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Chronique de Richer - XIIIeme s. (4)

 

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LIVRE DEUXIEME
DES CHOSES MEMORABLES
ESCRITES PAR FRERE RICHER,
Moyne de Sennone.

Des successeurs abbez de saint Gondebert.
CHAPITRE PREMIER.


D'autant qu'il n'y a rien ou bien peu (qui soit venu à ma connoissance) qui soit digne d'être reduit en memoire, touchant les successeurs du bienheureux Gondebert, et de leurs Gestes, sinon les noms d'iceux, il m'a semblé bon n'y adiouster aucune chose du mien, afin que ie ne fusse en reputation d'être autheur de chose nouuelle. Et premierement l'on tient que le premier qui succeda à nostre fondateur, étoit Margueran, homme de sainte vie, et d'autant bonne conuersation, qui gouuerna cestuy nostre monastere de Sennone ; des actes duquel ie n'en puis escrire dauantage que i'en ay trouué par escrit. A celuy succeda Aggerie, et autres, comme Bouciole et Estienne, après lesquels suruint un nommé Angerran, homme puissant et de noble race, qui eut l'administration de ce lieu, lequel étoit tant amy à l'Empereur, qu'il luy confera l'estaf; de chancelier en sa maison. Et pendant qu'il exerçoit son estat, aduint la mort de l'archeuesque de Metz, que lors étoit nommée Mediomatrice, comme étant située au milieu des trois citez, sçauoir : Treues, Toul et Verdun, dont elle est appellée la mere desdites trois citez, pour ce que lors l'archeuesque étoit grandement honnoré. Comment, ny quand telle dignité fut deferée, ie n'en ay rien trouué par escrit. La mort duquel archeuesque étant paruenue iusques aux oreilles dudit Empereur, promeut soudain son chancelier à la dignité d'iceluy archiepiscopat, qui pendant le reste de ses iours gouuerna heureusement et à son grand honneur le troupeau qu'il auoit eu en charge, ensemble ladite cité. Or suruiuant encor ledit Angerran en sa dignité archiepiscopale, suruint la mort d'Estienne, lors abbé de ceste abbaye imperialle. Ce que ledit archeuesque ayant entendu, soudain s'addressa vers ledit Empereur, le suppliant vouloir assujettir ladite abbaye à la puissance dudit archiepiscopat, d'autant que ce lieu de son commencement dependoit de l'empire. A la priere duquel inclinant ledit Empereur, et ne luy voulant deplaire, luy accorda sa petition. Et à ce moyen transfera le droit qu'il auoit en ladite abbaye et ses dépendances perpetuellement sous ledit archeuesché aux mesmes charges et conditions que les Empereurs l'auoient tenue du passé. Mais parceque (ainsy que dit est) ce dit lieu n'auoit aucun Recteur, cest archeuesque Angerran eut la charge par quelque temps dudit archiepiscopat et de ladite abbaye, si que par ce moyen ceste abbaye, qui étoit auparauant imperialle, est maintenant sous la charge et puissance d'un euesque de Metz. Lors les moynes étoient grandement faschez d'être priuez d'un tel honneur (ou fardeau pour mieux prendre) ne considerans point comme les autres eglises voisines étoient iournellement foulées des charges
qui leur prouenoient de l'Empire. Notamment pour l'egard des gens d'armes qu'elles étoient tenues fournir à l'Empereur à leurs propres frais ; puis par les incursions que les ennemis de l'Empire faisoient sur eux, sans auoir secours d'aucune part, étant souuent l'Empereur bien arriere, qui causoit une ordinaire oppression à icelles eglises, dont en vain se consommoient en fascheuse tristesse et langueur. Veritablement si des lors tous les monasteres qui sont situez en ceste Vosges eussent demeurez sous la suietion de l'Empire, n'y eut demeuré pierres sur autres, qu'ils ne fussent ià été rasés iusques aux fondemens, parceque la pluspart sont assis sous les bras des ennemis de l'Empire. Principalement quand il leur étoit fait quelque tort, soudain ne pouuoient rechercher le secours de l'Empereur, de soy n'ayants puissance y obuier : ce qui en un iour ou deux, un euesque de Metz pourra faire ; en vain partant se contristoient iceux moynes.

Comment St Simeon fut transporté à Sennone.
CHAPITRE II.


Voyaut doncques Angerran que ses affaires (comme archeuesque et abbé qu'il étoit) étoient parueuues à tel part, par une prudente et caute dexterité, s'aduisa d'appaiser la fascherie de ses moynes en changeant pasteur pour pasteur, defenseur pour defenseur, et gardien pour gardien, mais non qu'ils fussent l'un à l'autre semblables en puissante. L'un pouuoit garder seulement pour le present, l'autre enuers Dieu eternellement. L'un étoit pour garder le corps, l'autre pour defendre l'ame et le corps. L'un auoit moyen d'user de liberalité, conferant biens temporels, l'autre pouuoit eslargir et octroyer le temporel et spirituel à ceux qui librement luy faisoient seruice. Il constitua donc pour perpetuel protecteur de ce lieu et eglise de Sennone, le bienheureux St Symeon, septieme pontife depuis St Clement, qui lors étoit euesque de Metz, homme tres celebre pour ses miracles, et auquel ou trouua secours propice en cas de necessité, car par le merite de ses prieres, il en auoit ressuscité aucuns qui étoient suffoquez en l'eaue, ainsy qu'auons entendu à la verité. Il auoit aussy fait que les lampes pleines d'huile posées deuant son corps saint, étoient tombées sur le paué demeurant droites, n'auoient receu aucuns dommages. Il appaisa l'ardeur des fiebures ; il conuertit le temps pluuieux en beau temps et serain. Il tempera les trop ardentes chaleurs de l'esté. Étant inuoqué, il reprima la tempeste eminente. Qu'est ce qu'il ne peut faire ? A toutes infirmités et langueurs, il remedia promptement, ainsy qu'un vigilant et expert medecin ; si que nostre eglise de Sennone merita d'auoir un tel personnage pour protecteur et defenseur, y étant enuoyé par le venerable Angerran, lequel (comme dit est) encor qu'il fut homme de si grande et notable recommandation, sy est ce que les moynes ne le voulurent accepter. Dont ledit archeuesque et abbé differant pour quelque temps de prouoquer iceux moynes à plus grande indignation, fit edifier au pendant d'une montagne proche ledit monastere, du costé de midy, une petite chapelle, où il logea cest incomparable tresor, pour la sainteté qui reluysoit en ses oeuures et miracles. Et auquel durant qu'il fit demeure en ceste chapelle, Dieu confera tant de graces, qu'il n'y arriuoit aucun implorant deuotement son ayde, qui s'en retournast esconduit: en sorte qu'iceux moynes persistant en leur obstinée rebellion, ledit saint personnage et amy de Dieu demeura quelque bonne espace de temps en ladite chapelle, faisant plusieurs miracles. Mais pour ce que nous auons escrit cy deuant qu'il auoit été le septiesme euesque de Metz après St Clement, nous declarerons cy dessous qui fut ledit Clement.

De saint Clement, Euesque de Metz, et du serpent qu'il dechassa.
CHAPITRE III.


Au mesme temps que le bienheureux saint Pierre, le parangon de tous les apostres, receut la charge du siege episcopal en Rome, y auoit un autre homme nommé Clement, lequel saint Pierre auoit instruit à la connoissance de la foy, auquel fut designé ledit siege après la mort de Linus, second pape après saint Pierre, auec lequel plusieurs ayans receu la foy catholique, par le commandement de St Pierre, se transporterent en diuerses regions pour annoncer aux Gentils la parole de Dieu, et auec celuy Clement étoit un autre de mesme nom, qui suiuoit l'ordonnance dudit St Pierre, leur maistre, s'achemina vers la Gaule, et de plaine arriuée aborda en la cité de Metz. Les autres ses compagnons étans de mesme arriués au lieu que à chacun étoit ordonné, accompagnés d'une plenitude de foy reçue par la doctrine de St Pierre, et ayant trouué ceste cité de Metz toute pollue d'une faulse idolatrie en ce qu'en icelle l'honneur deu à Dieu étoit deferé aux idoles. De quoy ce bon et saint personnage contristé à merueille, pour quelque temps se retira en un lieu dit Gorze, où il erigea un petit oratoire, et où après a été edifié un monastere, comme il est encor de present. Quelque temps en après reuolu, se transporta à Metz, où auec uue constance déclaroit publiquement l'eternité de Dieu, et comme après Dieu, le Fils auoit été né de la Vierge sa Mere, dont les citoyens étoient tout estonnés d'entendre telle nouuelle doctrine ; aucuns l'approuuoient, les autres non, parcequ'ils disoient étre repugnante aux anciennes traditions. En ce temps y auoit deuant l'une des portes de la ville une cauerne en terre, tournée en rondeur par leurs ancestres pour s'exercer en diuerses manieres de ieux, au fond de laquelle un dragon de merueilleuse grandeur auoit choisy son repaire et habitation, qui par la puanteur de son haleine et ronflement auoit tellement infecté et corrompu l'air, qu'il auoit dechassé quasi le tier des bourgeois de ladite cité, habitans proche ladite porte, dont icelle porte est encor aujourd'huy appellée la porte Serpentine. De quoy aduerty, ce saint amy de Dieu connoissant que le peuple de ladite cité ne pouuoit être conuerty ni attiré à la connoissance de la foy catholique, sinon par miracles, commandast qu'on le menast au lieu où repairoit ledit serpent, où étant paruenu, et le mesme iour ayant celebré messe, entra sous la cauerne, d'où il tira ledit dragon lié par le col de l'estolle qu'auoit ledit Saint porté à l'entour de son col en celebrant son seruice, puis commanda audit dragon et à tous autres serpens de le suiure, en la vertu de Dieu le tout puissant, de façon qu'il n'en demeura un seul en la cité ; tout soudainement il fut obey par telle multitude, qu'il étoit difficile à croire que tout le pays en peut produire et contenir autant, et en si grande abondance. Puis ledit saint tirant son prisonnier auec luy, auec sa suitte de tous les autres serpens, vint à la riuiere de Seille, dedaus laquelle l'ayant plongé, luy commanda de se retirer auec tous ses compagnons serpens en un lieu inhabitable, sans offenser aucun (1). Ce qui fut fait ; à cause de quoy les citoyens de ladite cité certifient que des lors on n'a veu aucuns serpens se treuuer en ce lieu là, mesme que si quelque fois eu est arriué d'auenture ou quelque beste veneneuse, n'y peuuent viure par vertu des merites dudit St Clement, lequel après auoir veu iceux miracles, ils esleurent et receurent pour leur euesque, embrassans la foy catholique qu'il leur enseignoit. Après lequel cestuy nostre dit patron St Symon fut septiesme euesque de Metz. Étant par ce moyen extirpés et dechassés de tout leur diabolique superstition, ils firent construire une eglise en l'honneur de St Pierre, apostre, en ce lieu où auparauant ils n'osoient hanter pour la crainte dudit serpent, et depuis y est edifiée une eglise subiecte au monastere de St Clement.

De la solemnité de saint Symeon et du seruice des poissons ce mesme jour.
CHAPITRE IV.


