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Chronique de Richer - XIIIeme s. (5)

 

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LIVRE TROISIEME
DES CHOSES MEMORABLES
ESCRITES PAR FRERE RICHER,
Moyne de Sennone.

De l'election de Maheu, Preuost de St Dhié, pour l'euesché de Toul.
CHAPITRE PREMIER.


Pendant ces choses, Maheu, homme extrait de generation emperiere et princiere, et pour le commencement autant modeste, comme nature l'auoit doué de beauté corporelle, plaisant et aggreable à ses familiers, étoit preuost de St Dhié (1), et l'euesque de Toul étant deffunct, s'empara de la chaire episcopale. Durant son regime, Cono de Deneuure, prestre infiniment riche, fut esleu à gouuerner le monastere de Sennone par les religieux dudit lieu, non pour autre consideration que pour le respect de ses richesses, estimans iceux qu'il subuiendroit à la pauureté de leur eglise, au moyen de ses biens pour lesquels seulement il étoit chery. Et de vray, il étoit tout ignare de la règle de St Benoist, tout seculier et mondain de moeurs et de faict, et en qui n'apparaissoit aucune fiance de religieux, sinon qu'il portoit mine de vouloir ayder au monastere par l'exhibition de ses richesses ; et d'autant qu'il étoit tout embarassé des affaires mondaines, il ne pouuoit aucunement s'entremettre des choses regulieres ; il portoit ses espreuiers au cloistre, au choeur, comme de premier, non toutefois reuestu d'habits religieux ; il prouoyoit seulement à ses nourrissons et à sa famille, comme il auoit accoustumé. De sorte qu'il ne profita rien en ce lieu, ainsy que l'on esperoit. Ce qui n'est de merueille ; car comment pourra profiter celuy qui ne l'apprit iamais ? Qui pourra enseigner qui ne la retenu ? Qui sera maistre, sans auoir été disciple ? Ainsy sont les honneurs precipitez par les mausades. Mais quoy ? il gouuerna ceste eglise cinq ans, cependant que ces choses se pratiquoient ainsy. L'euesque Maheu, dont nous parlions naguere, fut accusé de mauuaise administration de son euesché par les chanoines de Toul. De sorte qu'ils l'interpellerent pardeuant certains iuges qui toutefois ne peurent decider leur differend ; on l'appella secondement deuant le pape Innocent, troisieme de ce nom. Un archidiacre de Toul, nommé Frederic, auec les autres, s'opposa promptement contre luy ; l'euesque prenant chemin paruint iusques à trente milles d'Italie, près de Rome ; les aduersaires persistoient, car le iour de leur appellation étoit ià expiré. Le Pape neantmoins differa, pour l'enuie qu'il auoit à luy pardonner, étant davantage aduerty qu'il étoit en chemin ; mais le malheureux euesque desesperant de son salut, recula son chemin, et de rechef retourna en ce pays. Or les parties aduerses urgeans à leur poursuite, et le Pape ayant sceu que l'euesque se retiroit en son pays, il prononcea sentence contre luy, nonobstant que ce fut à son regret. L'euesque faict certain du tout, feignit d'engager le ban de Badonmoustier à Frederich, son frere, duc de Lorraine, combien que la terre de cedit lieu, par droit hereditaire, appartienne à l'euesché de Toul ; Frederic donc, voyant que sans peché il ne pouuoit tenir ceste terre, il la laissa par mesme droit qu'il l'auoit receüe, à un abbé de Haute Seille, de l'ordre de Citeaux, qui luy étoit assez familier. Et quant l'abbé l'eut usurpé quelque temps, enfin se douta d'être molesté de l'euesque de Toul, tellement qu'il la laissa à un baillif du comte de Salm, qui s'appelloit Mathieu de Blammont, et ce, par quelque conuenance qu'ils eurent entre eux, et ainsy la posseda iusques à temps de Frederich, fils dudit comte de Salm, et tout le ban de Badonmoustier dont nous parlerons cy après. Étant donc demis Maheu de l'administration episcopale, succeda après luy Regnauld, fils d'un escuyer du Roy de France, qui s'appelloit de Senlis, homme noble et bien morigeré ; dont Maheu retourna en sa preuosté de St Dhié.

Encore du mesme Maheu.
CHAPITRE II.


Le mesme Maheu edifia une maison entre deux monasteres, et pour ce faire, prit les pierres de la tour de St Dhié, laquelle étoit ruinée. Il auoit une fille, laquelle il auoit procréée d'une dame moniale d'Espinal, laquelle il tenoit ordinairement auec luy, et de laquelle aussy il procrea quelque filz. Et étant aduesty le duc Frederich, son frere, de la vie qu'il menoit, vint deuers luy, et dit pourquoy il interessoit ainsy son honneur et generallement toute sa progenie auec sa fille. Quoy entendu par Maheu, respondit n'être sa fille ; mais le duc repliquant, dit, n'auez vous donc cognue la mere, et voulez tant impudiquement auoir affaire à la mere et à la fille ? luy donc tout confus ne respondit rien. Mais le Duc courroucé prit la fille et la fit emprisonner et resserer au chasteau de Bernstein en Alsace, que son fils Thiebaut deuoit auoir. Car étant mort le comte deTasporch, le duc auoit pris sa fille pour être espousée à son fils, afin que le mesme comté luy auienne par le moyen de sa femme, ce qui auint ainsy. Maheu donc preuost de St Dhié, en l'an mil deux cens et trois, au temps du duc Symon, son oncle, bastit un chasteau en la vallée de St Dhié, près d'une montagne qui est nommée Clermont, pour lequel presque toute icelle vallée en étoit mal traitée et à peu près ruynée, mais il ne demeura longtemps, car il fut saccagé par le conseil de Frederich, consecutiuement duc de Lorraine, et de leur pere, Frederich de Bites, comme aussy d'autres hommes prudens. Et ainsy la paix ordonnée, chacun se retira sur son propre. Or le duc Symon, pendant icelle guerre, demolit la maison de Maheu, de laquelle nous auons parlé, et à bon droit, car elle étoit bastie des pierres du monastere au theatre de la mesme eglise, et en icelle auoient été commis plusieurs actes indignes à raconter. Maheu donc n'ayant plus de receptacle, discouroit par les monts et les forests, mais plus coustumierement au Clermont où il auoit erigé un chasteau, accompagné de chasseurs et de chiens: au sommet d'icelle montagne, il y une petite eglise au nom de la Ste Marie Magdelaine, auec ses officines et autres receptacles solitaires. En ce lieu, le preuost Maheu conuersoit le plus souuent.

Du meurtre fait sur Regnauld, Evesque de Toul, par Maheu.
CHAPITRE III.


Non longtemps après, il print enuie à Regnaud, euesque de Toul, se transporter pardeçà, afin de visiter les eglises, tellement que aux iours de Pasques [26 mars 1217], il seiourna au Saint Sauueur, accompagné d'un prestre et d'un religieux, lesquels il cherissoit pour leur honnesteté. Or la nuict ensuiuant la feste de Pasques, furent enuoyez vers luy deux espies, desquels l'un étoit clerc et l'autre layc, qui puis après fut fait prestre et riche de biens. Et la nuict mesme que l'euesque coucha à Senonne, ces deux espies enuoyez de la part de Maheu, mangerent en la chambre de l'abbé, et le matin sans prendre congé d'aucun se retirerent. Or, l'euesque le iour ensuiuant, la messe chantée et le disné pris auec les siens, s'en alla à Moyenmoustier ; ayant là quelque peu seiourné, passant par Estiual, prenoit son chemin deuers le cloistre d'Aultrey, où il vouloit seiourner la nuict, et ayant passé une metairie qui s'appelle Burgonce, il vint en un destroit, où d'un costé de la voye est la montagne auec une forest espaisse, si qu'à peine un homme à cheual la pourroit passer, et de l'autre costé est un palud profond auec arbres. Le preuost Maheu auec les siens ayant couppé force arbrisseaux et autres sortes d'arbres, les ietterent en ce lieu, afin d'empescher le passage de l'une et l'autre partie, de façon que personne n'eu sceu euader le danger qu'il apprestoit passant là au pied ou à cheval, car aussy la voye de soy est tant estroicte que les chars y passent auec grande difficulté. Ainsy donc le preuost Maheu auoit appresté ces embusches en ce lieu, où étant paruenu l'euesque et ses gens, les espies coururent sus à Estienne, abbé de St Mansuy, et l'ayant ietté de son cheual à terre, le depouillerent et le laisserent meurdry qu'il étoit pour en faire de mesme aux autres. Et finablement se jetterent sur l'euesque et le traiterent inhumainement, de sorte que quelqu'un d'iceux, seruiteur à la fille de Maheu, s'y employa bien, car il auoit commandement d'icelle, pour auoir sa bonne grace il ne faillit de tuer l'euesque de premier abord qu'il feroit vers luy ; pour à quoy satisfaire, print un coutelas qu'il auoit et rua un coup dans la poitrine de l'euesque et deux coups au derriere, si bien qu'il le laissa mort en la voye [1217]. Ainsy firent ils à tous ceux de la suitte qu'ils peurent attraper, et qui pis est, ayant deuestu l'euesque, le ietterent tout nud dans le palud. Quoy mis à fin, rencontrerent Maheu au chemin, qui tenoit une arbalestre en sa main, et qui les interrogeans fut amené par eux au lieu où l'euesque gisoit mort, où étant paruenu, le regarda quelque peu pour voir si en luy restoit encor quelque chaleur vitale. Mais voyant qu'il ne se mouuoit, tourna bride et se retira aux montagnes. Or étoient auec luy quelques clercs, desquels l'un étoit prestre, nommé Therrique de St Dhié, et plusieurs autres. Mais afin que la vengeance diuine exercée pour tels crimes sur tant malheureux meurdriers ne soit teüe sous silence, ie raconteray briefuement quelle fut la fin d'aucuns d'iceux ; et de fait, ce prestre Therrique, voyant son fait, n'osa tant s'asseurer que de demeurer à St Dhié, et partant se retira sur les marches de Polongne, et se presentant au seigneur de la terre, dit qu'il étoit son cousin ; car de vray, la mère de Maheu est fille de duc polonois ; quoy entendu par le seigneur liberallement le retint, et Therrique se dit être de profession cheualier belliqueux, car aussy étoit il homme d'assez belle stature et bien membré, de sorte que la disposition du personnage faisoit foy à sa cheualerie usurpée, et employé qu'il fut aux armes, se comporta si dextrement, que le seigneur de la terre luy donna à mariage une noble dame du pays mesme ; mais de malheur ayant vescu quelque temps auec elle, fut occis à la bataille, et ainsy ayant laissé la bataille de Dieu, et s'ingerant à la bataille terrienne, finit miserablement sa vie. Et quant à l'autre clerc qui fut espie sur l'euesque, étant par quelques uns suspect et accusé de son crime, se fit moyne. Mais ses faits ne se rapportans à ses parolles, ayma mieux seruir au monde qu'à Dieu. Luy donc de sa propre astuce admis aux ordres sacrez, fut fait prestre et depuis doyen de la chrestienté du val de St Dhié, où il acquit une infinité de biens terriens. Et comme il pensoit viure longtemps en telle felicité, se couchant une nuict, subitement rendit l'ame et laissa ses biens à ceux qui ne les attendoient pas. Et en cecy la vengeance de Dieu fut apparente. Et l'autre serviteur layc qui tua l'euesque, fut tourmenté d'un mauuais esprit et percité de rage, dont il mourut miserablement. Dont ces trois frappés de male mort perdirent la vie eternelle pour n'auoir voulu faire penitence. Les autres qui se glorifloient en leur malice, enfin porterent les peines de leurs pechez ; les uns pressez de pauureté, les autres agités de quelque infirmité, maladie ou autres infortunes. Les demeurans qui furent de meilleur conseil, se transporterent à Rome, et ayant obtenus absolution du pape Innocent troisieme, eschapperent comme bons penitens ; et ie crois que s'ils n'eussent eu recours à penitence, qu'ils eussent ensuiuy les vestiges des autres. Or les laissans là, nous retournerons à parler de Maheu, souuent recité.

