entreprise inutile, puisque les témoins sont là, qui se souviennent encore, et surtout très délicate, puisqu'il faut le recul du temps pour voir les événements sous leur vrai jour.
Nous nous faisons un devoir et une joie d'exprimer ici notre vive reconnaissance à des amis nombreux, et particulièrement à MM. les chanoines Munier et Ségault, qui, par leur précieux concours, nous ont facilité la tâche et, par leurs conseils encourageants, ont su vaincre nos longues hésitations.
Les monographies étaient naguère en grande faveur. Un fervent partisan de ces études modestes, M. E. Babelon, souhaitait pour elles un exposé clair, substantiel et agréable, fait par un enfant du lieu, pour les gens du pays, tout imprégné des senteurs du terroir, capable d'évoquer l'ombre des dieux. Pour y réussir, ajoutait-il, le talent est moins nécessaire que l'amour du sujet. Avons-nous eu tort de suivre ce conseil ? Nous espérons, du moins, que, suppléant aux lacunes de notre oeuvre, le lecteur indulgent ne refusera pas à ces pages un bienveillant accueil.


AUTEURS CONSULTÉS
E. AMBROISE. - Les vieux Châteaux de la Vesouze (Pays Lorrain, 1910).
- Notice sur les Châtelains de Blâmont.
- L'arrondissement de Lunéville avant Léopold.
- Le Procès des Baronnies (Mém. Acad. Stan., 1911, 1912).
- Le Pays des Baronnies (B.S.A.L., 1914, 1919, 1920, 1921).
- Annuaires de la Meurthe.
- Archives départementales de M.-et-M. (Séries B., H., L, Q.) Archives départementales des Vosges (Série G.).
Archives communales de Blâmont et des villages environnants.
BAQUOL. - Dictionnaire du Haut et du Bas-Rhin.
BAUMONT. - Histoire de Lunéville.
BÉNÉDICTINS. - Histoire générale de Mets.
A. BENOIT. - Etude sur le pays de Lunéville (M.S.A.L., 1865).
- Les Abbayes cisterciennes (J.S.A.L., 1867).
- La Garde d'Honneur à cheval de Lunéville.
- Invasion de 1814 dans les Vosges.
- La défense de Toul en 1815.
- Les corps francs du Cl Brice en Lorraine.
BERNHARDT. - Deneuvre et Baccarat.
F. BOUVIER. - Les premiers Combats de 1814.
BRISACH. - Journal de Marche du 1er' bataillon de la Garde Mobile de la Meurthe (Paris, 1882).
BRUN. - Les Chefs d'Etat à Lunéville en 1831.
D. CALMET. - Histoire de Lorraine.
- Histoire de l'Abbaye de Senones (Edition Dinago).
E. CHATTON. - Histoire de l'Abbaye de Saint-Sauveur et Domèvre (M.S.A.L., 1897-1898).
- Itinéraire des Reîtres en Lorraine, en 1587 (M.S.A.L., 1911)
CONSTANTIN. - L'Election de l'Evêque constitutionnel de la Meurthe en 1791 (Rev. quest. hist., 1913).
Ch. CUISSARD. - Notes pour servir à l'Histoire de Cirey (Paris, Chapelot, 1914).
E. DELORME. - L'arrondissement de Lunéville.
E. DUVERNOY. - Inventaire des Archives communales de l'arrondissement de Lunéville.
GUERRIER. - Annales de Lunéville.
L. JÉRÔME. - Les Cahiers du Clergé lorrain aux Etats Généraux de 1789 (Berger-Levrault, 1919).
H. LEPAGE. - L'ancien Diocèse de Metz et pouillés de ce Diocèse.
- Les Communes de la Meurthe.
- Le Département de la Meurthe.
- Les Seigneurs et le Château de Turkestein (M.S.A.L., 1886).
MARCHAL. - Histoire de Lunéville.
E. MARTIN. - Histoire du Diocèse de Nancy et de Tout.
E. DE MARTIMPREY. - Les Sires et Comtes de Blâmont (M.S.A.L., 1890-1891).
- L'Abbaye de Haute-Seille (M.S.A.L-, 1887).
MEURISSE. - Histoire des Evêques de Metz.
NOLLET-FABER. - La Lorraine militaire.
D. PELLETIER. - Nobiliaire de Lorraine,
PFISTER. - Histoire de Nancy.
DES ROBERT. - Les Campagnes de Charles IV.
ROUSSEL. - Histoire générale de la Guerre franco-allemande en 1870.
SAUCEROTTE. - Lunéville pendant la Guerre de 1870 et le rapatriement.
L. SCHAUDEL. - Badonviller.
SÉGUR. (le Comte de). - Mémoires du général Comte de Séqur (t. III, 1895).
SELLÈRE (le Baron). - Documents pour servir à l'Histoire de la Principauté de Salm.
- Souvenirs de Lunéville de 1814 à 1826 (Journal de Lunéville, 1895, mars et avril).
VIVILLE. - Dictionnaire de la Moselle.
MASSU. - Les Mémoires de Massu (manuscrit de la Biblioth. municip. de Nancy).


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Dessin de J. Divoux.
LE VlEUX CHATEAU DE BLAMONT, VU DE L'OUEST
D'après un Cliché Weick, Saint-Dié.

PREMIÈRE PARTIE
Le Comté de Blâmont, annexé au Duché de Lorraine


I - Cession du Comté au Duc René II

1° Actes de transmission


A la mort de Louis de Blâmont, dernier rejeton masculin de sa famille, tout son apanage échut à son oncle, Olry II, évêque de Toul. Ce prélat, très âgé et souffreteux, languissait en son château de Mandres-aux-Quatre-Tours, et faisait prévoir une fin prochaine. Le duc René II n'était pas sans l'apercevoir. Non seulement il avait flatté la vanité du vieillard, en lui procurant la mitre, mais il l'accablait encore de prévenances intéressées. Ses calculs ne le trompèrent point.
En 1500, Olry fit au Duc la promesse formelle de lui céder tout son avoir après sa mort, sauf à en garder l'usufruit sa vie durant.
En 1503, il lui permit d'en prendre possession effective. La cérémonie d'usage fut fixée au dimanche 24 mars pour Deneuvre, au 27 mars pour Blâmont, au 30 mars pour Mandres (1). Le 16 mars 1504, un nouvel acte réitéra la donation, tout en accentuant la réserve d'usufruit.
Enfin, en 1506, la cession devint définitive, le testateur ayant terminé, le 6 mai, sa longue et pénible agonie.
On sait que la Ban-cloche de Blâmont sonna son glas funèbre, pendant trois jours et trois nuits, et qu'un mausolée fut érigé à sa mémoire dans la Collégiale (2). On sait aussi que la Collégiale de Deneuvre reçut sa dépouille mortelle. Puis ce fut l'oubli autour d'une figure qui ne fut pas sans mérite et qui reste une gloire pour le Blâmontois.
Cependant une telle succession souleva d'assez vives oppositions, Bonne de Neufchâtel, veuve de Louis de Blâmont, remariée à Guillaume de Furstemberg, rêvait d'achever ses jours au château qui avait abrité les années de son premier mariage, et elle réclamait, en outre, une somme de 1.200 florins pour son douaire, et de 120 florins pour la rente de son Morgengaw (Cadeau de mariage). René II n'accorda pas la jouissance du château, mais se montra bon prince, en concédant une. rente annuelle de 1.000 francs barrois et une somme de 2.000 livres, une fois payée, pour les arrérages (3).
Yolande de la Haye, petite nièce de l'Evêque défunt, opposa des revendications plus difficiles à écarter (4). Ses prétentions s'appuyaient sur les coutumes de Bar et de Metz. Elle les fit valoir devant la Cour, réunie à Bar, en 1504; un docteur ès-lois était son mandataire. Une sentence du 3 juin éluda la plaidoirie et décida que « Messire Olry, oncle de feu Loys de Blâmont, était son plus proche héritier mâle, habile à lui succéder en la moitié des terres de Blâmont, lui-même possédant l'autre moitié par un partage de famille remontant à 40 ans; que la comtesse de Nemours (Yolande), au contraire, était inhabile à succéder, ces fiefs étant tous masculins... » Mais, se croyant victime d'un déni de justice, la plaignante, appuyée par son mari, fit savoir qu'elle porterait appel partout où besoin serait, devant le Roi de France, ou même devant l'Empereur. C'est au cours de ce procès que s'éteignit l'Evêque. Yolande en profita pour réclamer même la part de ce dernier, et, en somme, revendiquer tout l'héritage.
Pour en finir, René II proposa une transaction qui fut acceptée, le 25 août 1507 : Yolande devait se contenter de 12.000 livres tournois et renoncer à toute prétention contraire à la jouissance du Duc.
L'un et l'autre; ne se doutaient pas qu'ils touchaient à la fin de leur carrière. Yolande mourut quelques mois après, le Duc descendit dans la tombe, l'année suivante, le 10 décembre 1508, à la suite d'un refroidissement contracté au cours d'une chasse aux loups dans sa propriété de Fains.
On ne voit pas qu'il ait pris contact avec ses nouveaux sujets ; le temps lui en manqua. Cependant il s'était soucié de régler le sort des officiers qu'il voulait donner aux seigneuries de Deneuvre et de Blâmont. Il disjoignit ces deux seigneuries, mais pour les annexer toutes

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COMTÉ DE BLAMONT AVANT 1789

deux, non aux Etats de Lorraine, mais à l'avoir personnel des ducs régnants, et c'est ainsi que, peu après, elles servirent de douaire aux duchesses-mères.
A la nouvelle du décès de René II, le comté de Blâmont prit le deuil, comme pour les maîtres précédents. La Ban-cloche fut mise en branle pendant trois jours entiers ; dix-huit hommes reçurent une indemnité pour l'avoir sonnée; on célébra divers services religieux dans les églises. C'était la foi jurée, 1ers de la prise de possession. Les droits, les coutumes devaient rester intacts, seul changeait le nom du maître. Nous le verrons, nos ancêtres restèrent fidèles à leur parole, et c'est un honneur pour eux d'avoir gardé si longtemps vivaces l'esprit lorrain et l'attachement à leurs ducs.

2° Description du Comté

ÉLÉMENTS CONSTITUANT ALORS LE COMTÉ

Au temps des comtes, la seigneurie de Blâmont avait subi des variations perpétuelles : c'était la conséquence de leurs entreprises, parfois heureuses, plus souvent malheureuses. Avec les ducs, au contraire, l'état du début va rester stable ou à peu près : c'est ce que démontrent les Comptes ou Rôles, dressés chaque année au centre du comté et déposés aux greffes de la Cour de Lorraine (5). Ces documents renseignent sur les faits principaux, l'administration, le mouvement de la population et de l'agriculture, les ressources et les misères du pays. Ils vent nous servir à décrire les éléments que comprenait la Comté, comme on disait au début du XVIe siècle :
1° Le Chastel ou Manoir féodal, tel que l'avaient laissé les comtes, était comme le coeur de la seigneurie, mais combien morne et triste, depuis qu'il était vide. Les ducs tinrent à le conserver pour servir de forteresse aux confins des bailliages de Vôge et d'Allemagne; sans vouloir l'embellir, ils y firent, quand il fallut, les dépenses nécessitées par les ravages du temps.
2° La Ville de Blâmont était formée par le Bourg et les deux Faubourgs de Voise et Giroville. Elle était en plein essor. Ses rues, débordant de l'enceinte, s'allongeaient jusqu'à l'église; sa population augmentait en nombre et en richesse.
Les Laboureurs étaient massés près de la Porte d'En haut, sur la place du Vieil Marché; les Artisans et les Marchands tenaient boutique aux abords de la Porte d'En bas, autour de la Halle ou Hallette. La Cité devait avoir là son nouveau centre, avec l'Auditoire de justice et le Neuf Marché, dont les principales assises étaient à la Saint-Maurice, à la Saint-Martin et à la Saint-Georges.
L'autonomie de la Communauté s'affirmait toujours plus complète. Ainsi élisait-elle, chaque année, son Maire et ses quatre Echevins, préposés à la justice; elle disposait de ses finances et avait, pour les gérer, un Receveur qu'on nommait : Hymbul (6).
L'usage avait introduit les Confréries religieuses et les Corporations de métiers appelées Hans. L'association des Laboureurs existait déjà au temps des comtes, mais la compagnie des Arquebusiers est mentionnée pour la première fois dans le rôle de 1511. Le Han des Drapiers apparut vers 1569; celui des Bouchers a sa charte datée du 22 septembre 1593; celui des Cordonniers et Corroyeurs est du 28 mars 1615. Les Voileurs ou Flotteurs formèrent-ils une corporation ? On peut le croire. Leur nombre, tout au moins, fut toujours assez grand pour qu'une rue de la ville vieille conservât jusqu'à nos jours le souvenir de leur profession (7). Parmi tous ces groupements d'importance inégale, les arquebusiers avaient une place à part et formaient comme la troupe de la garnison. Les ouvriers du fer, armuriers, serruriers, toujours nombreux dans la petite ville, leur fournissaient un recrutement facile.
Vingt-cinq hommes étaient arbalétriers et autant couleuvriniers ; le chef principal avait le titre de maître arquebusier; son second, celui de maréchal des logis; l'uniforme était aux couleurs de Lorraine, jaune et rouge. L'étendard était orné d'une croix portant l'écu de Blâmont. Pour les défilés, le tambour marquait le pas, accompagné bientôt d'un fifre. Sur requête écrite, la petite troupe devait partir en mission ou faire escorte aux personnages de marque. La solde était modeste : 25 francs par an « pour se donner sujet et s'exercer au fait des armes, disent les comptes; et se rendre capable de rendre service à Son Altesse, le cas échéant ». II y avait, en plus, exemption de toutes tailles pendant la durée du service, comme pour les échevins et, en carême, le droit à un demi-cent de carpes, pêchées dans les étangs, remplacé plus tard par une somme de sept francs (8).
3° Quinze villages, aux alentours, avec leur ban respectif, formaient toute l'étendue du comté. Notons, avant de les décrire, comment ils dépendaient du duc et quelles ressources ils apportaient au Fisc. Sur tous le duc avait pleine justice. Il nommait le Doyen, pour lever les redevances et désigner les corvées, aussi bien que le Banwart, chargé de la police locale et-de la surveillance champêtre. Cependant Domjevin et Reillon, soumis à la loi de Beaumont, échappaient à la règle, en élisant eux-mêmes, à chaque Pentecôte, leur Mayeur avec un échevin, et en gardant pour eux le montant des amendes.
Le Fisc percevait annuellement des redevances fort complexes. Le principal de ses revenus était fourni par le Domaine ou possessions foncières, champs, breuils, forêts, étangs, cours d'eaux, dont les produits étaient recueillis par corvées, ou, plus tard, au moyen de la Ferme.
Une autre partie provenait des impositions en nature ou en argent, nommées : cens, droistures, aydes, qui grevaient l'usage de certaines maisons, pâturages, forêts, etc., ainsi le Denier fort pour les hayes de Barbas, la Daguerie, l'Embrochage, à propos de la vente du vin de Domèvre. Il y avait aussi les droits payés aux fours, moulins et pressoirs banaux ; les droits de halage sur les rivières ; de passage sur les ponts (9), de pêche, d'affouage; les droits d'entrée pour un nouvel arrivant dans un village; l'impôt, dit des charrues, des bêtes tirantes, ou faisant profit.
Quel souci pour chaque doyen de se rappeler les échéances, de garder et de transmettre, en temps voulu, gelines et chapons, quartes de vin ou de cidre et cent autres objets pareils, encombrants et périssables !
Il est de mode aujourd'hui de cribler de reproches cette fiscalité ancienne. Il faut avouer qu'elle donnait prise à l'arbitraire et qu'elle contrariait fort la liberté. Cependant la trouvait-on alors si incommode ? Les documents anciens ne mentionnent pas de plaintes à ce sujet. Il semble même que les paysans préféraient les redevances en nature à l'impôt en argent. Ils savaient le moyen d'adoucir les corvées de travail; ils pouvaient escompter des diminutions en temps de calamité et, si leur aisance s'accroissait, le taux de la dîme n'en augmentait pas d'autant. Enfin, ils avaient, pour compenser leurs charges, des droits de pâturage, d'affouage, d'essartage, de marnage, qu'ils ne se faisaient pas faute d'étendre, sans compter les acensements, dont la pratique devint bientôt courante, et dont les avantages furent réellement considérables.
On aimerait de connaître encore quels chiffres atteignaient les populations ; mais, en l'absence de toute espèce de recensement, il faut se borner à de vagues suppositions. Le droit d'Entrée, qui pourrait révéler le nombre des étrangers venant grossir la population indigène, n'est presque jamais perçu. Le milieu est agricole, donc sédentaire. Le village ne s'accroît que par ses propres moyens. Or les maladies contagieuses infligent de lourdes pertes, et l'augmentation est lente. L'ayde Saint-Remy, taxe levée sur chaque feu ou conduict, est plus significative (10). En relatant le nombre des ménages, elle permet d'évaluer à peu près le nombre des personnes; nous allons donner, dans le tableau suivant, les rares chiffres qu'elle révèle.

LISTE ET DESCRIPTION DES VILLAGES COMPRIS DANS LE COMTÉ

BLÂMONT : 117 feux; 3 fours banaux; 2 moulins; 1 chaufour; un corps de ferme, dit Moitresse, avec 100 jours de champs ; 100 fauchées de prés; 2 étangs traversés par la Voise, aboutissant à la chaussée du Xa; plusieurs bois, Trion, la Haye Vauthier, le Grand Bois, et, plus loin près de Saint-Sauveur, Bousson avec les deux scieries de Maschet et Malvet.
AMENONCOURT : 14 feux; 1 chaufour; terres et breuils; les Amnienbois.
AUTREPIERRE : 5 feux, 2 chaufours, 2 breuils; bois de Grandseille; un étang sur l'Albe et un sur le Danube, nommé Petit Etang de Rancogney.
BARBAS : 16 feux; 1 chaufour; 1 moulin; un étang sur le Vacon; Bois des Hayes.
BLÉMEREY : 5 feux ; 1 étang.
CHAZELLES : 5 feux; étang d'Albe.
DOMÈVRE : 22 feux; moitié du ban au comté; droit de passage et de halage ; l'autre moitié à l'Abbé de Saint-Sauveur avec 2 moulins, un four banal et le bois banal.
DOMJEVIN : 25 feux ; partie au comté avec passage et halage ; partie et rue Haute au seigneur d'Haussonville.
FRÉMONVILLE : 18 feux; partie au comté avec un chaufour; partie à l'Abbé de Saint-Remy avec moulin et forêts.
GONDREXON : 6 feux.
HALLOVILLE : 4 feux; partie au. comté avec la rue Haute, la Grand-Maison, la Haye Hinzelin, l'étang de Vilvacourt ; partie à la seigneurie et rue Haute au seigneur d'Haussonville.
IGNEY : Village détruit par une cause inconnue, n'a pas de feux en 1506; il y revient plus tard des habitants, à qui sont concédées diverses parts du ban abandonné au domaine ducal.
LEINTREY : 32 feux avec terres et herbages; le Rémabois et les Rappes.
REILLON : 18 feux.
REMONCOURT : 14 feux avec terres, herbages et bois de Hermagnagney, étang et breuil de Jambrot.
REPAIX : 4 feux avec breuils et bois.
A ces villages il nous faut ajouter des portions diverses sur Avricourt, Emberménil, Gogney, Saint-Georges, Laneuveville-aux-Bois, Mignéville, Saint-Martin, Verdenal et Xousse, qui furent unies au comté dans la suite par des transactions successives.
Les petites seigneuries des environs, autrefois vassales de la famille de Blâmont, furent dégagées de leurs liens vis-à-vis du comté. Elles subsistèrent néanmoins, mais dans un état voisin de la décadence, parce que leurs maîtres cessèrent d'y résider, pour remplir ailleurs des charges plus en vue. Ainsi Herbéviller-Saint-Germain vit ses maîtres retenus à Metz par leurs alliances. Herbéviller-Lannoy, quelque temps


Cliché du Pays Lorrain.
CHÂTEAU D'HERBÉVILLER-LANNOY, - FAÇADE.MÉRIDIONALE



Cliché du Pays Lorrain.
CHÂTEAU D'HERBÉVILLER-LANNOY. - COUR INTÉRIEURE

prospère, vers 1554, quand Jean Bayer de Boppart y construisit son château bien connu, retomba dans la solitude sous les descendants des comtes de Créhange. Ogéviller perdit à son tour son antique prestige, sous la domination des comtes de Salm, qu'absorbaient leurs hautes fonctions à la Cour de Lorraine, Le groupe des deux Parux, Brouville et Brouvelotte, possédé par Vary de Lutzelbourg, acheva ses destinées, jadis brillantes, quand mourut, vers 1520, ce chambellan célèbre. Saint-Maurice resta quelques années encore à la famille de la Roche et Pierre-Percée, avec Badonviller, aux descendants de Salm. Cirey, Petitmont, Harbouey, Halloville, incorporés au domaine de Châtillon, formaient, pour les barons d'Haussonville, un apanage forestier plus vaste que riche (11), La Châtellenie évêchoise de Baccarat étendait ses frontières capricieuses jusqu'à Vacqueville, Reherrey, Neufmaisons.
Ça et là se rencontraient des territoires soumis aux Abbés de la région ; c'étaient les bans de Haute-Seille et de Saint-Sauveur; le ban le. Moine, relevant de Saint-Symphorien de Metz ; le ban Saint-Pierre, de Moyenmoutier; le ban de la Rivière, de Senones.
On a dit que le sol de la Lorraine était morcelé comme un échiquier ; notre Blâmontois en est la preuve. Pourtant, malgré sa division, l'unité y régnait, créée par la similitude des moeurs, du travail et de la race.

Officiers du Comté

1° Les: Gouverneurs

Les ducs choisissaient ces dignitaires, pour les représenter, publier leurs ordonnances, contrôler les comptes et surveiller les subalternes, Ce rôle, plus honorifique qu'actif, rapportait de beaux deniers ; 1,200 livres au début, 3,000 et plus à la fin du XVIe siècle. C'était l'usage du temps. Chaque ville importante devait avoir son gouverneur, sauf à ne jamais le voir et même à ne pas le connaître,
Gaspard d'Haussonville fut le premier gouverneur de Blâmont, En qualité de bailli de l'évêché, il représentait l'évêque à la prise de possession de 1503, Il devint bailli de Nancy, le 27 octobre 1529, et mourut peu après, On ne mentionne de lui qu'un voyage dans le comté, afin d'explorer un étang et d'indiquer les améliorations à y faire,
II eut pour successeurs : Jean de Lenonçourt (1530-1550); Hugues de Villelm, seigneur de Montbardon (1550-1570) ; Gérard de Reinach, seigneur de Saint-Baslemont et de Montquentin, vers 1590; le seigneur de Vileparoy, vers 1600; Claude-François de Barbas, seigneur de Deneuvre et de Mazirot, en 1619; le seigneur de Buffegnicourt, vers 1630, et, après l'occupation française. M, de Speltz, de 1661 à 1663, On ne sait rien de saillant sur leur rôle,

2° Les Prévôts

Cette charge fut plus effective que la précédente. Elle assumait vraiment l'entière direction du comté, en cumulant, suivant l'expression moderne, les Finances et la Justice. Tous les revenus étaient concentrés entre les mains de ce Receveur, et tous les payements émanaient de lui. Ses comptes, fidèlement tenus, devaient être déposés à la Cour. Ce sont les Rôles que conservent nos archives et où nous puisons des indications si précieuses sur le rendement des impôts, la valeur des denrées, le coût du travail, la composition des villages et le nom même des habitants.
La tâche du justicier était plus délicate. Ne fallait-il pas enquêter, réprimer, juger, suivant la procédure en usage ? Les Plaids annaux se tenaient à la Saint-Georges et à la Saint-Martin. Les crimes faisaient l'objet de procès spéciaux, et combien y en eut-il, vers la fin du siècle, avec les déplorables affaires de sorcellerie !
Alors le Prévôt siégeait, assisté de quatre échevins, et le Procureur soutenait l'accusation. Fallait-il exécuter une sentence capitale, le signe patibulaire était dressé contre les tours du château; le bourreau venait de Nancy; des gens de Nonhigny, Montreux et Verdenal avaient mission de monter la garde aux portes de la ville, moyennant une indemnité; puis, la lugubre besogne terminée, tous les gens de justice faisaient le Past ou repas traditionnel, pour lequel on voit figurer, dans certains comptes, une dépense de 21: gros (12). Ces souvenirs sinistres expliquent, sans doute, le sens odieux qui s'attache chez nous au nom de Prévôt, désignant pourtant la plus noble magistrature.
Les titulaires de cette charge furent souvent des gens du lieu, choisis dans la classe la plus instruite. Ils ne résidèrent pas au château,, qui, bientôt délaissé, fut réduit à l'état de grenier. En voici la liste : Henri de Blâmont, depuis 1505 jusqu'à 1524; Conrad, jusqu'à 1534; Colin Alix, jusqu'à 1548; Didier Gelée, jusqu'à 1561 ; Lucas Lhuillier, jusqu'à 1563; Jean Lhuillier, frère du précédent, jusqu'à 1570; Thomas Guégitius, jusqu'à 1590; Colin Olry, jusqu'à 1591 ; le sieur de Besançon, jusqu'à 1593; Chrétien Mathiot, jusqu'à 1610; Claude Périer, jusqu'à 1614; Marc Georges, jusqu'à 1616; Christophe Cageret, jusqu'à 1619; Nicolas, dit Raville, venant de Deneuvre, jusqu'à 1630; Charles Massu, de Fleury, le plus méritant de tous, de 1630 à 1680; Joseph Massu, son fils, de 1680 à 1690, et Edmond Massu, le dernier de tous, de 1690 à 1707.

