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Est-Républicain - 31  janvier 1915 - De Blâmont à Holzmiden

Voir aussi l'article Blâmont pendant la guerre pour d'autres liens.


DE BLAMONT A HOLZMINDEN
2 août au 31 décembre 1914

Dès le 2 août, les communications postales et par voie ferrée ayant été interrompue, Blâmont fut à peu près complètement isolé du reste de la France.
Jusqu'au 4 nous ne vîmes que quelques patrouilles françaises venant explorer la frontière et demander des renseignements aux douaniers qui, seuls, la surveillaient.
Le 4,au coin d'une rue, je me trouvais brusquement en face d'un petit détachement de uhlans dont l'un me salua d'un joyeux : « Bonjour monsieur le vétérinaire » tandis que le sous-officier m'interpellait d'un « Ca va bien ? » narquois. Je reconnu dans le premier un mitron qui avait travaillé pendant plus d'un an chez l'un de nos boulangers blâmontais ; le second était cultivateur à Landange; ils interpellèrent ainsi tous ceux de mes concitoyens qu'ils rencontrèrent dans les rues de Blâmont, et nous sûmes qu'ils appartenaient au 10e régiment de uhlans de Sarrebourg, lequel formait avec le 11e un corps spécial d'éclaireurs connaissant à fond tous les coins de notre région frontière et parlant couramment le français. Cette patrouille, arrivée par la vieille route de Sarrebourg, repartant sans avoir tiré un seul coup de feu et sans avoir molesté aucun des habitants.
Le lendemain, nouvelle apparition de cinq uhlans du 11e régiment, qui, surprirent en montant derrière le cimetière deux de nos chasseurs à cheval postés en vedette à la bordure du bois de Trion. Ils tuèrent le brigadier non sans avoir essuyé le feu de celui-ci qui, d'un coup de carabine, leur foudroya un homme ; puis ils dévalèrent au grand galop vers la ville, poursuivis par notre intrépide chasseur, qui, les rejoignant, abattit à son tour un uhlan et avança sur l'officier. Au moment où il allait embrocher celui-ci, notre brave, désarçonné par une brusque glissade de son cheval sur les pavés, tomba sur le sol et fut aussi blessé lui-même par un des allemands qui s'était retourné au fracas de la chute. A ce moment, le bruit d'une chevauchée s'étant fait entendre, le détachement ennemi s'enfuit à toute vitesse, croyant à une arrivée de nouveaux cavaliers français. En réalité, il ne s'agissait que d'un seul cheval : celui du brigadier tué qui revenait, d'instinct, rejoindre les chevaux au peloton. Et, ce jour-là, nous eûmes à Blâmont l'écoeurant spectacle d'une patrouille allemande fuyant éperdue devant un seul et unique coursier sans cavalier.
Les deux héroïques chasseurs à cheval appartenaient au 4e régiment, d'Epinal. Par une douloureuse coïncidence, le brigadier était Gérômois et fils d'une famille amie de la mienne : il se nommait Simon.
Le sang ayant ainsi coulé à Blâmont, dans ce premier combat entre Français et Allemands, nous vîmes chaque jour, jusqu'au 8, semblables escarmouches et pareils faits d'héroïsme soit dans les rues de notre ville, soit dans les jardins et nos vergers des alentours. Les blessés commencèrent à affluer à l'hôpital municipal et à l'ambulance de la Croix-Rouge où tout était préparé avec le matériel nécessaire.
Seul chargé d'assurer le service médical à ce moment - puisque dès le 1er août nos deux médecins et le pharmacien avaient été mobilisés, - je considère comme un devoir de rendre un éclatant hommage à Mme René Florentin, présidente de la Croix-Rouge à Blâmont.
Par son zèle, par son dévouement, par son activité, elle fut l'âme de nos ambulances en cette période tragique des trois semaines d'août.
Le 8, le régime de terreur commença à régner sur Blâmont. Ce jour-là, les hordes teutonnes firent irruption et nous vîmes passer dans les rues des milliers et des milliers d'hommes, infanterie, cavalerie, artillerie, ils défilaient en rangs compacts, coude à coude, hurlant à pleine voix le « Wacht am Rheim » et deux autres refrains dont l'un rengainait sans cesse : « Nous irons manger la soupe à Paris ! ».
Une demi-heure après l'apparition de la première tête de colonne, un groupe de cavaliers se précipite sur M. et Mlle Cuny, qui moissonnaient à la montée de Barbas.
Sans mot dire, le sous-officier qui tenait la tête déchargea à bout portant sa carabine dans la poitrine de la jeune fille qu'il étendit à ses pieds : « un Français de moins ! » cria l'assassin en tournant bride avec ses hommes.
Le 9 août, toutes les maisons étaient envahies et les habitants submergés durent se plier à toutes les exigences et toutes les brutalités : les brutes qui venaient d'arriver avaient fourni une étape forcée de 70 kilomètres, par une chaleur caniculaire et c'est le pistolet ou le fusil contre la tempe qu'ils nous sommèrent d'ouvrir nos caves et nos garde-manger ; c'est à coup de crosse dans les reins qu'ils se firent montrer tous les coins et recoins de nos habitation pour s'assurer qu'aucune arme, qu'aucun piège, qu'aucun soldat français n'y étaient dissimulés.
Les rares Blâmontais qui osèrent encore circuler dans les rues purent voir les cafés mis au pillage par des ivrognes casqués qui buvaient « à la régalade » les litres d'eau-de-vie, d'apéritifs, de liqueurs et d'absinthe.
Le résultat de ces beuveries ne se fit pas attendre : le soir venu, un coup de feu éclata qui fut suivi jusqu'à une hure assez avancée d'une fusillade terrifiante.
Tous les soirs, à la tombée du jour, les mêmes scènes se renouvelèrent : un coup de feu partait d'un coin quelconque, suivi de feux de salve qui faisaient voler les vitres en éclats, brisaient les volets et écaillaient les murailles.
Terrifiés, mais ne comprenant rien à ce gaspillage de cartouches, tous nos concitoyens se demandaient à quels mobiles pouvaient bien obéir ces sauvages ; nous fîmes fixés dès le matin du 10 par les menaces qui nous furent adressées : « Les habitants de Blâmont, tous francs-tireurs, tous brigands. Ils tirent sur nous, nous les punirons s'ils continuent » nous criaient officiers et soldats.
