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Chronique de Richer - XIIIeme s. (7)

 

Avant propos de 1857 PROLOGUE LIVRE Ier LIVRE II
LIVRE III LIVRE IV LIVRE V  

LIVRE CINQUIEME
DES CHOSES MEMORABLES
ESCRITES PAR FRERE RICHER,
Moyne de Sennone.

D'un prestre qui fut tué à Sauerne.
CHAPITRE PREMIER.


Tout ainsy que les choses cognues et certaines redigées par escrit engendrent bonne edification aux lecteurs et auditeurs, ainsy de vray les choses incertaines et douteuses sont reputées à vice aux escriuains et auditeurs. Et partant, ie m'estudieray à passer outre les choses douteuses et incertaines, et escrire les choses certaines et cognues. Or, aux parties d'Alsace (vulgairement Aussay), en
l'euesché de Strasbourg, en la ville de Sauerne, étoit une certaine matrone, autrefois desià veufue d'un certain homme de guerre, son mari, et enrichie de progenie assez noble, car elle auoit quatre fils, deux desquels étoient employez en l'exercice militaire, mais les deux autres n'étoient encor paruenus à cet honneur. Et combien que la mere s'esiouyt de telle lignée, si est ce toutefois qu'elle étoit encor detenue d'un esprit lascif, car elle auoit un certain prestre duquel elle fit son chappelain, et qui se ioignoit auec ceste femme (comme le bruit en étoit) d'une familiarité assez malhonneste. Et comme ce bruit fut venu aux oreilles de ses enfans, iceux touchez d'une trop grande douleur, induirent et persuaderent leur mere qu'elle separast ledit chappelain de sa maison, et de fait ledit chappelain se retira ailleurs. Après quelque espace de temps, comme il pensoit que l'infamie laquelle étoit diuulguée de luy et de ceste matrone fut entierement assoupie et mise en oubly, il proposa de rechef à reuisiter ceste femme, non toutefois en habit par lequel il peut être recognu, car il delibera de ne se vestir en habits sacerdotaux, mais en vestement de quelques femmeletes que l'on appelle en ces parties béguines ou penitentes. Et en ceste sorte se presenta à sa dame pour n'être cognu d'elle. Et de fait, à l'insceu d'un chacun (ainsy deguisé qu'il étoit), entra en la maison de ceste matrone, et sous telle espece de femme y habita quelque temps. Mais les autres femmes de ceste religion auoient accoustumé de frequenter en la maison de ceste dame, entre lesquelles l'une regardant plus subtilement le prestre, cognut que c'étoit luy par lequel ladite dame étoit diffamée, auquel elle demauda de receuoir un don de luy, et toutefois le chappelain assez follement luy denia. Mais ceste béguine courroucée alla trouuer les fils de ceste matrone, et leur intima comme elle auoit trouué ledit chappelain, vestu en habit de femme, en la maison de leur mere. Iceux tout confus de honte, auec grand tintammarre, entrerent eu la maison de leur mère, et à grands coups de leuier chamaillerent sur le dos du chappelain si furieusement que presque ïl rendit l'esprit. Et finablement le chassant de la maison et le demenant rudement par les rues, luy couperent le nez, et l'ayant tiré hors les portes de la ville, le laisserent à demy mort en une petite vallée. Et iceluy suruiuant bien peu de temps en telle angoisse de mort, rendit l'esprit, et fut en ce lien mesme enseuely. Et comme le bruit de ce faict fut paruenu iusques à Henry, euesque de Strasbourg, iceluy touché d'une extreme douleur pleura amerement. Et incontinent se fît appeller aucuns messagers, par lesquels il fit venir à luy les fils de ceste femme, auxquels il usa de tel langage : O sots personnages, qui vous a encouragez à ce faire, que de mettre la main sur le christ de Nostre Seigneur, et le mettre à mort et oser l'enseuelir si ineptement ? Mais iceux tous d'une voix proposerent l'iniure de leur mere et leur honte. Doncques l'euesque les interrogea, sçauoir si ce prestreauoit inferé quelque force à leur mere. Iceux toutefois contredisans : Car soit, disoient ils, que la chose soit faite par force ou volonté, si est ce que le bruit du faict nous est tourné, par le moyen de ce prestre, à grand deshonneur et vitupere. L'euesque repliqua, disant que la iustice ne leur eut manqué s'ils se fussent plaints aucunement à luy de l'iniure du prestre, veu principalement qu'iceluy iouyssoit de la iustice spirituelle et temporelle. Et de fait la ville de Sauerne est de sa iurisdiction et située en l'euesché de Strasbourg. Iceux donc ne pouuans pas contredire ni respondre au contraire, il s'enquit d'eulx si, pour l'egard de ce fait, ils vouloient obéir aux mandemens de l'Eglise et au sien. Eux doncques considerans que l'euesque étoit leur seigneur spirituel et temporel, et que par ce moyen ils ne pourroient decliner son iugement, se soumirent à faire sa volonté. A ceste raison, l'euesque ayant pris le serment d'iceux, leur commanda de construire un honneste tombeau à leurs dépens au lieu où le prestre étoit vilaynement enseuely, et là mesme ils y edifiassent une chappelle, à laquelle ils deuoient conferer tant et si suffisamment de reuenus pour qu'un prestre en peut être substenté pour y celebrer l'office diuin. Ce qui fut ainsy fait. Enfin, l'euesque ayant de rechef appellé ces deux freres, traita finement auec eux de leur salut. Vous, mes fils, disoit il, qui auez promis d'amender ce crime tant enorme sous l'asseurance d'un serment, vous êtes, comme ie voy, assez prets d'obéir aux mandemens de l'Eglise. Jusques icy, pour le remede du prestre qui a été meurdry, a été fait oeuure assez meritoirement competente.Toutefois, pour le peché commis, on ne vous a encor enioint aucune penitence. Et pour ce que nous sommes tenus de prouueoir à la iustice spirituelle et temporelle, suiuant le iurement que vous auez preste à l'Eglise et à moy estroitement, ie vous enioins que vous, quatre freres, vous vous hastiez à nauiguer et visiter le sepulchre de Nostre Seigneur, afin d'effacer ce grand peché, et ne retourner en vos propres biens que premier n'ayez autre mandement de moy. Les freres susdits, pour ne pouuoir entreprendre autre chemin sans preiudice de leurs personnes et de leurs biens, se mirent en voyage et paruindrent aux regions d'oultre mer. Mais quant à leur retour, ie n'en ay appris aucune chose. Considere, amy lecteur, de quel zele de Dieu, de l'Eglise et du Clergé, ce grand euesque contraignit les freres susdits, tant riches et extraicts de si noble race, par le glaiue spirituel et temporel, tellement qu'il les incita à mettre à fin leur penitence, non pas en leur pays, mais aux externes regions de l'Orient, et de là ne retourner sans expres mandement. Mais premier que mettre fin à mes escrits, ie tascheray à discourir d'un autre prestre qui fut aussy tué, et prudentement vengé par le mesme euesque, afin que le lecteur en puisse profitablement iuger.

D'un autre prestre qui fut tué.
CHAPITRE II.


Aux mesmes parties d'Aussay et en ladite euesché de Strasbourg, est une petite ville que l'on nomme Barra, assez remplie d'honnestes hommes. En icelle étoit un prestre, ieune et honneste, qui desseruoit à l'eglise du lieu. Or, auoit il une coustume que toutes les fois que les Aduents de Nostre Seigueur, ou le Caresme, ou autres ieusnes aduenoient au long de l'année, il ne vouloit pas ieusner, mais il s'accompagnoit de deux ou trois qu'il connoissoit être semblablement addonnez à gourmandise, et entroient en une tauerne où ils mangeoient et beuuoient publiquement, iusques à être pris de vin. Et comme le prestre qui auoit la charge de la paroisse eut apperceu ceste coustume en luy, voulut premierement le corriger entre eux deux priuement, afin de le diuertir de ceste mauuaise coustume (car il faisoit pecher beaucoup d'autres auec luy, et plusieurs en étoient scandalisez) ; mais luy au contraire respondit au prestre qu'il n'auoit intention de ieusner, puisque Dieu auoit créé le pain et le vin afin que les hommes en osassent pour leur volonté. Et comme iceluy l'eut admonesté souuentes fois sur ce faict, et veu qu'il n'y profitoit rien, delibera de le faire conuenir en l'église, afin qu'à la veue d'un chacun les paroissiens peussent iuger de son forfait. Et en ceste manière, luy venant à l'eglise, ne peut presenter aucune excusation, ains disoit seulement qu'il vouloit user des biens que Dieu luy auoit donnés, quand, et comment, et en quel lieu il voudroit. Ce qu'entendans aucuns hommes d'armes qui assistoient en la compagnie, le tancerent, luy remonstrans que cela luy seyoit mal d'user de tels propos eu la face du peuple, et principalement en l'eglise. Et l'ayant admonesté une fois, secondement et troisiemement, et voyant qu'il ne profitoit aucunement, il l'excommunia selon la coustume de l'Eglise, comme inobedient, et le chassa d'icelle. Non longtemps après, il aduint qu'à la veille des apostres St Jude et St Symon, iceluy prestre se transporta à l'eglise pour y celebrer la messe. Or, auprès de ceste eglise étoit une tauerne, à l'entrée de laquelle luy et quelques uns ses complices s'assirent, et mangeans et beuuans, tenoient propos de la sentence d'excommunication. Et comme le curé eut passé auprès d'eulx pour entrer au cimetiere, quelqu'un d'iceux reprochoit à l'excommunié pourquoy il ne vengeoit l'excommunication sur ce prestre qui passoit ; mais regardant çà et là, dit qu'il n'auoit point d'armes pour executer sa volonté ; dont l'un d'iceux, enflammé d'un venin diabolique, luy va dire : Prends ce dard, il est bien propre pour ce faire. Et l'excommunié l'ayant pris en sa main, courant d'un pied hasté, attrappa le prestre, qui premier qu'il s'en eut apperecu, ce miserable le perça d'outre en outre auec son dard. Mais le prestre se sentant blessé, mit la main sur le dard. Quoy voyant le meurdrier, et qu'il ne pouuoit retirer le dard pour frapper de rechef, se saisit d'un cousteau bien aigu qu'il auoit, et en donna si furieusement au pauure prestre, qu'il tomba demy mort à terre. Ce fait, ce malheureux homicide se partant de la ville, ne comparut en présence de personne. Les prestres circonuoisins, excitez d'un tel bruit, accoururent soudainement au languissant ; et voyans qu'il respiroit encor, corroborerent son trespassement du corps et du sang de Nostre Seigneur, et non gueres de temps après, comme un martyr, il rendit son ame au ciel. Or, quelques uns de ses alliez qui assisterent à son trespassement, se saisirent de sa robe, percée en beaucoup d'endroits à force du dard et du cousteau, et tout arrousée de sang, estimans iceux qu'ils la pourroient montrer à l'euesque de Strasbourg : ce qui fut fait. Car le lendemain des Ames, il se fait par chacun an un synode audit Strasbourg ; auquel synode comparurent les parens du prestre defunt auec sa robe, et trouuerent l'euesque accompagné de ses chanoines, prestres et beaucoup de clergé, ensemble plusieurs hommes d'armes, auec lesquels il residoit. Le silence donc étant fait, ceux cy auec la robe estendue de son long, percée de coups et sanguinolente, regardans l'euesque, d'une piteuse voix prononcerent ce verset : Voy, o reuerend pere, si ceste est la robe de ton fils ou non ; auxquels respondit l'euesque, iettant grosses larmes : Ceste robe est celle de mon fils Joseph ! Et incontinent tous ceux qui là assistoient, auec une grande clameur et gemissement, en maniere de responce, chanterent: Voyant Jacob les vestemens de son fils Joseph, dit la mauuaise et cruelle beste a deuoré mon fils. Je croy qu'il seroit impossible d'exprimer les pleurs et douloureuses plaintes qui furent faites en ceste assemblée. Toutefois s'étant teu un chacun, l'euesque parla au clergé en ceste sorte : Mes freres, le diable nous a desià demandé afin qu'il nous tentast, criblast comme du bled, et afin que nous voyans craintifs et dolens de la mort de nostre frere, il nous rende scandalisez. Vous donc, mettant vostre espoir et fiance en la diuinité de Dieu, qui ne permettra que soyez tentez sur ce que pouuez, ains vous donnera secours, afin que puissiez mieux vous confirmer, aduisez auec moy et disposons comment ce crime, auec sa vengeance, soit transmis à la posterité et solide d'une memoire eternelle. De ma part, i'ay deliberé que ce meurdrier auec ses complices et adherens soient excommuniés et reiettés du gyron de la Ste Eglise catholique, et qu'étans expulsé et séparé comme un traistre Judas (s'il ne retourne à bien faire), soit condamné comme coupable aux peines infernales. Et quant à nostre mère l'Eglise, en latrie de laquelle nostre bien aymé frere a pour la iustice enduré iusques à la mort, ie la priue de son honneur, de façon que le nom et l'honneur d'icelle soient transferés en la chapelle Berchem, et que doresnauant l'on ne celebre plus la messe en ladite eglise, excepté que pour la reuerence de ce bienheureux prestre qui est illec enseuely, soit procuré par le chappelain de Berchem qu'on y celebre le diuin seruice trois fois la semaine. Que l'on considere doncques de quel zele étoit conduit l'euesque en vengeant le prestre dont nous auons parlé, et de quelle prudence il étoit ennobly, en ordonnant sagement l'honneur et nom de ceste mere Eglise, et comme il ordonna des messes celebrées annuellement pour le remede des ames de ces deux prestres defunts. Jaçoit qu'ils ayent été de diuerse reputation en leur vie. Ces choses furent faites après l'incarnation de Nostre Seigneur, mil deux cent cinquante huict (1).