3° Les Gruyers

La Gruyerie désignait ce que nous avons appelé depuis le Service des Eaux et Forêts. Dans ses attributions figuraient la vente des bois et des planches, la perception des redevances pour les droits d'Affouage, de Paxon, de Flottage et de Pêche, le soin des digues, des chaussées, des moulins et des scieries, le payement des gardes et des sagards. Il n'en était pas question au début du XVIe siècle. Les ducs l'instituèrent vers 1546, parce qu'alors, sans doute, l'industrie du bois prit de l'extension.
De fait, les comptes de Gruyerie grossirent rapidement, et ses bénéfices furent assez abondants pour payer, dans la suite, de grosses réparations au château ou d'importants achats de munitions; ils servirent même à couvrir les frais de fêtes grandioses qui furent données à Nancy ou à Blâmont. Le Gruyer, logé au château mieux aménagé, prit, de ce chef, le titre de châtelain, tout en restant inférieur au Prévôt.
Le premier Gruyer fut Claude-Didier Gelée, en 1546. Il garda sa charge jusqu'en 1551. Pierre de Ville lui succéda, jusqu'en 1566; puis Francisque Buscaglio, favori de Christine de Danemarck, vulgairement appelé Bouscaye, jusqu'en 1587; Dominique Thabouret, anobli pour ses cinquante ans de loyaux services (1588-1632); Dominique Barbier, gendre du précédent, l'émule de Massu en bienfaisance, pendant les tristes années de 1633 à 1668; enfin, le non moins digne Dominique Thabouret le jeune, de 1668 à 1688.

4° Les Tabellions ou Notaires

L'institution en était fort ancienne, pour la rédaction des contrats et la perception du droit de scellage. On sait qu'à Blâmont, le Sceau était enfermé, avec la minute des actes, dans un coffret de la Collégiale, qui s'ouvrait seulement devant le Prévôt, le Contrôleur et le Notaire réunis. Un seul tabellion suffit longtemps à la besogne; mais il en fallut deux, vers le milieu du XVIIe siècle, et même trois, un siècle plus tard ; c'est l'origine des trois études notariales qui, naguère encore, étaient en exercice et se trouvent aujourd'hui réduites à deux.
Claude Vautrin, François Vincent, puis Joseph Vautrin, Jean-François Rognon remplirent l'un après l'autre cette charge, jusqu'en 1688.

Coutumes du Comté

On attachait grande importance au serment, juré par René II, de garder au comté ses Institutions et ses Coutumes. Elles étaient en usage depuis longtemps et les derniers Comtes les avaient codifiées. On en trouve le texte dans la pièce d'archives B. 878. Une ordonnance de Charles III les confirma, en 1596, et un arrêt du Conseil d'Etat, sous Stanislas, leur donna force de loi, le 22 mars 1743. Un opuscule, devenu rare, donne, en entier, toutes les dispositions qu'elles renferment. Bien qu'elles ne soient plus dans nos moeurs, signalons-les en quelques traits, pour mieux dépeindre la physionomie du milieu que nous retraçons.
Le Prévôt, avons-nous dit, rendait la justice haute, moyenne et basse. Les délits étaient jugés dans les Plaids annaux. L'instruction des crimes se faisait tout de suite, avec prinse de corps, s'il y avait flagrant délit ou crainte de fuite. La prescription de quarante jours éteignait la poursuite du plaignant. La peine capitale entraînait la confiscation au profit du justicier, mais une telle sentence devait être confirmée par la Cour ducale avant l'exécution. On pouvait porter appel devant ladite Cour contre toutes les sentences. Un délit, punissable d'une simple amende, n'entraînait l'arrestation qu'en cas d'insolvabilité ou s'il y avait eu scandale. Les bourgeois de Blâmont avaient leur justice propre et leur prison particulière, dans les locaux de la Porte d'En bas.
Le mariage établissait :
1° La communauté de biens entre époux, soit pour leur propre, soit pour leurs acquêts;
2° La faculté de s'entredonner les meubles, l'usufruit des acquêts, et même tout l'avoir, s'il n'y avait pas d'enfants.
Durant le mariage, le mari administrait tout l'avoir. En cas de veuvage, le mari survivant recueillait tous les meubles, à charge des dettes non hypothécaires ; la femme survivante avait en douaire, à son choix, la, moitié des biens du mari, sauf à en perdre la moitié en cas de secondes noces, à moins de conventions différentes.
Le régime successoral se formulait ainsi :
« Les enfants de divers mariages succèdent à leurs parents par tête, autant l'un que l'autre, et également par lits, et s'en font les partages à frais communs, puis sont jetés à lots sans préférence du choix aux uns plus qu'aux autres. »
Les parents peuvent, par testament ou autrement, « avantager un ou plusieurs de leurs enfants de leurs acquêts, et non autrement, sauf à ne pouvoir désavantager les enfants d'un lit précédent. »
La succession en ligne collatérale est admise suivant des règles compliquées.
Le père a la tutelle de ses enfants, sans compte à rendre, mais à charge d'entretien. La mère a également cette tutelle, mais elle la perd, si elle se remarie. L'enfant privé de son père et de sa mère tombe sous la tutelle des aïeux, après réunion d'un conseil de famille. Les contrats de tous genres sont régis par des règles analogues à celles de notre Code civil.
Qui ne retrouve ici l'esprit de la loi de Beaumont, avec sa haute conception de la personnalité humaine et son respect de la propriété individuelle ? Certains incriminent le partage égal entre héritiers. Il a poussé, en effet, au, morcellement exagéré, qui a fait dominer chez nous la petite propriété, mais n'est-ce pas un bien que les plus petits puissent être propriétaires ?
On peut critiquer plus justement le système de l'indivision, pratiquée souvent dans les héritages. L'expérience a montré qu'elle leur était toujours funeste, en amoindrissant l'intérêt et en provoquant leur abandon. On ne voit aucune trace, en Lorraine, du droit d'aînesse, admis en France. De là vint, sans doute, le goût inné de nos pères pour l'égalité.

II - Malaises sous les Ducs Antoine et François Ier

1° Sous le règne du duc Antoine (1508-1544)

Le XVIe siècle avait mal débuté en Lorraine, La famine fut générale en 1501 et en 1502, à la suite de pluies torrentielles, qui empêchèrent toute récolte. Le résal de blé monta de deux sous à 10 francs, et la queue de vin de 12 deniers à 4 livres. L'année suivante (1503) fut marquée de l'apparition de la peste orientale, dont les effets furent très cruels en 1505, 1507 et 1508. D'après les chroniques de Lorraine et de Bar, le tiers de la population en fut atteint. La consternation était universelle. Pour combattre le découragement, les magistrats de Metz crurent bon d'organiser des récréations publiques aux portes de la ville, et c'est alors qu'on inventa le jeu de Cueilles (Quilles), qui est encore en faveur parmi nous.
A tant d'alarmes vint s'ajouter la crainte de l'invasion. Il n'était bruit, en 1507, que des méfaits causés par une bande de hobereaux alsaciens, conduits par Franz Sickingen. Plusieurs fois, ils chevauchèrent de ce côté des Vosges, en répandant l'effroi par leurs pillages. Les chroniques du bailliage d'Allemagne, qui l'attestent, ainsi que les comptes du Prévôt de Blâmont, désignent ces bandits sous le nom de Schencks de Brisac.
Pour s'opposer à leur passage, on courut dresser clés barrières entre Blâmont et Hattigny, et on mit sur pied tous les hommes valides de la région. Heureusement, on en fut quitte pour la peur. Aucune collision n'eut lieu, et la bande de malandrins, prenant le large, s'écoula vers Sarrebourg et Dieuze, puis vers le nord de la Lorraine, Pourtant le village d'Igney fut dévasté alors et se trouva vide de tout habitant; les documents n'indiquent pas la cause de sa ruine. Ce fut peut être la peste toute seule, mais il se pourrait aussi qu'une randonnée de la horde malfaisante ne fût pas étrangère à ses malheurs.
La contrée, singulièrement appauvrie, goûta cependant un moment d'accalmie, Pour inspirer courage, les officiers du duc firent réparer les tours du château, les pont-levis de la ville, les autres ponts et ouvrages d'utilité publique. Les massons venaient de Barbas, les charpentiers de Frémonville; les tuiles sortaient de l'usine de Haute-, Seille, la chaux des fours d'Autrepierre et d'Amenoncourt; les bois ne coûtaient rien ; tous les matériaux étaient amenés sur place par corvées.
A l'avènement du duc Antoine, en 1509, Blâmont refusa de fournir le don qui était d'usage, en invoquant ses privilèges; mais, lors de son mariage, en 1515, il lui fallut offrir une bienvenue notable à la duchesse. Une note du comptable a soin de faire remarquer « qu'en la pauvreté présente, le cadeau modeste a une valeur à part ».
Après un peu de bien-être, voici de nouvelles angoisses. La peste réapparaît, en 1522 et 1524. Puis se présente l'agitation réformiste, avec son cortège de divisions, de poursuites et d'exécutions regrettables. Des phases nombreuses qui forment son histoire, retenons celles qui ont trait à notre sujet. Les Prédicants, venus à Metz dès 1523, gagnent des adeptes nombreux à Vic, à Dieuze, à Saverne, à Molsheim ; en 1524, l'Alsace est en pleine effervescence. Le mouvement novateur nuit à l'ordre civil autant qu'à la religion. Pour l'enrayer, le duc lance de sévères édits; mais en les voyant inefficaces, il recourt aux rigueurs de la justice. L'augustin Jean Châtelain est brûlé sur la place de Vic, le 12: janvier 1525. Dix jours après, le curé de Saint-Hyppolite, Volfgang Schuch, est appréhendé dans son presbytère. C'est de Blâmont que part la petite troupe chargée de l'arrêter, Gaspard d'Haussonville et treize compagnons chevauchent sans bruit à travers les Vosges; ils surprennent leur homme au logis, puis le ramènent par Sainte-Marie-aux-Mines et Raon-l'Etape, où ils pernoctent, et le déposent, le lendemain, dans la prison de la Craffe. On sait que le malheureux fut brûlé, le 21 juin suivant, sur le paquis de Malzéville, sans se rétracter et en récitant des psaumes.
Un mois auparavant avait eu lieu la rapide expédition du duc Antoine contre les Rustauds ou les Bours (13). Pour en comprendre les rigueurs sanglantes, qu'on ne perde pas de vue les méfaits qui la provoquèrent.
Vers le 3 mai, des bandes, fanatisées par les idées nouvelles, attaquèrent Saint-Dié et le pillèrent. Repoussées par les armes, elles se portèrent sur Raon et Celles, puis allèrent saccager le monastère de Saint-Sauveur. Ce pauvre cloître, isolé en pleine montagne, leur fut une proie facile, Quand on apprit les mauvais traitements infligés aux moines, les dégâts causés par le feu, la perte totale des meubles ornements et livres précieux, qui étaient la seule richesse de ce lieu de prière, on fut saisi d'indignation. On sut aussi que des émissaires nombreux faisaient une propagande active en faveur des « dix articles », venus d'outre-Rhin. On en vit à Lunéville, à Blâmont, et ils n'eurent pas de succès, mais dans d'autres régions ils reçurent un meilleur accueil. L'agitation prenait des proportions inquiétantes, et vers Sarrebourg, Dabo et Saverne, s'était formé une foyer d'insurrection, qui groupait plus de 4.000 personnes.
Le duc Antoine crut sage de porter un grand coup de ce côté et de faire vite. Pour garder les trouées des Vosges, il mit Gérard de Haraucourt à Saint-Dié, Philippe, son frère, à Blâmont, et Nicolas de Ludres avec Jacques de Haraucourt à Sarrebourg. Puis il entra lui-même en campagne, en passant par Vic et Dieuze. L'expédition fut rapide : Saverne, Marmoutier, Molsheim, Scherviller, Saint-Hyppolyte, Saales et Raon furent des étapes victorieuses. Le 25 mai, le Duc était de retour dans sa capitale. On peut regretter les cruautés de ce temps. Les moeurs de l'époque étaient moins douces que les nôtres, et le bras séculier excède volontiers, quand il juge des causes religieuses. L'insurrection, du moins, fut à jamais éteinte.
Le Blâmontois avait entendu gronder l'orage tout autour, sans avoir à en souffrir. Peut-être même son commerce y gagna-t-il, puisque sa principale industrie était la fabrication des armes à feu. On sait que les arquebusiers de Blâmont eurent à fournir alors nombre de boulets forgés de fer, de couleuvrines et d'arquebuses, pour les places de Lunéville et de Nancy, et qu'ils installèrent, dans leur arsenal, huit mortiers et huit obusiers, sans compter une couleuvrine, demandée par la Ville, pour défendre la Porte d'En bas.
La terrible peste n'était pas au bout de ses méfaits, elle était revenue en 1527. Elle fut cause que le marché fût abandonné et que la ville dut envoyer à Nancy pour solliciter des approvisionnements. On sait la somme qu'elle donna au porteur de sa missive, mails on ignore le résultat de sa démarche.
Le comté ne trouvait plus, auprès de la Cour ducale, les attentions bienveillantes du début. L'ayde Saint-Remy, portée de deux francs à un écu, par feu, pour couvrir les frais de la guerre des Rustauds, fut impitoyablement exigée, malgré l'énergique protestation des Bourgeois de Blâmont. Leur Remontrance nous apprend « que leur ville contient environ 250 ménages, dont les trois quarts sont si pauvres qu'ils ne sauraient porter leurs frais, excepté 20 ou 30, qui seraient, encore détruits, s'il leur fallait payer pour les autres. Lorsque le Duc est venu les voir, ils lui ont donné de bon coeur pour sa bienvenue, ce qui leur a fait dépenser beaucoup d'argent, et ils sont bien pauvres ». Dans sa réponse, le Duc allégua « les grandes et urgentes affaires qu'en maincte matière il a eu devant et encore présentement dans les mains ».
Toutefois, pour la première année, il daigna réduire de vingt écus la somme exigible, ce qui permit d'exonérer vingt ménages, parmi les plus pauvres. Dès lors cette taille fut toujours levée en entier. Seuls en étaient exempts le maire ou doyen, le curé, le marlier, le pâtre, les veuves et les mendiants.
Vers 1530, les calamités publiques diminuèrent et le pays retrouva quelque peu d'aisance. La preuve en est dans le magnifique essor qui fit entreprendre la reconstruction de nombreuses églises, surtout dans la partie du comté qui relevait du diocèse de Metz. Tous ces édifices se reconnaissent aux détails de leur structure, et ils se ressemblent tellement qu'ils paraissent avoir été dessinés par le même architecte. Ils ont mêmes voûtes, mêmes fenêtres lancéolées, même oculus (14); tous traits qui les rattachent à la première moitié du XVIe siècle. En tous, le choeur seul a été conservé jusqu'à nos jours; les nefs, devenues trop petites, ont été agrandies au XVIIIe siècle. Pour certaines la date de construction est connue. C'est 1504, pour la chapelle de Fricourt; 1520, pour l'église de Vého (15); 1546 (et non 1346, comme l'a fait écrire une mauvaise lecture d'une date gravée sur le cadre de l'oculus), pour celle d'Autrepierre; 1552, pour celle d'Avricourt. Leintrey, Xousse, Reillon, Foulcrey, possédèrent aussi des monuments semblables, qui se rapportent certainement à des dates approchantes.
En ces temps de calamités, les paroisses susdites furent-elles capables d'un tel effort ? On peut en douter. Les documents n'en disent rien, c'est vrai, mais on peut soupçonner qu'un bienfaiteur puissant et généreux fut l'instigateur de ce mouvement. Pendant toute cette époque, l'Eglise de Metz eut à sa tête des princes de la Maison de Lorraine. Certains, comme le Cardinal Jean, dit l'Onuphrien, cumulèrent de nombreux bénéfices. On peut supposer qu'ils furent les bienfaiteurs dont nous cherchons les noms.
Le duc Antoine vint faire visite à ses sujets de Blâmont, en l'an 1532. Le Prévôt, qui mentionne des dépenses effectuées à cette occasion, ne nous dit rien du séjour et des circonstances qui ont marqué ce voyage. Peut-être y fut-il question déjà d'attribuer à la duchesse la jouissance du Comté, comme douaire personnel. Ce qui le fait supposer, c'est la venue, en 1534, de Jean Paris, dit Thouvenin, maître des oeuvres de la Cour (architecte) pour prescrire dans le château de nombreux et coûteux aménagements. Les travaux furent exécutés en 1535, et on peut lire dans le mémoire dressé pour les dépenses, que celles-ci « furent effectuées en toute diligence et par ordre de Madame ».
Les dépenses s'élèvent à plus de 1.906 francs. Il n'y a pas de bâtiment nouveau, sinon un pavillon, créé dans un jardin pour ledit sieur Paris. Si Renée de Bourbon caressa vraiment le projet de séjourner à Blâmont, le temps lui manqua pour réaliser son rêve, car elle mourut en 1539.
Les années continuaient d'être mauvaises, au point qu'il fallut exempter les habitants du Comté de trois années de taille, « afin de repeupler la ville de Blâmont qui s'en allait en ruines ». Voici cependant une note plus gaie. Le duc Antoine marie sou fils, François; avec Christine, fille de Christian II, roi du Danemark, et d'Elisabeth d'Autriche. C'est une alliance illustre, qui met la famille ducale au rang des plus grandes familles de l'Europe et la jette dans les bras de Charles-Quint, oncle de la nouvelle épousée. Le mariage est conclu en 1540, signé à Ratisbonne, le 1er mars 1541, célébré à Bruxelles, le 10 juillet suivant. L'arrivée du couple gracieux est le signal de fêtes splendides. A Nancy sont donnés des festins somptueux, pour lesquels se mettent en frais les diverses portions du duché. Le comté de Blâmont « fournit, pour le banquet de Monseigneur de Bar, 20 douzaines d'oisons, 4 douzaines de couchons, 46 douzaines de gelines avec quantité de venaison, gelinottes de bois, cailles, tourterelles, ramiers etc. » (16).
Les Princes rendirent ensuite visite à leurs bonnes villes. A Lunéville, furent servis deux saumons du Rhin, achetés à Strasbourg et mis en pâté à -Blâmont. Le lendemain, les nobles personnages arrivèrent à Blâmont et y reçurent des hommages-empressés. Les présents étaient modestes, mais le gibier, les poissons furent servis en abondance et le château avait fait toilette neuve. Que n'a-t-on plus de détails sur les réceptions ? L'intérêt en serait plus grand que la description minutieuse des raccoutrements, opérés aux toitures, ou d'autres réfections du même genre, que relate scrupuleusement le comptable dans son rapport de 1542.
On savait déjà, par des lettres patentes du 9 juin 1541, que la dot de 15.000 livres, promise à Christine, serait constituée avec les revenus du comté de Blâmont, ceux de Gondrexange et d'autres villes voisines : la contrée semblait passer ainsi sous l'autorité directe de la jeune épousée. Celle-ci révéla tout de suite son amour pour le faste, en faisant mettre à l'étude, par l'architecte Jean Paris, des projets d'embellissements grandioses pour le vieux manoir dont elle devenait souveraine. Son aspect pittoresque l'avait sans doute émerveillée. Mais des événements inattendus et la rivalité fameuse entre François Ier, roi de France, et Charles-Quint, arrêtèrent net le cours de ses projets. Christine de Danemark devait être pour le comté une bienfaitrice insigne, mais plus tard, et dans des circonstances tout autres. Pour l'instant, ce fut de nouveau l'angoisse.
Charles-Quint, voulant envahir la Champagne, avait résolu de passer par la Lorraine. Le duc Antoine ne réussit pas à empêcher cette violence et il dut laisser entrer les troupes impériales. Celles-ci s'étaient mises en marche, vers la fin de 1543, et se massaient autour de Metz, quand l'hiver les immobilisa. Il fallut les répartir de divers côtés pour les héberger plus facilement; c'est ainsi qu'il en vint jusqu'à Sarrebourg et Blâmont. A force de réquisitionner, les ressources du pays s'épuisèrent et, même avec des récoltes suffisantes, le pays ressentit bientôt les horreurs de la famine. Un écho des plaintes générales se trouve dans une supplique des gens de Xousse, qui demandent au Duc d'être exemptés de tailles en disant, « qu'en plus des malheurs communs, ils ont à déplorer de grands dégâts, causés dans leur finage par la foudre ». (17).
Les hôtes forcés s'éternisèrent après l'hiver. Hélas ! leur discipline n'allait pas en s'améliorant. Ils étaient encore là, quand parvint tout à coup la nouvelle que le duc Antoine était mort : c'était le 11 juin 1544. La consternation fut à son comble. On a dit que, touchés de la douleur sincère des Lorrains, les Impériaux se montrèrent plus modérés et se remirent en campagne.
La position de la Lorraine fut des plus critiques pendant toute cette année et la suivante. La guerre se déroulait à ses portes et absorbait toutes ses ressources. La disette fut bientôt si grande qu'il fallut se nourrir d'herbes, de racines et de fruits sauvages.
Quand le traité de Crespy eut arrêté les hostilités (1545), les troupes impériales furent licenciées et regagnèrent leur pays, en redoublant leurs méfaits. On eut lieu de maudire surtout les Lansquenets, cavaliers terribles, pour la plupart luthériens, dont les brigandages éhontés remplirent nos contrées de désolation et de ruines.

