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Victoire Perrin - Soeur Léopold (1876-1944) (2/2)

 

 


Voici la suite du témoignage manuscrit de remerciement à soeur Léopold.
L'auteur anonyme prend la juste précaution d'ajouter à son récit « pour autant que ma mémoire en a gardé le souvenir, » ; car s'il tente d'apporter une forme chronologique à son récit, plus de cinq ans après les événements,  il règne une confusion de date très importante, qui va jusqu'à placer au 7 août 1914 la chute du fort de Manonviller, alors même que la première invasion n'a pas commencé, et que le fort ne capitulera qu'après la seconde invasion (le 27 août. L'auteur dit même qu'il apprend la nouvelle par les journaux que lui donne les soldats français le 15 août...).

Nous nous permettons donc d'ajouter de nombreuses notes à ce document, qui conserve toute son importance pour certains petits détails dont il est émaillé, pour l'expression de la reconnaissance aux soeurs de Saint-Charles, et la mémoire émotionnelle de la semaine de tourmente du 8 au 15 août 1914.
 


Témoignage en PDF (8 Mo)

Ce recueil des hommages qui sont rendus aux vertus de nos religieuses de Saint Charles serait incomplet, si je ne relatais les principales phases de la guerre, qui pendant cinquante-deux mois, ont fait admirer leur attitude courageuse, leur patriotisme, leur charité et leur dévouement sans borne.
Je vais donc dans les pages qui suivent, faire connaître, pour autant que ma mémoire en a gardé le souvenir, les évènements les plus marquants, en particulier de l'hôpital, un des nombreux théâtres où s'accomplirent les atrocités allemandes que l'univers a réprouvées.