Or cest Angerran étant archeuesque et abbé, quand il se vit chargé de tant d'affaires qui luy suruenoient, tant du costé de l'Empire que de son archiepiscopat, delibera de subroger un abbé en ce lieu de Sennone, où, après meureté de conseil, il y establit un religieux nommé Horgand, qui fut le huitieme abbé après nostre fondateur Gondebert ; et des lors les abbez de cette abbaye reprennent, quant au temporel, de l'euesque de Metz ; et le spirituel, de l'euesque de Toul, comme nous en fait encor foy l'experience. Connoissans donc les moynes qu'en vain et sans subiet ny iuste occasion, ils se molestoient d'être deliurés de la puissance imperialle, afin de n'être priués du secours d'un si propice defenseur, ne furent negligens d'aller prendre et porter en leur monastere le corps de St Symeon, que nous auons dit cydeuant reposer en son oratoire au pendant de la montagne. Puis ayant trouué l'opportunité, huit iours auant la feste et solemnité de tous les Saints, la chasse où repose le corps dudit saint fut portée en grande solemnité et suiuie de grand nombre de peuple en l'eglise de St Pierre et St Paul, où il repose à present en une chasse d'argent. Auquel iour, chacun an, ceux qui tiennent eglises dependantes de ceste abbaye de Sennone, sont attenus payer un seruice de poisson, pour l'honneur de la feste, et n'y oseroient faillir. Car i'en ay veu aucuns (pour le défaut de s'en être acquittés) en être punis par l'abbé, nommé Henry, et en auoir été contraincts faire penitence. J'en ay aussy veu apporter à un iour de ladite feste si grand nombre, que l'on estimoit y en auoir pour plus de dix liures tournois : mais retournons à nostre matiere.

De l'authoritè d'un abbé de Sennone, et quel droict doit avoir l'aduocat ou gouuerneur du temporel en icelle Abbaye.
CHAPITRE V.


Considerant donc ce venerable personnage Angerran, que possible ne luy étoit de satisfaire à tant de charges qu'il auoit dessus les mains, auec ce qui luy étoit encor bien souuent necessaire entendre à l'estat de Chancelier en la maison de l'Empereur, qu'à ce moyen n'étoit en luy de défendre ce dit monastere ou abbaye comme il étoit expedient de faire, il delibera d'y eslablir un homme ayant la charge et nom d'aduocat, et ce, sous telle condition que quiconque seroit estably à tel estat par l'euesque de Metz (à qui appartient le droict de faire telle institution), prendroit le tier des amendes qui seroient adiugées par l'abbé, et où il seroit appellé, sans qu'il luy fut loisible pretendre dauantage de droict. Et fut conferée audit aduocat, pour salaire de ses charges et estat, une partie de la terre et hommage que l'on appelle Abaine. Et de ce falloit qu'il eut contentement, sans pretendre aucun droit sur les hommes, terres, eaües, forests et iustices, ny autres dependances dudit monastere. Mais luy conuenoit necessairement être et faire l'acquit de sa charge et office d'aduocat en toutes occurences d'affaires de ladite abbaye. L'abbé peut, quand bon lui semble, appeller les hommes, les iuger, et les amendes iugées par son escheuin, les peut leuer sans son aduocat. Et s'il auient que pour quelque faute commise, il en ait mis aucuns à ban pour quelque temps, l'abbé, ou son fermier institué par luy, non par autre, en connoistra, et les conduira à fin raisonnable. Et quiconque est abbé de ce lieu de Sennone, a puissance et autorité d'establir et degrader des fermiers, doyens, forestiers, escheuins, comme es eglises de St Maurice, de St Jean de Palme, de Vipodicelle, et tous lesquels officiers, tant dudit monastere que de ces eglises, il les peut instituer et destituer sans y appeller ledit aduocat ; ains toutes telles prouisions demeurent en la totale disposition d'un abbé. Et aduenant que ledit abbé se trouuast empesché à telles prouisions par aucuns desdits aduocatz, la correction en appartient à un euesque de Metz. Lesquels priuileges et auctoritez ont été accordez et confirmez par priuileges speciaux des apostres, empereurs, euesques, ducs, comtes et autres grands et puissans seigueurs, qui ont mis la main à fonder et doter cestuy monastere. De façon que ceux qui se treuuent auoir enfrainct tels priuileges, comme dignes de punition diuine, et excommuniés par l'archeuesque, sont tels declarés par quatre euesques apostoliques. Quiconque donc voudra euader telle rigueur, soit vigilant à faire son deuoir, étant appellé à telle charge d'aduocat. Parce que après telle ordonnance, s'en sont trouués plusieurs excommuniez en ceste eglise, laquelle a iouy de tels priuileges iusques au temps qu'il y succeda un quidam nommé Adelard, aussy peu docte que prudent et discret, mais plustost dissipateur du bien de ladite abbaye, comme nous dirons à son tour.

* Comme le Roy Charles assiegea Pauie, et prit le Roy Didier.
CHAPITRE VI


Successiuement en l'an 802 (2), que ce grand et tres celebre personnage Charles le Grand, Empereur et Roy de France, viuoit, pour ce que les Lombards, et principalement leur Roy Didier, molestoient asprement la cité de Rome pour l'occuper et la reduire sous leur seigneurie, fut prié et requis de la part du pape Adrian, de luy venir prester secours en Italie ; lequel, comme vray et asseuré catholique, ne fut paresseux de soudain passer en Lombardie, auec armée bien munie d'hommes, de toutes choses necessaires à telle expedition bellique. Que paruenu iusques aux destroicts des Alpes, les trouua barrez par les gens dudit Roy Didier, d'une telle deffense qu'à peine pouuoit il passer outre, ni mesme s'en approcher. Après que huit iours furent escoulez, les capitaines de l'armée vindrent à considerer qu'il étoit par trop difficile surpasses une telle armée, auec si peu de viures, outre les haultes et penibles montagnes. De quoy le Roy aduerty, permit à ses gens le retour en leur pays. Or le matin venu, furent aucuns ieunes hommes de coeur genéreux, fort attristés, signamment de voir qu'un si grand et redouté monarque, auec un si excellent exercite, ne rapporteroit aucun acte digne d'eternelle memoire d'un si grand voyage, d'une volonté unanime et preux courage accoururent iusques aux cloisons d'iceux destroicts, et auec haches, dont ils étoient fournis, briserent et mirent en pieces les portes, eux se sentans sous la protection de leurs harnois et boucliers, qui furent suiuis de leurs compagnons, voyans qu'il n'y apparoissoit aucune deffense au dedans ; et par eux furent rompues les barrieres de bois y apposées. De quoy le Roy aduerty, rappella son exercite, passa les destroicts, et à la descente de la montagne, apperceut en la plaine un grand nombre de tentes, pauillons et cheuaux hannissans, et approché de plus près ne treuue ame aucune ; si qu'entrant es tentes, trouua grande abondance de cheuaux, armes, victuailles, habits et harnois, et encor plus d'or et d'argent ; car le Roy Didier auoit, la nuit precedente, receu du ciel telle terreur et espouuentement, que luy et les siens, delaissans tout leur bagage, s'en étoient fuys et sauués dedans la ville de Pauie. Et seiournant ledit Charles et les siens quelques iours en ce lieu, recueillerent leurs esprits et courage, puis remuans vindrent planter le siege deuant Pauie, où ils auoient été aduertis que le Roy Didier s'étoit mussé de crainte et de frayeur. Mais voyant le Roy Charles le seiour qu'il conueuoit de faire audit siege, auant que pouuoir expugner ladite ville, enuoya querir sa femme en France, auec bonne et seure escorte de gens de guerre, laquelle venue, il logea en une tente auec gendarmerie, d'un des costés de la ville, et luy se planta de l'autre ; et de son costé, pendant ce temps, fit construire une abbaye de moynes, et la Royne semblablement de son costé un cloistre de religieuses, comme lesdits monastere et cloistre y sont encor presentement. Ainsy que la solemnité de Pasques approchoit, le Roy delaissant son exercite et sa femme pour continuer le siege, accompagné d'un train ordinaire, s'en alla à Rome, où il fut receu par le pape Adrian et par les Romains auec un non moins grand honneur que ioye d'un chacun, et illec saintement solemnisa la feste auec ledit pape Adrian. Puis à son depart, soudain qu'il fut reuenu trouuer son camp, executa tellement qu'il prit la ville [774], recent le Roy Didier, sa femme et ses enfant, et les emmena prisonniers en France. Si qu'ayant mis en paix et repos tout le pays du Pape et de tous les Romains, retourna en Rome, où par le Pape et tous les Romains, auec ioye indicible, fut sacré et receu Empereur et appellé le pere et protecteur des Romains, en confirmant tout ce que son feu pere, le Roy Pepin, auoit donné au Siege apostolique, lui donna encor d'une liberalité imperialle les duchés de Spoletanne et de Beneuent. Puis reprenant son chemin depuis Rome, subiuga sous sa puissance la Tuscane, Lombardie, Allemagne, Saxe, Espagne et Galice. Après lesquelles glorieuses conquestes, dressa son voyage en Jerusalem, où il fut honorablement receu et décoré de grands et riches dons parle Soudan de Babylone; d'où retournant, apporta auec luy des saintes reliques, sçauoir, une bonne partie de la sainte croix, un des trois clous, et partie de la couronne de nostre sauueur Jesus Christ. Et ainsy que l'on vouloit donner audit Roy la couronne entiere, un certain euesque la vint derompre, dont elle florit à l'instant, et les fleurs recueillies par le Roy furent apportées auec luy. Il apporta la chemise de la glorieuse et bienheureuse Vierge Marie et un bras de St Symeon le Juste ; puis vint loger le tout à Cologne, où ayant appellé grand nombre d'euesques, y établit de grands pardons et indulgences; et après quelque reuolution de temps, y eut un autre roy de France, successeur audit Charles, qui fit transporter icelles reliques en l'eglise de St Denis en France, où encor auiourd'huy elles sont tenues en grande reuerence, sçauoir, la couronne d'espines, le clou et le bois de la croix. Ayant ainsy heureusement effectué plusieurs actes louables, qui seroient difficiles par ordre reduire icy par escrit, et qu'il eut aussy par l'ayde du Tout Puissant bien et droictement regy l'Empire Romain par l'espace de treize ans, un mois, quatre iours, par une heureuse fin rendit son ame à Dieu [814]. Mais auant sa mort, comme il retournoit de la vallée de Ronceual, où, par la trahyson de Ganelon, il auoit perdu les douze pairs de France auec vingt mille hommes, et qu'il eut vengé la mort d'iceux sur ledit Ganelon et les homicidiaires de ses gens, delibera se venir reposer en Allemagne, où ayant appellé vers soy l'archeuesque Tulpin, qu'il aymoit uniquement, luy dit : Mon cher amy, en vertu et pour le respect de l'amitié, du lien de laquelle nous auons été tousiours ioncts par ensemble, ie te prie que s'il auient que tu me precede de mort, ordonne que soudain i'en sois certioré, et de ma part je n'en feray moins que toy si ie decede le premier. Lequel pact et conuention confirmés se departirent ; ledit Tulpin se retirant à Vienne, et ledit Charles à Cologne. Puis bien peu de temps après, ledit Charles deceda fort vieil et caduc ; au mesme iour que ledit archeuesque étoit à Vienne, en une chambrette qu'il auoit fait construire pour vacquer à oraison, ainsy qu'il chantoit le psalme Deus in adiutorium, c'est à dire, Dieu soit à mon secours, apperceut plusieurs diables passant pardeuant la fenestre qui luy donnoit clarté, de quoy fort emerueillé, leur vint à dire : Je vous coniure par le Dieu tout puissant me dire où vous allez et d'où vous venez ; auquel l'un d'iceux respondit : Nous venons du trespassement de Charles. Et quoy faire ? dit l'archeuesque. Rien, dit le diable. Pourquoy ? dit Tulpin. Parceque, repliqua le diable, vostre Galecian auoit mis si grand nombre de pierres et de bois en la balance, qu'elle étoit plus pesante d'un costé que les mefiaits commis par Charles, lesquels nous auions accumulés en l'autre partie de la balance. Et à ceste cause, Michel l'ayant emporté, nous l'auons perdu. Et par ce moyen l'archeuesque fut donc aduerty de la mort dudit Charles. Et ne faut qu'aucun se persuade que ce que i'escris icy dudit Charles vienne de mon inuention, d'autant que le tout est icy transcript de mot à mot de sa vie, où sont encor inscriptes choses autant ou plus admirables par luy faites. Mais parce qu'il m'a semblé indigne que les gestes d'un si grand et heroïque personnage fussent enseuelis et passez sous un odieux silence, i'en ay bien voulu rafraischir la memoire, pour le soulagement et contentement de la posterité, l'aduertissant en quel temps et combien d'années il a regné : étant auenu ce que s'ensuit du temps de ses successeurs.

