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Chronique de Richer - XIIIeme s. (3)

 

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LIVRE PREMIER
DES CHOSES MEMORABLES
ESCRITES PAR FRERE RICHER,
Moyne de Sennone.

De la venue en Vosges de Gondebert, Archeuesque de Sens.
CHAPITRE PREMIER. 


En l'an de l'incarnation du Fils de Dieu, sept cent et vingt, étoit un certain personnage, appellé Gondebert, issu et descendu de noble race de France, comme en après par sa conuersation il l'a demonstré, se rendant aggreable à Dieu et aux hommes. En ce temps là, il fut doué de si grande bonté et excellence, que par le gré et consentement d'un chacun, il fut receu et estably euesque de Sens, qu'est une cité assise ez confins de Bourgongne, l'une des plus nobles villes de ceste contrée. Â laquelle dignité paruenu, il a tellement employé le talent qu'il auoit receu de Dieu, en exerceant sa charge de pasteur, qu'augmentant cestuy talent, si pour et deslors luy fut été loisible se departir de ce siecle, il eut merité d'entendre ce joyeux chant euangelique, sçauoir, O bon et fidel seruiteur, entre au palais et maison de ton Seigneur pleine de perpetuelle resiouissance. Mais pour ce que nostre Dieu auoit deliberé de le rendre (non comme seruiteur, mais comme son cher aymé) digne de plus grande louange et recommandation, afin qu'enfin il rapportast le talent receu de Dieu auec plus grand fruit dedans le tresor de son maistre et qu'iceluy talent (comme l'or épuré dans la fournaise) fut par nostre Dieu rapporté aux tresors de la cité celeste, occasion que nostre Dieu par son infinie bonté a voulu preseruer un tel et si grand personnage pour faire encore plus grande chose, s'étant retiré en lieu solitaire, comme en bref cy après nous reciterons.

Description de la situation et assiete de la Vosges, contrée solitaire.
CHAPITRE II.


Ce bon seruiteur et coheritier de nostre Sauueur Jesus-Christ, a donc été du temps de Childerïc Roy de France, lequel auec ses predecesseurs Roys dilata les bornes de la France amplifiant son royaume iusques au fleuue du Rhin, ainsy que le venerable Beda l'a laissé par escrit, au liure qu'il a fait des Roys de France. Laquelle contrée adjacente au Rhin l'on voit être de l'Empire Romain iusques à maintenant, combien que ce qui est de la Lorraine dependant de l'Empire Romain, soit assis au dessous desdites bornes et limites. Cestuy donc venerable et saint personnage Gondebert, archeuesque de Sens, se voyant être monté à plus haut degré de perfection, et qu'il ne pouuoit receuoir plein contentement du maniement des choses seculières, se delibera renoncer à tout ce qu'il possedoit, et ce pour suiure son Redempteur baiulant et portant sa croix apres luy. Ayant donc delaissé toutes richesses et honneurs de son archiepiscopat, se reseruant l'office d'euesque seulement, au moyen duquel à son pouuoir il peust ériger et dedier à Dieu des eglises, et y establir et choisir personnes ydoines et capables, en un si grand et ample lieu solitaire, après auoir pris congé et donné l'adieu à ses amys et citoyens, s'étoient adioints aucuns d'iceux auec luy pour le suiure. Or cestuy saint personnage apres auoir trauersé beaucoup de contrées se vint arriuer en une vallée de la Vosges où il demeura comme seruiteur de Dieu. Et combien que icelle terre soit incognüe à beaucoup de personnes, obstant que par plusieurs le nom d'icelle soit assez usité, neantmoins ie prendray peine à declarer plus clairement son assiete, estendue et limites. Ceste terre est farcie et occupée de hautes montagnes de rochers aspres, et de grosse et lourde façon, qu'il semble à les voir être des chasteaux naturellement posez aux sommetz d'icelles, redonnants de premier aspect horreur à ceux qui les regardent. Entre icelles montagnes sont des profondes vallées copieuses en forests de sapins, si espais et obscurs qu'ilz donnent terreur aux spectateurs. Icelles montagnes en leurs longueurs ne sont passables par moins d'espace que de quatre iours, et en largeur que de trois et demy. Elles ont du costé de l'orient le pays d'Alsace, qu'est une partie d'Allemagne auec le Rhin, et du costé d'occident voisinent la Lorraine et la Bourgongne, et prennent leur estendue dès le midy vers le septentrion. En icelles montagnes les bestes brutes et sauuages y ont plus frequentes habitations que les hommes (1), parce que les hommes de ce temps craignent la peine et labeur d'y habiter, pour être lieux peineux et inhabitables. Ceste terre que nous descriuons étoit appellée Vosague, et par les modernes Vosges. Çà été donc cestuy nostre genereux combattant Gondebert qui a le premier entré en ceste grande et solitaire contrée, car lors il trouua la vallée que nous habitons n'auoir aucun nom ; se ressentant de douceur de sa pairie, (qui ne permet être mis en oubliance,) et aussy de l'office lequel comme archeuesque il auoit exercé eu la cité de Sens, a denommé ceste vallée (comme par un nom copulatif) Sennone. Dès là le lieu où ce saint seruiteur de Dieu s'est habitué a été appellé la vallée de Sennone. En ceste vallée que le venerable Gondebert entra le premier y auoit un lieu inhabitable où les hommes n'auoient aucun accès pour y frequenter, là il commença à bastir et preparer residence et petit receptacle pour tous ceux qui voudroient vacquer à oraisons. Mais afin qu'il ne fut en reputation d'être iniuste occupateur du bien d'autruy, étant preaduerty que la contrée de la Vosges appartenoit au Roy Childeric, se delibera aller le trouuer pour obtenir permission d'y faire sa demeurance et habitation, dont s'étant presentée l'opportunité se transporfa vers le Roy, auquel parauant étoit familier, luy presente sa prière, laquelle reçeue incontinent, le Roy, comme il étoit benin luy accorda sa petition, et luy authorisa et confirma par ses patentes, luy designant et limitant l'extendue, contenu, et largeur de ladite terre, en la forme et manière que s'ensuit. Ce commence depuis une roche que l'on dit Haute Pierre tirant par le sommet d'une montagne vers le village de Celle par le riuage d'un petit fleuue trauersant ledit village, iusques au lieu qu'est appellé la Mer ; de là par Granfontaine, puis par un petit ruisseau qu'est appellé Wacon iusques à la riuiere de Bruse, et par le riuage de Bruse, iusques à la sommité d'une montagne proche Saint Estienne vers la fontaine de Donnoux ; puis passant au trauers du montibulaire, iusques au ruisseau que l'on appelle le ruisseau pierreux qui passe par le cloistre de l'abbaye de Moyenmoustier. Mais on dit que par après la terre contigue audit monastère, fut donne à un saint homme nommé Hydulphe, premier fondateur dudit monastère, comme cy après nous exposerons plus au long. Et sur ce nostre Patron se voyant ainsy gratifié par tels et si beaux dons royaux, accompagné d'une ioye indicible, se retira en son lieu tant desiré. Mais auant qu'il fut venu pour s'habituer en ceste solitude, y auoit ia une eglise bastie sur la riuiere de Murthe, appellé Estiual. (2) Je ne peux sçauoir qui a été le fondateur, ny en quel temps elle a été bastie. On tient que du commencement y étoient establis des moynes de l'ordre Saint Benoist, en après y auoir été des religieuses, puis après des religieux de l'ordre et reigle de Premonstré comme encor aujourd'hui ils y demeurent. De ceste eglise n'est besoin d'en plus dire. Mais parceque ce saint homme Gondebert ne deliberoit faire sinon suiuant la volonté de Dieu, et non point à son appetit et volonté, pour autant qu'il n'auoit encor commencé à dresser autre part aucune eglise ou monastere il se mit en deuoir (pour mieux guider son dessein) implorer la volonté diuine par veilles, ieusnes et oraisons, car ainsy qu'il pourpensoit douteux comment et à quel saint, il consacreroit son monastere, et comme il disposeroit des estages, persistant, poussé de la misericorde de Dieu à si sainte petition, comment il luy conuenoit proceder et à quel saint le deuoir dedier ; que finablement fortifié par telle reuelation et appuyé sur l'authorité du Roy (comme dit est) il erigea sa premiere eglise en l'honneur de la glorieuse et immaculée Vierge Marie, laquelle solennellement il dedia, et auprès d'icelle bastit un monastere auec tous les offices et estages y requis pour la deseruir, où il ordonna que le glorieux St Pierre auec ses Apostres seroient venerés et honnorés. Parquoy le tout ainsy bien (suiuant la volonté de Dieu) ordonné et disposé, y ayant ia assemblés aucuns freres religieux pour y viure selon et sous la reigle de saint Benoist, comme et lesquelz iceluy Euesque et Abbé les a genereusement et auec toute deüe religion conserué, regy et gouuerné auec l'eglise qu'il auoit en charge.

De la mort de Gondebert, Archeuesque.
CHAPITRE III.