2° Sous le règne du Duc François Ier (1544-1545)

Le nouveau Duc, François Ier, commença son règne sous de mauvais auspices. Ses sujets, éprouvés par tant de secousses, offraient un terrain propice à toutes les contagions; la peste reprit ses ravages de 1545 à 1547, et de 1551 à 1552. Cependant, le jeune souverain ne manquait pas d'espoir. Il avait vingt-sept ans. Christine lui avait déjà donné deux enfants : le futur Charles III et Renée; un autre était attendu. Mais une maladie soudaine arrêta le Duc dans sa carrière pleine de promesses. Les médecins les plus célèbres, Antoine Champier et Nicolas Le Pois, furent impuissants à conjurer son mal. On manda, en toute hâte, les sommités médicales de Strasbourg et de Fribourg. On en consulta, d'autres par lettres, à Paris, à Dijon et à Londres. On ne vit d'autre remède que le changement d'air et la retraite dans un lieu chaud et sec. « C'est ce qui fait, écrit Edmond du Boulay, que, huit jours après avoir fait son entrée à Nancy, vers la mi-avril, François partit précipitamment vers la ville de Blâmont, au pied du Mont des Vôges... Le Duc y séjourna environ trois semaines, mais, au lieu de s'améliorer, il allait toujours diminuant de santé et multipliant en la maladie de colicque, entremêlé de fiebvre, et finalement d'apoplexie et perclusion des membres. Pour à quoy remédier furent mandés tous les médecins de Lorraine et de Barroys... et ne fut conclu meilleur remède que de le faire baigner es bains de Plumières (Plombières)».
On conduisit l'auguste malade en chaise à bras, la litière lui étant insupportable. On alla sans, peine de Blâmont à Deneuvre, puis à Epinal, puis à Remiremont ; mais il fallut s'arrêter là. On y transporta, par tonneaux, les eaux puisées aux sources bienfaisantes; mais tous ces soins furent inutiles, et le Duc expira le 5 juin. Son règne n'avait duré que 363 jours. Les funérailles furent grandioses; Edmond du Boulay en régla la pompe comme pour le duc Antoine. Le corps, embaumé, fut ramené à Deneuvre, du 2 au 4 août. Son transport à Nancy fut remis à plus tard, à cause de la peste.
La Duchesse, venue à Deneuvre malgré son état de grossesse, pleura son mari, puis profita de la présence des principaux représentants de la noblesse pour traiter les affaires de la Régence. En assemblée solennelle, tenue au château, le 6 août, il fut unanimement décidé que le duché serait gouverné conjointement par Christine et par Nicolas de Lorraine, frère du défunt. Celui-ci, bien qu'évêque de Metz et de Verdun, n'était pas dans les Ordres. Il prit occasion de cette circonstance pour rentrer dans la vie séculière, sous le nom de Comte de Vaudémont, Marquis de Nomeny et Duc de Mercoeur ; puis, s'attachant au château de Deneuvre, il y résida jusqu'à son mariage avec Marguerite d'Egmont, le 1er mai 1549 (18).
Christine ne tarda pas à mettre au monde une seconde fille, Dorothée, qui fut baptisée, le 24 août, dans la Collégiale de Deneuvre, tout près des restes mortels de son père. Ces circonstances émouvantes lièrent profondément la grande âme de la princesse à une seigneurie qui entrait, du reste, dans son douaire. Il fallut bientôt revenir à Nancy, mais Blâmont et Deneuvre purent retrouver plus tard leur souveraine et lui faire oublier, par leur fidélité, les amertumes de sa carrière mouvementée.

III - L'Administration brillante de Christine de Danemark

1° Le Temps de la Régence


Tout fut grand dans la noble figure qui a nom Christine de Danemark : Sa naissance sur les marches d'un trône; son éducation supérieure à son sexe ; les deux alliances qu'elle contracta, l'une avec François Sforza,, archiduc de Milan, l'autre avec un Duc de Lorraine non moins fastueux ; ses épreuves cruelles, entre autres la mort prématurée de ses deux maris; ses insuccès contredisant sa fière devise : « Sans moi tout tombe en ruine » (Sine me cuncta ruunt). Habituée à voir grand, à exécuter sans hésitation, à commander sans réplique, à donner d'un geste large, elle sut également supporter l'adversité et opposer au malheur la plus mâle énergie. Sa nature impérieuse, comme sa hautaine assurance, se devinent à travers son écriture anguleuse et son paraphe plutôt viril.
Dans les affaires compliquées de la Régence, Christine déploya une habileté qui lui permit d'éclipser bientôt son beau-frère, Nicolas de Vaudémont. Edits contre lés Réformés et les Duellistes (1545), précautions contre les attaques possibles du dehors, entretien des places fortes, principalement de Blâmont, son génie n'oubliait rien. Son activité finit par porter Ombrage au Roi de France, en sorte que, devant des menaces positives, la nièce de Charles-Quint dut ralentir son zèle. D'autre part, la noblesse dé Lorraine, froissée des préférences qu'elle paraissait accorder à son entourage d'Allemands et de Danois, faisait entendre de nombreux murmures. Elle n'en poursuivit pas moins ses desseins, en recourant aux arrêts de la justice (19).
Parmi les procès qu'elle soutint, les deux suivants intéressent la gruerie de Blâmont, dont elle venait de créer les services. Le premier, en 1547, est relatif au fief de Frémonville, qui recevra plus tard le nom de La Tour (20). La famille de Habsbourg, alliée à celle de Blâmont, l'avait autrefois constitué, puis l'avait cédé, en 1363, à un membre; de la. famille de Salm, mais il avait fait retour au comté, en 1376. Il devait figurer dans la donation de l'évêque Olry, mais, en fait, il échappait, pour des motifs inconnus, à la possession des ducs. La cause était claire. Christine la gagna facilement et à peu de frais, comme l'atteste le compte de gruerie dressé en 1548. Le second procès, en 1549, n'alla pas de même. La Duchesse revendiquait de vastes forêts, voisines de la seigneurie de Turkestein, que possédaient alors les barons Balthazar et African d'Haussonville. Ces derniers recoururent au Tribunal des Assises, qui désigna les arbitres (2 septembre), à savoir : Michel Bouvet, l'Abbé de Saint-Martin de Metz et le seigneur de Bassompierre, bailli de Vôge, pour Christine; l'Abbé de Bouzonville, Michel de Gournay et le Procureur de Metz, pour les Barons.
La sentence des experts débouta la Duchesse de ses prétentions, mais lui laissa les bois de Barville, sur lesquels ses droits étaient clairs ; elle traçait en outre, entre le pays des Baronnies et celui de Blâmont, une limite qui fut dès lors respectée. C'est l'année où Jean de Lenoncourt fut remplacé par Hugues de Villelm, comme gouverneur de Blâmont : peut-être cette disgrâce se rattache-t-elle à cet incident.
Tandis que Christine atteignait à Nancy l'apogée de sa puissance, le comté de Blâmont recevait d'elle les marques d'une sollicitude toute princière. Il eut la faveur de sa visite, au printemps de 1548, alors qu'elle reconduisait sa tante, Anne de Hongrie, regagnant ses Etats par la voie de Strasbourg (21).
On sait que le séjour de cette illustre princesse fut l'occasion de réceptions splendides à la Cour de Lorraine. Les adieux se firent à Blâmont. Les comptes de gruerie mentionnent les dépenses effectuées pour des réparations au château. Que ne disent-ils les incidents d'une journée si intéressante pour la petite ville ? Tout au moins, la Duchesse pût-elle remarquer combien serait insuffisant l'aménagement du château, s'il lui fallait y résider, et elle prit, sur le champ, des mesures pour qu'il pût être digne d'elle.

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PANORAMA DE BLÂMONT AU TEMPS DE CHRISTINE DE DANEMARK
Réduction de la gravure de Hoefnagel

Elle aimait à bâtir et les ressources ne lui manquaient pas. Elle envoya, l'année même, un ingénieur italien dresser des plans « pour fortifier le château et la ville, et faire un battant à drap ». Le battant fut érigé en amont du moulin. Quant aux fortifications, leur restauration aboutit, en réalité, à la création d'un ensemble d'édifices que l'on nomma le Nouveau Palais des Ducs. Les travaux durèrent plusieurs années, et la cassette ducale en fit les frais. En 1552 seulement, le comté y contribua pour une somme de 3.043 francs. Or, il s'agit de serrurerie, de plomberie et de fournitures qui supposent l'édifice prêt à être habité.
Le compte de gruerie parle également de verrières peintes, fournies par les ateliers de Saint-Nicolas. C'est la preuve que l'oeuvre de Christine touchait à sa fin, et ne doit pas être -reportée en 1564, comme l'insinue Lepage dans ses Communes.
Il était temps. En. cette même année 1552, Christine dût abandonner la Régence, frappée comme par un coup de foudre. Henri II, roi de France, vint à Toul, le 12 avril, et, méditant un coup de force, se présenta à Nancy, deux jours après. C'était le Jeudi-Saint. Il avait lavé les pieds à douze pauvres. Il fut reçu avec honneur par le prince Nicolas et plusieurs Lorrains, qui étaient sans doute de connivence. Le lendemain, devant la Cour assemblée, la Duchesse apprit sans préambule qu'elle n'était plus Régente, que son fils Charles, âgé de neuf ans, allait être emmené en France, que tous les Flamands et Impériaux, particulièrement le Seigneur de Villelm, devraient quitter leurs emplois, qu'une garnison moitié française moitié lorraine occuperait Nancy. Dans le beau cadre de la Galerie des Cerfs, la scène fut émouvante, et Brantôme en parle ainsi : « Avec cette grande beauté qui la rendait plus admirable, elle vint sans s'étonner et s'abaisser aucunement devant le Roi, en lui faisant pourtant une grande révérence, et, le suppliant, lui remontra, les larmes aux yeux, qui la rendaient plus belle et plus agréable, le tort qu'il lui faisait de lui oster son fils, chose si chère qu'elle n'en avait eu au monde une telle, et qu'elle ne méritait point ce rude traitement, vu le grand lieu dont, elle était extraite et aussy qu'elle ne pouvait avoir rien fait contre son. service. Et, ces propos tenait-elle si bien et de si bonne grâce et par si belles raisons et avec si doulces complaintes que le roy, qui de soi était toujours très courtois aux dames, en eut très grande compassion et non seulement lui et tous les princes grands et petits qui se trouvaient en cette veüe. »
Quel calvaire, en ce jour de Vendredi-Saint ! Christine le gravit sans adoucissement. Le roi, étant parti à Metz, le 15, la Duchesse quitta le Palais Ducal, le 18, accompagnée seulement de ses deux filles. En se retirant dans son douaire, elle pouvait choisir entre Deneuvre et Blâmont; c'est à Blâmont qu'elle donna sa préférence.
La difficulté fut de s'accommoder à une pareille retraite et de vivre oubliée dans une province obscure. L'altière Princesse, habituée aux intrigues des grands, sentit bien que la vie de recluse lui serait insupportable, et elle annonça bientôt son dessein de retrouver les Souverains Impériaux, en partant pour les Flandres. Nicolas de Vaudémont et le Comte d'Egmont, son beau-frère, l'ayant appris, s'empressèrent de venir à Blâmont, pour la saluer avant son départ. Leur visite dura du 11 au 14 juin. Les comptes du Prévôt nous rapportent, avec les frais de réception, d'intéressants détails (22).
Le Régent et sa femme, le comte d'Egmont (23), sa femme et sa suite logèrent au château ; les autres seigneurs de l'escorte, chez les hôteliers et bourgeois de la ville : on a payé pour eux une somme de 1587 fr. (24),
Dans la suite du Régent figuraient :
1° Le seigneur de Montrichard, à la tête de 17 chevaux (25) ;
2° Le seigneur de Vaudeville, avec 4 chevaux (26);
3° Le seigneur de Blécourt, avec 4 chevaux (27) ;
4° Le seigneur de Boucq ;
5° Le seigneur de Misoy (?), avec 2 serviteurs et 3 chevaux;
6" Le seigneur de Marville, avec 3 chevaux (28) ;
tous écuyers lorrains.
Le comte d'Egmont avait une escorte plus nombreuse. Son principal écuyer était le comte de Labischat, ayant 7 chevaux. Dix gentilshommes, aux noms allemands, Graff, Languidach, Queberchen, etc., semblaient d'importants personnages. Toute une troupe de valets et de serviteurs, sans compter deux trompettes, trois lavandières, deux chartons avec leurs charriots à mulets, formaient une suite imposante.
Une telle visite ne manquait pas de solennité, mais il y avait de la tristesse en l'air, et il n'y fut pas question de réjouissances. On sait seulement que huit tambourins furent achetés pour la circonstance, et que les « harquebousiers de la ville furent placés et embastonnés de part et d'autre des rues où Monseigneur devait passer, tant à son arrivée qu'à son partement ».
Après le dîner du samedi, tout le monde était en selle et retournait à Nancy. La Duchesse partit elle-même peu de jours après, dans un sens tout opposé. Après avoir séjourné à Strasbourg et à Offenbourg, où des lettres lui furent apportées de Blâmont, elle prit le chemin des Flandres, et son absence dura sept ans.
On la regretta bientôt en Lorraine, car son despotisme fut jugé moins intolérable que l'ingérence du Roi de France. Etrangère à toute rancune, la Princesse continua d'user de sa puissance pour favoriser sa patrie d'adoption. Elle resta aussi en rapport direct, malgré la distance, avec son douaire, et l'administra par correspondance.
Elle adjoignit pour cela à M. de Villelm, qu'elle maintint jusqu'en 1563, le sieur Jaillon, à qui elle attribua 200 livres pour ses peines, et autant pour son logement. Cet homme mérita toute sa confiance, et eut pour tâche de surveiller tous les services. Il fut en fonction de 1556 à 1583.
On se borna naturellement à l'indispensable, on répara la Porterie d'En bas (en 1553), parce « qu'elle chéait, ayant été bastie autrefois sur des poutres de bois qui étaient toutes pourries ». On restaura aussi la Porterie du château et on y plaça l'écusson de Lorraine et de Christine. On remit en état le donjon, trois autres tours.
Six années s'écoulèrent tant bien que mal ; les impôts furent assez lourds; la peste reparut en 1556, après le siège de Metz: D'autres alarmes revinrent, causées par « les Gallans, maulvais garsons, vacabonds, caïmans et autres gens de guerre passant et repassant par les villages ».
Enfin on apprit que le Roi de France consentait à diminuer ses rigueurs à l'égard de la reine Christine, et caressait le projet d'unir sa seconde fille, Claude de France, à Charles de Lorraine, âgé maintenant de 17 ans et connu comme l'un des princes les plus accomplis du royaume. Christine fut flattée de l'avantage promis à son fils, donna son consentement et attendit le jour où elle pourrait revenir en Lorraine. Le mariage ayant eu lieu, le 5 février 1559, les jeunes époux se rendirent à Bruxelles, pour rendre visite à la noble, exilée. L'entrevue fut extrêmement cordiale. Christine ne détournait pas son fils de son alliance avec la France, mais elle entendait garder elle-même tout son attachement à l'Autriche. La Régence allait donc cesser en Lorraine, et nul obstacle n'empêcherait plus l'exilée d'y rentrer.

2° L'Ere des magnificences à Blâmont

Il tardait à Christine de revoir son douaire. Elle y revint, quelques mois avant l'arrivée de Charles de Lorraine. Nous savons, par les comptes du Prévôt, qu'elle était à Blâmont dans le courant du mois d'avril, puisqu'ils mentionnent des dépenses « faites par l'Altesse de Madame pendant qu'elle était à Blâmont pour faire ses Pâques ». Charles III ne fit son entrée à "Nancy qu'en octobre suivant. Pour cette circonstance, le comté envoya, sur l'ordre de la Duchesse mère, des sangliers, des cerfs, des chevreuils et quantité d'autre gibier tué dans ses forêts. Le Duc ne fit qu'apparaître à Nancy, bientôt rappelé à Paris par des affaires importantes. Il y resta deux ans encore, pendant lesquels sa mère administra le duché et sa capitale. Mais Blâmont, reprenant quelque animation, soupirait après la présence de sa bienfaitrice. Charles III ne revint qu'en 1562, pour se consacrer tout entier à l'administration de ses Etats. Alors sa mère quitta Nancy (18 mai), pour s'installer définitivement au château qu'elle s'était préparé.

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Cliché de l'Imprimerie Berger-Levrault.
CHRISTINE DE DANEMARK
Duchesse douairière, bienfaitrice Insigne de Blâmont

Une telle princesse pouvait-elle oublier son activité, son goût poulies magnificences, et perdre l'illusion de se croire encore souveraine ? On la vit aussitôt prendre contact avec les gens de la région blâmontoise et s'intéresser à toutes les misères, qui étaient grandes. La foudre et la grêle avaient fait d'importants dégâts aux environs : la Princesse compatissante répandit de larges aumônes aux paysans. La peste régnait aussi et dura jusqu'en 1563 : la-bonne douairière fit venir de Nancy le Prieur de Notre-Dame, pour donner aux malades les secours de son art. L'hiver de 1564 fut particulièrement rigoureux, détruisant les noyers, les vignes : elle prit, avec l'Evêque de Metz, les meilleures mesures pour compléter les approvisionnements. Les chemins, les ponts, les digues des étangs, avaient souffert des intempéries : elle les fit remettre en bon état.
Sous son impulsion, les Salines de Rosières, en chômage depuis 80 ans, reprirent leur activité. Blâmont reçut d'elle, en 1565, un véritable bureau de charité, destiné à fournir la Passade aux passants, c'est-à-dire un repas et un gîte pour la nuit aux voyageurs sans ressource. Cette institution, lointain prélude de l'hôpital actuel, fut encouragée par le Duc et reçut de lui un subside annuel de 20 francs.
Il est bon de rappeler ces traits de bienfaisance, pour atténuer les reproches sévères que certains historiens font à l'ancienne noblesse. Sans doute, les princes lorrains de cette époque eurent un faible pour le faste et les plaisirs coûteux, mais on les voit toujours convier le menu peuple à leurs fêtes et lui réserver plus que de simples miettes dans leurs journées de liesse, II semble que, mieux que tout autre, Christine ait compris toutes les délicates attentions de la bonté.
Les bruyants exercices de la chasse ont toujours fait les délices des Grands. Dans les vastes forêts de Barville (29) ne manquaient ni les promenades pittoresques, ni le gibier de toute espèce; Christine y fit venir plusieurs fois les Grands de la Cour. Les chasses de 1562 et 1563 firent époque, tellement elles furent brillantes. On y tua une quantité fabuleuse de cerfs, de chevreuils, de bêtes à poil ou à plume, et toutes les pièces succulentes furent servies à Nancy, avec les poissons des étangs, dans des festins somptueux que les annales du temps ont longuement décrits.
En l'année 1567, Blâmont participa largement aux réjouissances qui accompagnèrent les fiançailles de Renée, première fille de Christine, avec Guillaume, fils d'Albert III de Bavière. L'empereur Maximilien avait négocié cette alliance, Le contrat fut signé à Vienne en sa présence, le 3 juin, et les fiançailles furent fixées aux derniers jours du mois ; mais la bénédiction fut remise au 21 janvier 1569, pour avoir sa ratification dernière par Christine et Charles III, le 28 décembre suivant.
Les fêtes organisées pour ces fiançailles furent merveilleuses. Pendant huit jours se déroulèrent les récréations et les jeux les plus en faveur dans ce temps : tournois, combats à la barrière, courses de bagues, festins, danses, etc.. La belle saison et le site charmant du château offraient un cadre incomparable. Que de prouesses, aventures, propos galants, incidents curieux, dans cette joyeuse semaine ! On aimerait à en retrouver la relation écrite. Hélas ! il n'y avait pas de gazettes à cette époque, et nous ne savons pas même le nom des invités.
Il est certain pourtant qu'African d'Haussonville fut de la fête. On le fit quérir, en voiture, à son château du Hazard. Les capitaines Hanus et Speck, de Dieuze, furent donnés comme guides au Duc de Bavière. Toute la noblesse des environs fut convoquée et le menu peuple accourut, par toutes les routes, pour prendre part à la solennité. Le reste se devine : et l'animation de la petite ville, et l'affluence des visiteurs, et l'entrain de la foule. Les pièces du comptable nous apprennent, d'autre part, les sommes employées aux préparatifs, la durée des travaux, la provenance des ouvriers et mille autres détails qui nous intéressent moins et qui montrent que toutes les pièces du château avaient fait toilette neuve (30).
Les fêtes écoulées, le noble fiancé s'en retourna en Bavière, accompagné de son majordome, le comte Volmar de Dalstein. Tout ce brillant équipage comprenait huit chevaux de selle et quinze chevaux de trait.
Pendant qu'à Blâmont brillait cette lueur de joie, tout autour s'allumaient les querelles religieuses. Le Calvinisme progressait dans le pays messin, à Marimont, à Dieuze, à Bourdonnay. Les prédicants avaient la faveur des comtes de Linange à Réchicourt, des barons d'Haussonville au château du Hazard (Zùfall) près de Lorquin, des comtes de Salm à Badonviller. Dans cette dernière ville, les Réformés affichaient une audace insolente, « s'emparant de l'église, ayant les heures du service mi partie avec les catholiques, et ce, par grâce spéciale et soubs les conditions dont ils furent mauvais observateurs, et, par succession de temps, ils se rendirent si puissants et si hautains que, lorsque la messe n'était pas terminée pour l'heure du prêche, ils entraient dans l'église en tumulte, s'asseyaient sur les autels, défiguraient les insignes des Saints comme idolles risibles, et y commettaient plusieurs iniquités trop longues à déduire... » (31).
On apprit bientôt que l'abbaye de Saint-Sauveur, à peine restaurée, venait d'être saccagée à nouveau. Les uns attribuent ce méfait à Jean-Philippe de Salm; d'autres, à des malandrins conduits par un certain Jaulny; d'autres, à des troupes de Guillaume d'Orange, allant en France pour secourir les Huguenots (32). Il y eut plusieurs autres alarmes encore, dont les conséquences furent moins funestes.
Si les mesures énergiques, prises par Charles III pour diminuer les luttes fratricides, eurent de bons résultats dans le Duché, Christine réussit mieux, dans le Comté, en employant sa haute influence à protéger ses sujets. Guillaume d'Orange vint, en réalité, en 1568, et traversa le Blâmontois, mais, par égard pour sa souveraine, il sut imposer à ses troupes une grande réserve, et il ne fit aucun mal. L'année suivante (1569) se présenta le capitaine La Coche, qui voulait atteindre Baccarat; des ligueurs le refoulèrent vers Saverne.
Habile à protéger ses sujets contre les périls du dehors, la bonne Princesse sut aussi bien les préserver de la séduction des nouveautés dangereuses. Aussi ne vit-on, à Blâmont, qu'un ou deux Calvinistes, bientôt écartés (33). Mieux encore, elle s'employa à réparer les dégâts qu'elle n'avait pu empêcher.
Les religieux de Saint-Sauveur vinrent lui conter leur découragement à la suite de leurs malheurs réitérés, et leur désir de transporter leur abbaye en un lieu où ils seraient mieux défendus. Leur projet de s'établir à Domèvre, où ils avaient un prieuré, eut aussitôt son approbation (34). Non seulement elle intervint auprès de Charles III, pour faire agréer et subventionner cette translation, mais elle ouvrit sa bourse toute grande pour aider à l'entreprise, heureuse de procurer à son douaire un nouvel élément de prospérité.
En novembre 1573, voici le château de Blâmont en grand émoi : la reine de France, Catherine de Médicis, y est attendue, et Christine lui réserve une réception digne d'elle (35). On sait que la diète de Pologne offrit alors la couronne du pays à Henri d'Anjou, frère de Charles. IX, roi de France. Le Prince accepta et partit accompagné de sa mère avec quelques Grands du royaume. Arrivée à Nancy, l'illustre caravane s'y arrêta. Une fille, Catherine, plus tard Abbesse de Remiremont, venait de naître à Charles III. La Reine en fut marraine et lui donna son nom, le 20 novembre. Le voyage reprit, le 28, et, après un arrêt à Saint-Nicolas-de-Port, on parvint à Blâmont, le 29. Là devaient se faire les adieux.
Avec la Reine et son fils arrivèrent le duc d'Alençon, Marguerite de Valois, le jeune prince de Coudé, roi de Navarre, Cheverny et d'autres.
Ludovic de Nassau et le duc Christophe, fils de l'électeur palatin, chargés de protéger le jeune prince pendant la traversée de l'Allemagne, arrivèrent à leur tour. L'entrevue dura jusqu'au 3 décembre, et la réception fut digne de si nobles personnages.
Enfin sonna l'heure de la séparation. La Reine, ayant obtenu toutes les garanties désirables, mit son fils sur la route de Sarrebourg et l'embrassa en lui disant adieu. On dit qu'elle pleura : c'était, parait-il, le seul enfant qu'elle aimât véritablement. Elle n'eut de consolation qu'à la pensée qu'il ne serait pas longtemps en Pologne. Sa tendresse maternelle devinait juste; Henri revint à Paris, le 30 mai suivant, rappelé par la mort prématurée de Charles IX.
Une autre fête, grandiose comme, les précédentes, aurait pu réjouir encore la petite région Blâmontoise. On l'attendait, car on savait la seconde fille de Christine promise en mariage à un Prince d'Autriche, Erric de Brunswick-Volfenbuttel. Il avait été protestant, mais il s'était fait catholique. Le mariage eut lieu, le 20 décembre 1575, mais pas à Blâmont, nous ne savons pourquoi. Il fut célébré à la Collégiale Saint-Georges de Nancy, devant une brillante assemblée. La veuve de Charles IX, Elisabeth, fille de Maximilien II, était arrivée de la veille. Les Grands d'Autriche, venant rechercher l'ancienne Reine de France, étaient également présents, à savoir : Guillaume II et sa femme Renée, Mme d'Aremberg et d'autres. Au moment où les époux se donnaient la main, le héraut cria trois fois, suivant l'usage : « Silence soit, silence ! » puis on jeta au peuple des pièces d'or et d'argent. Les fêtes étant finies pour le 3 janvier, les illustres invités regagnèrent l'Autriche par Colmar et Bâle (36); la duchesse Christine s'en revint seule à Blâmont.