Que Maheu habita quelque temps auprès du chasteau de Bilistein et de sa mort.
CHAPITRE IV.


Maheu ayant perpetré telle meschanceté, et ne se fiant au lieu du crime, se retira en un chasteau qu'on dit Bilistein, qui appartient à Monsieur de Horboch, où il auoit quelques gens d'armes siens familiers, auec lesquels il habita pour quelque temps et emporta quant à luy tout ce de pillage qu'il peut enleuer de l'euesque et de ses gens, comme cymaires, coffrets et autres vases, auxquels l'on portoit les ornemens episcopaux, l'huille sainte, le chresme et le sandal, et le mit au mesme chasteau où depuis ie les ay veu de mes propres yeux. Maheu étant aduerty que son neueu Thiebault, duc de Lorraine, s'acheminoit à St Dhié pour illec celebrer la feste de Penthecoste ensuiuant [14 mai 1217], accompagné de grande suitte de gens d'armes, partist de Bilistein (2) pour s'y trouuer, non qu'il osast se demonstrer à aucuns, car il se meflloit d'eulx, et auoit entendu que les parens de l'eucsque Regnauld auoient en opinion que par le consentement du duc, ledit euesque auoit été mis à mort. Dont le duc en étoit extrement marry, et pour cela Maheu n'osoit se presenter deuant son neueu. Et d'autant qu'il n'auoit aucun domicile asseuré au Val, il remonta au Clermont, auquel souuent il auoit habité, et où il celebra la feste tellement quellement, auec ce peu d'hommes qu'il auoit auec luy ; ie dis peu, car pour l'esgard de son infortune, ià presque tous l'auoient à mespris. Toutefois au mesme iour de la Penthecoste, se retrouuant à St Dhié, se declara secretement à quelqu'uns ses amis, auxquels il demanda s'il seroit bon qu'il se presentast à son neueu, afin que de luy il peut obtenir grace et pardon, ce qu'ils ne luy conseillerent, d'autant comme ils disoient la mort de l'euesque luy étoit improperée, et partant le duc son neueu cherchoit sa vie. Le tout bien entendu, Maheu se retira au lieu où il conuersoit de coustume ; mais le duc Thiebault ayant paracheué les festes de Penthecoste, à la troisieme se partit de St Dhié, ayant pris auec luy quelque noble cheualier qui nom auoit Simon de Joinuille, qui passant par Blammont et voulant s'arrester à un village qu'on dit Norpateglise (3), descendirent en quelque ruisseau près de là, où de fortune se trouua Maheu qui les rencontra. Mais sitost que le duc Thiebault, enflammé de courroux, l'eut apperceu, dit à celuy qui cheuauchoit auec luy, que s'il l'aymoit, qu'il ne faillit à enfoncer sa lance dans le corps de Maheu ; mais l'autre renuant, dit que pour chose du monde, il ne tueroit un tel homme. Quoy entendu, le duc mettant la main sur ladite lance, courut sus à Maheu, qui voyant son neueu venir à luy de furie, mit promptement le genouil à terre pour impetrer de luy pardon ; mais le duc ne faisant cas de telles querimonies, trauersant de sa lance la poictrine de Maheu, son oncle, le rendit mort [2 juin 1217] (4). Quoy mis à fin, se partit de là, où quelques uns suruenans, et le trouuant estendu dans le ruisseau, le transporterent à St Dhié. Et d'autant qu'il merita d'auoir telle fin, aussy ne luy fut determinée aucune humanité de sepulture ; mais il fut porté au Clermont, le lieu où souuentes fois en son viuant il habitoit, et où, près de l'eglise de la Magdeleine, il fut enfermé en quelque vaze de bois, et ainsy demeura quelque temps, et finablement il fut rué en une fosse où les arbres precipitez du vent tomboient, en laquelle il fut caché de pierres et de bois pour sa telle quelle sepulture, qu'il auoit merité. Et ainsy l'euesque qu'il auoit fait meurdrir fut rapporté au lieu de sa conuersation, c'est à sçauoir à l'eglise de Toul, où il fut honorablement enseuely ; mais le meurdrier, apporté au lieu où il auoit conuersé, comme dit est, n'eust seulement sepulture catholique. Et quant à Saledia, sa fille, dont nous parlions nagueres, elle fut espousée à un certain archer du village de Thillebert, qui la mena depuis en Allemaigne, près d'un chasteau de l'empereur Cronebergh, où habitant quelque temps, mourut, et à peine eut elle aucune sepulture ecclesiastique. Et ainsy le pere Maheu et sa fille, coopérateurs de la mort de l'euesque, par le iugement de Dieu receurent le merite de leur labeur.

De Philippe, Roy de France (5).
CHAPITRE V.