Après que finablement ce saint personnage eut supporté et enduré en ce pays de Vosges grands et infinis trauaux pour l'honneur de Dieu, qui le voulant remunerer de salaire condigne d'un si vaillant combattant, par son occulte ingenient, nous l'a voulu oster non point en ce lien de Sennone, le voulant deliurer des angoisses de ceste penible et miserable vie. Mais parcequ'on ne treuue rien de certain de sa sepulture, j'ay mieux aymé n'en rien escrire que d'en susciter chose douteuse à la posterité, obstant qu'aucuns tiennent qu'il repose auec autres de ses compagnons saints au lieu de Moyenuic. Et pour ce qu'il me souuient que i'ay promis de traiter des Sièges et Eglises qu'aucuns saints ont édifiés d'un costé et d'autre, du temps de nostre fondateur Gondebert, je te prie, amy lecteur, ne t'indigner, si ie me distray un peu de mon entreprise, t'assurant que tu ne receuras pas peu de profit après que tu auras leu et entendu l'arriuée en ceste Vosges de tant et si grands personnages, des eglises qu'ils ont fondé, des noms d'icelles, et quelle a été la conuersation d'iceux.

De la vie et actes de saint Dhiié, Euesque de Neuers.
CHAPITRE IIII. 


En ce mesme temps que nostre fondateur Gondebert arriua en ceste Vosges, es parties d'Auuergne, en la cité de Neuers, étoit un notable homme de nom et d'oeuures, dedié à Dieu, appellé Deodat, euesque de tres sainte vie en icelle cité. Incontinent qu'il eut entendu que beaucoup de saints personnages s'étoieut retirés en ceste Vosges solitaire, luy enflambé du zele de ceux qui curieusement recherchent de connoistre Dieu et le suiure, delaissa tous honneurs de son episcopat et le siege d'iceluy, puis, accompagné de quelque petit nombre de laboureurs, s'achemina vers la voye qui conduit à salut, tenant le chemin droit à la solitude, afin que par les destroits de montagnes il peust trouuer Dieu par luy tant desiré, dans les pierreuses cauernes entre les rochers [659]. Or étant venu iusques à un chasteau appellé Romont, comme il étoit alteré du long chemin qu'il auoit voyagé, illec se reposa, où de fortune il trouua un petit enfant qui gardoit ferremens et outils de charpentiers qui étoient allés disner, et de fait luy demanda que l'on faisoit là, et à qui étoit icelle maison ; si que le tout entendu par ordre, l'enfant luy declara comme il y auoit une pièce de bois que les charpentiers n'auoient sceu asseoir ny adapter en son lieu sur le sommet de ladite maison, pour ce qu'elle étoit tortue et trop lourde. Dont le maistre de ladite maison s'en étoit grandement stomaqué et courroucé contre lesdits charpentiers, notamment pour ce qu'ils auoient abondance de bois et à rechange pour y en prendre une pièce plus apte et conuenante à son lieu. Ce qu'ayant entendu ledit saint personnage, comme pieux et debonnaire et meu de compassion enuers lesdits charpentiers, ayant conuoqué ses disciples, puis inuoqué le saint nom de Dieu, nonobstant la grosseur et deformité de la pièce de bois, sans aucun tour, ni engin artificiel, leua et posa en son lieu ceste pesante et lourde pièce ainsy comme elle deuoit être. Or étant paracheué tel miracle, ce saint personnage voulant poursuiure son chemin, le maistre et seigneur de ceste maison vient arriuer auec ses charpentiers, où ayant trouué St Dhié auec ses compagnons, s'enquit quelz ils étoient. Et connoissant qu'étans iceux faits notables et celebres personnages auoient trauaillé en un si grand et laborieux chemin, veu aussy le miracle de la susdite pièce de bois, ayant pitié de leur trauail, leur exposa et sa personne et ses biens luy qui étoit homme d'estat et de noblesse, leur promettoit lieu pour resider et toutes choses necessaires pour leur viure. Mais ce saint personnage auec humble remerciement refusa telles liberales promesses, n'affectant rien plus que de prendre congé dudit seigneur, tant étoit il desireux d'accomplir l'entreprise de son voyage ; en sorte que le gentilhomme connoissant la constance du saint personnage, dès le mesme iour, en memoire du miracle de la susdite pièce de bois, l'on treuue qu'il assujettit la mesme maison à payer annuellement cinq sols audit saint Dhié, afin qu'il fut participant de ses prieres et du merite d'icelles ; lesquels nous sommes asseurés que le Seigneur dudit Romont a payé iusques à present à l'eglise dudit St Dhié située où elle est maintenant. Ledit saint donc prenant congé de celuy qui luy auoit fait et concedé tel don perpétuel, poursuiuant son chemin auec ses compagnons, s'achemina par lieux facheux et incognus d'une allegresse infatigable pour trouuer Jésus Christ, son redempteur et sauueur. Mais premier qu'il paruint au lieu desiré, par ambigus et incerlains chemins, auec l'importunité des paysans, beaucoup d'autres attediations le reduirent comme un pauure exilé à souffrir et endurer une aspre rigueur de famine en plusieurs endroits de ceste terre Vosgienne.

De l'arrivée de saint Dhié au pays d'Alsace.
CHAPITRE V.


Après que le bienheureux saint Dhié, par plusieurs grands empechemens qui luy occurerent, tant par la difficulté des chemins que pour la disette et indigence de viure, il fut paruenu en un certain lieu que l'on appelle en langue Germanique, Heiligeforst, et en françoys, la Sainte.Forest, assize auprès de Haugenoüe dedans les limites du pays d'Aussay, où ledit saint se mussa quelque temps estimant illec auoir trouué commode pour son desiré repos. Mais bien tost l'importunité de ses emulateurs l'en dejetta, si que se retirant, se vint aborder aux parties dudit pays d'Alsace, en un cloistre nommé Abresémustre, auquel lieu peu de temps après il presida et regit le cloistre, ensemble les freres qui illec étoient dediez au seruice diuin. D'où il acquit connoissance et familiarité auec le saint personnage Arbogaste, qui peu de temps auparauant arriué de l'isle d'Escosse, pour raison de sa sainte vie et des miracles qu'il auoit fait, paruint à la dignité episcopale de la cité de Strasburg. En après fut lié et conjoint du lien d'une grande amitié auec St Florence, successeur dudit Arbogaste, son predecesseur, qui de mesme étoit venu de la mesme isle d'Escosse, et qui comme hermite repose, en corps, à la bouche et entrée d'une vallée qu'on dit Bruseual où il auoit precedemment residé, étant du mesme temps que saint Dhié. Voyant donc ledit saint Dhié, le tombeau du saint, qu'il auoit laissé euesque, se delibera passer outre et faire sa residence ez lieux plus remots et deserts. Paruenu donc qu'il fut en un certain village en altemant dit Wilra,vers le bourg qu'on dit Mariuille ou Villars, s'habitua en une petite vallée où il commença à construire quelque petit domicile et receptacle. Mais si tost que les paysans circonuoisins apperceurent que plusieurs gens de biens et fidels, liberalement et en aumosnes donnerent plusieurs biens et possessions audit saint Dhié, estimans qu'il s'empareroit successiuement de leurs ascensemens et heritages, auec une seuere et inhumaine rigueur l'expulserent d'illec, laquelle impieté et rigueur ne tarda gueres sans une subite et exemplaire vengeance de Dieu. Car tous les enfans qui par après venoient à naistre audit village auoient une certaine aposthume au gosier. Quoy considerans les femmes qui se sentoient proche d'enfanter, passoient par trauers un ruisseau coulant deuant ledit village, et par ce moien lesdits enfans n'auoient point de telles aposthumes au gosier.

Du Bienheureux saint Dhié, et de son compère Hunon.
CHAPITRE VI.


De là se departant le bienheureux St Dhié vint arriuer en uu village ommé Hunonuille, du nom de son possesseur, qui auoit nom Hunon (3) auec sa femme, descendus de noble race, qui de tout leur pouuoir iour et nuit seruoient deuotement à Dieu ; estimant donc ce noble personnage Hunon que St Dhié luy fut diuinement enuoyé, honnoroit humblement Jesus Christ en la personne d'iceluy, et comme hospitalier receut benignement et auec gayeté de coeur Dhié auec ses compagnons, et le retint combien que ce fut contre son gré, quelque temps. Au mesme temps et aux mesmes iours, que ce saint et diuin personnage fit seiour aupres de Hunon, afin que la femme d'iceluy produit en lumiere un enfant issu de leur lien conjugal, lequel fut baptisé et leué sur le saint fons de baptesme par ledit St Dhié, qui reuoquant en memoire qu'il n'avoit point renoncé à son grade episcopal, et à tous ses autres biens, mesme à la douceur de sa patrie, pour autrement seruir et vacquer aux choses seculieres, se resout d'elire et choisir une vie solitaire. Parquoi reprenant premier chemin trauers les pierreuses et hautes montagnes, parmy les descentes des obscures vallées, mesmes choppant par cauernes et bossües concauités, sans apprehension ni sentiment du labeur, sous la droite guide de Dieu, finablement arriua et vint descendre en une belle et spacieuse vallée, riche en beaux et copieux arbres et forests, et non moins delectable en abondance de ruisseaux fluans des hautes montagnes que riches en poissons. Et après que ledit saint eut le tout bien et exactement perlustré, se planta proche le mont de Comberest, où il bastit un oratoire en l'honneur de saint Martin, que l'on voit encore maintenant. Puis passant outre la rivière de Murthe, vers le septentrion, étant un lieu plus commode pour edifier des eglises, il construit au pendant d'une petite montagne une eglise en l'honneur de St Maurice, martyr, et de ses compagnons, et proche d'icelle eglise il construit un cloistre auec les offices et estages pour les moynes, y establissant des freres sous la reigle de St Benoist, et pour y faire leur seruice selon ladite reigle, lesquels y demeurerent paisiblement, comme nous dirons cy après, iusques à ce qu'ils en furent expulsés par la tyrannie d'un Duc de Lorraine.