3° La fin d'une Carrière, glorieuse

Déjà les années s'accumulaient sur la tête de la Duchesse, sans que rien faiblit en elle, ni l'entrain, ni la sollicitude pour ses sujets, ni le goût des voyages, ni la passion de bâtir. Tant de qualités devaient taire bénir sa mémoire, malgré des manières autoritaires, qu'excusait un désir d'être utile.
Plusieurs de ses réformes procurèrent de réels avantages à ses sujets. Elle remplaça d'anciennes prestations en nature par une rente en argent modérée et fixe.
Ainsi les gens d'Autrepierre, de Repaix et de Leintrey furent libérés de la corvée de garde au château; les pêcheurs de Domjevin, de l'obligation de fournir le poisson à l'Assomption, à la Toussaint et à la Noël ; au lieu de carpes, les arquebusiers reçurent de beaux deniers pour leur indemnité.
Elle ouvrit aussi la voie aux Acensements qui furent, en réalité, des ventes déguisées de portions plus ou moins utiles au domaine ducal, comme des étangs, des terrains incultes ou mal boisés, qui acquirent une valeur plus grande et furent profitables à la région.
Son édit de 1580 contre les blasphémateurs serait aujourd'hui chose surprenante, mais il était dans l'esprit du temps. Celui de 1581 régularisait la perception du droit de scel: Celui de 1587, le dernier de ses actes, était une loi somptuaire inspirée par le désir de prévenir la disette et la-cherté des vivres (37). Cet édit fut également promulgué dans le reste de la Lorraine.
Comment refuser son admiration à l'oeuvre entière de cette grande Princesse, et notamment à l'embellissement de son château, poursuivi avec tant de méthode et de bon goût ? On sait, par les comptes de la gruerie, que dans la cour intérieure se trouvait une fontaine jaillissante dont les eaux étaient amenées de la forêt de Frémonville par des tuyaux en bois d'un coûteux entretien. Un parc magnifique s'étendait jusqu'à la rue des Chapeliers, renfermant des cerfs et autres bêtes sauvages sous des taillis ombreux. Tout autour s'étageaient des pavillons coquets, où se trouvaient logés les serviteurs : Pierre Sylvestre, valet de chambre; Jacques Cottereau, dit Duplessis, maître d'hôtel. Tout annonce un train de vie princier qu'on aurait grand tort de reprocher à qui savait si bien l'ordonner.
On ne s'étonnera pas que, fière de son oeuvre, Christine de Danemark ait désiré posséder une esquisse ressemblante de sa belle demeure. Les documents anciens nous apprennent qu'elle en fit tracer une image par son ingénieur, Jules Ferrari, aidé par un maçon de Blâmont, du nom de François. Cette oeuvre est perdue. Le même caprice la porta à faire venir un dessinateur célèbre, nommé Hoefnagel, pour qu'il exécutât un croquis de sa résidence (38).
L'estampe qu'il grava nous est parvenue. C'est une des premières qui aient été répandues par l'imprimerie. Plusieurs exemplaires en existent encore et portent le titre de « Blanmont au pays de Vauge ». Cette image, fidèle au moins dans l'ensemble, dépeint, mieux que les plus habiles descriptions, le noble profil du château sur l'harmonieux paysage qu'il domine. L'artiste a écrit, au dos de son oeuvre, trois mots qui traduisaient sans doute son enchantement : « Oppidum, non magnum quidem, sed pulchrum et amoenum » ; ce qui veut dire : Forteresse petite sans doute, mais coquette et agréable. Une impression semblable gagne encore le touriste qui contemple aujourd'hui, de la côte de Barbas, le panorama des ruines du château.

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Cliché du Pays Lorrain.
SALLE D'HONNEUR DU CHÂTEAU D'HERBÉVILLER-LANNOY CONTEMPORAIN DU CHÂTEAU DE BLÂMONT

Un voyageur, qui s'intitule Jodocus Sincerus, emploiera, quelques vingt ans plus tard, dans son Itinéraire de Strasbourg à Paris, des termes aussi flatteurs (39). « Après Sarrebourg, écrit-il, se trouve le village de Saint-Georges, où l'on voit une singulière enseigne d'auberge : « Point d'or, point d'argent », puis une ville agréable, quoique pas très grande, appelée par les Allemands Blanckenberg. Là, à gauche, en entrant, est un magnifique château « arx diffusa et magniflca » vis-à-vis et à droite, une hostellerie, où, pour un prix modéré, on vit magnifiquement : « lautissime ».
Que ne pouvons-nous rétablir par la pensée et décrire, pièce par pièce, un château dont les ruines sont toujours si majestueuses ? Donnons-en, du moins, une idée sommaire, en utilisant la gravure de Hoefnagel et les inventaires mobiliers que conservent nos archives (40).
Le vieux manoir, avec son enceinte, son donjon carré, ses six tours rondes, était proprement la citadelle. Le gruyer y habitait ; les locaux qu'il n'occupait pas servaient d'arsenal et de magasins. L'armement était celui du temps : 8 faulconneaux, montés sur roues, en fer forgé; 33 arquebuses à crocq; 20 arquebuses à mèche; 2 tonneaux de poudre fine ; du plomb ; 4 hallebardes, marquées au chiffre de S. M. pour les quatre corps de garde installés sur le chemin de ronde. Le tout en déplorable état, dit l'inventaire de 1589, parce qu'il avait servi à repousser l'attaque des Reitres.
La résidences nouvelle, créée pour Christine, avait aussi son enceinte de murailles et ses tourelles, en contre-bas de la forteresse et l'entourant. Le Palais proprement dit avait une façade au couchant, garnie de deux tours massives; à l'intérieur, la façade était ajourée de fenêtres nombreuses' dans le goût de la Renaissance. L'entrée était au milieu; au-dessus s'élevait une flèche pyramidale, à quatre pans, dont les arêtes étaient ornées de choux et tuppignons de terre (41). Un escalier de pierre, le même sans doute que celui qui existe encore, donnait accès aux étages supérieurs.
De chaque côté de l'entrée, s'ouvraient les grandes salles, dont les plafonds à solives sur sommiers s'harmonisaient avec les boiseries murales. Celle de droite, en bas, avait été aménagée en chapelle, où venaient officier les Chanoines de la Collégiale. Celle de gauche était le lieu de réception avec la cuisine et l'office.
Au premier étage était le quartier du Cardinal, préparé pour Charles de Lorraine, lors des fiançailles de Renée; les tentures en étaient rouges, crespinées et frangées d'or. En face, une salle pareille « où se voyait un lit à l'Impérial, de grand drap bleu, frangé de laine ». Çà et là des tentures, des tapisseries, des bahuts, des coffres, tous les meubles d'une grande maison, toutes les productions artistiques du temps : grilles forgées à Blâmont, verrières peintes à Saint-Nicolas, miroirs


Cliché du Pays Lorrain.
CHAPELLE ACCOLÉE A LA SALLE D'HONNEUR DANS LE CHÂTEAU D'HERBÉVILLER-LANNOY

polis à Hattigny, émaux préparés à Badonviller, cuirs repoussés à Deneuvre. Le parc s'en suivait avec ses frais ombrages.
Enfin, jusqu'à la poterne du moulin, les pavillons s'étageaient au levant, pour loger les serviteurs et leurs familles (42).
Que fallait-il de plus pour satisfaire une douairière et lui donner l'illusion qu'elle restait duchesse ?
On pouvait croire que, fortement attachée à Blâmont, Christine de Danemark y finirait ses jours, quand on la vit soudain partir pour l'Italie. Suivant les calculs les plus probables, ce voyage doit être place aux environs de mai 1587. Quelles raisons le motivèrent ? Nous ne ferons sur ce point que de simples conjectures, La rumeur publique faisait craindre le retour du choléra asiatique ou morbus hungarius, qui avait été si terrible en 1584; mais ce fléau ne l'eut pas fait fuir. Son éloignement provient plutôt de l'opposition de ses vues politiques avec celles de son fils. On s'explique dès lors la froideur de Charles III pour sa mère, quand elle vint à mourir, froideur si extrême, qu'on n'en conçoit pas de plus grande à l'égard d'une personne vouée à l'exil.
Christine se rendit donc à Tortone, petite ville du duché de Milan. Saint Charles Borromée venait de mourir tout près de là, en 1584, et on le vénérait déjà comme un saint. On apporta de Blâmont plusieurs messages à la Princesse, qui répondit en expédiant plusieurs nominations. On sait qu'elle fit le pèlerinage de Notre-Dame de Lorette, en 1588, pour accomplir un voeu. On attendit vainement son retour.
En septembre 1590, parvint à la Cour de Charles III la première annonce de sa maladie. Aussitôt le Duc dépêcha vers elle le seigneur Porcelet de Maillanne. Quand celui-ci arriva, Christine vivait encore. On eut le temps de régler certaines affaires et d'envoyer un second courrier, puis un troisième, mais ce dernier devait faire part de sa mort.
Le Duc donna l'ordre de ramener le corps de sa mère. Toutefois, chose singulière, il s'arrangea pour que ses funérailles n'eussent point d'éclat. Le convoi funèbre, dirigé par Vice-Conty, maître d'hostel de la Duchesse, arriva par la route de Saint-Dié et s'arrêta à Deneuvre. La bière était sur une simple voiture, il n'y avait que trois chevaux pour toute l'escorte. Le gruyer de Deneuvre était chargé de tout disposer.
Le cortège funèbre arriva le 10 novembre. Une députation envoyée de Nancy par le Cardinal de Lorraine, se présenta pour rendre les honneurs à la défunte : elle comprenait le seigneur Gérard de Reinach, un gentilhomme et huit serviteurs. Quand le corps fut déposé à la Collégiale, on célébra les services. Les mêmes marques de deuil eurent lieu à Blâmont. Divers membres de la noblesse vinrent s'incliner devant la chapelle ardente. On attendait l'ordre de transfert à Nancy; il fut retardé jusqu'au 23 avril et on ne donna aucun apparat aux funérailles définitives. A la Collégiale Saint-Georges, où se trouvaient les tombeaux de la famille ducale, une dalle fut levée, presque en cachette. La bière fut descendue dans le caveau, et ce fut. tout. Là dépense pour cette cérémonie fut des plus modestes.
Dans un acte de 1587, Christine était qualifiée : Reyne de Danemark et de Norvège, des Goths et Vandales, duchesse de Golsmich; Holstein, Stronay, Dietmarck, Lorraine et Bar et Milan, marquise de Deuthornay, comtesse d'Oldembottrg, Dielmenhorst, Blâmont, et dame de Deneuvre. On peut lire, dans Lionnois, les épitaphes placées sur son tombeau, avec la description de son blason compliqué (43).
On ne peut mieux finir cette biographie qu'en citant ce bel hommage de François Thibaudot, dans son Histoire des Rois et Ducs d'Australie :
Du nom de Christ, Christine a son nom justement
Qui suit les pas du Christ, l'aimant parfaitement.

IV - Inquiétudes incessantes sous les Ducs Charles III et Henri II

1° Le passage des Reîtres

Après le départ de Christine, le comté fut assailli par d'incessantes épreuves et n'en regretta que plus la perte de son bon génie. Le premier de ces malheurs survint, quelques semaines après sa disparition. Peut-être ne l'aurait-elle pas empêché; du moins, en aurait-elle adouci les conséquences. Ce fut l'invasion des Reîtres protestants, amenés en France par le duc de Bouillon, pour porter secours au Béarnais. On était au mois d'août 1587. Pour ces troupes, levées en Alsace, le plus court chemin était de traverser la Lorraine. Mais le duc Charles III et les Guise s'y opposaient. Leur capitaine, African d'Haussonville, était allé barrer les défilés des Vosges avec des régiments lorrains, pendant qu'on inondait les vallées de la Seille et du Sanon, et qu'on rendait les routes impraticables, en les couvrant d'arbres abattus.
Malgré toutes ces précautions, les Reîtres, se faufilant par la vallée de la Zorn, purent avancer jusqu'à Sarrebourg. Les Lorrains, débordés, crurent les arrêter en leur fermant cette place, mais ils durent lâcher pied, à la première sommation. Alors African, aux abois, dépêcha, vers Lunéville, le capitaine Jouvenot avec 150 hommes et, vers Blâmont, le capitaine des Poignantes avec une troupe pareille, puis battit en retraite sur deux châteaux qui lui appartenaient, le Hasard et Turkestein.
Suivant Digot, les Allemands formèrent aussi deux groupes, pour leur marche en avant. L'un atteignit, près de Saint-Quirin, l'arrière-garde de Fouquet de la Route (44), le battit et lui prit sept enseignes, qu'il fit porter aussitôt à Strasbourg (28 août): L'autre, composé surtout de Reîtres, ou cavaliers, alla droit vers Blâmont, en passant par Tanconville et Frémonville. Il investit la petite place, dès le dimanche 30. Là, toutes les forces de l'expédition se rejoignirent et décidèrent de prendre d'assaut la citadelle qui prétendait leur barrer la route. Qu'on juge des chances de la lutte ! Les défenseurs étaient à peine 500, à savoir : les 150 hommes de des Poignantes, arrivés de la veille, d'autres Lorrains amenés par le capitaine Thomas Kiecler, les 50 arquebusiers de la ville et des gardes volontaires accourus aux lugubres appels de la ban cloche. On sait les maigres ressources de l'arsenal. Le prévôt Thomas Guégitius et Nicolas Gelée, son gendre, faisant l'office de lieutenant, assumaient toute l'organisation (45).
Les assaillants étaient au nombre de 30.000, ou même de 35.000. Ils campèrent dans tous les environs, jusqu'à Harbouey, Ancerviller, Barbas; un régiment de Suisses, occupait le faubourg de Giroville; un autre d'Alsaciens, sous les ordres du. seigneur de Villeneufve, le faubourg de Voise. L'artillerie, forte de 19 bouches à feu, avait pris position sur la côte.
Les Allemands ne croyaient pas à une résistance sérieuse et furent très étonnés du défi qu'on opposa à leur première sommation. Ils ouvrirent le feu et le premier assaut fut sans résultat. Ils accordèrent repos pour toute la journée du lundi. Cependant le capitaine Cormont et son fils, le seigneur de Villeneufve, tous deux lorrains devenus calvinistes, profitèrent de cet instant de relâche pour reconnaître les lieux et faire des travaux d'approche; ils perdirent quelques hommes. Une nouvelle attaque, le mardi, fut aussi vaine que la première. Alors, M', de Bouillon, logé à Sertuville (46), réunit son Conseil. Cormont déclara que pour prendre le château, il faudrait des tranchées, que les pertes seraient grandes, que les arquebusiers ennemis tiraient bien. « Mais, en parlant ainsi, ajoute La Huguerie, l'historien de cette campagne, il semblait forcer sa pensée et désirer passer outre, pour ne pas exposer la vie de son fils, car il était fort judicieux. » Survint un capitaine qui avait autrefois visité la place, et qui affirma « qu'elle n'était point de défense, estant simplement un chasteau de plaisir ». Entra un autre capitaine pour annoncer que les lansquenets avaient pris des vivres et saccagé une abbaye voisine (47). La réunion s'acheva après échange de vues contradictoires, M. de Bouillon étant au lit, malade. Enfin chacun s'en retourna au quartier d'Acherviller, en se donnant rendez-vous pour le lendemain dans la plaine d'Herbéviller. Blâmont allait être délivré.
En effet, le 4. septembre, les Allemands s'écoulèrent peu à peu et on vit les derniers disparaître derrière le bois de Trion. En poursuivant leur route, ils reprirent leur programme qui était de faire le plus de mal possible aux Lorrains, parce qu'ils étaient catholiques incorrigibles. On sait qu'en passant à Herbéviller, ils dévastèrent les deux seigneuries de ce lieu, celle de La Tour, appartenant à M. de Barbas, celle de Lannoy, à M. de Créhange. Ils attaquèrent, en même temps, le château d'Ogéviller, qui était aux princes Otto et Frédéric, Rhingraffs de Salm, ardents protestants, qu'ils ne connaissaient pas. Ils en eurent raison après neuf volées de canon et pendirent le châtelain défenseur, bien qu'il se fût rendu.
La défense de Blâmont, dans cette circonstance, fait honneur à la petite ville. Ce fut un réel triomphe, car l'attaque avait été sérieuse, à en juger par les nombreuses meurtrissures qu'il fallut réparer ensuite (48) : le donjon découronné, la porte Saint-Thiébaut renversée, sept brèches pratiquées aux murs d'enceinte. Dans la ville et les faubourgs, les dégâts furent aussi importants. L'église paroissiale, réduite à ses quatre murs par l'incendie, coûta, l'année suivante, à l'abbé de Haute-Seille, 1.400 livres pour sa réparation. Tous les registres du Tabellionnage, qui étaient gardés dans la collégiale, furent lacérés et détruits.
On apprit bientôt toutes les dévastations causées dans les lieux environnants. Barbezieux et Harteville, détruits, ne se relevèrent jamais ; Barbas et Ancerviller furent gravement endommagés. Les digues des étangs étaient rompues à Blémerey, Chazelles, Autrepierre. La Gruerie ne put en réparer les canaux, huches et autres ouvrages nécessaires à l'exploitation qu'en 1590. Le plus triste à voir était l'abbaye de Domèvre. Sa tour était effondrée; ses cloches, d'un poids de 7 à 8.000 livres, fondues; son orgue, ayant coûté 2.000 livres, consumé; sa façade, ses cloîtres renversés; on estima ses pertes à 30.000 livres.
La contrée subit, dit-on, des dégâts pour 74.000 livres, mais n'eut à déplorer que la mort de peu de personnes. Pourtant la peste, déjà déclarée au mois de mai, ne pouvait que s'aggraver après une telle secousse. Ses victimes les plus nombreuses furent dans les rangs allemands, où moururent plus de 200 hommes. Tout l'automne fut lamentable, à cause de la corruption des eaux, du manque de vivres et des craintes inspirées par la contagion. Combien fut regrettable l'éloignement de la duchesse, dont la bonté aurait su relever les courages et dont les richesses auraient soulagé maintes-misères !

2° Autres menaces de guerre sous le duc Charles III

Sa mère étant morte, le duc Charles III se réserva les revenus et l'administration des seigneuries qui avaient formé son douaire. Son premier soin fut de supprimer les privilèges ou exemptions accordés à notre région. Celle-ci avait souffert, il est vrai, mais toute la Lorraine aussi passait par l'épreuve. C'était l'heure où la Ligue déroulait ses intrigues; Charles III lui donnait son aide et espérait y gagner la couronne de France. Il était en lutte, dans l'hiver de 1591, avec les Réformés allemands, qui appuyaient les revendications du Béarnais. C'était un premier succès d'avoir arrêté à Strasbourg la marche de ses dangereux voisins, mais la menace restait toujours à la frontière de l'Est, et, pour la conjurer, il fallut renforcer les places qui gardaient les passages des Vosges. A Phalsbourg, le Duc envoya le seigneur de Héming; à Deneuvre, le seigneur de Haraucourt; à Baccarat, le colonel Hans Ludolff de Schonaw (Chénau). Blâmont, on ne sait pourquoi, ne reçut pas de garnison, mais dut fournir des rations à Baccarat, depuis mars jusqu'à mai 1592, et même expédier son matériel d'artillerie à Lunéville, en août, suivant un ordre venu du Cardinal de Lorraine, nommé lieutenant-général.
L'hiver suivant se passa dans le calme. En juillet, l'affaire de l'évêché de Strasbourg-, que le Cardinal devait conquérir par les armes, réveilla toutes les craintes de ce côté. Le Duc n'eut qu'un demi-succès dans la campagne qu'il entreprit pour installer son fils sur ce siège. C'est alors qu'on résolut une entrevue entre le Cardinal et les délégués de l'empereur Rodolphe. Elle eut lieu à Blâmont, en 1593. Les négociations durèrent plusieurs jours, mais sans résoudre le différend, qui ne s'éteignit qu'avec le Cardinal, en 1609; elles suspendirent toutefois les hostilités, et c'était beaucoup. Le comté eut de grands frais à supporter dans cette affaire, dénommée guerre épiscopale, qui coûta au duché 200.000 écus. Comme dédommagement, les bourgeois de Blâmont furent autorisés à garder pour eux, pendant quinze ans, la gabelle des vins, c'est-à-dire, le dix-septième pot de chaque mesure vendue en détail, et la somme de huit deniers par mesure vendue en gros. Les bouchers s'érigèrent en corporation, le 22 septembre 1593; les fermiers des moulins bénéficièrent de réductions importantes (1595) « à cause des guerres d'Alsace, pendant lesquelles les sujets ont été contraincts de s'y acheminer en armes, par quatre fois. » (49).
Un peu de sécurité vint du côté de la France, en 1594, quand Charles III n'y eut plus rien à prétendre. C'est alors qu'il maria sa dernière fille, Elisabeth, avecson neveu, Maximilien II de Bavière. Les fêtes de Nancy terminées, les époux se rendirent à Blâmont, pour regagner l'Allemagne. Une suite nombreuse les y accompagna et ce fut l'occasion d'une animation joyeuse dans le château, où toutes les tentures de Christine furent tirées de leurs bahuts, en vue d'une ornementation brillante, mais trop courte.
Pourtant l'affaire de Strasbourg n'avançait pas, et, pour appuyer l'autorité de son fils, le Duc de Lorraine avait cru devoir faire une nouvelle démonstration à main armée. Après s'être assuré le concours du prince-cardinal André, archiduc d'Autriche, il avait fait une levée d'hommes et-s'était mis en marche vers Sarrebourg. On était à la fin de 1595. Il indiqua Blâmont comme lieu de concentration pour toutes les troupes. A tout prix, les chefs alliés voulaient éviter l'effusion du sang : ils parlementèrent longuement et finirent par conclure une trêve de dix ans. Dans l'intervalle, l'entretien de tant de soldats fut une lourde charge pour les environs. Chazelles, où logeaient des hommes de l'Archiduc, fut même totalement détruit par un incendie, allumé volontairement ou imprudemment. Pour ce fait, les habitants furent exempts de taxes pendant plusieurs années. Blâmont et Domjevin jouirent, à la même époque, de privilèges pareils, pour des raisons diverses.
Pendant son long séjour à Blâmont, le duc Charles III dut remarquer les avantages que pouvait offrir la citadelle de ce lieu pour la défense de son duché, car il fit aussitôt regarnir l'arsenal et réparer les murailles. Puis les bruits de guerre s'éteignirent, le calme se rétablit, et, sauf une légère apparition de la peste, en 1598, le bien-être vint résider pour longtemps au foyer de nos ancêtres. Charles III vécut encore dix ans, pendant lesquels la satisfaction des Lorrains fut entière. La voix unanime lui décerna le surnom de Grand.
Voici encore quelques éphémérides mémorables dans l'histoire du comté. En 1599, toute la famille ducale vint à Blâmont, comme dans les principales villes, pour présenter à ses loyaux sujets les nouveaux époux, qui devaient, plus tard, prendre la direction des Etats lorrains. C'étaient Henri, duc de Bar, et Catherine de Bourbon, soeur de Henri IV, huguenote obstinée. Leur récent mariage, dicté par la politique, conclu à l'encontre de toutes les règles ecclésiastiques, ne plaisait pas au peuple. La manifestation fut néanmoins des plus brillantes et la ville se mit toute en fête. On vit, aux côtés du couple princier, François de Vaudémont, dont la grande occupation était de se former un Etat tout autour de Badonviller; le Cardinal de Bourbon, le trop complaisant archevêque de Rouen, qui avait béni le mariage ; le Cardinal Charles de Lorraine, dont on disait avec malice « qu'avec tant de crosses, il n'avait jamais pu marcher droit, étant l'un des plus insoutenables hommes que la terre ait portés » (50) ; Elisabeth de Lorraine, duchesse de Bavière (51) ;
Antoinette de Lorraine (52); Christine, femme de Ferdinand Ier, duc de Toscane (53).
Comme toujours, les comptes détaillent les frais de réception, mais sont muets sur les incidents qu'elle dut comporter; il nous faut, à regret, observer le même silence.
On sait que, quatre ans plus tard, la mort brisa la première union de Henri de Bar et qu'après deux ans de veuvage il se remaria. La reine Marie de Médicis lui avait ménagé une nouvelle alliance avec Marguerite, fille de Vincent de Gonzague et d'Eléonore de Médicis. La cérémonie fut fixée au mois de juin 1606 et célébrée à Nancy.
La jeune Princesse arriva par l'Alsace, avec sa mère, et fut d'abord reçue chez le Cardinal-Evêque de Strasbourg, en son château du Hohbar, près de Saverne. Henri, le futur époux, vint l'y attendre. A Sarrebourg, le chef du Conseil ducal, assisté de trois gentilshommes, présenta les compliments du Duc. Le somptueux équipage arriva à Blâmont, le 13 juin. On avait fait de grands préparatifs. Le quartier des Vieux Fossés fut tout transformé et s'appela dès lors le quartier de la Duchesse de Mantoue; au fond de la cour, on éleva la Sallette, on restaura des dépendances. Un peintre de Sarrebourg dessina « deux grandes armoiries de Gonzague pour les portes et six petites pour les salons » (54). Après un arrêt d'un jour et une nuit, les illustres voyageurs parvinrent à Nancy, le 15. Le contrat de mariage portait, entre autres clauses, que le comté de Blâmont serait laissé en douaire à Marguerite, pour sa dot de 25.000 livres, que compléteraient, au besoin, les revenus de Deneuvre et des salines de Dieuze.
Pour que la résidence de Blâmont ne laissât rien à désirer, Charles III fit disposer en terrasses superposées la montée abrupte qui reliait la cour d'en bas au vieux portail du manoir ancien. Ce travail était en voie d'exécution, quand la ban-cloche annonça soudain la mort du Duc, le 12 mai 1608. Le même glas venait de retentir pour le Cardinal, son fils, le 24 novembre précédent. Les funérailles de Charles III eurent un éclat inouï. M. de Nubécourt y représentait le comté de Blâmont et, suivant l'ancien usage, portait l'armet et la lance. Vincent de Gonzague s'y trouva aussi et passa la nuit à Blâmont, quand il vint et s'en retourna : c'était l'étape tout indiquée dans les voyages vers l'Allemagne.
Charles III avait pu paraître sévère, au début. Le souci d'économiser et de supprimer des faveurs excessives ou des dépenses trop luxueuses avait fait craindre trop de rigueur ou trop de despotisme : il n'en fut rien (55). On comprit bientôt les vues larges et neuves d'un souverain qui désirait mettre la Lorraine sur le pied des grands Etats. En 1594 fut inaugurée la division du duché en huit bailliages, quatre comtés et neuf villes indépendantes. Blâmont et Deneuvre furent chefs-lieux de comtés. Certaines parties des bans d'Emberménil, Herbéviller, Nonhigny, Ogéviller, Reclonville, Saint-Martin, Saint-Maurice, non dépendantes de fiefs anciens, furent rattachées au comté de Blâmont. Verdenal fut de la prévôté de Lunéville ; Vého de celle de Vic ; Xousse de celle d'Einville (56). Les officiers du comté furent tous renouvelés et pris parmi les Lorrains de bonne marque. Le gouverneur, Gérard de Reinach, était ami de Charles III. Le seigneur de Besançon, prévôt, le comptable Chrétien Mathiot, lui furent tout dévoués. Dominique Thabouret, gruyer, avait été son premier chambellan.
Le Duc n'eut garde d'oublier ceux qui avaient rendu à sa cause des services importants. C'est ainsi qu'il anoblit et dota les deux capitaines qui avaient défendu Blâmont contre les Reîtres. A Octavian Le Pougnant, il concéda le fief de Frémonville (57), et pour Nicolas Gelée (58), il créa celui des Sallières ou Sablières, vaste portion du ban de Gogney, où il permit de construire « une maison franche avec colombier et estableries, close de murailles à cause des loups et placardée du blason de Lorraine en signe de protection ». Ces faveurs sont du 23 avril 1597.
D'autres grâces du même genre suivirent et furent très bien accueillies. A Igney, un sieur Jean Gless, déjà possesseur d'une métairie, se vit attribuer plusieurs journaux de terre, dépendant du domaine, avec permission d'en faire un fief, qui s'est perpétué dans la suite; il en donna le dénombrement en 1601 et 1609. A Saint-Georges, le sieur Claude Brimblin eut sa maison, dite La Tour, affranchie en 1606; on retrouva, en 1665, ce petit fief augmenté de terres, détachées de la seigneurie de Turkestein, au profit de Claude Roussel.
En avançant en âge, Charles III voulut être de plus en plus bienfaisant et se montrer plus large à concéder des acensements. La prospérité du travail agricole le préoccupait; il rêvait même d'introduire l'exploitation communautaire. Dans cette pensée, il n'hésita pas à livrer