De la venue d'un venerable personnage au monastere de Moyenmoustier, nommé Fortune.
CHAPITRE VII.


En ce mesme temps (3) arriua un venerable personnage au monastere de Moyenmoustier, qui se disoit être l'un des patriarches de Jerusalem. Et pour ce que lors la Terre Sainte étoit enuahie et molestée par les Payens, d'où se fuyant auoit apporté le corps de St Joseph à Arimathié, qui auoit posé le corps de nostre Sauueur au St Sepulchre. Et pour sa sainteté fut par après receu abbé dudit monastere, y ayant logé tel saint reliquaire. Mais par la succession de temps, les religieux dudit monastere furent si mal habiles et endormis qu'ils laisserent derober nuitamment lesdites reliques par des moynes estrangers qui étoient là arriuez, dont ledit monastere fut priué d'un si rare et saint tresor. En après, par mesme negligence, fut perdu un beau et riche gagnage qu'un gentilhomme du pays d'Alsace auoit donné audit monastere, afin d'être participant au seruice diuin qu'on y celebroit, qui étant hypotequé pour une grande quantité de fromages es mains d'un euesque de Basle, le rachapt n'étant fait, fut distrait des rentes dudit monastere, comme puis après les autres rentes, à l'occasion des pechez des abbés et religieux, sont esgarées et perdues.

De la famine des Huns, et comme les moynes de Moyenmoustier furent establis par un Duc de Lorraine.
CHAPITRE VIII.


La seconde année après suruintune si grande famine pour la sterilité des bleds et de tous autres viures, que les hommes (chose horrible) étoient contraincts se manger l'un l'autre ; et l'année sequente, les Huns se ietterent en l'Allemagne et en ceste contrée, rauageans et pillans tout le pays. Ils razerent la cité de Basle iusques aux fondemens, qu'à peine y demeura il un seul moyne en chacune des trois eglises de St Dhié, Estiual et Moyenmoustier. Puis les deux années en après écoulées, les chanoines qu'auparauant auoient été logés à Moyenmoustier, commencerent à y retourner. Et septante ans après que Gondebolde, duc de Lorraine, eut donné ladite eglise à un comte nommé Hesmis, et y eut assis des chanoines, qui furent expulsés dudit lieu par un autre duc de Lorraine (nommé Ferry (4)), qui craignant Dieu (bon catholique qu'il étoit), y remit les moynes comme en leur ancien heritage, après qu'il fut aduerty comme ledit lieu des sa fondation auoit pris le nom de monastere, dont il delibera y restaurer le premier ordre qui par les fondateurs y auoit été establi. Pour à quoy satisfaire et accomplir (après auoir mis hors les chanoines), y conuoqua un homme, nommé Adelbert, moyne de l'abbaye de Gorze, qui étoit ià façonné de viure sous la règle de St Benoist. Par le moyen duquel il restitua ledit ordre en son entier, hormis qu'il n'y put restituer le reliquaire dudit St Joseph, et autres biens alienez par la negligence des predecesseurs moynes.

D'un nommé Bludolphe, Princier de Metz.
CHAPITRE IX.


Au mesme temps étoit un certain bourgeois en la cité de Metz, nommé Bludolphe, lequel ayant quitté tout ce qu'il possedoit en richesses, auisa de chercher un lieu commode pour librement ternir à Dieu. Si que après auoir bien cherché, vint arriuer au val de Liepure, qu'est entre des montagnes, où étant descendu en un petit val, erigea et bastit au pendant de la montagne, du costé de midy, une chambrette, qu'on appelle Beaumont [852]. Puis edifia une eglise, où il eleua neuf autels. Il y ordonna aussy et fit edifier les estages selon la proportion du lieu, pour loger moynes, pour l'entretenement desquels il y acquit quelques rentes. Puis ayaut congregé et assemblé quelque nombre de moynes, eu toute deuotion y passa le reste de ses iours, viuant fort chastement. Ce que paruenu aux oreilles de beaucoup de gens, admirants la sainteté de ce personnage dedié à Dieu, et desirans être alliez auec luy, et entre autres furent deux non moins nobles de race que reluisans sous le bouclier de la foy. L'un d'iceux appellé Willermin, et l'autre Acheric, l'un et l'autre desquels auoient moyen non moindre que ledit Bludolphe d'aider à faire telle fondation. L'un d'iceux, sçauoir Willermin, a été pendant sa vie et après tellement celebre et veneré pour les apparens miracles qu'il a faits, que son corps saint fut enleué de son tombeau et posé en une chasse d'argent ornée d'or, et les reliques posées en icelle eglise par un prestre, nommé Hesse, où encor de present sont gardées fort curieusement et auec grande reuerence. Mais Acheric, successeur dudit Willermin, regit par quelque temps ladite eglise et le lieu. La celebrité duquel fut si grande, que le lieu, qu'on appelloit Beaumont, changea son nom au nom dudit Acheric, du nom duquel le village en est encor aujourd'huy appellé. De la race d'iceux gentilshommes sont issus autres, qui en nostre temps ont fait bastir un chasteau en la vallée de Liepure, auquel ils ont donné le nom d'Acheric. Qui, parvenu au bord du cours de nature humaine, passa de ce siecle en l'autre, et gist son corps au milieu du choeur de ladite eglise, deuant l'autel dedié à la tres sacrée Vierge Marie. L'on tient que presque iusques à nostre temps les moynes de Moyenmoustier y ont habité, parceque lesdits deux saints personnages auoient assuietty icelle eglise au monastere de Moyenmoustier. Si que l'estat d'icelle eglise monachale, pour lors, par la negligence des moynes, est conuertie en une eglise parochiale. Au plus profond de ceste vallée (parceque le lieu est plus spacieux), le très magnanime et catholique empereur Charles le Grand, y auoit edifié une petite chapelle en l'honneur du bienheureux St Denis Areopagite, en laquelle il auoit fait inhumer glorieusement le corps du pape Alexandre, et martyr, l'ayant là fait transporter de Rome. A laquelle chapelle il confera de grands et riches reuenus, comme appert encor maintenant, que le paué d'icelle eglise est en aucuns endroicts fait de diuerses couleurs, artificiellement apposées (5). Laquelle chapelle est encore subiete au monastere de St Denis.

De Frederic, duc de Lorraine; comme il donna àl'Vabbé de Moyenmoustier le gouuernement de St Dhié.
CHAPITRE X.

En l'an de nostre salut neuf centz quarante deux, cestuy Frederic, duc de Lorraine, duquel mention est faite cy deuant, comme il étoit curieux de donner ordre aux choses ecclesiastiques, voyant que le monastere de St Dhié étoit destitué de pasteur, s'en alla deuers Adelbert, lequel il auoit estably abbé de Moyenmoustier, après en auoir mis hors les chanoines qu'un autre y auoit intronisé, et luy ordonna d'accepter la charge de l'eglise dudit St Dhié, ce qu'il fit volontiers, desirant faire chose agreable audit prince. Mais preuoyant que difficilement il pourroit satisfaire au regime des deux eglises, appella auec luy pour subsidiaire un moyne dudit Moyenmoustier, nommé Encherbert, auquel il commit le gouuernement de ladite eglise de St Dhié. Qui Encherbert se comporta si laschement et prodigalement à ladite charge, qu'en bref par luy furent dissipés tous les meubles plus precieux dudit monastere, qu'à peine y resta il pour nourrir et subsenter les religieux. Ce qui engendra au coeur de ce bon et deuot prince une grande indignation contre ce moyne, qui étant aduerty de la fascherie que le prince auoit conceu pour raison de telle dissipation, se persuadant le pouuoir appaiser à force de dons, pour n'auoir de quoy autrement faire argent, prend, recours au tresor de ladite eglise, et commença tellement à vendre les calices, escorcher l'or et l'argent d'alentour des croix, les chappes et tous autres ornemens de soye et de drap d'or, dont il compila un fort riche present, qu'il estimoit debuoir être agreable audit prince, qui connoissant comme ce moyne auoit si laschement failly et commis tel sacrilege aux fins de se reconcilier en sa grace, de plus en outre fut indigné, parceque il eut été plus expedient pour paruenir à telle reconciliation pour le premier mefiait, ne point y accumuler un second pire que le premier. Dont ce pieux et bon prince n'en fit porter seulement la penitence audit Encherbert, mais aussy la retorqua sur les autres moynes, lesquels il exila hors de ladite eglise auec leur meschant gouuerneur. Et d'autant que ladite eglise étoit sous la protection et souueraineté dudit duc, aduisa de ne la laisser longtemps sans y être celebré le seruice diuin, y establit des chanoines, comme encor de present ils y sont.

De la translation de saint Hydulphe.
CHAPITRE XI.


Quatorze ans après le» choses susdites accomplies, Adelbert, abbé dudit monastere de Moyenmoustier, à l'assistance de plusieurs abbez et religieux, fit enleuer le corps dudit St Hydulphe, qui reposoit encor dedans un tombeau de pierre [957]. En ce obseruant les ceremonies necessaires à telle oeuure. Puis le posa dedans un coffre de bois, à ce preparé. Au mesme temps furent enleués les corps de deux freres Germains, sçauoir, Jean et Bening, disciples dudit St Hydnlphe, lesquels venus en ce monde miraculeusement, ne s'étoient iamais separés l'un d'auec l'autre : car à une mesme heure furent conceus au ventre de leur mere, et en iceluy formés en un mesme instant, nés à une mesme heure, nourris ensemble, mis aux estudes ensemble, receus et profès moynes ensemble, continuans leur conuersation par ensemble. En un mesme iour saisis de maladie, et decedés en un mesme iour, leurs esprits rauis au ciel par ensemble, et posez leurs deux corps en un mesme tombeau, d'où l'on peut ainsy parler d'iceux que iamais n'ont été séparez l'un d'auec l'autre. Quelque temps après que le corps de ces deux furent enleuez, arriua en icelle contrée Vosgienne un saint personnage, nommé Estienne, euesque de Toul, qui ayant un certain iour de feste lait la solemnité à Moyenmoustier, s'en alla en l'abbaye de St Sauueur, où il rendit son ame à Dieu, et de là son corps fut rapporté en l'eglise dudit Moyenmoustier, l'ayant ainsy ordonné auant sa mort. Et fut posé au mesme tombeau d'où on auoit leué les corps des deux freres cy dessus nommés. Et depuis au temps qu'un abbé, dit Nicolas, gouuernoit ladite abbaye, les ossemens dudit euesque forent enleuez, auec lesquels i'ay veu une petite croix de plomb, sur laquelle sont incisez tels mots : Estienne, de bonne memoire, Euesque de Toul. Lequel aussy auoit donné plusieurs bonnes rentes et gagnages à ladite abbaye, qui encor aujourd'hui sont possedées par les moynes dudit lieu.