- L'invasion de 1914 -

Le vendredi 31 juillet à 6 heures du soir, la petite gare de Blâmont est remplie de voyageurs qui attendent le passage du train. Tous ces braves gens causent tranquillement de leurs affaires et un peu des probabilités de la guerre, quand le chef de gare vint les prier de passer au guichet qu'il allait leur rembourser le prix des billets, parce que le train de Cirey à Avricourt cessait de fonctionner. La mobilisation partielle venait d'être décrétée. La gendarmerie partait au galop dans toutes les directions porter les ordres de mobilisation à tous les intéressés.
Cette brusque nouvelle jetait la consternation dans tous les foyers ; néanmoins nos braves réservistes s'empressaient de faire leurs adieux à leurs familles éplorées et gagnaient en hâte les points de concentration qui leur étaient indiqués sur leur livret individuel. Les derniers journaux arrivés dans l'après midi du 31 juillet disaient encore qu'on espérait que la diplomatie localiserait le conflit entre la Serbie et l'Autriche, que la guerre pouvait encore être évitée. Notre confiance dans la paix durant encore quand la proclamation du Président Poincaré du 2 août annonçant la mobilisation générale vint nous enlever notre dernière illusion.
Les esprits les plus chimériques, qui ont pris au sérieux les protestations hypocrites de pacifisme de l'astucieux empereur germain, commencent à se rendre compte que la guerre est inévitable, malgré une phrase de la proclamation du président qui dit que la mobilisation générale n'est pas nécessairement une déclaration de guerre. Mais c'est l'Allemagne qui, sans provocation, la déclare à la France en même temps qu'à la Russie. Nous apprenons cette grave nouvelle dans la nuit du 2 au 3 (1) août, pendant que tous les hommes de 20 à 45 se hâtent de rejoindre les dépôts de leurs régiments et que les jeunes gens de 18 à 20 ans s'en vont contracter des engagements volontaires. Les chevaux, le bétail, les voitures automobiles et autres réquisitionnés par l'intendance militaire sont acheminés rapidement vers Baccarat et Badonviller. En quelques heures il ne reste plus à Blâmont que la population exempte de service militaire, mais qui n'en aura pas moins sa part de lutte à soutenir contre la nation de proie qui va fondre sur elle. Les angoisses et la tristesse se lisent sur tous les visages.
Nous apprenons par des personnes expulsées d'Allemagne que ces barbares sont dans l'enthousiasme, que la guerre à la France rend tout le pays fou de joie. Les chemins de fer allemands transportent des armées formidables à la frontière qu'elles vont franchir aujourd'hui ou demain, nous dit-on. Du côté français nous ne recevons plus aucune nouvelle si ce n'est que nos troupes n'occuperont pas Blâmont, elles restent concentrées dans les collines qui nous entourent. Cette perspective d'être entre deux feux nous navre lamentablement. Une invocation à la Bienheureuse Jeanne d'Arc ranime notre courage.
Sous la direction de la vaillante soeur Léopold des ouvriers installent deux immenses drapeaux de la croix rouge sur les principaux bâtiments de l'hôpital. La même opération se fait au collège transformé en ambulance des Femmes de France, organisée par Madame Florentin, présidente de cette association à Blâmont. Soeur Léopold, nommée supérieure ici depuis peu de jours, se trouve dans une situation qui eut découragé bien des hommes, mais confiante en la protection divine et ne voyant que son devoir, elle se multiplie pour faire de son hospice une véritable ambulance de guerre, car elle prévoit que cet établissement va recevoir des quantités de blessés, placé qu'il est au centre du premier choc des deux armées. Secondée par ses courageuses compagnes, en vingt quatre heures elle met la maison en état de faire face à la nouvelle situation qui l'attend. Le dévoué concours de Madame et Monsieur Burrus (2) a été d'un secours inestimable par leur générosité et la prévoyance des besoins qui allaient s'imposer.
Nous attendons les évènements avec l'assurance que la providence ne nous abandonnera pas.
Le 4 août dans l'après-midi une patrouille composée d'uhlans, parmi lesquels on croit reconnaître un ancien domestique d'une maison de Blâmont (3) qui les guidait à travers les rues, fait le tour de la ville et après s'être assurée qu'il n'y a pas de troupes françaises à craindre ici, elle regagne ses cantonnements à la frontière.