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Cliché du Pays Lorrain.
LA TOUR (MAISON FIEF) DE FRÉMONVILLE

des étangs et des forêts à des populations, qui surent les transformer en prairies fertiles. Autrepierre et Amenoncourt furent les premiers à dessécher et à mettre en valeur les vastes marécages qui longeaient leur ruisseau. Ils s'engagèrent, en 1605, à entretenir deux ponts, sur les déversoirs de la chaussée, et à verser au trésor, la première année, cent francs, et le double, pendant vingt-cinq ans ensuite ; après quoi ils devenaient propriétaires. L'essai fut concluant et la peine largement payée. Blâmont, Halloville, Barbas et d'autres suivirent cet exemple, au risque de verser des indemnités plus fortes. Frémonville essarta et mit en culture le bois de Haxeney; Laneuveville-aux-Bois, celui de Panthonvillers; de tous côtés, on chercha à étendre les droits de pâture, pour obtenir un bétail plus abondant.
Ces innovations, favorables en somme au bien public, se heurtèrent à des obstacles multiples, parce qu'elles froissaient des usages ou des privilèges anciens. Faut-il rappeler la guerre faite à la pomme de terre, humble tubercule, apporté d'Amérique sur les bords du Rhin et introduit furtivement dans la vallée de Celles vers 1585 ? La France n'en voulait pas; la Lorraine le tolérait seulement; tous les décimateurs lui barraient la route, comme échappant à leurs exigences, et pourtant, il était appelé à devenir le pain des pauvres.
L'industrie n'eut jusque-là d'autre essor que celui des corporations. Cependant, vers 1600, fut fondée à Hattigny une fabrique de miroirs. Un ouvrier, nommé Clezel, avait apporté cet art à Saint-Quirin et produit des oeuvres qu'avait admirées le Duc, mais il était mort peu après. Les deux frères Barthélémy et Balthazar Jacquemin recueillirent son outillage et vinrent travailler à Hattigny. Le duc Ferdinand de Toscane, en passant à Blâmont, examina leurs essais et emmena à Florence les deux verriers, ainsi que Démange Coquard, bourgeois de Blâmont. Tous trois se perfectionnèrent et revinrent, en 1610, pour continuer leur fabrication; Henri II leur accorda même une pension annuelle de 100 livres et autorisa Barthélémy à ouvrir une troisième usine dans la forêt de Bousson.
La population, par contre, ne progressait guère. La peste avait fait tant de ravages que les habitants de nos villages étaient toujours en nombre restreint. Bien que le Concile de Trente ait obligé de tenir l'état des âmes, on ne peut dire quel en était le chiffre exact, car la plupart de ces registres ne nous sont pas parvenus, ou bien les noms de famille suggérés par l'origine, la profession, ou d'autres circonstances, et n'étant pas encore d'un usage constant, prêtent à toutes sortes de confusions. Cependant l'accroissement était sensible, et, pour l'instant du moins, l'aurore du XVIIe siècle apparaissait pleine de promesses.

3° Incurie et luxe sous Henri II

Le fils de Charles III n'eut pas le génie de son père ; d'aucuns prétendent même que la nature avare ne l'avait pas doté d'esprit. Du -moins, son bon coeur suppléait à ses talents et la Lorraine le chérit autant que les plus grands princes. Le Blâmontois ne le vit que de loin et n'en garda qu'un médiocre souvenir; s'il prospéra, ce fut en vertu de l'impulsion précédente et grâce aux qualités de ses administrateurs immédiats.
Les acensements, anoblissements, concessions de colombiers, droits de chasse ou de pêche, continuèrent comme par le passé; ces faveurs plaisaient aux gentilshommes et rapportaient au trésor. L'étang de Blémerey fut attribué, en 1616, moitié à la communauté, moitié à René du Chastelet, premier seigneur de Cirey (59); la redevance fut considérable. Moyennant finance également furent concédés un colombier au seigneur Erric Hans, de Blâmont, seigneur d'Urbache, un accroissement de fief au seigneur de Lempugnan, de Frémonville (1619), une pension à Louis de Guise, baron d'Ancerville, à Philippe Egloff, de Lutzelbourg, conseiller d'état. Le seigneur de Caboat, favori du Duc, versa 2,000 livres pour acquérir deux contrées de forêts, l'une à la Bonne au la Grande-Haye, l'autre à Grandseille (60) (17 mai 1616). Cette dernière concession était de 34 arpents (61), mais, pour un motif inconnu, elle fut revendue, l'année suivante, au sieur Diane, capitaine au service de l'archiduc Léopold. Le cens à payer était de 1 livre, 4 gros.
Le rapport en fut tellement médiocre qu'au bout d'un an le sieur Diane demanda à ne plus être taxé qu'à 2 chapons, ce qu'il obtint par lettres patentes du 12 novembre 1617. Peu après, le fief avait une maison et des dépendances, mais restait de nulle valeur, tellement qu'il fallut lui ajouter cinq autres journaux de terres, ce qui en recula la limite jusqu'au ruisseau d'Albe. Cette affaire, claire en apparence, fut contestée par la Cour des Comptes, qui prononça la saisie, puis l'annula ; pareil fait n'était pas rare. La note à payer fut élevée; le fisc savait tirer profit de toute espèce de conflit.
La ville de Blâmont imita les gentilshommes et obtint, en 1613, pour ses officiers, un mandat triennal, avec nomination par la Cour et non plus par le Prévôt. Moyennant finance, tout s'accordait : permissions, franchises, privilèges.
Depuis le retour de la jjaix, l'aisance était telle dans le comté, que plusieurs visiteurs s'y rendirent en véritable excursion de plaisir. Le 12 mars 1610, arriva Charles de Lorraine, dit le Chevalier de Bar (62). Il voyageait, parait-il, pour éprouver sa vocation. Or, jugez de l'équipage de ce futur pauvre : les frais d'un séjour de 24 heures s'élevèrent à 603 livres, sans compter les victuailles fournies par le château et évaluées à 217 livres. Le Duc avait cent fois raison d'avouer que la prodigalité était le second péché originel des siens. En 1612, l'archiduc Léopold venant à Nancy, fit escale à Blâmont; on immola 156 chapons. En 1613, c'est Marguerite de Gonzague, qui survint sans motif apparent.
En 1618, le gouverneur, M. de Vileparoy, exprima le désir de venir habiter le château; la famille ducale y consentit et accorda même l'usage de tous les meubles qui y étaient restés, avec le bois nécessaire à son chauffage, soit 72 cordes et 2.000 fagots. Le quartier où il résida garda son nom, mais son séjour ne dura qu'un an. Son successeur, Claude François de Barbas, s'intéressa peu à la région, bien que sa famille en fût originaire, et il mourut vers 1625.
L'horizon s'assombrissait de nouveau et la guerre civile se rallumait en France, en 1617. Tout engagement pour aller en guerre fut formellement défendu aux Lorrains, et, par précaution, l'armement de toutes les places fut tenu au complet. Quatre années cependant s'écoulèrent dans le calme, alors que l'orage grondait au loin. Puis, soudain, deux chefs audacieux, voulant venir en aide aux protestants des Pays-Bas, révoltés contre le Roi d'Espagne, tentèrent de traverser la Lorraine. A la tête de 60.000 reîtres ou lansquenets, ils débouchaient des Vosges et envahissaient Sarrebourg (juin 1622); puis, marchant en deux colonnes, ils prenaient le chemin de la Seille et de la Vezouze : c'étaient le duc de Brunswick et Mansfeld. A cette nouvelle, la contrée fut glacée d'épouvante. « Ces soldats, lisons-nous dans le Journal de Vuarin, commettaient des crimes horribles dans les campagnes, ils tuaient ce qu'ils rencontraient, comme à guerre ouverte, violaient femmes et filles, pillaient églises et chapelles, coupaient les moissons sur pied ». Des Lorrains, appartenant au régiment du seigneur de Lémont accoururent à Blâmont sous la. conduite du capitaine Titello, pour leur barrer la route. Or, ces singuliers protecteurs firent plus de mal que l'ennemi. Titello, voulant installer un corps de garde de son invention, fit démolir des murailles du château, sur une longueur de 30 toises; ses hommes saccagèrent les granges et écuries, envahirent le palais, et, n'y trouvant rien à piller, brisèrent stupidement les portes et les fenêtres, et remplirent le puits d'immondices (63). Quand arriva Mansfeld, tous ces braves prirent la fuite : sans l'ombre de résistance, les Allemands passèrent et firent peu de mal. Mais, comme toujours, la peste vint après les armées. Celle-ci fut particulièrement dangereuse, elle fit quelques victimes à Blémerey et à Leintrey, elle en fit plus de 3.000 à Metz et garda le nom de Furie Hongroise.
Il fallut oublier ces maux; le seigneur de Caboat remit en ordre le château, les récoltes redevinrent satisfaisantes, les impôts rentrèrent sans peine, les paysans reprirent confiance. La série des 8 années suivantes fit revenir la joie et l'aisance dans toutes les classes.
Nous voudrions taire le phénomène étrange qui a marqué cette époque d'une tache honteuse, la sorcellerie. Ce mal, pire que la peste et la guerre, sévit, on le sait, pendant un demi-siècle, sur toute la Lorraine. Notre Blâmontois n'en fut pas exempt, et sa justice, égarée par les préjugés courants ou l'influence directe du trop fameux Nicolas Remy, a prononcé des condamnations trop nombreuses et surtout trop cruelles. On trouvera, dans les Communes de Lepage, les noms de victimes, qui n'ont plus d'intérêt, et la date d'exécutions qui s'échelonnent, comme un chapelet de misères, entre 1584 et 1630. Contentons-nous d'en relever le nombre, inscrit au rôle des Hautes-Oeuvres : 1 pour la justice d'Herbéviller, 1 pour Réchicourt, 4 pour Deneuvre, 10 pour Domèvre, 38 pour Moyenmoutier, 70 pour Blâmont. Ajoutons qu'il y eut de nombreux acquittements, surtout à Domèvre (64). Pourquoi y eut-il chez nous un si douloureux total, où figurent 4 hommes et 5 femmes de Blâmont, 2 hommes et 1 femme de Reillon, 4 hommes et 8 femmes de Leintrey, 2 hommes et 6 femmes d'Autrepierre, 1 femme de Repaix, 1 homme de Gondrexon, 1 homme et 13 femmes de Domjevin ? Ce n'est pas, j'imagine, qu'on y fût plus sorcier qu'ailleurs, mais c'est, sans doute, que l'attention plus éveillée y provoqua des poursuites plus passionnées. Un cas fut extraordinairement tragique. Une malheureuse de Blâmont, enfermée dans le Donjon, lasse d'être torturée et se sachant perdue, voulut devancer l'heure de son supplice, en se précipitant la nuit du haut de la barbacane. On la trouva au matin, gisante, les membres brisés, mais respirant encore. Après l'avoir transportée à la porte d'En bas pour la faire soigner par le chirurgien, elle expira. Il semble que ce sort tragique devait désarmer la justice. Il n'en fut rien : son cadavre fut impitoyablement livré au bourreau et détruit sur le bûcher avec l'apparat d'usage. La dernière victime, Nicolas Ory, de Reillon, était accusé de maléfices contre des personnes et des chevaux, de renonciation à Dieu, d'adoration du diable, de fréquentation du sabbat aux environs de Saint-Martin; il avait tout avoué pendant la torture, s'était rétracté, puis avait encore avoué, sous la pression de la douleur causée par les grésillons; il fut pendu et brûlé, comme tant d'autres.
Nous laisserons aux critiques compétents le soin d'examiner jusqu'à quel point fut réelle l'intervention diabolique, si facilement admise par le vulgaire, et jusqu'où s'étendirent les prétendus crimes, relevés contre les sorciers de cette triste époque. Il paraît difficile de nier que plusieurs faits étranges n'aient soulevé une légitime réprobation. Mais comment ne pas reprocher au bras séculier de s'être immiscé si imprudemment dans une matière ecclésiastique ? Le clergé, dit-on, fut loin d'approuver ces poursuites outrées et saint Pierre Fourier fit à la Cour l'observation respectueuse que certains désordres se combattent avec plus de profit par la douceur indulgente que par la violence armée.
Toujours est-il que subsiste encore le souvenir de ces événements déconcertants ; chacun de nos villages a des fontaines ou des recoins mal famés, près desquels se tenaient, dit-on, les réunions du Sabbat : à Reillon, par exemple, la fontaine des Fées; à Autrepierre, la source de Puisieux ou la Corne-Genot. Dans les soirées d'hiver, les conteurs trouvent toujours d'inépuisables thèmes dans les histoires de sortilèges, de Génochérie ou de Haute-Chasse qui font frémir les simples et sourire les vieux.
Nous n'irons pas jusqu'à rendre responsable de ces excès le duc Henri II. Il est remarquable toutefois que les rigueurs déployées contre la sorcellerie diminuèrent sensiblement après sa mort (1624) et finirent par disparaître. Sur d'autres points, du reste, l'administration ducale fut mieux inspirée, et ses efforts pour qualifier les personnes, classifier les biens, unifier les coutumes et même les poids et mesures méritent de grands éloges. Une ordonnance de Henri II développa le réseau des voies de communication, en obligeant les communautés à créer ou à tenir en bon état les chemins qui les reliaient entre elles. Une autre institua un service régulier de Voilures publiques, pour les voyageurs et les dépêches, qui devint plus tard La Poste (65). Ces initiatives de progrès donnaient le coup de grâce à la féodalité et amélioraient d'autant les conditions de la vie. Cette époque a justement reçu le nom de Renaissance.

4° Fondations pieuses de Marguerite de Gonzague

La mort de Henri II fit passer la couronne ducale à Charles IV, fils de François de Vaudémont, qui s'était marié à Nicole, fille aînée du défunt Duc. La Cour changea d'aspect, et Marguerite de Gonzague, devenue duchesse douairière, ne s'y sentant plus à l'aise, prit le parti de se retirer dans son douaire, avec Claude, sa seconde fille.
En apprenant cette détermination, le comté de Blâmont se réjouit, dans l'espoir que les beaux jours de Christine allaient revenir. Un an s'écoula à l'attendre. M. de Buffegnicourt, maître-d'hôtel de la Princesse, arriva d'abord, en qualité de gouverneur du comté. Les bourgeois lui offrirent, pour sa bienvenue, le 18 août 1624, une bourse contenant 193 francs. Il remit à neuf tous les appartements du château. Dans les premiers mois de 1625, la Duchesse vint à son tour (66). Ses revenus pouvaient s'élever à 25.000 livres, dont la moitié était fournie par le

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Cliché de l'Imprimerie Berger-Levrault.
PORTRAIT DE MARGUERITE DE GONZAGUE