Des biens et presents qui furent offerts à saint Dhié.
CHAPITRE VII.


Et lors les habitans proche ladite vallée, gens de bien et fidels, voyans la sainte et admirable conuersation dudit saint, accouroient affluemment deuers luy, parceque depuis son arriuée vers eux, leurs terres et possessions redoubloient leurs fruits. Ce neantmoins se tenant solitaire ledit saint en une si large et deserte solitude, comme il s'étoit et tout son trauail voué et consacré au seruice de Dieu, et que les choses necessaires à viure luy defailloient et à ses compagnons alterez ia d'extreme famine et indigence, le Tout-Puissant qui iamais n'habandonne ceux qui de coeur luy font humble seruice, lors ne voulut plus outre laisser son seruiteur en si grande perplexité et disette. Ains la nuit suiuante, le susnommé Hunon receut en vision de Dieu, luy disant, mon seruiteur saint Dhié maintenant est en ce grand desert oppressé d'extreme famine et langueur, et neantmoins n'intermet son seruice iournalier enuers moy, et toy qui est icy plongé délicieusement en abondance des biens que ie t'ay eslargy, n'en as aucune compassion ? A quoy cest homme prudent et discret respondit: Seigneur, veu que ie ne sçay où est caché cest homme et ne le puis sçauoir, comment auray ie pitié de luy ? Et sur ce, luy fut dit : Charge les porteurs de fardeaux qui sont en ta maison, et les laisse s'acheminer où le sort les conduira, les faisans guetter de loing quel chemin ils prendront et où se deschargeront, là tu sauras asseuremeut que Dhié mon seruiteur fait sa demeurance. Or ledit Hunon se leuant du matin se recorde de la vision, fait et execute le mandement en icelle, charge ses porteurs de toutes sortes et espèces de viures en grande affluence, qui par chemin non oblique, ains par le mesme que St Dhié s'étoit retiré en solitude, obstant qu'il fut à peu de gens cogneu, fînablement abordent au lieu de son repaire. Ce qu'ayant apperceu ledit saint, cogneut que celuy qui repeut et sustenta au desert cinq mille hommes de cinq pains auoit eu soucy et souenance de luy. Et à peine les seruiteurs dudit saint auoient ils deschargé les porteurs, que voicy arriucr ceux qui les ensuyuoient, qui rendans grâces à Dieu pour ainsy auoir trouué ledit saint personnage, auec congé de luy sont retournés vers leur maistre. Du depuis la reputation et renommée dudit saint s'est épandue par toutes les contrées voisines, tellement que plusieurs, auec grande liberalité de leurs biens, le venoient visiter et cherir honorablement, et parcequ'il se manifestoit par le moyen de plusieurs miracles, et que à ce moyen étoit en ce temps reputé pour saint homme, ayant grand credit enuers Dieu, plusieurs se venoient habituer en icelle vallée, pour autant qu'elle étoit ample et spacieuse assez pour y construire dix huit eglises, et y bastirent des maisonnettes où ils pourroient habiter. Et afin que le trop long propos et progrès des actes de ce saint ne deplaise au lecteur, nous y mettrons incontinent fin.

Du trespassement de saint Dhiê.
CHAPITRE VIII.


Etans donc paracheués les edifices de ce lieu et toutes choses bien ordonnées pour le seruice de Dieu, ayant aussy disposé à ses freres ce qu'étoit necessaire pour le soutien de la vie presente, et pour acquerir l'éternelle, étant saisy d'une fiebure, comme s'égayant rendit son esprit à Dieu entre les mains des anges [679]. Mais pour ce que ce monastere (qui à cause de deux ruisseaux, sçauoir Robach et Murthe, fut appellé par ledit saint, Joincture, lequel maintenant est appellé St Dhié) étoit demeuré denué de pasteur et recteur, le bienheureux St Dhié, après sa mort s'apparut en sommeil à un saint homme, amy de Dieu et de luy, nommé Hydulphe (duquel cy après nous traiterons), auquel il ordonna de prendre la charge dudit lieu et de ses freres qu'il auoit laissé, afin d'y pourueoir comme il trouueroit expedient ; lequel auertissement receu, ledit St Hydulpbe gouuerna volontairement lesdites eglises l'espace de vingt huit ans, qu'il suruesquit audit St Dhié, le tout par la grace et ayde de Dieu.

D'un miracle du vin et des mousches.
CHAPITRE IX.


Et afin que l'on ne pense que St Dhié n'ayt grand priuilege enuers Dieu, nous auons bien voulu icy apposer un de plusieurs des miracles qu'il a fait. En un village nommé Hegotesen, au pays d'Alsace, y auoit un homme qui, excité de la bonne reputation de St Dhié, luy donna une partie de ses heritages, entre lesquels y auoit une vigne, que ledit donateur tenoit en grande estime, parcequ'en icelle croissoit de fort excellent vin. Et après que les moynes dudit St Dhié l'eurent possedé quelque temps, cestuy donateur, considerant qu'entre les vignes qu'il s'étoit reserué, n'y en auoit qui rapportat de si bon vin, se vint remettre dedans sa propre donation, et la conuertit à son propre usage, la labourant, cultiuant, vendangeant, et de fait enfonça le vin dedans un tonneau et commanda qu'il luy soit soigneusement gardé. Or auenu qu'un certain iour, cest homme celebrant un banquet auquel il conuie aucuns de ses amis, commanda d'une allegresse à son sommeillier, luy apporter du vin de ladite vigne, l'estimant être du meilleur et plus excellent de ses vins. Ce sommeillier hâtiuement auec son vase accourut à la caue où étoit le tonneau contenant celuy vin, mais après auoir tiré un peu de vin en son vase, estimant la suitte deuoir être iusques au contenant pour être fait que commandé luy étoit, voicy chose admirable, que pour le vin, par le mesme pertuis qu'il auoit commencé d'écouler, commença sortir comme bouillonnant, un si grand nombre de mousches, que l'on eut estimé être retourné en Egypte, au temps que diuinement les mousches executerent la vengeance de l'ire de Dieu sur Pharaon et les Egyptiens. Voyant lors ledit sommeillier cest épouuentable éuenement, comme fort éperdu, versa en terre ce peu de vin qu'il auoit en son vase, et legerement recourut vers son maistre, et lui recita par ordre ceste horrible aduenue, qui étant suiuy par si grand nombre de mousches, tourbillonnant à l'entour de luy iusques à la chambre de son maistre, contre lequel impetueusement s'attaquerent auec leurs aspres et venimeux aiguillons, le piquerent, poignerent, et mordirent miserablement, iusques à ce que touché iusques au coeur d'un aspre remords de conscience, quitta la pièce de vigne auxdits religieux, et leur requit pardon du tort qu'il leur auoit fait. Si que telle restitution faite, et le pardon obtenu, fut deliuré de l'oppresse affluence de mousches. Que par ce moyen ladite vigne est iusques à present demeurée en la possession et iouissance des chanoines dudit St Dhié. Mais afin de n'attedier le Lecteur, changeons de matière.

Du monastere qui fut edifié par Bodon, Euesque de Toul.
CHAPITRE X.


Bien tost après que le bienheureux St Dhié se fut retiré en ceste terre et contrée Vosgienne,se manifesta un homme non moins de sainte vie, nommé Bodo, euesque de Toul, lequel poussé et illuminé d'un zèle et ardente affection enuers Dieu, erigea un monastere de religieuses en une metairie qu'il auoit, et lequel il dota de plusieurs reuenus et belles rentes, et demeura cest ordre de religieuses par long espace de temps. Mais par la reuolution de certaines années, suruint et succeda un nommé Bartoldus, euesque dudit Toul, lequel demolit et ruina ledit monastere, et comme euesque qu'il étoit lors, fit bastir audit lieu le monastère de St Sauueur [1010], y establissant des moynes sous la règle de St Benoist, abbé, et lesquels par après expulsez et chassez hors, sont chanoines qui y furent intronisez comme de present on les y voit reglez sous l'ordre de St Augustin. Mais auant que retourner à mes erres, ie desire encor ne passer sous silence la memoire des gestes d'un saint fort admirable, qui a repairé en ceste contrée ; parquoy plaise au Lecteur n'en conceuoir indignation en tant que sa vie et ses gestes ne sont pas moins admirables que delectables.

De la vie de saint Hydulphe, Euesque de Treues.
CHAPITRE XI.