Le lendemain 5, une troupe plus importante traverse Blâmont, la lance au poing, le regard fixé aux fenêtres des habitations, se dirige sur la côte de Barbas. Mr Cuny de Blâmont (4) était occupé avec sa fille dans un pré à la lisière du bois de Trion, entendant le bruit de cette cavalerie ils croient prudent d'aller se cacher derrière un buisson ; un allemand ayant aperçu la jeune fille s'élance vers elle la traitant d'espionne et la fusille à bout portant, sous les yeux de son père mieux caché à quelques mètres de là. Cette détonation attire quelques chasseurs à cheval en vedette sur la lisière du bois, malgré l'infériorité de leur nombre ils chargent les allemands à coup de sabres en blessent plusieurs qui restent sur le terrain avec un cheval tué. Dans la mêlée le brigadier Simon (5) du 4e chasseurs à cheval est désarçonné et tombe à terre où il est piétiné par les lourds chevaux allemands, une de ces brutes lui perce la tête de part en part d'un coup de lance. Après ce haut fait d'armes ces reîtres retournent sur leur pas en jetant leurs lances pour se sauver plus vite. Le corps de Simon est amené à l'hôpital par des habitants, ainsi que les blessés allemands qui sont conduits prisonniers à Baccarat. Cette première escarmouche est bientôt suivie d'une autre autour de la ferme Duchamp où il reste des morts que les habitants enterrent sur place. Les chasseurs à cheval ramènent des prisonniers du butin en chevaux, armes et munitions, équipements enlevés aux morts et aux blessés. C'est l'hôpital qui reçoit en grande partie les blessés les prisonniers et le butin pris aux boches. Cet encombrement tournerait au désordre si nos soeurs n'étaient sans cesse aux aguets pour empêcher la confusion dans tout ce brouhaha. Les quelques troupes d'infanterie et cavalerie qui avaient pris part à ce combat se retirèrent avec leurs prisonniers. Mais les allemands guettent leur départ et font un nouveau bond en avant. A midi une vice fusillade éclate à la gare, dirigée sur deux chasseurs à cheval envoyés en reconnaissance vers la gare, les balles sifflent et s'abattent comme une grêle le long de la grande rue, tuent les chevaux de nos chasseurs, mais ceux-ci non atteints rejoignent leur peloton qui les attend à l'autre extrémité de la ville.
Après un peu d'accalmie, il est quatre heures après midi (6), un aéroplane allemand nous survole et met en action une mitrailleuse dont la crépitation continue met le comble à la torpeur des habitants. Un formidable coup de canon retentit, un obus fend l'air d'un sifflement sinistre au dessus de nous et s'en va éclater dans la direction de Badonviller. C'est le signal de la marche en avant de l'armée allemande qui était massée depuis huit jours entre Sarrebourg et la frontière à 4 kilomètres de Blâmont. On entend le bruit des sabots de leurs lourds chevaux accompagné de chants gutturaux qui nous écorchent les oreilles.
Blottis derrière nos persiennes nous assistons à l'interminable défilé de cette cavalerie qui nous semble alors une force qu'il nous sera difficile de vaincre. Puis c'est le tour de l'infanterie dans la cadence assourdissante des coups de talons de bottes, précédée de joueurs de fifres et de tambours aux roulements de crécelles. Un officier se détache des rangs grimpe aux barreaux de la porte de l'hôpital qu'on avait fermée et interpelle une de nos soeurs qui se trouvait dans la cour : « Madame, c'est l'hôpital ? ». Notre soeur lui tourne le dos sans répondre. Ce même individu est apporté blessé quelques heures après, avait-il eu le pressentiment de ce qui l'attendait ? Les derniers bataillons de cette première vague d'envahisseurs s'arrêtent sur un ordre des chefs et restent un instant l'arme au pied. Sur un nouvel ordre posent leurs sacs à terre et prennent les maisons d'assaut, brisant toutes les portes et tous les meubles qu'ils trouvaient fermés, s'emparant de tout ce qu'ils voient à leur convenance, le révolver en avant bousculent les habitants, exigent que ceux-ci leur servent du vin, du café, de l'eau de vie, et qu'ils en goutent devant eux dans la crainte, disent-ils, qu'on ait empoisonné ces boissons.
Pendant que ces gloutons s'empiffrent dans une orgie qui va durer jusqu'au jour, une nouvelle division de cavalerie arrive, elle s'arrête à Blâmont et occupe les maisons qui restaient disponibles. Quand toutes les écuries sont remplies de chevaux ils logent le reste dans les chambres et les magasins, leur font de la litière avec le linge et les vêtements des habitants qui ne peuvent leur fournir ni foin ni paille ; ce fut une nuit épouvantable au milieu de ces cannibales et des roulements de tonnerre occasionnés par les convois d'artillerie, de munitions, de matériel des pontonniers qui sillonnaient toutes nos rues et toutes les routes d'alentour.