Enuiron ce temps fut un Roy magnifique au royaume de France, qui s appelloit Philippe, et qui sur tous ceux de sa sorte étoit merueilleusement discret pour le fait des iugemens, ainsy que l'on lit de Salomon. Et pour ce que i'estime ses actes debuoir profiter aux hommes curieux de sçauoir, ie tascheray d'en raconter quelque peu entre beaucoup que i'ay appris des fidels escriuains de ses gestes. Or étoit sous le mesme Roy un certain bailly infiniment opulent et caut, et qui auoit un capitaine fort voisin de sa maison, à laquelle étoit une vigne inestimement desirée dudit capitaine. Mais le bailly, pour ce qu'icclle vigne étoit ioincte aux confins de sa maison, la conuoitoit sans raison, et souuentes fois, persistant à son entreprise, sollicitoit auec grande priere le capitaine qu'ez presence de ses concitoyens, il prit pour la vigne tel prix qu'il voudroit. Mais le capitaine respondit constamment, que pour chose du monde, il ne pourroit desheriter sa femme, ny ses enfans de ladite vigne. D'autre part, le bailly machinoit tous les moyens qu'il pouuoit, afin d'obtenir la vigne. Or, il auint que ce capitaine mourut et fut enseuely en la cimetiere honnorablement. Ce qu'étant venu à la connoissance du bailly, il excogita chose merueilleuse à dire, pour venir à la possession de la vigne. Il s'en alla au marché de la cité, où il sçauoit être grande affluence de toute sorte de gens, et où étant paruenu, iettant sa veue de çà et de là, vit entre autres deux hommes de grande et robuste stature, que s'ils fussent été honnestement habillez (car ils étoient presque nuds) demonstroient la forme d'honnestes gens. Le bailly les choisissant et les emmenant en son logis, leur parla de ceste sorte : O amis, si vouliez acquiescer à mes conseils, ie vous donnerois tant et suffisamment de mes biens que facilement vous pourriez releuer vostre pauureté, car vous me semblez assez honnestes et de corps et de façons de faire. A ces mots, les deux hommes promirent de l'assister et effectuer sa volonté selon leur possible. Or, le bailly, la nuict ensuiuant, prenant auec soy ces deux hommes mercenaires, auxquels il bailla des honnestes habillemens et argent à suffisance, puis les mena au tombeau où le capitaine auoit été enseuely ; lequel tirerent hors à force d'instrumens qu'ilz auoient apporté expressement, et l'ayant esleué sur ses pieds, le bailly parlementoit auec luy comme s'il fut été en vie, disant : voicy dès bien longtemps ie t'ay sollicité que me vendisse ta vigne, et encore maintenant ez presence de ces hommes qui sont auec moy, ie t'en supplie, et que par forme d'acquest tu permette que i'en iouisse ; auquel l'autre, pour être mort, ne sceut respondre. Quoy voyant, l'un de ceux qui vindrent auec luy, dit : N'auez vous iamais appris que qui se taist, alloüe ; cestuy semble bien creanter le marché, touchez donc en main, car il nous est certain qu'il n'y contredit, voir mais permet bien que tel accord se fasse ; beuuons donc ioyeusement les vins, et de fait ils auoient apporté quant à eux du vin pour confirmer le marché. Ayant donc exploité un pacte si execrable, remirent le capitaine en sa fosse, et le couurirent comme de premier il étoit, puis retournerent au logis du bailly. Et le iour venant, de bon matin le bailly louant certains manouuriers, les conduit à la vigne en question. Mais la veufue du capitaine voyant telles gens besogner en sa vigne par le commandement du bailly, fut esperduement esbahye, de sorte que venant deuers luy, s'enquit que vouloit dire telle usurpation ; dont elle eut response qu'elle luy étoit vendue de par son feu mary. Quoy oyant, ploura grandement, et comme une beste legere se transporta vers Philippe, Roy de France, auquel en soupirant tendrement, elle declara l'inquietation du bailly qu'elle enduroit pour l'usurpation de sa vigne. Or, le Roy, d'autant que le capitaine de son viuant luy auoit fait seruice, et soy disant defenseur et propugnateur des veufues et orphelins, appella à soy le bailly, qui vint accompagné des deux tesmoings qui assisterent à l'exploict de son marché, et se presenta au Roy auec la pompe de ses aduocats. Mais la veufue pour ce qu'elle auoit perdu son aduocat, accostée de peu de gens comme peuuent faire les pauures, se presenta aussy à la Cour Royale. Dont le Roy assez modestement interrogea le bailly sur quelle raison il occupoit la vigne de la veufue, mais luy qui de parolle étoit affable, dit que loyallement il auoit acheté icelle vigne du feu capitaine son mary, sous le tesmoigne des hommes prudens, affirmant le prouuer par tesmoings suffisans. A quoy respondit la femme que de sa vie n'auoit veu ny ouy telle vendition. Le Roy oyant telle altercation et debat du bailly et de la femme, demanda au bailly qu'étoient les tesmoings par lesquels il feroit preuue de son dire ; et il luy monstra les deux tesmoings qui auec luy étoient coulpables du fait, auxquels le Roy dit : N'est ce pas vous qui êtes tesmoings du fait ? et iceux affirment qu'ilz auoient veu tout le contenu du marché ; dont le Roy les voyant sy dextrement disposés, creut qu'ils deuoient être hommes de bien, et à l'opposité considerant la simplicité de la femme et la suite du bailly, pensa qu'elle n'osast defendre autrement sa cause, se raddressa au conseil de Daniel. Et appellant l'un des tesmoings, se sequestra un petit de la trouppe et le tira en un coing du palais, en sorte qu'il eut peu être veu et ouy de tous les assistans ; interrogeant donc celuy qu'il auoit choisy, de prime face luy dit: Amy, tu me semble mieux aduisé que ton compagnon, et partant, ie t'ay aduisé le premier ; mais auant que ie t'interroge d'autre chose, dis moy ce que est de meilleur ; sçais tu bien la patenoste ? et l'autre tout esmerueillé de telle demande, dit qu'il n'estimoit vray chrestien celuy qui ignoroit l'oraison dominicale. Et le Roy dit : Or, si tu la sçais, fais que ie l'oye, et luy commença à dire Pater noster qui es in coelis ; le Roy à ces mots esleuant aucunement la voix, en sorte qu'il puisse être entendu des assistans du palais, dit : Par la lance St Jacques (car ainsy iuroit il de coustume), tu dis vray ; et de rechef dit : Sçais tu dauantage de ceste oraison ? Le tesmoing dit ouy, et le Roy luy fit dire le reste, ce qu'il commença à reciter, disant: Sanctificetur nomen tuum, et de rechef encore le Roy dit tout haut : Par la lance St Jacques, iamais homme ne dit mieux la verité. Or, les autres qui étoient au palais estimoient cependant que le Roy s'enquist du procès de la chose, et ainsy le crojoit son compagnon ; et puis encor l'interrogea le Roy, disant qu'il acheue le reste qu'il sçauoit, ce qu'il fit ; dont le Roy luy dit : Vas, car tu as dit la mesme verité, et n'as en rien menty, et sache que tu as obtenu ma grace. Ce fait, il commanda qu'on l'enferme en quelque chambre, et ayant appellé l'autre, luy dit : Frere, prends garde que tu ne mente à mon endroit, car ton compagnon a dit aussy vray que la patenoste. Quoy oyant le tesmoing, creut que tout ce qui auoit été fait sur le capitaine defunct fut par son compagnon reuelé au Roy, et ainsy tremblottant de coeur, ne sçauoit que dire ; mais le Roy l'exhorta qu'il confessast la pure verité, comme son compagnon auoit fait, qui luy auoit dit aussy vray que la patenoste ; et ne crains point, disoit il, car si semblablement tu me dis verité, tu n'endureras aucune peine. Luy donc pensant le fait n'être caché au Roy, dit : Vrayment, Sire, la chose est telle que mon compagnon vous l'a recitée. Le Roy dit : Je sçay que ton compagnon m'a dit vray ; maïs aduise toy que tu ne mente, i'oyerai si vos propos se concordent. Le tesmoing donc recita de mot à mot ce qui s'étoit passé entre eux, comme il est escrit dessus. Dont le Roy rappellant l'autre qui auoit dit la patenoste, dit : Tu as été present où le capitaine a été enleué du sepulchre, et as veu comment le bailly a traité auec luy combien qu'il fut mort, et la forme par laquelle il achepta la vigne, et a gouté du breuuage qui fut là beu, et ce fait, vous le remites au sepulchre, et en ceste sorte, le bailly a possedé la vigne, et de tout cecy vous êtes tesmoings. Luy donc voyant que le Roy auoit ainsy recité tout le fait, et craignant d'encourir la male grace du Roy, confessa la chose être telle qu'il l'auoit prononcé. Quoy oyant, le bailly fut estrangement esmerueillé, ne sachant comment ni par quelle sagacité le Roy auoit peu tirer ce secret de tels hommes, et de fait, il eut peur. Le Roy s'approchant, luy dit : Et bien,malheureux, n'étois tu pas super intendant et bailly après moy sur toutes les affaires du territoire de Paris, dont tu auois acquesté beaucoup et de grandes possessions et richesses ? étoit il donc necessaire que auec si grande astuce, tu occupasse si peu de vigne que ceste femme possedoit, veu principalement que plustost tu luy en deusse donner pour cause de sa recente viduité, crue luy oster ? Or, puisqu'en un acte tant enorme, tu n'as craint Dieu ni reueré aucun homme, te suffise ie te laisse la vie sauue, veu que plustost ie deurois te rendre au supplice qu'à la paix. Vas, et comme en ma presence tu es debout tenant un baston, auec ta femme et tes enfans sors du royaume de France, ne portant auec toi autre chose que ton peché, et fais que le demeurant de ta vie l'on ne puisse te trouuer dans les limites de mon royaume, et si de malheur tu y étois trouué, tu finirois ta vie d'une mort honteuse, miserablement affigé à un signe patibulaire. Ce dit, addressa son dire à la noble veufue, disant: Vas, et prends auec toy ceux que voudras entre mes soldatz ou citoyens de ceste cité, auxquels ie commande qu'ils te conduisent à la maison de ce malheureux bailly, afin comme il a tasché de te spolier de ta vigne, ainsy iceux procurent par nostre autorité à t'introduire en la possession de sa maison, de tout son heritage, et de toutes ses possessions, de sorte que le malheureux puisse mieux payer la peine de ses malefices, et que toy pour consolation de tes douleurs et gemissemens, tu sois digne de receuoir ce benefice par nous à toy iudiciairement conferé (6). Ainsy, le tres haut redditeur et souuerain Dieu donna à l'un et à l'autre diuerses recompenses de leurs merites par son fidel seruiteur le Roy Philippe susnommé. Il nous suffira donc d'auoir recité cecy de luy pour le present, car nous parlerons de ses autres gestes cy après, comme il viendra à propos. Et pour ce que nous auons promis de continuer la fondation de ceste nostre abbaye de Sennone, ensemble de la succession de nos abbez ou la narration de leurs oeuures, iaceois qu'aucunement nous ayons changé de propos, toutefois maintenant nous retournerons à la suitte de la narration.

De l'election de Henry, abbé de Sennone.
CHAPITRE VI. 


L'an de nostre Seigneur, mil deux cens et deux, Henry, moyne de Sennone, succedant à Conon, qui fut clerc près de l'ordre et reigle de St Benoist, ignare de sa nature et subitement esleu abbé comme nous auons dit, mort qu'il fut ; ce Henry, dis ie ; fut constitué sur ce monastere. De son entrée, il souffrit beaucoup d'incommodité des religieux de ce lieu ; mais auec le temps, ils furent remis par Henry, comte de Blamont, comme nous dirons à son lieu, tant cela qu'autres de ses actes et d'autres qui de son temps furent effectuez.

De Frederic, Empereur, et du Pape Alexandre, du temps desquels fut esmeu un schisme.
CHAPITRE VII.


Peu d'auant ces iours là regna Frederic, duc de Sueuie (7), de laquelle maison iamais auparauant nul n'auoit été fait empereur, et fut du temps d'Alexandre, pape. Il commença tant inordinement à oppugner l'eglise, qu'il s'usurpoit le patrimoine de St Pierre, en quelle part qu'il se trouuoit et le soumettoit à sa iurisdiction. En sorte que luy et tous ses adhereus furent excommuniez [1161] par le mesme Alexandre, pape, troisieme de ce nom. Luy donc voyant que par la sentence d'excommunication, il étoit euité d'un chacun, pour mieux augmenter sa malice, se constitua un pape (Victor III), assisté partie de quelques princes, archeuesques et euesques, qui luy applaudissoient, et colloqua le siege papal à Milan ; tellement que tout le clergé et autres fauorisans à l'Empereur, frequentoient la cour de ce feint pape qui delioit tout ce que le pape Alexandre lioit, et absoudoit tout ce que l'autre excommunioit ; il deiettoit les archeuesques et euesques de leurs dignités quand bon luy sembloit, et les y admettoit tous à sa volonté. L'Empereur auec ce pape miserable opprimerent tellement le pape Alexandre, que contraint d'abandonner le siege de Rome, fut ëxulé vers les marches de France, dont le Roy, ensemble toute l'eglise occidentale, receurent ledit Alexandre auec tant de ioye et allegresse, qu'ils desiroient unauimement que tous les iours de sa vie il demeurast en ce royaume. Cependant les archeuesques, euesques et tous autres clercs de la iurisdiction de l'Empereur, étoient esleuez aux ordres (non pas ordres qui se deussent nommer sacrés, mais bien sacrileges). Et lorsque ce pape impudique presumoit qu'étant esleué d'un tel heur, il deuoit longtemps exercer sa principauté, voicy le fil des soeurs fatales qui se rompt, il est apprehendé d'une fiebure, et est muleté d'une mort dignement inferée, par quoy ayant eu si peu de temps son sacrilege pontifice, subitement est fait prelat de Sathan, prince des enfers ; non pour exercer là bas quelque prelature, mais que comme le plus malheureux des miserables, il reçoiue les peines iustement deues à ses merites. L'on dit que le mesme Empereur, venu au comble de sa folie, crea depuis encor deux autres papes (8), qui comme cestuy premier et par mesme infortune suruiuans, enfin descendirent aux ombres plutoniques.