comté. Mais, en affermant ses droits, suivant un usage récemment importé de France, elle obtint aussitôt une sérieuse plus-value. Vautrin, bourgeois de Blâmont (67), fut le premier à prendre ainsi les deniers publics en ferme; il signa un bail de neuf ans, en 1626, et s'engagea à verser annuellement 19.990 francs. Il tint parole jusqu'au décès de la Duchesse et on ne voit pas qu'il se soit appauvri.
Avec ces revenus, Marguerite de Gonzague pouvait devenir une insigne bienfaitrice pour Blâmont; elle n'y manqua pas. Disons d'abord qu'elle sut composer son entourage avec des officiers dignes d'une haute estime. Leurs noms sont à retenir. Nous connaissons déjà la. famille de Thabouret, anoblie en 1584, à la tête de la Gruerie et celle de Marc George, le receveur fidèle, installé en 1614, dont les attributions diminuaient quelque peu par suite de la ferme. Le plus méritant fut un nouveau venu, investi des délicates fonctions de prévôt, nommé Charles Massu. Il était né à Ligny-en-Barrois, de Jean Massu et de Jeanne Fleury, près de Verdun (68). Suivant la coutume de Bar, il fut autorisé par Charles IV à prendre la noblesse et les armoiries de sa mère (69). Il était à Nancy le conseiller-secrétaire de la Duchesse; il devint à Blâmont son bras droit, comme prévôt, rendant tout son prestige à une charge que son prédécesseur, Raville; avait déconsidérée.
Le train de vie de Marguerite de Gonzague fut loin de présenter l'animation et le faste déployés sous Christine de Danemark; les occasions de réjouissance y furent très rares. Dans ses nombreux voyages, Henriette de Lorraine, princesse de Phalsbourg, s'arrêta plusieurs fois à Blâmont, mais sa réception n'y eut que peu d'éclat. Charles IV et Nicole y vinrent aussi, en 1628, et y passèrent quelques jours, mais leur ménage sans enfant était déjà triste, et l'horizon politique était assombri par des événements inquiétants; il n'y eut pas de fête bruyante. Marguerite n'eut même pas la joie de marier à son gré sa, seconde fille, Claude, puisque, l'ayant promise à un prince allemand, elle dut renoncer à son projet et subir les volontés de Richelieu et des Lorrains (70). Les pires malheurs allaient fondre sur notre pays ; déjà en apparaissaient les signes avant-coureurs.
Les pluies gâtèrent les récoltes en 1625 et, plusieurs années ensuite, la rareté du blé le fit monter de 4 à 7 francs la quarte, et encore fallut-il le sécher au four avant de le moudre; ce fut la famine. En 1627, la vendange n'étant pas faite à la Saint-Martin, les raisins, broyés au pilon, ne donnèrent qu'un verjus détestable. En décembre, le froid fut tel que les tonneaux se rompaient dans les caves. La famine s'accrut jusqu'en 1630, au point qu'il fut défendu, sous peine de mort, d'exporter les céréales. Dès 1628, Marguerite semble avoir quitté Blâmont, pour vivre à Nancy, où elle multiplia les aumônes et lesprières, dans le but de fléchir le ciel. La peste ajouta ses horreurs, en 1630, et fut si effrayante que la Cour se transporta de Nancy à Lunéville: Marguerite revint, au moins par instants, dans son château de Blâmont. Les victimes furent surtout nombreuses d'avril à août et d'octobre à décembre (1631). Aucun village n'y échappa; Blémerey fut un des plus éprouvés, aux environs de la fête de Pâques. Il est impossible de dire le chiffre des morts; partout il fut considérable. Au dire de D. Calmet, l'hiver suivant fut très triste « avec la multitude de mendiants qu'on voyait hâves, défigurés, couverts de mauvais haillons, sans feu, sans retraite durant la plus rigoureuse saison». En l'année 1632, il y eut passablement de vin, mais les céréales, bien plus nécessaires, firent totalement défaut. Tout travail cependant n'était pas abandonné, et, s'il faut en croire les comptes de gruerie, on effectua, cette année, des réparations au château; on fitla pêche des étangs, comme à l'ordinaire; on fournit même, pour la Malgrange, un important envoi de truites.
Déjà la détresse était extrême avec les deux fléaux que nous venons de rapporter, quand vint s'y ajouter le plus redoutable de tous : la guerre avec l'invasion provoquée par d'inqualifiables maladresses du Duc, et poursuivie avec une cruauté sauvage. La misère alors dépassa toutes les bornes et délie encore toute description : c'est la période dite des Malheurs de la Lorraine, qui s'ouvre avec le déplorable traité de Vic, signé le 6 janvier 1632.
Marguerite de Gonzague sortit de ce monde juste à temps pour ne pas voir l'excès de ces épreuves. Elle avait passé l'hiver à Nancy, cherchant dans les couvents les consolations de la piété et le charme d'une affection que lui refusaient les siens. La maladie l'atteignit en janvier et, implacable, causa sa mort, le 7 février. Son corps fut inhumé, près de son mari, dans la chapelle Notre-Dame de la Collégiale Saint-Georges. Le mausolée qui lui fut élevé la représente, suivant son désir, priant à genoux, revêtue d'un manteau de Dominicaine (71).
François de Vaudémont, n'approuvant pas la politique de son fils, avait pris le parti de vivre loin de la Cour, dans son comté de Salm, à Badonviller. Il conçut un tel chagrin du traité de Vic, qu'il en mourut de langueur, le 14 octobre suivant. La Lorraine allait expier durement les fautes de son chef.
Il faut rapporter à l'année 1627 trois fondations qui font, de Marguerite de Gonzague, une bienfaitrice insigne pour Blâmont. Pierre Fourier était venu évangéliser Badonviller; l'édification qu'il répandait sur son passage n'est peut-être pas étrangère aux intentions généreuses de la Princesse. La première fut la transformation du bureau de charité, imaginé par Christine, en une maison hospitalière, pour abriter des malades ou des abandonnés. Les circonstances réclamaient ce changement. La communauté, ayant créé une école plus vaste près de l'église, laissa l'ancienne salle, située près du pont de la Vesouze, à la disposition de Marguerite, qui y plaça quelques lits, fournit une petite dotation et laissa aux bourgeois le soin de faire le reste. En ce temps de peste, l'utilité de cette bonne oeuvre fut immédiate; elle reçut le nom d'Hôpital Saint-Jean-Baptiste, que porte encore l'hôpital actuel, transféré plus tard en un lieu plus commode.
La seconde fondation, non moins utile à la ville, fut une école pour les filles, tenue par les Religieuses de Notre-Dame. Une lettre de leur fondateur, Pierre Fourier, nous apprend comment la peste fut l'occasion, pour ces saintes filles, de se fixer à Blâmont. Le fléau désolait Saint-Nicolas-de-Port, où résidaient des filles de Notre-Dame. « Effrayées, la plupart des religieuses prirent la fuite, quelques-unes partirent pour Blâmont, d'autres s'en allèrent droit au Ciel y prendre leur couronne ; d'autres restèrent dans la maison remplie de mauvais air, et les pauvrettes vivottent, n'attendant que le coup... » Les noms des trois ou quatre fugitives qui échouèrent à Blâmont sont inconnus. Elles y trouvèrent probablement la Duchesse, très liée avec la Mère Alix Leclerc. La Duchesse les reçut à bras ouverts et les logea dans une maison, près du château, que le Duc réservait à des Capucins. Elles ouvrirent aussitôt une école, pour se rendre utiles; leur oeuvre plût aux bourgeois, qui leur donnèrent de quoi compléter leur installation, et il ne fut plus question d'abandonner le poste. L'école subsista jusqu'à la Révolution.
Le couvent des Capucins, rêvé par la famille ducale, qui aimait beaucoup cet ordre, ne fut point retardé pour cela. Le Duc leur choisit un autre-emplacement et leur donna, par lettres patentes du 27 septembre 1627 « six jours de terres, détachées de la Moitresse, proches de la maison d'ycelle, en toute franchise de rentes et servitudes ». C'est la rue actuelle des Capucins.
Les religieux furent aussitôt mandés et mis en possession. Le terrain était fertile, propice, hors des murailles ; mais il fallait bâtir. On dédia la maison à saint Henri et on creusa tout de suite les fondations. Le bâtiment fut lent à s'élever; on voit aux comptes de 1632 une subvention de 680 francs et, l'année suivante, une somme double, pour aider les religieux à construire (72).
Pourquoi, dira-t-on, un couvent de Capucins à Blâmont ? Son utilité ne nous frappe pas, peut-être, à la distance où nous sommes ; elle était cependant certaine. Non seulement les exemples de la vie religieuse font du bien aux populations et au clergé qui les voient de plus près, mais la prédication de ces missionnaires était indispensable, en un temps où les curés étaient encore en nombre insuffisant. Jusque-là, les Carmes de Baccarat et les Cordeliers de Raon étaient les seuls à donner des missions ; les premiers avaient même une sorte de droit à prêcher le Carême et l'Avent, dans l'église de Blâmont, si bien que, ne l'ayant pas prêché en 1625, ils reçurent néanmoins leur indemnité habituelle de 24 francs. La lutte contre le mouvement réformiste et même l'amour de la nouveauté réclamaient d'autres concours. Les Jésuites vinrent à Badonviller, en 1624, appelés par François de Vaudémont; ils réussirent assez peu,c'est pourquoi le zèle de M. le Curé de Mattaincourt fut mis à contribution en 1626 (73); il ne fit pas toutes les conversions qu'il désirait, mais ses prédications et ses miracles à Badonviller, Petitmont, Domèvre, Blémerey laissèrent d'inoubliables souvenirs. Marguerite de Gonzague fit venir des Jésuites de Pont-à-Mousson, en 1625, pour la retraite pascale de Blâmont. Des Capucins avaient donc leur place tout indiquée pour remplir, à l'occasion, pareil ministère. La suite démontra que leur présence fut toujours agréée de la région.
On aimerait à retracer ici une esquisse de la vie religieuse à cette époque, si les documents étaient plus abondants. Mais nous n'avons guère qu'une liste du personnel ecclésiastique en fonction, et elle est de 1567 (74). Il y avait peu de curés séculiers; la plupart étaient des chanoines réguliers de Domèvre. Les Prieurés anciens avaient perdu leur destination ; tous les villages avaient une église. Dans la plupart, il y avait un prêtre résidant, et les offices étaient célébrés régulièrement. Les moeurs étaient soumises à une réglementation minutieuse, qu'appuyait le bras séculier, et les populations dociles se prêtaient volontiers à la discipline religieuse. C'était, en somme, un état satisfaisant, quand survint une dévastation aussi lamentable peut être que celle de la Judée au temps de Titus.

V - Les Malheurs de la Lorraine

1° Invasion des Français et des Suédois

A la mort de Marguerite de Gonzague, le duc Charles IV reprit à son compte l'administration du comté de Blâmont. Il laissa dans leurs charges tous les officiers, sauf le gouverneur qu'il supprima. Toujours à court d'argent, il continua d'acenser au plus offrant et de distribuer des fiefs (75). Malgré ses épreuves, le comté avait des finances prospères et, toutes dépenses payées, le trésor ducal avait encaissé, en 1632, la jolie somme de 17.351 francs. La ferme fut reprise, en 1633, pour 20.800 francs, par Chrétien George, frère du receveur. Jamais les revenus n'avaient été aussi élevés; la ville, les bourgeois avaient des réserves qui leur permettaient même de prêter pour les besoins urgents, mais l'invasion que nous avons à décrire plongea brusquement dans une ruine totale un pays qui ne demandait qu'à vivre.
C'est en 1632 que la Lorraine fût assaillie par les Français et les Suédois, venant de deux points opposés. Le Duc, affolé, commit fautes sur fautes, multiplia les chevauchées intrépides, mais inutiles, du côté de Saverne, passa et repassa à Blâmont. Ses capitaines en firent autant. Le sieur de Couvonge (76) tint garnison dans notre petite ville, depuis octobre jusqu'en mai, et le sieur du Plessis, depuis le 10 jusqu'au 27 novembre. Ils furent d'avis de désarmer le château et transportèrent ses munitions à Lunéville. Leurs allées et venues ne pouvaient qu'amener des désordres. Le nom du Comte de Lémont retentit à nouveau, mais pour être joint à une longue liste de forfaits, commis par ses hommes dans le bois de Bousson et à Domjevin, où cinq maisons furent brûlées (77).
L'hiver pourtant se passa sans autre alarme, et la campagne ne reprit qu'en juillet 1633. Le péril, pour nous, venait des Suédois, massés, au nombre de 8.000, autour de Haguenau et prêts à fondre sur l'armée lorraine, forte seulement de 3.000 hommes. Pour renforcer cette dernière, le Duc fit acheminer, par la route d'Allemagne, toutes ses troupes disponibles, sous la conduite de Florainville et de Gâtinois. Blâmont vit arriver ainsi une armée de cinq à six mille hommes, ayant pour chefs les principaux membres de la noblesse. Il fallut des vivres à tout ce monde, durant les quatre jours de leur passage. Le prévôt paya 16.028 francs pour 8.194 rations (78). D'après l'ordre de marche, signé du seigneur de Florainville, en son quartier général de Huviller (Jolivet), Frémonville, Amenoncourt, Igney, Leintrey durent loger une compagnie de cavalerie: Domèvre et Barbas, un régiment d'infanterie; Verdenal, 300 fantassins avec le baron de Clinchamp; Saint-Martin, Autrepierre, Repaix, les troupes des barons de Lémont, Couvonge, Tournoy et Friauville; Blâmont, les marquis de Bassompierre et de Blainville. Un arrêt fut ordonné du 12 au 19, pour permettre aux recrues de rejoindre leur corps (79). Le Gazettier de France écrivait à Toul, à la date du 17 juillet : « Toutes les troupes du Duc de Lorraine tirent vers Blâmont, le rendez-vous général est entre Aune (?) et Sarroug (Sarrebourg). » La bataille fut livrée, le 9 août, à Pfaffenhofen et à Haguenau : 12.000 Lorrains, avec un seul canon, soutinrent le choc de 15.000 Suédois et Allemands, appuyés de quatorze canons. Ce fut un désastre pour les Lorrains. Charles IV dut s'enfuir à bride abattue, après la mêlée, arriva seul à Lunéville et n'y trouva plus la Cour, car, aussitôt informée de la triste nouvelle, elle s'était réfugiée à Nancy.
De leur côté, les Français resserraient leur cercle de fer autour de la capitale : Saint-Chamond investissait Saint-Nicolas-de-Port, le 20 août; Louis XIII accourait en personne à Toul, à la tête d'une puissante armée. Incapable de se dégager par les armes, Charles IV essaya de parlementer, mais il échoua. Il n'eut plus d'autre ressource que d'abdiquer, le 26 août, en faveur de son frère, le Cardinal de Vaudémont. Cet acte ne devait pas désarmer les Français. Le maréchal de la Force prit aisément Lunéville, Charmes, Epinal. Après ces succès, Nancy dut capituler, le 24 septembre, et le Duc quitter la capitale de la Lorraine.
Pendant ce temps, les Lorrains, repoussés d'Alsace, revenaient à petites journées, démoralisés, saccageant tout, malgré la défense de Bassompierre. Leur passage dans les seigneuries de Saint-Georges et de Turkestein accumula les ruines. Douze compagnies réunies à Hattigny, le jour de l'Assomption, pillèrent le village, plusieurs châteaux et d'autres lieux environnants. Blâmont tremblait à leur approche. Cependant les malheurs de Nancy calmèrent cette indiscipline, et l'armée, changeant de route, se porta vers Epinal, en évitant Baccarat, pour se mettre à la disposition de Charles IV.
L'hiver fut triste. Les Français, occupant le pays, voulurent implanter leur domination. Dans son compte de 1634, le gruyer écrit : « M. le marquis de la Force vint à Blâmont, en novembre, et logea au château avec tout le quartier général et canon de l'armée, qu'il commande pour le service de Sa Majesté. » (80). Les officiers du comté restèrent en fonction, mais ils durent prêter serment au Roi de France « comme à leur Souverain, à cause du duché de Lorrayne ». L'angoisse de ces fidèles Lorrains se devine à travers les formules embarrassées de leurs écrits; ils évitèrent de tenir les plaids annaux, et, s'ils eurent à signaler des dégâts ou des vols : arbres indûment coupés, palissades arrachées, toitures effondrées, ils protestèrent prudemment, sans oser dire que les coupables étaient des Français.
Au printemps de 1634, les soldats de de la Force se rendirent à Saverne et traversèrent le pays de Turkestein, qu'ils ravagèrent à nouveau. Pendant toute l'année, la France poursuivit méthodiquement l'écrasement de la Lorraine. Richelieu donna l'ordre d'abattre tous ses châteaux-forts et, l'heure n'étant pas venue de l'annexer, il la voulut du moins anéantie et impuissante. Le travail de démolition, par la mine et la sape, dura du 20 novembre 1634 au 20 janvier 1635. Turkestein, Pierre-Percée, Ogéviller furent ainsi démantelés. On prétend qu'en ce dernier lieu les paysans virent d'un bon oeil cette oeuvre de destruction.
Contre le château de Blâmont on ne cite aucune tentative de ce genre ; le patriotisme des bourgeois et officiers du comté fut, sans doute, le rempart qui le préserva.
L'année 1635 fut la plus remplie d'événements horribles. La peste recommença et les hordes suédoises, qu'un auteur contemporain appelle « la plus scélérate engeance de l'Humanité », firent irruption à la suite des Français. Ces barbares, voulant venger leur désastre de Nordlingen, se livrèrent à des représailles qu'une plume honnête n'ose décrire ; ils changèrent en déserts tous les pays où ils pénétrèrent. D'autre part, dans l'espoir de délivrer ses Etats, Charles IV reparut avec une armée singulière, composée d'aventuriers hongrois ou allemands, qu'on appela Croates, ou Cravates, et encore Loups des Bois, Fandours, Schenapans,

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RUINES DU CHÂTEAU D'OGÉVILLER
Cliché du Pays Lorrain

termes que l'on applique encore aux brigands sinistres. Il y eut ça et là des collisions sanglantes. L'une d'elles se déroula dans les villages d'Avricourt ou de Leintrey. Certains coups de mains furent assez heureux, Blâmont semble avoir écarté, pour un temps, le joug français et rendu sa foi au Duc, mais toutes ces opérations furent éphémères et ne servirent qu'à exaspérer l'ennemi.
Au mois de septembre, une grande offensive fut tentée sur la Seille, entre Manhoué et Amance; elle se prolongea jusqu'à la fin d'octobre, pour aboutir, hélas ! à la déroute de Charles IV et au sac effroyable de Saint-Nicolas-de-Port. Pendant l'hiver, les vainqueurs eurent beau jeu, ils se disséminèrent dans le pays et réduisirent tous nos villages à un état lamentable. Les champs, les vignes restèrent sans culture l'année suivante; la plupart des habitants périrent de faim, de misère ou à la suite des atrocités que leur infligeaient les soldats. Les survivants en étaient réduits à se nourrir d'herbes ou de chairs corrompues; plusieurs perdirent le sens moral, errant comme les bêtes sauvages, criminels à l'occasion, comme la soldatesque étrangère. Il y eut des villages anéantis pour toujours, comme Berg ou Mont, près d'Avricourt, et Hadomey, près de Reherrey ; d'autres incendiés en grande partie, comme Couvay, Neuviller, Allencombe, Mignéville, Gondrexon ; la plupart furent réduits à un habitant (81). Ce n'était pas le bon moyen de gagner nos ancêtres à la France, car jamais on ne conquiert un peuple en le broyant.

2° Le double Siège de Blâmont 1636-1638

Si l'ensemble du pays gémissait sous la domination de l'oppresseur, certaines parties pouvaient lui échapper, et cela donnait lieu à diverses expéditions. Blâmont, avons-nous dit, avait recouvré une certaine indépendance; l'incident suivant causa sa perte. C'était vers la fin de mai 1636. Bernard de Saxe-Weimar s'en revenait d'Alsace, après avoir forcé. Removille, Sarrebourg, Lixheim, le monastère de Rinting, jusque-là indépendants. Il se proposait d'attaquer Lunéville avec une colonne de 2.500 fantassins. Mais Marsal, qui était sur sa route, lui barra le passage; une résistance sérieuse y avait été organisée par le prévôt, François de Klopstein, tout dévoué à son duc (82). On ne sait au juste ce qui s'y passa. Toutefois, peu de jours après, Mathias de Klopstein venait frapper à la porte du château de Blâmont, avec 200 fantassins, et y demandait asile, pour échapper aux Suédois (83). On l'accueillit, mais immédiatement après arriva Bernard. La ban-cloche jeta ses notes d'angoisse, les arquebusiers prirent les armes et la citadelle se mit en état de défense : c'était le 28 août. Pour rendre la résistance plus efficace, on la. limita au château et on résolut de sacrifier sans pitié le bourg et les faubourgs. Quoiqu'il en coûtât, on exécuta sans délai cette décision héroïque et, pendant que Bernard postait ses troupes en vue du siège, les habitants fuyaient dans les bois avec ce qu'ils pouvaient emporter et l'incendie commençait son oeuvre sur tous les points à la fois. Tout fut brûlé : l'église paroissiale avec Giroville, le couvent des Capucins à peine achevé (84), la collégiale et tout le quartier voisin du château.
L'assaut fut donné le 29, du côté du grand jardin; deux attaques furent repoussées, mais, le lendemain, la place fut prise par escalade. Le massacre fut horrible. Sous prétexte de venger un outrage fait à un prince du sang, Bernard fit tuer tous les défenseurs. Mathias de Klopstein, trouvé mort, fut pendu à une tour, en signe d'ignominie (85). Charles Massu faillit avoir le même sort, mais la promesse d'une grosse, rançon lui sauva la vie. N'ayant pas sur lui la somme voulue, il envoya un courrier à Cirey pour se procurer de l'argent, en engageant la scierie de Maschet. La rançon fut trouvée, mais quand on la présenta, les Suédois avaient déjà emmené le prévôt prisonnier; la liberté ne lui fut rendue qu'à Châlons.
De Blâmont, Bernard courut à Rambervillers, qu'il prit sans peine. Au cours de cette campagne, il captura 2.500 chevaux, destinés aux partisans de Charles IV, et il détruisit de nombreux villages. Dans le même temps, les Français se trouvèrent plusieurs fois aux prises avec des Lorrains autour de Baccarat, et ils en prirent occasion pour étendre leurs ravages de divers côtés. L'abbaye de Domèvre, après leur visite, fut tellement dévastée que ses religieux durent la quitter, pendant plusieurs années, et se réfugier à Belchamp; l'Abbé Fabry fut surpris par la mort à Lunéville (1636). Le Blâmontois, ainsi désolé, put compter parmi les régions les plus éprouvées de la Lorraine.
Quelque lueur d'espoir revint en 1638; on crut que Charles IV, aidé de Gallas, allait libérer le sol lorrain. Les Suédois, du reste, s'en étaient allés vers la Franche-Comté, et, par d'audacieux coups de mains, les principales villes des Vosges avaient été reprises. Mais Louis XIII veillait et, confiant des forces écrasantes au duc de Longueville et à Turenne, il arrêta tous ces progrès; c'est ainsi qu'une lutte acharnée se déroula tout près de nous. Turenne fut d'abord battu à Gerbéviller par les colonels lorrains Cliquot, Beaulieu et Ligniville. Ce succès permit de reprendre Rambervillers, Baccarat, et même de progresser vers Blâmont. A Domèvre, les Lorrains, rencontrant les Français de Longueville campés dans la plaine, les repoussent et viennent réoccuper Blâmont. De son côté, Charles IV s'avançait d'Epinal jusqu'à Lunéville et se croyait à la veille de rentrer à Nancy. Les patriotes lorrains reprenaient espoir. Saint Pierre Fourier, de son exil de Gray, écrivant à Charles IV, en septembre, pour lui demander de confirmer l'élection du P. Philippe comme Abbé de Domèvre, soulignait qu'il s'adressait à lui comme seul chef de la Lorraine (86). Pourquoi faut-il que cette accalmie n'ait été qu'un feu de paille ? Les villes furent aussitôt perdues que reprises. Lunéville, était redevenue française, en novembre; ses murs étaient démolis et le vaillant de Ville, son défenseur, emprisonné.
Cependant Charles IV ne manquait pas d'alliés, et, comme il allait de Thann à Remiremont, on lui annonça d'importants renforts, arrivant des Pays-Bas, sous la conduite du général Savelly. Partis de Sarrebourg, ces alliés devaient le rejoindre à Pont-Saint-Vincent. Les Français, sans doute, eurent vent de cette nouvelle, car le sieur de Feuquière accourut de Montbéliard avec 400 chevaux, pour s'opposer à leur passage. Au lieu de leur livrer bataille à la sortie de Sarrebourg, il préféra se mettre en embuscade aux abords de Réchicourt-le-Château ; c'était le 6 novembre. Survinrent les équipages de Savelly, escortés de 200 cavaliers et de 200 fantassins. Feuquière, sortant de sa cachette, barra la route. Les fantassins, alignant les chariots, formèrent le carré et s'abritèrent ; les cavaliers se dérobèrent dans le bois voisin. Pendant ce temps, Savelly, suivant une autre route, pénétrait à Blâmont. Il apprit bientôt l'embarras des siens, et leur dépêcha les cavaliers qui l'accompagnaient. Ceux-ci, arrivant à bride abattue, attaquèrent Feuquière sur un mamelon entre Foulcrey et Réchicourt. Six escadrons français, commandés par Treillis et Marain, tinrent tête à huit escadrons impériaux qui chargeaient de front, tout en essayant de tourner l'adversaire. La lutte fut acharnée; mais, malgré le nombre, l'avantage resta aux Français, et les Impériaux rebroussèrent chemin jusqu'au château de Blâmont, où ils s'enfermèrent. Feuquière les poursuivit, puis laissa à son lieutenant, du Terrail, le soin de les cerner. Infatigable, il retourna ensuite-à Réchicourt, où les fantassins étaient encore derrière leurs chariots.
Le jour même, les troupes françaises, cantonnées sur la Vesouze, furent averties de ce qui se passait et accoururent prêter main-forte.

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Clichés du Pays Lorrain
RUINES DU CHÂTEAU DE BLÂMONT EN 1828
D'après des sépias de la Bibliothèque municipale de Nancy

Les premiers arrivés à Blâmont pressèrent le siège, Beauregard tâta la citadelle avec ses canons; La Faveur, Chambey l'encerclèrent de palissades; Longueville arrivait lui-même avec 200 mousquetaires, quand il fut surpris à Domèvre par Charles IV, passé maître en ces sortes d'escarmouches. Il perdit là ses canons; son lieutenant, Lamotte-Houdamont, eut son cheval tué sous lui ; ses hommes eussent: été pris, s'ils n'avaient pu se cacher dans le bois de Trion.
Pourtant les forces qui s'acharnaient au siège de la citadelle firent de rapides progrès dans la journée du 7; deux tours furent abattues à coups de canon, le corps de logis, ébranlé par la mine, le lendemain ; il fallut capituler. Heureusement, Savelly s'était évadé à la faveur de la nuit, et il alla rejoindre Charles IV. Tous ses hommes furent prisonniers. Le lendemain, les fantassins, bloqués près de Réchicourt, durent à leur tour se rendre à discrétion, sauf une trentaine qui s'évadèrent.
Ce remarquable succès, et la prise de 900 chevaux, 1.700 pistolets, 7 cornettes, une lettre indiquant que Savelly amenait 6.000 hommes, avaient de quoi réjouir les Français. Longueville, de retour à Lunéville, se hâta de raconter toute cette affaire à Richelieu, en signalant la belle conduite de Feuquière et de Terrail (87).
Les vainqueurs laissèrent alors La. Faveur à Blâmont, avec les titres de commandant du château et de gouverneur du comté, et les bourgeois lui offrirent 80 francs pour droit d'arrivée. Il put continuer à loisir la démolition de ce que deux sièges avaient épargné. Il resta seulement ce que nous voyons encore : un donjon diminué d'un étage, quatre tours ébréchées, des murailles informes. Les ruines mélancoliques sont toujours imposantes, mais ne donnent plus l'idée de l'ensemble majestueux qu'offrait le vieux castel. Du palais des ducs restèrent les soubassements, qu'on utilisa pour rétablir une demeure moderne. Les dépendances servirent plusieurs fois à loger des troupes en marche. L'enceinte de la ville, ses tours, ses portes tombèrent ensuite sous la pioche des démolisseurs; il fallait bien abattre tout signe de l'indépendance lorraine. C'est à l'Est qu'il en resta le plus de vestiges : la-tour de la Guogue, une autre tour près des Capucins, des pans de mur qui permettent de juger des dimensions anciennes ou même de la forme et de la structure de ces remparts. Du côté opposé, les fossés furent bientôt comblés et la grande rue actuelle fut construite en bordure. La ville transformée eut dès lors son centre sur la place du Marché, dite aussi Petit Bourg, entre la barrière Hinzelin (maison Brice) et la barrière du pont de pierre, ou rouge pont.