Quand et comment le monastere de Bouxieres sous Nancy fut basty.
CHAPITRE XII.


En l'an neuf cens soixante deux (6) étoit un venerable et deuot personnage, nommé Gauzelin, euesque de Toul, homme de grande prudence, qui le premier fonda le monastere de Bouxieres aux Dames sous Nancy, dedans lequel il ordonna qu'il fut intimulé après sa mort. Auint pendant qu'il viuoit encor, que par une occulte permission de Dieu, l'euesché dudit Toul fut enuahi et couru par une nation estrange (7), qui depopula tellement le pays et pilla la cité, qu'il n'y demeura que trois hommes d'eglise en l'eglise episcopale, et en telle disette qu'à peine y auoit il pour les substenter et nourrir, dont ce venerable personnage fut grandement contrïsté de voir telle desolation, prit recours vers les potentats, comme ducs, barons, et autres qu'il connoissoit être fideles catholiques, implorans leurs moyens pour subuenir à la pauureté et indigence de son eglise. En ce temps là regnoit Otho, Empereur des Romains, aux oreilles et connoissance duquel étant paruenues les nouuelles de telle deuastation dudit euesché, et aduerty en quelle pauureté extresme ledit euesque étoit reduit, meu de l'esguillon et commiseration, employa ses moyens de sorte que par sa prouidence et bon debuoir, ledit euesque fut comme de nouueau restably en son entier et pristin estat.

Comme saint Gerard fut esleu Euesque de Toul.
CHAPITRE XIII.

Consequemment après le deces dudit Gauzelin, euesque, succeda en la dignité episcopale dudit Toul, un homme non moins illustre en sainteté de vie, nommé Gerard, qui étant esleu euesque [963], et qu'on le menoit pour être institué, arriua premierement en l'eglise que St Mansuy, premier euesque dudit Toul, auoit fait bastir à son arriuée, seulement pour lui seruir d'oratoire. Auquel oratoire ledit St Gerard demeura en prieres iusqu'à ce que du consentement de tout le clergé, il eut promis de l'edifier et paracheuer ; ce qu'il fit, comme auiourd'huy on la voit de belle apparence. Il edifia aussy de fond en comble l'eglise episcopale, à present dediée en l'honneur du glorieux St Estienne, premier martyr, laquelle il decora de plusieurs belles peintures et autres precieux ornemens. Pour la dedication de laquelle ne trouuans aucuns reliquaires dudit St Estienne, il se fit transporter par sus le fleuue de Mozelle iusques à Metz, et comme en allant, luy étant assis sur le bout du bateau, tomba dedans fortuitement une petite croix qui pendoit de son col ; de quoy fasché, en grande diligence paruint audit Metz, où arriué, supplia l'euesque (Theodoric) qui lors étoit, luy monstrer et donner quelques reliques de St Estienne, s'il en auoit, qui respondit n'en auoir, sinon un des cailloux par lesquels St Estienne auoit été lapidé. Quoy entendu ledit St Gerard fut ioyeux, pria qu'il luy fut demonstré. Lequel étant apporté, luy fut mis en main, et le maniant bien hounestement de la main senestre, l'attouchant d'un des doigts de la main dextre pardessus la pointe, dit: O que si i'en auois une telle piece par la volonté de Dieu, ie m'en contenterois ! Il n'eut pas sitost acheué sa priere, que la piece qu'il auoit designé de son doigt, se dissout d'auec la pierre, comme si on l'eut tranché auec un Cousteau. Ce que voyans, l'euesque et les assistans cognurent que ledit St Gerard auoit obtenu ceste piece miraculeusement, ce que parauant ils luy refusoient. Puis ayant receu ceste piece dudit caillou, et auoir pris congé, fort ioyeux remonte dedans le bateau, reprenant son chemin par le lieu où il auoit laissé tomber sa croix en l'eaue. Auquel lieu étant paruenu, et auec soupirs regardant çà et là, dit : O mon Dieu, mon Dieu ! ie croy que mes pechez sont cause que ma croix est tombée en ce lieu. Et soudain apperceut sa croix nageant sur l'eaue, laquelle estendant sa main, il reprit aisement. Et par ainsy accompagné de double ioye, retourna en sa cité, ayant obtenu partie dudit caillou, et retrouué sa croix. Qu'étant audit Toul, il dedia son eglise qu'il auoit lait bastir en l'honneur de St Estienne. Puis ledit bienheureux saint ne cessant de iour à autre augmenter sa deuotion, fit edifier l'eglise de St Gegoulf, martyr, y logeant des chanoines, auec enrichissement de plusieurs rentes pour leur entretien, fit encor enleuer du tombeau le corps de St Epure, son predecesseur, abbé de Toul. Dieu fit encor plusieurs signes et miracles, par les merites de son bien aymé confesseur et euesque St Gerard.

De la race d'où est venu Bruno, qui fut depuis esleu Pape.
CHAPITRE XIV. 


En l'an mil et deux fut né Bruno, qui fut euesque de Toul, puis après esleu pape de Rome. Ses predecesseurs fonderent un monastere de femmes religieuses, nommé Hesse, auprès de Sarbourg ; encor un autre monastere de l'ordre de St Benoist, au territoire d'Alsace. Edifierent un tiers monastere appellé Lustre. Puis pour le quatriesme de religieuses, en l'honneur de Ste Croix, au mesme pays d'Alsace, appellé Wafenheim en langage du pays, et enrichirent tellement lesdits monasteres de leurs propres biens, qu'il y auoit à chacun d'eux rentes à suffisance pour la nourriture des religieux et religieuses. Finablement étant paruenu cestuy Bruno à la dignité papale [1048], et pris le nom de Leon, il assuiettit l'eglise de St Dhié et toute la vallée à un euesque de Toul, et pour faire connoistre à tous à quelle dignité ledit Bruno deuoit paruenir par sa sainteté, pendant le voyage qu'il faisoit en Rome pour y être esleu, ne trauersoit villes, chasteaux, ny bourgades où les coqs ne chantassent en la langue du pays : Leon, pape, Leon, pape ! comme prophetisant qu'il debuoit être esleu à ceste dignité papale ; si reiterement ils redoubloient telles acclamations, par lesquelles ils attribuoient audit Bruno le nom qui luy deuoit être donné, incogneu encor à un chacun. De quoy esmeus ceux qui l'accompagnoient commencerent à luy deferer grand honneur et reuerence.

De la translation de saint Dhié.
CHAPITRE XV.


En l'an mil et trois y eut une duchesse de Lorraine (8), qui veufue de son premier mary, gouuerna selon son estat assez bonnement le pays et duché. Pendant le temps de son gouuernement, elle se transporta au lieu de St Dhié, meue d'une feruente religion, requerans aux chanoines et gens de ladite eglise qu'ils eussent à luy faire ostention du corps dudit St Dhié, qu'ils se iactoient auoir en leur eglise, et que au cas de refus, elle les reduiroit sous le ioug de perpetuelle seruitude. Sous le faix de laquelle craignans de tomber (ayant vacqué prealablement à ieusnes et oraisons, et appellé auec eux plusieurs religieux) apporterent le corps dudit saint, leur premier fondateur, et le monstrerent au milieu de l'eglise, deuant l'autel de Ste Croix, qui est maintenant l'eglise parochialle. Puis le reposerent en un petit coffre tout neuf, que la veille dudit iour ils auoient preparé à cet effet. Des lors chacun an, lesdits chanoines celebrent audit iour, la translation dudit St Dhié. Et par telle obeissance faite à ladite Duchesse, elle receut contentement d'iceux chanoines dont elle refrena la volonté de leur faire aucun grief. La seconde année suiuante, icelle dame auec un certain comte Louis (9), restaurereut de nouueau ledit monastere, qui étoit quasy ruiné de vieillesse et veterosité, à quoy presterent la main plusieurs autres personnages deuots et catholiques. Et en l'an mil cent, auenue la mort d'Othon, Empereur, Harduin et Herman se saisirent du royaume, dont Herman s'empara de l'Allemagne, et entre autres griefs qu'il fit clandestinement, entra dedans la cité de Strasbourg, le samedy saint, veille de Pasques. Puis le iour de Pasques, il mit en feu la ville, ses gens d'armes violans les femmes et filles qui s'étoient retirées aux eglises, sans respect de lieu, ni de la solemnité du iour. Ils expulsoient les prestres hors des eglises, après les auoir depouillés de leurs habits et ornements. Rauissoient les calices, les chappes, les liures, les croix et les chasses où reposoient les reliques des saints, qu'ils iettoient et trainoient sur le paué, comme la fange et ordure, les fouloient aux pieds. Aucuns d'entre eux leuans leurs auares yeux droit haut vers le crucifix de pur argent et enrichy d'or et de perles très precieuses, soudain y accoururent, le mettans bas, et à qui mieux mieux, faisoient deuoir d'escorcher l'or et arracher lesdites pierres precieuses. Que Dieu ne voulans les laisser rassasier leur famelique auarice, de la representation de son cher Fils, sans soudaine et exemplaire punition. Les premiers qui y ietterent la main, tomberent morts sur terre, comme de même le reste de tout l'exercite, de diuerses verges frappés, moururent incontinent et en grande misere. Et quant à leur capitaine Herman, afin qu'il ne fut plus doucement payé de son forfait et temerité, un iour s'étant couché bien allègre et dispos en son lict, n'en releua iamais, où l'on le trouua suffoqué par le diabolique esprit, à qui prudemment il auoit fait seruice. Et par ainsy luy et ses complices, obtindrent pour leur dernier partage les abismes infernales.

Quand Bartholde, euesque de Toul, edifia l'abbaye de Saint Sauueur, en Vosges,
CHAPITRE XVI.