De la penitence du susnommé l'Empereur Frederic, et du concord entre luy et l'Eglise.
CHAPITRE VIII.


Voyant donc l'Empereur Frederic, que le iugement diuin preiudicioit à sa puissance, en tant que le pape Alexandre tout agé et descrepité qu'il étoit, restoit encor, et que ses papes ne pouuoient venir iusques à my age, ains mouroient tous ieunes qu'ils étoient, esmeu de penitence, se retira vers les mammelles de l'Eglise, mere tres misericordieuse. Il rappella le pape Alexandre au siege apostolique, et se monstrant vray penitent, luy demanda indulgence (9), sous la penitence qu'il desiroit luy être eniointe. Le pape pitoyablement l'absout de la sentence d'excommunication et luy enioignant le voyage du St Sepulchre, le seigna de la croix ; l'Empereur pria le pape que semblablement il veuille absoudre ceux de sa sequelle, ce qu'il fit, et enioignit le mesme voyage à ceux qu'il cognut capables à l'exploiter. Et quant aux archeuesques, euesques, abbez et autres clercs qui du temps du schisme auoient été ordonnez, ils furent tous desmis de leur office et de là en auant ne peuuent iamais être reconciliez ny auancez aucunement ; hormis seulement le notaire dudit Empereur, qui deuotement supplia au pape pour sa reconciliation, et de fait, il obtint sa grace. L'Empereur enfin ayant fait grand amas de soldatz, et voulant accomplir le voyage promis auec son exercite, paruint iusques aux marches de Sicile, où un iour entre autres, comme il pensoit passer une riuiere, laquelle un pieton eut peu passer, ie ne sçay par quel occulte iugement de Dieu, étant tombé dedans la riuiere, fut noyé (10). Et quant aux prestres et clercs qui durant ce schisme furent suspens de leurs offices, nous en auons veu plusieurs de nostre temps.

De Henry, fils de l'Empereur Frederic, et de sa mort.
CHAPITRE IX.


L'Empereur Frederic laissa, encore luy viuant, son fils Henry au gouuernement de son royaume (11), qui tant qu'il fut viuant se comporta assez bien au gouuernail de l'Empire ; mais durant longuement, il laissa la dignité auec la vie [1197]. Toutefois, parceque son pere auoit été mal voulu des barons d'Apulie, un certain euesque dudit pays, enleuant furtiuement un petit fils qui luy restoit, le nourrit secrettement en son domicile, craignant que si les paysans de là entour le trouuoient, ils ne le viennent à massacrer.

Des Roys Philippe et Otton.
CHAPITRE X.

Henry, susnommé, eut un frere, nommé Philippe, duc de Sueuie, lequel les barons d'Allemaigne en partie esleurent pour leur Roy. Les autres princes de la basse Allemaigne esleurent d'autre part un duc de Brunsuich pour leur Roy, eu esgard qu'il étoit allié au Roy d'Angleterre ; et ainsy entre ces deux dura quelque temps la guerre.

De la mort du Roy Philippe (12).
CHAPITRE XI.


Il aduint qu'un noble seigneur, comte du Palus de Vittenlmspach, se transporta deuers le Roy Philippe, le sollicitant qu'il luy baillast à femme une fille de belle et gracieuse forme qu'il auoit ; laquelle le Roy se sentant aucunement necessiteux de secours, luy promit; mais nonobstant il differa, l'autre persistamment importunoit le Roy qu'il satisffice à ses promesses. Or il aduint que le Roy Philippe se transporta à la cité de Spire, où étant en repos auec Conrard, euesque dudit lieu, et depuis fait euesque de Metz et chancelier de la Cour Imperiale, et illec se fit ouurir la veine et prit medecine. Et comme il tenoit chambre, ainsy que seul il diuisoit auec le venerable Conrard, voicy le seigneur qui auoit demandé la fille du Roy, et ayant frappé à la porte de la chambre fut intronisé dedans, et en ceste sorte parla au Roy : iusques à quand me retiendras tu ma femme ? Le Roy luy respondit, mon amy, patiente encor iusques à ce que les iours de ma medecine soient expirés, et ie te tiendray promesse. Mais l'autre, comme il étoit de coeur furibond et mal rassis, hurtant la porte, saillit dehors, et discourant longuement à part soy, finablement, vaincu de colere, retourna en la chambre ; et comme les Theutoniciens ont de coustume, il portoit sous son aisselle un large coutelas, et entré qu'il fut, dit au Roy : A ce que ie voy, i'attendray longuement tes promesses ; et ce dit, en tirant son coutelas frappa le Roy si furieusement sur la teste, qu'il luy fendit en deux iusques aux espaules, ensorte que l'une des parties de sa teste tomba au gyron de l'euesque, dont il en fut horriblement esperdu, et se leuant legerement se mussa en une chambre, et le meurtrier montant à cheual s'en retourna en son propre domaine (13).

Comme la fille du Roy Philippe fut espousée au Roy d'Espaigne, et quelle fut la conqueste de Cordube.
CHAPITRE XII.


Non longtemps après, les ambassadeurs du Roy d'Espaigne vindrent qui demandoient la fille [Ethisa] du feu Roy Philippe pour être espouse audit Roy d'Espagne [ Ferdinand III], ce qui fut fait [1235] ; dont il en eut un fils. Luy donc ayant leué grand nombre de gens d'armes paruint à la region de Cordube, laquelle étoit encor detenue sous la façon de viure des Gentils, et laquelle, comme on dit, le preux Charlemagne de son temps n'auoit pu subiuguer. Ceste cité fut assiegée par le Roy d'Espaigne, qui, par le diuin vouloir, l'oppugna si dextrement qu'il l'obtint à sa iurisdiction, et tant qu'il vesquit l'assuiettit à l'obeissance chrestienne. Luy mort, son fils qu'il eut de la fille du Roy Philippe, luy succeda à son royaume d'Espaigne, qui voulant ressembler à son pere et ayant fait grand amas de combattans, entra en la susdite region de Cordube et expugna Sibilie, cité la plus forte de toute celle terre, laquelle ayant rendue à sa iurisdiction, acquit encore seize d'autres citez, et ayant defaict partie des Sarrazins et en partie dechassez, rendit Chrestiens tous les autres. Toutes ces cités, auec les villes, chasteaux et forts dudit pays, sont en cor auiourd'huy sous la possession du Roy d'Espaigne. Mais retournons maintenant nostre stile à Otlon, Roy d'Allemaigne.

De l'aduancement du Roy Otton, et de son infortune auprès de Brisac.
CHAPITRE XIII.


Ayant le Roy Otton entendu la mort de son aduersaire le Roy Philippe, choississant les primats de sa terre. subiugua tout le royaume d'Allemaigne, d'autant qu'il n'y auoit celuy qui luy peut resister. Se partant de là auec tout son exercite, faisoit voyage à Rome, precedé toutefois de Conrard, euesque de Spire et chancelier de la Cour Imperiale, par toutes les cités qu'il deuoit passer ; esquelles il étoit receu auec grande reiouissance. Venu qu'il fut à Rome, et le bruit étant fait entre le pape et les Romains que sans effusion de sang il auoit obtenu le susdit royaume, chose que iamais n'étoit aduenue à ses predecesseurs, le Pape Innocent troisieme le sublima à l'Empire Romain [4 octobre 1209]. Mais sitost qu'il eut pris les sceptres imperiaux, il commença à impugner l'Eglise et s'empara du patrimoine de Jesus Christ, de St Pierre et de St Paul, et l'ayant peruerty, le soumit à sa puissance. Sortant de Rome, fit chemin vers Sicile et Apulie, et cherchant de tous costez le fils de l'Empereur Henry, ne le trouua point. Mais voyant qu'icelle terre à son gré se soumettoit à luy (toutefois excommunié du Pape) [1210], fit tant qu'il s'en retourna à son royaume d'Allemaigne. Et de fait, passé qu'il eut toutes les terres de son voyage, arriua finablement au chasteau de Brisac, situé sur la riuiere du Rhin eu Allemaigne. Or auoit il auec luy des soldatz et gouiards assez legers d'entendement et de moeurs impudiques, car en quelle cité, ville ou autre lieu qu'ils logeoient, il falloient qu'ils couchassent auec les femmes, filles ou seruantes de leurs hostes, voulsissent et non voulsissent, par la belle ou par force, et les traitoient impudiquement : ce qu'ils commencerent à faire à ce mesme chasteau. Mais les hommes du lieu considerans ceste meschanceté, et ayans entre eux aucunement consulté, affirmerent par un commun consentement vouloir plustost mourir en une heure que d'endurer qu'un si grand malefice soit perpetré à l'endroit de leurs femmes, filles ou alliées. Donné donc le signe que dès aussitost qu'ils entendroient sonner la grosse cloche de leur eglise, un chacun d'eux ne faillist à executer le dessein complotté sur leurs hostes, et que si quelqu'un differoit à ce faire, que sans espoir de retour il seroit expulsé de leur chasteau. Quoy conclu, chacun se retirant en son logis, s'armerent le mieux qu'ils peurent. A peine étoient ils preparés de leurs armes, que le son de la cloche commencea à merueilleusement resiller. Dont iceux sortans de leurs maisons, bien animez à la vengeance, trouuerent les soldatz les uns auec leurs femmes, les autres auec leurs filles, alliées et seruantes, auec lesquelles ils s'esbattoient impudiquement. Dont les ayant apprehendez, les tuerent miserablement, et corps à corps les precipiterent dans le Rhin ; les autres qui pensoient eschapper ce massacre. se laissant couler du haut des murailles et tombans sur les roches, encoururent la mort qu'ils pensoient euader. Le bruit de ce fait paruint aux oreilles de l'Empereur, qui étoit au logis plus eminent de la forteresse auec Monsieur Wisemberch et quelques autres, et s'enquerant que cela vouloit dire, entendit de quelqu'un qui auoit eschappé du massacre que tout son exercite et soldatz étoient deffaictz, luy exposant la cause de telle sedition. Quoy considerant l'Empereur, et craignant que si d'auenture le peuple ainsy esmeu le trouuoit qu'il ne luy deust aduenir comme à ses gens, supplia à Monsieur de Wisetnberch que finement il le mit hors de la forteresse, qui l'ayant fait sortir par une secrette poterne, le conduit à Wisemberch ; et ainsy l'Empereur eschappé par la fuite paruint aux parties inferieures de l'Allemaigne, et cecy fut le commencement de ses douleurs, car tant vesquit iamais ne fut une heure sans tourmeut et danger de corps et de l'ame.