3° La première Occupation française (1638-1661)

Les régiments français, sans cesse en mouvement, se conduisaient comme en pays conquis : ils épuisaient les vivres et paraissaient contents de voir disparaître une race trop attachée, pensaient-ils, à sa nationalité.
La misère ne cessa d'augmenter pendant les trois années qui suivirent, non plus par suite de la guerre ou de la peste, mais par l'intempérie des saisons et les privations de la famine. L'hiver de 1638 fut atroce. A Badonviller se passa un fait inouï. Un garçonnet transi de froid, étant entré chez un voisin pour se chauffer, fut tué. Interrogé sur le motif de son crime, le meurtrier répondit au juge qu'il avait agi sous l'empire de la faim, et qu'après avoir mis à mort l'enfant, il en avait mangé de bonnes trançades. L'hiver de 1640 fut non moins rigoureux et suivi de pluies qui gâtèrent toutes les récoltes. Les grains étaient introuvables; le blé se paya 50 francs le résal. Saint Vincent de Paul, ému de tant de souffrances, fit envoyer des semences en Lorraine, mais rien n'indique qu'une petite part en ait été distribuée chez nous. Comment, du reste, les semailles auraient-elles pu réussir ? La population amoindrie, découragée, n'avait plus aucun moyen de travail; les paysans devaient eux-mêmes traîner la charrue; on n'eut longtemps à manger que des racines, des orties ou d'autres produits spontanés du sol. On implora la clémence du ciel; Nancy fit un pèlerinage à Benoîte-Vaux ; Badonviller vint, également, le 17 août, à Domèvre, pour supplier Pierre Fourier qui, deux ans après sa mort, était déjà regardé comme un puissant thaumaturge.
Dès cette année, la misère générale diminua, les saisons redevinrent normales et le sol se remit à produire, dans la mesure où on le cultivait. En politique, il y eut une détente. Après le traité de Saint-Germain, surnommé la Petite Paix (2 avril 1641), Charles IV était rentré à Nancy, acclamé par ses sujets, et les exigences françaises paraissaient plus acceptables. Pourquoi faut-il que la Lorraine ait eu pour chef un prince extravagant ? Ses maladresses la compromirent bien vite auprès de ses ombrageux voisins, tout en indisposant Un peuple qui ne demandait qu'à l'adorer.
Il est difficile de juger l'administration des Français à cette époque, parce qu'elle n'a pas laissé d'écrits. La Faveur logea au château de Blâmont, avec ses hommes, jusqu'à son départ en 1637. Il leva pour la France les tailles qu'il put recueillir, c'est-à-dire, des sommes minimes, au début, et plus lourdes à la fin. Il laissa, les officiers du comté à leurs fonctions et la ville à ses affaires. On voit que le budget de Blâmont, en 1638, comportait seulement 313 francs de dépenses, couvertes par 329 francs de recettes.
Le comté, malgré sa misère, remplit en même temps ses obligations vis-à-vis de son Duc. Nous trouvons, en 1641, un rôle d'impôts lorrains, s'élevant à 571 francs, qui purent être recueillis à Blâmont, Amenoncourt, Autrepierre, Barbas, Domèvre et Repaix; les autres villages n'ont rien donné, parce qu'ils sont trop ruinés ou qu'on n'a pu les atteindre. Il y a seulement cinq bourgeois à Blâmont et un habitant dans les autres villages; à Halloville, il n'y en a même plus (88). Ces données ont pu faire croire que c'était là le chiffre des survivants dans ces localités. Or, à Blâmont, par exemple, il y avait certainement d'autres habitants que les cinq bourgeois mentionnés, à savoir : Vautrin, Frémion, Jean Louis et Bourdonnaix, ne seraient-ce que le prévôt, le gruyer, le maire, le curé, dont l'existence est hors de doute. Cette déclaration semble avoir été faite en vue de l'impôt; rien d'étonnant qu'elle ait omis les personnes qui n'y étaient pas soumises ou qu'elle les aitréduites au minimum. Dans les villages, l'unique imposé pourrait être, de la même façon, un groupe assujetti à une unité de l'impôt, comme un feu, une charrue, et pourrait représenter un nombre restreint, mais variable, d'individus. Quoiqu'il en soit, la contrée était en lamentable état.
La Petite Paix ne dura qu'un an et, avec les hostilités de 1642, recommencèrent les passages de troupes, tantôt françaises, tantôt lorraines, occasionnant d'insupportables charges. En juillet, Du Hallier, se rendant à Saverne, séjourne à Blâmont; il faut payer pour son logement. La crainte qu'inspire son approche est telle que les religieux de Domèvre se sauvent en abandonnant leur bétail ; quand ils rentrent en septembre, il faut tout racheter. Des Croates, alliés des Lorrains, arrivent, deux mois plus tard, et s'emparent de ce même bétail, qu'ils emmènent à Badonviller. Ils s'établissent dans la région, occupent pendant dix-huit mois le château de Didier, de Bannerot, à Herbéviller-Saint-Germain, et ils l'incendient quand ils en sortent, en 1646. Turenne, allant ouvrir la campagne d'Allemagne, fait étape à Blâmont, en mars 1644. Des partisans lorrains surviennent, essayant de reprendre du terrain, mais n'apportent que du trouble et des ravages. Telles les chevauchées de Ligniville dans les Vosges, qui aboutissent à la destruction de Saint-Sauveur, Angomont, Allencombe, et les incursions du colonel Helme, qui s'abat sur Dlomèvre et brûle 27 maisons sur 69 de la grande Domèvre, et 6 sur 28, de la, petite Domèvre.
On respire jusqu'en 1647, parce que la guerre se poursuit au loin. Mais les Français reviennent et il faut de nouveau fournir des rations. Cette année, le sieur Rainville, maire de Blâmont, se rend à Bruxelles pour porter des subsides à Charles IV et prendre ses ordres. L'année suivante, meurt la duchesse Nicole ; on en porte le deuil et on célèbre un service funèbre.
Le traité de Westphalie (1648) ne fait aucun bien à la Lorraine, pas plus que la Fronde. Ligniville continue ses coups de main sans résultat ; il reprend Baccarat, pousse jusqu'à Blâmont et loge chez les Capucins, le 8 août 1650, mais il disparaît dans l'hiver, et va finir, près de Paris, après de multiples échecs. Le gouverneur français, la Ferté Senectère, croit alors pouvoir licencier les troupes allemandes qu'il gardait uniquement pour appuyer sa domination. Blâmont vit ainsi passer Falkenstein et Streiffen, en juillet 1651; ils inspirent de la frayeur et les gens se sauvent au château, mais ils ne font aucun mal. A Baccarat, au contraire, des Hessois malmenèrent la population et s'imposèrent pendant plusieurs mois de l'hiver.
Bien que cela paraisse étrange, la révolte de Condé fut un bien pour la Lorraine, en forçant la France à lui être plus douce. En effet, pour se tirer d'embarras, Mazarin sollicita l'appui des troupes lorraines, rétablit l'ancienne organisation du pays et s'efforça d'effacer les traces de son oppression. La Faveur disparut ainsi du château et les officiers retrouvèrent leurs coudées franches. Les pièces de comptabilité qu'ils rédigèrent alors sont très instructives. Elles sont contresignées par Colbert, pour la forme. Le prévôt est toujours Charles Massu ; le gruyer, nommé désormais commis., contrôleur et receveur, est Dominique de Thabouret, le jeune. En entrant au château, le gruyer n'a plus trouvé aucun meuble; les Capucins reçoivent des bois pour achever le choeur et la sacristie de la chapelle; les fours banaux et les scieries ne sont pas rétablis; les moulins sont affermés pour 372 francs; le tabellionnage rapporte 15. francs; il y a 18 conduits ou feux à Blâmont, 2 charrues à Amenoncourt, 1 1/2 à Autrepierre, 2 1/2 à Barbas, 2 à Domèvre pour la partie de Blâmont et 7 3/4 pour la partie de l'Abbaye, 4 1/2 à Domjevin, 3/4 à Frémonville, 4 à Leintrey, 1 1/2 à Reillon, -1/2 à Remoncourt, 3 à Repaix; un seul habitant à Blémerey, aucun à Halloville; le total des impôts est de 938 francs en 1657, 703 francs en 1658, 860 francs en 1660 (89).
Le rôle de 1688 est plus explicite, en mentionnant :
A Blâmont : 1 curé, 8 capucins, 7 religieuses, 5 nobles avec maison franche, 5 officiers de justice, 9 laboureurs, pas de pelletier ni de drapier ;
A Domèvre : 8 religieux, 20 affranchis, 20 laboureurs, 20 ouvriers, 7 veuves.
A Barbas : 5 exempts, 5 laboureurs, 1 manoeuvre, 1 mendiant, etc. (91).
Veut-on savoir en quel état sont les environs ? Qu'on lise cette déclaration de Laneuveville-aux-Bois, en 1541 : « Ne reste au village que quelque 8 à 9 hommes tout pauvres et être ledit village passage ordinaire des partis et courreurs, allant et revenant de la Vôge, au pays messin et d'Allemagne... en 1646, il n'y a plus qu'un seul habitant pauvre et impotent, les autres ayant quitté, il y a un an et plus.» Ou cette autre déclaration d'Ogéviller : « Toute la terre est ruynée de biens et déserte de sujets; en 1657, il n'y a aucune maison entière... le finage n'a pas 4 jours de terres ensemencées... » Ou cette autre de Bénaménil, en 1651 : « Il n'y a que 2 habitants pauvres qui doivent être exonérés d'impôts... » A Verdenal, Emberménil, Marainviller, il n'y a pas de compte à faire. Badonviller est toujours en ruines, la Basse-Parux n'a plus d'habitants...
Vraiment, c'est à croire qu'avec tous ses désastres, le comté de Blâmont fut un pays favorisé. S'il le fut, c'est au moins dans son relèvement plus prompt, plus courageux, par l'effort personnel des siens. Vers 1660, la petite ville a tellement prospéré qu'elle croit nécessaire d'établir un second hymbul ; elle répare sa halle en 1661, le pont de Voise en 1666; bientôt elle retrouve son activité ancienne et sa vie normale, grâce surtout à la route de Paris à Strasbourg, qu'ont créée, les Français, vers 1660.
Les artisans de sa. reconstitution méritent d'être nommés dans ces pages : le sieur Rainville, maire jusqu'à sa mort (1661), Dominique Barbier, son successeur (1673), Charles Massu et sa noble famille, Claude Vincent, lieutenant du prévôt, Dominique Thabouret (1681), tous officiers d'un loyalisme parfait et d'un dévouement inépuisable. L'éloge de Gérard Mandreguerre est d'un autre ordre. Fuyant Deneuvre, à cause de ses malheurs, en 1635, ce chanoine vint s'offrir à la Collégiale de Blâmont, dont il resta l'unique membre, après 1636. Seul prêtre pour la région, il prodigue son ministère à Blâmont, Barbas, Frémonville, Autrepierre, Repaix, Il trouve trois confrères, vers 1660, avec lesquels il reconstitue la Collégiale. Ce sont : Alexis Bertrand, Dominique Benoit et Léopold Massu, frère du prévôt. Les Capucins sont revenus en 1640, les Religieuses de Notre-Dame, en 1641. Pour aider au renouveau, l'infatigable curé sait trouver les subsides, stimuler les énergies, provoquer les sympathies. Cependant, en 1670, nous soupçonnons un mécompte qui le décourage, car il demande à permuter avec Lacour, curé d'Amenoncourt. Il revient pourtant à la Collégiale peu après et y achève sa vie, comme simple chanoine, en 1698. Dé tels bienfaiteurs, et d'autres peut-être dont les noms nous échappent, doivent être préservés de l'oubli et figurer au tableau d'honneur que dresse la reconnaissance de la postérité.

4" Le retour à l'Autonomie lorraine (1661-1670)

Une joie vibrante s'empara du comté quand il apprit, en 1661, que Charles IV pouvait reprendre la direction de son duché. Le fidèle Massu se rendit à Paris, pour présenter à Son Altesse « le très humble respect et obéissance de la ville et les besoins d'ycelle ». A son retour, Blâmont se mit en fête, organisa une procession générale en actions de grâces et fit des feux de joie pour la soirée.
Mais les espoirs du peuple avide d'indépendance furent passagers comme l'éclair. La liberté retrouvée fut perdue, dix ans après, et, chose pénible à dire, tant qu'elle dura, elle fut aussi onéreuse que la domination française. Au lieu d'économiser, le régime si désiré dépensa sans compter, jusqu'à écraser le pays de ses exigences. Blâmont, par exemple, se vit imposer, comme gouverneur, Jean de Speltz, commandant de cavalerie, pour lequel il fallut trouver 1.600 francs de gages annuels, plus 1.400 francs de solde en faveur de sa compagnie, plus deux fûts de vin de 67 francs, comme cadeaux de fête et de nouvel an. Or, jamais ne parut à Blâmont ce coûteux personnage, qui résidait à Deneuvre. Les mouvements de troupes passant sur la route étaient une cause perpétuelle de dépenses. Le seigneur de Créhange s'imposa avec sa compagnie, depuis le 15 novembre jusqu'au 28 décembre 1666, et fit débourser 1.266 francs. Il y eut à verser, en outre, des subventions de toutes sortes : pour les fortifications de Nancy, pour l'expédition du Palatinat, pour d'autres projets de pure fantaisie. Le pays s'exécuta avec une bonne grâce qui a inspiré à Barrés cette juste remarque ; « Tout fut ruiné, épuisé, hormis la patience de cette bonne terre, alors que son Souverain menait, à son endroit, une conduite capable de dégoûter toute autre nation. » (91).
Un fait heureux, cependant, est à signaler dans cette période, c'est l'arrivée dans la région de plusieurs familles nobles qui, plus tard, exercèrent une favorable influence sur ses destinées. Plusieurs furent envoyées par le Duc, d'autres vinrent d'elles-mêmes : toutes infusèrent à ce coin modeste un esprit qui en fit un des boulevards de la fidélité lorraine. Par des achats ou par des alliances, elles rajeunirent le cadre des fiefs anciens.
La Tour de Frémonville reprit vie avec Charles de Lempugnan, revenu d'Einville, et, plus tard, avec son gendre, Georges de Pindray. Les deux fiefs de Barbas et de Montreux furent réunis en faveur de Jean de Mauljean, dont la fille Nicole, née à Pont-à-Mbusson, épousa Henri de Souailla de Fontalard. Le fief d'Lgney, donné au seigneur de Villacourt, fut aussitôt cédé au Colonel Berrier, puis à Georges de Nettancourt, mort sans descendance directe en 1721, pour passer à François de Sailly, mari de Madeleine de Nettancourt. Pendant qu'Herbéviller-Lannoy végétait en la possession du seigneur de Créhange, l'autre Herbéviller s'honorait singulièrement en offrant un refuge à des nobles de haute marque, malmenés par les Français. Le maître en était Didier de Bannerot, après achat, en 1634, au seigneur Charles de Barbas, Dans sa famille étaient depuis longtemps les voueries de Baccarat et de Criviller; lui-même avait recueilli le fief de Ville, près de Nossoncourt. Marié à Claudette Roder, puis à Antoinette de Chauvirey, il eut douze enfants, dont plusieurs servirent dans les armées de Charles IV et de Charles V. C'est dans sa maison déjà pleine que vinrent s'abriter toute la parenté du colonel de Cliquot, la famille de Saint-Astier, son alliée, les Lhuillier et d'autres, en attendant qu'une place convenable leur fût trouvée. A Blâmont même, où résidaient déjà cinq familles nobles, s'implantèrent François-Simon de Nettancourt, seigneur de Châtillon, et Pierre-Antoine du Châtelet, seigneur de Cirey et autres lieux. D'autres fiefs, moins avantageux, ne sortirent de leurs ruines que plus tard : La Grande Haye, rétablie en 1672, par Jean-François Doridant ; Les Sallières, rachetées en 1690, par le seigneur Derand ; Grandseille, reconstitué en 1720, par René du Châtelet.
Ces résurrections n'arrêtèrent pas la création des fiefs nouveaux, que Charles IV multipliait pour avantager sa cassette ou même pour récompenser des serviteurs fidèles. En 1665, Claude Roussel reçut ainsi La Tour de Saint-Georges, et Claude de Bannerot, voué de Baccarat, Le Chanoy de Badonviller. Vers 1670, le fief de Saint-Paul, à Repaix, fut donné à noble dame Eve de Saint-Astier, veuve de Laurent de Cliquot. Elle y finit ses jours, entourée de ses enfants, Claude-Charles de Cliquot curé du lieu, et Béatrix, femme de Siméon de Nettancourt, cité plus haut. Le fief de Harbouey, formé avec les débris de l'héritage de François de Vaudémont et avec le ban Le Moine, avait été attribué, dès 1630, à Pierre Hilaire, beau-frère de Charles Massu ; il le revendit, vers 1700, au seigneur Canon de Ricarville.
Cette énumération est sèche. Combien plus attachante serait une étude, pénétrant dans l'intime de ces belles familles ! Celle de Charles Massu, par exemple, où sur huit enfants, deux furent des abbés célèbres de chanoines réguliers, trois furent religieuses de Notre-Dame, et trois occupèrent dans le monde un rang pareil à celui de leur père. Celles des Bannerot, des Chauvirey, des Martimprey, des Nettancourt et d'autres, remarquables de fécondité et de loyalisme, alliant la bravoure militaire aux efforts patients qu'exige la terre ou toute autre entreprise. Toutes jouirent, en leur temps, d'un prestige indéniable, et furent entourées de confiance et d'affection, tant nos ancêtres avaient le sens de la justice et de l'honneur.

5° Deuxième Occupation française (1670-1697)

En août 1670, Fourille et Créquy furent chargés de réinvestir les villes lorraines et de rétablir la domination française. L'opération fut facile, puisque le Duc et ses partisans ne firent qu'un semblant de résistance. Dès lors, les armées du roi ne cessèrent de sillonner la région pour participer aux campagnes d'Alsace et d'Autriche, et le gros souci fut de leur fournir des vivres (92). Blâmont fut si écrasé, dans l'hiver de 1670, qu'il envoya par deux fois demander décharge de fourragement aux généraux qui logeaient à Haudonviller (Croismare). Dans l'été de 1673, Massu et Vincent allèrent trouver Louis XIV, à Nancy, pour le même motif; on ne sait quel accueil ils reçurent. L'affluence des soldats ne diminua en rien. L'année 1674 fut la plus mouvementée, à cause de la campagne d'Alsace. Turenne fut à Blâmont, le 5 avril, pour y préparer la concentration des troupes; l'animation de la route fut indescriptible jusqu'en juin. Ses succès du début furent suivis de tels revers qu'il rentra précipitamment en Lorraine ; son Trésor passa à Blâmont le 10 août, gardé par dix-neuf dragons. Le danger fût jugé tel que la France affolée convoqua l'arrière-ban et lança à la frontière toutes les troupes qu'elle avait encore. Elles défilèrent en octobre; l'Arrière-ban avançait à petites journées et fut à Lunéville, le 15 octobre; c'était la noblesse de l'Anjou.
Arrivée à Bénaménil, le 16, elle fut surprise par des partisans lorrains, venus de Baccarat, au nombre de 200; la capture fut facile et la déroute complète. Le lendemain, la noblesse du Limousin, faillit avoir un sort pareil, près de Saint-Nicolas-de-Port. Elle fut secourue à temps et passa à Blâmont, le 18. Mais de tels renforts parurent inutiles à Turenne, qui les licencia.
L'hiver venu, Turenne s'établit de ce côté des Vosges avec toute son armée; les Impériaux, ses adversaires, en firent autant en Alsace; la campagne semblait interrompue. Soudain le chef français imagina une brusque attaque par le Sud de l'Alsace. Parties de Lorquin, le 4 décembre, par dix degrés de froid, les colonnes françaises s'ébranlent en silence. Turenne couche dans une abbaye près de Blâmont, Haute-Seille sans doute, passe la Meurthe à Baccarat, le 6, campe à Domptail, attaque les Lorrains à Remiremont, et se trouve devant Belfort, quand on le croyait toujours à Sarrebourg. Pris de peur, les Impériaux repassent le Rhin, laissant en arrière 40.000 hommes qu'ils perdent. Ce trait d'audace a fait l'admiration de la France, mais pour se dédommager de leurs fatigues, les troupes, ramenées sur la Sarre, mirent tout le pays au pillage.
La campagne dans le Palatinat reprit, en juillet 1675. Turenne y trouva la mort, le 27. Charles IV fût foudroyé lui-même par une fièvre violente, le18 septembre. Son corps, embaumé, reçut la sépulture à Coblentz, mais il fut défendu, en Lorraine, de célébrer les services habituels ; cette mesure, peu chevaleresque, ne fit pas honneur aux Français. La paix de Nimègue, 1678, fit tout rentrer dans l'ordre.
Le neveu de Charles IV prit le nom de Charles V et signifia son avènement au duché de Lorraine aux différentes Cours de l'Europe Toutes reconnurent ses droits, sauf celle de France, car son plan bien arrêté était de se l'annexer. Le nouveau duc essaya de s'imposer par la force des armes, et il vint attaquer Créquy, sur la Seille, mais il fut refoulé. N'osant pas insister, il se retira et jamais plus ne reparut. Ses sujets soupiraient après lui, et bon nombre de nobles se mirent à son service. Sa bravoure contre les Turcs et les Hongrois força l'admiration de Louis XIV lui-même. La mort l'enleva, le 17 avril 1690. La Lorraine put au moins posséder sa dépouille mortelle, et ce fut un des premiers soins de Léopold, son fils, de réunir ses cendres à celles de ses ancêtres dans les caveaux de la collégiale Saint-Georges. Le char qui le ramena partit d'Insprùck, en 1701, s'arrêta à Blâmont, pendant un jour, pour permettre la célébration d'un service solennel, puis s'achemina vers Nancy, où se rendirent Rognon et Frémion, représentant la ville à la Pompe funèbre.
Ce dernier quart de siècle laissa chez nos ancêtres des souvenirs amers. La France, en modifiant les institutions qu'ils aimaient et en important des usages et des lois qu'ils ignoraient, ne garda aucun ménagement. Citons, comme mesures impopulaires, les opérations de la Chambre d'Annexion, créée par le Parlement de Metz, pour rechercher les territoires ayant appartenu d'une façon quelconque aux Trois Evêchés, et pour prononcer d'office leur annexion à la France. Ses décisions s'échelonnent entre 1680 et 1683. Elles ont ainsi francisé tous les villages de la châtellenie de Baccarat, du ban Le Moine, Herbéviller-Saint-Germain, avec Buriville, Fréménil et Mignéville, la seigneurie de Turkestein, avec Cirey, le Val, Harbouey, Halloville, Vého, Xousse et d'autres. En certains lieux, une partie du village fut de France, et l'autre, de Lorraine; il en résulta des rivalités funestes.
L'ordonnance royale de 1689, substituant aux dîmes ecclésiastiques le régime de la portion congrue, fut une cause de procès interminables, parce que les titulaires de nos modestes bénéfices n'atteignaient pas le minimum de 300 livres fixé par la mesure royale. Qu'avait-ou besoin de ces conflits entre curés et paroissiens ?
Une autre ordonnance de 1690 remplaça par les maires et conseillers royaux les anciens administrateurs des communautés; elles substitua la subvention, contribution unique, à toutes les tailles précédentes; la charge ne fut pas moins lourde, elle fut cependant plus claire. L'impôt de capitation, imaginé en 1695 pour couvrir -les frais de la guerre, parut le plus odieux, parce qu'il frappait également tous les individus d'une même profession ou d'une même dignité, sans égard à leur fortune personnelle. Le plus dur, enfin, fut la confiscation des biens, prononcée contre les soldats ou capitaines qui prenaient du service à l'étranger. Le croirait-on ? Cette mesure, visant surtout les nobles fidèles à leur duc, n'en arrêta guère, bien que le généreux Charles V leur, ait souvent conseillé de retourner sur leurs terres.
Pourtant le contact avec la France rendit quelques services aux Lorrains, en leur apprenant des procédés de culture plus avantageux, en introduisant des-récoltes inconnues ou prohibées jusque-là: le houblon, la navette, le lin, le chanvre, le sainfoin apporté à Thiaucourt en 1680, la luzerne, le trèfle, la pomme de terre. La culture de la vigne avait pris une telle extension que, pour éviter la surproduction, on avait défendu de fumer le sol,, de conserver la grosse race et de faire des plantations nouvelles. On commença à distiller les marcs, vers 1680, suivant les indications données par des gens du Nord. L'industrie progressa rapidement, en utilisant les routes récemment créées, et en acheminant ses produits vers Metz et vers le Nord. Au bout d'un demi-siècle, les traces des pires malheurs avaient disparu, au grand étonnement de la France.