Dans la soirée du 8, en allant constater l'état du cadavre de la pauvre petite Cuny, je fus saisis par une bande de cinq officiers supérieurs qui, m'appliquant le canon de leurs pistolets automatiques sur la figure, me conduisirent chez notre honorable maire M. Bentz, qu'ils sommèrent de les suivre ; encadrés de nos gardes du corps, nous dûmes parcourir les rue en criant aux habitants : « Il est ordonné d'ouvrir les portes, d'éclairer les fenêtres sous peine de mort ! ».
Cette mesure et cette menace furent maintenues pendant toute la période de première occupation.
Et soutenus par leurs chefs, les soldats teutons continuèrent leur déprédations et leurs libations, devenant d'heures en heures plus furieux et plus menaçants.
Le prince de Bavière, commandant en chef du 1er corps bavarois, s'était installé au château de l'industriel Burrhus - fabricant de chocolat et sujet suisse - dont il vidait consciencieusement la cave avec son état-major.
Afin d'éviter le pillage et la destruction de son usine, M. Burrhus avait mis à la disposition du général pour être distribués aux troupes, plusieurs milliers de kilogrammes de sucre, de cacao et de chocolat fabriqué. Le « gentilhomme » bavarois sut reconnaître cette libéralité en laissant saccager et incendier la chocolaterie à laquelle ses soldats mirent le feu le 12 août. Son hôte ayant véhémentement protesté, le « brave » général le menaça du peloton d'exécution. La menace n'intimida en aucune façon M. Burrhus : invoquant le respect du droit des gens, proclamant sa nationalité il riposta en menaçant son interlocuteur princier d'une plainte au gouvernement helvétique et en l'informant qu'il allait hisser le drapeau fédéral sur sa propriété. Il est à supposer que l'opinion des Suisses préoccupe les « intellectuels » allemands, car le prince baissa le ton et ne renouvela pas ses menaces envers M. Burrhus.
A l'heure où flambait la chocolaterie, les sauvages ivres recommencèrent leur fusillade dans toutes les rues.
M. François, négociant en vin, rue des Capucins, ayant à loger deux officiers supérieurs, ceux-ci ne trouvèrent rien de mieux pour se distraire ce soit là que d'inviter une demi-douzaine de leurs « kamarades » à venir vider la cave de M. François.
Celui-ci, obligé de leur servir d'amphitryon, remplissait leurs verres de vins variés lorsque dans la rue, commença la fusillade quotidienne. Un carreau ayant volé en éclats à l'une des fenêtres, le maître de la maison se précipita d'instinct dehors : la porte s'ouvrait à peine qu'il était empoigné et entraîné à coups de crosse.
« C'est toi qui a tiré - lui crièrent ses agresseurs - tu vas être fusillé ! »
Mme François qui s'était jetée à la suite de son mari pour l'empêcher de sortir, terrorisée qu'elle était par les détonations, revint pour supplier les officiers attablés dans la salle à manger d'intervenir : l'un deux se leva, alla parlementer un instant et ramena M. François.
Celui-ci était à peine rentré que les bandits assis à sa table se précipitant sur lui en riant aux éclats, le poussèrent bien en vue dans l'encadrement de la fenêtre éclairée, puis se collant au mur, bien abrités à droite et à gauche de la baie lumineuse, ils se mirent à tirer des coups de pistolet en allongeant le bars en dehors. Mme François ayant poussé un cri d'épouvante et tenté de tirer son mari en arrière, les bandits la placèrent brutalement à ses côtés et recommencèrent leur tir. Des coups de feu ne tardèrent pas à répondre du dehors et plusieurs projectiles vinrent crever le plafond, les tentures et briser le lustre allumé.
M. et Mme François n'échappèrent que par miracle à cette atroce tentative d'assassinat d'un genre spécial.
Le même soir, une mère dont les soudards violentaient la fille, ayant supplié un officier d'intervenir, reçut de ce dernier la réponse suivante : « Ce n'est sur pour cela que vous me dérangez ? Si vous recommencez... » et sans achever la phrase, il dit le geste de la mettre en joue.
Le 13 août, la nuit étant venue, l'honorable M. Barthélemy, ancien maire âgé de 86 ans, venait de poser sur une fenêtre la lumière prescrite lorsqu'il fut massacré par un groupe de Bavarois qui, en passant, avaient aperçu la silhouette derrière les vitres closes ; Mme Barthélemy assista, impuissante et terrorisée au supplice de son mari.
Une heure plus tard, au moment de la fusillade quotidienne, M. Louis Foël, attendant sur le seuil de sa porte, avant d'aller s'étendre sur son lit, la rentrée d'un officier supérieur qu'il avait à loger, fut brusquement empoigné et entraîné. Collé au mur de l'hôtel de ville, contre une affiche de mobilisation, à quelques centimètres de la boîte aux lettres, il tombait fusillé moins de cinq minutes après son arrestation : son cadavre, monté au cimetière par ses assassins, fut jeté en travers d'une tombe où il resta, loque pitoyable et sanglante, jusqu'à la fuite des barbares - ceux-ci ayant fait défense à la famille de l'ensevelir.
J'ai lu et j'ai entendu raconter, depuis mon retour de l'exil, le récit de la mort de Louis Foël. Personne n'en a su ni vu les véritables péripéties et il faut que tout le monde les connaisse. Louis Foël n'a ni provoqué, ni menacé ses agresseurs d'un revolver. Il avait subi sans révolte et sans rébellion le sac de sa maison, et il fut saisi comme je viens de le dire, au seuil de son logis par la meute hurlante et furieuse. Fort comme Hercule, il secoua ses agresseurs à plusieurs reprises et arriva, poussé plutôt que traîné, gardant ses bras libres, contre le mur d'exécution.
Debout, les bras croisés, les dominant de sa haute stature, le vieil Alsacien septuagénaire regarda ses bourreaux sans sourciller, en les narguant de l'ironique sourire que nous lui connaissions tous et il s'abattit sous la rafale de Mauser comme s'abat le chêne sapé par la hache.
C'est un gendarme allemand qui m'a raconté la scène du meurtre à laquelle il assista. Par extraordinaire, ce gendarme teuton n'avait pas une âme de bête féroce et il m'avoua que l'exécution du vieillard l'avait bouleversé et indigné. Je dois à la mémoire du martyr - dont j'étais l'ami personnel - de faire connaître ce témoignage d'un soldat ennemi est de proclamer que son nom mérite de rester dans l'histoire à côté de celui des héros.
- Aux plaintes douloureuses ou indignées qui leur étaient adressées sans relâche par le maire et par les habitants, les chefs répondaient en excusant leurs hommes.