A la pointe du jour les coups de canon et les fusillades éclatent de tous les côtés, même dans l'intérieur de la ville, les allemands en prennent prétexte pour accuser les habitants de tirer sur eux. Ils font publier à son de caisse que tous les possesseurs d'armes à feu doivent les déposer de suite à la mairie. L'hôpital en est rempli qui proviennent des blessés, la supérieure les fait enterrer ou jeter dans un puits pour que l'ennemi ne les ait pas. A peine ces précautions sont elles prises que les services médicaux allemands prennent possession de l'hôpital. Les blessés français et allemands se succèdent rapidement sur des brancards dans des voitures, en rien de temps les salles sont remplies. Les médecins, dont le service est organisé avec une méthode qui dénote un entraînement de longue date, mettent les blessés français dans la cour pour faire place aux leurs dans les lits, brutalisent nos soeurs et exigent d'elles un travail insoutenable. A l'ambulance du collège, les habitants qui s'y étaient dévoués sont obligés de se sauver devant les brutalités dont ils sont l'objet.
Les 6 et 7 août (7) aucune atténuation du terrorisme déchainé par ces brutes, la résistance qu'ils rencontrent dans leur marche les rend furieux, ils amènent sans cesse des renforts. D'énormes pièces d'artillerie trainées par des tracteurs à vapeur sont dirigées vers Domèvre et destinées au bombardement du fort de Manonviller (8) qui tombe le lendemain sous d'énormes obus à gaz asphyxiant. La chute du fort leur a couté des quantités de morts qui jonchent la vallée de la Vezouse. Ils ne les enterrent pas ils les brûlent en les arrosant de pétrole, aussi l'atmosphère est imprégnée d'une puanteur indéfinissable (9).
Les 7 et 8 août (10) le terrorisme qu'ils ont déchainé sur nous ne fait qu'accroître, c'est toujours l'accusation de tirer sur eux qu'ils mettent en avant pour prétexter leurs criminelles représailles. Mr Foël (11), homme paisible entre tous, est appréhendé sur sa porte, accusé d'avoir tiré, entraîné derrière sa maison où on lui annonce qu'il va être fusillé. Il demande Mr le curé qui est amené par une troupe en armes, le chef de cette bande lui dit On va fusiller ce français recevez sa confession et après... on a cru entendre qu'il avait ajouté ce sera votre tour. Après cet assassinat ils vont chercher Mme Foël et lui montrent en ricanant leur victime étendue dans son sang, qu'ils laissèrent dans la rue après l'avoir dévalisée d'une somme importante en or, qu'il gardait sur lui depuis l'arrivée des Allemands (12). C'est en se cachant que quelques voisins purent l'inhumer le lendemain.
La résistance qu'ils rencontrent dans leur marche les exaspère, leur fureur n'a plus de limite, après Mr Foël c'est Mr Barthélémy, ancien maire, vieillard de 86 ans ; qui est lâchement assassiné en pleine nuit sous les yeux de sa femme.
Malgré les sérieux dangers que l'on coure dans les rues, nos courageuses soeurs de Saint-Charles ne manquent pas un seul jour de faire leurs visites aux malades de la ville, aux maisons qu'elles savent dans la détresse, se privant du nécessaire pour venir en aide aux ménages dont les provisions ont été anéanties par les vandales.
Dans leur orgueilleuse et furieuse folie ils font au Tout-Puissant l'injure de se croire protégés. Le Dimanche 9 (13), les troupes de religion catholique envahissent la chapelle de l'hôpital avec un aumônier qui se fait donner les habits sacerdotaux pour y célébrer la messe, tandis que l'église de la paroisse est prise d'assaut par les protestants, qui sont les plus nombreux, où ils entendent leur pasteur dont les excitations au carnage sont le fond de sa péroraison, comme du reste le sermon de l'aumônier catholique. Cette ferveur apparente dans leurs exercices de piété laisse l'impression d'être le fruit de l'obéissance passive plutôt que le résultat de sentiments vraiment religieux dictés par l'amour de Dieu. Quel contraste entre la rudesse des gestes et de la parole de cet aumônier et les exhortations bienveillantes et persuasives des sermons d'un prêtre français. Non, le Dieu de bonté ne peut protéger de tels énergumènes. Il s'en sert mais ne peut les aimer.
Un général arrive dans la nuit (14) et prend possession du château de Me Burrus avec son nombreux état major. Cette luxueuse demeure récemment remise à neuf est bientôt la proie du pillage par ses nouveaux hôtes, qui ne sont cependant pas le soldatesque sans Kulture, mais leur empereur a dit maintes fois dans ses harangues retentissantes : Nous autres Allemands nous sommes tous sortis du même moule. La Kulture ne fait que raffiner leurs mauvais instincts, chez la noblesse comme chez la roture. Leur première occupation en arrivant au château fut d'envahir les caves, un officier de l'état-major du général est trouvé par Mr Burrus, ivre mort couché sur le dos le nez sous le robinet d'un tonneau qui avait inondé la cave, dont l'odeur avait fait découvrir ce superbe produit de la Kulture (15). Mr Burrus, qui parle parfaitement l'allemand, signala au général boche l'écart de conduite de son subordonné. Un quart d'heure après arrive un ordre d'expulsion pour Mr Burrus qui est accusé de faire de l'espionnage pour la France. Le général lui accorde un quart d'heure pour quitter Blâmont lui et sa famille et ses domestiques (16).