D'un Clerc captiué par un homme d'armes, et deliuré par l'euesque de Strasbourg.
CHAPITRE III.


Pour autant que desià nous auons commencé à raconter aucuns des faicts de Henry, euesque de Strasbourg, ie tascheray d'en apporter encor un qui semble être digne de memoire. Au mesme euesché étoit un certain clerc qui tiroit en cause et proces un noble homme d'armes qui lui auoit fait quelque tort en aucunes choses, de sorte qu'il inferoit beaucoup de fascheries audit seigneur, en le demenant au consistoire ecclesiastique ; ce qui étoit bien dur à porter à l'homme d'armes, qui ne se pouuoit aduiser du moyen dont il pourroit mieux s'en venger. De façon que nourrissant diuers pensemens en son esprit, ne trouuoit aucun repos ; discouru qu'il eut en ceste sorte, enfin conceut en son coeur, et se resout de telle hardiesse que sans misericorde il mal meneroit le clerc. Et de fait, s'étant accosté d'un tas de gens d'armes, feit si bonne cherche qu'il le trouua ; et l'ayant frappé et depouillé de ses habillemens, fut mené prisonnier par l'homme d'armes. Mais pour ce que iceluy ne l'osoit tenir captif au diocese de Strasbourg, il l'enuoya en l'euesché de Basle, auprès d'aucuns ses familiers amis, où il fut tenu estroitement iusques à ce qu'il eut suffisamment satisfait par telles peines aux offences qu'il auoit faites à l'homme d'armes. Toutefois le bon Dieu ne voulant dauantage receler la captiuité du clerc et soutenir la malice du gendarme, le bruit s'esmeut tellement que les nouuelles vindrent aux oreilles de l'euesque de Strasbourg, qui ayant appelle son secretaire, escriuit à l'homme d'armes qu'il ne faillit à luy rendre le clerc auec toutes choses qu'il luy auoit tollues, et que pour l'audace d'auoir commis ceste faute, qu'il se trouuast en sa presence pour receuoir peines dignes de son forfait. L'homme d'armes ayant leu les lettres de l'euesque, n'osa tant s'asseurer que de comparoistre à la presence d'iceluy, comme il le commandent, et de fait ne rendit le clerc seulement. L'euesque voyant que ses escrits n'auoient profité, pensa que s'il faisait conuenir l'homme d'armes au plaidoyer spirituel, que le pauure clerc seroit longuement detenu prisonnier, et par tel moyen endureroit beaucoup de maux. Et partant delibera le secourir d'une ayde plus salubre ; de sorte qu'ayant leué bon nombre de soldats, et postposé qu'il eut la cour ecclesiastique, voulut user du glaiue materiel pour effectuer sa volonté. Luy donc auec ses gens approchans d'assez près la maison de l'homme d'armes, luy manda par l'aduis de ses plus familiere qu'il luy rendit son clerc, et qu'il ne differat de comparoistre deuant luy pour satisfaire au crime tant enorme qu'il auoit commis, autrement qu'il ne faudroit à le compenser de son inobedience par priuation de ses biens et captiuité de son corps, digne de son demerite. Quoy oyant l'homme d'armes, autant hastiuement qu'il peut, se presenta à l'euesque, auquel il restitua le clerc auec les choses qu'il luy auoit enuahies. Et de fait resigna ez mains de l'euesque la cause pour quoy il auoit detenu le clerc, auec promesse d'obeir à l'euesque et de luy satisfaire selon la formalité de l'Eglise. Aussy affirma t il la sauuegarde que ledit seigneur euesque dicta deuant les assistans. Dauantage si quelqu'un vouloit diligemment remarquer les autres faits de cest euesque, il pourra tantost presumer de quel esprit il étoit guidé, et de quelle subtilité il pouuoit ranger les ennemis de l'Eglise, et les contraindre à la volonté de Dieu, veu qu'il a tant asprement vengé les prestres susnommez, et que pour un seul clerc, il ramassa gens de guerre, et qu'il contraignit l'homme d'armes à satisfaction pour l'auoir captiué, non pas comme un euesque, ains comme un prince guerrier. Mais nonobstant que beaucoup de choses dignes de memoire se puissent escrire d'iceluy, nous n'en ferons autre discours maintenant.

* Du rustique qui voulut tromper Dieu, et comme il perdit son argent
CHAPITRE IV.


Combien que la puissance diuine opprime la rotondité de la terre auec diuerses calamitez, et que pour l'esgard des pechez qui s'y commettent, admoneste et chastie les hommes, si est ce que peu de gens estiment cela aduenir pour la correction de leurs pechez, ains tautost en accusent l'inegalité de l'air, tantost l'intemperance de la mer, maintenant la sterilité de la terre, ores l'orage des pluyes, violence des vents, et tantost l'ardeur du soleil : mais bien considerans que tous les elemens sont soumis à la volonté diuine, et que iceux, sans le iugement de Dieu, ne peuuent inferer ny biens ny maux au monde inferieur, tant de pestilences et calamitez y sont suruenues par l'exigence mesme de nos fautes, qu'il ne faut faire doute que l'ire de Dieu n'ait voulu nous vexer selon nos delicts, comme il sera facile à cognoistre par le discours des choses qui s'ensuiuent. Il aduint donc qu'au commencement de l'année de l'incarnation du Fils de Dieu, mil deux cent cinquante huict, fut esprouuée si grande et terrible mortalité de bestial, comme de boeufs et vaches, que tous hommes affirmoient iamais n'en auoir été une semblable ; et ce principalement en tous ces pays circonuoisins. Et de vray, apparoissoient des playes tant grandes sous la langue des boeufs et vaches, que iaçoit qu'ils étoient gros et refaits, si est ce qu'ils mouroient soudainement. Et ce qui me semble plus digne d'admiration, est que les boeufs et vaches qu'on menoit labourer, combien qu'ils fussent sains, mouroient sous le ioug parmy le chemin. Et toutefois telle pestilence ne cessa encor pour ceste année, mais par l'espace de deux ans continuels priua presque ceste contrée et ces pays de boeufs et de vaches. De sorte que certains paysans, cuidans eschapper l'ire de Dieu, se retirans des villages circonuoisins, et conduisoient leur bestail par l'espesseur des bois ou autres lieux plus solitaires. Mais nonobstant leur intention et art, ils n'en receurent tant de profit, que leurs bestes ne mourussent aussytost que les autres. Hé ! que diray ie de la tres miserable intemperature de ceste année. Veu qu'aucun ne peut penser que iamais telle defortune soit aduenue. Mais comme i'ay commencé à dire, nul ne pouuoit eschapper l'ire de Dieu. Je raconteray icy un exemple digne d'admiration, selon ce que fay appris d'un prestre digne de foy ; en sorte que durant ceste mortalité, un riche paysan qui habitoit es parties d'Alsace, et copieux en bestail, comme boeufs et vaches, estimant qu'il pourroit eschapper la verge de Dieu, si premier que la pestilence paruint iusques à luy, il se retiroit es lieux plus esloignez, s'aduisa de conduire ailleurs son bestail, et les mena vendre à certaines foires, puis l'argent qu'il en auoit receu mit en un sac, disant : Certes, ceste mortalité ne pourra dauantage nuire à mon troupeau. Et retournant en sa maison, proiectoit en quoy il pourroit employer son argent, que la pestilence ne luy peut oster. Finablement, il conclud d'achepter du vin, s'asseurant que la mortalité ne le pourroit detruire. Que diray ie ? Il prit son sac et son argent, et s'embarqua sur un nauire pour paruenir au lieu où il pretendoit achepter du vin. Et comme il eut assez longtemps nauigué (luy qui la nuit precedente n'auoit pris son repos, et pensant tousiours en quoy il employeroit mieux sa pecune) fut pressé du sommeil et endormy qu'il fut, eut une vision assez terrible, car il pensoit voir et sentir un crapaut ou autre beste veneneuse, laquelle luy seuçast et mordit la mammelle, en sorte qu'il ne pouuoit supporter telle douleur. Et comme il fut ainsy longuement tourmenté, et que le sommeil ne permettoit encor qu'il s'eueillast, toutefois poussé d'une douleur insupportable, demy esueillé qu'il étoit, mit la main en son sein et pensant en oster la beste veneneuse de laquelle il s'estimoit être tourmenté, croyant qu'il tenoit le crapaut, prit sa bourse qu'il auoit mise en son sein, et se tournant vers le bord du nauire, ietta son sac et son argent en l'eaue ; et pour ce que le sac étoit pesant de la monnoie qui y étoit, tomba au fond, et ne peut être veu depuis. Mais étant ce pauure homme esueillé du tout, s'esmerueilla grandement de ce qui luy étoit aduenu, et mettant la main dans son sein pour sçauoir si ce crapaut l'auoit aucunement offensé, sentit sa mammelle, laquelle ne trouuant blessée, voulut chercher son sac, et lors ne trouua rien. Ce qui luy donna à cognoistre qu'en lieu d'un crapaut. il auoit ietté sa bourse en la riuiere ; et retourné qu'il fut à soy commença à s'escrier, disant : O moy malheureux ! pourquoy ay ie voulu obuier à la volonté diuine? Pourquoy voulois ie decliner ses iugemens et fleaux, veu que nul ne m'eut sceu deliurer de ses mains ? O moy trop infortuné de m'être trop demesurement confié à mon engin et finesse, veu qu'auec iceluy i'ay voulu sauuer tout ce que i'auois, et i'ai entierement perdu ce que sans Dieu cuidois me reseruer. Celuy est donc bien miserable qui ne iette son penser au Seigneur, et qui se fie en la force de son bras. Comme il se complaignoit ainsy, voyant qu'il ne profiloit rien, retourna en son logis. De là pouuons nous facilement cognoistre que Dieu est partout puissant, et qu'il preuoit toutes choses, selon que dit le prophete royal Dauid : Si ie monte au ciel, Seigneur, tu y es, et si ie descends aux enfers, tu t'y trouueras. En cest endroit demonstre appertement Dauid que nul ne peut eschapper les mains de la puissance diuine, à laquelle aussy sont manifestez les plus secrets des coeurs des hommes, et fol celuy qui cuide eschapper de sa iustice.

De l'immaturité et congelation des vendanges.
CHAPITRE V.