A l'accusation d'ivresse, ils répondaient : « Il est défendu à nos soldats de s'enivrer et ils ne s'enivrent pas... S'ils tirent sur les habitants, c'est pour répondre aux coups de feu que ceux-ci tirent les premiers. Et puis... c'est la guerre ! ».
Cette exclamation : « C'est la guerre ! » était leur argument définitif et péremptoire. « C'est la guerre ! » répondait le prince de Bavière, commandant en chef, à son hôte, M. Burrhus, quand celui-ci lui montrait d'un geste indigné, sa chocolaterie qui flambait.
- « Nous nous sommes trompés : nous savons maintenant que votre mari n'avait pas tiré de coups de feu ce soir là sur la place ; mais c'est la guerre !... » répondirent les bourreaux à la veuve de l'infortuné Foël, deux heures après le supplice de son mari.
S'il était inutile et superflu de discuter cet argument avec les têtes carrées, j'eus tout de même l'occasion d'acquérir et de placer sous les yeux de leurs médecins-majors une preuve matérielle que leur fameux argument des coups de feu tirés par les habitants n'était qu'un mensonge indigne.
Le 13 août au matin, un sous-officier m'amena un blessé qui avait l'épaule fortement endommagée : « En voici un que nous avons trouvé dans la rue au petit jour ; c'est encore un franc-tireur de la ville qui a tiré avec son fusil de chasse », me certifia d'un ton furieux le sous-officier.
Sans lui répondre, j'examinai l'homme et, dès la première palpation, je sentis sous mon doigt une balle de Mauser à peu près intacte.
« Allez me chercher immédiatement votre major en chef, - ordonnai-je au sous-officier qui, resté debout auprès de moi, m'examinait curieusement -vous lui direz qu'il s'agit d'une affaire extrêmement grave et urgente ».
Un quart d'heure plus tard arrivait un des majors principaux. Comme la plupart des médecins allemands avec lesquels je me suis trouvé presque nuit et jour en contact à partir du 8 août, il était correct, poli et calme. Je le priai de procéder à l'extraction du projectile logé dans l'épaule du blessé.
« Vos hommes, lui dis-je, affirment que ce blessé à reçu du plomb de chasse ; il est indispensable que vous vous assuriez du fait pour témoigner vous-mêmes. »
Un instant après, le chirurgien examinait avec un véritable ébahissement la balle à chemise de nickel qu'il avait retirée du bout de la pince.
« S'agit-il d'une chevrotine ou d'une balle de Mauser ? » lui demandais-je.
- « Ceci, me répondit-il, est évidemment une balle de Mauser.
- « Voudriez-vous bien le certifier par écrit dans un procès-verbal que nous signerions tous les deux ? »
- « Non, je ne puis signer une pièce écrite semblable »
- « Peu importe - conclus-je. - En ce qui me concerne, je vous avertis que j'affirmerai ce fait, sous la foi du serment. Tous les soirs, vos hommes, ivres et fous, tirent des feux de salve dans nos rues et contre nos demeures, prétendant qu'ils se défendent ainsi, légitimement, contre les attaques de nos concitoyens armés de fusils de chasse.
« Or, les habitants ont tous déposés leurs armes à la mairie et l'autorité militaire allemande a proclamé la peine de mort immédiate pour tout civil qui garderait par devers lui un fusil ou un revolver. Vos pionniers de l'équipe de pillage ont visité nos demeures suivant une technique savante, percutant les murs, sondant les plafonds, soulevant les lames de parquets, bousculant la literie.
« J'ai vu des jardins et des caves défoncées à la profondeur de deux fers de bêche. Par conséquent, à mois d'admettre sur vous avez distribué des Mausers à nos concitoyens, vous devez déclarer à votre commandant en chef que ce sont vos soldats qui s'entretuent en voulant chaque soir, terroriser notre paisible ville. »
Je ne reçus aucune réponse du médecin allemand qui se retira avec un salut raide.
Le 13 août, à 11 heures et demie du soir, je venais de m'étendre, tout vêtu, pour me reposer un peu, lorsque je m'entendis appeler dans la rue.
C'était M. Bentz, notre dévoué maire, qui, entouré de soldats, venait me chercher. Il était accompagné de plusieurs notables blâmontais. Je me joignis à eux et l'escorte armée nous conduisit à l'hôtel de ville. Là nous attendaient plusieurs officiers qui nous intimèrent l'ordre de reproduire à la main une note prévenant les habitants que deux hommes et trois chevaux ayant été tués par la population, l'autorité militaire avait résolu de fusiller plusieurs notables et de bombarder la ville.
MM. Bentz, Florentin, Diot, Ignard, Crouzier, Hertz et moi nous ne pûmes sortir qu'après avoir copié plus de deux cents exemplaires de cet avis. Une fois dehors, nous résolûmes de nous rendre, séance tenante, en délégation, au logis du général en chef, pour demander l'autorisation de faire évacuer les habitants. Introduits à 5 heures du matin, nous fûmes informés par un officier que réponse ne nous serait donnée qu'à 11 heures.
Confiants dans cette promesse tacite qu'aucune violence ne serait commise avant notre entrevue, nous nous séparâmes.
Entrant à l'ambulance, je constatai qu'on y procédait à l'enlèvement méthodique des blessés. Aux majors qui surveillaient ce déménagement, je demandai : « Pourquoi faîtes-vous déplacer les malades ? Où les conduit-on ?
- « Parce que - me répondirent-ils - nous ne devons pas laisser les dans la ville qui sera bombardée et détruite aujourd'hui même, par mesure de représailles.
« Comme vous avez soigné nos blessés avec le même dévouement que les blessés français - ajoutèrent-ils - nous vous rendons le service de vous prévenir et nous vous conseillons de partir au plus vite. Nous tenons du comte von Malsheim, commandant la place, que ceux des habitants qui le demanderont, pourront se retirer en Suisse, sauf un certain nombre de notables qui seront fusillés, le maire en tête. »
Ledit commandant von Malsheim était l'hôte de M. Louis François. Je me rendis immédiatement chez celui-ci pour lui faire part de l'avertissement qui venait de m'être donné.
Il fut immédiatement confirmé à M. Louis François par von Malsheim lui-même.