Comment Otton retourna à Brundsuich, et quelle fut la guerre entre luy et le Roy de France.
CHAPITRE XVIII.


S'étant retiré l'Empereur Otton en la basse Allemaigne, et signamment à Brundsuich, le Roy d'Angleterre auoit guerre auec le Hoy de Fi ance pour cause de quelque terre, laquelle ledit Roy de France luy auoit osté. non toutefois sans cause ; et de fait manda à Otton que ayant fait amas de gens d'armes, il luy vienne à secours, d'autant qu'il pretendoit entrer au royaume de France à force d'armes ; car l'Empereur Otton luy étoit allié et singulierement chery. Ledit Empereur luy remanda que du costé d'Angleterre il entrast en France, et que luy et son exercite il la ruyneroit du costé de l'Allemaigne. En Flandres, étoit un comte, nommé Ferrand, qui auoit espousé la cousine germaine [Jeanne] dudit Roy Philippe ; iceluy la battoit et traitoit assez iniustement, dont elle en fit plainte à son cousin le Roy de France, qui durement menaça ledit Ferrand, luy improperant qu'il ne luy auoit pas baillé le comté de Flandres afin qu'il tourmentast ainsy sans respect sa cousine. Le comte ayant pris mal à gré les menaces du Roy, choisissant auec luy le comte de Boulongne et quelques siens amys du royaume de France, s'en alla deuers l'Empereur Otton, et auec luy traita de l'expedition que l'Empereur mesme auoit deliberé à faire, et luy iura que dedans Paris il le constitueroit comme roy. Ayant donc acheué tel pacte entre eux, l'Empereur Otton et le comte Ferrand auec tous les autres comtes et barons qui auoieut iuré d'entrer en France, diuisoient et partageoient desià les citez, comtez et autres forteresses de France, auant qu'ils les possedassent. Ayant doncques ramassé grand nombre de soldatz, l'Empereur manda au Roy de France qu'il auoit iuré ne vouloir iamais retourner en Allemaigne que premier il n'eust posé son siege à Paris, et que le reste du royaume il l'auoit distribué à ses barons, place pour place. Le Roy de France, esmeu de telles nouuelles, manda trouppes au duc de Bourgongne et aux comtes de Normandie et Bretagne, et de toutes parts qu'il peust il fit amas de gens d'armes. Il mit Louis, son fils, en la part que le Roy d'Angleterre le deuoit assaillir, assisté de bon nombre de soldatz, et quant à luy il delibera de s'opposer à l'Empereur Otton. Parquoy, faisant marcher son armée, vient à planter son camp à la plaine de Valenciennes, près d'un pont que l'on dit Bouuiennes ; son exercite fut estimé de neuf mille hommes à cheuaux et cinquante mille pietons. L'Empereur paruint iusques au mesme lieu, et y planta ses tentes ; son exercite fut computé à vingt cinq mille de cheuaux et quatre vingtz d'autres gens d'armes, auec une multitude infinie de chars chargés de munitions, viures et armures. Les Allemans auoient amené heaucoup de chars chargés de cordes pour lier les François, car il pensoient desià les tenir captifs.

De l'assemblement de ladite bataille et de la harangue de Philippe, Roy de France, à ses soldats.
CHAPITRE XV.


Le iour du dimanche aduint (14), auquel tous fidels Chrestiens doiuent vacquer au seruice de Dieu. Mais le comte Ferrand voyant l'armée du Roy de France être si petite, doutoit que le plus grand nombre des combattans ne se deust associer auec luy. Parquoy il mit en teste à l'Empereur qu'à ce iour de dimanche la bataille se fit auec le Roy, et que par ce moyen la multitude de leurs gens surmonterait facilement le peu de soldatz du Roy de France ; quoy ayant expedié, ils pourroient laisser le royaume de France au Roy d'Angleterre, pour le ruyner à sa volonté ; mais par le secours diuin la chose fut tournée autrement. L'Empereur manda messagers au Roy, afin qu'il preparast sa guerre ; mais le Roy donnant honneur à Dieu pour la reuerence du iour du dimanche, demandoit à proroger le iour iusques au lendemain. Le comte Ferrand, à telle responce, dit que le Roy differoit la bataille ou pour ce qu'il attendoit grand secours de gens, ou que pour crainte de guerre il preparoit à s'enfuyr la nuict. L'Empereur adioustant foy à son dire, voulut qu'à ce iour mesme on fit la guerre ; mais le Roy de France ayant assemblé les chefs et capitaines de son armée, et se tenant debout au lieu plus eminent, leur fit telle ou semblable remonstrance: O vaillans cheualiers, fleur de la France, honneur de la couronne royale, nous auions deliberé à ce saint iour de dimanche de deferer honneur à Dieu et vacquer au seruice diuin seulement et à oraison. Mais l'ennemi nous contraignant à la bataille, ces choses ne nous sont loisibles. Vous voyez maintenant que ie porte la couronne du royaume, mais d'autant que ie suis homme comme l'un de vous, ie ne pourrois la porter si vous ne me supportiez. Je suis Roy, et ainsy ostant la couronne de dessus sa teste, la presenta à eux, disant : Voicy, ie veux qu'un chacun de vous soit fait Roy, comme de vray vous êtes ; car veu que le Roy est dit de gouuerner, et si n'étoit par vous, ie nesuffirois seul à gouuerner le Royaume, et quant à ceux qui sont venus pour nous contemner, se confians seulement à leurs forces, ne taschent seulement à nous captiuer, mais aussy à occuper tout le royaume de France. Or, ie sçay et estime vrayment que contre la disposition de nos aduersaires, le bienheureux St Denys, nostre Patron, digne de perpetuelle memoire, auiourd'huy auec ses glorieux compagnons interpelle et implore le Fils tres misericordieux de Dieu auec gemissemens innumerables pour nous et pour l'estat de notre royaume. Soyez donc assurez que ceiourd'huy manifestement vous voirez le secours de nostre Seigneur sur vous par les prieres de nostre dit patron. Et partant, soyez hommes courageux, et combattez contre ceste gent maudite ; car certes auiourd'huy, nostre Seigneur les mettra tous en nos mains, et ue pourront se preualoir contre nous, et ainsy les ayans surmontés auec ioje et victoire, vous retournerez deuers vos maisons, vos femmes et filles, lesquelles ils ont couuoitez à les rauir. Au surplus, ie deffends à tous gouiards et pietons que, sur peine de la hart, durant la bataille, nul ne s'amuse à recueillir quelconque depouille des ennemis, ains qu'il les repute pour rien, de peur qu'il ne soit empesché de combattre. (Et de fait, il auoit fait dresser plusieurs potences pour ce exprès.) Et si Dieu nous concede la victoire, tout ce qu'un chacun pourra recueillir de despouille, pourueu qu'il ne fasse autre iniure, il le pourra (de nostre permission) tenir sien ; mais si pendant la bataille quelqu'un ayant necessité de cheual, peut enuahir celuy de son aduersaire, il luy sera libre. A ces mots, tous d'une voix affirmerent que volontiers ils obeiroient à l'excitation du Roy. Or le Roy auoit apporté de Paris la banniere de Charlemagne que l'on nommoitOrflamme, laquelle pour autre necessité n'auoit jamais été exposée à la guerre depuis le temps du dit Charlemagne ; le Roy la prenant hautement s'escria, disant : Qui est celuy de vous qui aujourd'huy en l'assault portera cette banniere, honneur de nostre France ! Auquel le duc de Bourgongne respondit, disant: Sire, je cognois un cheualier icy, fort de corps et de coeur et bien appris à l'exercice des armes, mais au demeurant pauure, nommé Walon qui pour le désir qu'il auoit d'assister à cette bataille a engagé toute sa terre pour un seul cheual. Si vous auez enuie de commettre l'enseigne à quelqu'un, baillez la à cestuy. Dont le Roy l'ayant à soy appellé et luy presentant la banniere, dit : Tiens mon amy Walon, aujourd'huy je te commets l'honneur de tout le Royaume François ! Auquel Walon respondit : Que suis je donc, o Sire, qui puisse faire cela ? Ne crains pas, dit le Roy, car si auec l'ayde de Dieu nous obtenons la victoire, je respondray largement à ton labeur. Et ainsy Walon prenant coeur, honnestement dit : Sire, puisque vos commandemens me contraignent à ce faire, ie tascheray d'accomplir vostre volonté, mais à ce que jevoy, cette orflamme a soif du sang humain, aujourd'huy Dieu me conduisant en la veuede beaucoup, ie beuray le sang de nos aduersaires. Le Roy considerant que le soleil de ses rayons battoit sur les yeux à ses gens, aduisa lui tourner le dos, ce qu'il fit ; mais les aduersaires n'ayant esgard à cela, s'opposerent à la lueur du soleil. Le Roy de France commanda que ses trompettes, desquelles il avoit bon nombre, se tinssent à la queue de l'armée et que au premier assault ils sonnassent à toute force.

Du son des trompettes, et du commencement de la bataille.
CHAPITRE XVI.