En l'an mil et dix, Bartholde, euesque de Toul (duquel mention est faite cy dessus), bastit de fond en comble, l'abbave de Saint Sauueur, en Vosges, au penchant d'une montagne proche le monastere de Bodon, où nous auons dit cy deuant que le fondateur y auoit mis des religieuses. En ce dit monastere de St Sauueur, ledit Bartholde y institua des moynes, après lesquels dechassez, en leurs places furent instituez des chanoines (10). Ledit Bartholde dota ledit monastere de son propre patrimoine, y donnant les villages de Domepure, Berthecourt aux chesnes, Arracourt près de Vic, auec leurs bans et tresfonds, en toute noble iurisdiction, franes alleufs, comme en toute suietion et seruitudes d'hommes, sans reprises d'aucuns seigneurs temporels. En la possession et iouyssances desdites terres et seigneuries, ledit abbé a longtemps demeuré paisible. Mais après quelque laps de temps, par accroissement de la malice d'aucuns malins personnages, ledit monastere receut grande diminution en ses rentes et reuenus. Puis l'abbé que peu après y suruint, par meureté de conseil, aduisa d'y proueoir d'un protecteur en forme d'aduocat qui le secourût, ne pouuant obuier à tant de fatigues qu'on luy brasoit ordinairement, lequel protecteur est vulgairement appellé Voué (11), et est faite l'institution desdits vouez, que quiconque l'aura, il leuera chacun an, les rentes des bestes tirantes au village de Domepure auec un gros de chacun conduit, excepté la maison dudit abbé et autres où quelqu'un residera en son nom. Lesquelles rentes, lesdits vouez receuront à touiours, après auoir promis fidelité audit abbé ; et de ce faudra qu'il se contente, sans autre chose pretendre de droit sur les hommes, les terres, bans, forests, plaids, s'il n'y est appellé par l'abbé, son commis ou fermier, pour luy prester force et ayde ; pour laquelle vocation ou rebellion qu'aura commise celuy qui sera condamné, ledit seigneur voué y prendra vingt solz qui se leueront par les commis ou fermiers dudit abbé, et ce pour l'amende en tel cas accoustumé, esquelz vingt solz, ledit seigneur voué en aura quinze, et l'abbé cinq. Si ledit abbé vend la pesche des eaues, il prendra les deux tiers de l'argent, et ledit voué l'autre tiers ; mais s'il veut faire pescher pour luy, il y mettra deux pescheurs, et ledit voué un seulement, et ne prend rien es plaids et justices, sinon sur ceux qui sont condamnés à mort, desquels les biens demeurent à l'abbé, et le corps du delinquant étant sentencié par l'officier de la ville, est deliuré audit sieur voué pour en faire l'execution. Et n'a autre droit en toutes les autres appartenances et dependances de ladite abbaye, et à raison de tel octroy, ledit voué sera tenu assister et donner secours à l'occurrence de toutes affaires licites de ladite abbaye. Ledit abbé appellera les hommes aux plaids, et fera iuger les amendes par son escheuin, puis les leuera. Et sy en autre temps y suruient quelques amendes pour aucun delict, ledit abbé, ou son fermier, en connoistra et determinera. En outre, il establira et destituera, si bon luy semble, et besoing faict, les maires, escheuins, doyens, forestiers, et aussy les marguilliers des eglises de St Sauueur, de Domepure, de Barbay, Herboey, de Sury et du monastere de Bodon. Et n'oseroit ledit voué mettre la main violemment sur lesdits maires, escheuins, doyens, ou autres officiers de l'eglise ou dudit abbé de St Sauueur, ny aussy lier ou emprisonner aucuns autres des hommes suiets audit abbé, pour quelque cause ou forfait que ce soit : car le tout gist à la disposition dudit abbé, comme seigneur seul dudit lieu et au ban d'illec ; mais si aucun, ou mesme ledit voué, et ses successeurs à ce, qu'à l'heure de leur premiere institution, se rend suiet à l'eglise de Dieu pour y prester le secours, puis vient à la molester, la correction en appartiendra au Seigneur reuereudissime euesque de Toul par excommunication.

De la mauuaise vie et conuersation de Adelhard, Abbé de Sennone.
CHAPITRE XVII.


Après toutes ces choses ainsy passées, et que par les abbez de Sennone le monastere auoit été iusques alors successiuement bien regy et gouuerné, y succeda un certain Adelhard, quatorzieme après le premier fondateur, qui comme malheureux, succedant aux bienheureux et bien fortunez abbez, dissipa par sa negligence les biens, terres, rentes et reuenus dudit monastere ; voire ce qui est pis encor, corrompist et la religion et les religieux, que le lieu qui du passé auoit flory en spiritualité et temporalité, comme un paradis plein de tous delices, n'étoit plus aucunement cultiué ny entretenu ; à qui bon sembloit, étoit loisible s'emparer du bien de ladite eglise sans resistance. Les moynes n'auoient soin que de toutes meschancetez, et non de leur ordre ; ils sçauoient mieux le chemin à leurs ieux que à l'eglise ; ils ne tenoient plus compte de leur refectoire, dortoir, ny de leur cloistre, ains les abandonnoient comme un lieu où l'on commet ordinairement meurdre et saccagement, en s'appliquans à commettre lubricités, bancquetz, yurongneries et autres infinies voluptés mondaines, au contraire de quoy ny auoit correcteur aucun. Finablement n'y auoit espece de meschanceté qui ne fut excogitée et exécutée par les insolens moynes dessous le susdit abbé. Et pendant que le trouppeau de Dieu est exposé aux loups, qui y resistera si les estables sont rompues ? En ceste façon, ledit abbé Adelhard gouuernoit l'eglise qui luy auoit été baillée en charge. Voyans donc lesdits moynes que la bride leur étoit laschée, se delibererent viure à leur volonté et non selon Dieu. Un chacun d'eux cherche une demeure pour y viure dereiglement et à son appetit, ainsy que torreaux en trouppeaux assemblez contre les vaches des paysans, se glorifians en leurs meschancetés, dont se treuuent vaincus d'une gloire, ils sont confus, et n'y a aucun remords et sont finablement mocquez d'un chacun. Maudit qui n'a soin que de sa chair, sans auoir aucune espérance en Dieu. Et ainsy contemnans leur office diuin, se sont trouuez couuerts de leur iniquité et impieté, par laquelle (suiuant leurs affections) ils ont été confondus, si que iceux se trouuans destitués de tous viures, furent contrains eux pendre après le manche d'une charrue pour faire leur labourage, afin de soulager leur indigence. Et par telle dissipation, ceste eglise de Sennone a demeuré vague par plusieurs années ; en sorte que les abbez succedant l'un à l'autre, ne se pouuoient despetrer de ceste miserable conuersation, qui a duré pendant la charge de cinq abbez succedans l'un à l'autre, iusqu'à ce qu'il a pleu au bon Dieu tout puissant regarder ceste eglise de son oeil de pitié, étant arriué le temps d'en auoir commiseration. Et lors Dieu y auoit preordonné un religieux de ce couuent, de sainte vie, et qui n'auoit consenty à la vie dissolue des autres moynes, et se nommoit Rambert. Lors y auoit ià en l'eveché de Metz, un monastere appellé Gorze, bien fourny de religieux, menans une sainte vie et craignans Dieu, en sorte qu'il sembloit être un petit paradis tapissé de belles et plaisantes fleurs. Auquel monastere, ce Rambert (comme fuyant la pernicieuse conuersation des moynes de ce lieu) delibera se retirer pour illec viure en la crainte et seruice de Dieu. Auquel lieu paruenu, fut benignement receu par l'abbé etles religieux. Et après qu'il eut en ce lieu assez bonne espace resté, acquit l'amitié de tous et notamment du prieur, nommé Adelbert, homme de non moins sainte vie que de bonne, louable et honneste conuersation. Et comme cestuy Rambert, diuinement inspiré (comme instruit de Dieu pour un bon oeuure à quoy il le preparoit), considera et contempla si diligemment les moeurs et façon de faire et de viure des religieux dudit lieu, ensemble l'ordre qu'ils tenoient en leur religion, auec toutes autres circonstances, que bien volontiers lesdits prieur et religieux, pour son humilité, l'eussent retenu, s'il eut voulu. Ayant donc pris congé (comme Dieu l'auoit preparé deuoir être le recteur de ceste eglise), se remit en chemin pour retourner en ce lieu et reuoir les moynes qu'il y auoit laissé en si piteux estat, où il fut benignement receu par l'abbé Rangère, qui lors y étoit. Puis le connoissant de bonne nature et sainte conuersation, peu de temps après luy confera l'office de preuost audit monastere, auquel estat se comporta si genereusement qu'il gagnoit l'amitié d'un chacun. Par quoy peu de temps après, ledit Rangère mort, et assez honorablement intimulé, par le consentement de tous les religieux fut esleu abbé de ladite abbaye, qui reprit pour le temporel de l'euesché de Metz, et du spirituel de l'euesché de Toul. Retournant donc ledit Rambert, abbé, audit monastere, leur vint à remonstrer amiablement ce qu'il auoit veu et appris au monastere de Gorze, leur priant de viure à la façon et aussy saintement que faisoient les religieux dudit Gorze. A quoy lesdits moynes respondans (parce que la chose accoustumée est comme naturelle), dirent qu'iis ne vouloient autremeut viure que selon qu'ils auoient accoustumé, le priant les laisser viure comme auparauant. Dont voyant ledit abbé que ses remonstrances ne profitoient de rien, delibera sur ce auoir le conseil de l'euesque de Metz, qui connoissant le bon zele dudit abbé conduit de Dieu, lui donna pour ayde le prieur de Gorze, nommé Agenald, l'autorisant de sa puissance episcopale. Or lesdits abbé et prieur, paruenus en ce dit lieu de Sennone, vindrent à colloquer et bien proprement faire remontrance auxdits moynes, les exhortans tantost par douces paroles, maintenant par menaces et rigueur, qu'ils eussent à laisser et quitter leur vie dissolue, et se ranger sous la vie reguliere et honneste discipline de leur ordre. A quoy ny par prieres, moins par menaces qu'on les degraderoit, ne voulans obeir, descendirent à belles injures contre lesdits abbé et prieur. Ce que veu et consideré par iceux, vindrent à proposer auxdits moynes de deux choses l'une, que necessairement il leur conuenoit accepter, sçauoir : de se reduire et ranger sous leur ordre et y viure en seruant Dieu (mise arriere toute dissolution), ou bien regarder ou aduiser de prendre chemin autre part où ils voudroient aller pour viure à leur deuotion hors dudit monastere. Quoy entendu, aucuns plus simples que les autres se rangerent à l'obeissance de leur abbé ; autres, quatre qui s'estimoient sçauoir quelque chose, de quoy s'enorgueillissans, les uns enflez d'une presomption, les autres se confians à la force de leur ieunesse, se departirent dudit monastere, s'acheminans par la voie spacieuse qui conduit à perdition. Le reste s'est deliberé obeir à leur abbé, et viure plustost selon leur ordre seruans à Dieu que au monde. Étans donc lesdits moynes bien reduits sous leur regle, ensemble toutes autres affaires dudit monastere bien retablies, le prieur Agenald, prenant congé de l'abbé, s'en retourna en son couuent de Gorze. Puis ledit abbé gouuerna par après si prudemment ledit monastere, qu'il acquit l'amitié et louange d'un chacun.

De Bruno, qui fut esleu euesque de Toul, et du miracle des pommes.
CHAPITRE XVIII.