Il y auoit deux freres, descendus de noble race, en la cité de Reguesporch (Ratisbonne), au pays de Bauieres, l'un d'iceux appellé Gerard et l'autre Hydulphe, lesquels furent par leur grande doctrine et erudition tellement estimés et recommandables, que finablement dedierent leur but à la vie monastique et solitaire, tellement que par le moyen de leur doctrine et sainteté de vie, Gerard fut esleué à la dignité episcopale de ladite cité de Reguesporch. Et Hydulphe fut plus tost contraint que eleu à la dignité archiepiscopale de Treues. De sorte que ces deux freres non seulement furent joints par le lien de consanguinité, mais par un amour charitable enuers leurs troupeaux, qu'à bon droit l'Eglise pouuoit dire auoir trouué en iceux, deux vrays et loyaux pasteurs et non point mercenaires. Mais après que ce saint personnage Hydulphe eut bien heureusement regy pour quelque temps son archeuesché de Treues, étant auerty comme plusieurs saints personnages de si longues contrées (afin de plus librement employer leurs iours au seruice de Dieu) s'étoient retirés en ceste contrée Vosgienne, et pour ne point être defraudé du merite de ceux qui d'un mesme zele et deuotion faisoient illec leur demeurance, comme bien et meurement auisé, laissé qu'il eut ses amys, et ses biens aux pauures, membres de Dieu, prefera les tresors celestes aux richesses mondaines et transitoires.

De l'arrivée en Vosges de saint Hydulphe.
CHAPITRE XII.


Après que ce saint personnage eut pris conseil d'un sien souffragant, homme venerable et discret, nommé Jacob, qui lors étoit euesque de Toul, sçauoir comme il pourroit trouuer lieu commode pour employer son seruice à Dieu ; enfin se delibera prendre chemin vers ceste partie de Vosges. Et n'ayant chose plus à souhait que de repairer auec les saints personnages qui étoient venus en ceste solitude comme hermites, où de long temps il auoit dressé son voeu pour conuerser et viure saintement auec iceux. Finablement arriua au lieu où par après il construit le monastere de Moyenmoustier. Mais pour ce qu'il ne trouua en ce lieu place assez spacieuse pour executer son dessein, étant d'une part contigu à nostre eglise de Sennone et à celle d'Estiual, après auoir pris permission de l'une et de l'autre, s'arresta en ce lieu, où luy fut accordé quelque moyenne portion d'heritages, et d'autant qu'il ne sçauoit de quel nom il deuoit baptiser ledit monastere, en tant qu'auparauant n'y auoit de nomination certaine, ayant du costé de septentrion l'eglise de Sennone, à l'occident Estiual, du midy St Dhié, et Bodon du costé de septentrion, à ceste occasion et eu égard à la situation du lieu, étant au milieu desdites quatre eglises, denomma la sienne Moyenmoustier ; comme iusques à present elle a demeurée sous ce nom.

Poursuitte de la même matiere (4)
CHAPITRE XIII.


Or ce saint personnage considerant la multitude qui affluemment s'abordoit deuers luy pour sa sainte vie et flagrante religion, se mit en deuoir edifier un monastere et y dresser les estages de moynes en ce mesme lieu. Car de vray la multitude y abordoit si grande, tant clercs que laycs, qu'impossible étoit de les loger et receuoir en un lieu si pressé et contraint. Sur quoy il delibera de construire et bastir en aucuns lieux circonuoisins, des receptacles pour y habituer et loger si grande multitude et y seruir Dieu, sous l'ordre et règle de St Benoist. Il en logea aucuns au lieu qu'on dit es Sept Sapins, les autres à St Jean, autres près d'Horbacb, autres à St Preet, les autres à Visual et aucuns à Haute Roche, plus haut et à l'endroit dudit monastère, et les autres en un lieu sur le sommet d'une montagne qu'on appelle la Fontaine Robert.

De l'Eglise et Monastere de Begon, qui maintenant est appellé Saint Blaise, et de la mort de St Spin
CHAPITRE XIV.


Il ordonna finablement à St Spin, qu'ayant ioinct auec luy aucuns de ses freres, il allast repairer et faire sa residence en l'eglise et monastere dit Begon, et maintenant appellé Saint Blaise. Car cestuy Begon, homme noble et fort riche, auoit auparauant conferé à Hydulphe, ce lieu auec les forests d'alentour, ensemble la montagne que l'on dit la Roche Fulcon et un grand pourpris d'heritages adiacens, et ce pour amplifier et augmenter son monastere. Le nombre des freres qui s'étoient rangés de viure sous la guide et regime dudit St Hydulphe, archeuesque et abbé, étoit enuiron de trois cens. Et peu de temps après, le bienheureux St Spin, duquel auons cydeuant fait mention, rendit son esprit à Dieu, pour receuoir au ciel la remuneration promise à tout genereux guerrier de Jesus Christ ; car sous l'auertissement de l'ange, ledit St Hydulphe s'étant transporté où le corps de St Spin gysoit mort, ayant posé le corps dudit saint en la biere et se preparant à l'apporter solemnellement au monastere auec la croix, les cierges ardents, chantant hymnes et cantiques spirituels, si tost qu'ils se furent mis à chemin, voilà arriuer une pluye tant impetueuse, accompagnée de vents si furieux, qu'ils prosternoient en terre non seulement les petits arbres, mais arrachoient aussy de fond en comble les plus robustes chesnes et sapins, et les mieux empattez qui se pouuoient trouuer en ceste contrée. Et neantmoins par telle lourbillonneuse tempeste et tribulation épouuantable, n'y eut aucun d'entre les porteurs de ce saint corps offencés, ni aucuns cierges esteints,mais porterent sainement cestuy corps, iusques dans ledit monastere miraculeusement. En quoy Dieu clarifia comme le St Hydulphe auoit bien instruit St Spin, et l'auoit destiné aux choses celestes. Ce que par tel miracle est demonstré à la posterité. Qu'en celebrant les obseques pieusement, ledit Hydulphe fit poser le susdit corps en un tombeau de pierre dedans l'oratoire de Saint Gregoire, que ledit saint auoit auparauant fait construire et consacrer auec le cimetière. Et afin que par la diuine Maiesté plusieurs choses admirables fussent par après plus clairement cognües dudit saint Spin, nul en après a pris recours deuers ledit saint, qu'il n'y ay t trouué propice allegement, requérant son ayde, avec ferme foy que Dieu l'exauceroit par l'intercession des prières dudit saint.

Des miracles de saint Spin, et de l'eau salée.
CHAPITRE XV.


Après toutes ces choses ainsy passées, pour accroissement de la gloire dudit saint, vindrent à apparoir (5) trois fontaines salées en un jardin proche ledit monastere. Que pour raison des miracles dudit saint que desdites fontaines, arriuoit là si grande multitude de personnes, que le lieu n'étoit suffisant à les receuoir ; en sorte que ce St Hydulphe à peine pouuoit il supporter la fatigue qu'il receuoit, de receuoir et loger une si copieuse affiuence de personnes qui à la foulle illec arriuerent. Obstant qu'il s'apperceut en receuoir quelque profit pour son monastere. Mais le saint personnage, qui auoit preferé le faix de pauureté aux richesses mondaines, en se deuestant librement d'icelles, cognoissant que luy et les siens, à cause de telle affluence de peuples, étoient aucunement distraits de leur entreprise, recourut sur ce au secours diuin, et comme ia atteré et debile par ieusnes et oraisons, à l'appuy d'un baston lentement se transporta en l'église St Gregoire, se molestant pour la facherie de si grande foulle du peuple qui venoit à son monastere. Et paruenu qu'il fut au sépulchre et tombeau de son cher amy saint Spin, se prosternant en oraison, parloit à luy comme à un homme vif, disant : O cher et bien aymé frere Spin, deuotement nous rendons graces à nostre Sauueur parce que nous voyons certainement que par tes miracles après être separé de ce miserable siècle, tu es receu et logé deuant la Maiesté diuine et iouys des trésors celestes, et t'esiouys au plein voile de la gloire eternelle, de quoy receuant ioye infinie et plein contentement. Mais s'il auient que l'affluence tourbilleuse des peuples qui abordent icy, continue, tu pourras connoistre et apperceuoir comme la ferueur de notre entreprise se refroidira, si peu que nous nous trouuerons de tant esloignez de la voie qui conduit aux royaumes celestes. Cause pourquoy autant obsequieusement que tu te rendois enuers Dieu obeissant en ceste vie humaine, nous te prions que tu vueille interceder enuere Nostre Seigneur, de la riche main duquel tout bien procede abondamment, affîn que telle presse et importunité de ces peuples, cessante, nous puissions loisiblement atteindre le but auquel nostre premier dessein est dressé, qu'est de parvenir à la pleine fruition de la vie celeste et bienheureuse. A l'instant eussiez veu comme le seruiteur (ores qu'il fut mort) obeir à son maistre, ainsy que s'il fut été vif, en cessant tel miracle des eaues salées conuerties en une accoustumée douceur, et ainsy tost cessantes l'affluence et abord des peuples étrangers, ce saint personnage et ses confreres religieux continuerent leur premiere deuotion à seruir Dieu sans moleste ny destourbier aucun. Dieu donc voyant que ledit St. Hydulphe son seruiteur postposoit toute mondanité à luy faire seruice d'une bouillante affection, et qu'il auoit mesprisé un si petit et instable profit, au lieu duquel en a voulu restituer et rendre un beaucoup plus grand bien. Plusieurs grands seigneurs et riches personnages, tant du pays d'Alsace que de Lorraine, se combattoient à qui mieux mieux de lui conferer de leurs riches terres et seigneuries, si, que par l'operation diuine, il eut à suffisance pour sustanter et nourrir les trois cens religieux qu'il auoit. Mais (comme cy après nous le déclarerons) une grande partie d'iceux, pour leurs pechez, fut retranché de société et de la table des moynes par le moyen d'un certain grand seigneur.