Comme ces choses ainsy se pratiquoient, voicy un grand bruict qui s'esmeut du costé des aduersaires, s'exhortant l'un l'autre à la bataille. Quoy oyans, les trompettes du Roy de France commencerent tellement à resonner leurs clairons, que la terre de dessous leurs pieds sembloit trembler, et de façon que les aduersaires en furent frappez de grande frayeur. Ferrand, comte de Flandre, voulant être veu sur tous autres plus hardy, donnant des esperons à son cheual et embrassant son escu, séparé qu'il fut de la trouppe courut à bride abattue iusques au camp de ses ennemis. Le cheualier Walon qui apportoit l'orflamme du Roy de France, l'ayant apperceu, et le voulant aborder d'un cours vehement, en abaissant quelque peu son enseigne, luy transperça le rable du dos, de sorte que de l'autre costé l'enseigne apparoissoit toute teinte de sang, et de ce coup le rua par terre, puis retira à soy l'enseigne. Et ainsy comme il auoit predit, il arrouza l'orflamme de sang, comme en suiuant il fit beaucoup de fois. Deux gouias (15) ayant apperceu le comte Ferrand par terre, le prindrent à collet, de sorte que l'un d'eux ayant leué le dessus de son harnois, le frappa si rudement d'un coutelas que les deux hanches en étoient percées, et l'autre le blessa bien fort entre les espaules ; toutefois étant preserué au dedans de sa cuirasse ne fut nauré à mort, mais fut rendu à Roy de France, qui le bailla à sa garde. Or, les Allemans reclamans à toute extremité, comme ils ont de coustume, plusieurs d'entre eux virilement se comporterent, et plusieurs, par les François, ruez par terre, y laisserent la vie ; les uns outrez de la lance, et les autres detranchez à coutelas, enuoyerent leurs ames aux enfers, pour là y dresser leur rendez vous. L'Empereur Otlon considerant que l'auant garde de son armée se debilitoit tant malheureusement, accourageoit le reste à la bataille, se confiant seulement à la multitude de ses gens. D'autre part, le Roy de France et les siens, interpelloient Dieu et le glorieux St Denys à leur ayde. Walon, le porte enseigne du Roy, voyant l'Empereur auec son armée, s'ayant commandé à Dieu et inuoqué le tres heureux, St Denys, ne peut differer dauantage qu'il ne donnast tres fort des esperons à son cheual, tellement qu'esleuant son enseigne et courant auec telle impetuosi té, il entra dans l'espaisseur de l'armée et la diuisa en deux, et paruint iusques à l'arriere garde où l'Empereur étoit. Il fut suiuy du duc de Bourgongne, des comtes de Normandie et Bretagne auec les leurs et plusieurs autres cheualiers. Or, un noble cheualier, nommé Ageranne de Coucy, apperceuant l'Empereur de loing, donna des esperons à son cheual et brossant droit à luy, et abaissant sa lance, l'abbattit de son cheual ; en mesme instant, le cheual du Roy de France, blessé en un pied, le secoua si sec qu'il luy fit perdre l'estrier, et ainsy tombant de son cheual, tous ceux qui le virent s'escrierent à haute voix: Courrez, courrez vers le Roy, car il est tombé à terre (16). Les cheualiers qui tenoient l'Empereur, ainsy qu'ils pensoient l'amener au Roy, entendirent le bruit des soldatz, et par ainsy delaissans l'Empereur, et accourans vitement deuers leur Roy, le trouuerent desià remonté à cheual, dont, ils furent extremement indignez d'auoir laissé eschapper l'Empereur. Parquoy fendans de rechef l'armée par le maniement de leurs lances, pensans le rattrapper, ne le sceurent atteindre, car il auoit pris la fuite. Ayans donc seulement recognu celuy qui auoit releué l'Empereur, le firent mener au Roy auec plusieurs autres combattans. Le tant renommé Walon, porte enseigne, auec beaucoup d'autres cheualiers, en suiuant l'Empereur par tous les lieux escartez, ne peurent iamais l'attrapper. Et partant, reprenans leurs premieres arres, tous ceux qu'ils rencontroient en fuyant, les tuoient, sinon que les plus signalez lesquels ils enuoyoient captifs à Roy, et ceux qu'ils connoissoient être domptez de la guerre ou ne pouuoir fuir, ils les laissoient acheuer leur sinistre fortune. Et venans au lieu où la bataille s'auoit donnée, ils trouuerent les François qui partie depouilloient les corps morts des Allemans, partie lyoient les esclaues qui auoient fait amener les cordes desquelles ils furent eux mesmes garottez, pensans garotter les François ; partie recueilloient les pauillons des Allemans, partie diuisoient le butin qu'ils auoient retrouué du bestail. Et en ceste sorte, le Roy de France, auec le petit nombre de ses gens, surmonta et deffit la grande multitude de l'armée de l'Empereur Otton, auec les traistres ses adherens. Entre autres furent pris les comtes de Flandre et de Boulogne, auec plusieurs cheualiers et autres soldats qui, au preiudice de leur Roy, s'auoient party de France pour aller au secours de l'Empereur Otton auec les comtes susnommez. Tous ceux ci furent garottez et menez en France, où ils furent emprisonnez. Ainsy le Roy de France et tout son ost, chargés et reuestus de grandes depouilles, excepté un cheualier et un soldat de nom qui moururent en la deffaite, prospererent, retournerent au royaume de France. L'on fit compte de trente mille hommes, tant morts que captifs, de l'année de l'Empereur Otton, qui étant paruenu en la ville de Brundsuich, fut angustié de telle douleur et tristesse, qu'étant couché au lict, ne vesquit que bien peu de iours (17). Toutefois, viuant encor, il fit iurer à quelqu'uns de ses amis, que sitost qu'il auroit expiré, ils brulassent son corps et le portassent à Rome, pour le presenter au pape, afin que par ce benefice, il peut obtenir la grace d'absolution ; car aussy de vray, il étoit excommunié. Je ne sçay s'il l'obtint ou non. Or, le Roy d'Angleterre qui desià commençoit à enuahir le royaume de France, ayant sceu la victoire du Roy Philippe sur l'Empereur Otton et les Allemans, comme une ecreuisse reculant, et montant en ses nauires retourna en Angleterre. D'autre part, Louis, fils du Roy de France, auec les siens, retourna à Paris pour saluer son pere, où étant arrriué auec les principaux de la Cour, instituerent et passerent plusieurs iours de festes à l'honneur de Dieu et pour graces affectueusement rendues à St Denys, comme fit tout le peuple auec grande esiouissance. Ainsy, Dieu tout puissant ne cesse porter ayde à ceux qui le craignent bonnement.

De la mort de Philippe, Roy de France.
CHAPITRE XVII.


Mais pour ce que i'ay mis en auant si peu de chose d'un si grand Roy, pour le moins ie n'auray honte de raconter touchant sa mort, en quel estat il alla à nostre Seigneur, ainsy que de mot à mot ie l'ay ouy reciter des religieux du monastere de St Denys qui assisterent à sa mort auec mes freres, au prieuré de Laidrecelles. Donc le mesme Roy Philippe, après icelle victoire vesquit encore heureusement six ans (18) puis mourut [14 juillet 1223]. Et comme il fut question de l'enseuelir, l'on s'enquist en l'eglise de St Denys, du lieu où il deuoit être mis inhumé. Or, au derriere de l'autel des glorieux martyrs St Denys et ses compagnons, étoit érigé un sepulchre, auquel auoit été inhumé un certain Roy de France, qu'on nommoit Charles le Chauue [877], qui de son temps combattant contre ses freres pour le royaume de France, et n'ayant de quoy à payer ses soldats, il leur distribua, comme par droit hereditaire, les decimes et reuenus de l'eglise. De façon que iusques à nostre temps, les soldats de son armée ont tenu les donations et decimes de l'eglise. Sur iceluy sepulchre est un tombeau d'airain fondu, de longueur de huit pieds et trois de largeur, sur lequel est entaillé un lyon, selon la grandeur du sepulchre, et lequel i'ay veu de mes propres yeux. Ainsy que l'on disposoit à enseuelir le Roy Philippe en ce lieu mesme, ayant ouuert le dessous du monument, l'on ne trouua rien que des charbons, desquels il étoit presque tout plein. Quoy voyans, les fossoyeurs furent grandement esbahis. Car ils disoient, pour ce que comme dit est, le mesme Roy Charles le Chauue auoit osté les dixmes et reuenus de l'eglise, que les charbons de son sepulchre signifioient que dans les charbons infernaux il étoit enseuely. Et de fait, l'ayant refermé, mirent le corps du Roy Philippe en un autre lieu plus honorablement, comme il l'auoit merité, sur lequel ils mirent une tombe d'argent doré, artificieusement construite, auec plusieurs images royaux, et laquelle dure iusques en or.

Du merueilleux trespassement du Roy Philippe.
CHAPITRE XVIII.


Au mesme iour que le susdit Roy fut mort, le pape Honoré étoit au Peruse, cité de Tuscaigne, qui auoit un sien cousin germain, homme d'armes de son état, mais tant debilité de maladie, qu'il en étoit presque reduit aux extremités de sa vie. Le pape Honoré le visitant, le trouua en un verger, couché dans un lict, à demy mort, desesperé et abandonné des medecins ; et voyant qu'il étoit reduit à dernier article de sa vie, et que l'esprit à grand peine battoit en la sommité de son estomach, ayant disposé des funeraiiles et absolutions, et ordonnés hommes certains qui prendroient garde à son deces, se partit de luy. La nuict ensuiuant, comme on le reputoit mort, au premier sommeil de la nuict, trois hommes habillez de blanc luy apparurent, qui menoient un quatrieme auec eux, desquels le plus grand, pour ce qu'il étoit reuestu d'ornemens, ressembloit à un euesque ; iceluy s'approchant du lict du malade, l'appellant de son propre nom, luy dit : Ne dors tu pas ? Mais luy d'une voix cassée et enrouée, comme font ceux qui tendent à la mort, respondit : Qui êtes vous, Monsieur ? L'euesque luy dit : Je suis Denys Areopagite, autrefois citoyen d'Athenes, et après fait premier euesque de Paris, où auec ces deux miens compagnons Rustique et Eleuthere, ie fus decapité pour le nom de Jesus Christ ; et quant à ce quatrieme qu'auons auec nous, c'est Philippe, Roy de France, lequel auiourd'hui trespassé, nous proposons le conduire parmy le feu du purgatoire, afin que si quelques pechés des attouchemens terriens luy étoient demeurez, auec la misericorde diuine, il peut les effacer par ce feu. Et ainsy fait, nous le conduirons en repos auec nous. Leue toi donc et va trouuer le pape Honoré, auquel tu feras entendre ce qu'as presentement ouy ; finalement adiouste à ton dire, que demain de grand matin, il ne faille à sacrifier et offrir l'hostie salutaire pour ledit Philippe, et que sur iceluy il employe le benefice d'absolution, et que cela ainsy fait, il sache que sans aucun doute, ledit Roy sera mis à la gloire eternelle. Et afin que sur les choses auant dites, l'on te peut donner foy, leue toy et prends ce signe, car combien que tu sois maintenant proposé à l'article de la mort, par la vertu diuine ie te reuocque d'icelle mort, et pour accomplir ce mien mandement, ie te restitue à ta santé pristine, auec plus grande force que n'auois auparauant. Et empoignant sa main, le leua de son lict, dont au mesme instant cette vision se disparut. L'homme d'armes esueillant ses gardes, qui de fortune s'auoient endormis pendant icelle vision, commanda qu'on luy baillast ses habillemens et souliers. Mais iceux ne sachans rien de ce qui luy étoit auenu, et le voyant assis sur son lict, furent estrangement estonnez. Parquoy lui les voyant hesiter, leur dit : Voicy maintenant ie suis en bonne santé, et me semble être entierement remis en mes ieunes ans, esueillez vous donc, et auec moy louez nostre Seigneur, et allons trouuer le pape, car i'ay certain mandement que ie luy dois communiquer. Ses gens craignoient d'aller auec luy. car de vray ils pensoient voir un fantosme ; mais étant aucunement asseurez, suiuirent leur maistre. Venans donc à la chambre du pape, l'homme d'armes demanda à entrer dedans. Mais l'huissier s'enquerant qui étoit celuy qui tant hardiment frappoit à la porte en une telle heure, osoit inquieter le pape, l'homme d'armes luy respondit : Je suis l'homme d'armes, cousin du pape, et qui suis été malade iusques à la mort, voicy par la grace de Dieu, ie suis eu bonne conualescence, ouure donc, car i'ay chose merueilleuse à luy dire. L'huissier tout tremblant s'accourut vers le pape et luy conta ce qu'il auoit entendu. Le pape Honoré esmerueillé, non toutefois sans hesiter, commanda qu'on luy ouurist la porte. Luy donc entré qu'il fut, commença à raconter tout par ordre ce qu'il auoit veu et entendu de St Denys, et que pour verification de son mandement, il auoit été par le mesme saint restitué en sa premiere santé. Le pape infiniment esiouy de telles nouuelles, rendit graces à Dieu. et luy ayant donné sa benediction, le laissa. Le matin venu, en celebrant le diuin seruice et donnant absolution audit Roy, accomplit fidelement tout ce qui luy étoit enioint.