Que diray ie des fruicts de ceste année [1258], veu que l'indisposition du temps étoit si grande qu'à peine l'ardeur du soleil pouuoit rayonner sur la terre, dont les fruicts puissent être meurs. Car le long de cest esté furent tant frequentes et durables les nues et brouillards pluuieux, qu'on l'eut plustost estimé être un automne qu'un esté. En premier lieu, le foing ne peut être seichy pour les pluyes incessamment tombées de l'air ; la moisson semblablement fut tant abbatue de pluyes et humiditez, qu'elle fut retardée iusques en septembre. En sorte que dedans les espies les grains mesmes se germoient, et qui pis est, comme la plus grande partie des grains fut mise aux greniers, se putrefia du tout. Mais que pourrois ie dire de la vendange odieuse de ceste année, veu que personne n'en peut tirer aucun profit ou emolument, et que telle chose ne se treuue par escrit être iamais aduenue ? Quelle chose pourroit être plus miserable à dire, sinon qu'en tout cest esté ne se peut iamais trouuer un seul grain de raisin propre à manger, mesme enuiron la feste St Remy, auquel temps naturellement se meurit le fruict de la vigne. Les raisins étoient tant durs, qu'il sembloit qu'ils eussent imité la dureté des cailloux ? Qu'eussent donc fait les vignerons ? Eussent ils recueillis les fruicts de la vigne qui n'auoient aucune humeur de meureté ? Toutefois comme les hommes en tel doute hesitoient à la collection de leurs vendanges, afin que l'infelicité de ceste année n'oubliast rien de sa miserable perfection, les vignerons differerent pour quelque temps à vendanger, guidez de tel quel espoir qu'ils pouuoient mieux. Car ils apperceurent une petite serenité qui deuoit, à leurs voeux, rendre aucunement meurs leurs vignes. Mais de malheur un iour de la troisieme semaine d'octobre, le vent septentrional usant de ses violences, amena si grande gelée que toute la vendange fut reduicte en glace. Et ce non seulement aduint en ce pays, mais aussy aux regions plus lointaines. Certes, ie ne puis taire les defortunes qui suruindrent de ceste miserable vendange ; car, comme les vignerons virent que les vignes auec leurs raisins étoient gelées, et que de iour en iour la gelée s'accroissoit, destitués de tout espoir de maturité, delibererent de recueillir le fruict tout tel qu'il étoit. Et de fait, l'ayant recueilly, l'emporterent dans des sacs en leurs maisons, puis les degeloient comme ils pouuoient mieux dans des poiles ou autres lieux chauds. Quoy fait, à force de pressoirs ils en tiroient tout ce de liqueur qu'il étoit possible, et ainsy le mettoient en leurs vaisseaux. Entre tant de maux qu'ils eurent, cecy leur seruit que le vin fut, ceste année, tres bien rassis, mais beau qu'il étoit, auoit après soy une certaine amertume et dureté. Toutefois ce fut merueille comme il se meurit tellement dans les tonneaux, que quand il fut gardé iusques en l'esté, il deuiut delicieux et doux à boire. Encore n'ay ie assez exprimé l'infertilité de ceste année ; car, pour dire briefuement, les herbes qu'on auoit semées aux iardins ne creurent point. Les pommes et poires ne furent formées à leur grosseur accoustumée et n'auoient tel goust que les autres années. Ainsy cet an miserable, tant qu'il eut son cours, fut destitué de tous bons fruietz. Mais toutefois la pestilence des troupeaux commençant ceste année, ne se termina partant à la fin d'icelle, ains par tout l'an suiuant vuida les pays circonuoisins de boeufs et vaches. L'an suiuant fut tant bien temperé et disposé, que par sa fertilité il contenta les hommes tellement qu'ils pouuoient bien mettre en oubly l'infertilité des ans precedens. De là, l'on peut connoistre que Dieu n'oublie à pardonner, et qu'il ne tient tousiours ses mains en son courroux ; qu'étant courroucé il chastie, et, comme bon pere, pardonne et fait grace à ses enfans.

Du debat auenu entre l'Eglise de Senonne, et Henry, comte de Salm.
CHAPITRE VI.


L'an de Nostre Seigneur, mil deux cent cinquante un, du temps de Jacques, euesque de Metz, dom Baldoin, abbé, et le couuent de Sennone, conuindrent auec Henry de Salm, en presence dudit euesque, touchant quelques iniures qu'il inferoit à l'eglise de Sennone. Mais iceluy voulant decliner le iugement, mit en auant que luy ny ses predecesseurs n'auoient iamais defailly pour ledit euesque ou pour ses deuanciers. Et ainsy se partit du iugement. Doncques se sentant fort de telle exemption, infera de grandes iniures à ladite eglise. Il auoit un certain frere, que son pere auoit engendré d'une certaine femme aux parties de Bourgongue. Iceluy étoit prompt et actif à tout mal faire, et par tous les moyens qu'il pouuoit, il opprimoit l'eglise de Sennone, en sorte que l'abbé Beaudouin fut contraint de s'en plaindre maintes fois à l'euesque Jacques de Metz. Parquoy ledit euesque bien expressement commanda à un certain Erric, son preuost, que toutes les fois que la plainte de l'abbé de Sennone viendroit iusques à luy, qu'il ne faillit de mettre la main sur les biens dudit comte de Salm, à peine de perdre sa grace. Ce que ledit preuost s'etudia de faire. Mais de tout cela rien de profit n'en reuint à l'eglise de Sennone.

Comment Henry, comte de Salm, vendit son aloz de Morhanges à Frederick le Chauue, duc de Lorraine,
CHAPITRE VII.


Parmy ces troubles, il auint que le seigneur comte de Salm fut embarrassé de grandes debtes, et comme il n'auoit de quoy à satisfaire, contraint par necessité, vendit son chasteau de Morhanges à Frederich le Jeune, duc de Lorraine, pour sept cents liures, monnoie de Metz, nonobstant que ceste maison fut son premier aloz, et par le mesme duc le receut en fief, afin que si quelquefois aucune necessité auenoit au duc, qu'il luy fut rendu sans aucune difficulté ou contradiction. L'euesque de Metz étant aduerty de telle paction, plus que de premier fut esmeu d'indignation contre ledit sieur comte de Sa]m, et des lors commença à le contraindre plus asprement que de coustume. Dauantage, il auint que ledit comte trouua une fontaine d'eaue salée auprès de Morhanges, à l'edification de laquelle il exposa beaucoup de deniers ; et iaçoit qu'il en eut eu deffence de l'euesque, si est ce que la fontaine ne valut rien à faire sel. Mais encor n'étant corrigé par les grandes debtes qu'il auoit faites à bastir telles salines, aspirant à choses pires, ne cessoit à molester l'eglise de Sennone par toutes voyes qu'il pouuoit mieux. Car par le conseil de Regnauld, cy dessus nommé, qui de ce temps étoil son baillif, feit bastir une forge à forger fer en une montagne scise au territoire de l'eglise de Sennone, auquel lieu l'on y trouue des glaçons que vulgairement on appelle mine de fer. L'abbé voyant ces choses, ne tarda gueres qu'il en aduertit l'euesque de Metz, luy disant que ledit seigneur de Salm usurpoit le territoire de son eglise en la sorte qu'il est cy deuant dit, ce que iamais aucun de ses predecesseurs n'auoit eu fait. L'euesque, bien courroucé, commanda à son preuost, que sans delay, il destruisit le bastiment de question, ce qui fut fait ; car ledit preuost ne ruyna seulement ladite forge, mais il emporta quant à soy tous les outils et marteaux qu'ils auoient accommodés en icelle. Et par ce moyen ledit seigneur n'osa plus entreprendre autres choses auxdites forges du viuant de l'euesque Jacques ; mais il se vengeoit assez à molester l'eglise de Sennone.

Comment le mesme Henry de Salm, pressé d'indigence, vendit deux chasteaux à Jacques, euesque de Metz, sçauoir Pierre Percée et Salm.
CHAPITRE VIII.


Sur ces entrefaites, voyant le comte de Salm qu'il étoit de trois façons intolerablement vexé ; la premiere, pour sentir l'indignation de l'euesque de Metz plus que de coustume. En après, pour ce qu'il étoit contraint à toute extremité de ses crediteurs ; et la troisieme, pour n'auoir de quoy à satisfaire et appaiser son seigneur l'euesque, appaiser ses crediteurs, et se releuer d'indigence. Se voyant doncques reduit sous le ioug de tant d'afflictions, et ne trouuant aucune voye pour se depetrer, pensa qu'il ne luy restoit plus que deux chasteaux seulement, sçauoir Pierre Percée, qu'on disoit être son aloz, et le chasteau de Salm, que Henry de Blamont, ayeul dudit Henry, bastit en la terre de l'eglise, auec lesquels il pensoit releuer ses angoisses. Il s'en alla auprès de l'euesque de Metz et luy vendit ces deux chasteaux par la mesme teneur qu'il auoit fait Morhanges au duc de Lorraine. Ce fait, ledit euesque, asssisté d'hommes bien entendus, se transporta à l'un et l'autre chasteau, et y coucha pour y ordonner des gardes des tours et concierges des maisons, et ayant sur toutes ces choses obtenu priuileges, les rapporta à son euesché. Et des lors l'euesque se monstra plus doux à l'endroit dudit comte de Salm. Mais toutefois, il n'obtint licence de reparer les forges à fer. Cependant, de iour en iour, tantost çà et ores là, en presence de l'euesque ou de ses conseillers, nous inuitoit à traiter la paix ; et combien qu'il nous ait demené maintes fois, si est ce que rien fut ordonné de la paix. Or, comme le debat d'entre ledit seigneur de Salm et l'abbé Beaudouin, auec le couuent, eut perseueré iusques à quatorze ans, et que par l'exigence de nos pechez, nulle fin ne s'y imposast, le tres puissant Renumerateur voulut nous punir plus griefuement ; car par son vouloir et permission, le seigneur de Salm ne craignit de nous opprimer, de sorte que l'on eut creu être le prince des cuisiniers du Roy de Babylonne, qui demolit les murs de Jerusalem, comme cy apres nous demonstrerons plus amplement.

Du rabaissement des images sacrées et de la proclamation qui se faisoit tous les iours.
CHAPITRE IX.


Ainsy doncques que le seigneur de Salm tant miserablement affligeoit l'eglise de Sennone, et qu'icelle n'auoit aucun vray propugnateur ou defenseur, par l'aduis et conseil du venerable Gillon, euesque de Toul, et d'autres prudens personnages, auec grands pleurs et aspres soupirs, nous mismes bas les ymages tres sacrées de Nostre Redempteur, de St Symeon septieme, iadis maintes fois illustré par les miracles de St Clement, euesque de Metz, et les ayant posées sur terre, commençasmes à nous escrier, disant : Nous auons soutenu la paix, et elle n'est venue ; nous auons cherché les biens, et voicy la turbation. O Seigneur Dieu, nous cognoissons assez nos fautes, ne sois courroucé contre nous à iamais. En après, suiuant les priuileges des hommes apostoliques et papes de Rome, qui excommunient tous les malfaicteurs de nostre Eglise et les separent du gyron d'icelle nostre sainte mere et uniuerselle, et alienent de la communion du corps et du sang tres precieux de Jesus Christ, et les soumettent estroictement à comparoistre au iour du iugement diuin ; ainsy nous tous, un chacun iour, nous declarions pour excommuniés le Sgr de Salm et tous ses adherens. Mais principalement aux iours du dimanche et des festes, en pleine face de l'eglise, et signamment à la grande messe, deuant les Agnus Dei, nous étans tous à genoux, ladite proclamation se recitoit par le diacre de la messe, et en laquelle iceluy Henry de Salm et ses complices étoient appertement nommez. Quoy fait, le choeur chantoit le respond qui se dit : Aspice Domine, auec son verset ; puis un chacun, prosterné à genoux, disoit le psalme : Deus, misereatur nostri, et Kyrie eleison ; Pater noster. Et le prestre qui celebroit la messe, prosterné à genoux deuant le corps et sang de Jesus Christ, adioustoit dauantage le verset: Exurgat Deus, et la collecte Ecclesiae tuae prepes, ou une autre conuenante à temps de tribulation. Ce fait, la messe se paracheuoit (2). Et pour cela, encor ne desistoit ledit seigneur de Salm à nous faire beaucoup de maux.

De la mort de l'euesque Jacques de Metz.
CHAPITRE X.