En l'an de salut mil vingt six, Herman, euesque de Toul, termina vie par mort, et à iceluy, Bruno, fils du comte d'Asporg, succeda, qui par après fut fait pape nommé Leon [1048]. Au mesme temps, chose admirable suruint, sçauoir, qu'ez pommes et poires, les pepins, selon leur grosseur et petitesse, representoient figures humaines, et n'ay iamais pu sçauoir que presageoit tel euenement. En ce mesme temps, un certain homme, nommé Symeon, venant du mont Sinay, étant arriué à Treues, à la porte Noire (ainsy appellée), fut retenu par Pepon, lors archeuesque de ladite cité ; et par ledit Symeon furent faits en après de merueilleux miracles. En l'an mil quarante quatre, Humbert, abbé de Moyenmoustier, comme il étoit homme d'esprit, composa en vers les respons qu'on appelle les laudes des saints Cyriaque, martyr ; Colombain, Odille, vierge ; Gregoire, pape ; Hydulphe, et de St Dhié, euesque. Desquels respons il fit present audit Bruno, pour les chanter ez solemnitez desdits saints et saintes. Cinq ans après, fut assemblé un concile à Mayence, y étans plusieurs euesques, prelats et autres plusieurs personnes, y assistant l'Empereur Frederich, où le susdit Bruno, euesque de Toul, par l'aduis et consentement de tous, fut esleu Pape de Rome. Puis étant en chemin pour y aller, passa par ceste contrée, où il consacra une chapelle en l'honneur de St Jean Baptiste, au deuant de la porte de l'abbaye de Moyenmoustier, et de là emmena auec soy, à Rome, Humbert, abbé dudit monastere. Lequel étant venu audit Rome, il decora de la dignité archiepiscopale de Cicile, luy donna encor un chapeau de cardinal, le faisant demeurer auec luy à Rome, pour le soulager à satisfaire au deuoir de son pontificat. Consequemment, comme ledit pape, appellé Leon, retournoit par deçà, en l'année mil cinquante, il consacra l'eglise de St Arnoulf à Metz. Deux ans après, reprenant son chemin deuers la Gaule, enleua du tombeau les os du bienheureux St Gerard, euesque de Toul.

* Comment te cardinal Humbert retournant de Rome, rencontra es Alpes, les diables qui emmenaient Gebuyn, euesque de Chalons.
CHAPITRE XIX.


L'an mil cinquante deux, ledit Humbert, cardinal, ayant obtenu congé du pape, s'accompagna de bonne escorte, et se remit en chemin pour reuoir son pays ; en sorte qu'étant paruenu es Alpes, rencontra une grande compagnie de cheuaucheurs (car ils sembloient être montez sur des cheuaux noirs), lesquels regardant de plus près, luy semblerent flamboyans et enuironnez du feu. Puis s'armant du signe de la croix, dit à ses compagnons : Destournez vous et les laissez passer, car vous ne les connaissez. Ce qu'étant fait, ledit Humbert desireux de sçauoir d'où venoit telle et si grande trouppe de gens à cheual, regarda sur la queue, en apperceut trois sur chacun un cheual plus flamboyans que les autres, auxquels il vint à dire : Par l'indicible puissance de Dieu, ie vous adiure de me dire d'où part ceste grande trouppe de cheuaucheurs, qui vous êtes et d'où vous venez ? Auquel l'un des trois respondant : Regarde, dit il, tous ceux cy ; nous sommes tous les messagers de Sathan. Et d'où venez vous ? Il respondit : Nous venons de la cité de Chalons. Et quoy faire ? repliqua le cardinal. Nous venons de querir l'euesque Gebuyn, lequel nous emmenons. Ledit cardinal demanda : Qu'est ce qu'il a commis ? Nous l'auons trouué (respond le diable) qu'il paillardoit auec une religieuse, de laquelle faute il portera la peine auec nous. A ce, le cardinal dit : Au nom de Dieu tout puissant, ie te demande si par quelques bienfaits, comme messes, ieunes, aumosnes et oraisons, on le sauroit deliurer de vos mains ? le ne sçais ce que tu dis, respondit Sathan, mais ie suis bien certain qu'il demeurera auec nous iusques à ce que le Seigneur viendra iuger les vifs et les morts, et consommer le monde par feu, sans qu'il y ait remede au contraire. Et étoit cest euesque de Chalons entre deux d'iceux, monté sur un cheual tout de feu, sa robe comme de fer ardent ; et passant outre, dit qu'ils s'en alloient en l'ardente montagne d'Ethna. Puis le cardinal Humbert étant arriué à
Moyenmoustier, y celebra la Ste messe le iour de la Ste Apparition. Et de là, retournant à Rome, comme un matin il se leuoit du lict, et le soleil ayant dardé un de ses rayons sur son visage. soudain s'enuola son esprit à Dieu [1061], duquel le corps fut honorablement sepulture au palais de Constantin, et ce, par le pape Nicolas, second de ce nom, natif de Bourgongne, proche du corps de St Brigide ; entre autres vertus dont étoit doué ledit Humbert, cardinal, il l'étoit du don celeste d'humilité.

De l'édification de l'église de Longe-Mer.
CHAPITRE XX.


L'an mil cinquante six, un certain personnage deuotieux, nommé Bilon, seruiteur du duc Gérard, construict une chapelle en l'honneur de saint Barthelemin, dedans une forest en la Vosges, que l'on appelle Longe-Mer.

* Du siège d'Antioche, et comme Jerusalem fut remise ez mains des Chrétiens.
CHAPITRE XXI.


En l'an mil septante cinq, à la remonstrance et exhortation du pape Urbain, second du nom, le preux et genereux Godefroy de Bouillon, duc de Lorraine, avec Tancredus,suiuy de grand nombre de barons et grands seigneurs, tant de France, Normandie, Champagne, Bourgongne et Lorraine, auec grand appareil de guerre, s'acheminant vers Jerusalem, passa par Rome. Et de là, passant par Apulye, treuuerent le duc Boamond et ses gens, en grande detresse, au siege d'une certaine ville, et à persuasion des François, prenant la croix, laissa ses ennemis qui étoient chrétiens, faisant profession d'aller combattre les ennemis de la croix de nostre sauueur Jesus Christ. De là ioindant ses forces à l'armée de Godefroy, tendant droit à Constantinople, d'où Irauersans la Grèce, ils ensemble receurent plusieurs fatigues et molestes des enuieux de bon zèle et entreprise. Si que après plusieurs trauaux, arriuez qu'ils furent deuant Antioche, y planterent le siege, pendant lequel les assiegez leur liurerent plusieurs combats, soutenans d'autre part le glaiue de la faim, accompagné de la rigueur de l'hyver et inondation des eaues, sur lesquelles leurs tentes et pauillons souuent étoient enleués. Finablement la ville fut rendue à la deuotion des Chrétiens par un des bourgeois de ladite ville, nuictamment, dont les Sarrazins contrains se sauuer et abandonner la ville, se ietterent en un chasteau fort et bien muny, qui étoit en un endroit d'icelle ville, d'où ils insultoient ordinairement les François, les prouoquans à confiict ; en façon que lesdits François furent contrains construire une haute muraille entre ledit chasteau et eux, sous la couuerture de laquelle étans en asseurance, enfin par la grace et prouidence de Dieu obtindrent la place et forteresse [1098]. Laquelle prise de la ville et dudit chasteau étant venue à la connoissance de l'admiral de Babylone, dressa un copieux exercite en bonne conche. Et en avant donné la charge à un sien familier, nommé Corbaran, luy commanda conduire son armée auec son fils, et prendre la route d'Antioche, où arriuez, l'assiegerent et detindrent les Chrétiens comme captifs si longuement, qu'ils furent reduits en si extresme famine qu'ils ne pardonnoient à leurs asnes et cheuaux, lesquels ils étoient contrains manger pour appaiser leurs ventres fameliques. D'entre lesquels, il y eut un comte, nommé Estiennè, qui par l'espée à deux pieds se sauua auec ses gens, et eschapperent de là, et renians Jesus Christ, ne furent vergongneux se ioindre auec les Payens. Consequemment y eut un autre François qui, opprimé sous le fardeau de famine, se glissant furtiuement hors la ville, se retira vers Corbaran, general de l'armée payeune, auquel il recita par ordre les dangers qui étoient suruenus eu la ville, et que les assiegez ayant mangé leurs asnes et cheuaux, la famine les succomboit à la mort. Quoy ouy, Corbaran fort ioyeux le retint, le gratifiant de sa continuelle compagnie. Mais comme Dieu ne denie sa prouidence à ceux qui soutiennent la foy, illumina les coeurs des assiegez et les encouragea, nonobstant que la faim leur eut fort enerué le courage, et ayans eu le conseil de tous les barons, se delibererent qu'il étoit plus expedient et honneste de preferer une honneste mort les armes au poing, à une mort si cruelle que la famine leur auoit preparé. Lequel conseil, d'un chacun fut appronué et receu ; si qu'étans ainsy menassez de la faim, delibererent reprendre tout leur conseil de Dieu ; de façon que soudainement, diuinement, ils furent conseillés et aduertis de chercher diligemment et qu'ils trouueroient en quelque lieu dedans la ville la lance qui auoit ouuert le costé de notre Sauueur, et que armez en assurance sous la protection d'icelle, ils liurassent le combat à leurs ennemis, car infailliblement Dieu leur donneroit victoire sur iceux. Après curieuse recherche, ils trouuerent ladite lance comme leur étoit promis. Puis le lendemain matin, l'armée bien ordonnée, precedant un euesque qui portoit ladite lance, sortirent par la porte qui conduit au pont de fer, où ledit Godefroy, auant que la ville fut prise, d'un coup d'espée auoit party un Turc en deux dès l'espaule par l'estomach iusques au ventre, puis ayant precipité dedans une riuiere la teste auec une des espaules iusques à l'estomach, suspendit l'autre espaule auec les deux cuisses, et en fit un horrible spectacle aux Antiochiens. Et comme les Chrestiens sortoient de la ville en bon ordre, leur vint à l'encontre Corbaran y ayant disposé les siens. Lequel interrogeoit le fuyart et traistre françois qui l'assistoit, de chacune pointe de l'armée et qui la conduisoit, ce que ledit François luy declaroit par ordre les connoissant bien. Corbaran voyant comme l'armée des Chrestiens si bien ordonnée sortoit d'Antioche, fut transy de frayeur ; puis se retournant deuers le François, Toy, pendart, dit il, ne me disois tu pas qu'ils auoient mangé leurs asnes et cheuaux par la famine qui les opprimoit ? Je vois les cheuaux et les hommes sortir demonstrans qu'ils sont prêts à combattre, dont maintenant tu receuras la peine digne de ta menterie. Or les Chrestiens entrans au conflit, Corbaran auoit commandé à ses gens de mettre le feu dedans les herbes seiches, pour exciter grande fumée pour obtenebrer les Chrestiens, et les faire fuyr par ce moyen et stratageme de guerre. Pendant que les deux armées s'entrechoquoient, Corbaran s'étant logé sur le haut d'une montagne pour mieux et plus asseurément iuger des coups, ainsy qu'il tourna les yeux vers la croupe des montagnes, apperçoit une trouppe innumerable d'hommes combattans, qui descendans des montagnes, et ioincts auec les Chrestiens, renuersoient les Payens, et les Chrestiens les esgorgeoient. Les capitaines de ceste belle armée étoient Maurice, George, Demetre, auec leurs compagnies, genereusement combattans pour les Chrestiens contre les Payens. Voyant donc Corbaran son exercite si fort affoibly, commanda que le feu fut ietté dedans l'herbe, pour donner le mot du guet qu'il étoit heure de prendre la fuite. Le signe veu, qui mieux pouuoit en fuyant arpenter la terre étoit le premier tué ou fait prisonnier. Et en ceste sorte, se saisirent des tentes et de tout le bagage de Corbaran et des siens, dans lesquelles tentes les Chrestiens coucherent ceste nuict. Sy que après telle deconfiture, Corbaran, auec une petite suitte, s'en retourna vers son seigneur en Babylone, à qui il exposa par ordre comme son voyage auoit succedé ; qu'il auoit tout perdu et laissé son fils mort au conflit. Mais pour ce que Corbaran étoit repris et chargé de trahison, s'en excusa par un guerrier chrestien combattant contre deux Turcs robustes. Et par ainsy les François iouissans de la victoire, retournerent ioyeusement en la ville, où par quelque bonne espace de temps se rafraischirent. En après, Godefroy auec son exercite se departant d'Antioche, y laissa Boemunde à raison du bon debuoir par luy fait à l'expugnation de ladite ville. Et en passant le chemin, deliberé, rencontra les citéz et la region bien munies et opulentes en biens. Ils posent le siege deuant la premiere qu'ils treuuent, et l'enuironnerent de leurs tentes et pauillons, y dressans des tours de bois et autres machines belliques, puis assaillirent genereusement les Sarrazins assiegez, et au contraire, iceux lancerent sur les Chrestiens grande abondance de perches aiguës, des flèches, des cailloux, du feu grégeois pour bruler les machines belliques, de façon qu'ils en rompoient beaucoup des nôtres. Et en cest ordre combattirent louguement d'une part et d'autre. Les François voyans qu'ils trauailloient en vain et ne profitoient en rien, fort tristes, disoient qu'il ne plaisoit pas à Dieu que leur voyage en Jerusalem fut accomply, où tant desireux ils auoient dressé leur chemin. Sur quoy Godefroy et les autres capitaines, en dressans leurs harangues vers leurs soldats, les encourageoient, disant : Exposons nos vies pour auoir ceste cité, ou la laissans, acheuons nostre chemin. Ce que chacun trouua bon, afin d'experimenter si encor une fois il plairoit à Dieu leur prester force de prendre et subiuguer ladite ville. Et soudain toute paresse mise en arriere, se recommandant à Dieu, coururent aux armes, chargerent des pierres dans leurs frondes, preparerent leurs arcs, dresserent leurs machines, auec quoy ils esbranlerent les fondemens des murailles. Les hommes armez montent ez tours de bois qu'ils auoient appliqué contre les murailles et de là combattirent main à main. Les autres montans auec des eschelles sur les murailles, s'emparerent des forts de la ville ; puis d'une impetuosité entrans dedans, tuerent et taillerent en pieces tous les Sarrazins qu'ils trouuerent deuant eux. En après leur carnage acheué, se saisirent du meilleur butin pour emporter auec eux, et au departir mirent le feu aux quatre coings et au milieu de la ville. Ils en firent autant de la premiere ville qu'ils trouuerent après, tirans vers la sainte cité de Jerusalem. Ëtans donc paruenus sur le couppeau d'une montagne, apperceurent la sainte cité. Rauis de ioye, se prosternerent tous en terre. Et paruenus iusques au deuant, y planterent le siege, où se trouuans fort denuez de viures,descendirent es vallées où les Sarrazins s'étoient retirés auec bestail, lesquels ayant été tués et defaits par les Chrestiens, rapportoient auec difficulté leur butin iusques au camp, d'où ils ne pouuoient trouuer eaue plus que de six lieues. Et afin que le trop long siege ne les affoiblist, ils firent mesme debuoir que dessus auec leurs machines belliques ; et entrans dedans la ville [15 iuillet 1099], saccagerent tous les Sarrazins qu'ils y trouuerent. Ce qu'étant accomply, voicy un messager apportant nouuelles que le Roy d'Ascalonie auoit dressé une puissante armée qu'il amenoit pour combattre les Lorrains et François ; ce qu'étant venu à leurs oreilles, sortirent de la sainte cité, d'un bon matin s'acheminerent au deuant dudit Roy, lequel ils mirent à mort et tous ses gens, de là étant retournés en Jerusalem, ils créèrent Roy ledit Godefroy.