Ce même général fait arrêter le chef de gare qu'il accuse de cacher des appareils de télégraphie et de correspondre secrètement avec l'armée française. Heureusement pour lui qu'il peut prouver que ces appareils ont été réclamés pour ses chefs le 31 juillet.
Alors commence une série de perquisitions odieuses pour trouver des téléphones ou autres moyens de correspondance cachée qu'ils prétendent que nous entretenons avec notre armée. L'hôpital est particulièrement l'objet de recherches d'une minutie inimaginable aucun recoin n'échappe à leurs investigations, jusque dans les cabinets où un occupant malchanceux, s'y étant enfermé selon la coutume française, est déclaré en flagrant délit de communication secrète souterraine, expédié comme espion au conseil de guerre. Le clocher, les greniers, les salles, les meubles, les lits, même ceux du dortoir des soeurs sont brutalement bouleversés pour y trouver les fameux téléphones qui ne sont qu'un mythe engendré par leur méfiance et le peu de succès de leurs sanglants efforts.
Les premiers arrivés nous disaient qu'en quinze jours ils seraient à paris et que la guerre serait terminée et que naturellement Blâmont serait allemand et profiterait des 30 milliards qu'ils vont demander à la France. Ceci était dit par les officiers, plastronnant, bombant le torse, étalant leur morgue germanique, en nous racontant ces calembredaines qui nous faisaient hausser les épaules, seule protestation qu'il nous était permise sans nous exposer à des représailles. Ils font écrire à la craie sur les murs et les portes « Blamont Deutch », donnent des noms boches à nos rues, en un mot ils vendent la peau de l'ours.
Une légion d'apothicaires vient s'emparer de la pharmacie de l'hôpital, domaine de notre soeur Euphémie (17), qu'elle entourait de soins maternels, elle proteste aussi énergiquement qu'inutilement. Ces pillards d'une catégorie nouvelle jettent des regards de convoitise sur une quantité d'objets de grande valeur par leur ancienneté et leur caractère artistique. Soeur Euphémie n'avait rien caché, elle ne pouvait croire que des soldats ne respecteraient pas la pharmacie des pauvres, elle oubliait que c'étaient des brigands.
Ils introduisirent dans la cour des voitures de médicaments ingénieusement aménagées qui nous montrent à quel point le souci des petits détails les préoccupait, en vue e la guerre qu'ils avaient décidé de nous faire.
Ce nouveau personnel est nombreux et encombrant, il envahit la presque totalité des locaux et réduit les habitants de l'hôpital à occuper le moins d'espace possible. Sans l'énergique résistance de soeur Léopold ils mettraient tout le monde dehors. Elle est seule pour tenir tête à cette tourmente, il n'y a plus e municipalité, le maire ne compte plus, paralysé qu'il est par les menaces continuelles dont il est l'objet par les autorités qui ne lui causent qu'avec le revolver braqué entre les yeux.
Il fait très chaud, tous ces nouveaux hôtes de l'hôpital se font apporter des sièges dans les coins ombragés de la cour, lisent les journaux qui doivent leur apporter de bonnes nouvelles, car la satisfaction s'épanouit sur leurs faces rubicondes estompées par les nuages de fumées de leurs cigares. Les éclats de rire de ces brutes renseignent suffisamment sur la nature des nouvelles qu'ils apprennent et le bruit que nous entendons s'éloigner de nous de plus en plus indique que nos troupes reculent. Notre inquiétude grandit, mais nous résistons quand même contre le découragement, nous avons foi, comme Clovis à Tolbiac, en la Justice Divine, qui sauvera encore notre vieille Gaule.
Une de ces brutes, avec un rire bestial dit à une dame âgée chez qui il logeait « Il vous faudra bien vingt-cinq Jeanne d'Arc pour nous faire partir de France maintenant » « une seule suffit monsieur » Cette réponse a le don de l'exaspérer, il injurie la brave dame qui sourit de la colère de ce grossier personnage, pourtant très Kultivé.