A la verité, pour ce que le temps de misericorde n'étoit encor venu, et afin que nous cognoissions combien mieux valoit se fier en Dieu que aux hommes, et que maudit est celuy qui se repose à la force de ses bras, en moins de rien le secours de l'euesque Jacques nous fut osté. Et pour autant que nous adioustions beaucoup aux aydes et faueurs de ce dit euesque, nous esprouuasmes qu'il valoit trop mieux s'arrester aux promesses du Seigneur que des princes. Car, comme nous esperions que par son moyen nous serions mis hors des mains du seigneur de Salm, iceluy euesque, frappé de maladie mortelle, principalement d'une dissenterie mortelle et flux de sang, mourust. Et par tel moyen nous fusmes descheuz de nostre attente. Les chanoines de Metz le voyant mort, l'enseuelirent deuaut un autel de l'eglise du bienheureux premier martyr saint Estienne. Mais pour ce que i'ay honte à raconter la pauureté et vilité de sa mort, ie diray briefuement cecy, que celuy qui de son viuant auoit tellement depouillé tous les prestres, cleres, moynes et laïcs suiets à luy, de tous leurs biens propres, iceluy fut trouué n'auoir de quoy couurir son corps. L'on raconte toutefois aucunes choses dignes de memoire et louange qu'il fit de son viuant ; car il commanda que de son temps les prisonniers fussent relachez, et qu'on rendit la rapine de sel qu'il auoit faite, non pas ce qu'il en auoit porté quant à luy, mais bien qu'il ne pouuoit transporter, et sur ce en fit inscrire des priuileges qui eurent force quelque temps, comme cy après il sera clair à voir. Le seigneur de Salm creut qu'il pourroit mieux s'usurper et attribuer l'eglise et biens de Sennone, et defait il commença à nous impugner plus asprement ; car, ayant appellé son Regnault auec quelques autres, nous les enuoya, et ayant assemblé tous les freres, dit : Monseigneur m'a enuoyé vers vous dire que si voulez, prendra la sauuegarde de vous contre tous autres, et sur ce aduisez vous. Cela fait, nous entrasmes en chapitre, et deliberans des choses, les unes pour les autres ; quelques uns disoient : Nostre abbé n'est présent, et partant pouuons nous bien accepter ceste protection pour quelque temps, si l'abbé le trouuoit bon ; et les autres n'y vouloient rien entendre. Et. par tel moyen nous refusasmes nostre bonheur, comme depuis nous l'anons bien suffisamment esprouué. Car les gens d'armes dessus dits, étant retournez bien courroucez, saisirent toute l'abbaye et nos granges. Cependant les chanoines de Metz conuenoient souuentes fois ensemble afin d'eslire un euesque, mais ne se trouuant d'accord, n'y profitoient rien, iouxte aussy qu'ils en étoient empeschez par le comte de Bar ; finablement étant conuenus en eslirent deux. Une partie esleut le noble Philippe de Florehenges, qu'on disoit être cousin du duc de Lorraine, et preuost de St Dhié et tresorier de Metz : l'autre partie esleut un de leurs chanoines, nommé Tbiebault de Parcelles, infiniment riche, mais au reste gros et pesant de corps ; entre lesquels longtemps fut debattu pour l'euesché. Or, le seigneur de Salm voyant que le temps de mal faire opportunement luy étoit preparé, fit bastir et restaurer les forges à fer qui auoient été ruinées par le commandement de l'euesque defunt, et fit couper nos forestz pour y faire du charbon, ordonnant certains forgerons à billonner le fer. D'autre part, nostre couuent ne cessoit à proclamer ses excommunications accoustumées contre ledit seigneur de Salm et ses adherens, ce qui luy deplust extremement ; et afin de mieux s'en venger, enuoya ses satellites armez auec son Regnauld, qui vindrent subhaster et enleuer tous nos biens meubles, cheuaux, boeufs, vaches, brebis, pourceaux, et les emmenerent où ils voulurent. Aussy firent ils de mesme en nos granges, et qui pis est, le mesme iour, ce tyran commanda qu'on depouillat de tous biens nostre prieuré de Brunstanual et nostre maison d'Anseruiller ; et cela fut fait le samedi plus prochain de Septuagesime. Mais ainsy que nous pensions qu'ils se pourroient contenter de telles choses, le lendemain matin, voicy venir ledit Regnauld auec ses complices, qui demanderent à entrer dedans l'abbaye, ce qui ne leur fut concedé ; de façon qu'iceux auec eschelles passerent la muraille, et passant deuant la chambre de l'abbé, entrerent au cloistre, et saisissant les clefz de l'eglise, du cloistre et de la caue, enleuerent toute la vaisselle, mesnage et meubles de nostre abbaye. En après ils chargerent plusieurs chars de nos licts, pois de cuiure et poesles de la cuisine, et tout ce qui se deuoit distribuer aux pauures fut par eux emporté. En après ils ordonnerent de leurs gens à garder les tours de l'abbaye ; ils constituerent les uns pour être sommeillers, les autres portiers, et les autres gardes de la cour. Cela fait, Mathieu, le prieur, ieune homme de bonne conuersation, et tous les autres freres, considerant qu'icy n'y auoit aucun lieu commode à habiter dauantage, la croix deuant et marchant par ordre de procession, sortirent tous dehors, pleurans et supplians à Dieu tout puissant vouloir conduire leurs pas à la voye de salut. Et ainsy marchans, passerent la nuict à Moyenmoustier. Au partir de là, par le commandement de l'abbé, se retirerent en diuers lieux. Car de tous les religieux ne demeura dans le cloistre que moy et un autre, nommé Bertrand, qui étoit griefuement detenu par maladie. Mais pour autant que Dieu ne veut la mort du pecheur, ains qu'en se conuertissant il viue, voulut bien admonester ce cruel violateur de nostre eglise par une correction assez digne de son demerite. Car sa femme allant mal d'enfant, premier que le temps de sa couche fut venu, elle enfanta un enfant desià mort, dont la vengeance de Dieu bien grande se demonstrant par ceste infortune deuoir être deplorée pour trois raisons. L'une, qu'un auorton non baptizé selon la foy ne peut entrer au royaume des cieux ; secondement, pour ce que les parens perdirent tant miserablement l'auorton qui deuoit être leur heritier et successeur, car ils n'auoient encor eu autre enfant du sexe masculin que cestuy cy ; la troisieme raison est que nonobstant ceste punition manifeste, ils ne desistoient pourtant du trac de leur malice. Mais ce Regnauld, malheureux satellite du dyable, depouilla tellement la famille de nostre monastere, et signamment encor de nos laboureurs, charpentiers, lauandiers et pescheurs, qu'à peine les murailles droites se pouuoient soustenir en leurs logis.

De la sentence prononcée et publiée contre le seigneur de Salm, par le venerable Gillon, euesque de Toul.
CHAPITRE XI.


Finablement, comme le coeur de nostre vastateur s'endurcissoit contre nous, ainsi que le coeur de Pharaon contre le peuple de Dieu fut endurcy en Egypte, nous en telle extremité n'auions aucuns qui nous consolassent. Mais quoy ? Nous consultasmes nos affaires aux chanoines de Metz, implorans leur ayde tres instamment ; toutefois aucun ne se trouua deliberé de nous secourir. Ainsy doncques que le seigneur de Salm molestoit et nous et nostre eglise (comme dit est), après longues altercations les esleus, sçauoir le venerable Philippe et Thiebault, furent appellez en la presence de l'archeuesque de Treues, par l'industrie duquel ils furent, ie ne sçay quellement, pacifiez ; en sorte que ledit Thiebault vint à ceder, et fut le venerable Philippe confirmé pour l'euesque, et depuis étant consacré obtint l'euesché. Or, nostre reuerend abbé Baldouyn, assisté de quelques uns de nos freres, allerent trouuer l'euesque nouuellement institué, et luy intimerent de mot à mot nos calamitez entierement comme cy deuant entendu ; mais il se monstra tant tiede et nonchalent à leur endroit, qu'on l'eut peu iuger pour un homme de nulle vigueur. Bien promit il quelque chose de parolles qui ne sortirent leur effect. Quoy voyant, nos freres se transporterent au venerable Gillon, euesque, que le Tout Puissant auoit esleué à la dignité episcopale de Toul. Et bien expressement luy firent entendre nos necessitez et extremilez, dont l'euesque en fut infiniment marry. Et ayant appellé un notaire, escriuit à Alexandre, abbé de Moyenmoustier, que personnellement il allast en la maison du seigneur de Salm, et que diligemment il l'admonestast que d'une tant enorme et detestable iniquité il se deportast et rendist les choses qu'il auoit tollues, et qu'il ne differast à satisfaire à Dieu et l'Eglise d'un fait tant impieux. L'abbé doncques, receu qu'il eut ce mandemement, non paresseux mais esmeu d'un zele louable, s'acheminoit à faire ce qui luy étoit enioint, et étant venu à Badonuiller, trouua cet ange de Sathan, Regnauld baillif du seigneur de Salm, trop excité en sa malice, lequel interrogea l'abbé de ce qu'il cherchoit ou demandoit, auquel l'abbé declara la commission qu'il auoit de l'euesque. Regnauld, entendant cela, tout transporté de colere, mit les mains sur luy, le retint et le mit à la garde de ses satellites, pour être emprisonné en quelque maison ; ce qu'ils executerent, faisans grandes despenses pour sa garde, en sorte quen deux iours et deux nuicts, ils despenserent huit sols toullois ; car ils pensoient bien que l'abbé payeroit tout. Cependant, les freres de Moyenmoustier, entendans que leur abbé étoit detenu captif, accoururent hastiuement vers Godefroy, president du duc de Lorraine, et luy firent entendre que leur abbé étoit detenu prisonnier. Quoy entendu, le president, ayant choisy quelques hommes d'armes, se transporta à Badonuiller, où étoit detenu l'abbé ; mais venu qu'il fut au milieu du chemin, fut aduisé par quelques uns qu'il ne s'auançast dauantage sans auoir aduerty les aduersaires qu'ils rendissent l'abbé de son seigneur, et que alors qu'ils en feroient refus, qu'il pourroit auec raison en faire sa volonté. Le president, usant de ce conseil, enuoya promptement deux hommes d'armes qui redemanderent l'abbé. Mais le bailly, oyant que le preuost du duc de Lorraine redemandoit cest abbé, eut peur, et tantost le laissa ; qui alors solemnellement exposa le mandement qu'il auoit de l'euesque, le denonçant pour excommunié, selon les statuts du conseil de Treues ; declarant aussy par mesme moyen le seigneur de Salm, et affirma sa terre être mise sous defense et prohibition, excepté le viatique des morts et le baptesme des enfans. En ceste sorte, l'abbé et le preuost, auec les leurs, retournerent en leurs propres. Cependant, l'euesque de Toul, qui tousiours s'a fait muraille pour la tuition de l'Eglise de Dieu, supplia à l'euesque de Metz, que comme pour la defense de Sennone il auoit besongné contre le seigneur de Salm en l'euesché de Toul, il voulut faire de mesme en son euesché de Metz. Ce que entendant, l'euesque donna commission patente au sieur Nemerique, gouuerneur de Vic, pour aller exploiter son mandement à Morhanges ; qui ayant leu ses lettres, et étant arriué au chasteau dudit lieu, admonesta le seigneur de Salm qu'il restituast les choses qu'il auoit tollues et emblées à l'eglise de Sennone, et que par mesme moyen, il feisse satisfaction de son demérite, autrement qu'il auoit charge de le denoncer pour excommunié auec tous ses fauteurs, coadiuteurs et adherons, auec sa famille, comme il faisoit aussy toute sa terre par l'authorité de l'euesque de Metz, et l'affirmant être soubmise à la deffence et prohibition des statuts de Treues. La famille du chasteau, entendant tels propos, mirent les mains sur luy et l'emprisonnerent, le garotterent et lierent aux ceps de fer. Le gouuerneur se voyant ainsy mal mener, pour n'être longuement detenu, se mit en hostage en leurs mains pour la somme de soixante et dix liures, et ainsy se retira d'eulx. Reuenu qu'il fut auprès de l'euesque, luy fit entendre le beau traictement qu'il auoit receu de sa commission. Le seigneur de Salm doncques fut tellement excommunié et toute
sa terre mise en deffence, que l'on ne permettent seulement la sepulture catholique aux habitans qui y mourroient. Et de fait, la sentence de l'archeuesque de Treues ne perdit ses forces en son endroit, non plus qu'elle fit à tous ses fauteurs et adherens. Et comme iceluy s'en trouuoit extremement empesché, Regnauld, ce malheureux bailly de sa perdition, voire mais plustost de l'Ante Christ, commença à excogiter nouuelles concussions et oppresses à nostre eglise : car aduenant la saison d'automne, au mois de septembre, auquel les laboureurs ont de coustume labourer les champs et heritages, il (dis ie inuenteur de tous maux) fit deffence aux hommes de nostre eglise de Sennone, qu'ils n'eussent à fournir les crouuées qu'ils doiuent, et qu'ils ne cultiuassent les champs et iardins comme ils auoient accoustumé. Entens, lecteur, la malheureuse inuention de cest homme. Nous lysons aux annales des hystoires, que les champs de quelques citez que l'on auoit assiegéez, furent par les ennemis semez et poudrez de sel, afin que l'ardeur du sel ne permit qu'aucune semence peut germer ou pulluller en icelles terres. Et que par ce moyen, les champs en étant faits steriles, ne rapportassent aucun fruict, et que les habitans d'icelles citez, contraincts de famine, se rendissent à leurs ennemis. Ainsy, ce detestable bailly fit deffence de ne cultiuer nos champs, afin, qu'affligez de disette, vinssions plus facilement à nous soumettre à la volonté de son maistre. Mais en cecy le baillif delibera en vain ; car comme ce venerable personnage Gillon, euesque de Toul, eut entendu ceste prohibition, par lettres patentes commanda que partout son diocese, tous les iours de dimanches et festes, en l'eglise, on denonçast pour excommunié ledit seigneur de Salm, ses baillifs et adherens.

Du traité de paix entre l'eglise de Sennone et le Seigneur de Salm.
CHAPITRE XII.