De l'auenement de St Gerard et de Sainte Odille.
CHAPITRE XVI.


Mais ce St Hydulphe ayant vescu en toute chasteté pendant ceste peregrination, acquit pour sa sainte conuersation une si fameuse renommée partout, que venu à la notice de son frere St Gerard, euesque, se delibera rechercher son frere iusques en ceste solitude Vosgienne, qu'incontinent se mit en chemin pour venir trouuer son frere si longtemps desiré. Lequel après longue recherche il trouua au monastere qu'il avait edifié et dressé. Par lequel fut receu auec ioye indicible, où par plusieurs iours ils conuerserent en contemplation, menant une vie celeste plus qu'humaine. Entre et pendant ce, aduint que l'on porta dedans ledit monastere, une fille d'un gentilhomme, laquelle étoit aueugle, et laquelle son père, nommé Ethico, auoit commandé de tuer, d'autant qu'elle étoit née aueugle ; mais la mère de l'enfant étant aduertie de la volonté dudit Ethico, son mary, ayma mieux la faire transporter en quelque lieu caché par une vieille femme de ses familieres, plustost que de la voir faire mourir et tuer. Or étant lesdits deux freres euesques certiorez de quels parents étoit descendue ceste fille, la baptizerent au nom de la très sainte Trinité, si que par le St sacrement de baptesme elle fut illuminée et de l'esprit et du corps, receuant la clarté de ses yeux, et fut appellée Odille. Laquelle paruenue à l'age de discretion, un sien frere, qui étoit demeuré auec son pere, ioyeux à merueille de ce que ses yeux étoienl illuminez, l'enuoya querir par plusieurs fois ; quoy venu à la connoissance de son pere, appella son fils pardeuant luy, l'interrogea et aigrement le reprit de ce qu'il auoit été tant presumptueux que de rappeller sa fille étant aueugle. Le fils luy fit responce qu'il l'auoit fait en esperance que luy, comme pere, la receuroit benignement. Sur ce le pere, preuenu de colere, frappa son fils de telle fureur d'un baston qu'il tenoit, qu'il l'abatit mort à plat gisant sur terre, demeurant par ce deuestu d'heritier ; mais soudain que par telle chaleur s'étoit luy mesme tollu son seul fils et heritier, se contrista à merueille. Dont receut et embrassa cordialement sa fille Odille, laquelle auparavant il auoit si depiteusement eu en hayne et mespris. De sorte que peu après, par le consentement et volonté de son pere, elle construit un monastere de femmes religieuses au chasteau d'iceluy nommé Noembort, lequel elle dota de son patrimoine, sous la regle de St Augustin. En après voyant cette Ste Odille qu'il arriuoit grand nombre de peuple en ceste vallée, elle y fit construire un hospital pour les receuoir et ceux qui là viendroient en deuotion. Mais ceste maison hospitaliere successiuement vint à tel accroissement, qu'elle prit nom d'un riche et opulent monastere de religieuses, et n'est aucunement subiect au cloistrc susnommé. Donc ayant assez parlé de ceste Ste Odille, retournons à nostre St Hydulphe.

De la mort et trespas des saints Dhié et Hydulphe.
CHAPITRE XVII.


Lorsqu'encore St Hydulphe, par le moyen de la grâce de Dieu, gouuernoit soy et ses freres, auint que St Dhié delaissant ce monde, rendit son ame à Dieu [679], après auoir preaduerty ledit St Hydulphe en son sommeil, de bien regir et policer son monastere, lequel fut heureusement regy et gouuerné par ledit St Hydulphe l'espace de vingt huit ans et enrichi de plusieurs bonnes rentes. Ces choses ainsy droitement accomplies, en remuneration de plusieurs de ses mérites, le Dieu de grâce ne le voulut plus detenir prisonnier dans ceste masse corporelle, ains en déliurant son esprit, par une fiebure, l'attira vers soy, separant le corps d'auec iceluy [11 juillet 707]. Puis furent ses membres posez par ses freres dedans le susdit oratoire en un tombeau de pierre derriere l'autel de St Gregoire, non sans grand honneur funebre qui lui fut deferé à son intimulation. Finablement et quelque temps après, ses reliques ont été enleuées de là, et transportées en son monastere qu'il auoit fait construire de nouueau, où encor de present sont reseruées en une chasse d'argent.

Comment le monastere de Moyenmoustier a été subiect à tEmpire.
CHAPITRE XVIII. 


Après le deces de ce St personnage Hydulphe, archeuesque, succederent plusieurs l'un après l'autre, au regime et gouuernement dudit monastere, qui par la grace de Dieu, l'ont gouuerné au mieux que possible leur a été. Mais parce qu'iceluy monastere, ensemble le circonuoisinage étoit subiect à l'Empire Romain, fournissant Gendarmerie pour le secours de l'Empereur, souuent y suruenoient guerres dont les eglises étoient miserablement traitées. Peu de temps après, auint que l'Empereur annonça à l'abbé qui lors présidoit audit monastere, à ce qu'il luy eut à fournir gens de guerre. A quoy ledit abbé ne pouuant satisfaire, tant il étoit et ses moynes eneruez et diminuez des constenges qu'ilz auoient employé à tel subside, le duc qui pour lors étoit en Lorraine, étant venu auec armée au secours dudit Empereur, par iceluy fut interrogé s'il venoit vers luy pour luy preter le secours qu'il étoit tenu et auoit accoustumé faire un abbé dudit Moyenmoustier. A quoy respondit le Duc, que ouy ; des lors se dessaisit et enuestit ledit prince et duc de Lorraine, de la iuridiction qu'il auoit sur ledit monastere et de ses appartenances en ce qui étoit auparauant subiect à l'Empire. D'où proceda et nasquit une grande désolation dudit monastere. Car iceluy Duc, sitost qu'il fut de retour en son pays, il assujetit à soy ledit monastere. Par quoy ledit couuent se dissipa, les religieux se molesterent, si que finalement s'en trouuerent plus de mil et cinq cens qui prenoient exercice et tiroient leur viure de la table des moynes, qui se sont distraits et rendus sous la dition dudit prince de Lorraine. Mais que fut il auenu des moynes oppressez de famine et de disette? Ils delaisserent leurs petits habitacles et s'espandoient par çà, par là, afin de trouuer à viure, en sorte qu'à peine dix ou donze eussent peu être substentez au lieu principal. Parquoy ladite abbaye iusques à maintenant est destituée et defraudée de l'office diuin et de la substentation des religieux, comme il est facile à voir.

* Du discord et trouble auenu au monastere de Moyenmoustier, et de la vie dissolue des moynes,
CHAPITRE XIX.


Pour les raisons que dessus, étans les religieux égarés et épars,ceux notamment qui habitoient es hermitages et mansions dependantes dudit monastere, mais aussy ceux qui etoient restés audit monastere, opprimés d'une extreme indigence, se trouuans dépouillez de leurs rentes annuelles, lesquels à ceste cause facilement s'éloignoient du vray sentier et droite voye de leur religion. Puis les abbez paruenus à vieillesse, n'ayans plus aucun soucy de leur troupeau, mais selon qu'a été prophetizé, receuoient la toison, et mactoient ce qui sembloit le plus gras, reiettans en arriere ce qui se trouuoit fresle et maigre et inutile, et plus s'estudioient à receuoir au gyron de leur intime amitié ceux qui entre leurs moynes s'efforçoient plus à leur complaire que de seruir à Dieu. Voyans lors iceux moynes que par telle licence la bride leur étoit lachée à bien ou mal faire et à leur volonté (6) (obstant que ce fut du tout repugnant à leur premier but et deuotion), chacun d'iceux s'émancipa de façon, comme plus enclins à mal qu'à bien faire, que se donnans en leurs chambrettes une pleine liberté de viure à leur volonté, iusques au comble d'une telle dissolution que le seul habit monial et religieux reserué, s'émanciperent à commettre diuersité de mechanceté et excès. Et entre autres choses sales et deshonnestes qu'ils commettoient specialement es jours de festes solemnelles, où ils se deuoient appliquer et dedier es choses diuines et celestes plustost que d'un malheureux et simstre vouloir, se bandoient ensemble auec nombre de ieunes villageois (ne laissans au cloistre qu'un pauure vieillard auec un ieune moyne qui n'étoient aptes pour les accompagner à leur folie) s'en alloient au chasteau de Haute Roche, adiaçant audit monastere, et de là bien armés (non toutes fois du bouclier de la foy), les uns grimpoient le sommet de la montagne, prouoquant les autres au combat, les autres auec frondes et machines belliques les repoussoient droit au bas du haut de la roche. Les uns combattoient à l'enuy contre les autres, et s'entrechocquoient de bas en haut, et de haut en bas. Ceux du haut, auec pierres et cailloux, repoussoient droit bas les contre montans qui, auec machines et frondes, insistoient au contraire ; les uns tantost apparoissans vaincus, tantost victorieux, s'entretuans auec des grandes perches aiguës, et si bien qu'ils s'animoient autant furieusement les uns contre les autres, comme s'ils eussent combattus pour conquester quelque chose de grande importance, tant courageusement ceux du haut repoussoient les contre montans, ainsy que l'on fait, quand à un furieux assaut, il est question de sauuer sa vie. Et en ceste façon de combattre employoient le iour plus solemnel qui occuroit en l'année. Or auenue l'heure du disner, accordant treues entre eux, descendoient de la montagne en deuisant (non de nostre redempteur Jesus Christ), mais l'autre à l'autre disoit avoir receu une playe, l'un monstroit sa teste blessée, ou quelque membre disloqué ou froissé, et à ceste manière retournoient en leur cloistre, se mettans à table, où partout le repas discouroient et faisoient recit (non de choses diuines), mais de leur hardiesse, ou plustost folie et temerité. Incontinent leur ventre étant farcy, hàtiuement de la table retournoieut à leur damnable exercice, où s'entre combattans, le iour se passoit entierement, et en tel exercice les plus solemnels iours faisoient l'office de leur profession. Si qu'en après s'ayans ainsy occupés à telles oeuures de pis en pis, accumuloient mechanceté sur autre ; car ils s'assembloient deux à deux, ou trois à trois, et à l'heure qu'il leur sembloit commode pour mal faire, alloient enuahir les maisons des pauures laboureurs es champs, et les prenoient et detenoient captifs iusques à ce qu'ils eussent payé rançon, et de tel butin se nourrissoient et leurs autres complices.