On inaugure les services de la Kommandanture, pour ses débuts elle avertit la population qu'elle doit se rendre à l'église le soir à huit heures en laissant ouvertes les portes des habitations. On croit qu'il s'agit de nous faire une communication au sujet du régime de l'occupation. Quand l'église est remplie, ils en ferment les portes et placent des sentinelles aux issues. Alors commence dans la ville un copieux cambriolage de toutes les maisons, quelques-unes possèdent des coffres-forts qui sont éventrés au moyen de chalumeaux à acétylène et vidés de tout ce qu'ils contiennent. Tout ce qui est valeur ou numéraire, argenterie, bijoux, que les habitants n'ont pas pris la précaution d'emporter avec eux est enlevé par ces brigands. Quand la razzia est terminée ils rendent la liberté aux gens qu'ils avaient enfermés dans l'église.(18)
Le 13 août il se produit des mouvements qui éveillent notre attention, on emballe ce qu'on avait sorti des voitures sanitaires, les apothicaires ont l'air très-soucieux, mais n'oublient pas pour cela le butin qu'ils ont convoité à la pharmacie, à son grand désespoir soeur Euphémie constate la disparition de ses plus beaux objets et d'une grande partie du matériel de sa pharmacie après leur départ : on évacue des blessés vers la frontière, le 14 (19) dans la soirée tout le monde s'en va en emmenant les blessés français susceptibles de guérison laissant ici ceux qui attendent leur dernière heure. Dans la nuit les coups de canon semblent se rapprocher de plus en plus de nous. Bien avant le jour de fusillades incessantes se font entendre ainsi que de furieux galops de chevaux. Nous reconnaissons bientôt les détonations sèches de nos canons de 75 auxquelles succèdent des sifflements d'obus qui ne sont pas boches et qui nous annoncent que les Allemands reculent, les nôtres les pourchassent.
On entend dans le lointain, direction des Marmottes, un clairon français, c'est le 8ème corps à la poursuite des boches, dont les arrière-gardes avec quelques canons occupent les collines boisées de Saint Marie et de Saint Pierre pour protéger la retraite de ceux qui s'enfuient vers Sarrebourg. Cette fuite avait commencé la veille par tous les chemins détournés, à travers champs et duré toute la nuit, nous privant de la joie d'assister à la débâcle. Il n'eut du reste pas été prudent de se montrer, on était criblé de projectiles, c'est par miracle que personne n'ait été atteint, presque tous les habitants s'étaient réfugiés dans leurs caves. Au jour nous ramassons des quantités de balles françaises et allemandes, dont la chute contre les murs et autres corps durs a fait prendre des formes bizarres. Nous trouvons dans les balles allemandes des espèces de balles doum-doum en trois pièces qui font les blessures affreuses qu'on a constatées sur les blessés français. Nos drapeaux de la croix rouge sont déchiquetés, il est bien regrettable qu'on n'ait pu les conserver, comme témoins des dangers courus ici, c'eut été un trophée pour notre chapelle, qui aurait rappelé à nos descendants les terribles angoisses que nous avons vécues sous la protection de ces emblèmes qui devaient abriter d'inoffensives souffrances humaines contre le fléau de la barbarie germanique.
La joie est dans tous les coeurs, nous nous croyons délivrés, le 8e corps d'armée continue la poursuite de l'ennemi. Les détonations ininterrompues de nos canons, l'entrain admirable de nos régiments d'infanterie qui traversent Blâmont sans s'arrêter, la vue du général qui conduit cette troupe au feu nous remplit d'allégresse. Peu de temps après, nous entendons le bruit des batailles qui se livrent déjà sur le territoire allemand. Les soldats français nous jettent en passant des journaux qui nous apprennent les différentes péripéties de la lutte depuis le cinq août : la chute du fort de Manonviller, les hécatombes de troupes allemandes aux abords de ce fort, qui ne dut être abandonné qu'après un puissant bombardement par des canons de siège monstrueux qui le couvraient de formidables projectiles (20), les sanglantes batailles dans les usines Diétrich et les faubourgs de Lunéville (21), que les Allemands sont parvenus à traverser au prix de pertes considérables, leur arrêt brusque devant les défenseurs de Nancy qui leur barrèrent la route avant Blainville (22). Epuisés par une série de sanglants combats ils reprennent en hâte la route de Sarrebourg, en couvrant leur retraite précipitée, par l'obscurité de la nuit et les arrière-gardes qui nous sont apparues avant le jour.
Ces journaux nous apprennent l'enthousiasme qui règne en France et les efforts patriotiques de toute la nation, unie dans la ferme volonté de châtier comme il le mérite cet incorrigible voisin.
Ces nouvelles réconfortantes nous dédommagent un peu des terribles heures d'angoisses mortelles que nous venons de traverser.