Voyant donc le seigneur de Salm, que ny par sa malice, ny par l'oppression qu'il donnoit à nous et à nostre eglise, ny par le moyen de l'archeuesque de Treues, auquel il se fioit largement, ny par l'euesque de Metz, qui niesme craignoit l'offenser, ny encor par les aduocats et iurisprudens, desquels par grands dons, il s'auoit acquis bon nombre, il ne pouuoit (dis ie) reuoquer la sentence d'excommunication, et se voyant en estat dangereux de son ame, commença à trouuer les moyens de traiter la paix auec nous. Mais, parce que les choses concernantes à ce faire, luy sembloient difficiles, tant pour la restitution des choses qu'il auoit tollues, que pour n'auoir de quoy à pleinement satisfaire, et qui plus est, parce qu'il auoit honte de faire satisfaction à Dieu, à l'Eglise et à nous, pour ses crimes tant indignes à raconter, son esprit vacilloit en maintes et diuerses cogitations, pour ce que le duc Frederich le Jeune, qui de nouueau, après son pere Maheu, auoit pris le gouuernement du duché de Lorraine, comme aussy le comte de Vaudemont le ieune et plusieurs autres cheualiers, ensuiuans, les ieunes coeurs, instiguoient le seigneur de Salm, ainçois plustost à mal qu'à bien faire. Finablement, voyant iceluy que pour nous molester et enuahir nos biens, et que pour nous induire à ce faire, il s'étoit efforcé à suborner l'abbé et les religieux à traiter la paix, et n'y auoit rien profité, se delibera d'aller trouuer Philippe, euesque de Metz, afin qu'il moyennast ceste paix. Et de fait, l'euesque commença à donner meilleur party à la cause du comte que de nous ; car il auoit auec soy un homme d'armes, tres sauant babillart, qu'on nommoit Albert d'Otonuille, qui autrefois auoit serui de conseiller au seigneur de Salm. Par le conseil d'iceluy, il ordonna la paix telle qu'il voulut, et nous menaça que si nous voulions contredire à l'ordonnance de ceste paix, qu'il ne faudroit à se bander contre nous et nostre eglise, et certes nous étions ignorans de ce que pourrions faire contre cela. Toutefois Dieu transmit au coeur de nostre abbé qu'il affirma constamment ne vouloir iamais adherer ny consentir aux compositions que l'euesque auoit faites pour ceste paix, que prealablement le seigneur de Salm ne restituast entierement les choses et droits qu'il nous auoit ostés ; ce que l'euesque accepta. Et donné qu'il eut asseurance de la reddition future, le seigneur de Salm nous assigna mesme un iour, dont incontinent il demanda le benefice d'absolution, ce que l'euesque de Metz volontiers luy promit. Mais le tres memorable Gillon, euesque de Toul, affirma que de sa vie il ne luy donneroit absolution, que premier il n'eut donné caution que pour un exces si pesant, il s'arresteroit au mandement de l'Eglise. Le seigneur de Salm voyant qu'il ne pouuoit trouuer aucune voye eschappatoire, en presence des susdits euesques, clercs, hommes d'armes et plusieurs autres personnes, ayant solennellement donné son serment corporel, promit que volontiers il obeyroit au mandement de l'Eglise et du venerable Gillon susdit, euesque de Toul. Et ainsy il merita le benefice d'absolution et sa terre deliurée de l'interdiction. En après ledit seigneur de Salm, croyant que les trésors de l'eglise qu'on auoit transportez ailleurs pour crainte de la guerre, deussent être incontinent rapportez au monastere, commanda que les hommes de nostre eglise labourassent et feissent leurs coruées pour le cultiuement de nos champs et iardins, comme ils deuoient et souloient du commencement. Ce mandement fut donné la derniere semaine d'auril, qui fut la plus prochaine de Pasques. Son baillif donc, venant au monastere par le commandement de son seigneur et des euesques, dechassa les gardes des tours et du monastere, et vuida la cour de toute la famille de son seigneur. Et cecy fut fait le sixieme iour plus prochain de Pasques, que l'on nomme Parascene. Mais quant aux choses qu'il auoit enleuées, rien ne fut restitué ; de façon que l'on dit que nostre sieur abbé usa assez finement de cecy, qu'il ne voulut permettre aucuns des religieux rentrer au monastere que prealablement les biens meubles et autres choses qu'on y auoit pris, ne fussent restituées et rendues. Et par ce moyen, l'office diuin ne fut fait aucunement à Senonne depuis la veille de Pasques iusques à la veille de la natiuité de Nostre Seigneur ensuiuant ; de façon que en nostre monastere de Sennone, aucun des religieux n'y resta que frere Bertrand, qui étoit griefuement malade ; un autre religieux, nommé Hugo, qui assez finement ramassoit les meubles dispersez, et gouuernoit les chaisnes des boeufs et des cheuaux bien diligemment, et toutes choses qui concernoient son obedience, disposoit tellement qu'il ne permettoit aucune chose être perie par sa faute ; ce dont il auoit charge. Auec lesquels deux, ie frere Richer étois aussy demeuré.

Comment Philippe, euesque de Metz, fit amas de gens d'armes contre le Seigneur de Lietemberg.
CHAPITRE XIII.


Vrayment puisque l'occasion se presente que nous remettions quelque peu nostre matiere, et que reprenans nostre discours de plus haut nous commencions ceste histoire de la mort de fut de bonne memoire, Jacques, euesque de Metz, ie tascheray icy à discourir ce que i'ay enuie de mettre en auant. Trespassé doncques ledit Jacques, euesque, et vacquant encor le siege de Metz, quelques tyrans, se confians à leurs forces, ne firent conscience de se ietter sur les terres de l'euesché et les piller, comme le seigneur de Salm auoit rauagé nostre eglise de Sennone et taschoit à son pouuoir l'exterminer de fond en comble. En mesme sorte, le seigneur de Lietemberg estimant que tout ce de mal qu'il infereroit à l'euesché de Metz, qu'il demeureroit eternellement impuni, le voyant sans aucun deffenseur comme auons dit, leua quelque nombre de soldatz, et s'aborda au cloistre que l'on dit Neuuille, et par fraude, armé qu'il étoit, entra en la ville, située deuant ledit cloistre, car il leur promettoit qu'il ne leur infereroit aucun mal. Mais entré qu'il fut, reiettant impudentement sa promesse, fourragea et pilla le bourg de toutes choses, et qui pis est, reduisit les bastimens des bourgeois en miserable ruyne, chargeant grande quantité de chars des pierres et pieces de bois qu'il trouuoit commodes aux bastimens du bourg. Et auec toutes ces choses il monta une certaine montagne, proche du chateau de Herneste, et illec en la terre de l'euesché construict un chasteau et le fit bastir des pierres et du bois qu'il auoit enleué du susdit bourg. En telle sorte beaucoup de tyrans n'ont eu crainte de rauager, piller, rançonner et emporter les biens de l'euesché.

De l'entrée de Philippe, euesque de Metz, auec son armée, en la terre du Seigneur de Lietemberg.
(Suite du Chapitre precèdent.)
XIV.


Parmy ces entrefaites, et que Philippe susnommé eut obtenu l'euesché de Metz, et usurpé les chasteaux, forteresses et toute la terre d'iceluy, appellant les magistrats de la cité de Metz, s'enquit d'iceux que l'on deuoit faire des tyrans qui à son absence s'étoient ruez sur l'euesché. Il luy fut respondu que l'iniure inferée à l'euesché touchoit autant les bourgeois que l'euesque mesme, et qu'ils étoient prets à exposer, pour s'en venger, leurs corps et leurs biens. La deliberation faite, l'euesque manda incontinent au duc de Lorraine, Frederic le Jeune, son cousin, qu'il le vint trouuer auec bon nombre de gens d'armes, pour ce que le seigneur de Lietemberg luy auoit fait beaucoup de dommages et iniures intolerables, lesquels il entendoit venger sur luy mesme. Les nouuelles furent assez aggreables au Duc, qui subitement depescha messagers pour faire amas de Bourguignons et d'autres nations, desquels il fit bon nombre. Par mesme moyen l'euesque manda encor au comte de Vaudemont le venir trouuer auec son armée, mais n'y pouuant iceluy aller en personne, luy enuoya quelque nombre de soldatz. De mesme en fit le Roy de Nauarre. L'armée étant donc bien assemblée et ramassée, l'euesque entra en la terre du seigneur de Lietemberg, et illec ficha ses tentes : et de vray, ceste exercite fut estimée sur toutes les armées qui ont été de nostre temps en Lorraine. Voyant donc le seigneur de Lietemberg que sa terre ctoit occupée par ceste nation, se sentit entierement espouuanté, et allant trouuer l'euesque de Strasbourg, le prioit qu'il luy aydast à son extremité. Mais l'euesque eut peur que le Duc n'entrast en sa terre auec si grand nombre de soldatz qu'il conduisoit, car telle en fut la renommée. Parquoy enuoyant ces messagers, feit pareillement amas de bons nombres de citoyens, et de fait demanda secours aux citoyens de Strasbourg, qui toutefois n'y voulurent entendre, ains firent estat seulement de garder leur cité. L'euesque leur manda qu'à pis aller ils fournissent de marchandise à son exercite. Les citoyens respondirent qu'à peine auoient ils suffisance de munitions pour la garde de leur cité. Et diablement l'euesque se sentant delaissé de ses concitoyens, fit mener hors de la cité aucunes choses necessaires qu'il y auoit pour les faire venir à luy. Ce que les citoyens ne voulurent permettre, ains renuoyerent les messagers de l'euesque tout comme ils étoient venus. Ce qui fut un grand scandal aux euesques, et signamment à tout le pays d'Alsace. A la fin, l'euesque desirant auoir force de gens d'armes, manda à l'archeuesque de Treues, qui luy étoit proche parent, qu'il luy vint en ayde. Amassé doncques qu'il eut tout ce de gens d'armes qu'il peut, et considerant qu'il ne pouuoit resister à l'armée de l'euesque de Metz, commença à traiter de la paix, laquelle, selon le commun bruit, fut ordonnée en ceste maniere : le seigneur de Lietemberg se soumit à la diction et volonté de l'euesque de Metz, et de vray il étoit son homme. En après, il promit à l'euesque qu'il rebastiroit de nouueau entierement le bourg qu'il auoit saccagé (comme auez entendu cy deuant), situé douant le cloistre de Neuuille, et qu'il restitueroit les choses qu'il auoit rauies çà et là, et d'habondant, qu'il destruiroit le chasteau qu'il auoit basti peu auparauant. Ceste paction étant ordonnée par les principaux de ce pays là, et confirmée en après par lettres patentes, le seigneur de Lietemberg, pour plus grande satisfaction, donna à l'euesque des fideiusseurs et respondans capables et fideles, tellement que le chasteau qu'il auoit basti au territoire de l'eglise messaine fut incontinent mis à bas. Le tout ainsy bien appaisé (comme dit est), l'armée se dispersa et chacun retourna en son propre. Mais pour autant que cy deuant i'ay fait mention des citoyens de Strasbourg et de leur euesque, ie tascheray de laisser la memoire à la posterité des choses plus remarquables executées en la cruelle guerre demenée entre eux pour causes assez legeres, ainsy que ie l'ay appris d'hommes dignes de foy. Car si ie faisois estat d'escrire toutes les choses qui se firent plusieurs fois en diuers lieux, i'ay peur, la. prolixité de l'hystoire engendreroit fascherie au lecteur.

Du commencement de la guerre de Vaulthier, euesque de Strasbourg, contre les citoyens de ladite cité.
CHAPITRE XV.