* D'un moyne qui auoit de coustume manger parmy la nuit.
CHAPITRE XX.


Pendant que ces bons moynes s'esbattoient à tels insolens exercices, y en auoit un qui portoit l'office de sacristain, et qui ne pouuoit passer aucune nuit sans derechef manger mesme dedans l'église. Ayant donc une fois fermé le monastere et retenu auec luy un ieune clerc qui luy preparoit ce qu'il auoit de coustume manger, se courroussant grandement contre luy parce qu'il ne luy auoit rien preparé, mais afln de n'interrompre sa coustume, commença à manger du pain et du fromage qu'il auisa auoir vers luy de reserue, et étant paruenu deuant l'autel de Ste Croix, qui posoit au milieu de l'église, ainsy qu'il mangeoit son pain et fromage apperceut un diable d'une admirable grandeur, qui prenant le moyne par la perruque, luy mit son doigt dedans le ventre (chose admirable à reciter) d'un crucifix pendant en une croix sur ledit autel. Cela fait, parla au moyne en ceste sorte : As tu assez de pain d'orge pour remplir ce famelique ventre ? A quoy le moyne, pour tant horrible vision, éperdu, ne respondit rien. Quoy voyant, ce diable fouetta sur le paué et le foula aux pieds, en le frappant et meurtrissant, le trainoit parmy toute l'église et arrousoit tout le paué de son sang. Si que le moyne faisoit retentir toute l'église de ses clameurs et hurlemens ; à quoy tous les autres moynes furent esueillez, qui accourant à tel bruit, pour entrer au monastere, furent contraints briser les portes, et faisants cherche de çà et de là ne trouuoienl ledit moyne ; mais si tost qu'ils ensuiuirent la trace de son sang et montez qu'ils furent au plus haut de la tour, le trouuerent où les eschelles et degrés étoient tous pollus de son sang. Le miserable moyne étoit planté sur la pièce de bois d'où pendoient les cloches. Puis le transporterent demy mort en leur dormitoire, où il suruesquit deux iours, recitant par ordre à ses freres religieux ce qui luy étoit survenu ; lequel étant mort fut intimulé au rang de ses freres decedez.

* D'un moyne qui faisait ferrer son cheual du fer qu'il arrachoit es fenestres du monastere.
CHAPITRE XXI.


Mais d'autant que i'ay trouué beaucoup de choses escrites entre les gestes dudit monastere, ie me suis deliberé en inscrire aucunes en ce petit traité pour l'édification du lecteur, notamment celles que i'ay entendu dignes de perpetuelle memoire. En ce monastere étoit un autre moyne fort curieux à nourrir cheuaux, et n'ayant quelquefois le moyen de faire ferrer le sien, n'étoit scrupuleux ni vergongneux d'arracher les ferrures des huys et des fenestres pour en faire ferrer son cheual. De quoy n'étant aucun aduerty, un jour monta sur son cheual ainsy ferré par tel sacrilege, afin de l'aller promener, lequel il conduisoit auparauant à sa fantaisie autant aisément qu'un agneau. Mais s'étant egayé par les champs, le cheual fut saisy d'une rage effrenée, si bien qu'il n'étoit possible à cheuaucheur de demeurer sur le dos de son cheual, en sorte qu'il le renuersa par terre si rudement, qu'il luy froissa tout le corps, le traisnant çà et là, hannissant auec un ronflement tant épouuentable, qu'après auoir couru d'une part et d'autre, retournant vers son maistre qui de fortune s'étoit releué, le renuersa plat en terre, le mordit et le foula aux pieds, tellement que réitérant ceste furie et concussion le laissa à demy mort. De quoy les autres religieux aduertis, y accoururent et l'ayant leué de là et transporté au monastere, ne suruesquit que bien peu de iours, receuant la peine deue à son demerite.

De la vision apparue à un religieux de Sennone.
CHAPITRE XXII.


En ce temps que ledit monastere étoit si pollu et prophané par les abominables actes commis par les insolences de si mechants et infames moynes, Dieu contemplateur de toutes choses humaines, par une douce et salutaire exhortation et aduertissement, selon son accoustumée bonté et misericorde, sous telle figure qui s'ensuit, les admonesta se retirer de telle damnable erreur où ils étoient si abusiuement plongés. Car aduint qu'un religieux de ceste nostre église de Sennone, receut une vision en son dormir, qu'il voyoit deuant les portes du monastere de Moyenmoustier, du costé deuers le cloistre, un homme de visage venerable, et non moins honneste en sa cheuelure, vestu d'un habit episcopal, et portant en main le baston pastoral, et en tel ornement entroit et reuisitoit avec grands soupirs chacune chambre dudit monastere, d'où ne ressortoit qu'auec grande et abondante effusion de larmes en gemissant amèrement ; tellement que par la fin paruenu à la chambre de l'abbé, battant ses mains l'une à l'autre et frappant son estomach avec plus de grandes larmes qui ruisseloient de ses yeux, exclamoit en cette sorte: O Seigneur et bon Dieu, enuoye les ainsy qu'une roue fuyante, et comme la paille deuant l'impetuosité du vent, repetant souuent tels propos, s'euanouyt. Mais après que les abbé et moynes dudit Moyenmoustier furent aduertis par ledit religieux de Sennone, ne faisoient qu'une risée de telle vision. Neantmoins peu après l'issue argua le contraire. En ce que par l'imprécation de ce saint homme ainsy apparu en vision, soudainement a monstré son eflfect, quand les moynes dudit Moyenmoustier aujourd'huy l'un, demain l'autre, tomboient morts, commenceant aux plus vieux iusques aux plus ieunes, en façon que nul d'entre eux (comme auint aux Egyptiens engloutis en la Mer Rouge) n'eschappa la peine de telle malediction, excepté le seul abbé, qui se persuadant telles choses être auenues fortuitement, et non par iuste iugement de Dieu, discourut par tous les villages circonuoisins, tous ceux qui s'inclinoient à se rendre à sa religion et de son ordre, il les tonsuroit et ordonnoit de l'habit non du coeur monachal, tellement que de brief repeupla son monastere de tels pyrates et larrons qui n'y demeurerent longtemps, parce qu'aussitost qu'ilz auoient été sinistrement assemblez, aussy soudain étant defroquez moururent et furent dispersez ; puis l'abbé n'ayant plus remede propice que la fuitte, retourna au pays d'Alsace, d'où il étoit venu, delaissant le monastere éuacué longtemps d'abbé et de moynes, où ne se celebroit le saint seruice de Dieu, sinon que par un prestre d'un village voisin, qui quelque fois y alloit gratuitement celebrer la sainte Messe, iusques à ce qu'il y eut aucuns moynes de l'abbaye de Gorze qui, enuoyés de Dieu, comme ie croy, restaurerent illec l'ordre monachal et le seruice diuin.

D'un certain personnage qui était saisy d'un malin esprit très-docte en toutes sciences, et comme il en fut deliuré.
CHAPITRE XXIII.