Je rentrai chez moi avec l'intention de préparer, jusqu'à 11 heures du matin, moment fixé pour l'audience chez le général en chef, les affaires indispensables ou précieuses que je comptais emporter si j'évacuais Blâmont. A 8 h 45, un feldwebel se présentait et me remettait un papier dont voici la traduction : « Ordre de faveur, au sieur Lahoussay, vétérinaire, de quitter aujourd'hui avant neuf heures du matin, le territoire d'Empire, pour se rendre en Suisse. Devra se présenter eu chef de poste de la gare de Sarrebourg avec le présent ordre pour « acheter » les billets de voyage. »
Malgré la gravité des heures que nous traversions depuis le 8 août, j'avoue que je fus pris d'une envie de rire irrésistible à la lecture des deux mots « territoire d'Empire », dont l'outrecuidance teutonne étiquetait déjà le sol français une semaine tout au plus après le commencement des hostilités.
A 9 heures, ayant rassemble à la hâte le linge et les hardes indispensables dans deux valises et un sac de touriste, je quittai Blâmont avec ma femme et mon enfant de cinq ans.
Devant l'hôtel de ville, des soldats rassemblaient tous les hommes valides qu'ils trouvaient.
Le maire Bentz, son adjoint Florentin et le curé de Blâmont arrêtés et ligotés - malgré l'audience promise pour 11 heures par le commandant en chef - étaient gardés à vue par le peloton évidemment destiné à les fusiller ;
Résolus dans une admirable dignité, la tête haute et le regard ferme, ils nous saluèrent amicalement et M. Bentz nous dit : « Je vous souhaite bon voyage et bonne chance. Nous, vous voyez, nous allons partir probablement pour un autre voyage dont nous ne reviendrons plus ! »
Je n'ai su que deux mois plus tard comment M.Bentz et ses compagnons d'infortune avaient échappé au poteau d'exécution grâce à l'arrivée foudroyante des troupes françaises quelques heures après notre départ.
C'est au milieu d'un véritable troupeau humain, composé d'une trentaine de familles blâmontaises et d'un grand nombre d'habitants des villages voisins que nous atteignons Gogney, en nous faufilant à travers d'innombrables convois, au milieu d'une poussière tellement dense que nous n'apercevions rien à quelques pas devant nous.
Grâce à la complaisance de mes clients de Gogney, je pus trouver un cheval et une charrette sur laquelle je fis monter les bagages et autant de femmes et d'enfants qu'elle en put contenir.
M. Pretoy, propriétaire à Blâmont, conduisait le cheval ; M. Crousier, notaire, surveillait les bagages et les enfants ; moi-même je faisais fonctionner à l'arrière la mécanique de serrage et j'exhibais les papiers aux soldats qui nous arrêtaient à chaque instant pour nous interroger.
Tous ses arrêts se terminaient invariablement par la question suivante, dont nous fûmes harcelés pendant plusieurs jours :
« Blâmont est-il brûlé ? à Blâmont, francs-tireurs tous tués, n'est-ce pas ?
- Non, non, Blâmont, n'est pas brûlé », rétorquions-nous.
- « Doch ! Doch ! » (si,si), affirmaient nos interlocuteurs en montrant de la main les épaisses colonnes de fumées qui, derrière nous, marquaient le travail criminel auquel procédaient dans nos villages frontières les brutes de l'armée allemande.
Nous espérions pouvoir nous reposer suffisamment à Sarrebourg, après la dure épreuve de 30 kilomètres que nous avions fournie pour atteindre et y prendre, le lendemain matin, nos billets pour Constance.
Mais à l'entrée de la ville, nous fûmes immédiatement arrêtés et conduits en prison, dans poste en armes, dont le chef après deux secondes à peine d'examen, confisqua nos papiers en disant qu'ils n'étaient pas en règle.
Après une nuit passée en cellule, on me restitua, crayonné de rouge et de bleu « l'ordre de faveur » qui m'avait été remis à Blâmont, - (de la part du médecin en chef, j'avais omis de le dire plus haut) - en m'informant que cette pièce était désormais valable sans conteste et qu'elle me permettrait de voyager avec ma femme et mon enfant jusqu'à la frontière suisse.
Des billets pour Constance me furent en effet délivrés à la gare, mais l'employé qui me les délivra me prévint que nous n'aurions un train « pour civils » qu'à deux heures du matin, c'est à dire dix-huit heures plus tard.
Pendant la journée, nous vîmes défiler dans les rues de Sarrebourg plusieurs cortèges d'hommes de toutes conditions expulsés, nous dit-on, de Pexonne et des environs. Ces malheureux, ruisselants de sueur paraissaient extenués : plusieurs, en sabots et n'ayant pour vêtement que leur pantalon et leur chemise, nous dirent en passant qu'ils avaient été « ramassés » pendant qu'ils étaient occupés dans leurs champs et entraînés par les uhlans sans avoir pu repasser devant leurs habitations.
A une heure du matin, un gendarme vint nous cherche à l'hôtel où nous étions campés et où nous avions déclaré vouloir attendre l'heure du départ : il nous conduisit à la gare où il nous surveilla jusqu'au départ du convoi qui, enfin nous emporte vers Strasbourg.
Nous espérions pouvoir repartir de Strasbourg sans y subir un arrêt prolongé ; mais au débarcadère, après examen de nos papiers et la persistante interrogation « Est-ce que Blâmont est détruit ? », on nous conduisit à Kehl avec une escorte de fantassins armés.
La présence de cette escorte qui nous encadrait attira vite l'attention sur nous et, quand le mot de « Blâmont » eut été prononcé par les soldats, la foule devint hostile et nous montra les poings en criant « Capout Franzozes !... francs-tireurs Blâmont capout : »
Parqués près de la voie ferrée de Kehl nous attendîmes pendant de longues heures un « convoi pour civils » qui ne vint pas et nous fumes ramenés à Strasbourg, après avoir assisté à d'innombrables défilés de convois d'artillerie lourde.
Après une nuit passée à Strasbourg, je pus me faire indiquer un loueur de voitures qui consentit à nous conduire à Oppenweier où nous eûmes la chance d'avoir un train.
A Offenbourg, nouvel arrêt de cinq heures, nouvelle arrestation et interrogatoire chez le Bezircksant qui nous laisse aller après un estampillage de nos tickets de chemin de fer et de nos « ordres de faveur ».
Pendant quatre heures consécutives nous vîmes défiler, comme à Kehl et à Strasbourg, des trains militaires, se succédant de trois en trois minutes, qu'une foule de badauds saluait de furieux « hourrahs ! Hoch ! Hoch ! »
A Trilberg, où nous arrivâmes à deux heures du matin, éreintés et à moitié endormis, nous fûmes brutalement jetés hors des compartiments et enfermés à double tour dans une salle de la gare. Un officier, qui survint et qui nous interrogea, l'un après l'autre, me déclara que j'étais Alsacien et espion. Il me fallut longuement discuter pour démontrer que mon livret militaire, mon sauf-conduit signé du maire de Blâmont et mon brevet d'automobiliste n'étaient pas des faux et que je n'étais pas né en Alsace, mais à Dijon.