La guerre du seigneur de Lietemberg étant venue à telle fin que vous auez entendue, Vaulthier (3), euesque de Strasbourg, retournant en son propre, commença à griefuement calomnier les citoyens, pour ne luy auoir secouru en si grande necessité où il s'auoit trouué, et veu principalement comme il se presentoit à faire guerre contre les ennemis de leur patrie. Auquel respondirent les citoyens, que si l'euesque, pour la deffence de son euesché, souffroit quelque necessité, qu'ils diligenteroient à le secourir ; et partant retenoient ils les meubles de l'euesque, ayant entendu que le duc de Lorraine auec puissante armée entroit au pays d'Alsace, et que si d'auenture iceluy duc leur vouloit inferer quelque tort, que ces biens là seraient de secours, et à l'euesque et à la cité. Ceste responce ne pleut aucunement à l'euesque ; ains enuoyant certains messagers, fit denoncer pour excommuniez tous les citoyens, et soumit à deffence et interdiction leur cité, et commanda que le clergé entierement sortit. Les citoyens entendans ceste emprise, enuoyerent quelques uns des Freres Prescheurs et Mineurs auec autres personnages les mieux aduisez vers l'euesque, pour sçauoir s'il y auoit moyen de trouuer quelque forme de paix en leur endroit ; ce qu'ils n'obtindrent point. Car toutes ces choses se pratiquoient par le conseil du seigneur de Geroltfeke, pere dudit euesque, qui de vray étoit tres riche et opulent en substance et quantité d'argent, et grand milhord, ayant quelques montagnes audelà du Rhin, aux entrailles desquelles il faisoit tirer de la mine d'argent en grande abondance, au moyen de quoy l'on tenoit qu'il auoit intronisé son fils Vaulthier à l'euesché de Strasbourg. Iceluy donc, animé des paroles de son pere, declara la guerre aux citoyens de Strasbourg, et assez aigrement leur fit menace d'assieger ladite cité ; mais les citoyens remparerent leur cité de tournelles et autres deffences. Cela fait, l'euesque ayant amassé nombre de gens d'armes, assiegea ladite cité. Mais les citoyens remparerent leur cité du costé où d'icelle l'on va au village qui s'appelle Rungushone, et en cest endroit, il dressa ses tentes. Mais preuoyant l'euesque Vaultier que son armée ne suffiroit pour une telle affaire, par messager expres manda, supplia à l'euesque de Treues qu'il le vint trouuer auec son armée, lequel y vint auec une bande de soldatz assez honnestement disposez ; et venu qu'il fut contre la cité, pensoit qu'il attireroit quelques uns de la cité, contre lesquels il pourroit faire preuue de sa vaillantise ; mais ainsy que ceux de la cité apperceurent les soldatz de Treues entrer au village de Rungushone, bien montez à cheuaux, furent bien ioyeux ; car ils auoient posez des grandes pieces de bois tout au trauers du village, en sorte que les hommes et cheuaux ne pouuoient s'approcher de l'infanterie ; et, au contraire, l'infanterie pouuoit combattre les hommes de cheuaux. Dont ceux de Strasbourg, bien armez, faisans une sortie, entrerent par le derriere des maisons dudit village, et se mussans dessons les pieces de bois, auec leurs lances tuoient les cheuaux de leurs ennemis, et les arbalestriers, à force de dards et saiettes, transperçoient les corps des cheuaucheurs. Ceux de Treues se voyant tant miserablement et inopinement blessez, les uns à pied, les autres à cheuaux, se retirerent du village autant voisins de la mort que de la vie. Et comme ils vindrent au camp, les cheuaux d'aucuns tomboient morts sous iceux. L'on fait compte de cent quarante cheuaux perdus en ceste escarmouche. Dont l'archeuesque voyant qu'il auoit fait si grande perte de ses gens et de ses munitions, prit congé de l'euesque de Strasbourg, et s'en retourna à son propre. Parquoy l'euesque considerant qu'il ne profiteroit guieres ou rien au siege de la cité, se retira auec son armée, commettant toutefois des embuscades aux prochains villages, qui obseruassent diligemment les sorties de ceux de la cité ; et de fait, il aduint que iceux assez mal habillement saillirent, et les gens de l'euesque les ayant apperceus, les assaillirent si extremement qu'ils en tuerent quelques uns, et les autres prindrent prisonniers, et peu des autres eschapperent pour retourner à la cité. Mais les citoyens, considerans qu'ils auoient fait telle perte de leurs gens, pour auoir iceux (comme brebis errantes sans conducteurs) été eux precipiter à l'escarmouche, furent contraints de conuenir le comte Rodolphe de Hebesporch, lequel ils establirent pour leur seigneur et capitaine de leur guerre (4). Voyant doncques le comte Rodolphe que l'euesque occupoit quelques villes et villages du Roy des Allemaignes, situés principalement au pays d'Alsace, et qu'en icelles villes et villages du Roy, il auoit mis garnison, tascha tres bien à les usurper, en sorte qu'un certain comte, nommé Godefroy, cousin dudit Rodolphe, appuyé sous son conseil, auec un escadron de son armée, subtilement entra dedans la ville de Colombier (5), qui est en l'euesché de Basle, et la rendit sienne. Et l'euesque de Strasbourg la pensant recouurer, y enuoya quelque nombre d'hommes d'armes, portans frauduleusement les blasons et armes du comte Rodolphe, afin que par ce moyen ils ne puissent être recognus pour tels qu'ils étoient. Et étans venus iceux aux portes de Colombier, demenlans leur chef, se dirent être soldats du comte de Rodolphe, pour par ce moyen auoir entrée à la ville comme eux demandoient. Et ainsy les bourgeois de Colombier recognoissant les enseignes du comte Rodolphe, leur ouurirent les portes. Iceux laissaus leurs cheuaux deuant les portes, entrerent à pied dedans la ville, et l'euesque en personne, auec son armée, les suiuoit de loing, afin que sitost qu'ils les verroient entrer, il feisse approche telle qu'il subiugast à soy la ville. Mais il étoit bien loing de son compte ; car ceux de Colombier apperceuans de prime face iceux n'être tels qu'ils auoient feint, soudainement accoururent aux armes et se ietterent sus. Quelque un toutefois de Colombier, se doutant que plus grande multitude de soldats n'entrast pour leur donner secours, monta sur la porte, et aualla tout bas la grille de fer. Et ainsy ceux de la ville escarmouchans contre leurs ennemis, mirent à fil de l'espée tous les gens de l'euesque qui étoient entrez. Cependant, l'euesqne s'approchant de la porte, laquelle il trouua bien barrée, entr'ouyt la clameur des combattans, dont il se retira tout confus. Et en ceste entreprise, l'on feit compte de cinquante des siens qui y laisserent et leurs noms et leurs vies [1262].

Du siege de la ville de Milhuse, tenu par le comte Rodolphe.
CHAPITRE XVI. 


Voyant le comte Rodolphe, que la fortune luy rioit, fit amas d'un grand nombre de soldatz, assiegea la ville de Milhuse, située en l'euesché de Basle, laquelle le Roy d'Allemaigne auoit donnée à la garde de l'euesque de Strasbourg. Mais les hommes de ladite ville se voyans ainsy assiegez, se rendirent librement à luy, qui pour ceste raison les receut amiablement. Cependant les gens de l'euesque et les arbalestriers qui étoient au chasteau qui est tout voisin de la ville, molestoient grandement les bourgeois. Ce que le comte Rodolphe ne voulant plus outre supporter, commença à battre le chasteau, et l'expugna virilement, dont emmenant prisonniers ceux dudit chasteau, feit aussy emporter beaucoup de despouilles que les villages circonuoisins auoient resserrez là dedans pour la crainte de la guerre. Et au partir finablement fit destruire le chasteau entierement, et ainsy le comte Rodolphe obtint la ville de Milhuse. L'euesque de Strasbourg entendant que tant malheureusement il auoit perdu les villes de Colombier et Milhuse, et ses gens, et la terre que le Roy luy auoit donnée à garde, ayant pris conseil, enuoya son frere pour occuper et deuaster la terre du comte Rodolphe, en tous endroits qu'il en trouueroit. Car iceluy mesme, frere de l'euesque, étoit appellé l'aduocat ou gouuerneur d'Alsace ; lequel auec son armée entra au val de Villers, mais en un temps mal à propos, car c'étoit la veille de l'Octaue du Saint Sacrement de l'autel ; il diuisa son exercite en trois bandes, pour passer la nuict en ladite vallée. Le matin venu, ils mirent à feu les maisons et tout ce qu'ils trouuoient dedans. Et en ceste sorte ruynerent tout le val de Villers. La mesme nuict grande abondance de neige tomba sur la terre, et en icelle mesme nuict, les gens de l'euesque sortans de Brunstanual occuperent la terre dudit comte Rodolphe, à sçauoir, Sales et Brustam, et autres villages en ces montagnes là, et tout ce de despouilles qu'ils trouuerent, ils s'efforcerent à s'en charger ; mais les paysans de là entour assemblez, les arresterent en une petite montagne, demandans restitution de leurs despouilles. Et comme ils s'en apperceurent tant chargez, en sorte qu'ils n'eussent peu descendre qu'auec difficulté, courageusement se ietterent sur eux, et en tuerent trente cinq, sans les blessés qui pensans fuir la mort en se fuyans desdits paysans, tantost après mouroient aux hayes et forests, tant pour le danger de leurs playes que pour la froidure des neiges. Mais on croit que ceste infortune aduint principalement aux hommes de l'euesque, pour auoir iceux tant presumé de soy, d'entreprendre chose tant execrable à la solemnité des Octaues du Saint Sacrement ; comme aussy il aduint au frere de l'euesque, qui en la mesme solemnité mit à feu tout le val de Villers. Les soldatz de l'euesque donc infiniment marris de la perte de leurs gens qui moururent en la terre susnommée, ayant rassemblé un bon nombre d'hommes d'armes, allerent au village qu'on nomme Neufchasteau, et le bruslerent. Et retournans à Sales, en firent de mesme, et peu après bruslerent encor le village de Brunstam. Mais que diray ie ? Ils mirent à feu Sauerne, Lasace, Stampomont, Kamru auec l'eglise de Saint Vincent, et totalement consumerent le Coret. Quoy tant malheureusement executé, retournerent à leurs propres. Non longtemps après, de l'une et de l'autre partie, ceux de Strasbourg et leurs complices en la terre de l'euesque, et l'euesque à l'encontre des citoyens de Strasbourg, commencerent tellement et auec si grande furie à executer leurs vengeances, tant en rapinant que en brulant maints bourgs et chasteaux, qu'en tout le pays d'Alsace, ainsy despouillé et rauagé, peut longuement gesir telle calamité et tristesse. Car si ie voulois faire estat de mettre en conte icy nommemment toutes les voleries, incommoditez, debats et combustions des villages de ce pays, certes, ie pourrois attedier le lecteur. Et de fait, le pays par ses gemissemens incomprenables, donnoit assez à connoistre le deuil qui le touche. Mais pour ce que nous auons aucunement discouru hors nostre proposé, venons maintenant au fleau de la guerre qui frappe viuement l'euesque.

De l'escarmouche faite entre l'euesque Vaulthier auec les citoyens de Strasbourg, et des deffaictz èt prisonniers par lesdits citoyens.
CHAPITRE XVII.


Ainsy doncques que l'euesque Vaulthier se raffraichissoit en un sien chasteau, nommé Dapuckeste, auec son armée, qu'il auoit de çà, de là ramassée, un certain matin ceux de Strasbourg, bien munis d'armes, firent une sortie ; et sitost que l'euesque le sceut, il leur signifia la guerre, tellement que les citoyens firent les approches contre les gens de l'euesque, qui en firent de mesme, en sorte que la guerre ne pouuoit faillir pour ce iour (6). Les citoyens s'auoient fait forger des haches de noises, auec lesquelles ils detrancherent si furieusement les soldatz de l'euesque, que ny bouclier, ny corcellet, ny morion, ny autres armures ne pouuoient resister contre eux. Dauantage comme l'escarmouche se renforçoit en ceste sorte, et qu'ils chamailloient en une tuerie intolerable, l'armée des citoyens s'augmentoit de tant plus que les autres perissoient. Or, étant la bataille assez près de la cité, ceux qui pour la garde d'icelle éloient demeurez dedans, voyans les leurs genereusement se comporter à l'extremité de l'escarmouche, poussez du zele de victoire, se vindrent ioindre auec eux, et entrez qu'ils furent en la bataille, s'efforcerent tellement qu'autant des gens de l'euesque qu'ils rencontroient, autant en mettoient ils à mort. Voyans donc les chefs et principaux hommes d'armes qu'ils ne pourroient iamais eschapper de ce conflict sans grand peril de leurs vies, ils esleurent plustost être captiuez par les citoyens de Strasbourg, que en debattans plus outre mourir malheureusement. Et ainsy les citoyens les ayans despouillez d'armes, les enuoyerent prisonniers en la cité ; puis, considerant que Dieu leur auoit fauory en ceste deffaicte, coururent bride abattue à l'escadron où étoit l'euesque Vaulthier, qui consideroit la perte de ses gens, et se iettans dessus, defiirent toute ceste armée, et tuerent le cheual de l'euesque, en sorte qu'il tomba à terre, mais quelques uns des siens le releuerent sur un cheual et le deschasserent de la meslée. Cependant les citoyens tuerent ceux qu'ils voulurent de ceux là, et les autres ils les menerent prisonniers en la cité. Le lendemain venu, les citoyens sortirent pour aller où la bataille s'auoit donné, afin de depouiller les corps morts, et tout ce qu'un chacun en peut emporter étoit pour luy. Et comme ils tracquoissoient parmy le camp des morts, il auint de fortune que l'un d'iceux trouua un cheualier armé d'armes precieuses et moult riches, qui étoit gisant de son long, et approché qu'il fut de luy, vit qu'il viuoit encor ; il l'interrogea, disant : Qui est tu ? Le cheualier respondit : Je suis Herman, frere à l'euesque de Strasbourg, dit le gouuerneur de l'Alsace. Puis luy dit : O si tu voutais me conduire en un lieu asseuré et me reseruer la vie, ie t'enrichirois de tous mes biens. Mais l'autre respondit : Vrayment, i'aimerois mieux mourir icy des maintenant que de te laisser la vie ; et ce disant l'acheua de mort. Et comme il le depouilloit de ses armes, et qu'il le deuestoit de son corcellet et de ses brassarts iusques aux mains, il les trouua liez de petites chaines, comme les hommes d'armes ont accoustumé de faire, et partant s'auisa que s'il demeuroit plus long temps en cet endroit, que mal ne luy en print ; il luy couppa les deux mains auec les brassarts, et ainsy les porta en la ville. En tel estat, les citoyens laisserent les corps morts despouillez de tous biens, et emmenerent aucuns des viuans captifs en la cité, où ils les emprisonnerent, les ceps aux pieds, au cloistre de la grande eglise, où ils enfermerent iceux, boucherent et serrerent toutes les fenestres et portes, afin que l'issue ou l'entrée ne fut donnée à nul qui fut, sinon à ceux qui auoient charge de leur nourriture. Le nombre des captifs fut estimé de quatre vingtz, sans ceux qui moururent en la bataille, desquels on n'a encor sceu le nombre certain. Mais pour ce que l'euesque étoit infiniment en peine de sçauoir qu'étoit deuenu son frere, après longue recherche, finalement fut trouué detranché de ses bras, gisant entre les morts ; ce qui donnoit fascherie à le recognoistre. Parquoy l'euesque l'ayant fait charger auec plusieurs autres hommes d'armes, le fit enterrer en un hospital qui est en un village nommé Coroholclen (7). Mais encor les citoyens de Strasbourg ne furent contens de ceste victoire, car ils depopulerent et mirent à feu la terre du seigneur de Geroltuceche et de l'euesque aussy, comme de tous ceux qui leur fauorisoient ; et d'autre part l'euesque en faisoit de mesme à l'endroit de ceux qui supportoient les citoyens, en sorte que le feu consumoit tout, et le glaiue deuoroit la chair des hommes. La fortune donc s'ayant ioué en ces malheureux debatz, la clemence diuine voulut aucunement pacifier ces guerriers ; en sorte qu'il permit l'euesque être detenu d'une maladie, laquelle finalement le conduict au rang des morts (8). Et ainsy ceste guerre prit fin d'une partie. Mais pour ce que quand i'escriuois ces choses, la restauration de paix n'étoit encor remise, ie n'ay voulu presumer d'en discourir dauantage.