Plaise à toutes personnes ne vouloir en rien imputer d'auoir cy dessus traité des miserables habitateurs de ce monastere et de leur malheureuse conuersation. Sachans bien comme ie n'ay moins aymé que moy mesme ceux qui s'y ont voulu rendre. Passant outre et sous silence plusieurs miracles que Dieu a voulu être faits pour les merites du bienheureux saint Hydulphe, i'en reciteray donc aucuns. Etant donc encor ledit saint viuant en ce mortel siecle, comme il étoit et de corps et d'esprit prouide et discret, toute affection de chercher son profit particulier post posé, mais brulant d'un flagrant desir de complaire à Dieu, ordonnant prudemment toutes choses duysantes à son cloistre tant au dedans que au dehors, tant il craindoit d'offenser Dieu, en desirant être plus aymé que hay de ses freres. Toutes choses donc bien ordonnées au dedans du cloistre, il delibera de bastir auprès de la porte du monastere une maison hospitaliere, afin que les religieux ne fussent molestés par les suruenans, et tantost après y édifia encor une chapelle à l'honneur de saint Jean Baptiste, où ils puissent ouyr messe. Ça donc été pour l'accroissement de la gloire et honneur du Tout Puissant et de ses bien aymés St Jean Baptiste et St Hydulphe, premier abbé dudit monastere ; et comme il est facile à croire que le bon Dieu a par tant de beaux miracles illustré ladite église, ensorte qu'autant de demoniacles qu'on apportoit en ladite église ou oratoire, s'en retournoient incontinent déliurés de tels malins espiits. Car en cestuy oratoire étoit un vaisseau plein d'eaue, dedans lequel les insensez et demoniacles qui y étoient plongés receuoient guerison; chose qui auenoit ordinairement. Si que lors y fut amené et conduit un pauure rustique du val de Saint Dhié, vexé et saisy d'un si fort et indomptable demon, qu'à peine y auoit il chaines de fer suffisantes pour le tenir, et se declairoit expert en toutes sciences, se jactant auoir la connoissance de tous les arts libéraux, en sorte qu'il descouuroit les choses passées et recitoit les pensées et cogitations de tous ceux qui s'abordoient à luy ; il assistoit à là celebration de la messe, il chantoit auec les chantres, psalmodioit auec les psalmodians, ne se detournoit de la croix ni de la remembrance du crucifix. Ce personnage étant conduit audit oratoire, on le plongea dedans ledit tonneau, dont il s'esbattoit à l'endroit des assistans. Sur ce, le moyne qui étoit estably pour coniurer les malins esprits, et qui auoit entendu comme ce demon malin reueloit tous les actes secrets des hommes, craignoit de se presenter deuant luy ; mais se retirant deuers un des plus vieux d'entre les religieux, confessa tous ses péchés commis, et ainsy se vint présenter deuant le demoniacle, et luy parla en ceste sorte : O méchant et malheureux menteur et trompeur des hommes, qui par l'astuce de tes mensongeres assertions te iacte de sçauoir et connoistre toutes les pensées des hommes et leurs actes, dis maintenant ce que tu cognois de moi. Le demoniacle tout estonné et pensif, versa les yeux et la face en terre, ne sachant qu'il deuoit respondre, puis vint à parler en tels mots : Auant hier tu commis une grande chose, laquelle maintenant m'est échappée de la memoire. De quoy ledit moine encouragé, vint à lire le St euangile St Jean pour confession sur le chef de ce pauure rustique, dont il fut grandement irrité : Tais toy, idiot ; ne sçais tu pas bien que ie sçay cest euangile mieux que toy, et sache que i'entends mieux le mystère d'iceluy que tu ne fais, et n'est en toy de me chasser de ce corps par vertu dudit euangile. Quoi entendu par le moyne, soudain s'en va à l'église, d'où il apporte vers le demoniacle un coffre plein de reliques de saints personnages, lequel ledit malin esprit sentant approcher auec icelles reliques, s'escria à haute voix : Oste, oste, d'auprès de moy mes ennemis ; mais s'approchant, le moyne imposa le coffre et reliques y étant endossées, sur le chef dudit rustique ; et ledit malin esprit redoublant son cri, disoit : O moy malheureux ! quel monceau de pierres as tu assemblé sur ma teste ; ie te prie qu'elles soient ostées, car ie suis tourmenté par trop. Ce que le moyne oyant, merueilleusement ioyeux, commencea à le coniurer plus viuement ; à cause de quoy il perseueroit, disant, oste, oste, oste mes ennemis. Qui étant interrogé par ledit moyne qui étoient ses ennemis, dit, Estienne et Laurent ; i'en ay lapidé un et roty l'autre, dont il me faut sortir d'icy par le moyen de leurs mérites, et en prononçant telles paroles s'eslança hors la bouche du pauure villageois, en forme d'un scarabée, tombant à terre, et qui petit à petit, à la veue d'un chacun, se traina iusques à la porte de l'église, et d'un vol s'esleuant s'enuola auec le vent. En après, le rustique interrogé s'il sçauoit quelque science, dit ne sçauoir autre chose que la langue maternelle qu'il auoit appris en sa ieunesse. Il est vray que i'ay veu dedans ledit coffre plusieurs reliques, sçauoir des pierres par lesquelles St Estienne auoit été lapidé, et des charbons arrousez du sang de saint Laurent, et la dalmatique de St Legier. En ce mesme oratoire étoient aussy ordinairement amenez plusieurs personnes vieux et ieunes, tant hommes que femmes, qui y receuoient guerison, y étant conduits par leurs amys et parents, étant liez et garottez auec cordes et chaines bien estroitement pour les plonger dedans ce vaisseau plein d'eaue beniste. Et Nostre Seigneur par ce moyen demonstrant les merites de ses saints, nous inuîte et prouoque chacun iour à le craindre et aymer.

Du miracle qui fut fait par St Hydulphe, appaisant la tempeste.
CHAPITRE XXIV.


Encore me prend il à delectation d'escrire les Actes et Gestes de nostre patron St Hydulphe, afin qu'iceux leuz ou recités, donnent louange à Dieu qui regne au ciel, et qui a donné telle puissance aux hommes. Or un certain iour auenu qu'au chef de l'année, les moynes celebroient la feste de St Hydulphe plus pompeusement que de coustume, voicy enuiron les trois heures après midy, arriuer et s'apparoistre une grosse et noire tempeste en l'air, comme ayans les vents assemblés toutes les nues qui sont sous le ciel, les esclairs flamboyent, le tonnerre grondoit ecclattant de toutes parts auec un épouuentement aux creatures animées, tellement que l'air pendant et espais sembloit voisiner la terre. Et comme les religieux voyans une ruine si apparente, enuironuez d'une terreur inusitée, les uns accoururent vers l'autel, les autres se munissoient des croix étant audit monastere, autres deplacerent les reliques des saints illec gisants, les autres sonnoient les cloches, et les autres deployoient leurs langues & prier et inuoquer Dieu auec oraisons assidues. Et d'autant que plus de deuoir chacun moyne faisoit en son endroit, de tant plus les nuées s'accroissoient et menaçoient grande ruine et degast ; neantmoins voyants iceux moynes que par l'instance de leurs prieres, la tempeste en rien ne s'appaisoit, prindrent recours (comme au port de salut bien assuré) deuers leur St Hydulphe. Car en portant la chasse où reposoit son saint corps auec cantiques celestes, imploroient son secours, si bien qu'incontinent on apperceut, pendant qu'on portoit ledit corps, comme les nues prestans obeissance au commandement de ce saint seruiteur de Dieu, appaiserent leur eminente fureur. Car soudain si grand amas de nues s'écartant l'une de l'autre, se dissiperent en quatre parties, et ainsy s'euanouyssantes, la ruyne desià trop preparée se recula, le ciel descouuert remonstra son brun et assuré visage par une autant ioyeuse serenité qu'oncques auoit fait. A ceste occasion transys de ioye, comme s'ils fussent retournés triomphans de quelque aspre et sanguinolente bataille, reporterent auec iubilation le corps de leur St Hydulphe en son lieu, puis commenceans à chanter la grande messe fort deuotement, se sentoient aucunement allegez, quand voicy (la messe n'étant encore paracheuée) à l'improuiste venir comme quelques gens brigands espionnants les passants sur le chemin, qui se descouurent du lieu où ils s'étoient mussez pour faire leur charge, semblablement voilà retourner sur eux la mesme apparente oppression qui tantost s'étoit esuanouye, quand on portoit le corps dudit saint, auec un ineuitable meslange et concussion ou combat de tous les vents causans ecclattemens de tonnerres. L'air flamboyoit incessamment par la continuation et redoublement des esclairs et fulgurations qui étoient elanceez sur ce lieu, beaucoup plus épouuantables et ruyneuses qu'au parauant, car pour lors n'auoient autre esperance que de voir par un tel troublement d'air, des vents et de la foudre, soudain être le tout rasé iusques aux fondemens. Les moynes plus effrayés que iamais, abhorroient le regard de ceste tempeste, et n'ayant plus certain secours, recoururent à leur defenseur St Hydulphe, le corps duquel esleuans ils porterent en sa chasse auec les croix et encensoirs pour resiter contre ceste imminente tempeste. Mais qu'en auint il ? Ainsy que peu auparauant la bienheureuse ame de ce saint colloquée en paradis, par ses prieres à Dieu, auoit dissipé ceste tempeste, aussy soudain à l'arriuée et exportation du corps de ce saint seruiteur de Dieu, la tempeste appaisée, se represente une ioyeuse et desirée serenité. Les moynes et tout le peuple qui nonobstant telle tempeste étoit illec arriué à la solemnité qu'on y celebroit, fort ioyeux combien qu'atterez, louoient Dieu et luy rendoient graces deuotement. Si qu'après auoir reportées loutes lesdites reliques en leurs places, commencerent à prendre leur repas, pendant lequel entre eux n'y eut autre propos que de deuiser de ladite tempeste, et comme miraculeusement ils en auoient été deliurés. Mais leur disné n'étoit pas encor paracheué, le tonnerre commencea à ecclatter et donner esclairs volans et s'élançans des nues de tous costez, auec ce les glaçons tomboient de toute violence et impetuosité, en sorte qu'ils froissoient les toictures des bastiments. Chose qui donna et retripliqua telle frayeur auxdits moynes de voir une foulerie si repentine, qu'ils ne sçauoient plus que mieux faire, ne pouuans iceux se departir de leurs sièges comme destituez de toute esperance. Car tant étoit vehemente ceste tempeste, qu'ils n'en attendoient autre chose que la mort ; tout le peuple s'escrie, et se leuans hâtiuement de leur disner reprennent cours vers leur secours propice et portent son corps, qui se trouua moins onereux que de coustume, comme s'il eust voulu combattre pour la troisieme fois contre la tempeste, ce qu'il fit ; car par ses prieres et intercession il obtint victoire contre ceste foudre. Ce qu'apparut, quand soudain silence est imposé aux vents, le tonnerre ne mugit plus, les esclairs cessent et la gresle demeure en l'air où elle s'euanouyt et dissipe sans tomber sur terre. Les nues se dissipans reuient une telle serenité, qu'il sembloit que du iour ni de la nuit ne deuoir tomber une seule goutte d'eaue. Mais parceque si souuent telle furieuse emotion d'air aussy tost s'enfuyoit et retournoit, aucuns d'eux constituerent de demeurer près de la chasse où reposoit le corps dudit saint, afin que si la tempeste se ressuscitoit parmy la nuit ne leur peust nuire. Cela deliberé, commencerent à chanter vespres et ainsy ceste iournée prit fin. La nuit venue, les freres bien fatiguez, chacun se retira au dortoir quotidien, et si tost que chacun vint à prendre son repos, ce guidon et conducteur de tempeste connoissant qu'obstant la presence dudit saint son expugnateur, il ne pouuoit executer sa maligne volonté et intention, desiran t neantmnoins s'il luy fut été possible de faire ce qu'il étoit deliberé, car la nuit fermée, que chacun plus profondement dormoit, tomba un si grand amas de gresle et de telle grosseur, enuiron la minuict, au milieu de la cour entre le cloistre et l'hospital, sans aucun bruit, que comme i'ay trouué par escrit, nonobstant quelque grande chaleur du soleil qui peust auenir, fut plus de quinze iours sans être entierement fondue, et sans qu'il y eut appareuce qu'il fut tombé aucune goutte de pluye ny gresle par tout le finage voisin.