Enfin, nous pûmes remonter en wagon, sous l'oeil méfiant des soldats boches et reprendre notre trajet ver Donaueschingen où, à la descente du train, nous fûmes dépouillés de nos tickets pour Constance. Comme nous refusions de nous en dessaisir, l'officier qui surveillait notre débarquement nous invita à lui présenter nos papiers et nous déclara, d'un ton cassant : « Aucun étranger ennemi ne passe pas en Suisse ; vous êtes prisonniers de guerre », et il empocha les ordres d'évacuation qui nous avaient été remis pour la Suisse à Blâmont. Il nous fut impossible de parlementer : baïonnette au canon, des fantassins nous entraînèrent à travers une double rangée d'indigènes qui se mirent à nous apostropher et à nous lancer de furibonds : « Franzozes capout ! ... Blâmont, francs-tireurs, capout ! ... Rauss ! ... »
Le camp où l'on nous conduisit comptait à ce moment 300 détenus civils, Français, Anglais, Russes, Serbes, Alsaciens-Lorrains et même Japonais. parmi eux nous rencontrâmes dix-sept de nos concitoyens de Blâmont dont nous avions été séparés par les diverses péripéties de notre exténuant voyage. Nous eûmes par eux l'explication de l'aubade hostile qui nous avait accueillie à notre arrivée dans le pays en même temps que celle de l'insistance avec laquelle
on nous avait si souvent demandé si Blâmont était brûlé. Les journaux avaient dès le 10 ou le 12 août, annoncé que notre cité avait accueilli les soldats du kayser à coups de fusil, et que, pour nous punir, le commandant en chef, prince de Bavière, avait résolu de nous bombarder « pour l'exemple ». L'arrivée d'un groupe de Blâmontais avait été également annoncée par les mêmes journaux et c'est pourquoi les « braves » habitants de Donaueschingen donnèrent un charivari menaçant à nos femmes et à nos pauvres gosses exténués et épouvantés.
Je ne parle que pour mémoire des bagages qui nous furent « égarés » ; un de nos compagnons d'exil, notaire, ne put retrouver un sac contenant pour plus de cent mille francs de titre. J'étais pour ma part, allégé d'une valise noire contenant d'indispensables vêtements et que j'avais eu un mal infini à « coltiner » sur mon dos.
Notre colonie était composée, à Donaueschingen, d'individus de toutes conditions : les millionnaires y côtoyaient fraternellement de malheureux paysans, qui n'avaient même pas une blouse à mettre sur leur chemise.
Dès leur arrivée, et quelle que fut leur éducation, toutes les femmes furent contraintes de procéder à l'épluchage des pommes de terre qui devaient faire partie de la pitance commune. Elles s'y employèrent avec activité et entrain et si les officiers garde-chiourmes préposés à notre surveillance crurent les humilier en leur prescrivant grossièrement cette besogne ménagère, il durent être singulièrement déçus par la bonne grâce à la fois narquoise et charmante avec laquelle leurs prisonnières s'acquittèrent de la « corvée de patates ».
Les baraquements où nous étions casernés à Donaueschingen, étaient propres. Mais la nourriture qu'on nous distribuait était ignoble : cinq jours par semaine, le menu se composait d'un liquide répugnant dans lequel nageaient quelques pommes de terre - souvent avariées - mélangées avec des pois secs et à de l'orge insuffisamment cuits et durs comme des cailloux. Deux jours par semaine, en guise de viande, une rondelle de saucisse « au sang » était ajoutée à la soupe.
Ce menu était le seul « substantiel » (?) de la journée. Le matin et le soir, ceux qui avaient le coeur assez solide pour l'avaler recevaient une tasse de « caf é » d'orge et de glands torréfiés.
Chaque personne touchait chaque jour un pain blanc d'environ 500 grammes ; je dois reconnaître que ce pain était d'excellente qualité, blanc et fort bien cuit.
Après vingt jours de cette détention à Donaueschingen, nous fumes, un matin, tous invités à faire la déclaration exacte des ressources pécuniaires que chacun de nous possédait. Ceux dont l'avoir en numéraire fut jugé suffisant furent invités à partir dans l'une des villes dont on nous présenta la liste.
Nous choisîmes presque tous Baden-Baden, mais le jour du départ, on nous obligea à verser, pour l'abominable pitance à laquelle nous avions été astreints, une addition d'un mark par jour et par personne ; les bébés de l'âge du mien furent taxés au même tarif.
Baden-Baden est une ville cosmopolite, comme toutes les grandes stations balnéaires. Habituée aux touristes, la population leur doit sa prospérité et ses ressources : à de rares exceptions près, elle fut correcte et même hospitalière envers les internés étrangers et nous vécûmes sans une tranquillité relative à Baden-Baden, pendant près de trois mois, astreints seulement à un appel hebdomadaire de la police.
Pour ma part, j'eus l'heureuse chance de trouver un petit logement agréable chez une excellente et respectable dame dont le fils est l'un des éminents professeurs de l'Ecole Polytechnique de Zurich : grâce à l'obligeante entremise de mon hôtesse et de son fils, je pus, après deux mois d'exil, faire parvenir des nouvelles en France, à ma famille angoissée et en recevoir d'elle dans une lettre qui nous inonda l'âme d'un chaud rayon d'espérance à mes compagnons d'exil et à moi. A ce moment, nous étions tous tristes et démoralisés de ne rien savoir de ce qui se passait hors d'Allemagne. Les « extra-blatt » répandus à profusion à Baden ne parlaient que de victoires teutonnes : plusieurs fois par semaine, les cloches retentissaient, tandis que les habitants arboraient - du lever au coucher du soleil - des drapeaux qui pendaient - kolossaux - d'un étage à l'autre (car en Allemagne les drapeaux ont l'envergure d'un drap de lit).