Comment un comte de Bar voulut empescher à l'election de Philippe, euesque de Metz.
CHAPITRE XVIII.


Pour autant que les fallaces d'un comte de Bar sont manifestes à beaucoup de gens, ie tascheray d'en exposer quelque chose en ce petit liure. Iceluy donc voyant qu'il ne pouuoit resister à l'election de Philippe, ià souuent nommé, il controuua une merueilleuse voye pour lui nuire. Et pour ce que le pape Urbain auoit occupé de nouueau le Siege apostolique, cestuy comte se fioit beaucoup en luy, à raison que lors qu'iceluy pape étoit euesque de Verdun, il fut compere du comte de Bar. Iceluy donc occultement prit le chemin de Rome, et fut liberalement receu du pape ; mais ne voulant publiquement s'opposer contre l'euesque de Metz, il le feit faire par quelques chanoines de Metz, en l'accusant du peché de symonie. Et sur ce faict, obtint du pape que l'archeuesque de Reims en Champagne seroit inquisiteur. Et comme s'il n'eut rien profité, auec silence s'en retourna en son propre domaine. Mais les chanoines qui auoient pris le fait et cause se transporterent à l'archeuesque de Reims, et luy firent le tout entendre ; lequel ne fit beaucoup de debuoir en ceste inquisition, car faisant le tout à la faueur du comte, escriuit au pape tout ce qu'il voulut. Mais premier que ceste cause fut decidée, l'archeuesque, par un iuste iugement de Dieu, mourut, et auec luy l'un des principaux d'entre les chanoines qui poursuiuoient la cause, mourut en la cour du Pape. Or, Philippe, euesque de Metz, voyant le danger qui luy étoit preparé touchant son honneur et son euesché, principalement pour ce que le duc de Lorraine, Frederich le Jeune, commençoit à le molester pour être satisfait des grands depens qu'il disoit auoir frayés pour luy, ayant pris conseil (pour bref dire), il donna la garde de tout son euesché au comte de Bar, et ainsy les citoyens de Metz, auec leur euesque et le comte de Bar confirmerent solemnellement ce contrat par leur sermens corporels. Quoy ayant entendu le duc de Lorraine, et ayant consulté auec les cousins de l'euesque Philippe, qui aussy demandoient quelque chose de luy, occupperent quelques forteresses de son euesché, sçauoir, les chasteaux de Hombert et Trikesteim. Mais le duc de Lorraine se doutant que le comte de Bar ne luy deut contrarier, s'en alla deuers Cologne, où il auoit beaucoup de ses alliez, et leur demanda secours. Mais premier que le comte de Bar eut prit la garde de l'euesché, il aduint que le comte de Vaudemont, ayant fait une compagnie de soldatz, se mit dans la terre de l'euesché. Mais les gens de l'euesché et du duché étans unis, vindrent à Vaxoncourt, et furent rencontrés par le comte de Vaudemont, qui ayant donné bon ordre à ses soldatz, en partie les defirent et partie prindrent prisonniers ; et, ce qui pis est, les rustiques de l'euesché pensans fuyr la mort la rencontrerent à leur dam : car pensans se sauuer en l'eaue, furent presque tous noyez. En sorte que la Mozelle en engloutit cent et quarante. Et ainsy les autres retournerent en leurs propres. Or, les baillifs du duché et de l'euesché entendans ceste infortune, firent amas assez grand de gens d'armes et entrerent aux terres du comte de Vaudemont, lesquelles ils mirent toutes à feu, et tout ce de butin qui leur sembloit bon ils l'emporterent. Cependant tout ce que le comte trouuoit deuers Bruyeres et Espinal, il ne failloit à le consommer par feu. Mais pour ce que nous auons aucunement discouru hors nostre hystoire, retournons maintenant à la deposition de l'euesque Philippe. Ayant donc le comte de Bar usurpé toue puissance sur l'euesché, incontinent les aduersaires de l'euesque vindrent auec leurs lettres et le deposerent de son siege. Que diray ie? Philippe, assisté de peu de gens, s'en alla à la cour du pape ; mais ie ne sçay pas s'il y profita ou non (9), car le pape confera la dignité episcopale de Metz à un homme de lettres, allié du comte de Bar, et auec lettres et bulles authentiques, le fit prouueoir et entrer en l'euesché, où et quand il voudroit. Cependant, le comte de Bar voyant sa terre et l'euesché être tant miserablement rauagés par les gens du duc de Lorraine, et que ses villes et villages étoient bruslez iusques aux fondemens, feit leuée de grand nombre de soldatz et alla mettre le siege deuant le chasteau de Preney, près du pont à Mousson, et l'assiegea par l'espace de cinq semaines, sans y profiter ; combien qu'il y exposa beaucoup d'efforts. Mais iceluy finablement ayant consideré que le duc de Lorraine poursuiuoit à deuaster ses terres et celles de l'euesché, eu esgard aussy que pour luy resister, il luy conuiendroit donner de grands dons, fournir des munitions aux grands seigneurs et hommes d'armes qu'il auoit inuités de France, fut estrangement estonné. L'on tient qu'il demanda à l'euesque de Metz, s'il luy plaisoit de retenir plus longtemps si grande armée auec tant de despence. Auquel l'euesque fit responce que toute la terre de l'euesché étoit en sa puissance, et qu'il fit à sa volonté. Le comte, retenant ces mots sous silence, manda à ses amys qui étoient en l'armée du duc, qu'ils traitassent de la paix ; ce qui fut fait. Mais pour raconter en quelle condition elle fut moyennée, ie croy que nul n'en peut verifier. Laissons donc ces choses en tel estat. Toutefois, icy ne puis ie mettre sous silence une autre infortune. Car le comte de Vaudemont s'ayant accosté d'un soldat de Bourgogne, qui étoit larron tres expert et subtil rauisseur des villes et chasteaux, luy ayant aussy adiousté d'autres soldatz habillés et accoustrés comme marchands et negociateurs, il leur ordonna qu'ils missent leurs armes en leurs balles et paniers, et ainsy allans par bandes comme merciers, demandoient à loger à un chacun, et en tel estat entrerent au Neufchasteau, se logeant en diuerses maisons, et ressererent leurs hardes aux chambres plus secrettes de leurs logis, comme il est coustume aux marchands. Et comme leurs hostes étoient ententifs à leur preparer leurs viandes, ces marchands soldatz s'acquerent les armes au poing, et le mot du guet arresté, chacun commença à piller son hoste ; et c'est de merueille que les bourgeois de la ville étans presens à ceste pillerie, ne mirent les mains aux armes, pour se ietter sur ceux cy, qui eschapperent à leur souhait. Les Bourguignons desià quelque peu esloignez commençoient à emporter leurs despouilles à leurs demerites ; mais étans paruenus près la terre du duc, quelques gens des siens, assemblez en ces quartiers, attendans leur venue, se ietterent sus et en blesserent, tuerent et emprisonnerent d'iceux tant qu'ils voulurent.

Comment Symon, duc de Lorraine, fut institué propugnateur de la terre de Burthecourt, et comme elle fut remise à tuition pleniere de l'abbé de Saint Sauueur.
CHAPITRE XIX (10)


L'an de Nostre Seigneur, mil deux cent cinquante trois, du consentement, veoir à la requeste de l'abbé de Saint Sauueur, en presence de Monsieur de Toul, fut estably defenseur et propugnateur de la terre de Burthecourt aux Chesnes, Symon, duc de Lorraine, qui plusieurs années la gouuerna salubrement et en faueur de l'Eglise, et la faisoit gouuerner par les siens. Laquelle tuition il donna à Symon de Morey, son filieul, qu'il auoit leué des sacrez fons de baptesme. Mais en l'an de Nostre Seigneur, mil deux cent cinquante sept, du temps de Ferry, duc de Lorraine, les heritiers dudit Symon de Morey, obligerent ladite tuition à l'abbé et couuent de Saint Sauueur en tout droit, et selon le contenu des lettres pour consentement du duc Ferry. Et finablement en l'an mil deux cent soixante, en presence du duc Ferry mesme, ratiffiant et allouant lesdits heritiers de Morey, firent vendage à perpetuité et irrevocablement de la mesme tuition à l'abbé et couuent dudit Saint Sauueur. Non longtemps après, voyans les habitans de Burthecourt, qu'ils n'étoient plus à la sauuegarde du duc de Lorraine, ny à tant à sa grace comme ils étoient de premier, et ayans pris conseil auec leur seigneur abbé de Saint Sauueur (y consentant), laisserent de rechef la tuition dudit Burthecourt à la sauuegarde du duc de Lorraine, et à ses successeurs, sous la condition qu'ils ne la contribueroient à nul autre. Parmy aussy qu'une chacune maison en laquelle seroit le mariage accomply et residence des personnes dudit Burthecourt, sera tenu à rendre au duc leur tuteur, à sçauoir: à Pasques, cinq sols ; et à la feste de St Remy, vingt deniers, une poulle et un ymal d'auoine ; reserué toutefois les maisons de l'abbé et ceux qui y resideroient à son nom. Et de ce temps lesdits habitans furent receus à la sauuegarde du duc, parmy les conditions susdites, ne leur demandant autre chose.

* Que tout ce que les seigneurs temporels tiennent et possedent au village et ban d' Auralcourt, près de Vic, diocese de Metz, est obtenu en fief de l'abbé de St Sauueur.
CHAPITRE XX.


Tout ce aussy que les seigneurs temporels tiennent au village d'Auralcourt, près de Vic, diocèse de Metz, ils l'ont en fief de l'eglise et monastere de Saint Sauueur, en faisant iceux fidelité à l'abbé dudit lieu, qui sans les seigneurs temporels, toutes et quantes fois que bon luy semblera, pourra creer et instituer audit Auralcourt, un mayeur iuré ; et sans autre empeschement. Le passage dudit Auralcourt et du ban adiaçant appartient audit abbé, comme aussy le moulin luy est proprietaire. Il a audit lieu une maison à resserer les biens de la terre, auec ses prés et terres arrables, en laquelle il doit et peut tenir et auoir des trouppeaux de brebis et d'autres bestes separement pour les faire paistre par son seruiteur, ce que nul autre ne doit et ne peut faire audit lieu de Auralcourt. Aussy y a t il encor plusieurs forests, censes et reuenus annuels et quaternes. Le village de Barbesieux et les habitans dudit lieu sont de telle et semblable condition, comme sont ceux de Domepure, tant en coruées qu'en autres coustumes, sommaires et mouages, et en pasturages et usages ruraux de tout le ban et seigneurie.

ADUERTISSEMENT AU LECTEUR.
Je ne sçay si nostre autheur a voulu adiouster quelque chose à cest endroit. Car il ne conclud rien des choses qu'il a cy dessus alleguées, ains appose après ce chapitre vingtieme la table des chapitres, combien qu'imparfaite. Puis pour la foi de cest ouvrage, il adiouste encor ce chapitre, que ie traduyray en ceste sorte  (11) ;


* D'un certain larron, nommé Paul, apprehendé pour larcin à Domepure, et pendu au gibet de Blamont
CHAPITRE DERNIER.