Pour terminer le récit de la première partie de notre long martyr, je croirais manquer à un devoir si je ne rendais pas ici un hommage particulier à la mémoire des devancières de nos compagnes de souffrance.
Soeur Denise (23) ! Soeur Anastasie (24) ! La première supérieure de l'hôpital pendant de nombreuses années, la seconde à la pharmacie et visitant les pauvres et les malades de Blâmont par tous les temps. Tous les vieux blâmontais gardent le souvenir des bienfaits de ces anges envoyés du ciel à tous ceux chez qui la misère et les souffrances se sont abattues. Ces noms si vénérables dans toutes les familles, riches et pauvres, évoquent en mon esprit les souvenirs les plus vivaces, malgré les soixante et des années qui nous séparent de cette lointaine époque. Je n'oublierai jamais la joie que j'ai éprouvée le jour où la respectable soeur Denise vint demander à ma mère de lui donner son fils, bambin de huit ou neuf ans, pour en faire un enfant de choeur à la chapelle de l'hôpital. Pendant des années j'eus le bonheur de partager avec un de mes petits camarades, ces quasi fonctions sacerdotales, que dans ma naïveté d'enfant, je considérais comme telles. Que d'heureux moment j'ai passés sans cette sainte maison, où les fêtes revêtaient alors un caractère de solennité imposante malgré la simplicité, je dirai même la pauvreté du décor et l'unique petite cloche que la chapelle possédait en ce temps là. Mais les harmonieux concerts de jolies voix qu'on y entendait, principalement pendant le mois de Marie, suppléaient avantageusement aux gais carillons des jours de grandes fêtes qu'on a entendu depuis quand de généreux donateurs dotèrent la chapelle de nouvelles cloches.
Mon camarade et moi nous ne pouvions dissimuler notre fierté, nous croyant d'importants personnages indispensables dans toutes cérémonies. Aussi debout longtemps avant l'heure, jamais Mr l'abbé Marsal n'eut besoin d'avoir recours à nos soeurs pour les services de la messe. C'était à celui de nous qui arriverait le premier, cependant nous n'étions pas encouragés, comme les enfants de nos jours, par les luxueux costumes dont on les orbe aujourd'hui, notre émulation avait ses racines dans les sentiments d'obéissance à l'autorité maternelle. Et puis un peu aussi que notre assiduité trouvait sa récompense dans les gâteries de la bonne soeur Hélène (25) qui occupait alors l'office de notre soeur Paul, et que notre gourmandise nous faisait si bien apprécie, surtout le jour de la fête de Saint Jean où un gouter délicieux nous était servi, comme à deux grands seigneurs dans la tonnelle du jardin. Malgré l'éloignement de cet heureux temps, je l'ai encore présent à la mémoire comme s'il datait d'hier.
La destinée nous épara l'un de l'autre de notre cher pays, mon camarde et moi nous sommes engagés dans l'armée à l'âge de 17 ans et dans quelques rares entrevues que le hasard nous ménagea en Afrique, où nous nous sommes retrouvés, c'était avec un touchant attendrissement que nous rappelions les heureux jours passés dans cette maison du Bon Dieu. Cet ami d'enfance mourut jeune, il avait aussi, comme moi conservé le plus affectueux souvenir de nos bonnes soeurs de Saint-Charles, dont l'abnégation et le dévouement furent dans tous les temps au dessus de tous les éloges.
Que du haut du ciel l'âme de celles dont mon enfance reçut tant de marques de bonté, voient ici l'expression de ma pieuse reconnaissance.
Depuis 1726, une phalange de ces héroïnes de la charité chrétienne, a comblé de bienfaits la population de cette citée, je m'associe a elle pour affirmer qu'
« Elles ont passé en faisant le bien » (26).