Nous vîmes ainsi célébrer « la Victoire de Nancy », celle de Lunéville, celles de Liège, de Namur, de Bruxelles, d'Anvers, de Reims, etc. Les Badois faisaient déjà des préparatifs pour glorifier « la prise » de Paris, lorsqu'enfin la première lettre de France me parvint. Elle était forcément brève sur les évènements, puisque j'avais prévenu mes parents que la correspondance des pays neutres devaient circuler ouverte. Néanmoins, datée de Dombasle-sur-Meurthe-, me parlant de gens toujours en bonne santé et « tranquilles » à Nancy, à Lunéville et ailleurs, elle nous a donné la certitude que les réjouissances dont nous étions si souvent assourdis et attristés n'étaient qu'un vaste bluff destiné à « monter le coup » à toute la population de l'Allemagne. D'ailleurs, le thermomètre ne tarda pas à baisser et maintenant les figures allemandes s'allongent à la lecture des listes immenses sur lesquelles s'inscrivent les morts, les blessés et les disparus.
J'ai dit avec quel sans-gêne brutal nous avaient été enlevés, au saut du train - à Donaueschingen - mes tickets pour Constance et l'ordre d'évacuation qui nous enjoignait d'évacuer en Suisse.
Nos protestations n'ayant pas été écoutées par l'officier qui commandait le camp de Daonaueschingen et n'ayant pu obtenir la restitution de ces documents, nous nous étions entendus pour renouveler notre protestation à Baden-Baden et pour demander la continuation de notre voyage jusqu'à Constance.
Personnellement, je protestai contre mon maintien en Allemagne, en invoquant le cas pour lequel j'avais été réformé du service militaire et en invoquant également les règles de la Convention internationale de la Croix-Rouge de Genève.
Je n'étais pas combattant puisque réformé : j'avais en outre assuré le service des ambulances et de l'hôpital de Blâmont, du 2 au 14 août, comme seul chef des services de la Croix-Rouge à ce moment ; mon maintien forcé en Allemagne était donc arbitraire et contraire au droit des gens.
Je fus d'abord invité à me présenter devant une commission médicale militaire qui après un sévère examen, me délivra une pièce établissant que par suite d'une fracture grave de la cheville droite, j'étais impropre au service militaire. Cette commission militaire fut courtoise avec moi.
Je fus ensuite invité à déposer chez le besirksamt une demande de libération accompagnée de mon livret militaire et du laissez-passer qui m'avait été délivré le 2 août par le maire de Blâmont pour me permettre d'assurer le service de la Croix-Rouge. Ledit laissez-passer avait été accepté, visé et signé le 9 août au matin par le médecin en chef du corps bavarois, lorsqu'il s'était présenté à l'hôpital.
Le besirksamt de Baden-Baden ayant jeté un coup d'oeil sur cette pièce me déclara : « Je la crois indiscutable et je crois que l'autorité militaire à laquelle je transmets votre dossier, ne fera aucune objection à votre renvoi en Suisse. »
Partageant l'optimisme du fonctionnaire badois, je m'empressai de faire parvenir aux êtres chers qui m'attendaient en France la bonne nouvelle de mon arrivée probable.
Mais hélas ! avec les civilisés allemands, il faut toujours penser à la fable : « La proie pour l'ombre ».
D'abord informé officieusement par le police que les bureaux du corps d'armée avariant donné un avis favorable à ma demande, je reçus plusieurs jours après la notification que « Berlin » refusait de la prendre en considération parce que la pièce attestant de mes services à la Croix-Rouge de Blâmont et estampillée par le médecin en chef allemand ne portait aucun sceau militaire. « Procurez-vous - me dit le fonctionnaire qui me notifiait la décision de Berlin - une pièce portant les cachets officiels de la Croix-Rouge et de l'autorité militaire de votre région et je crois que vous aboutirez à un résultat favorable. »
Ecrire d'Allemagne en France est long, difficile, même avec l'aide d'un intermédiaire en pays neutre, puisque toutes les lettres de ou pour ce pays ne doivent circuler qu'ouvertes et puisqu'elles sont soumises à la censure des « cabinets noirs » allemands.
Il me fallut donc plusieurs longues semaines pour demander et recevoir la pièce libératrice qui fut rédigée par Mme René Florentin (présidente de la Section de la Croix-Rouge de Blâmont) et apostillée par M. le délégué officiel du ministère de la Guerre Lépine, ainsi que par le commandant de la place de Nancy.
Cette pièce me parvint le 20 novembre au moment où, après trois mois de tranquilité relative à Baden, la police teutonne commençait un régime de rigueur contre les étrangers retenus en Allemagne. Dans la deuxième quinzaine de ce mois, nous étant un jour présentés à l'appel hebdomadaire prescrit, nous fûmes accueillis pas ces mots : « les Anglais et les Français maltraitent nos blessés et nos prisonniers, vous êtes avertis que si cela continue, vous serez emprisonnés ».
Deux jours plus tard, nous étions invités à quitter Baden-Baden dans les vingt-quatre heures et à nous rendre dans une autre ville, à choisir dans une liste qui nous fut présentée.
A notre question : « Pourquoi cette mesure », il fut répondu : « Parce que vous êtes trop près d'Oas où nous avons une station de dirigeables. Dorénavant, aucun prisonnier étranger ne pourra rester à moins de vingt kilomètres des ouvrages militaires, dépôt de munitions, hangars de ballons, etc... »
D'accord avec un certain nombre d'autres internés civils, je me rendis à Pforzheim, grande ville du duché de Bade, qui, avant la guerre, était paraît-il, le plus grand centre de production du monde entier pour la bijouterie en « toc ».
Dès notre arrivée, la police nous intima l'ordre d'avoir à nous présenter chaque jour à un appel individuel, sous peine d'une amende de cinq marck pour la première infraction et de prison pour les suivantes.
« Pourquoi cette sévérité alors que bous étions beaucoup plus libres à Baden ? » demandai-je.
- « Parce que, me répondit l'argousin boche à qui j'adressais cette question, parce que nous ne vous traiterons jamais comme vous traitez les prisonniers allemands en France. Votre tribunal de Versailles vient de condamner pour vol nos médecins militaires. Vous subirez les conséquences de cette injuste condamnation. »
Dès mon arrivée à Pforzheim, je présentai au Bezirksamt une nouvelle demande de départ pour la Suisse. Ce fonctionnaire qui me reçut avec une correction guindée, visa mes pièces sans soulever d'objection et me remit un mot pour le médecin-chef des ambulances de Pforzheim, par lequel je devais faire également viser mon dossier.