L'an de Nostre Seigneur, mil quatre cent cinquante et six, au mois de iuin, au temps de serenissime prince le duc Jean, fils du tres illustre René, roy de Jerusalem et de Cicile, duc de Calabre, Lorraine, etc., et du temps de Jean Estienne, abbé tres humble de Saint Sauueur en Vosges, un certain nommé Paul, natif de Blamont, fut apprehendé une nuict du dimanche, au village de Domepure, par un nommé Gerard, à cause du larcin commis par luy, et pour ceste raison detenu prisonnier. Mais combien qu'il deust être mené, lié, enfermé, detenu, et incarceré, en la cour ou lieu d'habitation dudit abbé au monastere de Saint Sauueur, par la iurisdiction et priuilege dudit monastere, si est ce que ledit Gerard ignorant de la iurisdiction et priuilege dudit abbé et de ladite eglise, le mena en la maison d'un certain Stenguelein, commissaire du susnommé serenissime Jean, duc de Lorraine, conseruateur dudit village de Domepure. Et combien qu'iceluy Stenguelein ne le deust receuoir, neantmoins le prit en sa garde au preiudice dudit abbé et de l'eglise de St Sauueur. Dont l'abbé le requestant duement et comme il étoit expedient, iceluy ne luy voulut deliurer, mais nonobstant la contradiction de l'abbé, il le rendit es mains du preuost de Luneuille, nomme Labellin. L'abbé ne pouuant supporter ce tort, soudainement recourut à remede : il se transporta aux nobles seigneurs du conseil du duc Jean, pour lors absent de son pays, auxquels il donna à entendre les priuileges de son eglise et la seigneurie qu'il auoit au village et ban dudit Domepure. Iceux ne voulans rien deroger de la iurisdiction et droit de l'eglise, declarerent iceluy Paul detenu, deuoir être rendu es mains dudit abbé, qui ramenant ledit prisonnier à Domepure, le fit presenter aux officiers et ministres de la iustice dudit lieu, qui étans assis en pleine face de iustice, et iceluy detenu ayant confessé et publiquement recognu son larcin, fut iugé par iceux (la diuine iustice le requerant) et condamné à mourir au gibet. Et en mesme instant luy ayant mis la corde au col par les mains du bourreau, le rendirent en tel estat au preuost de Blamont, y étant present, requerant ledit Paul detenu comme bourgeois de son seigneur de Blamont. Et illec finit honteusement sa vie. Et le prenommé Stenguelin, des le iour que contre la iurisdiction de ladite eglise, il refusa induement ledit Paul à l'abbé qui le requeroit, et au contraire le donna au preuost de Luneuille, par un occulte iugement de Dieu (comme on croit pieusement), fut longuement detenu et corrigé par une grieue maladie, et ainsy souffrit de grandes douleurs iusques à ce qu'au sixieme iour du mois de decembre, à la premiere heure de la nuict, après le soleil couché, mourut en l'an que dessus.

FIN.

SUPPLÉMENTS ET PIÈCES JUSTIFICATIVES.

Au livre second, après le chapitre vu, nous trouvons les deux suivants, qui n'ont pas été connus du traducteur de Richer ; le premier est rapporté par d'Achéry ; l'autre entièrement inédit, et duquel D. Calmet regrettait la perte, est tiré du manuscrit de la Bibliothèque de Nancy. Nous conservons à tous deux leur ordre de chiffres.

De Zuendeboldo Duce Lotharingia, qui comiti cuidam Medianum monasterium contulit in jure beneficii.
CAPITULUM VII.


Contigit deinde, quando annus Domini octingentesimus nonagesimus quartus habebatur, quemdam nobilem (1
2) Zundeboldum nomine ducem Lotharingie extitisse. Qui consilio depravatus pessimo, dolorem dolori addens, Medianum monasterium cum appenditiis suis cuidam comiti Hasuno (13) nomine, jure beneficii tradidit. Qui comes, iniquitatem apponens iniquitati, Pipinum qui tunc iïïi monasterio proeerat, cum monachis omnibus à monasterio depulit : et Canonicos seculares instituit, et eis monasterium et omnia quoe monachi antea possederant, jure perpetuo contradidit.

De Hunis Sarranorum vastantibus lerram hanc.
CAPITULUM VIII.

Nequam quod Huni fuerunt quidam Sarraceni (14) de Saxonia qui interfecerunt Gibartum (15), abbatem Luxoviensem (1
6) qui et sepultus est cum socüs suis in ecclesia Martinviïle, et fretires Luxovienses similiter interfecti fuerunt : et monasterium cum omnibus edificiis suis combusserunt : et ita fuit locus desolatus per vigenti quinque annos : et etiam deslructoe fuerunt ecclesioe, abbatioe et priores et ferè omnes habitationes virorum religiosorum in Burgundia, Alsatia et Lotharingia. Itaque milites et alii malefadores invaserunt ducatus, comitatus, castella, villas, burgos, abbatias, priores, homines, liberos et seruos; terras et omnes redditus,et omnia bona quoe sanctis patribus et monachis concessa faerant, ab Imperatoribus, et Regibus, et aliis fidelibus Christianis.

LIVRE QUATRIÈME, chapitre IXI Michel Errard, né à Bar, et dont est descendu peut-être le fameux ingénieur de ce nom, vint en Lorraine à la suite d'Agnès de Bar, femme de Ferri II, duc de Lorraine, qui le connaissant homme sage, prudent et expérimenté, l'attacha en qualité de valet de chambre à son fils aîné, Thiébaut Ier. Ses mémoires, dont malheureusement Mory d'Elvange n'a extrait que quelques notes, sont perdus. Dans ces fragments inappréciables on trouve aussi l'aventure piquante de la béguine de Marsal.
« Avoit Monseignor un sien frère qu'avoit nom Jacques, que fut evêque de Metz, qu'estoit un des plus grands et des plus vertueux prélats qu'eut cette eglise ; qu'estoit voirement bon, de sain jugement et que fut en grande colère pource qu'avoit été induit en grande tromperie et souciance par certaine garce qu'avoit nom Sybille, et qu'estoit en demeure au lieu qu'est dit Marsal : avoit la susdite accointance et privauté avec certain quidam qu'estoit prêtre, et pour mieux mettre à couvert ses susdites amours, la susdite garce fit de la sainte autant que furent jamais beguinards et beguinettes, et fut monseignor Jacques moult deçu par forfanteries et jactances de la susdite.
« Icelle disoit avoir privauté avec chérubins et séraphins que enlevoient icelle en dixième ciel, et demouroit la sainte en pamoison dévotieuse, à ce que disoit, à trois nuits et journées, sans que ne but et mangeat, et avoit grandement ladite, débats et rixes avec monseigneur Lucifer. Parquoi pour voir vérité d'icelle, Monseigneur Jacques avint audit Marsal, et joua si bellement la susdite garce, que ne fut onc en la ville que ne la crut mieux en sainteté que n'y crut lidit évêque. Or, à certain jour que la Sybille jouoit dispute diabloteuse à huis clos, en tant qu'on croyoit qu'avoit grande rixe avec Lucifer, certain beguinard qu'estoit en moins bon vouloir d'avoir croyance à iceux miraculeux efforts, osit viser par certaine fente qu'estoit en l'huys de la chambrette, et vit que Sybille n'avoit garde de jonner comme disoit on, voir même avoit sous sa conduite chose de bon appétit que mangeoit par bien.
« Quand eut bien vu li susdit, volit aussi que monseigneur Jacques ne fut sans voir, et ly fit savoir ; que vint, et quand eut vu par la susdite fendresse, fait foncer l'huys et apprehender la susdite, qu'avoua que certain jeune gars, qu'estoit prêtre et qu'aimoit bien, avoit souciance de l'y fornir fruiterie et viandes fraiches et succulentes que mangeoieut par ensemble, et n'avoit dispute ez deduits d'amour que trouvoit merveilleusement bon.
« Et quand sçut tout monseignor Jacques, fit penre la poure Sybille et li donna chétive demourance entre quatre murailles, où n'avoit ni chair, ni bon gars à son point, dont avint que morit de dépit et dolcance, sans que monseignor Jacques volit, en quoique ce soit, bailler allégeance à la pénitence que fit faire à la Sybille.
« Que fut venu son sien galant ? n'en sçavons, en tant que n'avons plus voir ny oir nouvelles d'iceluy. »
Tabourot, dans ses Bigarrures, rapporte aussi, d'après Pontanus, que sous Alphonse-le-Jeune, roi d'Arragon, « il se trouva un moine qui, pour se faire estimer sainct homme, feignoit d'estre sept iours sans boire ni manger. Et enfin on s'apperceut comme il mangeoit force canelle et sucre avec chair hachée, de bons chapons rostis, que l'on lui portoit en forme de chandelles, accoustrées pardessus d'un peu de suif. »

FIN DES SUPPLÉMENTS ET PIECES JUSTIFICATIVES.


(1) Dans d'Achery et le manuscrit latin, nous trouvons, à la fin du chapitre, ce qui suit :
Haec sunct acta ut suprà sub Episcopo Henrico de Strahelerh antiqui Sueviae Comitatûs tertii. Sub codem Proedicatores fuerunt fùndati subterraneo fundamento ab Argentinensibus Canonicis : in quo fundamento primarium lapidem ipse Henricus Episcopus, et sub eo Henrico sunt recepti Praedicatores intrà moenia urbis Argentinensis in locum quem hodie habitant ; qui dederunt locum Monasterii in domibus Fridericus et Havalo proepositus Uldaricus de Thalmasigen, et Joannes de Alba uterque canonicus Argentinensis.
(2) Il arrivait aussi dans des cas semblables, qu'on descendait à terre les chasses des saints et qu'on les deposait sur des fagots d'épines. En 917, les religieuses de Remiremont ayant été obligées de fuir nuitamment devant les Huns, instituèrent, en commémoration, une messe de minuit, le 20 août, nommée la Messe piteuse, parce qu'elles la chantaient d'une voix basse et lugubre, dit D. Calmet, comme personnes dans le danger et dans la frayeur, et qui n'osent élever leur voix.
(3) Waller de Geroldseck.
(4) Rodolphe d'Haspourg, onze ans après empereur d'Allemagne, se détacha du parti de l'évoque Walter ou Gaulthier, et traita avec les bourgeois de Strasbourg le samedi d'avant la St.-Martin, 1261.
(5) Colmar.
(6) 8 mars 1262.
(7) A Dorolzeim, dans la chapelle St.-Jean, commanderie de l'ordre de Malte. L'évêque de Strasbourg voulut y être enterré auprès de son frère.
(8) L'évêque signa un onéreux traité de paix le dimanche avant la Ste.-Marguerite, 1262, et mourut de chagrin le 12 février de l'année suivante.
(9) Philippe de Florenges se démit entre les mains d'Urbain IV. II avait fait bâtir le village de Condé-sur-Moselle ou Custines, près Nancy.
(10) D'après nos manuscrits, nous laissons à cette place ce chapitre, que d'Achéry a placé plus convenablement livre II, chapitre XVII.
(11) Richer qui paraît n'avoir vécu que peu de temps après l'année 1262, epoque où s'arrête à peu près sa chronique, n'a pu, dans aucun cas, être contemporain du duc Jean, en 1456, c'est-à-dire, 194 ans plus tard. Cette réflexion eut sûrement épargné au traducteur son Aduertissement au Lecteur. Il est probable que le moine de Senones aura été surpris par la mort en élaborant son oeuvre, à laquelle on a ajouté d'abord une table et particulièrement ce chapitre XXIe, qui au reste ne se trouve pas dans le manuscrit latin de la Bibliothèque de Nancy, ni dans le spicilège.
(12) Zuindebault on Zuendebolde, bâtard de l'empereur Arnould, qui lui donna le royaume de Lorraine en 849. II fut tué dans une bataille que lui livrèrent les comtes Etienne, Gérard et Matfrid, le 13 août de l'an 900.
(13) Ruyr l'appelle Bellin ou Hellinus.
(14) Vers 953. « Par Sarrasins (dit judicieusement un savant bibliophile, M. Beaupré), nos bons aïeux designaient indistinctement tous les peuples qui n'etaient ni chrétiens ni juifs. » A Toul, quelques parties anciennes de fortifications élevées à cette époque afin de résister plus efficacement aux attaques de ces barbares, se nomment encore les murailles sarrasines. De l'an 910, jusqu'en 936 ou 37, les Huns ou Hongrois firent plusieurs incursions en Lorraine. Dès la première, ils brûlèrent, comme on l'a vu, livre II, ch. VIII, la ville de Bâle et les abbayes de St.-Dié, de Moyenmoutier et d'Ëtival. Richer parait indiquer la date de 897, mais dom Calmet pense qu'il faut lire 917 ; ce qui est effectivement conforme aux versions à peu près constantes des autres historiens. Les ravages des Huns furent tels, que la plus grande partie des habitants des diocèses de Metz, Toul et Verdun périrent dans ces temps malheureux.
(15) On lit dans la vie de saint Vendelbert, que l'abbé Gibard, qui s'était sauvé, fut rencontré par ces barbares, et percé de flèches au lieu nommé Martin-Celle.
(16) Saint Colomban fut la premier abbé de Luxeuil, en 597.
 

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