Du Pape Innocent troisieme, et comment finement il enuoya en Allemagne Frederic, fils de l'Emperew Henry.
CHAPITRE XIX.


Je te prie, amy lecteur, ne t'esmerueiller, si pour exposer de poinct en poinct la fin du Roy de France, i'ay ecrit tout au rebours que le fil et ordre de nostre histoire ne voloit, en faisant mention du pape Honoré, au temps duquel le Roy Philippe alla de vie à trespas, et la vision susdite fut faite, auant que de parler du pape Innocent troisieme. Car i'ay estimé être plus commode de raconter de mot à mot les gestes et la fin dudit Roy, que de les sincoper par lieux diuers. Retournons donc à l'expedition de quelques choses qui du temps du pape Innocent troisieme furent effectuées, et ainsy nous déduirons toutes choses à son lieu. Etant donc le pape Innocent bien aduerty de la mort de l'Empereur Otton (19), il enuoya certains gentilshommes en Apulie, pour trouuer Frederic, fils de Henry, iadis Empereur, duquel nous auons escrit cy dessus. On le trouua paruenu presque à l'an vingtieme de son age, et lequel par epistres et missiues dudit pape, fut assez subtilement enuoyé en Allemagne. Frederic donc qui pour ce qu'il étoit ieune étoit pour lors appellé l'enfant d'Apulie, fut conduit iusques à Basle en Suisse ; mais Lutode, euesque de ladite cité, par le commandement du pape, le conduit encor iusques à Colombier, ville située en Alsace. Or, Frederich (20), duc de Lorraine et cousin du Roy Frederic, ayant sceu son arriuée en ces marches, bien accompagné de gens d'armes, le vint trouuer pour le bon espoir qu'il auoit de luy.

Du traitement fait entre Frederic, Roy des Allemaignes, et Frederich, Duc de Lorraine.
CHAPITRE XX.


Le Roy Frederic dit à duc de Lorraine, son cousin, qui étoit venu à luy auec armes, que s'il le vouloit assister de ses forces, qu'il luy bailleroit quatre mille mares d'argent (21). Et pour asseurance de ce, luy bailla en gage la ville de Roseim ; cela fait, le duc auec le Roy Frederic paruindrent iusques à Haguenowe, qu'il trouua être occupée d'un gentilhomme, nommé le sieur de Lambesch. Mais voulant le Roy passer iusques aux basses Allemaignes pour voir si les primats desdites parties se viendroient ioindre en amitié auec luy, laissa le duc Frederich auec son exerçite pour assieger la ville de Haguenowe. Toutefois le sieur de Lamberch voyant que la ville ne pourroit resister à la longue, la rendit à duc, et le duc la remit es mains du Roy, qui, par l'industrie du pape Innocent troisieme, ayant fait accord auec les primats, fut par iceux couronné Roy des Allemaignes, à Auspourg [ 2 decembre 1212], et le duc Frederich tint Roseim en gage pour la susdite somme tant qu'il vesquit.

Comment le Duc Frederich receu la fille du Comte de Tasporch pour être espouse à son fils Thiébault.
CHAPITRE XXI.


En ce mesme temps, Frederich, duc de Lorraine, receut la fille du comte Albert de Tasporch [Dasbourg], laquelle luy étoit unique, pour son fils Thiebault (22). Non longtemps après, le duc Frederich et le comte Albert moururent, et Thiebault, fils dudit Frederich, succeda au duché de Lorraine de la part de son pere, et au comté de Tasporch de la part de sa femme. Mais le Roy Frederic ayant sceu la mort du duc Frederich, reuoqua à soy la ville de Roseim, laquelle luy auoit été donnée pour gage. Quoy entendant, le duc Thiebault ayant leué bon nombre de soldatz, commanda à Lambyrin d'Arches, lequel étoit grand maistre de sa maison, qu'il descendit à Brustenual auec ses gens de pied, et qu'illec on l'attendit. Mais voyant Lambyrin que le duc ne venoit, conduit ses gens iusques à Roseim, et pour ce que là contre le val n'y auoit aucune deffence, entra subitement en la ville. Quoy voyans, les habitans du lieu se retirerent en leur eglise, et ainsy Lambyrin auec ses gens occupa la ville, et iceux ayans trouué beaucoup de munitions, comme vins et autres viandes, chacun en prit en sa volonté.

De la defaite des Lorrains, faite à Roseim.
CHAPITRE XXII.

Iceux voyans que nul ne les contredisent, entrerent aux caues et les trouuerent pleines de vin, s'assirent, mangerent et beurent tant qu'ils voulurent. Et comme ceste sorte de gens rustiques a de coustume, ayant trouué quantité de vin, de s'enyurer d'autant qu'en leur logis ils en boiuent peu souuent, ceux cy s'enyurerent tous, et chancelans à toutes demarches, se hurtoient partout et tomboient par terre. Ce qu'ayant apperceu quelque gentil soldat, nomme Otton, qui étoit de la ville mesme, et ayant assemblé la plus grande partie de ses conbourgeois, leur dit : Courage, amys, voyez vous pas ces rustiques tous morts yures? Prenez donc vos armes, car sans difficulté nous les estrillerons bien. Iceux donc tous forcenez (comme les Allemans ont ceste façon de faire) sortans de leurs maisons, se ietterent sur les rustiques, qui pensans mettre la main aux armes, ne peurent d'autant qu'ils ne sçauoient seulement se tenir debout. Quelques uns pensans se gaigner à pied, tomboient lourdement à terre. Les autres voulans se rendre à leur mercy, beguayoient si fort qu'à peine pouuoient ils proferer un bon mot. Et pour ce que les Allemans ne sçauent pardonner à aucuns sur lesquels ils ont le dessus, commencerent à rauager si impetueusement sur eux, que comme yurongnes ils les outrerent et massacrerent de leurs coutelas iusques au nombre de sept vingtz. Lambyrin toutefois, et quelques autres mieux aduisez, ayant monté sur leurs cheuaux, s'enfuyerent par la porte de Brustanual. Partie d'iceux apperceuans la deffaite de leurs gens, le long des rues prindrent la fuite aux montagnes plus prochaines. Les autres, ou yures ou naurez, étoient couchez parmy les iardins. Et la nuict ensuiuant, marchans à mieux qu'ils pouuoient, retournerent en leur pays. Les Allemans, entrans en leurs caues, trouuerent encor quelques uns qui n'étoient encor desenyurés, desquels ils firent bientost la fin. De sorte que de toute la multitude des gens de Lambyrin n'en resta que bien peu. Lambyrin donc ayant trouué le duc Thiebault qui étoit proche auec son armée tout ioignant de Brustanual et Vicha, luy raconta la piteuse deffaite de ses gens ; mais le duc fasché de telles nouuelles retira son armée [1213].

Comment le Roy Frederic entrant en Lorraine avec armes, assiegea la forteresse d'Amans.
CHAPITRE XXIII.


Frederic, Roy des Allemans, ayant sceu que l'année du duc Thiebault étoit entrée à Roseim à force d'armes, et que desià une autre fois (ie ne sçay si ce fut deuant ou après) le mesme duc auec grande armée auoit degasté tout le pays d'Alsace, fit grande leuée de gens d'armes bien montés et entra en Lorraine (23), et venant iusques au chasteau d'Amans, il l'assiegea [1217]. Un certain seigneur, pour le comte de Bar [Henri II], et un autre guerrier, pour la comtesse de Champagne [Blanche], vindrent deuers luy et arriuerent à Nancy où ils passerent la nuict, et le iour étant venu, ils mirent toute la ville à feu (24), puis étans venus auprès du Roy furent gracieusement receus. Le duc Thiebault ne faillit à enuoyer partout où il pensoit auoir des amys, afin d'être secouru. Mais il ne s'en trouua point pour ceste fois. Quoy voyant et se connoissant destitué de tout secours, craignit que le Roy ne luy ostast toute la Lorraine, car aussy desià plusieurs, tant de ses terres que d'ailleurs, desquels il esperoit secours, s'étoient retirés vers le Roy pour l'opprimer. Ayant prins conseil, tout desarmé se presenta au Roy et luy demanda mercy. Mais le Roy luy respondit qu'il auoit bon enuie de luy pardonner, et non du tout comme il fit, car il retint le duc de Lorraine auec quatre gentilshommes ; et retournant aux Allemaignes, le detenoit auec luy comme esclaue, et en tout lieu qu'il alloit, et ainsy le traita longuement ; et vouloit le Roy que le duc seul mangeat à sa table, content seulement d'un page qui portoit son manteau à la Cour. Ses autres gentilshommes demeuroient en leur logis, et pas un d'eux n'entroit en la Cour. Toutefois l'on leur administroit toute chose necessaire de l'hostel du Roy. Et quant à moy, de ce temps mesme, ie fus enuoyépar Henry, abbé de Sennone, auprès du duc Thiebault, pour autant que Philippe, seigneur de Gerbeuiller, molestoit mon dit abbé en toute chose qu'il pouuoit, et auec ce le menaçoit assez dangereusement. Ayant donc longuement cherché le duc, ie le trouuay auec le Roy au haut pays de Franconie, en une cité qu'on nommoit anciennement Herbipolis, que les Allemans appellent Wirtzpurg, et là ie seiournay huict iours durant. Mon affaire étant depechée et ayant pris garde à traitement que l'on faisoit à duc et à ses gens, ie m'en retournay. Le Roy ayant donc longuement detenu le duc en tel estat, enfin le laissa aller, ayant toutefois premierement deliberé de ce qu'il auoit à effectuer en luy. Ainsy donc que le duc eut passé le Rhin, ioyeux qu'il approchoit de ses terres, estimant qu'il étoit remis en la grace du Roy, trouua peu après qu'il étoit bien loing de son compte. Car le Roy, assez memoratif de sa malice, enuoya après luy une certaine paillarde, que l'on nommoit Sodanne, laquelle passant une nuict auec luy et discourans de propos assez facetieux (comme telles peuuent faire), mesla du venin en son breuuage et le fit boire à duc, comme le Roy luy auoit ordonné. Quoy mis à fin, le lendemain s'en retourna. Dont le duc ne la fit gueres longue après, ains expira [1220], et fut enseuely au monastere de Stultzeborn, ordre de Citeaux (25). Mathieu, son frère, succeda au duché ; et le Roy Frederic espousa une femme qu'il auoit amené quant à luy d'Apulie, et d'elle engendra un fils qu'il nomma Henry. Atant nous retournerons à expliquer les autres gestes et faits du temps du pape Innocent troisieme.