Je trouvai le médecin dans le principal hôpital. Il m'accueillit, lui, avec beaucoup d'affabilité, lut avec attention les pièces que je lui tendis, et, après avoir rédiger une note qu'il épingla à ma pièce officielle de la Croix-Rouge de Nancy, il m'offrit de visiter son « lazaret » (où tout, entre parenthèse me parut admirablement aménagé). Par une délicate attention, je fus conduit dans une salle où quarante de nos soldats français étaient soignés. Ils appartenaient au 13e corps et il me déclarèrent tous, l'un après l'autre, qu'ils étaient soignés avec beaucoup d'attention et traités exactement sur le même pied que les blessés allemands. La plupart étaient d'ailleurs en excellente voie de guérison. En me reconduisant, le médecin en chef m'informa qu'il autorisait à revenir voir mes compatriotes aussi souvent que je le désirerais. Je n'ai pu, malheureusement, profiter jusqu'à la fin de mon exil, de cette faveur accordée spontanément par un ennemi aux sentiments généreux.
En effet, dès le surlendemain, m'étant présenté à l'appel des internés civils avec quelques minutes de retard, je fus puni d'une amende cinq mark qu'il me fallu payer séance tenante : en guise de reçu, une note me fut remise qui précisait qu'à la première récidive l'amende serait triplée et accompagnée de huit jours de prison.
Vingt-quatre heures après cet incident, le chef de la police nous prévint, après nous avoir mandés tous dans une cour gardée par des agents, qu'en raison des attentats commis par des avions sur Fribourg-en-Brigsau, contrairement aux lois de la guerre (sic), des mesures sévères étaient imminentes contre nous.
La mise à exécution de cette révoltante menace ne se fit pas attendre : le 16 décembre, tous mes compagnons français et moi nous étions arrêtés et mis en cellule à la maison d'arrêt de Pforzheim ; en même temps, nous apprenions que le même traitement était infligé à tous les étrangers retenus en Allemagne.
En nous voyant arriver en son édifice, le gardien-directeur de la prison déclara, en nous bouclant, « qu'il aurait »,nos os de « Franzozen ! » Et de fait, la canaille nous fit endurer toutes les vexations possibles. Pour mon compte, je fus bousculé, fouillé, dépouillé de tout ce que contenaient mes poches - y compris un petit peigne à moustaches. On nous mit au régime des condamnés à mort : une assiette de soupe à l'eau dans la journée. La cellule ne contenait rien autre chose qu'un lit et baquet, et le lit se redressait contre le mur où il restait cadenassé du lever au coucher, de façon à ce qu'il fut impossible de s'y asseoir pendant la journée.
Une promenade dans la cour intérieure, me permettait de revoir chaque jour mes compagnons pendant deux heures ; nous tournions en cercle, à cinq pas l'un de l'autre, avec défense d'échanger une parole, sous peine de cachot.
Le 20, nous fûmes livrés à l'autorité militaire et, sans savoir le sort qui nous était réservé, nous considérâmes notre sortie de la geôle de Pforzheim comme une délivrance.
Conduits à la gare entre une double haie de baïonnettes, nous fûmes pourtant autorisés, avant le départ, à embrasser nos femmes et nos enfants, qu'on avait consenti à prévenir et à rassembler pour ces adieux et auxquels on fit connaître séance tenante qu'ils seraient expulsés d'Allemagne le 31 décembre au plus tard.
Enfermés dans de vieux wagons délabrés, dont les rampes et mains-courantes en cuivre avaient été enlevées, sous la surveillance de sous-officiers armés - sans doute parce qu'on n'avait pas une confiance suffisante dans l'incorruptibilité des simples fusiliers -, nous fûmes transportés à 800 km de Pforzheim, après un voyage qui dura vingt-huit heures et pendant lequel il ne nous fut permis de descendre des guimbardes que deux fois, à l'une pour recevoir un verre de « café impérial » aux glands doux - l'autre pour toucher un pain noir accompagné d'un morceau de « wurst ».
Le terme de notre voyage était Holzminden, dans le duché de Brunswick, au milieu du massif du Hans.
A quatre kilomètres et demi de cette petite ville s'étend un camp qui doit être désormais le centre militaire de détention pour les internés civils retenus en Allemagne.
Erigée en plein champs, dans un vrai cloaque de boue liquide, cette cité de malheur est composée de baraques en planches plus ou moins jointes, à l'achèvement desquelles 40 soldats français et environ 350 soldats belges travaillaient quand j'y arrivai avec mes compagnons.
Cinquante personnes auraient de la peine à s'y loger à l'aise ; aussi la chiourme militaire prussienne y place cent vingt individus ; comme literie, des sacs contenant de petits copeaux d'emballage trempés par un long séjour sur le sol et par les gouttières ruisselant entre les planches mal assemblées et disjointes par l'humidité ; comme confortable moderne : l'électricité.
Je précise les conditions d'aménagement parce que j'ai appris qu'un délégué plus ou moins officiel de je ne sais quelle administration a affirmé l'existence à Holzminden d'un confortable hygiénique avec chauffage central, douches chaudes, électricité, etc, etc.
Ce délégué a probablement visité l'appartement du comandant militaire ; mais il n'a sûrement pas couché sur les copeaux des internés ni goûté à leur nourriture.
Il y a à Holzminden, des détenus de tous les âges : femmes, enfants, adultes et vieillards appartenant à tous les rangs sociaux.
La plupart ont vu tout ce qu'il est possible de voir en fait de carnage et d'horreurs.
J'ai causé là avec des habitants du Pas-de-Calais, de la Somme, de la Meuse, de tous les départements envahis, de Belgique, à des gens de ma clientèle, à des Alsaciens-Lorrains arrêtés et brutalisés comme « suspects ». Beaucoup sont dans un dénuement lamentable, ayant été arrêtés dans leur champ sans avoir pu repasser devant leurs demeures pour y prendre le moindre objet indispensable.
Le camp entouré d'un enchevêtrement de fils barbelés et de 3 mètres de hauteur, surveillé par des sentinelles apostées dans des blockhaus.L'un des côtés de l'enceinte est limité par un bois sur la bordure duquel une batterie d'artillerie a été installée ; on prévoit qu'en cas d'émeute ou de rébellion, les pièces de cette batterie nous réduiraient immédiatement à l'obéissance.
Ce camp, lorsqu'il sera complètement achevé, pourra contenir dix mille otages et internés civils ; il y en avait 4.600 fin décembre. A ce moment, il était permis à chaque détenu d'écrire et de recevoir, chaque semaine, une lettre de 32 lignes.
J'ai su que, depuis ma libération, cette faculté était réduite à une lettre par mois.