D'un villageois qui meritoirement fut foudroyé par un orage en charroyant du foin.
CHAPITRE XXV.


Auint en une autre aimée, qu'au chef de l'an, comme on celebroit la feste et solemnité dudit St Hydulphe, au lieu de St Preject, étoit un villageois qui auec un char attelé de deux boeufs charroyans du foin, et approchant le village, soudainement l'air commença à se troubler (combien que deuant il sembloit être bien serain) et se troubla de nues ; il tonne, il esclaire, puis descend si grande affluence de gresle, que le rustique ne peust trouuer lieu assez assuré pour se sauuer, tant l'impetuosité des vents étoit grande ; le voilà renuersé plat à terre, tout martelé et battu des glaçons, et ne trouuant autre couuerture pour se sauuer, laissant son char et ses boeufs à la fortune, se mussa sous le char, sous lequel estimant auoir trouué protection, à l'improueu, l'impetuosité du vent redoubla si furieusement son cours qui renuersa non seulement son char, mais dissipa et sema le foin trauers la campagne, delaissant le rustique sans autre couuerture que le ciel et l'air tourbillonnant par dessus et à l'enuiron de luy, où il demeura comme à demy mort, tourmenté du vent, debattu de la gresle et du tonnerre ensemble, presque suffoqué de la pluye ruisselante par dessous luy gisant couché sur la plaine, et en cest estat piteusement palpitoit tout proche de la mort. Quoy entendu comme le villageois étoit chastié, tout le peuple du village y accourut, non moins curieux que diligent à chercher si par telle tempeste les biens gysans et pendans sur terre étoient point desgatez et endommagez. Es trouuerent que non, mais chargerent le villageois gisant près de son char sans apparence de vie et le transporterent en sa maison, sous l'opinion neantmoins que telle defortune luyétoitauenuepour ses demerites, notamment pour ce qu'il n'auoit pas gardé l'honneur et reuerence deue à Dieu et audit St Hydulphe, et qu'assurement son incredulité luy auoit causé si rude punition. Dont euidemment appert comme ledit saint chastie aigrement ceux qui l'ont en mespris et defend ceux qui le reuerent et honnorent. O miserable pecheur ! en ce i'auray confiance, si le Tout Puissant punit en ce monde present si rigoureusement les contempteurs de son nom et de sa puissance, et resalarie ceux qui luy conferent l'honneur qui luy est deu. Qu'estime tu du siecle à l'auenir, veu que toutes choses presentes sont transitoires et de petite durée, mais celle du siecle ne se passeront jamais, ains seront eternelles et sans fin, soient celestes pour les iustes les ayans meritées, et les choses terriennes seront espandues sur ceux qui auront fait leurs tresors en terre. Or retournons à nostre premier but touchant les choses qui méritent exposition, auenues en nostre eglise de Sennone, où nous traiterons chacun en son lieu des autres eglises et des fondations d'icelles, situées par le voisinage de ladite église. Mais d'autant que nous auons traité autant que possible nous a été de nostre fondateur Gondebert, nous passerons outre à descrire de ses successeurs abbez, et des actes par eux executez pendant le cours de leur abbatiat.

* De saint Legier, Euesque.
CHAPITRE XXVI.


En ce meme temps (comme nous auons dit) que saint Gondebert se vint arriuer en ceste Vosges, pour la dissention suruenue entre deux freres Roys de France (lorsque nostre monastere fut construit), sçauoir et Childeric et Theodoric [657-693], le bienheureux St Legier, euesque d'Autun, pour ce qu'il ne vouloit incliner à la volonté d'iceux Roys, premierement se retira au cloistre de Lizieux (7), qui lors étoit fort celebre et de grande renommée par tout l'uniuers, auquel étoit Ebrouyn (8), tyran qui auoit auparauant été d'une des plus grandes maisons de France, soudain forcené d'une enuie accusa St Legier, et neantmoins sous le manteau d'une fausse amitié s'allia auec luy, en sorte qu'eussiez iugé en eux être Charles le Grand auec son Ganelon, et s'entretenans ainsi quelque temps sous ceste amitié feinte demeuroit en ce cloistre. Mais aduenu que Theodoric quelque temps après fut restitué à la couronne de France, ce traistre Ebrouyn ayant ietté (comme on dit) aux orties et l'ordre et l'habit, prenant les armes, contre lesquelles il changea son breuiaire, vint à être pourueu de l'estat le plus haut de la maison du Roy. Puis autant qu'il trouuoit de ceux qui luy auoient contrarié, les bannissoit et exiloit, ou les faisoit décapiter. Entre lesquels, il arracha dudit cloistre ledit St Legier, lequel après luy auoir fait arracher les yeux, luy escorcha le visage et arracha les dents du pauure innocent, lequel il deforma honteusement, mais entore luy fit tirer la langue de ses premieres racines : et neantmoins Dieu ne voulant denier le don de sa sainte grace à ce pauure martyr, obstant tel demembrement, luy restitua meilleure eloquence de parler qu'il n'auoit eu auparauant. De quoy le tyran Ebrouyn, après luy auoir improperé plusieurs iniures et faitendurer inumerables tourmens, le condamna à la mort [l'an 678]. Comme auparauant il auoit ià fait lapider son frere, nommé Gayn, euesque, l'ayant lié et attaché à un poteau de bois. Ledit bienheureux saint Legier en après, par ses vertus, fut celebre par le monde, ainsy que par le discours de sa vie il se peut conuoistre ; et depuis une de ses espaules auec le bras fut transportée à Morbach, au monastere imperial d'illec.

FIN DU LIVRE PREMIER.

(Suite)


(1) Au temps de saint Colomban, et même au XVIe siècle, selon Voleyr, dans sa Chronique en vers des rois d'Austrasie, on y trouvait fréquemment des ours.
(2) Une belle papeterie remplace aujourd'hui l'abbaye d'Etival, unie a l'évêché de Toul en 1749. Le rival de Dom Calmet, Hugo, évêque de Ptolemaïde, en fut le dernier abbé.
(3) Hunon descendait de la Maison d'Alsace et il était cousin du duc Ethico ou Athic, père de sainte Odille.
(4) Ce chapitre n'est point divisé dans d'Achery.
(5) Ruyr qui rapporte, dans ses Recherches des Saintes Antiquites de la Vosges [1634], le miracle obtenu par l'intercession de St Spin ou Spinule, assure que de son temps on voyait encore quelques apparences de ces sources salées. Ne serait-ce point là un indice de l'étendue de la mine de sel gemme dont les sources salées de la Lorraine sont la manifestation extérieure ?
(6) D'Achéry a supprime le reste de ce chapitre.
(7) Luxeuil (Luxouium claustrum).
(8) Ebroin, maire du palais sous Clotaire III et Thierry Ier, tué en 681, avait été rasé et confiné, en 669, dans le monastère de Luxeuii, à la prière de St Leger, qui empêcha Childeric de le faire mourir. St Leger ayant blâmé le mariage de ce prince avec sa parente, y fut lui-même renfermé quelque temps, en 673.

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