De la fondation de l'eglise en la vallée dite la Mer.
CHAPITRE XXII.


Du temps que le venerable Bercher, abbé de ce lieu, florissoit, un certain personnage, nommé Regnier, descendit en un ample et spacieux lieu solitaire, que iusques à present est appelé la Mer, et illec y construict une eglise [1070], laquelle Pibo, euesque de Toul, à la sollicitude dudit Regnier, consacra en l'honneur de la sainte et indiuisée Trinité. Auquel lieu, ledit iour, ou es octauesde la Penthecoste, à raison delà feste, s'y assemblent, tantost les uns, tantost les autres, pour la commodité du lieu, y habitans, qui l'ont amplifiée de leur propre, et étoit suiete à l'abbaye de Sennone.

De l'Euesque de Metz, nommé Estienne, et de l'abbé Antoine.
CHAPITRE XXIII.


Après ces choses, Rambert, abbé de Sennone, suruiuant de quelque temps, ayant heureusement regy et gouuerué son eglise et ses moynes, reposa en nostre Seigneur. Après lequel succeda Bercher, homme de bonne reputation, qui en imitant les vestiges et en suiuant les traces de son predecesseur, conserua regulierement toutes choses à luy commises, auxquelles curieusement il adiousta d'autres biens; et qui semblablement ayant mis fin au cours delà vie, rendist son esprit au ciel. Etant donc defunct cest abbé Bercher, en mesme temps la cité de Metz fut depourueue d'euesque, et pour ce que l'abbé de ce lieu doit reprendre son temporel de l'euesque de Metz, au defaut d'euesque ceste eglise fut destituée de pasteur presque par l'espace de trois ans. Étant toutefois esleu Estienne au siege episcopal de Metz, les religieux de ce lieu requirent à iceluy qu'il leur prouent d'un abbé ; qui considerant à part soy de circonstance, et voulant remedier à leur necessité, ayant fait venir à soy Antoine, abbé de Cellace, l'enuoya au gouuernement de ceste abbaye. Et pour ce que celuy Antoine dont nous parlons, s'ennoblit de plusieurs actes dignes de memoire, comme nous dirons cy après, ie descouurirai briefuement et succintement les moyens par lesquels il vint en ces parties. Il sortit doncques de Tuine (que l'on dit Papie ou Pauie) au territoire de Longobardie ou Lombardie. Et d'autant qu'il étoit descendu de nobles parens, d'autant plus il orna sa vie de moeurs honnestes et vertueuses. Luy encor ieune adolescent qu'il étoit, laissa ses parents et leurs biens et se transporta en ces parties. Étant arriué à Metz, meu de deuotion, se fit familiaire au cloistre de St Arnould, qui de ce temps étoit tres fameux. Et quand l'abbé et les freres dudit lieu eurent pieusement consideré la modestie du personnage, ils le receurent à leur profession, et tantost après le firent prefect au prieuré de Cellace deiâ dit, qui étoit de leur iurisdiction ; où étant paruenu, voyant le lieu demoly d'antiquité, le fit miner de fond en comble et le bastit de nouueau, l'amplifiant plus qu'il n'étoit, et augmenta tellement les reuenus de son prieuré, qu'à son arriuée l'on n'y eut sceu nourrir trois personnes, et y en nourrissoit ordinairement dix ou douze. Gouuernant donc ainsy le prieuré de Celle, il fut enuoyé en ce lieu de la part de l'euesque de Metz, pour être abbé. Non longtemps après, il mit par terre tous les bastiments qui auoient été construicts dès longtemps par ses predecesseurs, comme le monastere, le cloistre, le refectoire,le dortoir, et toutes autres officines dedans et dehors, et fit le tout bastir honnorablement et decentement mieux qu'auparauant. Il augmenta les reuenus de ceste eglise, et acquit au profit de ce lieu le prieuré de Celle, qui n'y appartenant deuant luy. Il fit bastir l'hermitage qui étoit auprès du chasteau de Deneuure, par l'ayde et deuotion du reuerendissime Estienne, euesque de Metz, qui luy conceda pour l'entretenement de quelques religieux qui seruoient à Dieu en ce lieu là. Il leur permit la pesche en ses eaues, moyennant toutefois que lesdits religieux peschassent eux mesmes. Comme aussy il leur permit le pasturage, et puissance de prendre bois en ses forests pour bastiments, à faire feu, et autre usage. Et au lieu mesme où est située ceste Celle ou hermitage, il y a quelques prez donnés par le mesme Estienne, comme il appert aux priuileges de ce dit prieuré. Et l'eglise de ce lieu fut bastie par un cardinal, nommé Thiewin, en l'honneur de St Estienne, le premier martyr. Or quant à la Celle (12) de Mont Leon, elle fut annexée à ce lieu par le soing et diligence d'Antoine denommé, et par le mesme euesque amplifiée et enrichie, comme aussy par les bienfaits des bons hommes. Le prieuré de Surres auec les prez, terres, bois, et autres dependances d'iceluy, fut donné à ce mesme lieu par une noble matrosne. nommée Cunigonde, à la sollicitude d'Antoine. Il bastit la Celle de St Christophe, qui est située en la vallée d'une coste deuant les portes de Vic, où furent donnés maints heritages et possessions par aucuns seigneurs deuotieux. Il acquit la Celle de Lorchinge auec ses appendances, et l'eglise de ladite metairie fut par luy acquise à perpetuité. Il establit beaucoup d'autres choses en ce lieu de Sennone, comme les thresors de l'eglise, ornemens des autels. Il gouuerna ce monastere par l'espace de trente huict ans, durant lesquels il n'en passa un seul qu'il n'édifiat, ou qu'il n'augmentast de quelque chose à l'utilité de l'abbaye. Ayant donc ainsy paruenu au decours de son age, il mourut l'an de notre Seigneur mil cent trente six, et fut enseuely au milieu de l'eglise de St Pierre et St Paul, deuant l'autel de Ste Croix, en un sepulchre de pierre, sur lequel est, soutenue de colonnes, une tombe où i'ay entaillé de ma propre main son image, en la forme d'un abbé, couché, tenant un baston pastoral en sa main. Après luy succeda Gauthier. Mais d'autant que ie n'ay rien leu ni ouy de luy, ie n'ay tasché d'en écrire dauantage, sinon qu'il fut estably le vingt huitieme abbé en ce lieu.

De la translation de saint Nicolas.
CHAPITRE XXIV.


L'an que cetuy Antoine, de bonne memoire, entra en ce monastere, il aduint que quelques marchands de Bar (13), cité d'Apulie, firent un voyage en Grèce, et specialement en Antioche, ayant chargés leurs nauires de froment et autres espèces de marchandises, et finablement paruindrent iusques à Myrrhe, là où le corps de St Nicolas auoit été caché sous la sepulture l'espace de sept cens septante cinq ans ; lesquels ayans consulté entre eux, creurent que facilement ils pourroient emporter telles reliques, eu esgard au petit nombre des habitans qui auoient resté en la ville, peu deuant saccagée par les Sarrazins. Ce qui fut effectué. Car entrans en l'eglise, et ayans auec grande peine cognu la sepulture de St Nicolas, esmeus de ioye, la chargerent sur la mer et la menerent en la cité de Bar, où par les merites dudit saint se sont faites tant de choses miraculeuses, qu'il n'est possible de les expliquer par escrit.

De la joincture du doigt de St Nicolas.
CHAPITRE XXV.