6° La délivrance avec le duc Léopold

Depuis la mort de Charles V, l'annexion de la Lorraine à la France paraissait être un fait accompli; tous les services publics, culte, justice, finances, fonctionnaient sous le contrôle du Roi, quand le traité de Ryswick (3 octobre 1697) remit tout en question, en stipulant que l'héritier de la Maison de Lorraine recouvrerait ses Etats. Cet héritier était Léopold, fils aîné de Charles V, vivant à Vienne avec sa mère et ses soeurs, et près d'atteindre sa dix-neuvième année.
Confiant en cette clause, le jeune Prince prépara sa rentrée en Lorraine, fit rétablir la Cour souveraine, sous -la direction de Canon de Ricarville, et attendit que la place fût libre. Les Français firent abattre à nouveau les remparts de Nancy, et, après une revue d'apparat, passée le 25 août, quittèrent la capitale, sous les ordres de Thiard de Bissy. Le retour du nouveau Duc fut reporté au mois de mai suivant (1698).
Tout était prêt pour le voyage, quand Eléonore d'Autriche, mère de Léopold, fut enlevée par une mort imprévue. On fit ses funérailles et Léopold se mit en route par le chemin d'Allemagne (93). Il était à Strasbourg le 10 mai, il s'arrêta à Saverne et à Sarrebourg et fut à Blâmont, le 14.
La réception fut splendide dans la petite ville à l'esprit si lorrain ; l'Abbé Massu l'a décrite dans ses Mémoires (94). « Il était allé, dit-il, comme par hasard, à Strasbourg; il s'empressa de présenter ses hommages au nouveau venu. M. de Mahuet lui fit alors entendre qu'il devait s'employer à préparer une réception convenable au Prince, partout où il descendrait, ce qu'il accepta joyeusement. Il prit donc les devants, donna ses instructions à Saverne et à Sarrebourg, et arriva dans sa ville natale, où ses propositions reçurent le plus chaleureux accueil. II eut le temps de prévenir l'Abbé de Domèvre, Mathias Allaine, l'Abbé de Belchamp, son frère, les nobles et les populations des environs; se procura crosse et mitre, en présumant la permission de s'en servir, et mit tout sur pied pour le matin du 14. Alors le cortège gravit la côte du côté de Sarrebourg. La compagnie des bourgeois de Nancy, surnommés les zélés, au nombre de 100 cavaliers, habillés de blanc avec parements, veste, et culotte d'écarlate, tenait la tête; les bourgeois de Blâmont venaient ensuite, puis les confréries, enfin le clergé, composé de vingt prêtres réguliers ou séculiers, avec le supérieur général en habits pontificaux, assisté des deux Abbés en simple rochet. Léopold étant arrivé, s'agenouilla sur un quarreau pour baiser la croix et recevoir l'eau bénite, puis il écouta la harangue de l'officiant. Mais il fallut écourter les compliments, écrit Massu, à cause d'une pluie malencontreuse, qui s'était mêlée à la fête, sans y être invitée. Le Duc suivit à pied la procession jusqu'à l'église, où le prélat célébra la messe, que clôtura un vibrant Te Deum. Après un joyeux repas, le Duc goûta fort les plaisirs d'une chasse à courre, et, le lendemain, reprit sa marche vers Lunéville. »
C'était le terme d'un long et heureux voyage. Le Duc y attendit que les derniers Français fussent sortis de sa capitale et y fit seulement son entrée, le 18 août. En octobre, il épousait Elisabeth-Charlotte de France, fille de Philippe d'Orléans et nièce du Grand Roi. Toutes les Cours de l'Europe reconnaissaient son avènement et l'Empereur d'Autriche l'autorisait, en 1702, à porter le titre d'Altesse royale.
Avec ce souverain arrivait plus qu'une personne nouvelle, c'était un esprit nouveau. Les Lorrains s'en aperçurent bien vite et furent quelque peu surpris de voir supprimer leurs traditions anciennes, au nom d'une autorité absolue, qui était devenue la règle chez les souverains de l'Europe. Cependant ils comprirent les avantages de ces réformes et eurent la sagesse de les accepter.
En réalité l'heure était venue où expirait le comté de Blâmont avec les dernières survivances du régime féodal. C'en était fait des franchises accordées aux membres : la tête seule prétendait compter et imposer sa loi.

(Suite)


ARMOIRIES DE BADONVILLER


(1) On peut lire la relation de cette cérémonie curieuse dans les Communes, de Lepage : articles : Deneuvre, Blâmont, Mandres, qui reproduisent la pièce B. 578 des Archives départementales.
(2) Voir dans B. 3234, la dépense payée à cet effet à l'ymaigier Gilles, de Neufchâteau.
(3) Voir Archives départementales M.-et-M., B. 578, nos 16-17-18.
(4) Elle était petite-fille de Jean de la Haye et d'Isabelle de Blâmont ; mariée quatre fois en quinze ans, elle mourut à Paris, en 1507, après une vie: mouvementée, où le jeu et la dépense eurent une trop grande place.
(5) La série en est conservée aux Archives départementales, voir B. 3234 et suivants; elle part de l'année 1503-04 et va d'une Purification (2 février) à l'autre.
(6) Ce terme parait dériver du mot « Heimburgius », qui, d'après Ducange, signifie : Héraut ou appariteur.
(7) On trouve dans les Communes de Lepage (art.. Blâmont), les statuts de ces diverses associations.
(8) Voir le rôle de 1569. Archives départementales M.-et-M., B. 3280.
(9) Au XVIe siècle, trois ponts seulement permettaient de passer la Vesouze : à Blâmont, à Domèvre, à Domjevin ; tous les autres cours d'eaux se passaient à gué, jusque bien tard.
(10) Cette taxe, générale en Lorraine au temps de René II, ne fut introduite dans le comté de Blâmont qu'en 1525, par le duc Antoine; de vives protestations l'accueillirent, sous prétexte que René II avait fait serment de s'en tenir aux coutumes anciennes; mais force resta au fisc, qui continua de la percevoir.
(11) M, Ambroise a publié d'intéressantes polices sur ce pays des Baronnies, dans B.S.A.L. 1910, 1012, 1914, 1920, 1921.
(12) Archives départementales M.-et-M., B. 3238.
(13) Ces deux mots, dérivés, l'un du latin rusticus, l'autre de l'allemand Baüer, signifient également les paysans.
(14) On donne ce nom à une armoire murale, placée au fond du choeur et du côté de l'évangile, où était gardée la Sainte Réserve, avant que nos tabernacles actuels aient été en usage.
(15) On a retrouvé récemment l'acte de consécration de son maître-autel; il est daté du 13 septembre 1520, et le Prélat consécrateur fut Conrad Heyden, suffragant du Cardinal Jean de Lorraine.
(16) Voir Compte de 1541, B. 3257.
(17) Archives départementales M.-et-M., B. 3261.
(18) Veuf en 1554, il se remaria à Yvonne de Savoie, qui mourut en 1558 ; il contracta une troisième alliance avec Catherine de Lorraine-Aumale, en mai 1569, et mourut le 24 janvier 1597.
(19) Le favori qui souleva les plus grands mécontentements fut Hugues de Villelm, imposé par Charles-Quint, comme précepteur du petit prince Charles; il fut nommé gouverneur de Blâmont en 1549.
(20) Voir sur ce fief B. S. A. L., 1912, p. 180.
(21) Certains auteurs font mourir cette reine à Prague, presqu'aussitôt après son retour, en indiquant l'année 1547, mais la date de 1548 est certaine. La reine passa le jeudi saint chez les Clarisses, de Pont-à-Mousson et y fit la cérémonie du lavement des pieds : Christine tenait le linge, la princesse de Guise, l'aiguière. Elle obtint de la duchesse que les restes du Téméraire, inhumés à la collégiale Saint-Georges, fussent transférés à Bruges, ce qui causa une vive indignation.
(22) Ce cahier (B. 3370) porte bien la date de 1552; celle de 1558, donnée par Lepage, est fautive.
(23) Lamoral d'Egmont, descendant des ducs de Gueldre, parfois nommé Comte palatin, fut général de cavalerie sous Philippe II et se couvrit de gloire à Saint-Quentin et à Granville (1558). Il s'unit au prince d'Orange pour affranchir les Pays-Bas de la domination espagnole mais, prisonnier du duc d'Albe, il ne sortit de prison que pour avoir la tête tranchée, le 9 mars 1568.
(24) On mangea du poisson des étangs, le vendredi, et on partit, le samedi, après le repas de midi. On paya 10 sols pour le logement de chaque cheval.
(25) Fief situé près de Pont-à-Mousson.
(26) Fief proche de Flavigny.
(27) Probablement Bléhors, fief proche de Damelevières,
(28) Est-ce Marville près de Montmédy ?
(29) Barville, village ancien, près d'Abreschviller. La forêt appartenant au Duc avait 2.000 arpents. La délimitation en fut faite en 1566, d'accord avec Bernard de Lutzelbourg.
(30) De Nancy, vinrent les peintres, tapissiers, verriers les plus en vogue; de Deneuvre, les pelletiers, parementiers « pour draper de petites hardes les salons et les préaulx » ; un fondeur fournit 60 chandeliers pendants et 24 autres en applique, sans compter des portc-falots pour les cours et les avenues. On amena de la montagne 316 charrées de planches; la tuilerie de Haute-Seille fournit 15.000 briques et autant de tuiles, etc.. (Voir B. 3277 et 1147.)
(31) Voir Cuvier, cité par Ravold : Histoire anecdotique de Lorraine, t. III, p. 806.
(32) Voir Chatton : Histoire de Saint-Sauveur, p. 37.
(33) On ne voit sa justice prononcer aucune amende ou confiscation pour crime de calvinisme; on relève seulement quelques sévérités, qui étaient dans les usages du temps, contre les impiétés ou blasphèmes contre la Sainte Vierge et contre des actes de sorcellerie.
(34) L'ancien prieuré de Saint-Remy dominait la Petite-Domèvre, du côté de Verdenal. L'abbaye fut construite tout près. Une porte modeste, datée de 1541, se voyait naguère encore dans son mur : en voir la description par J. Divoux, dans B.S.A.L., 1321, p. 27; voir Chatton, op. cit., p. 60, et B. 3286.
(35) Voir lesMémoires de Marguerite de Valois, p. 410, et ceux de Cheverny, cités par Pfister. Histoire de Nancy, t. II, p. 252
(36) On sait que le mariage de Dorothée dura peu; Eric mourut sans enfant en 1584, sa veuve revint à Nancy et y mourut vers 1630; son corps fut inhumé dans la chapelle du Noviciat des Jésuites.
(37) On peut en lire le texte dans les Communes, de Lepage, t. I. p. 149.
(38) Georges Hoefnagel, né à Anvers, voyageant pour son commerce, aimait à dessiner les curiosités qu'il rencontrait. Il fut ruiné, lors des troubles de sa pairie, et s'attacha au duc de Bavière, qui le fit connaître à Christine. Il mourut en 1600, âgé de 55 ans, laissant un fils, Jacques, qui fut dessinateur comme lui. La date de sa venue à Blâmont est incertaine, et se place entre 1580 et 1587.
(39) L'auteur qui prend ce pseudonyme est Jean Zuiguerling, philosophe allemand du XVIIe siècle, qui a écrit un guide pour les étrangers voyageant en France. Son oeuvre a été traduite par M. Guerrier de Dumast.- Voir M.S.A.L. 1852, p. 259, et Pfister, Histoire de Nancy, IL p. 17, note 3.
(40) La pièce B. 3456 énonce le mobilier laissé par Christine. Une notice de M. E. Ambroise sur les Châtelains de Blâmont reproduit un autre inventaire pareil de 1604.
(41) La restauration récente de ce bâtiment est plutôt singulière, puisqu'elle oppose à l'ancienne face de l'intérieur, un extérieur qui est dans le goût du moyen-âge.
(42) La pièce B. 3456 présenté une longue liste des gens à qui Christine servait une pension : outre le prévôt Collin Olry, son secrétaire particulier, le sieur Cunin, 400 francs; un apothicaire, Jean Gavaud, 400 francs; la veuve de Chamoy, cuisinier, 400 francs; le valet de chambre, le chirurgien, le chef d'artillerie, le palefrenier, le maître d'école, la lavandière, la nourrice, le cocher, le messager ordinaire, etc..
(43) Lionnois, Essai sur la Ville de Nancy, t. L, p. 348
(44) Il mourut gouverneur de Marsal ; son épitaphe, dans l'église, rappelle cette défaite de Saint-Ouirin.
(45) Les auteurs ont mis quelque confusion en relatant les noms et le rôle de ces défenseurs. Des Poignantes, ou Le Poignant ou Lempougnant (ces trois manières d'écrire se trouveront plus tard) parait bien le principal chef de la défense ; il reçut plus tard, en récompense, le fief de Frémonville. Thomas Kiecler, et non Jean-Jacques Kiecler, fut son associé, comme le rappellent les lettres de noblesse qui furent accordées à son petit-fils, et un manuscrit de Nicolas Crock, alors maire de Blâmont, que Dom Calmet a eu sous les yeux. On a mis aussi en jeu Mathias Klopstein, qui doit être gardé pour le siège de 1636. Voir Lionnois, II, p. 306; Lepage. Communes, art. Kerprich, B.S.A.L. 1912, p. 91 ; Pays Lorrain 1911, p. 99.
(46) Sans doute, Harteville, ancien hameau détruit dans cette circonstance, entre Barbas et Nonhigny.
(47) Celle de Domèvre, qui, à peine achevée, était encore détruite.
(48) Voir les comptes des années suivantes. B. 3451-3452.
(49) Voir B. 3310-3459-3463.
(50) Il cumulait les évêchés de Toul, Metz, Strasbourg, etc., et était affreusement goutteux et impotent.
(51) Elle séjourna au château de Blâmont, à l'aller et au retour de son voyage pour assister aux noces de son frère.
(52) Autre fille du Duc, fiancée alors à Jean Guillaume, duc de Clèves, sans savoir qu'il était dément ; elle mourut après dix ans d'un mariage malheureux ; son coeur fut déposé aux Cordeliers, en 1610.
(53) Une salle du château a gardé, après son passage, le nom de salle de Toscane. B. 3473-
(54) D'argent à la croix pattée de gueules, cantonnée de quatre aigles dé sinople. B. 3487.
(55) Le fief de Frémonville, auquel Christine avait conféré la franchise, en 1578, en le donnant à Thiebaut Diez, son favori, et dans lequel elle avait édifié l'intéressante maison que l'on admire encore, avait été augmenté d'un bois, dit le Prévôt, pour un autre favori, nommé Melchior Henry. Pompéo Gallo, qui passait pour le banquier de la princesse, l'avait reçu ensuite à titre héréditaire. C'étaient des abus de pouvoir. Pompéo Gallo dut rendre son fief et reçut en échange une rente qui lui fut servie jusqu'en 1595.
(56) Voir Lepage : Département de la Meurthe, I, p. 30.
(57) Cette famille, d'origine italienne, eut comme blason ; écu de gueules, à la bande échiquetée d'argent et d'azur de 2 pièces, au chef d'or chargé d'un aigle de gueules.
(58) Ecu d'azur bordé et dentelé d'argent à un chevron d'or, accompagné en chef de molettes de même, et en pointe d'une aigrette d'argent.
(59) Il mourut en 1617; son fils, Antoine, attira au calvinisme la population de Blémerey, de sorte que le culte catholique fut suspendu et que l'église perdit son titre de paroisse mère, que recueillit Reillon.
(60) La Grande-Haye, cense entre Nonhigny et Parux ; Grandseille, cense entre Autrepierre et Verdenal. B. 578, 78 et 79.
(61) L'arpent de Metz vaut 35 ares, 4 centiares.
(62) C'était le second fils naturel du Duc, légitimé en 1608, qui devint chevalier de Malte, sous le titre de seigneur de Darney, et fut commandeur du Vieil-Aître de Nancy, en 1630.
(63) Les fermiers du comté obtinrent une réduction de 500 francs, à cause des dégâts que leur causèrent les soldats du seigneur de Lémont. B.3517-351 S.
(64) La procédure et les châtiments infligés pour crime de sorcellerie ont été décrits par divers auteurs; les Archives départementales conservent des dossiers très curieux à consulter. L'Abbé de Domèvre avait son signe patibulaire à Barbézieux, et ses sentences étaient exécutées par le Prévôt de Blâmont. La potence de Blâmont se dressait derrière les murs du Donjon. D'ordinaire, les sorciers étaient étranglés par la hart, et leurs corps brûlés sur le bûcher ; leurs biens étaient confisqués. Le bourreau, envoyé de Nancy, recevait, comme indemnité, le prix de quatre journées, plus le prix de la corde, des clous, du marteau qu'il employait.
(65) Voir B.S.A.L. 1913. Origines de la Poste en Lorraine, par H. Roy, et Annales historiques de l'Agriculture lorraine, par Guérard, Nancy, 1843.
(66) La pièce B. 1451 nous apprend que le mercier André Philippe, de Nancy, délivra, le 1er février 1625, plusieurs effets de lingerie, pour être envoyés à Blâmont, à l'usage de Mme Claude de Lorraine.
(67) Sa famille était l'une des plus anciennes du lieu, puisqu'on 1347, il était déjà question de Vautrin de Giroville, dit Kèze, bienfaiteur de la Collégiale, de Deneuvre. Voir Bernhardt, Histoire de Deneuvre, p. 121.
(68) D. Pelletier lui donne deux frères : Edme, qui fit souche à Ligny; Jacques, que l'on voit religieux à Haute-Seille, en 1684. Il y en eut un troisième, Léopold, qui fut chanoine de la Collégiale de Blâmont, en 1634.
(69) Famille originaire de Fleury, anoblie sous Henri II, portant : d'azur à une étoile d'or au centre de trois poignards, ou croix de même.
(70) Claude épousa, plus tard, le Cardinal François de Vaudémont, dans des circonstances singulières qui sont bien connues.
(71) D. Calmet a reproduit son testament, Histoire de Lorraine, t. III, col. D. C. La translation de ses cendres fut faite à la Chapelle ronde, en 1743. On peut y lire son épitaphe sur le troisième mausolée.
(72) Voir B. 3573.
(73) C'était Pierre Fourier, dont le nom est si populaire parmi nous. II écrivit à ce sujet, le 16 août 1626 : « Enfin, me voilà à Baudonviller, entièrement contre mon gré, contre ma volonté, contre mon opinion, mais par nécessité. Il fallait y venir ou fâcher tout à fait Monseigneur de Vaudémont. Mon Dieu ! Que je suis inutile et malpropre, je me réjouis de d'en raller bientôt. »
(74) Voir B. 3277.
(75) Adam du Bourg, de Rosières, acquit, en 1632, la Grande-Haye, délaissée par le seigneur de Caboat et Charles de Thabouret, en 1633, les étangs de Vilvacourt, Albe, Gresson, Cambra, pour 42.850 francs.
(76) C'était Antoine de Slainville, commandant d'une compagnie de Chevau-légers, forte de 50 hommes (B. 5374). Trois de ces soldats ayant dévalisé un homme sur la route de Frémonville, le 2S avril, le Prévôt les fit attacher au carcan, puis fustiger à travers les rues, les mains liées derrière le dos.
(77) Les sinistrés reçurent 200 francs d'indemnité, à condition d'en justifier le remploi (1633).
(78) La ration comportait 2 livres et demie de pain, une livre de viande et une pinte de vin ; pour le vendredi qui survint, on ne put trouver assez de fromage, la dépense fut plus forte; le blé fut payé 13 francs le résal ; le vin 13 francs la mesure, la viande. 3 sols la livre. (B 5.374.)
(79) Chaque village et abbaye avait dû équiper six hommes de pied, nommés élus, et fournir un cheval harnaché valant 10 écus, et 2 pistolets.
(80) Voir T. Ambroise : Notice sur les Châtelains de Blâmont, p. 31.
(81) Ce chiffre, donné dans des déclarations faites au fisc, comporte, sans doute, le sens assez large d'unité imposable. Il en était ainsi de la charrue, qui supposait souvent plusieurs individus groupés. On sait qu'à Autrepierre, plusieurs familles survécurent à tous les désastres; or les statistiques le disent réduit à un habitant.
(82) La famille de Klopstein était originaire de Messe ou de Thuringe. L'ancêtre Mathias s'était mis au service de Charles III Son fils, Alexandre, avait reçu, à titre héréditaire, la Prévôté de Marsal et avait été anobli par Henri II (1619). François, le Prévôt actuel, était son ainé; il sut conserver, dit D. Calmet, lors, de l'occupation française, les papiers intéressant le duché, il eut sa maison brûlée, ses terres ravagées-; il reprit sa charge à Marsal, en 1646.
(83) D. Pelletier l'appelle Jean; Digot, Lepage et un tableau de famille représentant la prise de Blâmont, lui donnent le nom de Mathias; il était frère ou neveu du Prévôt' de Marsal. ».
(84) Vers 1872, des fouilles, pratiquées dans les caves de la Maison Mézières, mirent à jour 12 blocs d'étain fin, pesant environ 20 livres, qui provenaient sang doute d'ustensiles à l'usage du couvent.
(85) Nicolas-Louis de Klopstein, arrière-petit-neveu du héros, fit peindre la prise de Blâmont et celle de Mandres-aux-Quatre-Tours. Ces deux tableaux, conservés autrefois à Châtillon, ont été décrits dans J.S.A.L., 1858, p. 203.
(86) La réponse ne se fit pas attendre, puisque dans une autre lettre, du 15 juin 1630, le Saint put féliciter l'Abbé d'être rentré à Domèvre. Voir Chatton : Histoire de Domèvre, p. 172.
(87) Voir des Robert : Campagnes de Charles IV, t. II, p. 52 et seq.
(88) Voir B. 3379.
(89) Voir B. 3351-3380.
(90) Voir B. 3398.
(91) Pages Lorraines, p. 203.
(92) On trouvera dans l'inventaire des Archives communales, dressé par M. Duvernoy, le détail des passages de troupes, avec les dépenses qu'elles ont occasionnées.
(93) Voir le Journal de Nicolas, dans M.S.A.L., 1899.
(94) Voir Mémoires de Massu, manuscrit de la Bibliothèque municipale de Nancy. Alexis-François, auteur de ces mémoires, était fils de Charles Massu et de Barbe Hilaire; il fut Abbé de Saint-Pierremont en 1674, faillit être Abbé de Domèvre en 1690; élu général de la Congrégation des Cbanoines réguliers en 1692, et bénit solennellement à Metz en 1701; il mourut à Pont-à-Mousson en 1707. Léopold l'eut en haute estime, malgré son caractère indépendant. Son frère, Charles-Léopold, né en 1656, fut aussi Chanoine régulier, Prieur à Verdun en 1679, Abbé de Belchamp en 1693, bénit solennellement le 29 septembre. Son frère, présent à la cérémonie, note dans ses mémoires qu'une telle fête coûte réellement trop cher. Il mourut en 1743- Voir Notice sur Belchamp, dans M.S.A.L., 1867.

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