Comme nourriture, la même « ratatouille » répugnante qu'à Donaueschingen ; c'est un adjudicataire qui devait nourrir la colonie, moyennant 65 pfennigs par tête et par jour. Comme il n'en dépensait que 20 à peine, il réalisera d' « honnêtes » bénéfices avant le licenciement des malheureux qu'il affame si la situation se prolonge. Il est vrai d'ajouter qu'à ceux dont les ressources sont suffisantes, ce mercanti allemand vend à prix d'or saucisses, charcuterie et autres « delicatessen ».
Nous pouvions circuler, converser et jouer (sans enjeux d'argent) dans les limites de l'enceinte barbelée. Et il nous avait été enjoint de saluer les officiers que nous croisions.
Inutile de dire que nous usions de toutes les ruses pour éviter de nous trouver face à face avec eux.
Le 21 décembre pourtant, au matin, je heurtai le commandant au moment où il tournait l'angle de mon baraquement ; gardant mes mains dans mes poches, je passai sans faire mine de le voir.
Deux minutes plus tard, un feldwebel m'enjoignit brutalement de le suivre chez son officier qui m'apostropha de la façon aimable que voici : « Pourquoi n'avez-vous pas salué « une personne » il y a un instant ! Est-ce ainsi qu'en France on témoigne le respect à ses supérieurs ? »
- Je savais que vous étiez le supérieur des soldats qui nous surveillaient ici ; mais personne ne m'a dit que vous étiez le supérieur des prisonniers », ripostai-je.
- « Français à forte tête, vous ! - jargonna le garde-chiourme en chef - Je vous punirai sévèrement au premier manquement ; retirez-vous de mes yeux !... ». Le soir ce de jour, le même sous-officier revint me chercher en me saluant comme ils saluent là-bas leurs officiers et me reconduisant chez le même « supérieur » qui, aussi aimable à ce moment qu'il avait été rogue le matin, me dit en se casant plusieurs fois en deux : « Le général m'envoie l'ordre de vous mettre en liberté « immédiate » et « tout de suite ». Mais je ne consens pas à vous laisser partir à cette heure pour quatre « kilometter ». Je fais préparer à vous une chambre dans mon bâtiment. »
Je remerciai le « supérieur » et lui déclarai que je tenais à passer cette dernière nuit sur mes copeaux afin de prendre congé de mes compagnons d'internement.
Malgré la joie que j'éprouvais à la pensée de reprendre ma femme et mon enfant à Pforzheim (où ils devaient m'attendre jusqu'au 31), c'est avec un douloureux serrement de coeur que je quittai, au petit jour, les braves gens dont je venais de partager les souffrances et dont je gardais l'amitié.
Quarante huit heures plus tard, je sortais de l'odieux « territoire d'Empire », non sans avoir subi une dernière vexation de la brute casquée qui, à la barrière de la douane, examinait d'un air furieux les voyageurs pour la Suisse : il tourna et retourna dans tous les sens le passeport délivré à mon nom par l'agent consulaire espagnol, le mit dans sa poche et refusa rudement de me le rendre. « Rauss » ! meugla-t-il pour finir. Malgré le grand désir que j'aurais eu de garder ce document, preuve et souvenir du cauchemar que je venais de vivre durant quatre mois et demi, je n'essayai pas d'insister davantage. Pourtant, ce passeport m'était indispensable pour rentrer en France et regagner Nancy, et j'étais fort préoccupé de son escamotage. Grâce à la bienveillante complaisance de notre ambassadeur à Berne, je fus muni d'une autre pièce qui m'évita toute entrave et tout retard.
Le 30 décembre, je foulais les pavés de Nancy et j'embrassais mes chers parents. J'apprenais en même temps que je ne possède plus rien. - tout ayant été pillé et détruit chez moi, - et que la horde barbare des boches avait parachevé dans la plupart de nos malheureux villages frontière l'oeuvre infernale de carnage et d'incendie dont j'avais vu le commencement lorsqu'ils m'expulsèrent de Blâmont.
Quand reviendront ceux que j'ai quitté à Holzminden ?
Beaucoup, dont la santé est fortement ébranlée, ne reviendront peut-être jamais ! Et cette pensée m'est infiniment douloureuse, car les amitiés scellées sur la terre d'exil par des souffrances comme celles que nous avons supportées en commun sont, comme on dit chez nous : « à la vie, à la mort ! »
J'ai, en rentrant en France, transmis à beaucoup de mes compatriotes les souvenirs, les nouvelles et le voeux d'un grand nombre de mes compagnons d'Holzminden qui m'en avaient chargé.
L'un deux, en particulier, M. E... de Strasbourg, - interné avec nous et très durement traité parce qu'il n'a jamais consenti à dissimuler son ardent amour de la France et parce que son fils est sergent dans l'un de nos régiments de la « division de fer » - m'a dit en me quittant : « Faîtes savoir à mon fils de ne pas se tourmenter sur mon compte et affirmez-lui que je ne me tourmente pas, moi, parce que quand je retournerai à Strasbourg, je suis sûr que c'est en terre française et que je retrouverai notre demeure. »
Partageons tous la certitude de ce patriote alsacien et gardons, invincibles, notre confiance et notre espérance !...

A. LAHOUSSAY
Vétérinaire-inspecteur sanitaire à Blâmont.

 
Est-Républicain du 31 janvier 1915 Est-Républicain du 31 janvier 1915
   

NDLR : concernant la relation de la mort du brigadier Simon et la poursuite qui s'en suivit il est possible que A. Lahoussay ait été témoin oculaire de la scène vu que sa maison était située dans la "rue de Barbas" (actuellement Foch), en face de l'église :

André Lahoussay, originaire de Dombasle, a obtenu le 20 août 1902 une bourse du département de 1000 francs pour accéder à une école nationale, et. 50 fr supplémentaires le 22 avril 1903 à "M. Lahoussay, de Dombasle, élève à l'école vétérinaire d'Alfort". Diplômé à Alfort en 1906, André Lahoussay est nommé vétérinaire départemental à Blâmont le 24 août 1910. Après son retour début 1915 à Blâmont (en tant que vétérinaire sanitaire, où il signale une épizootie à Amenoncourt dans un rapport du 5 juin 1915), Lahoussay est encore cité en 1934 comme membre le commission d'hygiène du département (voir aussi l'affaire de l'empoisonnement de Madame Gouget dans Le Temps du 14 juin 1931 et du 3 janvier 1934, et le Petit Parisien du 13 juin 1931).


 Plaque de porte du vétérinaire André Lahoussay (longueur 82 mm) :


Cartes postales du camp de Holzminden :
    

 

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