FIN DU LIVRE TROISIEME.

(Suite)


(1) Dans l'église de Saint-Dié, la dignité de grand-prevôt remplaçait celle d'abbé. Le grand-prevôt officiait pontificalement avec la crosse, la mitre, les gants et les sandales violets.
(2) Bilxen, en Alsace, à deux lieues au-dessus de Colmar.
(3) Norpatlize ou Nompatelise, sur la route de Remberviller.
(4) Errard, valet de chambre de Thiébaut Ier, parle ainsi de la mort de « Maheu, grand paillardeuz et violenteur de garces que fut en son temps.... Ly duc Thiebaut jura que ly coupable n'auroit grace ; luy fit quelte et courir sus et feit ordonnance à un sien gentilhomme qu'auoit nom Simon de Joinuille, et qu'étoit en sienne compagnie es chasses tout proche de Rambieller (quand fut appris que li Mathieu étoit en certain lieu prochain, qui pourchassoit certaine menagere d'un moitrieux de ceant) de ly deffaire de cestuy scandaleux Mathieu, encore que fut sien oncle et prêtre. Mais auenant que Iidit Joinuille feit refus d'occir lidit prêtre par cas fortuit trouué en la trauersée de certain chemin qu'étoit dans le bois, et n'eut recours qu'en sien courrier qui n'auoit allure, ce qu'oiant Monsignor, piqua le sien et pourtant lance en l'arrêt, ferri son dit oncle Mathieu de deux grands coups qui percerent de part à autre, et lui feit rendre sa sale ame en lieu que fut trouué. »
(5) Philippe Ier, 39e roi de France, de 1060 à 1108.
(6) Raoul, abbé de Coggeshale, en Angleterre, rapporte la même histoire dans sa chronique depuis l'an 1066 jusqu'en 1200.
(7) Frederic Ier, dit Barberousse, élu empereur en 1152.
(8) Paschal III et Calixte III.
(9) Frederic Ier se prosterna devant le pape, dans l'église de Saint-Marc, à Venise, le 24 juillet 1177.
(10) En se baignant dans la rivière de Cydne, le 10 juin 1190.
(11) Henri VI avait été élu et couronné roi des Romains dès l'année 1169; ainsi il succéda à son pére sans une nouvelle élection.
(12) Philippe, empereur d'Allemagne, fut assassiné en 1208, au mois de juin, par Otlon de Wittelspach, cousin du duc de Bavière.
(13) Il fut tué quelque temps après par le marechal de l'Empire. On fait descendre de lui les comtes de Daun et la Maison de Salm.
(14) 27 juillet 1214, Le duc de Lorraine, Thiebault Ier, seconda valeureusement le roi de France ; le passage suivant d'Errard est fort précieux pour l'intelligence des faits qui vont suivre : « Moult grand amour et loyauté furent deuers Monseigneur et li Roy des François Philippe le deux, pourquoy Monseigneur guerroyoit vertement à l'enuers di signour Roy des Romains, dont auint grandement mal encontre et douleur, comme verrons en son lieu. »
(15) Clientes. Guillaume-Ie-Breton les nomme Hugues de Maroil et Jean, son frère.
(16) Le roi, disent tous les historiens, eut un cheval tué sous lui, et fut même blessé à la gorge.
(17) L'empereur Otton mourut en 1218, c'est-à-dire quatre ans après.
(18) Plutôt 9 ans
(19) Reiner, moine de St.-Jacques, à Liege, dit, au contraire, que Frederic fut envoyé en Allemagne en 1212 ; Othon mourut en 1218. Frederic était né le 26 décembre 1194.
(20) Ferrii II, fils et successeur de Ferri dit de Bitche, frère de Simon 1er
(21) Dom Calmet rapporte le traité obligatoire de l'Empereur au Duc de Lorraine. Preuves, tom. II, col. 241.
(22) En 1206. Cette alliance si noble, si avantageuse en apparence, n'eut aucun succès et ne causa que des troubles à la mort de Thiebault Ier. Plus loin, Richer ne dissimule point ses regrets.
(23) « Quand li Roi Frederic fut a Gotzlard, à telle fin, dit Errard, que fut couronné, Monseignor qu'auoit en son coeur outre cuidance de ce qu'auoit Ii Roi en sien pouuoir, malgré qu'eust promis de rendre, certain chastel en Alsace, qu'a nom Roseim, part auec li Signor de Bourgogne et reprint li dit chastel, dont fut li Roy des Romains en moult grande fureur, dont auint mal à poure peuple, et fut Monseignor Thiébaut en grand pourchas et deconfiture, en tant que faillit être prins, et fut sa ville qu'a nom Amance ie sien recours et reconfort, n'en trouuant autre en ses états. »
(24) Errard assure, au contraire, que le duc craignant que l'empereur ne s'établit dans cette place, détacha le capitaine Simon avec quelques cinquante hommes pour brûler Nancy ; « et ledit capitaine Simon s'acquitta par trop bien de sa mission, et ne resta maison que fut entière et que ne fut en flame dans la ville dudit Nancei, dont fut grandement mal à tous chacun. Aucuns blamoient Monseignor et n'auoient pas tort, disant que c'estoit à lui folie et mal voyance; et aduint en outre que li capitaine Simon ne put onc rejoindre Amance, mais fut prins à la sortie de Nancei et mis ez prisons.
(25) Quel riche document, quel intérêt dans ce qui suit !.. « L'Empereur courroucé contre Thiébaut, appela à lui la comtesse de Champagne, ennemie jurée du duc de Lorraine ; elle pressa le siège, et, comme on l'a vu, le duc, forcé de se rendre après avoir inutilement imploré le secours de ses alliés, fut fait prisonnier et « enfermè dans la tour dudit Amance » dont ne sortit et n'eut Iachance que quand eut dit et promis que se regarderoit tenir en tant que vassal li dit Amance de la comtesse, et feroit à ladite dame remise à moment prochain de certaine somme qu'auroit pour meaux et déportemens que li duc auoit fait en li Champagne. Li quel susdit traité fut mis en chant de douleur et ne tint li duc que ne le rompit. Le chastel qu'a nom Chastenoy fut en otage à Frederic, dont auisa mal à Monseignor quand eut mis a bon point son chastel de Nancei et rétabli ce qu'auoit brulé.
« Encore que saisit Monseignor lesdites reprinses qu'auoit donné en otaige et sureté, étoit cependant en grande simulaire d'amitiance auec li Roy Frederic, que fit semblant n'auoir en connoissance la prinse di chastel de Chatenoy, et ne rompit escritures que se faisoient de l'un à l'autre à toutes semaines; mais comme fut en son coeur grand désir et voloir de vengeance à l'encontre di Duc, escriuit à telle fin que l'engageat que vint li trouuer à Vurtzbourg ; ce que Monseignor resolut à l'encontre des siens affidés, qui li conseilloient de rester, et éloient lesdils seruiteurs moult bien auisez.
« Fut li Duc, quand fut à l'arriuée, grandement festoyé, mais au matin ne put sortir et fut detenu ; et disoit en sa douleur, à moy qui l'aouait suit et qu'étais en sien appartement, amis falloit croire ! Et n'étions que six auec li, moi, un sien page, et quatre de sa noblesse, que furent ainsi detenus. Auint à par nous grande souciance et soupçons que fut mal intention et vouloir, dont Monseignor fut moult ferru de crainte; et auoit grandement raison Monseignor quand refusoit de toucher certains mets qu'étoient sur la table ez heures d'y repaistre, et ne vouloit y penre que n'eusse vu moi même l'appretement et essai, et disoit à tout meshui qu'auoit grand peur de poison.
« Que pensoit bien Monseignor ! et qu'auint par trop malencontreusement en expérience, quand reueimmes et que nous fut octroyé liberté et puissance de reuenir en Lorraine, ainsi qu'on va voir !
«Nousfeumcs à la prime nuitée recors et raccordés par certaine jeunette et agaceante jouuencelle coureuse, comme que voyons en maints lieux, que li Roi des Romains auoit voirement apprins et mis en notre pourchas, et icelle sçut si bien faire par belles et agaceantes parolles que plut à Monseignor, et de fait auoit charmes et gracieuseté que meritoient, et volit icelle souper auec Monseignor, qui li volit benoistement et l'y fit maintes doucettes caresses : car onc ne fut que sache homme au monde que fut plus prochain à faire gracieuseté et douceurs à gentille femelle, que ne fut mon benoist prince. Auint que la susdite, en ses cajoleries et blandicies, glissit en son vin poison subtil que but Monseignor et porta langueur que li conduisit à la mort. Et icelle susdite femelle ne fut onc reuue, mais bien disparut au lendemain de ladite couchée. » (Evrard.)

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