En ce mesme temps, quelque homme d'armes (14) de ces parties, ayant sceu nouuelles de la translation de St Nicolas, s'achemine en la cité de Bar, où il auoit été transporté, où ayant rendu son voeu, fit tant qu'il apporta la ioincture de son doigt en ces parties. Et le mit au lieu de Port, car de premier c'étoit un petit village, qui maintenant, par les merites de St Nicolas, s'est amplifié en la forme d'un grand bourg, où le glorieux saint reluit de tant de miracles, que le lieu est frequenté des captifs, fiebureux et autres gens vexés de maladies et infirmitez. De sorte que si quelqu'un veut considerer le poids et pesanteur des chaisnes et carquans qui sont en l'eglise dudit Saint Nicolas (15), il pourra mieux remettre sa foy aux merites d'iceluy, qu'à la narration qu'on en pourroit faire. Or ce glorieux saint est ordinairement frequenté en ce lieu par les Bourguignons, François, Allemans, et de toutes autres nations circonuoisines, qui y apportent leurs voeux et deuotions. Et pour ce que le Tout Puissant a voulu enrichir ceste region d'un tel adiuteur, supplions le qu'il soit intercesseur pour nous enuers sa sainte maiesté.

Du couvent de Belleval.
CHAPITRE XXVI.


En ce mesme temps, Maheu, duc de Lorraine, et Gerard, son frere, diuisans entre eux leurs terres, le comté de Vaudemont aduint à Gerard, qui non longtemps après edifia le prieuré de Belleual, au territoire de Chastel sur Mozelle (16) ; lequel après dotté de champs et autres possessions, le soubmit à l'abbaye de Moyenmoustier, où il esleut sa sepulture, et à laquelle liberallement il contribua deux eglises, sçavoir. celle de Moriuille et ledit prieuré de Belleual, ce qui est encor permanent. De ce temps mesme, l'eglise de Chaumousier commença à être edifiée par hommes fidels, et laquelle depuis a été augmentée de beaucoup de biens, et dediée à la sainte Vierge Marie, et honorée par chanoines reguliers de l'ordre St Augustin.

* De la beste qui apparut au territoire de Verdun.
CHAPITRE XXVII. 


Encore au mesme temps, il aduint que au territoire de Verdun suruint une grosse tempeste. que l'on n'en auoit iamais veu de semblable, durant laquelle on affirme être deuenu là une beste de grandeur merueilleuse et inusitée, laquelle on nomme Hypocentaure. Et laquelle vaguant de çà et de là, deuoroit tous les hommes qu'elle rencontroit, et étoit suiuie de diuers autres serpens dommageables. Or les paysans et autres gens qui habitoient aux villages étant aduertis que ceste beste entroit en leurs finages, gagnerent aux pieds et s'escarterent de sa fureur. Mais de sinistre fortune la beste les ayant surpris en quelque eglise, deuora tous ceux qu'elle trouua, et dura ceste piteuse affliction tant que dura la tempeste, laquelle étant cessée, tous les autres serpens se disparurent, ne restant que ceste horrible beste au milieu des champs ; quoy voyant, quelque puissant seigneur de ce quartier là l'enferma dans une maison, et la nourrist quelque temps. Toutefois pour dire qu'elle deuint, ie n'en ay rien trouué.

De la construction du chasteau de Haulte Pierre.
CHAPITRE XXVIII.

L'an de nostre Seigneur mil cent et treize, Albert, cheualier, qui premier fut dit de Paroye, erigea le chasteau de Haute Pierre, qui est sur la montagne dont il porte le nom. Et l'an mil deux cents et dix, fut ledit chasteau assiege par Mathieu, duc de Lorraine, depuis les octaues de la Penthecoste iusques à la Natiuité de Nostre Dame, et finablement fut par iceluy pris et ruyné.

De la deffaicte des citoyens de Metz par le Comte de Bar.
CHAPITRE XXIX. 


L'an de nostre salut mil cent cinquante trois, furent defaits les citoyens de Metz par l'exercite de Regnauld, comte de Bar, du temps d'Estienne, euesque de Metz, auprès de Thireté. L'année ensuiuante, en ce lieu, fut dediée l'eglise de la bienheureuse Vierge Marie, sous Humbert, abbé de Sennone, auquel succeda Bernard, abbé. L'an mil cent septante, au temps de ce Bernard, l'eglise de Sennone iouissoit d'un certain prieuré aux parties dans le diocèse de Besançon ; lequel, ladite eglise auoit acquis du temps passé, que l'on appelloit Sales, et autrement Ayance, de St Benoist ; du temps de ce Bernard il fut vendu, ie ne sçay à quel prix, ny pourquoy ce fut. Et d'autant que n'en ay rien trouué par escrit, ie n'en feray autre mention. Or ce Bernard, comme il eut regy l'eglise de Sennone par l'espace de neuf ans, il s'en alla du monde. Après lequel succeda Gerard, l'an mil cent septante neuf, qui fut de la vallée de St Dhié, et extrait du sang de cheualerie, mais il fut fait moyne à St Arnoult de Metz, et d'autant qu'il étoit de bonne conuersation et d'honnestes moeurs, il fut pris de là et ordonné pour gouuerner à Sennone ; qui auec le temps l'eut bien gouuernée, s'il ne l'eut trop chargée de ses parens. Car ses parens despensoient les biens de l'eglise trop à l'abandon, de sorte que le monastere étoit foulé à toute extremité, et ne pouuoit l'abbé les distraire de leur vie rapineuse ; de façon qu'il conuint les emprisonner. Ce qu'ayant veu, l'abbé fut espris de telle douleur pour ses parens, que après qu'il eut regy l'eglise par l'espace de trente un ans, il resigna la dignité, et quittant la place, se retira au prieuré de Leonmont. Et suruiuant là peu d'années, ferma son dernier iour, où l'on dit qu'il est enseuely. A iceluy succeda Theodorich, homme simple et vie honneste, qui toutefois fut abbé beneict et depuis Pasques iusques la feste de St Symeon qu'il resigna ; et habitant au prieuré de St Christophe auprès de Vic, finit ses iours, et là mesme fut ensepulturé.

FIN DU LIVRE DEUXIEME.

(Suite)


(1) Cette figure de serpent est allégorique, elle est le triomphe de la religion chrétienne dans cette ville, plongée encore, du temps de saint Clement, dans l'idolâtrie. Pour perpétuer le souvenir de cette victoire, on était en usage à Metz de montrer aux processions de saint Marc et des Rogations un serpent ou un dragon ailé, appelé Grouilly, du mot allemand Krauff, qui signifie peur. Autrefois, les maires et gens de justice du village de Voippy, dont le chapitre de la Cathédrale était seigneur, étaient chargés de porter cette figure en relief, faite de toile et haute de douze pieds; ils avaient pour rétribution un petit pain d'une demi-livre de chaque boutique de boulanger devant laquelle s'arrêtait le Grouilly, qui, jusqu'en 1830 même, entr'ouvrant sa gueule énorme de carton, semblait dévorer, d'un appétit insatiable et aux joyeuses acclamations de la foule, son tribut annuel. Quant à la porte Serpentine, c'est celle qui conduisait à Scarponne, Serpenna, ancienne station romaine. Au reste, on retrouve dans toute la France une foule de traditions merveilleuses absolument identiques à celle conservée à Metz, sur le miracle de saint Clément, et qui n'ont d'autre fondement d'abord que le même symbole allégorique, altéré par les superstitions, les croyances populaires grossières, comme le Dragon de Saint Marcel de Paris, la Grande-Gueule de Poitiers, le Dragon de Niort, celui de Lyon, que sainte Marthe attacha avec sa jarretière ; le Bailla de Reims, les serpens portés dans les processions à Bordeaux, Douai, Provins, Rouen, etc., elc., en mémoire des triomphes aussi de saint Julien, saint Pol, saint Amand, saint Bienheuré, etc. Plus tard, on peut y voir l'emblème caché de quelque service signalé rendu à la contrée, comme le Dragon ailé, tué par Jean, seigneur de Ramillies ; le Groully, le monstrueux Dragon de Wasmes, attaqué et vaincu par Gilles de Chin, etc. (X* et XIe siècles), et dont la défaite était toujours célébrée de la même manière qu'à Metz.
(2) Guerre des Lombards, 773-774
(3) Tempore Caroli Magni, lit-on dans d'Achery. Ce chapitre ne se trouve pas separé du précédent daus le manuscrit latin de la Bibliothèque de Nancy.
(4) Ferry Ier, duc de Mozelane ou Haute-Lorraine, en 959.
(5) Les pierres de marbre de ce pavé furent enlevées l'an 1586, pour mettre à Haroué. [Note du manuscrit.)
(6) Saint Gauzelin succéda à Drogon, mort en 922. Les Dames du chapitre de Bouxieres, fondé en 956, devaient faire preuve de noblesse d'ancienne chevalerie ; elles avaient quitté leur monastère pour s'établir à Nancy, en 1788.
(7) Les Hongrois entrés en Lorraine, l'an 954, à la sollicitation de Conrade, gendre de l'empereur Othon.
(8) Harquel l'appelle Béatrix d'Autriche, veuve du duc Ferry, mère et gouvernante de Theodoric, son fils. Cette translation se fit le 17 juin 1003. (Note du manuscr.)
(9) Herquel dit que ce comte était de la maison de Dasbourg. (Ibid.)
(10) Le reste du chapitre manque dans le manuscrit latin de Nancy.
(11) D'anciens n'étoient dans Lorhaine que ly seruitours à gaige en payement pour besogner la iustice et parfaire la peine que deuoit punir les malfaisans, dit Harraucourt, evoque de Verdun, en 1456, au sujet d'un règlement rendu à cet égard, vers 1138, sous le duc Mathieu Ier. Richer prouve ce tait intéressant ; car, plus tard, les plus grands seigneurs, les souverains même se disputèrent la vouerie ou administration du temporel des églises et abbayes, surtout des plus riches, et ne se contentaient plus de « redeuances modiques en grains et poules, » comme d'origine leurs prédécesseurs.
(12) Celle, c'est-à-dire, chapelle ; du mot latin sacellum.
(13) Bary, port situé sur le golfe de la mer Adriatique; ils y abordèrent le 9 mai 1087.
(14) Il se nommait Albert.
(15) Ces chaînes se voyaient encore au XVIIIe siècle, dans la magnifique basilique, chef-d'oeuvre d'architecture gothique, qui a remplacé l'église dont parle Richer. Symon Moycet entreprit cette oeuvre immense en 1496, et l'acheva, dit-on, en 1544. On a beaucoup dispute sur la courbure considérable de sa nef, qui parait n'avoir eu pour but que de rappeler l'inclinaison de J. C. sur la croix ; disposition remarquée aussi dans quelques autres édifices religieux de cette époque.
(16) Gerard Ier, comte de Vaudémont, était fils de Gérard d'Alsace, premier duc héréditaire de Lorraine, et non point frère de Mathieu Ier, fils de Simon Ier, qui gouverna seulement l'an 1139. Le comte Gérard mourut vers 1120. Ses ossemens ont été transférés, en 1822, dans la Chapelle ducale à Nancy, où sa statue et celle de sa femme, Hadwige de Dasbourg, nièce du pape St. Léon IX (Brunon, évêque de Toul, dont il est souvent question ici.), se voyent encore aujourd'hui.

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