 



(1) La déclaration de guerre de l'Allemagne à la France n'intervint que le 3 août en fin de journée.

(2) Voir article La chocolaterie Burrus - 1913-1914

(3) Patrouille confirmée par André Lahoussaye (Est-Républicain - 31  janvier 1915 - De Blâmont à Holzmiden) qui précise : « Je reconnu dans le premier un mitron qui avait travaillé pendant plus d'un an chez l'un de nos boulangers blâmontais »

(4) Très grosse confusion de date : c'est à l'arrivée des Bavarois le 8 août en fin de journée qu'Aline Cuny qui moissonnait avec son père dans la côte de Barbas, sera assassinée par les Allemands.

(5) L'intervention suite à l'assassinat d'Aline Cuny est une contraction fictive des évènements. Le brigadier Félicien Simon (voir 1914 - Blâmont : premiers tués) a bien été tué ce 5 août, mais surpris par les Allemands alors qu'il observait à la jumelle depuis la côte de Barbas.

(6) Ce n'est pas le 5 août vers 16 h, mais le 8 août vers 18 h que l'invasion va commencer. De cette importante erreur va découler dans le reste du récit un ensemble de décalage de dates.

(7) 9-10 août

(8) La reddition du fort de Manonviller n'intervient que le 27 août 1914. Le passage d'une artillerie allemande aussi organisée vers Domèvre ne peut d'ailleurs s'être opéré qu'après le retour des Allemands le 22 août, profitant du retrait des troupes françaises sur les positions du Grand-Couronné de Nancy.

(9) Cette relation est fantaisiste, tant sur le traitement des morts, que sur les « obus à gaz asphyxiant » (plus tardifs dans la guerre) et « la chute du fort leur a couté des quantités de morts » : car le fort n'a pas été pris par assaut, mais par un bombardement ininterrompu du 25 au 27 août 1914.

(10) 11-12 août

(11) 13 août. C'est le long du mur de l'hôtel de ville que Louis Foël a été exécuté.

(12) Cette version n'est sans doute pas conforme à la réalité. Voir l'article Louis Foell, cafetier victime des Allemands (1854-1914).

(13) Le 9 août, lendemain de l'invasion, est bien un dimanche. C'est donc un retour en arrière dans le récit chronologique.

(14) Il s'agit ici de la nuit du 8 août.

(15) Fernand Burrus ne rapporte pas cet évènement. Voir article Presse suisse: la chocolaterie Burrus - 1914.

(16) Fernand Burrus n'a pas quitté Blâmont dès le 8 août : il est encore présent lors de l'incendie de sa chocolaterie le 12 août et n'a sans doute quitté Blâmont que le 14.

(17) Encore une grande confusion de dates. Selon le journal même de soeur Euphémie (« Quatre ans sous le joug allemand ») ce pillage est intervenu le 12 septembre 1914, avec le « le vol du fameux pilon en bronze datant de 1614 ».

(18) Selon le journal de soeur Euphémie ce pillage organisé intervint le 25 août 1914.

(19) Date exacte.

(20) Comme précisé en note 8, il est impossible que les journaux du 15 août puissent relater la chute du fort de Manonviller du 27 août 1914.

(21) Erreur : les Allemands n'entreront à Lunéville que le 22 août 1914.

(22) Encore une erreur dans cette allusion à Blainville-sur-l'Eau le 23 août, dans la défense du Grand-Couronné de Nancy

(23) Soeur Denise (1799-1872) 

(24) Soeur Anastasie Garré (1811-1892)

(25) Soeur Hélène Najean (1804-1889)

(26) Allusion à la formule de la plaque en mémoire des soeurs de Saint-Charles au cimetière (voir article Deux plaques en mémoire des religieuses de Blâmont - Détail)

 

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